‹ La cabane de l'oncle TomChapitre 12 sur 52 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Élisa avait fait un coup de désespoir en traversant la rivière'

.l'i moment du crépuscule. Les grisâtres vapeurs du soir la déro- !;è relit à la vue dès qu’elle atteignit la grève ; d'épais glaçons et 'o ileuve grossi formaient une barrière infranchissable entre elle et l'iiomme qui la poursuivait. Haley regagna donc leniement etd’uu air désappointé la petite auberge, pour réfléchir au parti qu’il devait prendre. L’hdtesse lui ouvrit la porte d’une petite chantbre, dont un lapis en lambeaux couvrait le plancher ; on y voyait une table avec une toile cirée, des chaises de bois à long dossier ; des bustes de plâtre, chargés de vives couleurs, ornaient le manteau de la cheminée, au-dessus d’une grille d’où s’exhalait une fumée épaisse. Un banc d’une étendue itisolite s’allongeait près de l’âtre. Ce fut là que s’assit Haley pour méditer sur la fragilité des espérances humaines et du bonheur de ce monde.

— Qu’avais-je besoin aussi de songer à ce petit garnement? pensa-i-il; je me suis fait traiter comme un tiiais.

Et il soulagea son cœur en s’adressant une longue litanie d’imprécations, qui pouvaient être fort bien appliquées, mais que nous omettrons, par respect pour le lecteur.

Une voix forte et discordante le tira tout à coup de sa triste ré- . verie. C’était celle d’un homme qui venait de descendre à la porte de l’auberge. Haley se précipita vers la fenêtre.

— Que le diable m’emporte, si cela ne ressemble point à un coup de la Providence! s’écria-t-il; je crois que c’est Tom Loker.

Et il se hâta de sortir. Près du comptoir, dans un coin de la grande salle, se tenait un homme musculeux, haut de cinq pieds sept pouces et large à proportion. H était vêtu d’une casaque en peau de buffle, dont le poil tourné en dehors lui donnait un air sauvage parfaitement d’accord avec l’expression de sa physionomie'. Tout en lui annonçait une violence brutale qui n’hésitait jamais. C’était un boule-dogue arrivé à l'état d’homme, ponant un habit et un chap- an. Il avaii pour coinpagnon un ii dividn qui, sous plusieurs rappoits, (uniiait uylC lui un pailuil couirasie. Petit et mince, il

éiail souple comme un chai dans tous ses mouvements : ses yeux noirs el perçants avaient une expression de finesse avec laquelle semblaient sympathiser tous les traits de son visage. Son nez, long et mince, s’avançail comme s’il eût été avide de pénétrer dans les secrets de toutes choses. Ses cheveux noirs, lisses el fins se projetaient de la même manière : tous ses mouvements, tous ses gestes décelaieut une nature aussi prudente que sèche et rusée. Le gros Tom Loker remplit à moitié de rhum un grand verre el absorba la ilose sans prononcer une parole. Le petit homme se tenait sur la pointe du pied, tournant la tête de côté el d’autre; ayant flairé dans la direction des bouteilles de liqueurs, il demanda de la creme de menthe, el même, pour parler à riiêle, prit un air de circonspection parla d'une voix douce el presque tremblante. Lorsqu on lui eut versé le liquide, il leva le verre et l’examina d’un regard pénétrant, satisfait, comme celui d’un homme qui pense avoir agi Lur le mieux, el frappé le clou sur la tête, suivant l’expression proverbiale : il se disposa ensuite à boire par petits coups, en ■ habile gourmet.

— Par quel hasard êtes-vous venu ici? Comment vous portezvous, Loker? dit Haley, faisant quelques pas en avant et tendant la main au colosse.

— Diable! s’écria-l-il d’abord. Et vous, qu est-ce qui vous

amène en ces lieux? .ajouta-t-il.

Le petit homme, qui se nommait Marks, cessa de porter le verre à ses lèvres et, allongeant la tête, regarda d’un air attentif le survenant, comme un chat qui guette une souris ou toute au-

trejmoie.^^s, pl^g j,eureuse du

monde : je suis dans un embarras de tous les diables el vous m’aiderez a en sortir. .

llum! hum! ou peut être sûr que vous avez besoin des

g. ns, quand vous les voyez avec plaisir, grommela notre nouvelle

coir.iais.sancc; de quoi s’agii-il maintenant?

Monsieur est un de vos amis, voire associé, peul-elrc? de-

manda Ibdey, en lançant à Marks un regard scrutateur.

jusienipni, répondu Loker. Marks, vodà l’individu avec lequel j'ai coiiiiiicrié dans le Nati hez.

serai charmé de faire sa connaissance, dit Marks eu al-

longeant une main sèche et efGlée, comme une patte de corbeau. C’est monsieur Ualey, je crois.

— Lui-même, répliqua le marchand d’esclaves. Et maintenant, messieurs, puisque nous nous sommes rencontrés si heureusement, je vous entretiendrai d’une petite affaire, dans le cabinet. Allons, vieux renard, dit-il à l'aubergiste, apporte-nous de l’eau chaude, du sucre, des cigares et du rhum de première qualité ; nous ferons la noce.

Voilà donc les chandelles allumées, le feu remué dans la grille, et nos trois respectables personnages assis autour d’une table, sur laquelle se trouvaient en quantité suflisante les objets demandés par le marchand, objets qui aident à entretenir la bonne amitié.

Haley commença le récit pathétique de ses mésaventures. Loker ne desserra pas les lèvres et l’écouta d’un air sombre et grognon. Marks, qui se préparait avec toute espèce de soins une verre de punch à son goût, suspendait de temps en temps son opération et fourrant presque son nez, son menton pointu dans la figure de Haley, prêtait à son récit l’attention la plus vive. La fin parut l’amuser beaucoup, car ses épaules et ses côtes s’agitèrent en silence et il avait l’air d’éprouver une grande joie intérieure.

— Ainsi donc vous voilà dans le sac, dit-il. Ah! ahi akl la farce est excellente !

— Ces enfants troublent beaucoup notre commerce, reprit Haley d’un tou dolent.

— Si l’on pouvait trouver une race de femmes qui ne se sou« cieraient pas de leurs enlants, ce serait la plus belle découverte des temps modernes, dit Marks en accompagnant sa plaisanterie d’une sorte de ricanement.

— Ce que vous dites là est positif, répliqua Haley. Leurs enfants leur causent toute espèce d’embarras ; on croirait qu’elles doivent être bien aises quand on les en délivre; mais c’est le contraire. Plus leurs bambins leur donnent de peine, moins leur valeur est grande, et plus elles semblent avoir d’affection jmur eux, en général.

— Passez moi l’eau chaude, monsieur Haley, dit Marks. Vou exprimez justement ce que chacun de nous sait par expérience. Lorsque je faisais le commerce, j’achetai un jour une belle et vigoureuse fille, d’un caractère très-gai : elle avait un enfant mal

bâti, bossu et ainsi de suite; je le donnai à un homme qui voulut courir la chance de l’élever, en considération de ce qu’il ne lui coûtait rien. Je n’aurais jamais cm que la péronnelle y mettrait la moindre opposition ; mais bah ! il aurait fallu voir ses simagrées ! Dieu me pardonne 1 elle avait l’air d’aimer surtout l’enfant parce qu’il était malingre, contrefait et une source de désagréments pour elle; elle ne voulut rien entendre, mais pleura, jeta les hauts cris, se comporta enfin comme si elle avait perdu amis et connaissances. C’était une chose vraiment curieuse. Comprenne qui pourra quelque chose aux sentiments des femmes.

— J’ai eu précisément la même aventure, dit Haley. L’été dernier, en bas de la rivière Rouge, je devins propriétaire d'une jeune esclave par suite d’un échange; elle avait un enfant d'assez bonne mine, dont les yeux brillaient comme les vôtres ; mais en l’examinant de près, je m'aperçus qu’il était aveugle. Je vous ré-' ponds qu’il n’y voyait pas plus qu’une souche. Il me sembla que je ne ferais pas mal de m’en défaire, sans avenir l’acheteur. Je le troquai donc fort adroitement contre un baril de whisky. Mais quand je voulus le prendre à sa mère, elle devint comme une ti-] gresse. C’était avant le départ, de sorte que mes esclaves n’étaient pas encore enchaînés. Ma diablesse saute sur un ballot de colon,' ni plus ni moins qu’un chat, enlève à un marin son couteau, menace et fait fuir tout le monde, pendant quelques minutes ; mais comprenant bientôt que cela ne pouvailservir de rien, elle s'élance, la tête en bas, dans la rivière avec son enfant; elle descendit au fond et ne reparut jamais.

— Bah ! dit Tom Loker, qtû avait écouté ces histoires d’un air de mépris mal déguisé; vous ne savez pas faire les choses; je n’ai jamais de ces désagréments.

— De quelle manière vous y prenez-vous donc? demanda brusquement le petit homme.

— D’une manière bien simple. Si j’achète une fille qui a un enfant bon à vendre, je m’approche d’elle, je lui mets mon poing devant les yeux et je lui dis : Ecoutez, ma belle, si vous prononcez un seul mot, je vous écrase la figure. Je ne veux pas entendre une parole, ni même une syllabe. Je lui dis encore: Cet enfant m’appartient, il n’est pas à vous et vous ne devez point vous en occuper. Dès qu’il se présentera une occasion, je le vendrai; ne

vrvs avi'cz y** «lors de fuire des griinaces, ou je vous traiterai d'une lolle ii'anière que vous mainliiez le jour de votre naissance. Liles voienl b en que je ne badine pas, quami je m’y mets. Cela ks rend nuiellcs connue des poissons; et si l'une d’elles entonne une complainte, bon... et Toni Loker fil avec son poing un geste qui cxpl qua partaiiemcnl ce qu’il ne disait pas.

— Voilà Cr! qui s'appelle de l’éloquence, dit Marks en poussant Ilaley du coude et ru ricanant de nouveau. N’est-ce pas là un procédé original. Alii ah 1 iih ! vous avez trouvé un bon moyen pour îes faire comprendre, car tous les nègnts ont la tête dure. Elles ne se tromperont pas sur le sens de vos paroles. Tom, si voasn’èles pas le démon lui-méme, vous êtes son frère jumeau, je ne vous en dis pas davantage.

Tom rc^ut ce compliment avec une orgueilleuse modestie et conumniça à se montrer aussi affable que le lui permettait sa nature bruiale.

Ilaley. qui avait déjà usé largement des provisions placées sur la lab'e, sentait peu à peu ses facultés grandir et son esprit s’élever, phénomène qui, en de pareilles circonstances, a souvent lieu chez les hommes d’un caractère sérieux et rélléchi.

— En vérité, Loker, vous êtes trop méchant, lit-il : je vous l’ai toujours dit. Vous savez que nous avons souvent causé de cesclioses dans le Natchez ; je vous ai prouvé qu’on faisait aussi bien ses affaires en ce monde, sans employer ces moyens extrêmes, et qu’on £e ménageait une chance pour l’autre, quand la poussière retourne à la poussière et que nous ne pouvons plus rien acquérir, excepté une bonne place dans le royaume des deux.

— Bahl dit Tom, c’est un royaume que je ne connais pas et dont je ne me soucie guère ; ne me faites pas tourner le cœur avec vos prédications ; j’ai l’estomac un peu irrité en ce moment.

Et l'om avala un demi-verre d’eau-de-vie.

— Jo dis, répliqua Haley, se renversant dans sa chaise et gesticulant d’un air majestueux, que j’ai toujours manœuvré de façon à obtenir le plus d’argent possible; mais il y a autre chose que le commerce et que l’argent, puisque nous avons des âmes immortelles. Je me soucie peu qu’oii me l’entende dire, pourvu que cela proli e. J’ai loi dans la religion et, un de ces jours, quand ma bourse sera assez ronde, je m’occuperai sériensemenl de mon

salut, et ce ne sera pas une petite besogne. Pourquoi faire plus de mal qu’il u’est besoin? Cela me parait peu prudent.

Vous occuper de votre salull répéta dédaigneusement Loker.

Vous vous figurez donc avoir une âme? Ne vous donnez pas la peine de la thereber, croyez-moi. Le diable lui-môine vous passerait au crible pour la découvrir, qu’il ne trouverait rien.

Vous êtes hargneux aujourd’hui, Tom, dit Haley ; ne pou-

vezrvous écouter avec plaisir, quand on vous parle pour votre bien?

— Arrêtons les frais,. s’écria Tom d un air bourru; je puis entendre tous vos discours, excepté votre pieux bavardage : vos sermons m’assassinent. Après tout, quelle est la différence entre vous et moi ? Tous n’avez pas plus de conscience ni de sensibilité... vous avez peur, voilà tout. Vous voudriez tromperie diable et sauver votre peau. Est-ce que je ne vois pas clair ? Votre dévotion est une chose pitoyable. Après avoir bamboché toute votre vie avec Satan, vous voudriez vous esquiver au moment de payer le compte. Pouah I

Allons, allons, messieurs, dit Marks, nous ne sommes pas

ici pour traiter ces sujets. Il y a différentes manières d’apprécier les choses. M. Haley est un homme très-délicat, sans le moindre doute, et il a de la conscience à sa manière. Vous, Tom, vous avez votre svstème et il me parait excellent, filais, pour l’heure, il ne s’agit point de se quereller. Venons-en à notre affaire. Que désirez-vous, Haley ? vous désirez probablement que nous vous aidions à attraper votre donzelle?

— La fille ne m’appartient pas, elle appartient à Shelby ; c’est le garçon que j’ai aihelé. Quelle sottise j ai faitel

— Vous n’en faites jamais d’autres ! dit Loker, d’un ton dur.

Voyons, Tom , laissez-nous tranquilles, répondit filaiks en «

se léchant les lèvres. Haley nous procure une bonne affaire; veillez donc sur votre langue. Laissez-moi faire nos cnndiiions : vous savez que c’est là mon fort. Comment est la jeune fille, Haley ?

— Damel elle est blanche, belle et bien élevée. 3’en aurais donné à Shelby huit cents ou mille dollars, et je' n’y aurais pas perdu.

Blanche, belle et bien élevée ! dit filarks, tandis que se.4 yeux

perçants, son nez et sa bouche s’anin.i'.ent. Voilà un excellent'

début, Loker. Nous entreprendrons la poursuite pour notre propre compte : nous nous chargeons d’attraper la fugitive; le garçoa reviendra naturellement à M. Haley; nous, nous emmènerons la péronnelle à Orléans, pour en faire notre profil. Cela vous va-t-il?

Loker, dont l'énorme bouche était restée béante pendant tout ce discours, la ferma subitement, comme un gros chieu qui attrape un morceau de viande, et il sembla digérer celle proposition sans effort c

— Vous savez, dit Marks k Ilaley en remuant son punch, nous avons des juges convenables sur tous les points du rivage ; ils prêtent raisonnablement la main à nos petites affaires. Tom empoignera la fille, c’est sa besogne ; moi, vêtu d’un bel habit, avec des bottes luisantes, un costume de première qualité, je viendrai prêter serment qu’elle nous appartient. Il sera beau de voir comme je le prononcerai, s’écria-t-il dans l’enthousiasme que lui inspirait sa profession. Un jour, je suis M. Twickem, de la Nouvelle- Orléans ; un autre jour, j’arrive de mes plantations, près de la rivière des Perles, où j’occupe sept cents nègres ; tantôt je passe pour un parent éloigné de Henri Clay, ou d’un vieux richard du Kentucky. Chacun a sou talent, par Dieu 1 Tom est un lion, quand il faut donner des coups ou se battre, mais il ne sait pas mentir. Non, il ne le sait pas, on voit que cela ne lui va point. Mais s’il y a un homme dans le pays capable de jurer n’importe quoi, et d’assaisonner son serment de tous les détails, de toutes les fioritures nécessaires, avec un sang-froid plus imperturbable que le mien, je serais charmé de le connaître; je ne dis que cela. Je crois que je me tirerais d’affaire et serpenterais jusqu’au bout de ma déposition, quand même nos juges seraient plus méfiants. El, sur ma parole, je le désire quelquefois : cela me donnerait l’oc- 9 casion de montrer mon adresse.

Tom Loker, qui pensait et se décidait lentement, comme on l’a pu voir, interrompit Marks en donnant sur la table un vigoureux coup de poing, qui lit résonner toute la salle : Ça irai dit-il.

— Que le bon Dieu vous bénisse, Tom 1 Vous n’avez pas besoin de casser les verres, continua Marks; gardez votre poing pour une autre occasion, où il pourra être utile.

— Mais, messieurs, demanda Haley, est-ce que je n’aurai pas une part des profils?

— N’est-ce pas assez que nous vous attrapions l’enfant? répliqua Tom. Que voulez-vous de plus?

— Dame ! reprit Haley, si je vous procure l’affaire, cela mérite récompeuse... dix pour cent, par exemple, tous les frais payés.

— Allons, dit Loker, avec un affreux juron, en donnant un nouveau coup de poing sur la table, est-ce que je ne vous connais pas, Haley ? Ne vous figurez pas que vous me mettrez dedans. Supposez-vous que Marks et moi nous entreprendrons la poursuite, afin de plaire à des gaillards comme vous, et sans avoir aucun bénéfice?

Du diable, si c’est vrai. La fille nous appartiendr-a complètement pour nous payer de nos peines, et tenez-vous tranquille, où nous garderons la mère et l’enfant. Qui nous en empêchera? Ne nous avez-vous pas dit où se trouve le gibier? La chasse est libre, nous pouvons courir le lièvre aussi bien que vous. F.t si quelqu'un, vous ouShelby, s’avise de nous actionner, allez voir où étaient les perdrix l'année dernière : vous les trouverez aussi facilement que nous.

— Eh bien! j’accepte vos conditions, dit le marchand alarmé; vous attraperez le gamin pour moi ; vous avez toujours bien fait les affaires avec moi, Tom, et vous m’avez teujours tenu parole.

— Vous savez, dit Tom, que je ne prends pas comme vous des airs de pleurnicheur ; mais je ne tromperais pas le diable luimême. Ce que je promets, je l’exécute; vous le savez bien, sire Haley.

— Sans doute, sans doute, répliqua celui-ci, et si vous me promettiez de me ramener le bambin dans une semaine, n’importe à quel endroit, je serais satisfait.

— Mais moi, je ne le serais pas, k beaucoup près, dit Tom.

Vous ne vous figurez pas, je pense, que j’ai trafiqué avec vous pour rien, dans le Natchez ; mon habitude est de bien tenir les anguilles, quand je les attrape. H faut que vous nous donniez cin- » quante dollars immédiatement, ou vous ne verrez jamais le petit drôle. Je vous connais.

— Comment! lorsque vous avez en main une affaire qui peut vous rapporter mille ou quinze cenis dollars! Vous êtes déraisonnable, Tom.

— En vérité I n’avons-nous pas de la besogne taillée pour cinq semaines au moins, et sans perdre une minute encore ! Supposons que nous abandonnions tout et nous mettions à battre la campagne

sur les traces de votre donzelle, et que finalement nous ne puissions la rejoindre; et on a toujours une peine du diable b attraper les femmes, — qu’arriverait-il, je vous prie? nous donneriez-vous un cent? nous le donneriez-vous? Il me semble que je vous vois... Hum I non, non, vos cinquante dollars sur-le-champ. Si nous attrapons le gibier, et qu’il se vende bien, je vous rendrai la somme ; autrement, ce sera pour nous récompenser de nos efforts et pour payer notre dépense. N’est-ce pas juste, Marksf

— Certainement, certainement, dit Marks d’un ton conciliant. Ce n’est qu’une caution ; ah ! ah 1 ah ! nous autres légistes , nous connaissons cela. Eh bienl soyons tous de bonne composition, arrangeons-nous. Tom vous conduira l’enfant partout où vous vou drez; n’est-ce pas, Tom?

— Si je trouve le gamin, je le mènerai à Cincinnati, et je le laisserai chez Granny Belcher, sur le quai, dit Loker.

Marks avait pris dans sa poche un portefeuille couvert de graisse ; il en tira un long morceau de papier, s’assit, et fixant sur l’écriture ses yeux noirs et perçants, il se mit k grommeler: — Barnes, État de Shelby, pour l’enfant Jim, mort ou vivant, trois cents dollars. — Édouard... Dick et Lucy, mari et femme... six cents dollars; la fille Polly et ses deux enfants... six cents dollars pour sa personne ou pour sa tête. — Je passe en revue nos affaires, dans le but de voir si nous pouvons nous charger immédiatement de la votre. — Loker, dit-il après une pause, nous devons mettre Adams et Springer sur la trace de ceux-ci : ils sont enregistrés depuis longtemps.

— Ils demanderont trop cher, répliqua Tom.

— J’arrangerai cela : ils débutent et doivent travailler à bon marché, dit l’homme maigre pendant qu’il continuait à examiner sa liste. — 11 y a deux ou trois commissions très-faciles, car il ne s’agit que d’envoyer une balle aux fugitifs ou de jurer qu’ils l’ont reçue dans le corps. Ils ne peuvent demander beaucoup pour une tâche si aisée. Les autres affaires, continua-t-U en pliant son papier, ne pressent pas absolument. Occupons-nous des détails, monsieur Haley; vous avez vu la fille toucher le rivage?

— ’ Aussi nettement que je vous vois.

— Et un homme l’aidait à gravir la berge ?

— Comme vous le dites.

- rs -

— Probabletilent, dit Marks, on lui aura arcordé l'hospiialité quelque part ; mais où, Toilà ce qu’il faut découvrir. Quel est voire avis, ïom?

— Nous devons traverser la rivière cette nuit, ne vous y trompez pas.

— Mais il n’y a pas de bateau ; les glaçons se pressent d’une manière terrible; ne serons-nous pas eu danger, Tom?

— Ne vous occupez point de cela : i! s’agit seulement de passer, " dit Tom avec résolution.

— Mon cher, répondit Marks en s'agitant, la chose aura lieu.

Puis, s’approchant de la fenêtre :

— Il fais noir comme dans la gueule d'un loup, Tom, et je crois...

— Allons, vous avei peur. Marks ; mais je n’y puis rien, vous avez promis de vous mettre en route. Je pense que vous voudriez attendre un jour ou deux, jusqu’à ce que l.i fille soit arrivée à Sandusky ou ailleurs... par la ligne souterraine *.

— Oh 1 je n’ai point la moindre peur, répliqua le petit homme, seulement...

— Seulement... quoi? demanda Loker.

— Je voulais parler du bateau ; vous voyez bien qu’il n’v a pas

de bateau. ^

— J’ai entendu dire à rhôtes.<;e qu’il en arriverait un ce soir et qu’un homme traverserait la rivière dedans. Bon gré, mal gré, nous passerons avec lui.

— Je suppose que vous avez amené de bons chiens ? du Haley.

— Tout ce qu’il y a de mieux, répliqua Marks. Mais à quoi nous serviront-ils? Vous n’avez aucun objet de la donzelle que nous puissions leur faire sentir.

— Vous êtes dans l’erreur, s’écria Haley d’un air triomphant. Voici son châle, que, dans son trouble, elle a laissé sur le lit : elle a également oublié son bonnet.

— C’est heureux, dit Tom; passez-moi cela.

— Mais les chiens pourront endommager la fille, s’ils fondent sur elle à l’improviste, observa le marchand.

— Cela demande attention, répondit Marks : nos chiens mirent ♦ un pauvre diable presque en pièces, à Mobile, avant que noos pussions leur faire lâcher prise.

1 Compagnie qui s’est formée pour aider les esclaves dans leur fuite ; elle a des stations échelonnées de distance en distance.

— Cette espèce de marchandise, que l’on achète pour sa bonne apparence, a besoin de ménagements, remarqua Haley.

' — Je le sais bien, reprit Marks, D’ailleurs, si on l’a recueillie, nos animaux ne nous serviront pas. lis sont inutiles, du reste, dans les Etals du Nord, où on laisse monter les fugitifs sur les voitures; nous ne pouvons alors suivre leurs traces. Cela ne réussit que dans les plantations, où les nègres n’ont que leurs jambes pour les porter et n’obtiennent aucun secours.

— Ohé! cria Tom, qui était allé prendre des renseignements au comptoir, on dit que l’homme au bateau est arrivé; ainsi. Marks...

Ce digne personnage jeta un coup d’œil de regret sur la chambre confortable qu’il allait abandonner, mais il se leva lentement pour obéir. Après avoir fait en peu de mots quelques conventions de détail, Haley remit cinquante dollars à Tom, avec une répugnance visible, et le respectable trio se sépara.

Si quelque lecteur chrétien s’indignait contre une société où peuvent avoir lieu de pareils dialogues, qu’il se modère et combatte ses préjugés. La chasse aux esclaves acquiert peu à peu la dignité d'une profession légitime et patriotique. Si le vaste terraio-qui s’étepd de la mer Atlantique au Mississipi devient un grand marché pour les corps et les âmes, et que le droit de posséder <les créatures humaines suive les progrès du dix-neuvième tiède, nous pourrons voir les marchands et les traqueurs d’esclaves tigurer dans notre aristocratie.

Tandis que cette lugubre scène avait lieu, Sam et Andy poursuivaient leur chemin dans un état de jubilation extraordinaire.

Sam éprouvait surtout une joie des plus vives, qu’il exprimait par toute sorte de cris et d’exclamations insolites, par des mouvements et des contorsions bizarres. Quelquefois ilse mettait à rebours sur son cheval, le visage tourné vers la queue; puis, poussant une espèce de hurlement et faisant une cabriole, il reprenait sa posi- #lion régulière. Affectant alors un grand sérieux, il sermonnait son camarade et lui reprochait, en mots sonores, de rire immodérément et de faire des folies. Aussitôt après, il se frappait les côtes de ses deux bras, comme un homme qui veut s’échauffer, et poussait de tels éclats de rire que tous les échos des bois en retentis-

saicnt. Toules ces démonstrations eurent pour résultat d’entretenir l’ardeur des dievaux, jusqu’au moment où leurs pieds résonnèrent sur le gravier de l’avenue, entre dix et onze heures. Madame Shelby s’élança vers la grille.

— Est-ce vous, Sam? Où sont-ils?

Maître Haley est resté à l’auberge; il est horriblement fatigué, maîtresse.

— Et Élisa, Sam?

— Elle a traversé le Jourdain ; elle est parvenue à la terre de Canaan.

Que voulez-vous dire, Sam ? s’écria madame Shelby, perdant

la respiration et se trouvant presque mal, songeant à la signilication que pouvait avoir ces mots.

— Dame! le Seigneur protège les siens. Lizy est parvenue dans l’Ohio, en traversant la rivière d’une façon aussi remarquable que si Dieu l’avait emportée dans un char de feu attelé de deux chevaux.

La piété de Sam n’était jamais plus fervente que quand il se trouvait eu présence de sa maîtresse : il prodiguait alors les images et les expressions bibliques.

Venez ici, Sam, dit monsieur Shelby qui avait suivi sa femme

dans le verandah ; expliquez à votre maîtresse ce qu’elle désira savoir. Rentrons, Ëitiilic, ajouta-t-il en la prenant par la taille, vous avez froid et vous tremblez; vous vous abandonnez trop à vos émotions.

• A mes émotions? Ne suis-je pas femme, ne suis-je pas

mère? Ne répondons-nous pas de cette fille devant Dieu ? Seigneur, ne faites pas peser ce crime sur nousl

— Quel crime, Emilie? Vous savez que nous avons agi par suite d’une nécessité absolue.

— C’est égal, j’éprouve des remords, je ne puis me défendre contre les reproches de mon cœur.

— Allons, Andy, vite, dépêchez-vous I cria Sam dans le ve- • randah. Conduisez ces chevaux à la hasse-cour; n’entendez-vous pas que maître m’appelle?

Et Sam parut bientôt, son chapeau de feuilles de palmier à. la main, sur le seuil du parloir.

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— Mnînlenant, Sam, nconlcz-nous distinctement ce qui s’est passé, dit monsieur Slielby; savez-vous où est Élisa?

— Je l’ai vue, de mes propres yeux, traverser la rivière sur la glace flottante. Elle était d’une agilité merveilleuse : ce n'esl rien moins qu’un miracle; j’ai vu ensuite un homme qui l'aidait à gravir la berge, du coté de l’Ohio, puis elle s’est perdue dans l’obscurité.

— Sam, je crois votre miracle apocryphe, dit M. Shelby; traverser une rivière sur des glaçons flolianls n’est pas une chose facile.

— Non certes, et personne n’y eût réussi sans l’aide de Dieu. Voilà comment les choses se sont passées: Nous arrivâmes ù la petite auberge près de la rivière; je courais un peu en avant, car j’étais si impatient d’attrapper Lizy, que je ne pouvais me retenir. Tout à coup je l’aperçois à une fenêtre, en pleine vue, et mes compagnons galopaient bruyamment derrière moi. Bon, je perds mon chapeau, et fais sans le vouloir une exclamation. Lizy m’entend et rentre, comme M. Haley passait devant la porte; elle s’élance vers le rivage par une porte de derrière; M. Haley la voit et crie après elle : nous nous mettons tous les trois à sa poursuite. Elle descend la berge ; là, le courant avait bien dix pieds de large, et de l’autre côté se trouvait un banc de glace, une espèce d’ile, avec des bords sinueux, irréguliers. Nous étions tout près d’elle, et je croyais bien que nous la saisirions; mais soudain elle poussa un cri comme je n’en ai jamais entendu, et la voilà de l’autre côté du courant, sur la glace, criant, bondissant; et la glace se rompait, pif! jrouf 1 pafl mais bah! elle était légère comme un daim. Le saut qu’elle a fait n’est pas une chose ordinaire, je vous jure.

Mistress Shelby, pâle d’émotion, garda le silence tant que Sam n’eut pas fini son histoire.

— Dieu .sflt loué! elle n’est pas morte! s’écria-t-elle quand il eut terminé. Slais où est maintenant la pauvre femme?

— Le Seigneur veillera sur elle, dit Sam en roulant les yeux d un air dévot. 11 y a une Providence, comme maîtresse nous l’a toujours enseigné'; et elle trouve partout des instruments prêts h la servir. Sans moi, par exemple, Élisa eût été attrapée aujourd’hui une douzaine de fuis. N’est-ce pas moi qui ai lâché les chevaux ce matin et qui les ai fait courir jusqu’à l’heure du dîner, ou peu s’en fallait? N’ui-je pas, ce soir, engagé Haley dans un détour de cinq milles?

Sans cela, il l’eût prise aussi facilement qu’un chien attrape un blaireau. Tout cela, ce sont des elTets de la Providence.

— La Providence vous fait faire des choses dont vous pourriez vous dispenser, Sam ; je ne veux point qu’on trompe ainsi les hommes qui viennent chez moi, dit M. Shelby d’un air aussi sévère que le permettait la circonstance.

Mais il est aussi inutile de feindre la colère avec un nègre qu’avec un enfant; tous les deux discernent très-bien vos vrais sentiments, malgré vos aflorls pour leur donner le change. Sam ne fut donc point découragé par cette réprimande, quoiqu’il prît un air de grave tristesse et de sincère repentir.

— Maître a raison, maître a raison ; c’était mal agir, et ni maître ni maîtresse ne peuvent approuver ma conduite, je le sens bien. Mais un pauvre nègre éprouve par moments des tentations extraordinaires de jouer quelques tours à un homme qui grimace et se démène comme Haley. Ce n’est pas un monsieur^ d’ailleurs ; quand on a été élevé comme moi, on s’en aperçoit au premier coup d’œil.

— C’e.st bien, Sam, dit mistress Shelby; puisque vous paraissez ' comprendre votre faute, allez-vous-en et dites à la mère Chloé de vous dohner.un morceau du jambon froid qu’on a servi au dîner. Vous et Andy, vous devez avoir faim.

— Maîtresse est beaucoup trop bonne pour nous, dit Sam en lui faisant un joyeux salut et en s’éloignant.

On voit que Sam, comme nous l’avions déjà insinué, possédait tm talent qui l’aurait fait parvenir à une brillante situation dans la vie politique, celui de tourner les moindres circonstances à sa gloire et à son avantage. Après avoir montré tant de dévotion et d'humilité pour réussir au salon, il mit, en sortant, son chapeau sur sa tète avec un air crâne et déluré, puis entra dans le domaine de Chloé, Lien résolu à y produire de l’cfTet.

— Je vais haranguer ces nègres, se dit-il en lui-même, maintenant que la chance est pour moi. Oui, je veux leur faire ouvrir les yeux comme des portes.

Il faut remarquer ici qu’un des grands plaisirs de Sam était do suivre son maître dans toutes les réunions politiques. Cramponné à une palissade ou perché sur un arbre, il écoutait les orateurs avec une joie manifeste ; puis, .se mêlant parmi ses camarades, venus comme lui derrière leurs maîtres, il les intéressait et les amusait eu

imitant les discoureurs avec toutes sortes de gestes et d’expressions comiques, reliaussés par un sang-froid imperturbable et une gravité solennelle ; et quoique ses auditeurs les plus proches fussent généralement de sa couleur, il n’était pas rare qu’un cercle assez large de curieux appartenant à la race blanche se formât alentour. Ceuxci riaient, l’approuvaient des yeux, à sa grande joie. Bref, Sam considérait l’exercice de l’art oratoire comme sa vocation, et ne laissait jamais échapper une occasion de déjdoyer ses talents.

Or, il y avait entre lui et la mère Chiot', depuis très-longtemps, une sorte de guerre permanente ou plutôt de froideur continue ; mais comme Sam méditait une invasion dans le département des vivTes, il résolut d’être on ne peut phis aimable, jugeant ce point nécessaire pour la réussite de ses opérations. Car s’il était persuadé qu’on exécuterait à la lettre l’ordre de sa maîtresse, il savait qu’il gagnerait beaucoup à se faire bien venir de la cuisinière. Il abord.i, en conséquence, la mère Chloé avec un air touchant de soumission , et de résignation ; il semblait, d’ailleurs, avoir enduré les plus cruelles épreuves afin de secourir une camarade persécutée. Il eut soin de dire que sa maîtresse l’envoyait vers Chloé pour qu’elle lui donnât de quoi réparer ses perles en solides cl liquides ; c’était reconnaître ses droits et sou omnipotence dans tout ce qui concernait la cuisine.

Le manège réussit. Jamais électeur naïf et vertueux ne se laissa cajoler avec plus de satisfaction par un homme politique que la mère Chloé par les flatteries de Sam. 11 aurait été l’enfant prodigue en personne cpi’on ne l’aurait pas davantage accablé de prévenances maternelles. Il fut bientôt assis, joyeux et fier, devant une grande terrine d’étain renfermant une sorte d'olla podrida, composée des débris de tout ce qui avait paru sur la table depuis trois jours. De savoureux morceaux de jambons, des fragments dorés de gâteau, des tranches de pâté ayant toutes les figures géométriques, des ailes de poulet, des gésiers, des pilons, formaient un pittoresque mélange ; et Sam, maître absolu de toutes ces bonnes choses, les regardait d’un œil avide, le chapeau comiquement posé sur l'oreille, et protégeait Andy, placé à sa droite.

La cuisine était pleine de ses camarades, accourus de toutes parts pour apprendre quel dénouement avaient eu les exploits du jour. Sam allait enfin briller. Il passa en revue les aventures de la jour-

née el emljellit sa narration de tons les ornements qui pouvaient en accroître reîTet ; car le noir, comme beaucoup de nos fashionables, s’ai’rangeait toujours de manière à ce qu’une histoire ne perdît rien de son lustre en passant par ses mains. Sa narration excitait des éclats de rire, que prolongeait la marmaille étendue par terre ou liicbce dans tous les coins. Au milieu de ce tintamarre, Sam conservait une gravité imperturbable, se contentant de rouler les yeux par intervalles ou de jeter sur ses auditeurs des regards fort drôles, s;uis perdre la majestueuse dignité de l’orateur.

— Vous voyez, compatriotes, dit Sam, levant en l’air avec énergie une cuisse de dinde, vous voyez ce que je fais pour vous défendre tous, oui, tous; car si l’on essaye d’emmener un de nous, c’est comme si l’on essayait de nous enlever tous. Vous comprenez que c’est une seule et même chose, n’est-ce pas? Or, chacun de ces marchands qui viennent nous flairer, me trouvera sur son chemin; c’est à moi qu’il aura affaire. Je suis votre protecteur à tous, mes frères; je défendrai vos droits, je les défendrai jusqu’au dernier soupir I

— Mais, Sam, vous m’avez dit ce matin même que vous aideriez le monsieur à attraper Lizy ; il me semble que vous n’êtes pas d’accord avec vous-même.

C’était Andy qui prononçait ces paroles; Sam lui répondit d'im air imposant:

— Je vous conseille, mon cher, de ne pas parler de ce que vous ne sauriez comprendre. Des enfants comme vous ont sans doute de bonnes intentions; mais ils ne sauraient analyser les mobiles des actions.

Andy sembla confondu, principalement par le terme pompeux ù'analyser, que presque tous les auditeurs regardaient comme décisif. Sam continua :

— C’était une affaire de conscience, Andy. Lorsque je voulais poursuivre Élisa, je croyais que maître le souhaitait réellement; mais quand je vis que maîtresse ne le désirait pas, ce fut encore plus une affaire de conscience ; car on prolitc toujours plus eu se rangeant du côté de maîtresse. Vous voyez bien que, dans un cas comme dans l’autre, je suis conséquent avec moi-même; j’obéis à ma conscience et reste lidèle à mes principes. Oui, mes principes, cria l’orateur eu tordant un cou de poulet d’une manière enthou i

siaste. De quelle utilité sont les principes, quand on ne les observe pas? Voilà ce que je voudrais savoir. — Tenez, Andy, prenez cet os ; il u’est pas encore tout à fait rongé.

L’auditoire écoutant Sant la bouche béante, force lui fut de poursuivre :

— Cette nécessité d’être conséquent, frères noirs, continua-t-il avec l'air d’un homme qui aborde une matière abstruse, est un sujet que peu de personnes comprennent bien. Lorsqu’un homme soutient une chose pendant vingt- quatre heures et qu’il en soutieut uneautre le jour suivant (passez-moi ce morceau de gâteau, Andy), on voit aisément qu’il n’est pas d'accord avecrlui-méme. Mais, pénétrons plus avant dans la question. J’espère que ces messieurs et ces dames me pardonneront d'employer ici une comparaison vulgaire. Voici que j’arrive à mon but. Par exemple, je place mon assiette de ce côté : cela ne va pas ; alors , perdant patience, je la mets de l’autre côté; suis-je conséquent? Sans doute, puisque je cherche toujours de quel côté je mangerai le mieux ; cela ne vous semble-t-il pas clair, à vous tous?

— Sous ce rapport, vous êtes toujours le môme, dit la tante Chloé, qui prenait de l’humeur. Car la gaieté de la troupe insouciante contrastait avec son chagrin et produisait sur elle l'effet du vinaigre sur du nilre, comme s’exprime la Bible.

— Oui, compatriotes, dit Sam en se levant, plein de gloire et de nourriture, pour prononcer sa péroraison, oui, messieurs et mesdames, j’ai des principes... je m’en vante... ils sont nécessaires à notre époque el dans tous les temps. J’ai des principes, et je m’y attache avec la force de quarante hommes... Aussitôt qu’une idée m’a l’air d’un principe, j'en fais mon affaire. Je soutiendrais mon opinion, quand même on devrait me brûler vivant : je marcherais alors droit au bûcher, oui, j’y marcherais, et, du haut de cette tribune, je dirais que je vais répandre mon sang pour mes principes, pour ma patrie, pour l’intérêt de la société en général.

— Un de vos principes, dit la tante Chloé, devrait être de laisser les gens aller se coucher et ne pas les retenir ici jusqu’au matin .' tous ceux, du reste, qui ne veulent pas avoir la tête rompue, fe-' raient bien de vous planter là.

— Kou's. qui m’écoutez, dit Sam en agitant son chapeau d’un

air de protection bienveillante, je vous donne ma bénédiction ; ailes dormir maintenant, et soyez bons enfants.

Après cette apostrophe pathétique, l’assemhlée se dispersa.

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