CHAPITRE X
Un ciel gris de février, d’où tombait une bruine légère, éclairait la cabane de l’oncle Tom. Sa funèbre lueur ne rencontrait que des ligures abattues, images de cœurs désolés. La petite table, placée devant le feu, était garnie d’une couverture à repasser; une ou deux chemises grossières, mais propres, reposaient sur le dns d’une chaise, près du feu, et une autre se trouvait étendue sur la table, devant la mère Chloé. Elle repassait chaque pli, chaque ourlet, avec le soin le plus scrupuleux, ef portait de temps en temps la main à sa figure, pour essuyer les pleurs qui coulaient le long de scs joues.
Tom était assis près d’elle, sa Bible ouverte sur scs genoux, et la tête appuyée sur sa main. Tous les deux gardaient le silenca. Il était encore de bonne heure et les enfants dormaient dans le lit mobile.
Tom, qui avait pour sa famille la tendresse particulière à sa race, tendresse dont la vivacité augmente les chagrins et rend plus malheureuse encore la position des nègres, se leva sans mot dire et alla regarder scs enfants.
— C’est la dernière fois ! murmura-t-il.
La tante Chloé ne répondit pas : elle continua de repasser avec une activité machinale la chemise grosdère, déjà aussi lisse qu’elle pouvait l’être. Mais, tout à coup, déposant son fer avec un geste ’ de désespoir, elle s’assit devant la table, et, ne pouvant plus coutenir sa douleur, se mit à sangloter.
— Je devrais avoir de la résignation, dit-elle, mais. Seigneur, je ne le puis ! Si je savais seulement où vous allez et comment on vous traitera 1 Maîtresse dit qu’elle essayera de vous racheter dans
un an ou deux. Mais personne ne revient du bas de la rivière. Ils tuent leurs noirs; j’ai entendu raconter coiumeiit on les faisait mourir de fatigue dans les plantations.
— Dieu existe lii-lias, comme ici, Chloé!
— Je le pense, dit la négresse. Mais Dieu laisse arriver parfois e terribles choses; je ii'altends nulle consolation de lui.
— Nous sommes entre ses mains, reprit Tom ; nul mal ne peut aller plus loin qu’il ne le veut. Je lui dois, d’ailleurs, des rcniercîments pour une circonstance. C’est moi qui suis vqjidu, qu’on emmène au bas de la rivière, et non pas vous et nos enfants. Ici, vous êtes en sûreté. Los douleurs ne seront que pour moi, et Dieu me viendra en aide, je le sens.
O cœur noble et courageux, étouffant les propres chagrins, pour consoler ceux que lu aimes !
'fom avait prononcé ces paroles d’un ton sourd et le gosier serré, mais avec me expression pleine d’énergie eide bravoure.
— Pensons aux faveurs que nous avons reçues , ajouta-t-il d’une voix tremblaute, comme s’il était convaincu qu’il fallait faire un grand effort pour y songer.
— Des faveurs, s’écria la tante Chloé, je n’en vois pas. Nous n’avons pas même trouvé de miséricorde. Oh I ce n’est pas ainsi que les choses devaient se passer. Maître aurait dû s’arranger do telle façon, que vous ne pussiez jamais servir à payer ses dettes. Vous lui avez gJgné trois fois la somme qu’il va recevoir pour tous. 11 vous devait votre liberté, il aurait dû vous la donner depuis longtemps. Je sais bien qu’il est dans l’embarras, mais il se conduit mal. Rien ne pourra me l’éter de la tête. Une créature aussi fidèle que vous, qui pensiez à ses affaires avant de penser à vous-même, qui l’aimiez plus que votre femme et vos enfants ! Eux qui vendent les affections et le sang de nos cœurs pour se tirer d’affaire. Dieu leur en demandera compte I
— Chloé, si vous avez de l’attaehemcnt pour moi, ne parlez pas ainsi, pendant les derniers instants, peut-être, que nous passons ensemble! Chaque mot offensant que vous dirigez contre mon maître, c’est comme si vous le dirigiez contre moi-même. Nel’ai-je point poilé dans mes bras, quand il était encore à la mamelle? Je devais naturellement penser beaucoup à lui, et l’on ne pouvait espé- , rer qu'il penserait aussi souvent au pauvre Tom. Nos maîtres sont
habilucs à ce qu’on fasse toutes ces choses pour eux, et naturellemen» ils n’y songent pas beaucoup. On doit s’y altendee. Compare? * monsieur Slielby aux autres... qui a été traité, qui a vécu conimf moi? Jamais il n’aurait laissé advenir ce qui m’arrive, s’il avab pu le prévoir. Je le sais d’une manière positive.
— Vous avez beau dire, il y a là quelque chose de mal, répliqua tante Chloé, qui avait un opiniâtre sentiment de la justice, je ne saurais pas expliquer où, mais il y a là quelque chose de mal ; cela me parait certain.
— Vous devriez tourner vos regards vers Dieu... il est le maître suprême, et un oiseau ne meurt pas sans sa volonté.
— Cette réllcxion ne me console pas pour le moment, si décisive quelle soit, dit la tante Chloé. Les paroles, à l’heure qu’il est, ne servent guère. Je vais maintenant pétrir le gâteau de maïs et vous apprêter un bon repas, car nul ne peut dire quand vous en ferez un autre.
Si l’on veut bien apprécier les .souffrances des nègres vendus pour le sud, il faut se rappeler que toutes les affections naturelles de cette race sont très-vives. Ils aiment d’un amour opiniâtre les lieux qu’ils habitent. Par caractère, ils ne sont ni hardis ni entreprenants, mais pleins de tendresse et d’attachement à la vie de famille. Ajoutez à cela les terreurs que l’imagination fait planer sur l’inconnu et n’oubliez pas en outre que, depuis leur enhmee, on leur peint comme le plus sévère des châtiments, l’action de les vendre pour le sud. La menace d’être envoyé au bas de la rivière les effrave plus que le fouet et les tortures de tout genre. Nous les avons nous-mêmes entendus exprimer ce sentiment et nous avons vu l'horreur avec laquelle ils racontent des histoires sur les plantations du midi, dans leurs heures de loisir. Le sud est pour eux une terre inexplorée, dont on ne revient jamais.
Un missionnaire qui prêchait l’Evangile aux esclaves enfuis dans le Canada, m’a dit que beaucoup de ces malheureux déclaraient n’avoir abandonné des maîtres comparalivemeitt doux, et n’avtïir bravé les péiils de l’évasion, que dans la crainte d’être un jour vendus pour le sud, cette cataslroithe menaçant les hommes et les femmes, les jeunes filles et les enfant.s. La peur d’une .si affreuse destinée arme d’un courage héroïque l’.Lfricaiu naturellement timide, patient, casanier ; elle lui donne la force d’endurer la f»ti-^
gue, le froid, la faim, la douleur, les périls du désert et les châlimenis terribles qu’oii inflige aux esclaves caplurés.
Le simple repas du matin fuma bientôt sur la table, car madame Shelby avait dispensé la tante Chloé de son service habituel, jusqu’à midi. La pauvre femme avait mis en œuvre toute sor. adresse pour préparer ce petit festin d’adieu ; elle avait tué, accommodé son meilleur poulet, apprêté son gâteau de maïs avec uu soin exiréme et tiré de leur cachette, placé sur le manteau de la cheminée, certains pois de confitures qui ne voyaient la lumière que dans les grands jours.
— Sais-tu, Pierre, dit Moïse d’un air triomphant, que nous allons avoir uu fameux déjeuner.
Et, sans attendre, il prit un morceau de poulet.
La tante Chloé lui donna un soufflet. — Comment, petit drôle, vous vous réjouissez à propos du dernier repas que va faire chez lui votre pauvre père ?
— Ohl Chloé, dit Tom doucement.
— C’est vrai, mais je n’ai pu m’en empêcher, dit la négresse en cachant sa tête dans son tablier ; je suis bouleversée à un tel point que cela me fait mal agir.
Les enfants, désormais tranquilles, regardaient leur père, puis leur mère, pendant que le plus jeune, s’accrochant à la robe de Chloé, poussait des cris impatients pour qu’elle le prit sur ses genoux.
— Là, dit la négresse tandis qu’elle essuyait ses yeux et contentait le marmot; là, c’est une affaire faite... mangez maintenant. J’ai choisi mon meilleur poulet. Et vous, bambins, vous en aurez, pauvres créatures. Maman a été méchante avec vous.
Les enfants n’eurent pas besoin d’une seconde invitation et se mirent à l’œuvre avec le plus grand zèle ; et il fut heureux qu’ils montrassent tant d’ardeur, car sans cela les vivres eussent été presque inutiles.
— Maintenant, dit la mère Chloé en se remuant dans la ehambre après avoir quitté la table, il faut que je rassemble vos hardes. Soyez sûr qu’il prendra tout: je connais leurs manières, vils comme la fange ! Tenez, je mets la flanelle pour . vos rhumatismes dans le coin de la boîte; gardez-la bien, car personne ne vous en donnera rt autre. Voilà vos vieilles chemises et voici vos neuves. J’ai
~ lilizcd by Goosh
remis des bouts à vos bas hier au soir et j’y ai fait des reprises. Seigneur, qui vous les raccommodera, désormais ?
Et la négresse, accablée de nouveau par la douleur, et posant sa tête sur la boite, se mit à sangloter.
— Quand je pense à celai reprit-elle. Pas une créature ne prendra soiu de vous, que vous spyez bien portant ou malade. A quoi sert d'étre bon et de se bien conduire? •
Les marmots, ayant fait table nette, commencèrent à se préoccuiuT de ce qui se passait autour d’eux. Voyant leur mère pleurer, leur père dans une profonde tristesse, ils se mirent à pleurer aussi et à flotter leurs yeux. L’oncle Tom avait la petite fille sur ses genoux et lui laissait faire tout ce qu’elle voulait ; elle lui grilTail donc le visage, lui tirait les cheveux, et jetdt par moments des exclamations de joie, que lui inspiraient évidemment ses réflexions intérieures.
— Oui, chante victoire, pauxTe créature, dit>la tante Chloé; ton tour viendra, hélas I Tu verras un jour vendre ton mari, ou l’on te vendra toi-même. Et tes enfants, on les vendra aussi, je pense, quand ils seront bons à quelque chose. Les nègres ne doivent rien avoir.
En ce moment, un des bambins se mit à crier : — Voilà maîtresse qui vient !
— Elle ne peut nous être utile; pourquoi vient-elle? dit la mère Chloé.
Madame Shelby entra. La négresse lui poussa une chaise avec brusquerie et mauvaise humeur. Sa maîtresse ne remarqua ni l’action, iii la manière dont elle était faite. Son pâle visage exprimait l’anxiété.
— Tom, dit-elle, je viens... je viens... et s’arrêtant tout à coup, les yeux fixés sur le groupe silencieux, elle s’assit, couvrit sa figure de son mouchoir et se mil sangloter.
— Oh ! maîtresse, maîtresse, ne pleurez pas, dit la tante Chloé pendant qu’elle éclatait à son tour. Et durant quelques minutes, tous pleurèrent ensemble.
Ces larmes, du pauvre cl du l iLhe, de la maîtresse et des esclaves, versées pour une même infortune, éloignèrent du cœur des opprimés toute amertume et tout ressentiment. O vous qui visitez les malheureux, quels que soient les dons que vous leur lemetlicz.
d’un air froid et en détournant le visage, ils ne valent pas une larme d’attendrissement et de sympalliie !
— Mon. brave Tom, dit madame ^helby, je ne puis rien vous donner qui vous soit utile. Si je vous donne de l’argent, on vous le prendra. Mais je vous jure devant Dieu que je saurai toujours où vous êtes et que je vous rachèterai dès que j’en aurai les moyens. Jusque-là, ayez confiance dans le ciel.
En ce moment les petits garçons se mirent à crier que M. Haley arrivait, et bientôt effectivement il poussa sans cérémonie la porte du pied. 11 était de très-mauvaise humeur, par suite de la fatigue qu’il avait eue la veille et de la complète inutilité de ses efforts.
— Allons, nègre, es-tu prêt? dit-il. Votre serviteur, ajouta-t-il en ôtant son chapeau, quand il aperçut madame Shelby.
La taute Chloé ferma la boîte et l’environna d’une corde, puis, se levant, elle regarda le marchand d’un air courroucé, chacune de ses larmes paraissant tout à coup changée en étincelle de feu.
Tom se leva paisiblement, pour suivre son nouveau maître, et posa sa lourde boite sur son épaule. Chloé prit la petite liile dans ses bras afin d’accompagner son mari jusqu’à la voiture, et les garçons, pleurant toujours, vinrent en traînards derrière eux.
Madame Shelby, s’approchant de Haley, le retint quelques moments et lui parla de l’air le plus grave ; pendant ce temps, la famille .SC dirigeait vers une voiture, qui était non loin de la porte, toute prête à partir. Une troupe d’esclaves, jeunes et vieux, formaient un cercle alentour, ne voulant point que leur camarade s’éloignât sans avoir reçu leurs adieux. On regardait Tom dans la maison à la fois comme un serviteur en chef et comme un précepteur chrétien : son sort inspirait donc la plus vive pitié, la plus sincère douleur, particulièrement aux femmes.
— Vous paraissez supporter cela mieux que nous, dit h la tante Chloé une des filles, qui avait pleuré tant à son aise et qui remarquait la sombre tranquillité de la négresse.
— J’en ai fini avec les larmes, répondît-elle en jetant des regards furieux au marchand d’esclaves : je ne veux point pleurer devant ce scélérat I
— Montez, dit Haley à Tom, pondant qu’il traversait la foule des serviteurs , sans observer l’expression menaçante de leurs figures.
Tom entra dans la voiture, et Haley, tirant de dessous la ban-
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quelle de lourds anneaux de fer réunis par une chaîne, les lui mit aux pieds.
Un cri étouffé d’indignation s'échappa de loulcs les poitrines, et madame Shelby, s'adressant à Ilaley du verandah :
— Je \ous assure, lui dit-elie, que celle précaution est complètement inutile.
— Vous n’en savez rien, madame, répliqua le marchand : votre Èlisa m'a fait perdre hier cinq cents dollars, et je ne veux pas courir de plus grands risques.
— Pouvait-elle s’aileiidre .’i autre chose de sa part? dit la tanta Chloô avec iiidignalion, pendant que scs deux garçons, qui semblaient comprendre tout à coup le malheur de leur père, pleuraient et sanglotaient de toutes leurs forces, en se cramponnant à sa jupe.
— Je suis fâché, dit Tom, que master George soit absent.
George avait été passer deux ou trois jours avec un de ses camarades sur un domaine voisin, et étant parti de bonne heure, avant que rinfortune du nègre fût généralement connue, il n’en avait pas entendu parler.
— Faites mes adieux à master George, dit Tom avec trisUssc.
Haley fouetta le cheval, et le nègre fui entraîné loin de sa famille, loin de ses amis, et son regard douloureux demeura fixé jusqu’au dernier momenl sur les objets chers h son cœur.
M. Slalhy était en course. Il avait vendu Tom, poussé par une nécessité impérieuse et par la crainte de tomber entre les mains d'un homme qu’il redoutait; son premier sentiment, après la confluslon du marché, avait été celui du soulagement. Mais les plaintes, les reproches de sa femme avaient éveillé scs regrets à moitié assoupis, et l’abnégation, le courage de Tom avaient accru son malaise intérieur. H se disait en vain à lui-même qu’il avait le droit d’agir ainsi, que tout le monde le faisait et que beaucoup n’avaient pas l’excuse de la nécessité : il ne pouvait tromper son cœur, et, pour ne pas être témoin de la scène finale, il avait entrepris une petite tournée d’affaires, avec l’espoir que tout serait consommé quand il reviendrait.
Tom et son acheteur roulaient le chemin poudreux, dépassant avec rapidité tous les lieux familiers au pauvre nègre ; ils franchirent enfin les bornes du domaine et se trouvèrent sur la grande roule. Quand ils eurent fait It peu près un mille, Ilaley s’arrêta
— loa —
tont à coup devant la boutique d’un forporon, et prenant une paire de naenoUes, il entra dans rclablissement.
— Elles sont un peu trop petites pour ce pillard, dit Haley ao batteur d’enclume en montrant le nègre du doigt.
— Mon Dieu ! s’écria le taillandier, est-ce que ce n'est pas Tom ? M. Shelby ne l’a pas vendu ?
— Vous vous trompez, dit Haley.
— Non, ce n’est pas possible! Qui aurait jamais cru cela ! Vous n’avez pas besoin au surplus de l’enchaîner. C’est la créature la meilleure et la plus fidèle...
— C’est bien, c’est bien, répondit Haley ; vos excellentes créatures sont justement celles qui se sauvent le mieux. Les esclaves stupides ne se soucient pas d’élre dans un lieu plutôt que dans un autre, les ivrognes et les fainéants ne se soucient de rien au monde. Ils reslenl chez leurs maîtres et ne tiennent pas h se trimbaler. Mais les nègres intelligents détestent la servitude comme la mort. Il faut absolument les enchaîner : s’ils se sentent les jambes libres, soyez sûr qu’ils en font usage.
— Oh ! dit le forgeron en fouillant parmi ses outils, les plantations là-bas sont la résidence qui convient aux nègres du Kentucky ; ils y meurent raisonnablement vite, n’est-ce pas, étranger ?
— Sans doute qu’ils meurent raisonnablement vite, dit le marchand; suit par l’effet du climat, soit par une cause ou une autre, ils meurent de manière à entretenir assez bien le commerce.
— Mais, n’cst-ce pas une pitié de songer qu’un brave homme, un garçon paisible, utile et de bonne mine comme celui-ci, va être conduit dans leurs champs de cannes à sucre pour y engraisser la terre ?
— Bah! bah! Tom a encore de la chance. J’ai promis d’en avoir soin. Je le vendrai pour le service intérieur à quelque bonne et ancienne famille; et s’il s’acclimate, s’il supporte la fièvre, il aura un sort aussi heureux qu’un nègre peut le désirer.
— Sa femme et ses enfants restent ici, je présume?
— Oui, mais on lui donnera une autre femme, là-bas. Il y a assez de femmes partout, dit Haley.
Tom était tristement assis sur le devant de la voiture, pendant que cette conversation avait lieu. Tout à coup il entendit résonner derrière lui le trot vif et pressé d’un cheval : avant qu’il eût pu re-
venir de sa surprise, master George sauta dans la voiture, jeta impétueusement ses bras autour de son cou et se mit à pleurer en mêlant des imprécations à ses sanglots.
— C’est une chose abominable 1 s’écriait-il. Je ne me soucie point de ce qu’on dira, de ce que personne pourra dire! C’est une houle, une infamiel Oh! si j’étais un homme, cela n’aurait pas U eu f non, je ne le permettrais pas, ajouta-t-il avec une sorte de rugissement étouffé.
O mon bon George I cela me fait du bien, dit Tom. Je ne
pouvais supporter l’idée de partir sans vous voir.
Pendant qu’il articulait ces mots, le nègre fit un mouvement; avec scs pieds, et les regards de George tombèrent sur ses fers.
— Quelle abomination ! s’écria-t-il en levant ses mains vers' le ciel. Je vais tuer ce vieux coquin, oui, je vais le tuerl
Vous ne le ferez pas, master George. Et ne parlez pas si'
haut ; ce ne serait point me rendre service que de l’irriter contre' moi.
— Alors, je me retiendrai, par amour pour vous; mais rien; que d’y songer... N'est-ce pas une chose infâme I on ne m’a pas' envoyé chercher, on ne m’a pas écrit un mot, et sans Bernard^ Lincoln, je n’en aurais absolument rien su. Ah I je leur ai fait une belle scène, à la maison, je vous en donne ma parole!
— Je crains que vous n’ayez eu tort, master George.
Cela m’est bien égal! je ne pouvais m’en empêcher. Je vous
répète que c’est une abomination I Tenez, oncle Tom, dit-il en tournant le dos à la boutique et en parlant à voix basse, je vous ai apporté mon dollar.
— Je ne puis le prendre, master George, en. aucune façon, dit Tom, très-ému.
— Vous le prendrez pourtant. Ecoutez-moi : J’ai dit à Chloé mon intention; elle m’a donné le conseil de faire un trou dedans et d’y passer une ficelle, pour que vous puissiez le suspendre à votre cou et le cacher sous vos vêlements; ce vieux d.ôle, sans cela, vous le prendrait. Je vous dis, Tom, que je veux lui laver la icle : cela me fera du bien.
Mais vous ne m’en ferez pas à moi, master George.
Alors, je serai calme, par amour pour vous, dit George
pendant «u’il attachait son dollar au cou de Tom. .Maintenant,
boulonnez votre lisbit par-dessus et conservez-le bien, et chaque fois que vous le verrez, rappelez-vous que j’irai vous chercher pour vous ramener chez nous. La tante Chloé et moi nous avons parlé de cela. Je lui ai dit de ne rien craindre, que j’y aurais les yeux et que j’obséderai mon père, que je le ferai mourir de chagrin, s'il ne vous rachète pas.
— O George! vous ne devez point parler ainsi de votre père.
— Par le ciel, oncle Tom, je n’ai que de bonnes intentions.
— Et à présent, master George, soyez bon garçon. Rappelezvous combien de cœurs s’intéressent à vous. Soyez toujours attaché à votre mère. Ne commeliez pas la même sottise que tant de jeunes gens, qui sont trop orgueilleux pour écouter les avis maternels. Dites-vous, George, que le Seigneur nous accorde d'autres dons plusieurs fois: mais il ne nous donne qu’une mère. Vous ne verrez jamais de femme comme elle, non, quand vous vivriez cent ans. Ainsi donc, tenez-vous toujours près d'elle et grandissez pour être sa consolation. N'est-ce pas, mon bon garçon, n’est-ce pas que vous agirez ainsi ?
— Oui, oncle Tom, répondit George d’un air sérieux.
— Veillez sur vos paroles, master George. Quand ils arrivent à votre âge, les jeunes gens deviennent quelquefois volontaires... cela est dans la nature. Mais les bons cœurs ne laissent jamais tomber une parole qui puisse blesser leurs parents. Vous ne m’en voulez point de ce que je vous dis, n’est-ce pas. George?
Non, en vérité, oncle Tom; vous ne m’avez jamais donné
que de bons avis.
Tom caressa la tête bouclée du jeune homme de sa main large et puissante, et lui dit d'une voix aussi douce que celle d’une femme :
Je suis vieux, et je vois combien vous donnez d’espérances.
O George! vous avez tous les avantages, vous savez lire, écrire, vous avez de l’instruction et des privilèges; vous deviendrez un homme important, plein do science et de droiture ; et votre mère, et votre père, tout le monde sera fier de vous. Soyez un bon maître, comme voire père ; soyez chrétien comme votre mère. Souvenez-vous de Dieu, dans les jours de votre jeunesse.
— Je vous promets d’être bon, je vous le promets, oncle Tom ; je deviendrai tout ce qu’il y a de mieux. Ne vous découragez doue
pas, je vous ramènerai chez nous. Comme je l’ai dit à Chloé, ce malin, je rebâtirai voire cabane, et vous aurez un petit salon avec un tapis, quand je serai un homme. Oh I vous aurez encore du bon temps !
Haley parut à la porte de la boutique, les menottes dans la main.
— C’est bien, monsieur, dit George d’un air de supériorité en sortant de la voiture, je vais apprendre à mon père et à ma mère comment vous traitez l’oncle Tom.
— Faites ce que vous voudrez, dit le marchand.
— Vous devriez rougir de passer toute votre vie à acheter des femmes, et à les enchaîner comme des animaux. Vraiment, vous devriez en être honteux.
— Tant que les gens du grand monde achèteront des hommes et des femmes, je vaudrai autant qu’eux, dit Haley : il n'est pas plus méprisable de les vendre que de les acheter.
— Je ne ferai jamais ni l’un ni l’autre, dit George, quand je serai un hompie. Je suis humilié aujourd’hui d’être un Kentuckien, moi qui en étais fier auparavant.
El se redressant sur son cheval, il promena ses regards autour de lui, d’un air qui semblait annoncer l’espoir que sou opinion influencerait le gouvernement.
— Adieu, oncle Tom, dit-il, ne perdez pas courage.
— Adieu, master George, dit Tom en le regardant avec tendresse et admiration. — Que le Tout-Puissant vous bénisse! Ah! le Kentucky n’a pas beaucoup d’hommes comme vous ! ajouta-t-il, lorsqu’il cessa de voir la ligure fraîche et sincère du noble adolescent. Il le regarda s’éloigner jusqu’au moment où le bruit des pieds de son cheval mourut dans le lointain. C’étaient les derniers sons, c’était la dernière vue, qui lui rappelait son bonheur évanoui. Mais il croyait sentir une place chaude sur son cœur, là où le bon jeune homme avait mis le précieux dollar. Tom y porta la main et le serra contre sa poitrine.
— Écoutez-moi, dit Haley, pendant qu’il montait dans la voilure et y jetait les menottes. Mon intention est de vous bien traiter,' selon mon habitude constante avec mes nègres ; mais pour commencer, comportez-vous bien envers moi, et je ferai de même je ne suis jamais dur pour les nègres. Je m’efibrce d’agir le mieux fu« je puis à leur égard. Montrez-vous docile, en conséquence, et
n’ essayez point de me jouer des tours : c’est le meilleur parti que vous ayez à prendre, croyez-moi. Je connais tous vos stratagèmes, d’ailleurs; ils ne vous seraient d’aucun usage. Quand les nègres sont paisibles, qu’ils ne cherchent pas à s’enfuir, ils ont du bon tein ps avec moi ; et s'ils ne veulent pas se conduire raisonnablemenl, eh bien, c’est leur faute et non la mienne.
Tom assura le marchand qu'il n’avait aucune intention de s’évader. L’exhortation était assez inutile du reste, puisqu'elle s’adressait à un homme qui avait les fers aux pieds. Mais M. Ilaley avait l’habitude d’inaugurer ses relations avec ses marchandises par de petits discours de ce genre, qui devaient, à son avis, inspirer aux esclaves de la conliance, de la gaieté, et prévenir ainsi des scènes désagréables.
Nous allons maintenant abandonner provisoirement l’oncle Tom pour suivre les autres personnages de notre histoire.
CÏIAPITRE XI.
Vers la lin d’une après-midi froide et pluvieuse, un voyageur m'ii pied à terre à la porte d’une petite hôtellerie de campagne dans le village du N...., dans le Kentucky. Il trouva dans la grande salle une compagnie très-mélangée, que le mauvais temps avait forcée d’y cliercher asile, et qui offrait l’aspect ordinaire de semblables réunions. De grands et robustes Kentuckiens, à la rude charpente osseuse, vêtus de leurs blouses de chasse, et laissant irainer leurs longs membres sur une vaste étendue de terrain, avec la désinvolture particulière à leur race ; — des fusils rangés en faisceau dans un coin ; et dans les autres coins, des poignards, des carnassières, des chiens de chasse et de petits nègres entassés pêle-mêle ; tels étaient les traits caractéristiques du tableau.^ A chaque extrémité du foyer, on voyait assis un gentleman à Ion-' gue.s jambes, avec sa chaise renversée en arrière, son chapeau sur la tête et les talons de ses bottes crottées, posés hardiment sur le manteau de la cheminée, position, — nous devons en informer nos lecteurs, — éminemment favorable au tour que la réflexion est sujette à prendre dans les tavernes de l’ouest, où les voyageurs
montrent une préférence marquée pour cette manière d’élever leur esprit.
L’héte, qui se tenait derrière le comptoir, paraissait d’un bon naturel, comme le plus grand nombre de ses compatriotes ; il était de haute stature, avec des articulations déliées. Une masse énorme de cheveux couvrait sou crâne et était elle-même surmontée d’un grand et large chapeau.
Le fait est que tout le monde dans la salle portait l’emblème caractéristique de la souveraineté de l’homme ; que ce f&t un chapeau de feutre ou de feuilles de palmier, un castor crasseux ou un beau chapeau tout neuf, celte coififure posée sur le chef d’un chacun avec la véritable indépendance républicaine, semblait indiquer la nature morale des différents individus. Quelques-uns le portaient sur l’oreille, en mauvais sujets : c'étaient les joyeux camarades, les gens sans souci, les lurons. Quelques-uns le tenaient enfoncé sur leurs yeux ; c’étaient les caractères entiers, les hommes tout d’une pièce, qui portaient ainsi leur chapeau, parce qu’ils voulaient le porter comme bon leur semblait. Il y en avait aussi dont le chapeau se trouvait renversé en arrière ; c’étaient les gens bien éveillés, qui voulaient voir clair devant eux ; tandis que les hommes insouciants qui ne savaient pas ou ne tenaient pas à savoir comment étaient placés leurs couvre-chefs, les laissaient osciller dans toutes les directions. En somme, l’examen de ces diverses coiffures aurait été une étude digne de Shakspeare.
Plusieurs nègres, munis de larges pantalons, dont l’ampleur semblait compensée par la justesse de leurs chemises, couraient çà et lâ sans arriver à aucun résultat particulier, sauf la manifestation d’un zèle prêt à bouleverser la création entière au bénéfice de leur maître et des voyageurs. Ajoutez à ce tableau, un feu brillant, pétillant, ronflant, joyeux de monter dans une grande et large cheminée, la porte extérieure et les croisées toutes grandes ouvertes, les rideaux de calicot se débattant de leur mieux contre une forte brise, fraîche et humide, et vous aurez une idée des agréments d’une taverne dans le Kentucky.
Le Kenluckien de nos jours est un bon exemple à l’appui de la doctrine de la transmission des instincts et des singnlarilés. Ses pères étaient de puiasants chasseurs, des hommes qui vivaient dans les bois, dormaient sous le ciel avec les étoiles pour luminaires.
Aujourd’hui encore, leur descendant semble prendre une maison pour un campement. Jamais il ne quille son chapeau, il s’étale partout, et campe ses talons sur le dos des chaises ou le manteau des cheminées, précisément comme son père, allongé sur le gazon, posait les siens contre un arbrè ou une souche. H laisse toutes les croisées et toutes les portes ouvertes, hiver comme été. Il appelle tout le monde étranger avec une nonchalante bonhomie, et est, en résumé, l’être le plus franc, le plus sans-gêne, le plus jovial du monde.
Ce fut dans une de ces assemblées rustiques qu’entra notre voyageur, petit homme trapu, dont la figure ronde annonçait un bon naturel. Il était mis avec soin, et il avait dans sou air quelque chose de prétentieux et d’assez particulier. Sa valise et son parapluie semblaient l’inquiéter beaucoup; il les apporta lui-méme, et résista opiniâtrement à toutes les offres des domestiques qui voulurent l’en décharger. Après avoir promené autour de la salle un coup d’œil assez inquiet, il fît retraite avec son bagage dans le coin le plus chaud, plaça les deux articles sous sa chaise, s’assit et regarda avec une certaine appréhension le personnage dont les talons décoraient la cheminée, et qui crachait à droite et à gauche avec un courage et une énergie alarmante pour les personnes qui ont les nerfs délicats et des habitudes de propreté.
— Comment cela va-t-il, étranger? dit legenlleman en question, et par forme de salut il lança une bordée de jus de tabac dans la direction du nouvel arrivant.
— Mais bien, il me semble, fut la réplique de l’autre, tandis qu’il esquivait avec anxiété l’homme qui le menaçait.
— Quelle nouvelle? dit le même personnage, tirant défia poche une carotte de tabac et un couteau de chasse.
— Aucune, à ma connaissance, dit l’homme.
— Chiquez-vous? reprit le premier interlocuteur, en présentant au vieux monsieur un morceau de son tabac, d’un air tout fraternel.
— Non, merci, cela me fait mal, dit le petit homme, s’effaçant le plus possible.
— En vérité? répondit l’autre; et sans plus de façon, il logea le morceau dans sa propre bouche, pour y former une décoction de tabac, au bénéfice général de la société.
Le vieux monsieur ne pouvait s’empêcher de faire un léger
soubresaut; lorsque son frère aux longues jambes lançait une bor> dée dans sa direction. Ceiui-ci s’en aperçut et prouva son bon naturel en tournant son artillerie d'un autre côté; il se mil à bombarder un des clienels avec un degré de talent militaire sufiisaut pour emporter une citadelle.
— Qu’est-ce que cela? dit le vieux monsieur, voyant plusieurs personnes de la compagnie se grouper autour d’une grande affiche.
— Le signalement d’un nègre I dit brièvement un des lecteurs.
M. Wilson, car c’était le nom du vieux monsieur, se leva, et
après avoir soigneusement ajusté sa valise et son parapluie, il prit gravement ses lunettes et les fixa sur son nez. Cette opération achevée, il lut ce qui suit :
a Enfui de chez le soussigné, un jeune esclave, nommé » George. Taille de 5 pieds 6 pouces, teint très-clair, cheveux » bruns frisés. Ledit George est très-intelligent, s’exprime avec » beaucoup de facilité, sait lire et écrire ; il essayera probablement » de se faire passer pour un blanc ; porte de profondes cicatrices b sur le dos et les épaules ; a été marqué à la main droite de la b lettre il.
» Je donnerai quatre cents dollars à qui me le fera retrouver en P vie, et la même somme à qui me prouvera qu’ill’a tué. »
Le vieux monsieur lut cet avis d'un bout à l’autre, lentement et à voix basse, comme s’il l’étudiait.
Le vétéran aux longues jambes, qui venait d’assiéger le chenet, ramassa alors sa volumineuse et encombrante personne, se dressa de toute sa hauteur, s’avança vers l’affiche d’un air très-résolu et lâcha sur le signalement une complète bordée de salive brunie par le tabac.
— Voilà le cas que je fais de ce griffonnage, dit-il laconiquement ; et il retourna s’asseoir.
— Qu’avez-vous, étranger? Quelle est celte conduite? dit l’hole.
— J’en ferais autant à l’auteur de l’avis, s’il était présent, répondit le chiqueur ; et il se remit avec le plus grand sang-froid à mâcher son tabac. Tout homme qui possède un esclave comme celui-là, et ne sait pas trouver une meilleure manière de le traiter, mérite de le perdre. De pareils avertissements sont la honte du Kentucky.
— C’est un fait positif, dit l’hôte en inscrivant un item sur son livre.
— J’ai aussi des esclaves, monsieur, ajouta le long personnage, qui avait repris son attaque contre le chenet, et voici justement comme je leur parle : — Enfants, leur dis-je, courez, bêchez, reposez-vous à votre guise; je ne serai jamais derrière vous pour vous surveiller. — C’est ainsi que je m’y prends avec les miens. Faites-leur savoir qu’ils sont libres de s’enfuir quand ils voudront, et cela suffit pour leur en ôter l’idée. Ce n’est pas tout. J’ai fait faire des actes d’alfranchissement pour tous mes esclaves, dans le cas où un de ces jours je viendrais à chavirer, et ils le savent bien. Je vous le dis, étranger, il n’y a pas dans la province un homme qui tire meilleur parti que moi de ses nègres. Je les ai envoyés à Cincinnati, avec des poulains valant cinq ceuts dollars, et ils m’ont rapporté le prix, et tout s’est passé en règle. La raison veut qu’il en soit ainsi. Traitez-les comme des chiens, et ils travailleront, ils se conduiront comme des chiens. Traitez-les en hommes, et vous aurez des œuvres d’hommes. — Dans la chaleur de son discours, l’honnête éleveur continua de bombarder l’àtre, et ses fusées formèrent un véritable feu d’artifice.
— Je crois que vous avez raison au fond, mon ami, dit M. Wilson, sortant enfin de son isolement : le jeune homme dont on donne ici le signalement est un fort beau garçon. Il n’y a pas à dire le contraire. Il a travaillé une demi-douzaine d’années dans ma fabrique de toile à sacs, et c’était mon meilleur ouvrier, monsieur ; c'est aussi un garçon ingénieux. 11 a inventé une machine à peigner le chanvre qui est vraiment une invention utile. Plusieurs fabriques en font usage. Son maître a pris le brevet.
— Je vous le garantis, dit l’éleveur, il tient le brevet et il en fait de l’argent, ce qui ne l’a pas empêché de maltraiter l’inventeur et de le marquer à la main droite. Je vous réponds que s’il me tombait lui-même sous la main, je lui ferais porter aussi des marques et pour longtemps.
— Ces esclaves qui en savent tant sont toujours mutins et provoquants, dit un individu à l’air vulgaire qui était assis de l’autre côté de la salle t voilà pourquoi on les fouette et on les marque. S’ils se -comportaient bien, cela n’arriverait pas.
— C’est-à-dire, que Dieu en a fait des hommes, et qu’il n’est
pas facile de les réduire à la condition des brutes, dit sèchement l’éleveur.
— Des nègres savants ne sont d’aucune utilité à leurs maîtres, poursuivit l’autre, que son esprit obtus et grossier rendait insensible au mépris de son adversaire : à quoi vous servent leurs talents et toutes ces belles choses, si vous ne pouvez vous servir d’eux ? Ils n’en font usage que pour vous tromper. J’en ai eu un ou deux de ces gaillards-là, et je les ai tout de suite vendus au bas de la rivière. Je savais que je les perdrais tôt ou tard, si je ne m’en défai sais pas.
— A votre place, je demanderais à Dieu uq assortiment d’esclaves formés tout exprès, et je le prierais d’oublier de leur donner une âme eu les créant, dit encore l’éleveur.
En ce moment, la conversaliou fut interrompue par l’approche d’une petite voiture de maître à un cheval, d’une apparence élégante; un homme lien mis et comme il faut y était assis; un domestique de couleur conduisait.
Toute la compagnie examina le nouveau venu avec la curio.sité naturelle des flâneurs qui ont une journée pluvieuse à passer. Il était de haute taille, avait le teint brun des Espagnols, de grands yeux noirs expressifs, des cheveux courts, frisés naturellement et d’un beau noir lustré. Son nez aquilin et bien fait, ses lèvres minces et droites, l’admirable contour de ses formes, donnèrent immediaicjiièût à tous les spectateurs l’idée d’une personne de dislinelion. Il s’avança d’un air dégagé au milieu de la compagnie, indiqua par un signe à son domestique où il fallait déposer provisoirement sa malle, salua la société, et, le chapeau à la main, s’approcha sans précipitation du comptoir, où il fit inscrire son nom : Hem i lliUler, d’OakIands, comté de Sheiby, Se retournant ensuite, d’un air indifférent, il aperçut l’affiche, s’en approcha et la lut d’un bout à l’autre.
— Jim, dit-il à son domestique, il me semble que nous avons rencontré un jeune homme ressemblant assez à ce signalement. C’était près de la propriété de Bernau, n’esl-ce pas?
— Oui, maître, dit Jim ; seulement je ne me rappelle pas avoir vu de marque sur la main.
— - Je n’y ai certes pas regardé, dit l’inconnu avec un bâillement d’insouciance. Alors s’approchant de nouveau de l’hôte, il le pria de
lui faire donner une diambre parliculière, attendu qu’il devait écrire h l’inslaiit même.
Cependant l’hôte se confondait en politesses. Une troupe d’environ sept nègres, jeunes et vieux, mâles et femelles, petits et grands, avaient pris leur volée comme une couvée de perdreaux, et s’agi talent, s’empressaient, marchaient sur les talons les uns des autres, se bousculaient dans leur zèle pour préparer la chambre du gentleman, tandis qu’assis paisiblement sur une chaise au milieu de la salle, celui-ci conversait avec son plus proche voisin.
Depuis l’entrée de l’étranger, M. Wilson n’avait cessé de le regarder d’un air de curiosité inquiète. Il lui semblait l’avoir déjà rencontré et connu ailleurs, mais il ne pouvait se rappeler où. A cliaqtie instant, lorsque le nouveau venu parlait, faisait un mouvement ou souriait, il éprouvait une sorte de commotion ; il fixait sur lui ses jeux et les détournait aussitôt, quand les yeux noirs et perçants de '[’étranger rencontraient les siens avec la plus froide indifférence. A 'va fin, cependant, un souvenir soudain parut traverser son esprit, car il regarda M. Butler d’Oaklands d’un air si étonné et si alarmé, que celui-ci crut devoir mettre un terme à son incertitude.
— Monsieur Wilson, je crois, dit-il d’un tou de familiaiité en lui tendant la main. Pardon de ne vous avoir pas reconnu plus tôt. Je vois que vous avez meilleure mémoire et que vous n’avez pas oublié M. Butler d’Oaklands, comté de Shelby.
— Oui, oui, monsieur, dit M. Wilson, comme un homme qui parle en rêvant.
Un jeune nègre vint annoncer que la chambre du maitre était prête.
— Jim, voyez au bagage, dit le gentleman du même ton dégagé. Puis, s’adressant à SI. Wilson, il ajouta : — Je désirerais avoir, monsieur, quelques instants de conversation avec vous, dans ma chambre, au sujet d’une affaire qui peut vous intéresser.
M. Wilson suivit l’étranger comme un homme en état de somnambulisme. Ils montèrent dans une grande chambre, au premier étage, où pétillait un feu nouvellement allumé. Plusieurs domestiques achevaient de tout disposer.
Quand ils eurent fini et eurent quitté la pièce, l’étranger ferma gravement la porte, mil la clef dans sa poche, se retourna, croisa les bras sur sa poitrine, et regarda M. Wilson en face.
— George I... s’écria celui-ci.
— Oui, George, dit le jeune homme.
— Je ne l’aurais jamais pensé...
— Je suis bien déguisé, j’imagine, reprit le mulâtre en souriant. Avec un peu d’écorce de noyer, j’ai donné à ma peau jaune un brun élégant, et j’ai teint mes cheveux en noir. Comme vous le voyez, je ne réponds plus du tout au signalement.
— O George I c’est un jeu bien dangereux que vous jouez là. Je ne vous l’aurais pas conseillé.
— J’en suis responsable, dit George avec le même ton de fierté.
Il est bon de remarquer, en passant, que George, du cêté paternel, descendait de la race entièrement blanche. Sa mère seule était une ces malheureuses femmes de couleur condamnées par leur fatale beauté à devenir aussi esclaves des passions de leurs maîtres et à mettre au monde des enfants qui ne connaîtront peut-être jamais leur père. Sorti d’une des plus orgueilleuses familles du Kentucky, il lui devait un noble et beau type européen, un esprit fin et indomptable. 11 avait reçu de sa- mère une légère teinte mulâtre, amplement compensée par l’éclat de ses yeux noirs. Un léger changement dans la nuance de sa peau et dans la couleur de sa chevelure l’avait métamorphosé en Espagnol; et, comme la grâce des mouvements, l’élégance des manières lui avaient toujours été parfaitement naturelles, il ne trouvait aucune difficulté à jouer le rêle hardi qu’il avait adopté, celui d’un cavalier espagnol voyageant avec son domestique.
M. Wilson, vieillard d’un bon naturel, mais d’un caractère prudent et timoré, arpentait la chambre ; il semblait partagé entre le désir d’étre utile à George et une certaine notion confuse de la nécessité de maintenir l’ordre et la loi. Marchant donc d’un pas lourd et grave, il tint le discours suivant ;
— Eh bien. George! vous voilà en fuite, il me semble? Vous
, avez quitté votre maître légitime. George. Je ne m’en étonne pas, j mais je m’en affiige. Oui, je crois devoir vous le dire. George ; c’est
mon devoir de vous le dire.
— De quoi donc êtes- vous affligé, monsieur? demanda George
avec calme.
— Eh mais ! de voir que vous vous mettez en opposition avec les lois de voire pays.
— Mon pays ! répondit George avec une amère et énergique emphase : ai-je un autre pays que la tombe où je voudrais être étendu déjà î
— Non , non , George, cela n'est pas bien. Cette manière de parler est condamnable et contraire aux saintes Écritures. George, vous avez un maître très-dur : j’en conviens. Il se conduit avec vous d’une façon répréhensible ; je ne prétends pas le défendre. Mais vous savez que l’ange ordonna à Agar de retourner auprès de sa maîtresse et de se courber sous sa main. L’apdlre renvoya aussi Onésime à son maître.
— Ne me citez pas la Bible, monsieur Wilson, dit George, dont l’œil étincelait, ne me la citez pas. Ma femme est chrétienne, et mon intention est de le devenir aussi, dès que je serai dans un lieu où je le pourrai. Mais il sufQrait de citer la Bible à un homme dans ma position pour l’y faire renoncer à jamais. J'en appelle au Dieu Tout- Puissant; je suis prêt à lui exposer ma cause et à lui demander si j’agis mal en cherchant à reconquérir ma liberté.
— Ces sentiments sont tout à fait naturels, George, dit le bon vieillard en se mouchant. Oui, ils sont naturels ; mais mon devoir est de ne pas vous encourager à persévérer dans vos intentions. Oui, mon enfant, je m’attriste pour vous. Votre situation était mauvaise, très-mauvaise ; mais l’apôtre a dit : « Que chacun demeure dans la condition où il a été appelé. » Nous devons tous nous soumettre aux injonctions de la Providence; George, ne le comprenez-vous pas?
George se tenait la tête haute et un peu renversée en arrière, les bras croisés sur sa large poitrine; un sourire amer plissait scs lèvres.
— Vous m'étonnez, monsieur Wilson. Si les Indiens vous faisaient prisonnier, vous emmenaient loin de votre femme et de vos enfants, s’ils voulaient vous employer toute votre vie à remuer avec la pioclie ces terres où ils sèment le blé, croiriez-vous devoir rf ster patiemment dans celte misérable condition? Ne monteriez- vous pas sur le premier cheval égaré? Ce cheval ne vous semblerait-il pas une indication de la Providence ?
Le petit vieillard écarquilla les yeux ù cette comparaison inatten»
due ; mais, sans être un grand raisonneur, il avait un genre d'esprit par lequel ne brillent pas certains logiciens lorsqu'ils traitent les mêmes questions, l’esprit de ne rien dire quand il n’y a rien à dire. Il ferma donc avec soin son parapluie entr 'ouvert, fit reutrei tous les plis insolites en y promenant la ma'm, et poursuivit ses exhortations à un point de vue plus général.
— Vous savez, George, que j’ai toujours été votre ami. Ce que je viens de dire, je l’ai dit pour votre bien. Çà, raisonnons. George. 11 me semble que vous courez im risque terrible. Vous ne pouvez espérer réussir. Si vous êtes pris, ce sera pour vous pis que jamais. Ils vous maltraiteront ; ils vous tueront à moitié ; ils vous vendront au bas de la rivière.
— Monsieur Wilson, je sais tout cela, dit George. Je cours des risques, mais... Ouvrant son surtout, il montra deux pistolets et un couteau-poignard. — Voilà 1 dit-il, je suis prêt à les recevoir! Ja* mais je ne me laisserai conduire au bas de la rivière. Non ! si j’en suis réduit là, je pourrai me conquérir au moins six pieds de sol libre, les premiers et les derniers que j’aurai jamais possédés dans le Kentucky I
— George, cette exaltation d’esprit m’effraye ! Elle vous pousse au désespoir. George! Je suis vraiment affligé pour vous. Vous allez violer les lois de, votre pays 1
— Encore mon pays ! Monsieur Wilson, vous avez un pays; mais quelle patrie avons-nous, moi et tous ceux qui comme moi sont nés de mères esclaves? Quelles lois y a- t-il pour nous? Nous ne les faisons pas, — nous n’y consentons pas , — nous n’avons rien à démêler avec elles ; tout ce qu’elles font pour nous, c’est de nous écraser, de nous tenir sous le joug. N’ai-je pas entendu vos dis courç à l’anniversaire du Quatre Juillet? Ne nous dites-vous pas une fois l'an que les gouvernemens tirent leur autorité légitime du consentement des gouvernés? Celui qui entend ces choses ne (jCuIil penser? ne peut-il rapprocher ceci de cela, et conclure?
L'esprit de M. Wilson était de ceux qu’on représenlCTail assez bien par une balle de coton, doux, soyeux, mais emmcié et confus. 11 plaignait réellement George de tout son cœur ; il avait une sorte de vague et nuageuse perception de la nature des seuliments qui l’agitaient ; mais il croyait que sou devoir l’obligeait à lui douncr de ,bons conseils avec une opiniâtre persistance.
— Goorge, cela n’est pas bien. Je dois vous dire, toujours comme ami, vous le savez, que vous feriez mieux de ne pas songer à toutes ces idées-là. Elles sont mauvaises, très-mauvaises pour des gens dans votre condition.
Et M. Wilson, s’asseyant près d’une table, se mit à mâchonner avec une inquiétude nerveuse le manche de son parapluie.
— Je vous en fais juge, monsieur Wilson, dit George, s’approchant et s’asseyant avec résolution en face de lui ; regardez-moi bien. Ne suis-je pas, sous tous les rapports, un homme comme vous? Regardez mon visage, regardez mes mains, regardez mon corps.
Et le jeune homme se redressait fièrement en parlant ainsi. — Ne suis-je pas un homme comme tout le monde? Eh bien, monsieur Wilson, écoutez ce que j’ai à vous raconter. J’avais un père, — un des gentlemen de votre province, — qui ne fit pas assez cas de moi pour m’empêcher d’être vendu avec ses chiens et ses chevaux, après sa mort, pour payer ce qu’il devait à l’État. Je vis ma mère vendue par le shérif, avec ses sept enfants. On les vendit un à un, sous mes yeux, à différents maîtres, et j’étais le plus jeune. Elle s’agenouilla devant celui qui venait de m’acquérir, et le pria de l’acheter aussi, pour qu’il lui restât au moins un enfant ; mais il la repoussa d’un coup de sa grosse botte. Je le vis faire cela, et , la dernière chose que j’entendis, ce furent les cris et les sanglots de ma mère, au moment où il m’attachait au cou de son cheval pour m’emmener dans sa propriété.
— Pauvre garçon ! '
-r- Mon maître, reprit George, commerçait avec un des hommes et il acheta ma sœur aînée. C’était une pieuse et bonne fille, membre de la secte des immergés *, aussi belle que l’avait été ma pauvre mère. D’abord je fus content qu’on l’eût achetée, parce 'que c’était une amie que l’on mettait près de moi; mais bientôt j’en fus . désespéré. Debout sur le seuil de la porte, j’entendais fouetter ma sœur ; il me semblait que chaque coup de lanière emportait un lambeau de mon ‘cœur, et je ne pouvais la secourir 1 Pourquoi la fouettait-on, monsieur? Parce qu’elle voulait mener une vie décente et chrétienne, ce que vos'lois ne permettent pas
‘ Gens qui croient â la nécessité d’une complète immersion pour rendre le ' baptême efficace.
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à une fille esclave. Enfin je la vis enchaînée avec la bande d'un marchand pour être envoyée au marché de la Nouvelle-Orléans. Téiait là tout son crime, et depuis lors, je n’entendis plus parler d’elle. Je grandis donc; des années, de bien longues années s’écoulèrent; ni père, ni mère, ni sœur, pas une àme vivante qui me témoignât la moindre affection I rien que le fouet, l’injure et la faim ! Oui, monsieur, j’étais parfois si affamé que je ramassais les os qu’on jetait aux chiens ; et cependant, si petit que je fusse, lorsque je restais éveillé dura'nt de longues nuits, et que je pleurais, ce n’était pas la faim, ce n’était pas le fouet qui me faisaient pleurer. Non, monsieur, je pleurais ma mère, je pleurais mes sœurs, parce que je n’avais pas un cœur pour m’aimer sur terre. Je n’ai jamais connu la paix et le bien-être. Je n’ai jamais entendu la moindre parole affectueuse, jusqu’au jour où je suis entré dans votre fabrique. M. Wilson, vous m’avez bien traité; vous m’avez encouragé à bien faire, conseillé d’apprendre à lire et à écrire, de chercher à devenir quelque chose. Dieu sait combien je vous en suis reconnaissant. Alors, monsieur, j’ai trouvé ma femme; vous l’avez vue, vous savez combien elle est belle. Quand j’ai su qu’elle m’aimait, quand je l’ai épousée, je pouvais à peine croire que j’étais encore de ce monde, tant je me trouvais heureux I Oui, monsieur, elle est aussi bonne que belle ; mais qu’est-il arrivé ? Mon maître est revenu; il m’a enlevé à mon travail, à mes amis, à tout ce que j’aime. Il m’a replongé dans la boue! Et pourquoi? parce que, dit-il, j’oubliais ce que je suis. Il voulait m’apprendre que je ne suis qu’un nègre I Pour mettre le comble à mou infortune, il se place entre moi et ma femme ; il exige que je renonce à elle pour vivre àvec une autre. Et tout cela, vos lois lui donnent le droit do le faire, au mépris de Dieu et des hommes. M. Wilson, réflécliis- Sez-y bien ! Il n’y a pas une seule de ccs choses, qui ont brisé les cœurs de ma mère, de ma sœur, de ma femme et le mien, que vos lois n’autorisent, qu’elles ne permettent à chacun de faire dans le Kentucky, sans que personne puisse dire non. Et voilà ce que vous appelez les lois de mon pays ? Monsieur, je n’ai pas de pays, pas * plus que je n’ai de pèrel mais je vais en avoir un. Tout ce - que je demande à votre pays, c’est d’en pouvoir paisiblement sortir ; et quand je serai arrivé dans la Canada où les lois m’avoue-.
ront et me protégeront, là sera ma patrie, et j'obéirai à ses lois. Mais si quelqu’un tente de m’arrêter, qu’il redoute mon désespoir 1 je combattrai pour ma liberté tant qu’il me restera un souffle de vie. Vous dites que vos pères l’ont fait. Ce qui fut leur droit est aussi le mien 1
Ce discours, prononcé par George, soit pendant qu’il était assis près de la table, soit pendant qu’il se promenait d'un bout à l’autre de la cbambre, avec des larmes, des yeux étincelants et des gestes de désespoir, était plus que n'en pouvait supporter le bon vieillard auquel il s’adressait. M. Wilson avait, effectivement, tiré de sa poche un grand foulard jaune et il s’essuyait le visage de toutes ses forces.
— Malédiction sur eux tous! s’écria- t-il soudain. Ne le leur^ ai-je pas toujours dit que cela finirait mal, à ces diables d’enfer? J’espère n’avoir pas juré. Va donc. George, va, mon garçon f mais prends bien garde à toi, ne fais feu sur personne. George, à moins... non, il vaut mieux ne pas faire feu, à mon avis. Pour ma part, du moins, je ne voudrais atteindre personne, vous le savez. Où est votre femme, George? ajouta-t-il en se levant avec une agitation nerveuse pour arpenter à son tour la chambre.
— Partie, monsieur, partie avec son enfant dans ses bras, Dieu sait oui partie dans la direction de l’étoile polaire, et nulle créature humaine ne peut dire quand nous nous rencontrerons et si nous devons encm'e nous revoir en ce monde.
— Est-il possible? Je ne reviens pas de mon étonnement. Une si bonne famille I
— Les bonnes familles s’endettent, et les lois de notre pays leur permettent d’arracher l’enfant du sein de sa mère et de le vendre pour payer les dettes de son maître, répondit George* avec amertume.
— Bien, bien ! dit rhon'nèle vieillard en fouillant dans sa po- ' che. Il se peut que je n'écoute pas mon jugement... au diable mon jugement ! Et s’il me plaît de ne pas l’écouter, moil ajoutat-il soudain : Tenez, George, mon garçon. — Et prenant dans soa portefeuille un paquet de banks-notes, il les offrit à George.
— Non, mon bon, mon excellent monsieur! dit George, vous avez beaucoup fait pour moi, et cela pourrait vous compromettre. J’ai assez d’argent, je l’espère, pour me conduire jusqu’où je dois allei;
— Non, il faut prendre ces billets, George. L’argent et d’un grand secours partout. On n’en peut trop avoir quand il est lionnêlemenl acquis. Prenez ces billets pour me faire plaisir, mon garçon.
— A une condition, monsieur, c’est que vous me permettez de TOUS les rendre un jour ou l’autre, dit George en prenant les banks- notes.
— Et maintenant, George, comptez-vous allez loin de cette manière î Ni longtemps ni loin, j’espère. C’est bien joué, mais c’est trop bardi. Et ce nègre qui vous accompagne, qui est-il?
— Un homme sûr, qui s’est enfui au Canada, il y a plus d’un an. Après y être arrivé, il a entendu dire que son maitre, furieux de sa fuite, s’en vengeait en faisant foueltecsa pauvre vieille mère, et il a refait tout le chemin pour venir la consoler en secret et chercher l’occasion de l’emmener avec lui.
— Y est-il parvenu?
— Pas encore. Il a rêdé longtemps autour de l’endroit sans trouver l’occasion qu’il cherche. En attendant il me conduit jusqu’à Ohio, pour m’y remettre entre les mains des amis qui l’ont aidé, et il reviendra prendre sa mère.
— C’est dangereux, bien dangereux! dit le vieillard.
George se redressa avec un sourire dédaigneux.
Le vieillard le regarda alors de la tête aux pieds, dans une sorte d’étonnement naïf.
— George, lui dit-il, il s’est opéré en vous un merveilleux changement. Vous portez la tête haute, vous parlez et vous agissez comme un autre homme.
— C’est que je suis un homme libre ! répondit fièrement George. J’ai dit maître à un homme pour la dernièré fois en ce moude. Je suis libre I
— Prenez garde! Vous n’êtes certain de rien; vous pouvez être repris.
— Tous les hommes sont au moins libres et égaux dans la tombe, monsieur Wilson, dit George.
— Je suis vraiment stupéfait de votre hardiesse, Georgel Entrer ainsi tout droit dans la première auberge venue !
— Monsieur Wilson, cela est si hardi et celte taverne est si proche qu’on ne s’en doutera jamais. On ira me chercher plus loin. Vous-méuie, d’ailleurs, vous ne me reconnaissiez pas. Le
matlre de Jim n'habite pas ce comté; il n’y est pas connu luimême. Et puis on a dés longtemps renoncé à le cherclier. Personne ne songe à lui, personne non plus ne me reconnaîtra d’après mon signalement.
— Mais la marque de votre main ?
George ôta son gant et montra à M. Wilson la cicatrice à peine fermée de sa main. — Voilà la dernière preuve, dit-il avec une ironie méprisante, du bien que me voulait M. Harris. H y a une quinzaine qu’il se mit en tête de me la donner, parce que, disaitil, l’idée de m’enfuir pouvait me venir un de ces jours. C’est curieux, n’esl-ce pas? dit-il en remettant son gant.
— En vérité, reprit 31. Wilson, mon sang se glace quand je pense à cela, à votre condition présente et aux risques que vous courez.
— Mon sang, monsieur Wilson, a coulé assez longtemps froid et glacé dans mes veines ; mais il est maintenant presque à l’état d’ébullition.
— 3Ion bon monsieur, continua George après un moment de silence, je vous ai demandé ce moment d’enlrelion dans la crainte que vos regards surpris ne me lissent découvrir. Je pars demain matin avant le lever du jour. Demain soir, j’espère passer tranquillement la nuit à Ohio. Je voyagerai en plein jour, je m’arrêterai dans les meilleurs hôtels, je dînerai à table d’hôte avec les seigneurs du pays. Adieu donc, monsieur; si vous apprenez que je suis pris, vous saurez que je suis mort.
George, debout, droit et ferme comme un rocher, avait l’air d’un prince en tendant la main à 31. Wilson, qui la serra cordialement. Après une foule de recommandations nouvelles, le bon vieillard prit son parapluie et sortit en tâtonnant, malgré la lumière, tant il était ému.
George regardait la porte d’un air réfléchi, tandis que 51. Wilson la fermait. Une pensée traversa son esprit comme un éclair; il sa hâta de rouvrir la porte, et dit :
— 51onsieur Wilson, encore un mot.
Le vieillard rentra ; George ferma la porte comme la première fois, et tint un moment les yeux fixés sur le plancher d’un air d’irrésolution. Enfin, levantin tête par un dernier effort;
— 3Ionsieur Wilson, votre conduite envers moi a été celle d’un
vrai chrétien. J’ai encore à vous demander un dernier acte de bonté chrétienne.
— Parlez, George.
— Eh bien I monsieur, ce qüe vous avez dit est vrai : je cours un térrible danger. 11 n’y a pas sur terre une âme vivante qui s’inquiète si je meurs, ajouta-t-il en respirant péniblement. On repoussera mon cadavre du pied ; je serai enterré comme un chien, et personne, le lendemain, ne songera plus à moi, excepté ma chère femme. Pauvre amie ! elle sera bien affligée et portera mon deuil. Si vous pouviez seulement, monsieur Wilson, lui faire parvenir cette petite épingle. Elle me l’a donnée pour présent de Noël, la douce enfant 1 Remeltez-la-lui, et dites-lui que je l’ai aimée jusqu’à mon dernier soupir. Le ferez-vous? le ferez-vous? ajouta-t-il d’un ton d’anxiété.
— Oui, certainement, mon pauvre garçon! dit le vieillard, en prenant l’épingle, avec des yeux mouillés de larmes et d’une voix tremblante d’émotion.
— Dites-lui bien une chose, continua George : Mon dernier désir, si elle peut gagner le Canada, est qu’elle y vive. Peu importe que sa maîtresse ait été bonne pour elle ; peu importe qu’elle regrette la maison où elle est née. Priez-la de ne jamais revenir, car l’esclavage finit toujours par la douleur! Dites-lui d’élever notre enfant en homme libre, et alors il ne souffrira pas comme j’ai souffert. Dites-lui cela, monsieur Wilson, si je meurs et si vous la revoyez; me le promettez-vous?
— Oui, George, je le lui dirai. Mais vous ne mourrez pas; ayez bon courage ; vous êtes un honnête garçon. Confiez-vous en Dieu, George. Je voudrais de tout mon cœur vous savoir arrivé là-bas en sûreté, quoique... oui, je vous le souhaite de tout mon cœur.
— Y a-t-il un Dieu à qui l’on puisse se confier? dit George d’un ton de désespoir si amer qu’il effraya le vieillard. Oh ! j’ai vu toute ma vie des crimes qui m’ont fait douter de Dieu. Oui, les chrétiens ne savent pas comment nous envisageons ces choses. Il y a un Dieu pour vous, mais y en a-t-il un pour nous?
— Oh 1 ne dites pas cela, ne dites pas cela, mon garçon, reprit le vieillard presque sanglotant; ne pensez pas cela. Il y a un Dieu, il y a un Dienl Les nuages et les ténèbres l’environnent, mais la droiture et l’équité sont les fondements de st^n irOne. 11
y a un Dieu, George, il faut y croire, il faut vous confier en lui, et je suis sûr qu’il vous viendra en aide. Tout sera réglé un jour, si ce n’est pas dans celte vie, ce sera dans l’aulre.
La piété réelle et la bonté naïve du vieillard prêtaient une dignité et une autorité transitoires à ses paroles. George suspendit sa marche à travers la chambre, s’arrêta un instant d'un air pensif et dit alors avec calme : Merci de m’avoir dit cela, mon bon ami. J’y penserai...