‹ La cabane de l'oncle TomChapitre 21 sur 52 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

Dans tous les cas, il est certain que l’atiitude, l’œil, h voix, le geste de l’orateur, à defaut de ses arguments, frappèrent uii iiisianl les assaillants de mutisme. Il y a dans la hardiesse et la résolution quelque chose qui impressionne les plus brutales naiures. Marks, seul, ne fut aucunement touché : croyant, au contraire, le nioinent opportun, il avait armé traîtreusement son pistolet, et dès que George se tut, il fit feu sur lui.

— Mort ou vivant, on nous donnera la même somme «u Kentucky, dit-il. El il essuya froidement son pistolet sur la manche de son habit.

George fit un 1 ond en arrière, Élisa jeta un cri ; la balle, après avoir effleuré les cheveux du mari et presque touché la joue de sa femme, était allé se loger dans un arbre placé un peu plus haut, derrière eux.

— Ce n’est rien, l^lisa, dit vivement George.

— Tu ferais bien mieux de ne pas l’exposer pour débiter de beaux discours, observa Phinéas; ce sont de lâches gredins...

— Maintenant, Jim, dis George, prépare tes pisloleis, et garde avec moi le passage. Je ferai feu sur le premier qui se présentera; à toi le second, cl ainsi de suite. Il ne faut pas perdre deux coups pour un homme.

— Et si nous le manquons?

— Je ne le manquerai pas, dit froidement George.

— A la bonne heure 1 II y a de rétoffe dans ce garçon-là, mur» mura Phinéas entre ses dents.

La troupe assiégeante, après le coup de feu de Marks, resta un moment indécise. *

— Vous devez, avoir atteint quelqu’un, dit un des hommes, oar j’ai entendu un cri...

— Je vais les cliercher là-haut, dilTom. Je n’ai jamais eu peur des nègres, et je ne veux pas commencer aujourd’hui. Qui vient avec moi? ajouta-t-il en s’élançant sur les rochers.

George avait entendu distinutement ces mots. H arma son pistolet, l'examina bien, et le pointa dans la direction du défilé où devait apparaître le premier homme.

üii des plus courageux avait suivi Tom. L’élan ainsi donné, lüute la troupe se porta en avant, les derniers poussant les premiers plus vile que ceux-ci ne se souciaient d’aller. Us avançaient

donr, cl bienlül la massive stature de Tom apparut presque au Lord de la crevasse.

George lit feu. Le coup porta dans le flanc; mais Tom, Lien que Llessé, ne voulut pas battre en retraite. Avec un rugissement seiuLlable ü celui d'un taureau furieux, il s’élança au contraire par dessus la crevasse, comptant bien tomber au milieu des fugitifs.

— Ami, dit Phinéas, faisant soudain face à l’enuemi et le repoussant de ses deux longs bras, nous n’avons pas besoin de loi ici.

Précipite dans la crevasse, et faisant craquer sous son poids les arbres et les buissons, Lotker tomba d’environ trente pieds sur un lit de souches et de pierres éparses. Celte chute aurait pu le tuer, £i elle n’avait été amortie et ralentie par un gros arbre autt branches duquel ses habits s’accrochèrent. La .secousse fut néanmoins assez forte pour lui meurtrir tous les membres et lui arracher des gémissements.

— Dieu nous soit en aide! ce sont devrais diables!... dit Marks conduisant la retraite de bien meilleur cœur (ju’il n’avali suivi l’assaut, après avoir lâchement fait feu sur un parbonentairc. 'fout le reste de la colonne se pressait et se culbutait derrière lui, le gros constable, en particulier, haletant et soufflant comme une baleine.

— Maintenant, vous autres, dit Marks, faites le tour pour ramasser Tom pendant que je monte à cheval et cours chercher du renfort dont vous avez grand besoin. — Et, sans tenir compte des huées, des sarcasmes de ses compagnons. Marks, joignant l’action à la parole, s’éloigna au galop.

— Y eut-il jamais plus lâche vermine?... dit un des hommes. Nous amener ici dans son intérêt et nous planter là de la sorte I

— 11 faut pourtant ramasser son compagnon, dit un autre. l!ii diable si je m’inquiète qu’il soit mort ou vivant!...

Guidés par les gémissements de Tom, les aventuriers se frayèrent un chemin à travers les brous.sailles et les vieux tronçons d’aibre.s, jusqu’à la place où gisait co héros gémissant et jurant tour à tour avec la même violence.

— Vous cr;ez bien fort, Tom, dit un des individus. Êtes-vous grièvement ble.-sé ?

— Je l'ignore. Levez-moi. N’avez-vous pas assez de foiccl

Maadit soit cet infernal quaker ! Sans lui , j’en aurais lancé quelques-uns ici , à ma place , et nous aurions vu s’ils trouvment ce saut de leur goût.

Avec beaucoup de peines on releva le héros tombé, qui poussait force gémissements , et on le conduisit, en le soutenant sons les aisselles, auprès des chevaux.

— Si vous pouviez seulement, dit-il, me mener à un mille d’ici, k la taverne. Donnez-moi un mouchoir de poche ou quelque linge pour faire un tampon qui empêche celte infernale blessure de couler.

Geoi^e regarda par-dessus le parapet et les vit qui essayaient de hisser Tom en selle. Après deux ou trois tentatives inutiles , le blessé glissa de leurs mains et tomba lourdement.

— J’espère qu’il n’est pas tué ! dit Élisa, qui suivait des yeux, comme les autres, cette diflicile opération.

— Pourquoi pas ? dit Phinéas. 11 aurait ce qu’il mérite.

— Parce qu’après la mort vient le jugement, dit Élisa.

— > Oui, ajouta la vieille femme, qui n’avait cessé de gémir et de prier, d’après son usage méthodiste, pendant toute la rencontre, ce serait une cruelle situation pour l’àme de la pauvre créature...

— Sur ma parole, je crois qu’ils l’abandonnent, dit Phinéas.

Phinéas ne se trompait pas ; car, après avoir paru hésiter, toute

la troupe monta à 'cheval et détala. Lorsqu’ils furent complètement hors de vue, Phinéas se mit en mouvement.

— Il faut que nous descendions, dit-il, et que nous fassions un bout de chemin à pied. J’ai dit à Michael d’aller chercher du secours et de revenir avec la charrette ; mais nous serons , je crois, forcés d’aller à leur rencontre. Dieu fasse qu'il soit bientôt de retour. Le jour commence k peine. Nous ne rencontrerons pas beaucoup de monde en roule. Il n’y a guère plus de deux milles d’ici k notre destination. Si la route n’avait pas été si mauvaise la nuit dernière, ils ne nous auraient certainement pas rattrapés.

Au moment où Phinéas et ses compagnons approchaient de la haie, ils aperçurent k une certaine distance sur la route leur charrette qui revenait accompagnée de plusieurs hommes k cheval.

— Voilk Michaël, Stéphen et Amariah, s’écria joyeusement Phi-

néas : nous sommes maintenant aussi eu sûreté que si nous étions déjà arrivés. *

— Alors, jirrctons-nQus un instant encore, dit l^lisa, et fais^s quelque clipse pour ce pauvre lioinuie qui semble tant souffrir.

— Ce ne serait qu’agir en clirélien, ajouta George, relevons-le et

emportons-le.,, ^

— Et faisons-le traiter au niilieu des quakers 1 dit l'iiinéas :* l’i dée est singulière, et, pour moi, je ne deijiando pas mieuif .Voyons d’ abord dans quel état il est.. , Et rbinéas qui, dans le cours de sa vie de chasseur et de trappeur, avait acquit une grossière connaissance de la chirurgie, s’agenouilla près du marchand, dont il examina la pluie.

— Marks, dit Tom d’une voit^ affaiblie, esl-cp vous, Marks!

— Non ; il ne faut pas compter sur Marks, ami, dit Phjnéas. Marks s’inquiète bien de toi , pourvu que sa peau soit en sûreté. Il y a longtemps qu’il est loin d’ici.

— Je crois que c’en est fait de moi, dit Tom, Ce maudit chien couchant me laissera mourir seuil Ma bonne vieille pière m’avait toujours dit que ça finirait ainsi...

— Miséricorde ! Écoulez la pauvre créature ! dit la vieille négresse. Voilà qu'il a une mère aussi I Je ne puis in’eqopêcher de la plaindre.

— Doucement, doucement ; ne te démène pas contme cela, ami, dit Phinéas, qui voyait Tom s’agiter et repousser sa maju. Ta seule cliance est que j’arrête l’écoulement du sang. Et Phinéas, tout en parlant ainsi, prenait quelques dispositions chirurgicales à l’aide de son mouchoir et de ce que pouvait lui offrir la compagnie.

— C’est toi qui m’as lancé dans la crevasse, dit Tom d’une voix faible,

— Pour l’cinpccher de nous y jeter toi-même, n’est- ce pas? dit Phinéas, tandis qu’il se baissait pour panser la blessure. Là, là. l.aisse-nioi fixer le bandage. Nous ne le voulons que du bien j nous sommes sans rancune. On va le condiiiro dans une maison où tu seras soigné de première main, et to|nmc ta méro seule pourrait le faire.

Tom gémit et ferma les yeux, Pans les hommes de sa classe, la vigueur cl la résoluliou sont choses puremepl physiques. Elles s’en vont avec le sang qui coule. Lo gigantesque Tpm faisait vraiment pitié dans sa défaillance et sa prostration, ♦

Le renfort était airivé. On enleva les bancs du chariot. On plia

en quatre les peaux de buffles ; on les étendit toutes d’un coté ei quatre hommes, avec de grandes difliculiés. parvinrent à y dép^ so. la lourde personne de Tom. Pendant celle opération, il s'évanouii complètement. La vieille négresse, dans l’excès de sa charité s’as su au fond de la voilure et prit k tête du blessé sur ses geno ux

Ehsa, George et Jim se casèrent de leur mieux, et on se remit echemin. *■

- Que pensez-vous de lui ? dit George, assis sur le devant, à tôi de Phlnéas.

- Ce n’est qu’une blessure assez profonde dans les chairs ; mai k chute et les contusions n’ont pu lui fhire de bien. La pl aie ■ beaucoup saigné. Il a perdu assez de sang pour perdre en m êir.;’ temps son courage , au résumé, il se remettra, et cette aventure K . aura appris une ou deux choses qu'il Ignorait.

-- Je. suis heureux de vous entendre parler ainsi, dit George II m eût été pénible d’avoir occasionné sa iport, même en ayînt la justice pour moi. * '

- Oui, dit Phinéas; tuer est une action hideuse, que ce soit un homme ou un simple animal. J’ai été un grand chasseur dans mon temps, et J ai vu plus d’une fois un daim blessé à mort tourner sur mo, un œil attendrissant, qui me feisail regretter sa mort comme «n crime. C est une chose bien plus sérieuse encore de tuer une créa ture humaine; car. comme dit ta femme, le jugement vient pour elles apres k mort. Je ne sais donc pas si les idées de notre peuple à ce sujet sont trop rigoureuses, et, pour un homme élevé ^mme moi, je me sens beaucoup de sympathie sur ce point avec eux.

Que ferons-nous de ce pauvre homme ? dit George,

— Nous allons le conduire avec nous chez Amariah . Il y trouvera k grand maman Stéphei.s, Dorcas, comme ils rappelleiu. C’est k plus habile des garde-malades. Jamais elle n’est plus heureuse que

ÏiTnMlnl^ “ ^ *“* laisserons pour une

Au bout d’une heure, à peu près, les voyageurs fatigués atteignirent une johe ferme où ils trouvèrent un abondant déieunor Tom Loeker fut hieiitêt déposé avec soin dans un lit beaucoup plus propre et beaucoup plus doux que celui qu’il avait d’habitude Sa b essure fut adroitement pansée et bandée ; comme un enfant a^ble de fatigue, il ouvrait e* fermait knguissammenl les yeux regai-

dali les courtines blanches et les douces figures qui glissaient sans bruit dans la chambre. Nous allons, pour le moment, le laisser reposer.

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