‹ La cabane de l'oncle TomChapitre 22 sur 52 · CHAPITRE XVin · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVin

Notre brave ami Tom, quand il réfléchissait à l’heureux cbanfcnient de sa destinée, comparait naïvement son sort h celui de Joscpli gouvernant le royaume de Pharaon. Cette comparaison devciiaii de jour en jour plus vraie, plus réelle pour le pauvre nègre, il mesure qu'il étudiait et appréciait le caractère de son maître, et ce qui se passait dans sa maison.

Saint-Clare avait toute l'indolence des Américains du sud; il ne tenait aucun compte de l’argent. Adolphe avmt été jusqu'alors chargé des provisions et de tous les achats. Cet esclave était aussi insouciant, aussi extravagant que son maître, et tous deux en étaient venus au point de gaspiller à qui mieux mieux. Aussi l’honnête Tom, accoutumé depuis plusieurs années à regarder la propriété de son maître comme l’unique objet de sa sollicitude, ne vit qu'avec une profonde douleur ce fatal système de dissipation, qu’on ne pourrait réprimer qu’eu surmontant les plus grands obstacles; il fit d’abord quelques observations d’une manière indii-ecte et détournée, comme les fout presque toujours les nègres esclaves.

La première fois que Saint-Clare employa Tom, ce fut le hasard qui rapprocha le nègre du maître; mais celui-ci ne tarda pas à remarquer la solidité de jugement, l’aptitude de Tom pour les affaires : sa confiance en lui s’accrut de jour en jour, au point qu’il le chargea des acquisitions au marché, ainsi que de tous les ap- [irovisionnements.

— Non, non, dit Saint-Clare à Adolphe qui le suppliait de lui rendre les pouvoirs dont il se voyait dépossédé; non, non, mon parti est bien pris ; laissez faire Tom tout seul. Vous ne vous occupiez que de l'achat des choses dont vous aviez besoin : Tom calcule ce qu’elles coûtent et agit en conséquence. Je serais bientôt ruiné, si je ne laissais pas quelqu’un mettre ordre à ces affaires.

L’honnête Tom, ainsi investi de la confiance illimité du plus iu-

gonciant de toas les maîtres, qui lui donnait des billets de banque sans se donner la peine de les regarder, qui recevait le surplus de la monnaie sans la compter ; l'honnête Tom avait tous les jours autant d’occasion que de facilité pour le tromper. La noble simplicité, la loyauté de son caractère, fortifiées par la foi chrétienne, pouvaient seules le sauvegarder contre les tentations. Mais la confiance sans bornes dont il se voyait honoré était pour lui un engagement sacré de pousser la probité jusqu’au scrupule.

Adolphe pensait et agissait tout autrement. Etourdi, égoïste, n’ayant jamais été retenu par son maître, qui aimait mieux supporter les abus que les réprimer, il lui arrivait si souvent de confondre dans sa pensée le mien avec le tien, que l’indolence de Saint-Clare s’inquiétait quelquefois de cette substitution dégénérée en habitude. Son bon sens naturel se réveillait alors et lui montrait combien était dangereuse et même injuste sa tolérance envers les esclaves. Une espèce de remords chronique le poursuivait partout , mais il n’était jamais assez fort pour le déterminer à rien changer dans ses habitudes ; d’ailleurs , ce remords cédait bientôt la place à l’intelligence; il passait légèrement sur les fautes les plus graves, parce qu’en réfléchissant, il voyait bien que se.« esclaves ne les auraient pas commises, s’il eût lui-même rempli ses devoirs.

Ce jeune maître, si gai, si léger, si beau, inspirait h Tom une sollicitude paternelle mêlée de respect et d’un dévouement inaltérable. Saint-Clare, insouciant pour le salut de son âme, autant que pour ses biens, ne lisait jamais la Bible. Aucun habitant de la con. trée ne l’avait vu à l’église; il trouvait matière h plaisanterie dans les moindres incidents qui se présentaient à son esprit. Tous les dimanches, il passait ses soirées à l’Opéra ou à quelque autre théâtre; il buvait, fréquentait les clubs, et ne manquait jamais un petit souper. De ces travers réunis, Tom avait conclu que son maître n’ciait pas chrétien. Il se gardait bien de communiquer à qui que ce fût celte douloureuse conviction ; mais lorsqu’il se trouvait seul dans le petit réduit où il couchait, il adressait au ciel de ferventes prières pour la conversion de son jeune maître. Très-souvent même, avec le tact et la feinte bonhomie qu’on remarque parfois chez les nègres, il saisissait l’occasion d’exprimer adroitement à Saint-Clare sa façon de penser. En voici un exemple : quel-^

qucs jours après le dimanche dont nous avons déjà parlé, son jeune maître fui invité à un festin de beaux-esprits; vers deux heures du malin, on le transporta chez lui, dans un état complet d’ivresse et d’abrutissement. Tom et Adolphe s’empressèrent de le coucher dans son lit ; ce dernier riait aux éclats en regardant sou maître ivre-mort, trouvait l’aventure des plus plaisantes, et se moquait intérieurement de la simplicité du pauvre Tom, qui témoignait l’horreur la plus profonde, et passa la nuit sans dormir, occupé à prier pour son jeune maître,

— Eh bien 1 Tom, qu’attendez-vous encore? s’écria Saint-Clare, s’asseyant le lendemain matin dans son cabinet, en pantoufle et en robe de chambre.

Il venait de donner quelque argent à Tom et de le charger de plusieurs commissions.

— Eh bieni Tom, ajouta-t-il, voyant le nègre immobile à la même place, tout n’est-il pas en règle ?

— J'ai peur que non, maître, répondit Tom dont le visage avait en ce moment une gravité qui frappa Saint-Clare.

On eflet, il posa sur la table sa tasse de calé et des papiers qu’il tenait à la main, et concentra ses regards sur l’esclave toujours immobile comme une statue.

— Holà ! Tom, qu’y a-t-il donc 7 vouâ êtes solennel comme un cercueil.

— J'éprouve une grande peine, j'avais itotqours pensé que maître était bon, généreux pour tout le monde.

— Ne l'ai-je pas été, mon brave Tom? Expliquez-vous, allons, avez-vous besoin de quelque chose ? Vous avez une révélation à me faire, et ceci, je le suppose du moins, est la préface.

— Maître, vous avez toujours été bon pour moi ; sous ce rap- - port je n’ai eu jamais à me plaindre de vous. Mais il y a quelqu'un pour qui malire n'est pas bon.

— Eh bien I Tom, quel est le fond de votre pensée? expliquezvous, que voulez-vous dire ?

— Maître, la nuit dernière, j'ai fait de sérieuses observations qui me sont revenues depuis à Tesprit. Notre maître n'est pas bon pour lai-mime.

En prononçant ces paroles, Tom tournait le dos à son maître, et mettait la main sur le bouton de la porte, Saiot-Clare rougit d’a-.

Digilized by Goc^Ie

bord jusqu’au blanc des yeux ; mais il se prit bientdt à rire aux éclats,

— Est-ce là tout, mon brate Tom? dit-il avec la plus insouciante gaieté.

— Tout! répondit l’esclave qui se retourna brusquement tl tomba à genoux.

— O mon cher maître ! conlinua-l-il d’une voix déchirante, je tremble que vous ne perdiez tout, tout, à la fois, et votre corj s et votre âme !... Le livre saint ne dit-il pas :

« Le péché a la morsure mortelle comme le serpent et le dard » empoisonné de la vipère, » o mon cher maître I

Tom sanglotait, et des larmes abondantes tombaient de ses yeux.

— Pauvre Tom! vous êtes insensé 1 dit Saitit-Clare qui pleurait lui-même en voyant l’émotion de son esclave. Levez-vous donc; en vérité, je ne vaux pas la peine qu’on se lamente ainsi sur ma destinée.

Tom ne voulut pas quitter son humble attitude et fixa sur son jeune maître des yeux suppliants.

— Eh bienl s’écria tout à coup Saint-Clare, je ne prendrai plus part aux détestables folies de mes compagnons de plaisirs. Sur mon honneur, Tom, je le promets. Je ne sais pourquoi je ne m’en suis pas plus tôt éloigné. J’ai toujours eu horreur de ces excès qui me rendaient méprisable à moi-môme. Allons, Tom, essuyez vos larmes, et partez pour faire vos commissions. Allez, allez, ajouta-t-il en poussant doucement Tom vers la porte; je vous engage ma parole d’honneur que vous ne me verrez plus jamais dans un si déplorable état.

L’esclave essuya ses larmes et sortit, le cœur plein d’une douce satisfaction.

— Je tiendrai loyalement la promesse que je lui ai faite, ajouta Saint-Clare aussitôt qu’il eut fermé la porte de son cabinet.

Et il ne manqua jamais à sa parole, car par nature il n’avait jamais éprouvé un penchant bien décidé pour les plaisirs matériels du sensualisme, quelle que fût la forme qu’il empruntât.

Mais il est temps de nous occuper un peu des tribulations sans nombre de miss Ophélia qui vient d’entrer, comme nous l’avons déjà dit, dans l’exercice des pénibles fonctions réservées à une femme de charge d’une maison du süd.

Dans les établissements des ÉiaU méridionaux, la condition des esclaves varie selon le caractère et la capacité des personnes chargées de les élever, de les diriger.

Au sud, comme au nord, on trouve des femmes qui ont le rare talent de commander et le talent plus rare encore de dresser les esclaves. Plusieurs de ces femmes soumettent facilement et sans recourir aux mesures sévères les caractères les plus indomptables. Elles savent établir l’ordre et l’harmonie parmi les divers habitants de leur domaine, tirer parti de leurs qualités spéciales, recourir au zèle, à l’ardeur des uns pour compenser la lenteur des autres, à tel point qu’avec des éléments en apparence si contraires, elles forment un ensemble plein d’accord et de régularité.

Telle était mistress Shelby, dont nous avons tracé le caractère et que nos lecteurs connaissent déjà. Si de semblables ménagères sont rares dans les États du sud, c’est qu’elles ne sont communes dans aucune contrée de l’univers ; mais on en rencontre là quelques-unes, comme partout ailleurs, et le système d’organisation sociale particulier à ces Étals, leur fournit de brillantes occasions de développer, sur une vaste échelle, leurs talents, leurs aptitudes domestiques.

Marie Saint-Clare ni sa mère n’avaient aucune de ces qualités qui constituent une bonne ménagère. Indolente, puérile, étourdie, sans aucun plan arrêté de conduite, Marie ne pouvait s’attendre qu’à trouver dans ses esclaves tous ses défauts réunis. Aussi le tableau qu’elle avait fait à miss Ophélia du désordre qui régnait dans sa maison, était-il de la plus grande exactitude; elle avait seulcmeut oublié de dire qu’elle était la cause principale de ce désordre.

Le premier jour de son entrée en fonctions, miss Ophélia était debout à quatre heures du matin : après avoir tout disposé, tout arrangé dans son petit appartement, à la stupéfaction de sa femme de chambre qui la regardait avec des yeux ébahis , elle se disposa à inspecter de fond en comble les armoires et les cabinets dont elle avait les clefs.

Elle passa en revue le garde-manger, le linge, la vaisselle, la cuisine, la cave, la buanderie. Des mystères ensevelis dans les ténèbres se trouvèrent subitement mis en lumière : ces découvertes alarmèrent les puissances qui trônaient daus la cuisine et

dans les autres départements de la domesticité. De l’oIBce jusqu'ao salon, il y eut une explosion de murmures et de malédictions contre les dames du nord, dont la réputaüon ne fut pas épargnée.

La vieille négresse Dinah, cordon-bleu émérite, qui régnait en despote dans la cuisine, fut saisie d’une rage concentrée, en voyant qu’on osait porter ainsi atteinte à ses privilèges. Jamais baron féodal, du temps de la grande charte, ne se montra plus irrité des empiétements du pouvoir royal.

' Dinah avait un caractère fortement trempé et tout à fait original ; pour ne pas nous montrer injuste envers sa mémoire, nous allons esquisser la silhouette de son individualité culinaire.

Dinah était née cuisinière comme la vieille Chloé ; les talents culinaires paraissent être le partage de la race africaine. Mais Chloé était une femme méthodique, remplissant sa tâche avec la régularité, la ponctualité d’une horloge; tandis que Dinah, opiniâtre, personnelle, entêtée, n’agissait que par inspiration, ne procédait que par soubresaut, et commettait, conséquemment, les plus graves erreurs.

La vieille négresse, comme certains philosophes modernes, dédaignait profondément la raison et la logique, et ne reconnaissait d'autre guide que les soudaines clartés de l’intuition. Il n’y avait au monde ni talent, ni autorité, ni explications capables de lui persuader que son système ne réunissait pas toutes les perfections, et pût être amélioré en quoi que ce fût. Son ancienne maîtresse, la mère de Marie, lui avait complètement cédé sur ce point, de guerre lasse; et miss Marie, car Dinah continuait d’appeler ainsi sa jeune maîtresse, même depuis son mariage avec Saint-Clare, trouva beaucoup plus facile de céder à l’entêtement de la vieille négresse que de soutenir une lutte inutile, de sorte que Dinah conserva l’omnipotence de la cuisine ; elle parvint d'autant plus facilement à son but, quelle possédait à fond les secrets de cetle diplomatie de bas étage, qui sait allier, selon les circonstances, l’obséquiosité la plus servile à l’inllexibiliié la plus indomptable.

Mlle savait aussi trouver des excuses toutes les fois qu’on la surprenait en défaut ; son esprit lui fournissait dans ces occasions mille petits subterfuges. D’ailleurs, rinfalllibilité d’une cuisinière en chef était p.assée pour elle à l’état d’axiome, et un cordon-bleu dans les cuisines du sud trouve en abondance des têtes et des épaules

Mir VesqaellM II peut foire peser U responsabilité de toutes scs foules : son honneur comme sa réputation se conservaient ainsi purs et sans taches.

Si quelque partie du diner se trouvait défeclueuse, Dinab fournissait i l’instant cent raisons plus concluantes, plus irréfutables les nnes que les antres. C’était incontestablement la faute de cinquante autres domestiques, dont elle gourmandait vainement l’ignorance et la lenteur.

Hàlons-noos de dire aussi qu’il arrivait raremmu qu’on eût i se plaindre du travail de Dinab, surtout du résultat définitif de ses opérations culinaires. Elle ne procédait jamais en droite ligne, elle suivait syslémaliquemeut des routes sinueuses, ne tenait aucun compte ni du temps ni du lieu ; quand on entrait dans sa cuisine, ont eût dit qu’une tempête avait passé par fo, et laissé tout sens dessus dessous; pour chaque astenâle elle avait autant d'endroits diiïérenls qu'il y a de jours dans l’année. Néanmoins, pour peu qu’on eût la patience d’attendre le bon moment de celte vieille folle, le moment de l’inspiration et de l'activité, elle vous servait, dans l’ordre le plus parfait, un diner qu’un disciple d'Épicure eût proclamé irréprochable.

Pendant que miss Ophélia inspectait les armoires et les cabinets, l’heure solennelle de commencer les préparatifs du diner approchait. Diiiah, qui dans ces moments avait besoin de réfléchir, de se reposer longtemps, habiinée d’aillenrs à prendre largement ses aises, était assise avec nonchalance sur le plancher de la cuisine. Elle aspirait la fumée qui sortait d’un informe tronçon de pipe, qu’elle préférait par habitude, et qu’elle ne manquait pas d’ailuroar comme une sorte d’encensoir tontes les fois qu’elle éprouvait le besoin d’inspiration : c’était ainsi que IKnah invoquait les muscs domesiiqnes.

Autour d’elle étaient assis pêle-mêle les divers représentants de celle vigoureuse et florissante race qu’on trouve si nombreuse dans !cs habitations de l’Amérique méridionale: ils étaient occupés, les uns à écosser des pois, à peler des pommes de terre ; les autres à enlever le duvet des volailles, et aux derniers préparatifs du dîner. La vieille cnisinière , toujours plongée dans ses graves méditations, les interrompait parfois pour frapper d’un coup de cuillère û pot, qu’elle avait à cdté d'elle, la tête d’un de ses jeunes coopé*

râleurs; elle faisait plier sous une verge de fer l’escadron de ses aides el marmitons, et nourrissait l’intime persuasion qu’ils n’étaionl venus au monde que pour lui épargner de la peine, prétention que, dans son égoïsme chronique, elle exprimait de vive voix plusieurs fois le jour. Telle était la base du système sous lequel elle avait passé sa jeunesse, et qu’elle avait poussé jusqu’à son dernier développement. '

Miss Opliélia, après avoir terminé sa visite de réforme dans toutes les autres parties de la maison, entra enfin dans la cuisine. Dinah, déjà instruite par plusieurs personnes de ce qui se passait, résolue h se tenir sur la défensive et sur le terrain du slalu quo, avait déjà pris la détermination de repousser toute mesure nouvelle, de l’annuler par un oubli volontaire, mais sans faire néanmoins aucun acte ostensible d’opposition.

La cuisine formait une vaste pièce, carrelée en briques; une large èt antique cheminée occupait tout ûn côté. Vainement Saint- Clâre avait voulu persuader à Dinah de substituer à Ces vieilleries les commodités du fourneau moderne; jamais sectaire, jamais conservateur fanatique ne se montra plus attaché que Dinah à des inconvénients consacrés par l’habitude.

Saint-Clarc à son retour des lîtats du nord, encore sous l’iinpression de l’Ordre admirable qu’il avait trouvé dans la cuisine de son oncle, s’était empressé de garnir la sienne d’armoires, de buffets et de divers autres appareils, pour y établir l’ordre et la régularité, avec la persuasion que Dinah en tirerait tout le parti possible. Mais il aurait beaucoup mieux fait d’apporter un écureuil ou une pie. En effet, en augmentant le nombre des armoires el des tiroirs, on ne fit que fournir à Dinah de nouvelles cachettes pour y entasser ses vieux chiffons, ses peignes, ses savates, ses rubans, ses bouquets de fleurs artificielles, et quelques autres objets de fantaisie dont elle raffolait.

Au moment où miss Ophélia entra dans la cuisine, Dinah ne changea pas de posture et ne daigna pas se lever eu présence de la surintendante. Elle continua de fumer avec une sublime tranquillité, observant du coin de l’œil tous les mouvements d’Opbélia, quoique en apparence elle eût l’air d’être absorbée par les préparatifs du dîner qui se faisaient activement autour de la vieille négresse Miss Ophélia inspecta d'abord les tiroirs.

— Â quoi sM ce tiroir, Dinah ? dit la snrintendante.

— On y met une foule de choses, miss, répondit la cuisinière.

L’inspection prouva bientôt que la vieille négresse disait vrai ;

en effet, des divers objets que renfermait le tiroir, miss Ophélia choisit et relira une belle et line nappe damassée, tachée de sang, et qui avait évidenpaent servi It envelopper quelque morceau de viande crue.

— Qu’est-ce que ceci ? s’écria Ophélia : vous servez- vous habituellement des plus belles nappes de votre maîtresse pour envelopper la viande?

— Mon Dieu 1 non, miss, non assurément : mais je manquais de serviettes ; je me suis servie de cette nappe. Je l'ai ensuite mise de côté pour l'envoyer à la lessive, et voilà pourquoi elle se trouve dans ce tiroir,

— Vieille folle I quelle excuse banale! se dit miss Ophélia en continuant d'inspecter de fond en comble le tiroir, où elle trouva deux ou trois muscades avec une râpe, un recueil d'hymnes méthodistes, deux madras en lambeaux, un paquet de tabac avec une pipe, quelques pétards, une ou deux saucières en porcelaine dorée, à moitié pleines de pommade, une ou deux paires de vieux escarpins, une pièce de flanelle soigneusement roulée pour envelopper de petits oignons blancs, plusieurs serviettes richement damassées, de grosses nappes déchirées, des pelotons de fil, des aiguilles à tricoter, des enveloppes de papier d’où s'échappaient des herbes odoriférantes qui jonchaient le fond du tiroir.

— Dinah, où mettez-vous vos muscades? demanda miss Ophélia dont les gestes et les intonaüons dénotaient clairement qu’elle était à bout de patience. . .

— Tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, miss. Tenez, il y en a deux dans celte tasse félée. . il y en a aussi au-dessus, dans cette armoire.

— J’en trouve quelques-unes dans cette râpe, dit miss Ophélia.

— C’est vrai ; je les y ai mises ce matin : j’aime à avoir tontes choses sous la main, répondit la cuisinière. Et vous, Jacques, ajouta-t-elle, pourquoi vous arrêtez-vous ainsi ? Occupez-vous donc de votre besogne : prendrez-vous racine à la place où vous êtes?

El la négresse lui appliqua un coup de sa cuiller à pot.

— Et ceci, qo*est-ce? dit miss Ophélia en montrant «ne saucière pleine jusqu’aux bords d’une pommade gluante...

— Eh bien ! miss, c’est de la graisse dont je me sers pour mes cheveux : je l’ai mise là pour l’avoir sous la main.

— Et vous consacrez à cet usage les plus belles saucières de

votre maîtresse? ^

— Bon Dieu, miss, j’ai été si pressée, si surchargée de besogne... j’allais la transvaser aujourd’hui.

• — Dinah, voici encore deux serviettes damassées.

— Je les ai mises là pour les donner à laver à la première occasion.

— Vous n’avez donc aucun endroit pour serrer le linge sale que vous voulez donner à laver?

— Si fait, miss ; M. Saint-Clare a acheté ce coffre pour celte destination ; mais j’aime à pétrir ma pâte sur le couvercle qui est très-lourd et difOcile à lever.

— Pourquoi ne pétrissez-vous pas votre pâte sur celle pâtissoire que voici ?

— Mon Dieu ! miss, elle se trouve toujours si encombrée de plais, d’assiettes et autres ustensiles de cuisine, qu’il ne reste pas un pouce de place pour pélrir.

— Il me semble, Dinah, que vous pourriez laver vos plais, vos assietles, et les enlever de là.

— Laver ma vaisselle 1 1 1 s’écria Dinah de toute la force de ses poumons... laver ma vaisselle ! 1 1

Et dans le paroxysme de sa fureur, elle s’écarla tout à coup de l’obséquiosilé respectueuse dont elle s’ctait fait une habitude par système.

— Et voilà comment les dames du nord s’entendent en besogne et préicndent tracer aux autres leur ligne de conduite, ajoulat-elle... Eh ! miséricorde du ciel, quand donc mon maître pourrat-il se mettre à table, si je perds mon temps à laver et à entasser des assiettes? Miss Marie ne m’a jamais tenu un pareil langage.

— Très-bien, Dinah ! Diles-moi pourquoi ces oignons se lrou> vent ici ?

— Ma foi, répondit la négresse, je ne puis me rappeler pourquoi je les ai placés là. A propos, je crois que je les avais mis de côté pour une étuvée, et je les ai oubliés dans ce vieux lambeau de flanelle.

Miss Ophélia tira du buffet un paquet d’herbes odorifémtes, enveloppé dans du papier.

— le vous prie, miss, de ne pas déranger ces herbes < j’ainte, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le (Kre, à garder les choses dans un endroit où je suis sûre de les trouver, au besoin,

La négresse prononça ces dernières paroles d’un ton (rès--décidé.

— Mais Dinab, pourquoi avez-vous employé du papier troué 7

— Afin de pouvo’m mettre plus vite la main snr mes herbes, ré^

pondit-elle. *

— Ne voyez-vous pas qu’elles se répandent dans le buffet?

— C’est vrai, miss, parce que vous avez tout dérangé, s’écria la négresse en approchant arec une inquiétude et une gène qu’elle ne pouvait plus dissimuler. Si miss voulait bien monter au salon et y rester jusqu’à ce que j’aâe eu le temps de tout ranger, elle trouverait chaque chose à sa place ; mais je suis incapable de rien faire, tant que je sens une dame réder autour de moi. Holà, Samuel, voulez-vous bien, maraud, ne pas donner le sncrier à

celte petite fille. Tenez-vous sur vos gardes j’aurai les yeui

sur vous.

— Je vais parcourir la cuisine, Dinah, mettre tout en ordre, et je me plais à croire que vous suivrez mon exemple.

— Oh ! bon Dieu, miss Phélia ! ce n’est pas ainsi qne les dames doivent se comporter. Ni mon ancienne maîtresse, ni miss Marie n’ont jamais usé envers moi de semblables procédés, et je ne vois pas trop quel pressant besoin vous force à y recourir.

A ces mots, la fière négresse, saisie d'un superbe mouvement d’indignation concentrée, s’éloigna rapidement, tandis que miss Ophélia assorlissail les assiettes, les rangeait par ordre, niellait dans un seul vase les morceaux de sucre qu'elle trouvait éparpillés dans une douzaine de bols, triait les nappes, les serviettes et les torchons pour les donner à la blanchisseuse ; lavant, nettoyant, rangeant tout de ses propres mains avec une rapidité, une adresse qui plongèrent Dinah dans la stupéfaction la plus profonde.

— Bonté du ciel ! si les dames du nord se plaisent à de pareilles occupations, ce ne sont pas des dames, dit tout bas la négresse à une de ses satellites, lorsqu’elle fut assez loin d’Opliélia pour ne pas craindre d’étre entendue. Je fais mon métier aussi bien que qui que

ce soit, quaed arrive le jour de meure tout en ordre , mais il ma déplaît souverainement que les dames viennent rôder ici, me gêner dans mon travail et déplacer toutes mes affaires pour les loger dans des endroits où je ne pourrai pas les retrouver.

Afin de ne pas démentir, envers Dinah, notre système de justice * et d’impariiaiité, nous devons dire qu’à certaines époques périodiques, elle pouSMit jusqu’au paroxysme l'amour de l’ordre et de la réforme ; elle appelait ces époques son temps de rangement. ^ns l'ardeur de son zèle, on la voyait ouvrir tiroirs et buITcts, renverser tout ce qu’ils contenaient sur le plancher, sur les tables } de telle sorte qu’à la fin, le désordre ordinaire se trouvait considérablement augmenté. Elle allumant ensuite sa pipe, aspirait gravement la fumée, et procédait au classement général sans se presser le moins du monde, examinant les divers objets les uns après les antres et discutant, à perte de vue, sur Iw emploi. Elle faisait récurer l’étain et le fer-blanc par les Jeunes négresses les plus vigoureuses ; pendant plusieurs heures, elle mettait sa cuisine dans un état complet de bouleversement, qu’elle expliquait ensuite à la grande satisfaction des questionneurs, en leur faisant celte réponse, stéréotypée dans sa mémoire ;

— C’est mon jour de rangemeytt général.

La négresse avait, en outre, grand soin d’énumérer les obstacles que lui opposait la négligence, le peu de zèle de ses coopérateurs ; elle se faisait de si étranges illusions sur son compte, qu’elle se rega'dait commé la quintessence de l’ordre; et si tout ne marchait pas à la perre^-tion, elle en alUibuait la cause aux jeunes négresses Ou aux autres domestiques.

Aussitôt qu’on avait récuré, fourbi les plats et les casseroles, frotté les taÜes avec du grès, empilé dans un coin de la cuisine ou sur les rayons les ustensiles qui pouvaient gêner ses allées et venues, notre cordon-bleu mettait une robe aux coulenrs éclatantes, un tablier d'une parfaite blancheur, un étincelant madras qu’elle roulait en forme de turban. De sa voix la plus solennelle, elle faisait déguerpir de la cuisine les négrillons maraudeurs, parce qu’elle voulait, d*isait-elle, entretenir tout dans l’ordre le plus par&it. En réalité, la maison entière ressentait le contre-coup fâcheux de ces nettoyages périodiques ; car Dinah se prenait d’une si forte passion pour lé brillant de ses casseroles, qu'elle refusait de s’en servir,

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jusqu’au moment où cette ardeur de rangement général perdait de son intensité.

Quelques jours suffirent à miss Ophélia pour réformer chaque ..département de la maison et y établir un plan systématique, dont on ne devait pas s’écarter. Malheureusement, elle ne pouvait espérer réussir sans la coopération des nombreux esclaves de l’habitation ; aussi comparait-elle, avec raison, ses efforts inutiles aux supplices de Sisyphe et des Danaïdes. Dans son désespoir, elle jugea que 1^ moyen le plus court et le plus sûr était d’en appeler à Saint-Cla# lui-même.

— Je crois, lui dit-elle un jour, qu’il n’y a rien de plus difficile an monde que de mettre un peu d’ordre et de r^Uffité dans cette maison. ‘

— Vous pouvez en être persuadée, répondit'8aint-Clare. ’

— Jamais je n’ai vu nulle part tant de légèreté, de gaspillage et de confusion 1

— Je n’ai pas de peine û le croire, miss.

— Vous ne le prendriez pas sur un ton si calme, si flegmatique, si vous aviez le malheur d’être chargé de la surintendance de cette

hahitation. . *

— Ma chère cousine, écoutez-moi bien une fois pour toutes, et

sachez que, nous autres maîtres, formons deux catégories : celle des oppresseurs et celle des opprimés. Ceux qui sont, comme moi, doux et indulgents par caractère et détestent la sévérité, s’exposent à de très-grands inconvénients; puisque nous jugeons è propos d’entretenir dans nos habitations des espèces de brutes, pour notre usage, il faut bien que nous subissions les conséquences de ces agglomérations de moricauds. On a vu, fort rarement il est vrai, quelques maîtres, doués d’un tact particulier, établir et maintenir l’ordre dans leurs habitations, sans recourir à des mesures sévères. Mais je n’ai pas le bonheur de figurer parmi ces fortunés mortels ; aussi y a-t-il déjà longtemps que j’ai pris la résolution de laisser les choses aller leur train. Je ne veux pas faire rouer de coups et mettre en pièces de pauvres diables ; ils connaissent mon indulgence, ils en abusent, sachant bien que le bâton est resté dans leurs propres mains.

— Mais, cousin Saint-Clare, il n’y a chez vous ni époques fixes, ni règles, ni méthode ; vous laissez tout aller à l’aventure.

— Ma chère coasine Vermont, vous autres indigènes du nord, TOUS attribuez, en vérité, au temps une valeur tout à fait exagérée. Je VOUS le demande, qu’importe le temps à un homme qui en a trois fois plus qu’il ne lui en faut et qui ne sait pas comment il le dépensera? Quant à la régularité, à la méthode, de quelle utilité peuvent-elles être pour celui qui n’a rien à faire qu'à se coucher ’ sur un canapé et à lire les journaux après son déjeuner ou son dîner? Qu’importe que les deux repas soient servis une heure plus tut ou plus tard ? Dinah est une cuisinière hors ligne ; elle sert des dîners irréprochables. Ses potages, ses ragoûts, ses rôtis, ses desserts, ses crèmes glacées sont autant de chefs-d’œuvre ; et ce génie tire tout cela du chaos ténébreux de ma cuisine : je lui trouve un talent sublime. Mais, bonté du ciel ! si nous descendions dans son antre, si nous la voyions fumant sa pipe, accroupie comme un vieux singe ; si nous la contemplions dans son coup de feu, à la tête de ses noirs marmitons, cousine, nous ne voudrions plus manger. Ma bonne Ophélia, dispensez-vous à l’avenir de cette corvée, qui serait beaucoup plus dure que toutes les pénitences des prêtres catholiques, et resterait d’ailleurs sans résultats. Vous finiriez par vous mettre en colère, et vous n’aboutiriez qu’à dérouler Dinah. Laiesez-la suivre tranquillement ses habitudes.

— Mais, Augustin, vous ignorez dans quel épouvantable chaos j’ai tout trouvé ici.

— Non, cousine; est-ce que je ne sais pas qu’elle met le rouleau à la pâte sous son lit, la râpe à muscade dans sa poche avec du tabac, qu’il y a soixante-cinq sucriers dans soixante-cinq trous différents, qu’elle essuie la vaisselle un jour avec une fine serviette de table, le lendemain avec les restes d’un vieux jupon? Mais en définitive, elle nous sert d’excellents dîners et son café est sans pareil : vous devez juger la négresse, comme on juge les guerriers et les hommes d'État, par le succès.

— Mais, cousin, le gaspillage, les folles dépenses I

— Bien, nous y voilà... Cousine, gardez les clefs, enfermez toutes les provisions, ne les livrez qu’au fur et à mesure des besoins et ne vous inquiétez plus des menus détails; c’el le plus sûr parti à prendre.

— Ce qui me chagrine, cousin, c’est la pei^uasion que vos domes-

tiques ne sont pas rigoureusement honnêtes. Croyez-vous qu’on puisse compter sur euxî

Augustin se prit à rire aux éclats en voyant la mine grave cl ^inquiète d’Ophélia, lorsqu'elle lui posa celle question.

— O cousine ! s’écria-t-il, vous tombez dans un excès de candeur... Vous me demandez s’ils sont honnêtes 1 comme on doit s'attendre à celai Honnêtes', par nature et par habitude, ils ne le sont pas. D'ailleurs pourquoi le seraient-ils? qui aurait pu les rendre tels, ma chère Ophélia?

— Pourquoi ne les inlruisez-vous pas?

— Les instruire 1 ô candide Ophélia I mais quel genre d’éducation croyez-vous que je pourrais leur donner? est-ce que j’ai la mine d’un maître d’école? Quant à Marie, je suis sûr qu’elle a assez d'e.sprit pour bouleverser toute la plantation, si je la laissais faire ; mais elle ne déracinerait pas la friponnerie du cœur des nègres.

“ Il n’y en a donc point d’honnêtes I

— Si ! on en trouve parfois que la nature a créés si simples, si intègres, si Cdèles, qu’ils résistent aux plus détestables influences. Mais voyez-vous, cousine, en sortant du sein de sa mère, renfanl de couleur sent et comprend qu’il ne peut marcher que par des voies détournées. H dissimule avec ses parents, avec sa maîtresse, avec les enfants de son maître qui l’associent à leurs jeux. La ruse et la duplicité dégénèrent chez lui en habitudes; on ne peut donc s'alleiidrc à autre chose. Il serait même odieux de l’en punir. Relativement à la probité, à l’honneur, il ne faut pas en parler 1 Le nègre est tenu dans un tel étal de dépendance, d’infériorité, qu'il ne saurait comprendre le droit de propriété, ni concevoir que les biens de son maître ne lui appartiennent pas, lorsqu’il les a dérobés. Quant à moi, cousine, je ne vois pas trop comment les nègres peuvent être honnêtes, et à mes yeux un individu de la trenqie de Tom est un miracle moral.

— El que deviennent leurs âmes? dit miss Ophélia.

— C'est Une affaire dont je n’ai pas â m’inquiéter, répondit Saint-Clare. Je ne me préoccupe que du présent, pour en tirer le meilleur parti jtossible. Celle race me parait vouée ici bas à tous les diables, pour le plus gi'aod avantage des blancs 1 Mais qui sait

si dans Taulre inonde, il n’y aura pas un revirement complet dans sa condition?

— Ce que vous dites est alTreuzt s’écria miss Ophélia, Vous devriez rougir de vous-même I

— J’en doute fort, répondit Saint-Clare; regardez en haut et en bas, sur toute la surface du globe, c’est la même histoire. Partout les classes inférieures sont sacriliées, corps, âmes et intelligence, au bien-être des classes élevées. Il en est ainsi en Angleterre et n’importe où ; et néanmoins dans toute la chrétienté ori nous signale avec une virtueuse indignation à la haine des peuples, parce que dans nos Étals du sud la manière d’opprimer diffère en quelques points de celle des autres pays.

— Les choses ne se passent pas ainsi au Vermont.

— Oui, j’en conviens, cousine, dans la Nouvelle-Angleterre et les' États libres, votre organisation est meilleure que la nôtre. Mais voici la cloche qui tinte... Cousine, faisons trêve pendant quelque temps â nos controverses, et allons dîner.

Vers le soir du môme jour, miss 0|dié!la se trouvait dans la cuisine, lorsqu’un des négrillons cria d’une voix glapissante :

• — Voilà la mère Prue! elle vient en grommelant.'

Au même instant une femme de couleur , d’une taille trèsélevée, d’une complexion osseuse, entra dans la cuisine, portant sur sa tête un panier plein d’échaudês et de petits pains.

— Bonjour, mère Prne, lui cria Dinah.

La vieille avait une mine refrognée, bourrue et la voix rauque. Elle posa son panier, s’accroupit sur le plancher, et appuyant ses coudes sur scs genoux, elle dit :

— Seigneur! je voudrais être mortel

— Pourquoi désirez-vous la mort ? dit miss Ophélia.

— Ce serait le terme de ma misère, répondit la vieille femme d’un ton rude, et sans lever les yeux.

— Pourquoi vous enivrez-vous toujours, mçre Prue? dit une jeuue et jolie femme de chambre quarteronne qui, tout en parlant, faisait tinter entre ses petits doigts scs pendants d’oreilles de corail.

La vieille femme lui lança un regard farouche et menaçant :

— Vous y viendrez, ma belle, un de ces jours, dit-elle à la jeune * quarteronne, vous y viendrez, et je serai enchantée de vous y voir.

Alors vous trouverez du bonheur, comme moi, dans une petite goutte, et vous boirez pour oublier votre malheur.

— Allons, Prue, s’écria la cuisinière en chef, exhibez vos petits pains ; c’est miss qui va les payer.

Ophélia en prit deux douzaines.

— Il y a des bons dans cette vieille cruche fêlée, sur la planche d’en haut, fit Dinah ; Jacques, grimpez donc, et hâtez-vous de la descendre.

— A quoi servent ces bons ? demanda miss Ophélia.

— Le maitre de Prue nous les donne en payement, et nous les échangeons contre de petits pains.

— On examine la monnaie et les bons, lorsque je rentre à la maison, pour s’assurer si j’ai bien mon compte, et si je ne l’ai pas, je dois m’attendre à être assommée.

— Et vous n’avez que ce que vous méritez, dit la femme de chambre Jeanne de sa voix la plus arrogante: vous détournez pour vous enivrer l’argent qui ne vous appartient pas. — Voilà pourtant ce qu’elle fait, madame, ajouta-t-elle en se tournant vers Ophélia,

— C’est ce que je ferai toujours, dit la vieille négresse ; je ne puis vivre autrement ; m’enivrer et oublier ainsi ma misère.

— Il y a crime et folie de votre part à détourner l’argent de Votre maftre, pour vous abrutir, dit miss Ophélia.

— C’est très-vrai, madame, mais je ne changerai pas de conduite... Mon Dieu I je voudrais être morte t et sortir ainsi de ma misère.

A ces mots, la vieille négresse, se levant lentement et tout d’une pièce, replaça son panier sur sa tête ; mais avant de sortir, elle jeta un regard sur la quarteronne qui continuait à jouer avec ses boucles d’oreilles.

— Vous croyez être belle avec vos colifichets et vos fanfreluches,,

vous secouez fièrement la tête, et vous méprisez tout le monde ; mais songez que vous pourrez être un jour pauvre et vieille et battue comme moi. Fasse le ciel que cela arrive, et vous verrez .si vous ne chercherez pas toujours à boire, à boire, à boire, pour oublier votre misère. '

Elle sortit en poussant un ricanement diabolique.

— Quelle dégoûtante bête I dit Adolphe qui préparait l'eau pout

la barbe de Saint-Clare... Si j’étais son maître, je lui donnerais plus de coups de bâton qu’elle n’en reçoit.

— Cela TOUS serait diflScile, s’écria Dinah ; son dos est couvert de cicatrices, au point qu’elle ne peut supporter le contact de sa chemise.

— Je suis d’avis qu'on ne devrait pas laisser entrer de si vilaines créatures dans les maisons comme il faut, dit Jeanne. Qu’en pensez-vous, monsieur Saint-Clare? ajouta-t-elle en balançant coquettement sa tête du côté d’Adolphe.

Nous devons faire observer qu’Âdolphe s’appropriait jusqu’au nom de son maître, non content de s’emparer de ses hardes. Les gens de couleur de la Nouvelle-Orléans ne l’appelaient que monûeur Saint-Clare.

— Je suis tout à fait de votre avis, miss Benoir, répondit Adolphe.

Benoir était le nom de famille de madame Saint-Clare, qui comptait Jeanne parmi les domestiques attachées à sa personne.

— Miss Benoir, vous plairait-il de me dire, ajouta Adolphe, si ces beaux pendants d'oreilles brilleront au bal de demain?... Sur mon âme, Us sont ravissants.

— Monsieur Saint-Clare, répondit Jeanne en secouant la tête pour faire cliqueter le corail de ses pendants, je reste stupéfaite de l’audace impertinente des jeunes gens. Je vous le jure, je ne danserai pas avec vous de toute la soirée, si vous persistez à me faire de semblables questions.

— Bah ! vous ne pousserez pas la cruauté jusque-là ; je meurs d’envie de savoir si nous pourrons vous admirer, avec votre robe de tarlatane rouge, conünua Adolphe.

— De quoi s’agit-il, mes amis ? s’écria tout à coup Rosa, petite quarteronne vive et pimpante, qui descendait agilement l’escalier.

— Monsieur Saint-Clare est d’une audace !

’ — Sur mon honneur, dit Saint-Clare, je m’en rapporte au ju-

gement de miss Rosa.

— Je l'ai toujours connu audacieux et impertinent, répondit miss Rosa, sautillant sur la pointe du pied et regardant Adolphe avec malice. Il est sùr de me trouver toujours en colère contre lui. f — Ah ! mesdames ! mesdames ! vous finirez par me briser le cœur, dit Adolphe. On me trouvera mort quelque matin dans mon

lit, et ce sera vous qui aurez à répondre de ma 6n prématurée.

— Le monstre ! entendez-vous comme il parle ? firent les deux f dames en riant aux éclats.

— Allons, qu’on déguerpisse! je ne puis supporter plus longtemps qu’on bavarde et qu’on rôde ainsi dans ma cuisine, s'écria Dinali.

^ La vieille Dlnah grogne, dit Jeanne, parce qu'elle ne peut pas aller au bal.

— Je me soucie bien de vos bals resplendissants, répondit la cuisinière, de ces bals où vous vous livrez à mille contorsions, pour Aiire croire que vous appartenez h la race blanehe. En définitive, vous n’étes que des nègres tout comme moi.

— La mère Dinah, fit Jeanne, met chaque jour de la pommade à ses cheveux crépus, pour les lisser et les faire tenir droits.

— Mais ce sera toujours de la laine, fit Rosa en secouant avec orgueil et malice les longues bouoles de sa chevelure soyeuse.

— Eh bien I répondit la cuisinière, est-ce que la laine ne vaut pas les cheveux? Je voudrais que madame nous dit ce qu'elle estime le plus ! une couple de péronnelles comme vous, ou une femme comme moi... Tout en vous n’est que mensonge et artifice. Déguerpissez donc... je ne veux pas vous voir près de moi.

La conversation fht interrompue de deux manières h la Ibis. Du haut de l’escalier, Saint-Clare demanda à Adolphe s'il lui ferait attendre toute la nuit son eau chaude. Miss Ophélia, sortant de la salle à manger, dit à Rosa et à Jeanne :

— Pourquoi restez-vous ici à perdre votre temps? allez dono travailler à la lingerie.

Notre ami Tom, qui se trouvait dans la cuisine, pendant la conversation de la porteuse de pain, l’avait suivie jusque dans la rue. Il la vit continuer sa route, en fhisant entendre par intervalles des gémissements étouffés. Elle déposa enfin son panier sur un banc de pierre, devant une porte, et s’efforça d’arranger le vieux châle fané dont les lambeaux couvraient ses épaules.

— Je porterai un peu votre panier, lui dit Tom d’une voix émue de compassion.

— Pourquoi le feriez-vous? dit la vieille femme) je n'ai pas be* soin que vous m’aidiez.

— Vous paraissez malade, agitée, dit Tom.

«r Jü UC $tiis pas nialade, répliqua scchernent la vieille négresse.

— Je voudrais, continua Tout en la regardant fixement, je voudrais vous persuader de ne plus vous livrer à la boisson. Ne savezvous point que vous perde? ainsi votre corps et votre .âme?

r— Je sais que je cours à l'enfer, répondit la négresse ; vous u’aviez pas besoin de me parler de cela, Je suis coupable, je suis piécliante, je cours à l’enfer 1 mon Dieu! C’est ce que je souhaite!

Tom frissonna en entendant ces paroles prononcées d’une voix stridente.

Mon Dieu I ayez pitié d’elle ! Pauvre créature 1 n’avez-vous jamais entendu parler de Jésus-Christ?

— Jésus-Christ 1 Qui esuil?

Comment I c’est le Seigneur, dit Tom,

Je crois que j’ai entendu parler du Seigneur, du jugement dernier, de l’enfer ; j’ai une idée confuse de cela,

^ Personne ne vous a jamais dit que le Seigneur Jésus nous a tous aimés, pauvres pécheurs, au point de mourir pour nous ?

T— Je ne sais rien de tout cela, dit la négresse; personne ne m’a aimée depuis le jour ou mon vieil homme est mort,

— Dans quel État de l’ünion avez-vous été élevée?

— Dans le Keptucky. Mon premier maître élevait beaucoup d’enfants nègres pour les vendre, et il les faisait conduire au marché aussitôt qu’ils étaient assez grands. Il me vendit la dernière à un spéculateur, qui me revendit à mon maître actuel,

T-r Pourquoi avez-vous contracté celte funeste habitude de hoire ?

— r Pour perdre le sentiment de ma misère. Quelque temps après mon arrivée ici, j’eus un enfant ; je pensai d’abord qu’on me le laisserait élever, puisque mon maître n’était pas spéculateur. C’était bien le jdusjoli petit être qu’on puisse voir; ma maîtresse elle-même le trouvait charmant : il ne criait jamais ; il était joli et bien portant. Mais madame tomba malade; je fus choisie pour la servir. Je pris la fièvre, tout mon lait s’oii alla, et mou pauvre enfant n’eut bieniôt que la peau et les os ; ma maîtresse ne voulut pas qu’on achetât de lait ; elle me répondit qno je pouvais bien le nourrir avec l’ordinaire de la maison. Mon pauvre enfant dépérit, il ne discontinua pas de crier nuit et jour, cl ressembla bientôt à un squelette. Madame se mil en colère contre cette infortunée petite créature, elle

SC plaignait à claque instant d'élre tourmentée par ses cris ; elle me dit un jour : •

— Je voudrais qu’il fût mort !

Elle ne me permit plus de le garder près de moi pendant la nuit, parce qu’il l’empêchait de dormir et me rendait incapable de faire mon service. Elle m’ordonna de coucher dans sa chambre ; je laissais mon enfant dans un grenier. Il mourut enfin une nuit; il mourut. Je commençai alors à boire pour empêcher ses cris d’arriver à mes oreilles, pour m’étourdir... J’ai bu et je boirai tant que je vivTai, dussé-je tomber au fond de l’enfer! Mon maître me dit que j’irai en enfer, je lui réponds que j’y suis déjà.

— Pauvre femme 1 s’écria Tom, personne ne vous a jamais dit que notre Seigneur Jésus-Christ vous a aimée et est mort pour vous? Ne vous a-t-on pas dit qu’il vous sauvera, que vous pourrez aller au ciel, où vous trouverez enfin le bonheur et le repos?

— Vous croyez que je désire aller au ciel, dit la vieille négresse. N'est-ce pas là que vont les blancs ? Si je doit les y rencontrer, j’aime mieux aller en enfer pour^étre loin, bien loin de mon maître et de ma maltresse. C’est mon désir, ajouta-t-elle avec sou gémissement habituel.

Elle replaça son panier sur sa tête et s’éloigna à pas lents.

Tom regagna tristement le logis. Dans la cour de l'habitation il trouva la petite Ëvangeline, les yeux rayonnants de joie, le front ceint d'une guirlande de tubéreuses.

— Oh ! Tom, vous voilà? dit-elle ; je suis ravie de vous rencontrer ; papa vous fait dire d’atteler les poneys à ma petite voiture neuve... Mais qu’avez-vous, Tom? vous me paraissez tout rêveur!

— Je ne me sens pas bien... miss Éva, répondit Tom d’une voix triste ; mais je vais harnacher les chevaux.

— Enfin, Tom, quelle est la cause de votre tristesse? je vous ai vu causer avec la vieille Prue.

Tom raconta succinctement à miss Éva l’histoire de la vieille négresse. La jeune fille ne poussa aucune exclamation, ne manifesta aucune surprise, ne pleura pas comme le fout ordinairement les enfants ; mais les roses de son teint firent place à une pâleur subite, un nuage sombre passa sur ses beaux yeux; elle croisa ses deux mains sur sa poitrine et soupira profondément.

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