‹ La cabane de l'oncle TomChapitre 23 sur 52 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

— Tom, TOUS n’avez pas besoin de préparer les chevaux ; je ne ortirai point, dit'^lle.

— Pourquoi donc, miss Éva?

— Ces choses me brisent le cœur, Tom, elles me brisent le ('oeur, répéla-t-elle d'une voix triste; je ne sortirai point.

Et s’éloignant de Tom, elle rentra dans la maison.

Quelques jours après, une autre femme vint apporter les bis* cott es h la place de la vieille Prue ; miss Ophélia se trouvait dans !a cuisine.

— Seigneur! s’écria Dinah, qu’est devenue la mère Prue T

» Elle ne reviendra jamais, dit la femme d'un air mystérieux.

— Pour quelle raison? demanda Dinah. Elle n’est pas morte, j’ espère?

— Nous ne savons rien exactément. Elle est au fond de la cave, répondit la porteuse en jetant un coup d’œil sur miss Ophélia.

Lorsque la dernière eut pris les biscottes, Dinah suivit la femme jusqu’à la porte.

— Qu’est-il arrivé à mère Prue 7 parlez franchement, dit-elle.

La porteuse semblait vouloir lui conGer un secret, et cependant

hésiter. Elle lui répondit d'un ton bas et mystérieux :

— Il ne faudra le répéter à personne. Prue s’est enivrée de nouveau ; on l’a descendue dans la cave et on l’y a laissée un jour entier. J’ai entendu dire que les mouches s’étalent mises sur elle comme sur un cadavre... et elle est morte!

Dinah leva les mains vers le ciel, et, en se retournant, aperçut à son côté la forme presque immatérielle d'Évangeline, dont les grands yeux mystiques se dilataient d’horreur, dont les lèvres et les joues pâles semblaient ne plus renfermer une goutte de sang.

— Que Dieu nous protège I voilà miss Éra qui perd connaissance! Pourquoi lui laissons-nous entendre de pareils discours? Nous la rendrons folle.

— Je ne m’évanouirai point, dit la petite Glle avec fermeté. Pourquoi n’enlendrais-je pas ces choses? 11 est moins cruel pour

moi de les entendre, qu’il ne l’a été pour la malheureuse Prue de les souffrir.

— Mon Dieu ces histoires ne conviennent point à des enfants délicats et sensibles comme tous : cela suffirait pour les tuer.

Éva fit un soupir et monta les escaliers d’un pas lent et mélancolique. Miss Ophélia voulut connaître Thisloire de la vieille femme, et la demanda avec anxiété. Dinah en fit alors un récit diffus, et Tom y ajouta les parliculariléa qu’il avait apprises d’elle-méme le matin,

' — C'est une horrible aventure, un ihit abominable! s’écria la gouvernante, pendant qu’elle entrait dans la chambre oh Saint- Clare lisait son Journal.

— Quelle iniquité nouvelle vous Indigne? demanda-t-il.

Ou a fouetté Prue au point qu’elle en est morte!

Et miss Ophélia raconta l’affaire avec de grands détails, appuyant sur les circonstances les plus révoltantes.

/ — Je pensais bien que cela finirait ainsi un jour ou l’autre, dh

Saint-Clare en poursuivant sa lecture,

— Vous le pensiez I et vous n'aves rien fait pour y mettre obatacle? dit miss Ophélia, N’avez-vous point des notables, des magistrats qui puissent intervenir dans de pareilles (ùraoastaiioes et surveiller les mauvais maîtres?

Ou supp<^ que l'intérêt du propriétaire suffit pour protéger ses esclaves. S’il y a des gens qui veulent détruire leur propriété, je ne vois pas trop ce qu'on peut y faire. La pauvre créature volait, dit-on, et s'enivrait : on aurait donc eu bien de la peine h exciter quelque sympathie en sa faveur.

— Mais c’est atroce, c’est épouvantable ce que vous dites là, Augustin 1 vous attirerez sur v'ous la vengeance du ciel.

— Ma chère cousine, ce n’est pas moi qui ai commis la faute et je n'ai pu l'empécher : je l'aurais fait, si je l'avais pu, Si des gens vils et cruels veulent agir conformément à leur nature, cela ne me regarde point. Ils ont un pouvoir absolu ; ce sont des despotes irresponsables. Mon intervention ne serait d’aucune utilité : aucune lui ne peut la rendre efficace. Nous ne saurions donc mieuz faire que de nous boucher les yeux et les oreilles, en laissant aller les choses : c'est notre seule et unique ressource.

— Comment pouvez-vous fermer vos yeux et vos oreilles? Comment pouvez-vous rester indifférent à de pareils crimes?

— Que voudriez-vous donc, ma chère enfant? Toute une classé 'd’élres avilis, ignorants, paresseux, insolents, sont livrés sans conditions à des maîtres qui ne valent guère mieux, qui ne savent point dominer leurs passions, et ne comprennent même pas leurs véritables intérêts; car tels sont la plupart des hommes. Dans une société organisée de cette manière , que peut faire un individu honnête et sensible, que de fermer les jeux et d’ertdurcir son cœur? Je ne puis acheter tous les malheureux que je rencontrerai ; je ne puis devenir un chevalier errant et entreprendre de redresser tous les torts dans une ville comme la nôtre. Il doit me suffire de ne pas en être témoin.

La belle figure de Saint-CIare s'assombrit un instant, il parut chagrin ; mais reprenant bientôt son gai sourire :

— Allons, ma cousine, ne restez point là comme une des Parques; vous n’avez encore fait que jeter un coup d’œil par le trou du rideau, vous n’avez vu qu’un détail de ce qui a lieu partout dans le monde, sous une forme ou sous une autre. Si l’on veut examiner, épier toutes les misères de la vie, on n’aura plus le cœur à rien. C’est comme si l’on voulait observer de trop près les opérations culinaires de Dinab.

Et Saint-CIare, se renversant dans le fauteuil, continua sa lecture.

Miss Ophélia s’assit, et se mita tricoter, avec un air de sombre indignation. Elle tricotait, tricotait; mais pendant ce travail silencieux , sa colère s’enflammait de plus en plus : elle finit par éclater:

— Je vous dis, Augustin , que s! vous pouvez supporter do pareilles' choses, je ne le puis pas. C’est une abomination que de défendre un pareil système : voilà mon avis.

— Qu’y a-t-il? demanda Saint-CIare en levant les yeux. Comment î vous faites une nouvelle sortie?

— Je répète que vous commettrez une action abominable en défendant un pareil système, dit miss Ophélia avec une exaltation croissante.

— Moi, le défendre, ma chère damel qui a jamais prétendu que je le défendais?

— Est-ce que vous ne le défendez pas tous, vous autres hommes

du sud? Pourquoi arez-Tous des esclaves, si vous ne l’approuves pas?

— Dans votre innocence, chère cousine, vous ne supposez pas qu’on fasse en ce monde des choses que l’on ne trouve pas justes? Ne vous permettez-vous point, où ne vous êtes-vous pas permis quelquefois des actions que vous blâmiez au fond de votre cœur?

— Si je l’ai fait, je m’en repens, dit miss Ophélia, entrechoquant av^ énergie ses aiguilles à tricoter.

— Et moi aussi, répliqua le jeune homme en pelant une orange ; je m’en repens toujours.

— Alors, pourquoi continuez-vous?

— N’avez-vous jamais continué à faire le mal, après vous être repentie, ma belle cousine?

— Il fallait en ce cas que la tentation fût bien forte.

— Eh bien , celle que j’éprouve est des plus fortes : voilà précisément la difficulté.

— Mais je lutte toujours, et fais des efforts pour vaincre.

— Depuis dix ans, j’ai la même intention, mais elle n’a produit aucun résultat. Vous êtes-vous délivrée de toutes vos faiblesses, chère cousine ?

— Augustin, dit Ophélia d’un air grave, en abandonnant son travail, je mérite sans doute que vous me reprochiez mes fautes. Tout ce que vous en dites est vrai, personne ne le sent mieux que moi. Il y a pourtant, à mon avis , une différence entre nous. Il me semble que je me couperais la main droite plutôt que d’agir sans cesse contre ma conscience. Ma conduite, néanmoins, est si peu d'accord avec mes principes, que vos reproches ne m’étonnent pas.

— Voyons, cousine, dit Saint-Clare en s’asseyant sur le parquet et en appuyant sa tête sur les genoux d'Ophélia, ne prenez pas cet air sérieux et imposant. Vous savez que j’ai toujours été un vaurien; j’aime à vous taquiner, voilà tout, afin de vous monter l’imagination. Je reconnais que vous êtes d’une bonté, d’une perfection désespérantes : je suis accablé rien que d’y penser.

— Mais c'est là un grave sujet, mon ami, répliqua la jeune personne en posant la main sur son front.

— Horriblement grave, et je n’aime pas à parler sérieusement lorsqu’il fait chaud. La température et les moustiques ne permet-

lent point de s’élever à de sublimes considérations morales. Tiens I dit Saint-CIare en se redressant tout à coup, il me semble que voilà une théorie; elle explique pourquoi les peuples du nord sont toujours plus vertueux que les nations méridionales : j’embrasse d’un coup d’œil ce vaste sujet 1

— O Augustin I quel malheureux étourdi vous faites 1

Moi ! Eh bien , admettons que ce soit vrai en général : je veux être sérieux une fois. Mais il faut que vous me passiez celte corbeille d’oranges ; j’ai besoin de me réconforter p^ soutenir une aussi grande épreuve. Maintenant, dit-il, je commence. — Et il attira vers lui la corbeille. — Lorsque, dans le cours des événements humains, un individu se trouve forcé de tenir en prison deux ou trois douzaines de ses frères, un sage respect de l’opinion publique exige...

— Je ne vois guère que vous deveniez sérieux, dit Ophélia,

— Attendez un moment, vous allez voir.

Et sa belle figure prit subitement une expression de gravité.

— L’affaire est bien simple, dit-il ; sur celte question abstraite de l’esclavage, il ne peut y avoir qu’une seule opinion. Les planteurs qui s'en servent pour gagner de l’argent, les prêtres qui ont besoin de faire la cour aux planteurs, les politiques avides de dominer par ce moyen, peuvent tordre et vicier le langage, dénaturer la loi morale, au point que le monde s’étonne de leur crédulité; mais dans le fond, ni eux ni le monde ne s’abusent. C’est une inyention du diable, qui a voulu montrer là ce qu’il est capable de faire dans sa spécialité.

Miss Ophélia, suspendant son travail, regarda Saint Clare avec surprise ; le jeune homme, que son étonnement paraissait amuser, continua :

— Oh I vous n’êtes pas habituée à m’entendre parler ainsi : mais si cela peut vous faire plaisir, je vous révélerai toute ma pensée. Cette institution cruelle, maudite par Dieu et par les hommes, qu’est-elle au fond? Dépouillez-la de ses accessoires, examinez-Ia dans sa racine et dans sa structure, à quoi se réduit-elle? Quoi ! parce que mon frère noir est ignorant et faible, parce que je suis intelligent et fort, parce que je sais ce que jo dois faire et comment je dois m’y prendre, je lui volerai ce qu’il ■> je le garderai et le portionnerai selon mou caprice 7 Tout ce

qui est trop pénible, tout ce qui est trop sale, trop désagréable pour moi, j’en chargerai le noir ; parce que je n’aime pas à travailler, le noir travaillera; parce que le soleil me brûle, le noir supportera ses ardents rajons? Le noir gagnera l'argent, et mo> je le dépenserai ; le noir se couchera dans la boue, alin que je marche à pied sec. Pendant tous les jours de sa vie mortelle, le noir fera ma volonté et non la sienne, et, en fin de compte, n'aura de ' chances pour parvenir au ciel que si je veux bien lui en laisser. Voilà ce que c’est que l’esclavage, il me semble. Je défie qui que ce soit de 1^ notre code noir et d'y trouver autre chose. Et l’on parie des abus de l’esclavage l quelle fadaise 1 L’esclavage est luimême la quintessence de tous les abus. Et la seule cause qui em« pêche les États-Unis de périr sous cette réprobation, comme So> dôme et Gomorrhe, c’est qu’ou en fait un usage encore moins mauvais que sa nature même. Par pitié, par pudeur, parce que nous sommes tous des hommes nés du sein d’une femme, et non des bêtes sauvages, beaucoup d’entre nous ne veulent pas, n’osent pas employer le pouvoir que des lois féroces mettent entre nos mains et n’ont que du mépris pour ces règlements barbares. Et le maître le plus vil, le plus méchant ne fait qu’user des privilèges qu’ils lui accordent.

Saint-Clare s’était levé et, selon son habitude lorsqu’il s’animait, l’élégant jeune homme allait et venait à pas précipités dans la chambre. Sa belle figure, aux lignes d’une régularité classique, paraissait enflammée par l’ardeur de ses sentiments. Ses grands yeux bleus étincelaient, et, à son insu, il gesticulait avec violence. Mi.ss Ophélia ne l’avait jamais vu dans une semblable exaltation, et elle gardait un profond silence. Tout à coup il s’arrêta devant elle.

— Rien no sert de discourir ni de s’émouvoir à ce propos, mais j’ai pensé bien des fois, je vous le déclare, que si mon pays devait s’abîmer dans les entrailles de la terre pour que le ciel ne fût pas témoin de tant de crimes et de douleurs, je consentirais à m’engloutir avec lui. Lorsque durant mes voyages sur nos bateaux ou pendant mes tournées de recette, je rencontrais un homme brutal, vil, dégoûtant et crapuleux, lorsque je songeais que ce misérable pouvait devenir le maître absolu d’autant d’hommes, de femmes et d'enfants qu’il aurait le moyen d’en achelen» après avior

employé toutes les ruses, toutes les bassesses, toutes les infamies pour se procurer de l’argent; lorsque je voyais de pareilles créa- ' turc» exercer leur despotisme sur de pauvres enfants, sur des jeunes filles et des femmes sans protection, oh ! alors j’étais tenté de maudire ma patrie, de maudire la race humaine tout entière!

— Assez, assez, Augustin, dit miss Ophélia; je n’ai jamais en> tendu rien de semblable, même dans le nord.

— Dans le nord I s’écria Saint-CIare en changeant tout à coup d’expression et en reprenant jusqu’à un certain point son ton d’insouciance habituel. Pouah I vos gens du nord ont le sang glacé : TOUS avez la même froideur en toutes choses ! vous ne pouvez pas lancer une imprécation comme nous, quand nous nous y mettons.

— Mais la question est de savoir....

•— Oh I je devine ce que vous allez dire, et ce sera le diable pour vous répondre... La question est de savoir comment j’ai pu participer à ce crime et accepter ce désa'ître. J’emploierai pour vous répondre le langage que vous m’appreniez vous-même, le dimanche. Cette iniquité m’est venue par héritage : mes esclaves étaient ceux de mon père et de ma mère; maintenant ils m’appartiennent avec leur postérité, qui représentera bientôt une valeur considérable. Mon père, vous le savez, vint s’établir ici de la Nouvelle-An-, gleterre ; c’était un autre homme que le vôtre, un vieux Romain énergique, intègre, aux nobles sentiments, à la volonté de fer. Votre père se fixa dans la Nouvelle-Angleterre, pour régner sur des bois, des animaux et des rocs, pour féconder un sol rebelle ; le mien préféra vivre dans la Louisiane, gouverner des hommes et des femmes, et en tirer tout le parti possible. — Quant i mdi vcière, elle était divine! poursuivit Saint-CIare, qui s’était dirigé vers un portrait placé au bout de la chambre et te considérait avec une vénération enthousiaste. Ob! ne me regardez pas ainsi : vous savez ce que je veux dire! Elle était sans doute d’origine mortelle ; mais je n’ai jamais découvert en elle la moindre trace de faiblesse humaine ou d’erreur, et tous ceux qui se la rappellent, libres ou esclaves, domestiques, parents, amis, connaissances, s’expriment à son égard de la même manière. Elle seule m’a préservé de l’incrédulité pendant bien longtemps. Elle était la personnification de l'Evangile, l’emblème de la vertu et l’incarnation de la vérité. O ma mère ! ô ma mère t

Saint-Clare joignit ses mains dans une sorte de transport; puis, tout à coup, faisant un effort sur lui-même, il revint près d'Ophélia, et s’assit sur une ottomane. - — Mon frère et moi, nous étions jumeaux, et l’on prétend que des jumeaux doivent se ressembler, mais nous formions le plus « parfait contraste. Il avait des yeux noirs et ardents, des cheveux de la même couleur, un profil romain, énergique et beau, un teint brun, qui annonçait une riche nature: j'avais des yeux bleus, une chevelure blonde, un profil grec et un teint délicat. Il était actif et observateur, je suis rêveur et indolent. Il était bienveillant pour ses amis et ses égaux ; mais fier, impérieux, hautain avec ses inférieurs et sans miséricorde pour tous ceux qui contrariaient sa volonté. Nous étions honnêtes, sincères tous les deux, lui par orgueil et par courage, moi par suite de mon exaltation idéale. Nous nous aimions l’un l’autre, comme s’aiment tous les enfants : il était le favori de mon père, et moi celui de ma mère.

J’avais une sensibilité maladive et, en toutes choses, une vivacité d’impression, que ni mon père ni mon frère ne comprenaiéiit et qui ne pouvait leur inspirer la moindre sympathie. Ma mère ét^t toute différente : aussi, lorsque je m'étais querellé avec Alfred, lorsque mon père me regardait sévèrement, je me réfugiais dans la chambre de ma mère, et je m’asseyais près d’elle. Je vois encore ses joues pâles, ses yeux doux, profonds et sérieux, sa robe blanche, car elle était toujours habillée de blanc, et je songeais â elle chaque fois que je lisais dans la Bible la description des saints vêtus d’éblouissants costumes. Elle possédait plusieurs sortes de talents, mais surtout celui de la musique ; souvent elle exécutait sur l’orgue les vieux airs si majestueux de l’église catholique et chantait plutôt comme un séraphin que comme une créature mortelle ; je posais alors ma tête sur ses genoux et je pleurais, et je rêvais, et j’éprouvais des émotions que nui langage ne peut rendre.

< A cette époque, on n’avait pas traité la question de l’esclavage, ainsi qu’on le fait maintenant ; on ne soupçonnait pas que la servitude des noirs pût être une chose blâmable. +

Mon père était né aristocrate. Dans une existence précédente, ; il devait avoir figuré parmi les esprits de la plus haute classe, et il avait apporté en ce monde toute la fierté de ces génies supérieurs.

car son orgueil semblait mêlé k sa chair el à la moelle de ses os, quoiqu’il fût sorH d'une famille pauvre et roturière. Or, mon frère ‘ était son image.

Dans toutes les parties du monde, vous le savez, les aristocrates n’ont plus de sympathies humaines pour ceux qui vivent au delà d’une certaine ligne sociale. En Angleterre, en Perse, en Amérique, cette ligne de démarcation est autrement placée; mais l’aristocrate de ces diverses régions ne la franchit jamais. Ce qui lui semblerait une infortune, une cause de chagrins réels, une véritable iniquité dans sa propre classe, ne lui paraît qu’une chose naturelle ou indifférente dans une autre. Pour mon père, tout dépendait de la couleur des races. Envers ses égaux, personne n’était plus équitable et plus généreux; mais considérant le nègre de toutes les nuances, comme un être intermédiaire entre l’homme et les animaux, ses principes de justice ou de bienveillance étaient modifiés, réglés par cette hypothèse. Si quelqu’un lui avait demandé abruptement el ouvertement: le nègre possède-t-il une âme immortelle? je crois qu’il aurait tourné, tergiversé, mais fini par répondré oui. Seulement, mon père se souciait peu des questions abstraites: il n’avait d’autre piété qu’un certain respect pour Dieu, parce qu’il le regardait comme le chef des classes supérieures.

Or, mon père possédait environ cinq cents nègres ; c’était un homme exigeant, pointilleux, inflexible en affaires ; tout devait s’exécuter chez lui avec un ordre systématique, une précision extrême et on soin continu. Maintenant, si vous songez qu'il employait des esclaves indolents, bavards et maladroits, n'ayant jamais appris à bien faire, parce que nul motif, nul espoir ne les y encourageaient, vous devinerez qu'il se passait dans notre domaine une foule de choses horribles et attristantes pour un enfant sensible comme moi.

Mon père avait d’ailleurs un intendant peu propre à adoucir le mal. Ce fils renégat du Vermont était un homme de haute taille, fort, aux côtes solides, aux poignets vigoureux ; il avait fait un apprentissage régulier de l’oppression et de la brutalité, pris en quelque façon ses degrés dans l’art inhumain de gouverner des esclaves. Ma mère ne put jamais le souffrir, ni moi non plus ; mais il avait acquis sur mon père un ascendant illimité, de sorte qu’il exerçait dans la plantation un pouvoir despotique.

Je u’étaîs alors qu’un enfant, mais j'avais déjh la même affection pour toutes les créatures humaines, une sorte de goût passionné pour l’étude de notre race, sous toutes ses formes. On me voyait souvent dans les cases et parmi les travaüleurs, qui m’aimaient naturellement beaucoup : c’était à moi qu’ils conliaieiit leurs nombreux chagrins, et je répétais leurs plaintes à ma mère, avec laquelle je formais une espèce de comité, dont l’unique fonction était de redresser les torts, de soulager les douleurs. Nous prévenions ou arrêtions une foule de cruautés, et nous nous félicitions de faire du bien ; mais notre zèle, comme il arrive souvent, dépassa le but. Stuhbs se plaignit à mon père qu’il ne pouvait plus gouverner les ' noirs et lui dit qu’il serait contraint d’abandonner ses fonctions. Mon père était un mari affectueux et indulgent, mais il se montrait inébranlable dès qu’il jugeait une chose nécessaire : il se plaça donc, comme un roc, entre nous et les esclaves. Il dit à ma mère, en termes respectueux et pleins de déférence, mais péremptoires, que s’il lui laissait diriger selon sa fantaisie les domestiques de la maison, il ne lui permettrait pas de se mêler des autres noirs. Il ne vénérait personne autant qu’elle, mais il aurait parlé de la même façon à la Vierge Marie, pour peu qu’elle eût voulu contrarier sou système.

Souvent j’avais entendu ma mère lui parler des nègres, et s’efforcer d’éveiller sa sympathie en leur faveur. 11 écoutait ses discours les plus pathétiques avec une politesse et une froideur décourageantes.

— > Le fond de l'affaire, disait-il enfin , se réduit h cette question : Dois-je renvoyer Stubbs ou dois-je le garder? Stubbs est la ponctualité, l’honnêteté, l’activité mêmes ; son travail l’absorbe complètement , et il se montre aussi humain que n’importe quel individu placé dans la même position. On ne peut pas désirer des serviteurs parfaits. Si je le garde , il faut que je souüenne son administration dans ion ensembk, quand même il s’y produirait çà et là quelque fait régulier. Tous les gouvernements ont besoin d’une certaine dureté. Les lois faites pour le bien général semblent rigoureuses dans plusieurs cas spèciaux.

Quand il avait prononcé ces paroles, mon père s’étendait sur le canapé, comme s’il venait de terminer une affaire, dormait quelque temps ou lisait son jnm nal.

Le fait est que la nature lui avait donné les talents et le carac> , tëre d'un homme d’État. Il aurait divisé la Pologne aussi tranquillement qu’une orange et foulé aux pieds l’Irlande avec l'indifference systématique de l'Angleterre. Ma mère 6nit par renoncer h l'implorer. On ne saura pas, avant le dernier jugement, toul Cd qu’ont souffert des âmes délicates comme la sienne, précipitées sans la moindre consolation dans ce qui leur parait un sbtme d’injustice et de cruauté, mais qui n’est regardé ainsi par personne autour d’elles. Notre monde corrompu, que l’enfer semble avoir vomi, est un lieu de perpétuelle douleur pour ces nobles créatures.

Que lui restait-il à faire, si ce n’est à élever ses enfants dans ses principes et dans ses sentiments? Malgré tout ce qu’on a dit sur l’éducation, les enfants croissent comme ils sont nés, sans que lien change essentiellement leur caractère. Dès le berceau, Alfred était un aristocrate : il se développa dans ce sens, tous ses goûts, toutes ses passions, tous ses raisonnements prirent cette tournure) et le vent emportait les exhortations de ma mère. Les paroles qu’elle m’adressait, au contraire, me causaient l'impression la plus vive. Elle ne contredisait jamais ouvertement les opinions • de mon père, ne semblait même jamais différer d’avis : elle ne nous en inspuait pas moins, elle ne gravait pas moins en traits brûlants dans noire cœur, avec toute l'énergie de sa profonde et sérieuse nature, une haute idée de la valeur et de la dignité des âmes les plus vulgaires. Je la regardais avec une émotion de respect solennel, lorsque le soir elle me montrait les étmles et me disait ; Vois, Augustin, l’àrae la plus commune, la plus bornée continuera de vivre, quand ces astres magnifiques seront éteints pour jamais ; elle durera autant que Dieu lui-méme.

Elle possédait quelques vieilles peintures fort belles, une entre autres, qui représentait Jésus guérissant un aveugle. Ces tableaux agissaient vivement sur mon esprit.

— Cet aveugle, me disait ma mère, était un pauvre mendiant fait pour inspirer le dégoût ; aussi le Christ ne voulut-il pas le guérir de loin, U l’appela et lui imposa les mains. Rappelle-toi cela, mon fils.

Si j’avais continué à vivre sous sa direciion, elle m’aurait poussé aux dernières limites de l’enthousiasme ; je serais devenu peutêtre un saint;, un réformateur, un martyr. Mais, hélas I je fus sé-

paré d’elle lorsque j’avais treize ans, et je ne l’ai jamais revue I

Sainl-Clare appuya son front sur ses mains et garda quelque temps le silence ; bientôt il releva la tête.

— Quelle triste et misérable chose que la vertu des hommes 1 Ce n’est le plus souvent qu’une affaire de latitude et de longitude, de position géographique et de tempérament ; le hasard en décide presque toujours. Votre père, par exemple, s’établit à Vermont, dans une ville dont tous les habitants sont égaux et libres ; il devient diacre de l’église, entre dans une société d’abolilionisles et nous regarde à peu près comme des païens. Et cependant, par son organisation, par suite de ses premières habitudes, il est la fidèle image de mon père; la ressemblance se fait jour de tous les côtés. C’est la même énergie, la même hauteur, le même caractère impérieux. Vous savez combien il est difficile de persuader à quelques personnes de votre village que le squire Saint-Clare ne se croit pas leur supérieur. Il est né à une époque de démocratie, a embrassé une théorie démocratique ; mais il a dans la poitrine un cœur d’aristocrale, ni plus ni moins que mon père, qui commandait à cinq ou six cents esclaves.

Miss Ophélia était sur le point de critiquer ce portrait; et elle quittait son ouvTage pour exprimer ses objections, lorsque Saint- Clare l’arrêta.

— Je sais d’avance tout ce que vous àllez me dire. Je ne prétends point qu’ils étaient absolument identiques. L’un se trouva jeté dans une position où tout contrariait ses tendances naturelles, pendant que tout favorisait les propensions de l’autre. Votre père devint donc un vieux démocrate opiniâtre, énergique et hautain ; et mon père un vieux despote énergique, impérieux et obstiné. Si tous deux avaient eu des possessions dans la Louisiane, ils auraient été aussi pareils que deux balles fondues dans le même moule.

— Quel homme peu respectueux vous ftites ! dit miss Ophélia.

— Je ne prétends point leur manquer de respect, quoique je ne brille point par la déférence. Mais continuons mon histoire. Lorsque mon père mourut, il nous laissa la faculté de nous partager ses biens comme il nous plairait. 11 n’y a pas sur la terre une âme plus noble, plus généreuse que celle d’.41fred, dans ses rapports avec ses égaux. Le partage eut lieu sans la moindre contestation, sans prononcer d'autres paredes que des discours fraternels. Nous eutre-

prîmes de culilvep ensemble la plantation. Alfied, qui possédait une activité, des talents pratiques doubles des miens, ne tarda pas üi devenir un colon enthousiaste et réussit merveilleusement.

Trois amées d’expérience me démontrèrent que j’étais incapable de le seconder. Avoir sous ma direction une troupe de sept cents esclaves, que je ne pouvais connaître personnellement, qui ne pouvaient m’intéresser comme individus, achetés, conduits, logés, nourris, employés comme des bestiaux, soumis à une régularité militaire ; chercher sans cesse le moyen d’entretenir leur force mécanique avec les moindres frais et en leur retranchant les joies les plus ordinaires de la vie; faire constamment usage du fouet, premier, dernier, seul argument ; soumettre ces créatures à des commandeurs indispensables, à des surveillants perfides, me semblait une occupation intolérable et dégoûtante ; et quand je songeais combien ma mère jugeait précieuse une seule àme humaine, cette tûche me remplissait d’effroi.

Voilà pourtant ce que certains bavards du nord appellent le bonheur des esclaves ! Leur inqualifiables niaiseries me font perdre patience, je l’avoue, quand ils essayent de justifier notre odieuse pratique; nous savons ce qui en est. Qu’on vienne me dire qu’uu homme souhaite travailler tous les jours de sa vie, depuis le malin jusqu’au soir, sous l’œil fixe de son maître, sans pouvoir agir une seule fois selon sa volonté, dans une complète indépendance ; qu’il désire rester incessamment courbé sur la même tâche fatigante, monotone, invariable, n’ayant pour toute récompense que deux pantalons, une paire de souliers par an, l’abri d’une case grossière et la quantité de nourriture indispensable à l’entretien de sa vigueur corporelle ! Ceux qui soutiennent qu’un individu peut être aussi heureux de celte manière que de toute autre, je voudrais les voir à l’épreuve. Je les achèterais, ceux-là, et je les ferais travailler sans le moindre remords.

— J’ai toujours cru, dit Ophélia, que chacun approuvait ici l’esclavage et le regardait comme une chose juste, suivant les maximes de l’Écriture.

— Quelle erreur I nous n’en sommes pas encore réduits là. Quoique de nature entièrement despotique, Alfred n’a point recours à ce genre d’arguments ; il n’invoque, dans son dédain et sa fierté, que le' droit du plus fort, ce principe vieux comme le

monde. Il dît, avec beaucoup de raison, je croîs, que les procédés des planteurs envers les noirs coirespondent exactement à la manière dont les nobles et les capitalistes anglais traitent les basses classes : c'est-à-dire les exploitent chairs et os, âmes et intelligence, pour leur utilité ou leur agrément. Il soutient les deux systèmes et .se montre au moins conséquent. Pas de h.aute civilisation possible, aflirme-l-il, sans l’esclavage manifeste ou déguisé des masses. 11 faut une classe inférieure chargée du travail matériel et ne vivant que de la vie animale ; la classe supérieure acquiert ainsi du loisir et de la richesse, développe scs sentiments et son intelligence, sert d'àine régulatrice à la multitude. Voilà comme il raisonne, parce qu’il est né aristocrate; moi, j’ai une autre opinion, parce que je suis né démocrate.

— Comment peut-on mettre en parallèle deux situations aussi dilTérentes que celle de l’esclave et celle du paysan européen? dit miss Ophélia. Le laboureur anglais n’est pas vendu, marchandé, séparé de sa famille, battu et fouetté.

— Il n’en est pas moins à la discrétion de celui qui l'emploie. Le propriétaire d’hommes peut laire mourir sous les coups son esclave rebelle; le capitaliste peut faire mourir de faim le travailleur. Pour la sécurité de la famille, je ne sais ce qu’il y a de plus affreux, ou de voir vendre ses enfants ou de les voir mourir d’inanition près de soi.

— Mais vous ne justifiez point l’esclavage, en prouvant qu’il n’est pas plus détestable qu’une chose affreuse et inique.

— Aussi n’était-ce pas mon intention. J’avouerai même que notre crime est une violation plus hardie, plus évidente des droits inhérents à l’espèce humaine. Acheter un homme comme un cheval, examiner ses dents, le jeu de ses membres, son allure et sa force, puis le payer ; avoir des spéculateurs, des nourrisseurs, des marchands et des brocanteurs de chair humaine, c’est exposer l’injustice sous une forme plus palpable aux yeux du monde civilisé, quoique le fond soit le même partout, c’est-à-dire que partout on fait servir une classe d’êtres humains à l’usage et au développement d’une autre classe, sans aucun égard pour eux-mémes.

— Je n’ai jamais considéré la chose à ce point de vue, dit miss Ophélia.

— J’ai fait un voyage en Angleterre et lu de nombreux docu-

ments sur l’état des basses classes dans ce pays ; et Alfred, je l’avoue, à raison de dire que ses esclaves sont moins malheureux qu’une partie considérable de la population anglaise. Mes paroles de tout à l’heure ne doivent pas en effet vous donner à penser qu’ Alfred soit un maître inhumain. C’est un despote qui serait sans pitié pour l’insubordination ; U fusillerait un noir rebelle avec aussi peu de remords que s’il tuait un daim. Mais, en général, il met une espèce d’orgueil à ce que ses esclaves soit bien nourris et ne manquent de rien.

Quand j’étais associé avec lui, je le priais de leur donner de l'instruction : il lit venir un chapelain pour leur enseigner le catéchisme, le dimanche, quoiqu’il fût persuadé dans son cœur, j’en suis certain, que cela praduirait sur eux autant d’effet que sur ses chicus et ses chevaux. Le fait est qu’un homme abruti depuis sa naissance par toutes sortes d’influences pernicieuses, travaillant tout le jour sans avoir un moment pour réfléchir, ne peut guère proûter pendant quelques heures qti’on lui réserve le dimanche. Les instituteurs du dimanche, soit chez nous, parmi les esclaves, soit en Angleterre, parmi les ouvriers, témoigneraient également de l’inutilité de leurs efforts. Il y a néanmoins des exceptions en Amérique, pree que les nègres sont plus capables de sentiments religieux qvie les blancs.

— Et comment avez ‘Vous fini par abandonner la profession de planteur? demanda miss Ophélia.

— Nous restâmes associés jusqu’au moment où Alfred acquit la certitude que ce genre d’exploitation ne convenait pas à ma nature. Quand il eut changé, réformé, amélioré toute chose, il trouvait absurde que je ne fusse pas encore satisfait. En réalité, c’éiait l’institution elle-même que je détestais, l’usage qu’on faisait de ces hommes et de ces femmes, l’ignorance, le vice, la brutalité dans lesquelles on les laissait croupir, juste pur en tirer de l’argent à mon bénéfice !

Et puis, je me mêlais de tous les détails. Étant moi-même le plus inactif des hommes, j’avais une sympathie naturelle pour les paresseux. Lorsque de pauvres diables mettaient des pierres au fond de leurs corbeilles, afin qu’elles parussent plus lourdes, lorsqu’ils remplissaient leurs sacs de terre et la recouvraient de coton, U me semblait que j’aurais fait pécisémenl la même chose , et je

ne voulais pas qu’on les fouettât. Jugez un peu de ce que devenait la discipline. Alfred et moi noos ne nous entendions pas plus que je ne m’étais entendu avec mon père. Il me disait que j’étais une femmelette sentimentale et ne comprendrais jamais la pratique de la vie ; il me conseilla de prendre les fonds, notre demeure patrimoniale de la Nouvelle-Orléans, d’écrire des vers et de le laisser diriger la plantation. Nous nous séparâmes donc et je vins ici.

— Mais pourquoi n’avez-vous pas affranchi vos esclaves ?

— Parce que je n’en eus point le courage. Je ne pouvais les garder comme des instruments de proGt ; dépenser mon argent avec eux ne me semblait pas une chose aussi condamnable. Quelques-uns étaient de vieux serviteurs de la maison auxquels j’étais très-attaché : les plus jeunes étaient les enfants de ceux-là. Tous se trouvaient contents de leur sort.

Saiut-Clare fit une pause et se promena pensivement de long en large.

— Il y eut dans ma vie une époque, reprit-il bientôt, où j’avais des desseins, où je comptais faire autre chose dans le monde que de me laisser flotter et emporter à la dérive. Je nourrissais le vague désir, la confuse espérance d’étre un émancipateur, de délivrer mon pays de cette tache et de cette souillure. Tous les jeunes gens ont, je crois, de ces transports fiévreux, mais ensuite...

— Pourquoi ne l’avez- vous pas fait? demanda miss Ophélia. Vous n’auriez pas dù mettre la main à la charrue, puis regarder en arrière.

— Oh ! les choses ne tournèrent point comme je l’espérais, et je me dégoûtai de la vie, à l’exemple de Salomon. Je crois que c’était chez tous deux une condition de la sagesse. Quoi qu’il eu soit, nu lieu de jouer le rôle d’un réformateur, je devins un morceau de bois floitant, et depuis lors je me suis laissé bercer par la vague. Alfred me gronde chaque fois que nous nous trouvons ensemble, et il est positif qu’il a sur moi un grand avantage. Sa vie est le résultat logique de ses opinions : la mienne est un méprisable non-sens.

— Pouvez-vous être satisfait, mon cher cousin, d’employer ainsi vos jours d’épreuve dans ce monde transitoire?

— Satisfait I j’abhorre ce genre d’existence, comme je vous l’ai déjà dit. Mais revenons à notre sujet Ne croyez pas que mes sentiments sur l’esclavage me soient particuliers. Je rencontre beau-

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coup d’hommes qui pensent exactement comme moi. L’Union gémit sous ce fléau ; si terrible qu’il soit pour l’esclave, il l’est plus encore pour le matire. Une foule d’être corrompus, dégradés, imprévoyants, ne peuvent vivre avec nous sans nous porter préjudice, tout en souffrant eux-mêmes. Les nobles, les capitalistes d’Angleterre se trouvent dans une position plus avantageuse, car ils ne sont pas mêlés, comme nous, à la classe qu’ils dépravent. Les noirs habitent nos maisons ; ils sont les compagnons de nos enfants, sur l’esprit desquels leur influence est plus précoce et plus vive que la nôtre ; car les enfants les aiment et les recherchent toujours. Si Éva, ma fille, n’était pas un ange, elle serait perdue. Autant vau drait laisser la petite vérole faire des ravages parmi eux , avec la persuasion que nos enfants ne l’attraperont pas , que de les laissor dans le vice et dans l’ignorance, avec la fausse idée que nos enfants ne s’en ressentiront point. Et cependant nos lois défendent d’éta blir aucun système général d'éducation pour les nègres, et elles font bien : que l’on instruise une seule génération , tout l’édifice sautera. Si nous ne leur donnions pas alors la liberté, ils sauraient bien la prendre.

— Et comment tout cela doit-il finir, k votre avis ? demanda miss Ophélia.

— Je l’ignore. Mais il est certain que les masses se comptent dans tout l’univers : un Dies irœ se prépare. La même agitation ébranle l’Europe, l’Angleterre et l’Amérique. Ma mère me disait toujours que nous étions près d’une époque millénaire, où le Christ régnerait enfin, ou tous les hommes seraient libres et heureux. Tout enfant, elle me faisait répéter cette prière ; Seigneur, que •votre r^e arrive. — Ces soupirs, ces plaintes, ces rumeurs que l’on entend dans le vieil ossuaire de la société, ces mouvements que l'on y remarque, annoncent sans doute le jour du Seigneur. Il viendra, mais quand viendra-t-il?

~ Augustin, je pense quelquefois que vous n’étes pas loin du royaume de Dieu , dit miss Ophélia en quittant son ouvrage et en regardant son cousin avec intérêt.

— Je vous remercie de votre bonne opinion ; seulement je m’élève et tombe tour à tour : je m’élève en théorie jusqu’aux portes du del, je tombe dans la poussière en fait de pratique. Mais ]a doche nous aimonce que le thé est prêt ; venez, belle cousine ;

TOUS ne direz plus que tous n’aTez jamais pu parler sérieusement > avec moi.

A table, Marie Ht allusion à la triste mort de Prue.

— Vous devez, dit-elle, nous regarder tous comme des barbares, ma chère cousine?

— Je pense que c’est là un traitement barbare, répliqua miss Ophélia ; mais je ne vous applique point la même épithète.

— Il y a des créatures dont on ne peut rien faire, reprit Marie. Elles sont si méchantes qu’elles n’ont pas le droit de vivre. Je ne me sens pas la moindre sympathie pour leurs douleurs. Si elles se conduisaient bien, on ne les traiterait pas mal.

— Mais, maman, dit Éva, la pauvre femme était malheureuse : c’était pour cela qu’elle buvait.

Quelle sornette I Voilà une belle excuse 1 Moi aussi, je suis souvent malheureuse. J'ai eu certes de plus rudes épreuves que les siennes. Non, non, leur infortune vient de leur perversité. Il y a des noirs qu’on ne peut dompter, môme à l'aide des moyens les plus rigoureux. Je me rappelle que mon père possédait un esclave tellement ennemi du travail, qu’il se sauvait toujours pour s’en affranchir, et rôdait dans les savanes, volant, faisant toutes sortes de mauvaises actions. On l’attrapait, on le fouettait, et il s’évadait derechef : on ne put jamais le corriger. La dernière fois il se traina hors de chez nous, car il ne pouvait plus se porter, et il mourut dans les savanes. Il n’avait aucun motif pour agir ainsi, car mon père a toujours bien traité ses esclaves.

— J’ai cependant soumis un homme, dit Saint-Clare, qui avait lassé tous les maîtres et tous les intendants.

— Vous t s’écria Marie ; je voudrais bien savoir quand vous avez fait cette prouesse.

— C’était un noir robuste et colossal, né en Afrique. Il paraissait avoir au plus haut degré l’amour de l’indépendance. C’était un vrai lion des solitudes africaines. On le nommait Scipion. Personne n'en pouvait rien faire : on l’avait vendu sur tous les marchés, jusqu’au moment où Alfred l’acheta, pensant pouvoir en tirer parti.

Un jour, il assomma un commandeur et s’enfuit dans les savanes. C’était pendant une visite que je rendais à Alfred, car notre association était déjà dissoute. Mon frère était exaspéré, mais je lui dis que cela venait de sa faute, et je pariai que j’apprivoiserais le

nègre. Il fut convenu que si on le rattrapait, on me le livrerait, pour que je tentasse l’expcrience. On réunit donc cinq ou six personnes, avec des fusils et des chiens, et on commença la poursuite. Les individus qui en ont l'habitude, mettent autant d’ardeur è chasser un homme qu’à chasser un daim . moi-même, j’avoue que je m’échauffais un peu, quoique je fusse seulement là comme un médiateur, prêt à jouer mon rôle si le noir était repris.

Les chiens aboyent et hurlent, nous partons au galop et finissons par débusquer le fugitif. Il bondissait comme un chevreuil, et nous distança pendant quelque temps ; mais enfin, il fut capturé dans un impénétrable massif de cannes à sucre : il se retourna comme un cerf forcé par la meute et lutta vaillamment contre les diiens. Il les lançait à droite et à gauche, et en avait tué trois seulement avec ses poings, lorsqu’un coup de fusil le terrassa ; blessé, couvert de sang, il tomba presque à mes pieck. Le pauvre diable me regarda avec des yeux pleins de courage et de désespoir. J’éloignai les chiens et les chasseurs, qui accouraient, et je réclamai mon prisonnier. J’eus bien de la peine à empêcher qu’on ne le tuât- dans l’ivresse du succès. Je ne changeai point de résolution et Alfred me le vendit. Je l’emmenai donc, et au bout d’une quinzaine je l’avais rendu aussi soumis, aussi doux qu’on pouvait le désirer.

— Quel moyen avez-vous donc employé? demanda Marie.

— Un moyen bien simple. Je le fis porter dans ma chambre, mettre dans un bon lit ; je pansai sa blessure et le soignai moimême jusqu’à ce qu’il fût guéri. Quelque temps après, je lis dresser son acte d’affranchissement et je lui dis qu’il pouvait aller où il voudrait.

— Et vous a-t-il quitté? demanda miss Ophélia.

Non, il fut assez fou pour déchirer l’acte, et refusa absolument de partir. Je n’eus jamais un serviteur plus dévoué, plus honnête : il était fidèle comme l’acier. Il embrassa le christianisme par la suite, et devint aussi doux qu’un enfant. Il administrait ma propriété du Lac et s’en acquittait parfaitement. Je le perdis pendant le choléra. Et de fait, il sacrifia sa vie pour moi. J’étais malade, presque mourant; tout le monde me délaissait par crainte de l’épidémie : Scipion me soigna sans relâche, sans fermer j’œil ni le jour ni la nuit, et il me sauva. Mais le pauvre garçon

fm liii-nicme alleinl peu de temps après, et tous les remèdes échouèrent. Aucune mort ne m’a autant affligé.

Éva s’était insensiblement rapprochée de son père, pendant qu’il racontait cette histoire; ses lèvres outr’ouverles, ses grands yeux attentifs exprimaient son profond intérêt.

Quand il eul fini, elle jeta subitement ses bras autour de son cou, fondit en larmes et se mit à sangloter convulsivement. La violence de ces émotions faisait trembler son corps débile.

— Éva ! ma fille I qu’avez-vous? demanda Saint-Clare. Cette en* fant, ajouta-t-il, ne devrait jamais entendre de semblables récits, elle est trop nerveuse.

— Non, papa, je ne suis point nerveuse, répondit Éva, se dominant tout à coup avec une force de résolution extraordinaire dans une si jeune enfant ; je ne suis pas nerveuse, mais ces choses me brisent le cœur.

— Que voulez-vous dire, Éva?

— Je ne puis m’expliquer : une foule d’idées me viennent. Peut-être un jour saurai-je les exprimer.

— - Eh bien 1 pensez, mon enfant, mais ne pleurez point, et ne chagrinez pas voire père. Voyez quelle belle pêche j'ai cueillie pour vous.

Éva prit la pêche et sourit, quoiqu’on pût remarquer encore un tremblement nerveux dans les coins de sa bouche.

— Venez voir le poisson rouge, dit Saint-Clare en la prenant par la main et en la conduisant dans le verandah. Quelques moments après, des rires joyeux pénétraient h travers les rideaux de soie. Éva et Saint-Clare se lançaient mutuellement des roses, et se poursuivaient l'un l'autre dans les allées du jardin.

Il est à craindre que nous ne finissions par oublier notre ami Tom, pendant que nous nous occupons de plus grands personnages et racontons leurs aventures : mais si nos lecteurs veulent nous suivre au-dessus des écuries, ils apprendront peut-être oit en sont scs affaires. Il est là dans une chambre décente, avec un lit, une chaise et un petit pupitre grossier, où il place sa Bible et son recueil d’hymnes : assis près de ce pupitre, ayant sou ar-

doise devant lui, Tom s’occupe d‘an travail qui paraît lui donner lien de la peine et le mettre dans une grande perplexité.

Le souvenir de sa cabane et de sa famille lui causait de tels regrels, qu’il avait fini par demander à Éva une feuille de papier' à lettre : passant en revue le peu qu’il avait appris de master George, il avait conçu le hardi projet d’écrire une lettre, et il en traçait le premier brouillon sur son ardoise. Il était dans un embarras extraordinaire, car il avait oublié complètement les formes de quelques lettres et il ne se rappelait pas bien l’usage des autres. Pendant qu'il s’évertuait de la sorte et soupirait au milieu de sa détresse, Évangeline vint se percher comme un oiseau, sur le dos de sa chaise.

— O oncle Tom I quel barbouillage faites-vous lâ?s'écria-t-elle.

— J’essaye d’écrire à ma pauvre vieille femme et à mes petitsenfunts, miss Éva, dit Tom en passant le revers de sa main sur ses yeux, mais j’ai bien peur de ne pouvoir réussir.

— Je voudrais être capable de vous aider, Tom. J’ai un peu appris à écrire ; l’an dernier je savais faire toutes les lettres, mais je crains de les avoir oubliées.

' Éva mit sa petite tête blonde près de la léle noire du vieux serviienr, et tous les deux aussi graves, aussi ignorants l’un que l’antre, entamèrent une discussion pénible et sérieuse ; après une foule de débats et de commentaires sur chaque mot, la composi lion finit, à leur grande joie, par ressembler beaucoup à de l’écritare.

— - Oui, oncle Tom, cela prend une belle apparence, dit miss Éva, qui considérait leur griffonnage avec un air d’enchantement. ‘Comme votre femme sera heureuse, ainsi que vos petits enfants I Oh ! c’est une honte qu’on vous ait éloigné d’eux. Je demanderai à mon père qu’il vous permette de retourner dans votre cabane, pendant quelque temps.

— Maîtresse m’a dit qu’elle enverrait de l’argent paur me racheter, aussitôt qu’elle le" pourrait, dit Tom ; j’espère qu’elle le fera. Mon jeune maître George m’a promis qu’il viendrait me chercher, et il m’a donné ce dollar comme un témoignage de ses intentions.

Et le nègre tira le précieux dollar, qui était caché sous ses vê tements.

— Il viendra certaloement alors, dit Éva; oh! que je suis contente!

— Et je voulais leur écrire une lettre pour leur apprendre où je suis, pour dire à Cliloé que je me porte bien, car elle était très-inquiète, la pauvre femme !

— Tom I dit la voix de Saint-CIare, qui parut sur le seuil eo ce moment.

Les deux griflbnneurs tressaillirent.

— Qu’est-ce que cela? reprit Saint-CIare en s’approchant et en examinant l’ardoise.

— C’est la lettre de Tom, dit Éva ; je l’aidais à écrire : n’avonsnous pas bien réussi?

— Je ne veux vous décourager ni l’un ni l’autre, mais vous auriez mieux fait, Tom, de me prier d’écrire pour vous. Je vous rendrai ce petit service, quand jeserai revenu de ma promenade.

— Il est très-important qu’il écrive, dit l’enfant, parce que sa maîtresse enverra de quoi le racheter : elle le lui a promis.

Saint-CIare pensa en lui-même que c’était là une de ces espérances que les maîtres miséricordieux donnent à leurs esclaves, alin d’adoucir l’horreur qu'ils éprouvent à être vendus, mais sans avoir rinlention de tenir leur parole. Il n’exprima pas tout haut cette opinion et se contenta de dire à Tom qu’il sellât les chevaux pour la promenade.

La lettre de Tom fut écrite le soir même, dans le style qu'eugcaient les circonstances, et mise à la poste.

Miss Ophélia poursuivit le cours de ses travaux domestiques. Tout le monde dans la maison, depuis DInah jusqu’au moindre gamin, s’accordait pour dire qu’elle était curieuse, mot qui correspond à notre terme d'original et par lequel les esclaves du sud fout entendre que leurs supérieurs ne leur conviennent pas entièrement.

L’élite des serviteurs, c’est-à-dire Adolphe, Jeanne etRosa, déclaraient que ce n’était pas une dame; que les dames ne travaillaient pas comme elle, qu’elle ne possédait point les belles manières; ils s’étonnaient qu’elle fût parente des Saint-CIare. Marie elle-même trouvait fastidieux de voir Ophélia toujours occupée. Et de fait, l’activité perpétuelle de la jeune personne légitimait celle plüinie. Elle cousàit et piquait depuis le matin jusqu'au

joir, avec l’ardeur d’une ouvrière que presse le besoin. Aussit'lt que le jour baissait, elle pliait son linge, prenait son tricot et s’évertuait de plus belle. C’était une fatigue que de la regarder.

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