CHAPITRE XXL
Nos lecteurs ne seront peut-être point fâchés de retourner un moment en arrière, pour jeter un regard dans la cabane de l’onde Tom et savoir ce que les siens ont appris de son sort actuel.
Par un beau jour, vers la fin de l’après-midi, les portes et les fenêtres du grand salon de M. Shelby étaient ouvertes et semblaient inviter les brises vagabondes à entrer sans cérémonie. Celte pièce occupait toute la longueur de l’édifice et donnait, à chaque extrémité, sur un balcon. Renversé dans un fauteuil, les pieds appuyés sur un autre, le maître de la maison, qui venait de quitter la table, fumait nonchalamment un cigare; madame Shelby trJ
Taillait, près de la porte, à un fin ouvrage de couture, et paraissait chercher l’occasion de lui apprendre une nouvelle dont elle était préoccupée.
— Savez-vous, dit-elle enfin, que la tante Chloé a reçu une lettre de Tom ?
— En vérité? Il a trouvé un ami là-bas, à ce qu’il semble. Et comment va le pauvre garçon ?
— > Il a été acheté par une bonne famille, je crois : on le traite Inen et on ne lui donne pas grand’chose à faire.
— J'en suis charmé, on ne peut plus charmé, dit cordialement M. Shelby. Tom ne doit plus craindre les États du sud ; il doit à peine désirer de revenir ici.
— Au contraire ; il le souhaite ardemment et s’inquiète fort de savoir quand nous aurons la somme nécessaire pour le racheter.
— C’est ce que j’ignore tout à fait, dit M. Shelby; une fois qu’on est dans la gêne, il semble qu’on ne puisse plus en sortir. C’est comme là-bas, au milieu des savanes, où l’on tombe d’un bourbier dans un autre. On emprunte à Pierre pour payer Paul, puis à Jacques pour payer Pierre; les échéances arrivent sans qu’on ait eu le temps de se retourner et de fumer un cigare. Les lettres, les visites importunes se sucèdent; tout n’est plus que trouble et confusion.
— Il me semble, mon cher ami, qu’il y a moyen de remédier à cela. Si vous vendiez tous vos chevaux et une de vos fermes, no seriez-vous pas en état de solder vos créanciers?
— Quelle propo-sition ridicule, Émilie! Vous êtes la plus belle femme de la province ; mais vous ne sentez même pas que vous ne comprenez rien aux affaires. Vous ressemblez, sous ce rapport, à toutes les personnes de votre sexe.
— Mais du moins, dit madame Shelby, ne pourriez-vous mettre en ordre les vôtres, dresser un compte de tout ce que vous devez, de tout ce qu’on vous doit, et me permettre de voir si je puis vous aider à économiser ?
— Pour l'amour du ciel 1 ne me persécutez pas, Émilie 1 Je ne saurais vous dire exactement où j’en suis. Je connais à peu près, d’une manière générale, quelle est ma position ; mais il me serait impossible de l’apprécier au juste, de vous en offrir le résumé,
comme votre cuisinière vous offre un pâté sur une assiette. Vous n’y entendez rien, je vous l’ai déjà dit.
Et ne trouvant point d'arguments pour soutenir son opinion, M. Shelby éleva la voix, ressource vlclorieuse et très-convenable assurément, que les maris emploient d'ordinaire lorsqu'ils s’entretiennent de leurs intérêts avec leurs femmes.
Madame Shelby garda le silence, mais laissa échapper un soupir. Malgré son sexe, elle avait un esprit net, vigoureux, pratique, et une volonté plus forte que celle de son mari ; de sorte qu’il n'aurait pas été absurde de lui conBer la direction d’une entreprise, comme M. Slielby le supposait. Elle avait à cœur de réaliser la promesse faite par elle à Tom et à Chloé ; et elle gémissait de voir que les obstacles se multipliaient autour d’elle.
— Ne croyez-vous pas, dit-elle, que nous pourrions nous procurer de quelque façon 1 argent nécessaire pour racheter le pauvre Tom ? Chloé désire tant le revoir !
— J’en suis bien fâché ; mais je crois avoir fait une promesse irréfléchie. Je ne sais point si je serai jamais en état de la réaliser. Le meilleur parti pour Chloé sera de prendre son mal en patience. Dans un an ou deux, Tom aura une autre femme, et elle ferait bien de choisir un autre mari.
— Mais j’ai accoutumé nos gens à regarder leurs mariages comme aussi sacrés que les nôtres ; je ne pourrais donner un semblable conseil à Chloé.
— C’est fâcheux ; vous leur avez enseigné une morale au-dessus de leur condition présente et de leur destinée possible. J’ai toujours eu celte opinion.
— Mais c’est la morale de la Bible, monsieur Shelby.
— Mon Dieu 1 je ne prétends pas me mêler de vos principes religieux ; mais ils ne conviennent nullement à des individus de cette classe.
— Cela est vrai, répliqua madame Shelby ; c’est pourquoi j’ai toujours délesté l’esclavage du fond de mon âme. Mais je ne puis violer la promesse que j’ai faite à ces malheureuses créatures. S’il n’y a pas d’autre moyen, je donnerai des leçons de musique, afin de tenir ma parole; je gagnerai ainsi l’argent nécessaire.
— Vous ne voudriez pas vous avilir de la sorte, Emilie'; je n’y
consentirais jamais, ^
— M’avilir I Cela serait-il aussi dégradant pour moi que de manquer à mes promesses? Assurément non.
— Vous êtes une femme héroïque et sentimentale, dit M. Shelby ; mais j’espère que vous réfléchirez avant d’agir ainsi en Don Quichotte.
La tante Chloé, qui parut au bout du verandah, interrompit la conversation.
— Si vous aviez un moment, mistress, dit-elle,
— Que désirez-vous, Cliloé? répondit madame Shelby en s 3 levant et en allant à sa rencontre,
— Madame vouilrait-elle examiner cette volaille?
Et Cliloé lui montrait plusieurs poulets et canards qu’on venait d'apporter; elle les considérait elle-même avec une grande attention,
— Faudra-t-il en faire un pâté, madame? Voilà ce qui me préoccupe.
— Oh ! cela ne m’importe guère ; servez-nous-les comme vous voudrez.
Chloé les prit d’un air distrait ; évidemment, elle ne songeait point aux volatiles. Enfin, avec ce rire bref, qui accompagne souvent chez les nègres une proposition hasardeuse, elle finit par dire:
— Excusez-moi, maîtresse; pourquoi maître et vous cherchezvous toujours de l’argent avec tant de peine, quand vous avez les moyens de vous en procurer ? Vous devriez faire usage de ces ressources.
Et Chloé se mit à rire de nouveau.
— Je ne vofls comprends pas, dit madame Shelby, qui connaissait le caractère de la négresse, et devinait que pas un mot de son entretien avec son mari n’avait été perdu pour elle.
— Excusez-moi, maîtresse, .ajouta Chloé riant encore ; les autres maîtres louent leurs nègres au dehors et font ainsi de l’argent ; ils ne gardent pas chez eux une semblable troupe de gens affames,
— Mais qui devrions nous louer, à voire avis?
' — Excu-ez-nioi, je ne vous propose rien : seulement, Sam m’a
dit qu’un pâtissier de Louisville avait besoin d’une personne adroite et avait offert de la payer quaire dollars par semaine. j — Eh bien! Chloé?
— Excusez-moi, maîtresse, je pense qu’il est temps de faire faire