‹ La cabane de l'oncle TomChapitre 40 sur 52 · YOU · texte numérisé non relu

YOU

,Je vous remercie, madame, dit Tom, lorsqu’il eut fini dp

^°*.Z'Ne m’appelez pas madame; je sujs une misérable esclave cotnme vous-même, et plus avilie que vous ne pourrez jamais lelrq, répondit-elle avec amertume. — Maintenant, ajouta-t-eile en se diri-eant vers la porte, et en tirant dans la salle une petite paillasse sur laquelle elle etendit des draps humectés d’eau fraiclie, essayez

de vous coucher là-dessus. , , , , .

Tom dont tout le corps était raidi par les blessures et les cicatrices eut beaucoup de peine à faire ce mouvement; mais lorsqu’il en fgl venu à bout , il se .sentit grandement soulagé par jg

conUct du linge frais.

' Cette femme, habituée depms longtemps a soigner les martyrs de la brutalité, connaissait bien des remèdes. Elle en appliqua un certain nombre sur les blessure^ de Tpm jusqq’à ce que sgs

douleurs fussent un peu calmées.

— Maintenant, dit-elle, lorsqu’elle eut uns sous sa telc un ballot de coton, en guise d’oreiller, voilà tout ce que je peux faire

**°ToiT^a^ remercia ; la femme s’assit sur le plancher, releva sçç nous, et les entourant de ses bras, sç mil à regarder fixement devant elle, avec upe expression d’ironie navrante, de tri>tesse profoude. Son bonnet ge déiacha, et de longues mèches de chevet» noirs eutourèrent son étrange et mélancpüque visage.

Vous n’aboutirez à rien, mon pauvre garçon, dit-elle enfin,

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vous n’aboutirez 4 rien dans votre entreprise. Vous avez été un brave homme, le droit était de votre oété; mais vous luttez en vain, Tom, vos efforts seront inutiles. Vous êtes entre les mains du diable ; il est le plus fort et vous fera abandonner la partie.

Abandonner la partie ! C’est ce que la faiblesse humaine et l’agonie avaient déjà conseillé à Tom. Ce noir tressaillit; car cette femme à la paroie sardonique, aux yeux hagards, à la voix lugubre, lui . semblait l’image de la tentation contre laquelle il se débattait.

— O mon Dieu ! mon Dieu I s’écria-t-il , comment pourrais-je céder?

— , quoi vous sert d’en appeler à Dieu ? Il ne nous entend jamais, reprit cette femme avec énergie, il n’y a point de Dieu, je suis lentée de le croire ; ou, s’il y en a un, il s’est sûrement déclaré contre nous. Tout nous persécute , le ciel comme la terre. Tout ce qui nous entoure, semble nous pousser vers l’abtme ; pourquoi n'y tomberions-nous pas?

Tom ferma les yeux et frémit à ces sombres paroles d’une bouche athée.

— Vous le voyez, ajouU-t-elle, vous n’entendez rien à tout cela, et moi, j’y connais quelque chose. J’ai habité ce lieu pendant cinq années, et pendant cinq années, j’ai été, corps et âme, sous le pied de fer de cet homme. Oh ! je le hais autant que le démon I Vous êtes ici sur une plantation isolée, à dix milles de toutes les autres, dans les savanes ; pas un blanc pour servir de témoin si vous étiez brûlé vif, écharpé, jeté aux chiens, pendu ou fouetté jusqu’à la mort ! Il n’existe pas de loi ici , faite par Dieu ou par les hommes, qui puisse améliorer le sort d'aucun d’entre nous. Et cet homme, il n’y a rien au monde qu’il ne soit capable de faire. Les cheveux se dresseraient sur la tête, les dents claqueraient, si je racontais seulement les choses que j’ai entendues et que j’ai vues pendant ces cinq années. Cela ne sert à rien de résister. Ai-je demandé, moi, à vivre près de lui! N’étais-je pas une femme élevée avec délicatesse? Et lui, bon Dieul d’où vient-il? qui est-il? Et cependant, j’ai vécu avec lui pendant cinq ans; et pendant cinq ans, j’ai maudit chaque heure de mon existence, la nuit comme le jour. Maintenant, il m’a remplacée par une esclave plus jeune, par une jeune fille d’environ quinze ans. Celle-ci assure qu’elle a été élevée très-pieusement ; sa bonne inaitmse lui a ap-

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pris à lire la Bible, et elle a apporté une Bible ici, sans doute pour l’emporter en enfer avec elle I

Et la femme se mit à rire d'un rire sauvage et douloureux, qui résonnait d’une façon étrange et fantastique dans cette vieille maison ruinée.

Tom joignit les mains ; tout lui semblait rempli de ténèbres et d’horreur.

— 0 Jésus ! Seigneur Jésus ! avez-vous donc tout à fait oublié vos pauvres créatures? s’écria- t-il enhn. Venez à mon aide, Seigneur ; car je péris I

La femme continua d’un ton grave :

— Eh ! qui sont ces misérables chiens avec lesquels vous travaillez, jK)ur que vous souffriez à cause d’eux? Ne se retourneroiitils pas tous contre vous à la première occasion ? Ils sont tous aussi bas et aussi cruels, les uns envers les autres, qu’il est possible de l’être. Il ne vous sert à rien d’avoir peur de les heurter.

— Pauvres créatures ! dit Tom. El qui les a rendues cruelles? Si j'en faisais autant qu’elles, je deviendrais de même. Non, non, madame, j’ai tout perdu, femme, enfants, famille, et, de plus, mon cher niailre, qui m’aurait rendu ma liberté s’il eût seulement vécu une semaine encore ; j’ai tout perdu en ce monde , et assurément pour toujours. Faut-il donc que je perde aussi le ciel? Non, je ne puis me décider à devenir méchant, pour comble de malheur.

— Mais Dieu ne saurait cous demander compte du mal que nous faisons ; il ne peut nous l’imputer, puisque nous y sommes contraints -, il en rendra respousahle ceux qui nous y forcent.

— Oui, répondit Tom ; mais cela ne nous empêcherait pas de devenir méchants. Si j’arrivais à avoir le cœur aussi dur que ce Sambo, il m’importerait peu de savoir comment cela me serait venu. C’est surtout de devenir ainsi que j’ai peur.

La femme jeta sur Tom un regard qui le lit frémir ; et, comme si une idée subite se fût emparée d’elle, elle poussa un profond gémissement :

— O mon Dieul s’écria-l-il, ce qu’il dit n’est que trop vrai! oh ! oh !

El elle tomba sur le parquet, avec des cris et des plaintes, comme quelqu’un de brisé qui succombe sous le poids d’une grande angoisse.

Après quelques motnents de silence, où l'on n'entendait que le bruit de leur respiratioh, Tom dit d'ùne voik fkible: —• Oh! madame, je vous en prie !...

La Cemme se leva tout à coup, et ses traits reprirent leur expression habituelle de gravité, de mélancolie.

— Je vous en prie, madame, je les ai vus jeter ma veste dans ce coin, et dans la poche de ma veste est ma Bible ; si madame voulait être assez bonne pour me la donner.

Cassy alla la chercher et la lui remit; Tom l'ouvrit à un passage fortement marqué et presque usé, qui retraçait les dernières souffrances du Rédempteur.

— Si maiJame voulait être assez bonne pour me lire ce passage ; cela vaudrait mieux pour moi que de l’eau.

Cassy prit le livre d’un air sarcastique et fier, et parcourut des yeux le passage; alors, elle lut tout haut, d’une voix douce et avec Une intonation remarquablement belle, ce touchant récit de douleur et de gloire.

Pendant La lecture , sa voix s’altérait souvent et quelquefois lui faisait entièrement défaut. Alors elle s’arrêtait, prenait un air froid et rigide, jusqu’à ce qu’elle eût surmonté cette émotion intérieure.

Lorsqu’elle en vint à ces touchantes paroles . — Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font! — elle jeta le livre loin d’elle , et couvratit son visage de son épaisse chevelure , elle sanglota convulsivement.

Tom pleurait aussi, et de temps en temps poussait une exclamation étouffée :

— Si nous pouvions seulement l’imiter, dit Tom ; tout cela lui semblait si naturel et nous demande tant d’efforts ! — 0 mon ÜieU I venez à notre aide. Doux Jésus, secourez-nous !

— Madame, reprit Tom , après une pause, il m’est aisé de reconnaître que vous ni’êics supérieure en tous points. Il y a cependant une chose que madame pourrait apprendre du pauvTe Tom ! Vous dites que Dieu a pris parti contre nous , parce qu’il nous laisse injurier et frapper , tous tant que nous sommes. Mais vous voyez ce qui est arrivé à son propre Fils, le glorieux Seigneur 1 N’a-t-il pas toujours vécu pauvre, et aucun de nous a-t-il été huiblllé autant que luiî Non, Dieu ne nous a pas oubliés, j’en suis eèrtain ; si nous souffrons pour lui, nous régnerons avéc lui, dit la

sainte Écriture. Mais si nous le renions, il nous reniera aussi. Combien le Fils de l’hi'innie n'a-i-il pas soulTert, ainsi que tous Ceux qui lui ont a[)parienu ! Le saint Livre nous dit comment ils furènt frappés et séparés' les uns des auties, comment ils errèrent vêtus de peaux de moutons ou de chèvres, comhien ils furent paUvréS, aflli l^és et tourmentes. La souirrance n’est pas une raison pour noüà faire croire que Dieu soit irrité contre mous ; bien au contraire, si nous nous attachons plus fortement à lui, et si nous ne nous abandonnons pas au péché.

— Pourquoi alors nous mel-il dans une telle position, quë nous ùe puissions éviter de commettre des péchés?

— Je pense que nous le pouvons, dit 'foin.

— Vous verrez , reprit Cassy. Qu’allez-vous faire? Demain , ils Vous loriureront encore; je les connais, je les ai vus à l’œuvré. Je ne Saurais supporter la pensée des excès qu’ils peuvent commettre. Ils feront tant, que vous lâcherez prise à la lin.

' — Seigneur Jésus! s’écria Tom, vous prendrez soin de mon âme : oh ! oui, Seigneur, vous m’aiderez. Ne permettez pas que je fléchisse.

Mon Dieu ! interrompit Cassy, j’en ai beaucoup entendu de Cés plaintes et de ces prières, et cela ne les a pas empêchés d’être brisés, mis sons le joUg. Voyez Emnieline, elle essaye de résister, comme vous le faites; qu’y gagnerez-vous l'un et l’autre? 11 faut que vous cédiez, ou vous serez mis en pièces.

— Eh bien ! je mourrai, dit Tom ; qu’ils prolongent mon agonie autant qu’ils voudront, ils ne peuvent m'empêcher de mourir, et quand je serai mort, que pourront-ils me faire ? Je suis maintenant tranquille, j’ai la certitude que Dieu m’aidera et conduira toute chose à bien.

La femme ne répondit pas, elle resta immobile, les yeux fixés sur le plancher.

— Il se peut qu’il en soit ^nsi ! reprit-elle ; mais ceux qui ont cédé n’ont plus d espoir. Nous vivons dans le bourbier et nous devenons dégoûtants, jusqu’à ce qu'enfin nous nous fassions horreur & nous-mêmes. Pas d’espoir! pas d’espoir! Et celle jeune fille , qui a précisément l’âge que j’avais ! Vous me voyez maintenant, dit-elle en parlant à Tom avec volubilité, vous voyez ce que je suis; eb bién I j’ai été élevée au milieu du luxe. Mes plus anciens souve-

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nirs me rappellenl que je jouais, enfant, dans des snlous splendides ; j’étais vêtue comme une poupée, et les gens de la maison, aussi bien que les visiteurs, me comblaient d’éloges. Les fenêtres s'ouvraient sur un grand jardin, dans lequel je m’amusais à nie cacher sous les orangers, avec mes frères et mes sœurs. J’allai ensuite au couvent ; là, j’appris la musique, le français, la broderie, et je ne sais quoi encore, et, quand j’eus quatorze ans, j’assistai aux funérailles de mon père. Il mourut subitement, et, lorsqu’on examina les affaires, on .s’aperçut que ses propriétés suffisaient à peine pour payer ses dettes, et ses créanciers, en faisant l’inventaire de ses biens, me comprirent dans le nombre. — Ma mère était esclave, et mon père avait toujours eu l’intention de m’affranchir ; mais il ne l'avait pus fait. En conséquence, je fus mise dans la liste des marchandises à vendre. Je u’avais jamais ignoré qui j’étais; mais je ne m’en inquiétais pas beaucoup. Qui pouvait croire qu’un homme si fort, si plein de .santé, était près de mourir? Mon père fut une des premières victimes que le choléra fit à la Nouvelle-Orléans. Le lendemain des funérailles, sa femme Iéj.'itime prit ses enfants et alla avec eux à la plantation de son |ière. — Je trouvais qu’on agissait envers moi d’une étrange façon ; mais je ne m’en rendais pas bien compte. Ils avaient laissé, en quittant la maison, un jeune avocat pour arranger les affaires; il venait tous les jours, parcourait l'habitation, et me parlait très- poliment. Il amena un jour avec lui un jeune homme, qui me sembla la plus belle créature que j’eusse jamais vue. Je n’oublierai jamais cette soirée. Je me promenai avec lui dans le jardin. J’étais seule, abandonnée et accablée de douleur. Il fut si bon, .si bienveillant pour moi ! Il me dit qu'il m’avait vue avant que j’entrasse au couvent, qu’il m’aimait depuis longtemps, et ne souhaitait désirait qu’une chose, devenir mon ami, mon protecteur. Enfin, quoiqu’il me célât qu’il avait payé deux mille dollars pour m’obtenir et que j’étais sa propriété, je la devins volontairement, car je l’aimais. Oui, je l’aimais, dit-elle en s’interrompant.— Ob' combien j’ai aimé cet homme! combien je l’aime encore ! je l’aimerai toujours, tant que je vivrai I II était si beau, si fier, si noble ! Il me mit dans une maison magnifique et me donna des domestiques, des chevaux, des voitures, des meubles, des habillements somptueux. Tout ce qui peut s’acheter avec de l’argent, U me le donna. Mais je n’attachais aucun prix à ces choses.

Lui seul m’occupait. Je i’ainiats plus que Dieu, plus que mm âme; et quand même je l’aurais voulu, je n’aurais jamais eu le pouvoir de faire autre chose que ce qu’il désirait de moi.

Je ne souhaitais qu’une chose, devenir sa femme; je pensais que si ses protestations d’amour étaient sincères, que si j’étais à ses yeux ce qu’il semblait me croire, il aurait la volonté de m’épouser et de me rendre libre ; mais il me persuada que cela ne se pouvait, et il m’assura qu’il suflisait i|ue nous fussions fidèles l’uu à l’autre pour être mariés devant Dieu. S’il disait vrai , n’ai-je pas, été réellement sa femme? ne lui ai-je pas été fidèle? n’ai-je pas durant sept années, étudié chacun de ses regards, chacun de ses mouvements, n’ai-je pas vécu et respiré pour lui seul? Il eut la fièvre jaune, et, pendant vingt jours et vingt nuits, je veillai à son chevet. Moi seule je lui ai donné tous les soins nécessaires, j’ai accompli ses moindres désirs. Alors il m’appelait son bon ange et ne cessait de ré[»éter que je lui avais sauvé la vie. — Nous eûmes deux beaux enfants ; le premier, qui était un garçon, fut appelé, comme lui, Henri ; c’était la parfaite image de son père : il avait des yeux superbes, un beau front environné de magnifiques cheveux bouclés. Il avait tout le caractère et annonçait déjà l’intelligence de son père. La petite Élise, disait celui-ci, me ressemblait; il ajoutait que j’étais la plus belle femme de la Louisiane, et il était fier de moi et de mes enfants ! il voulait que je les habillasse moi-méme ; il nous conduisait k la promenade dans une voiture ouverte, et il se plaisait à entendre les remarques que l’on faisait sur nous. Il aimait k me répéter tous les éloges dont nous étions l’objet, moi et mes enfants. Oh ! c’étaient de beaux jours ! Je pense que j’élais aussi heureuse-alors qu’il est donné k une créature humaine de l’étre. Mais ensuite vinrent les mauvais jours. Il avait un cousin, venu de la Nouvelle-Orléans, qui était son ami iutiii e, et dont il avait une haute opinion. La première fois que je le vis, je ne sais pourquoi il me fit peur. J’avais comme un pressentiment qu’il serait la cause de notre malheur. Il emmenait Henri avec lui, et souvent ce dernier ne rentrait pas avant deux ou trois heures du matin. Je n’osais dire un seul mot ; car Henri était d’un caractère irritable, et je craignais de lui déplaire. 11 fut entraîné dans une maison de jeu, et malheureusemeut c’était une de ces natures qui, une fois qu’elles ont mis le pied dans ces endroits,

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n’en sortent pas facilement. Son cousin lui fit faire aussi la connaissance d’une autre femme ; je ne tardai pas à m’apercevoir que je ' n’étais plus seule à occuper son cœur. Il ne me le dit jamais sans doute ; mais il était facile de le voir, et j’en devenais plus certaine de jour en jour. Je sentis mon cœur se briser sans que j’eusse le courage de lui adresser une parole de reproche. Enfin, son exécrable cousin lui proposa de m'acheter, moi et mes enfants, afin de payer les dettes qu’il avait contractées au jeu. Il parait que ces dettes étaient un obstacle au mariage qu’il désirait lui voir faire ; et nous fûmes vendus! I !

Henri me dit un jour que des affaires l’appelaient à la campagne, qu’il y resterait deux ou trois semaines. H me parla avec plus de tendresse qu’à l’ordinaire et m’assura qu'il reviendrait. Je n’y fus pas trompée, je savais que le temps était venu. Je ne pus prononcer un mot, ni répandre une larme. Je restai comme pétrifiée. 11 m’embrassa, ainsique nos enfants, à plusieurs reprises et partit. Je le regardai monter à cheval et le suivis des yeux jusqu’à ce que je l’eusse perdu de vue, puis je tombai évanouie.

Ce fut alors qu’il vint, le misérable! Il vint pour prendre possession de moi ; il me dit qu’il m’avait achetée, moi et mes enfants, et il me montra les litres. — Je le maudis devant Dieu et je lui dis que j’étais décidée à mourir plutôt que de me donner à lui.

— Comme vous voudrez, dit-il ; mais, si vous n’èles pas raisonnable j je vendrai vos enfants et m’arrangerai de manière à ce que vous ne puissiez jamais les revoir. Il ajouta que la première Ms qu'il m'avait vue, il m’avait désirée ; (|u’il n’avait entraîné Henri hors de chez lui et ne l’avait poussé à contracter des dettes que dans l'espoir de l’amener à me vendre, qu’il lui avait fait aimer une autre femme, et que je devais savoir, après tout, qu’il u’ubandonnerait pas la partie pour queh|ues larmes et quelques grimaces; il ajouta d’autres raisons de celte nature.

Je cédai , car mes mains étaient liées. Le sort de mes enfants dépendait de lui, et chaque fois quej 'essayais de résister à sa volonté^ il me menaçait de m’en séparer et de les vendre. De cette façon il ihisait de moi ce qu’il voulait. Oh ! quelle exi.sience que la mienne I Sentir son cœur se briser chaque jour, continuer d’aimer, lorsque cte sentiment n’est plus qu’une souffrance , et être liée , corps et âilié, à quelqu’un que l’on déleste I J’avais l’habitude de faire la

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lecture à Henri, de lui jouer du piano, de valser avec lui, de chanter pour lui. Celait un supplice que d'avoir les niêiiies complaisances pour cet homme, ei cependant, je n'o.sais lui rien refuser! Il était impérieux et dur avec mes enfanls. Ëiise avait un caractère fort Umide ; mais Henri était courageux et fier comme son père, et il n’avait jamais été contrarié par qui que ce fui. Ce méchant homme cherchait toujours à le trouver en faute, le querelbit sans cesse, de sorte que je vivais daus de continuelles appréhensions.

J’essavai de rendre les enfants respectueux à son égard, j’essayai de les tenir éloignés de lui; car je les aimais plus que moi-même. Tout fut inutile ; Butler vendit mes deux enfants ! H m’emmena un jour faire une pnomenade à cheval avec lui, et quand je revins à la maison , ils n'y étaient plus, il me dit qu’il les avait vendus; il me montra l’argent, le prix de leur sang 1 Alors il me sembla que tout espoir m’abandonnait, qu’il n’y avait plus rien de brai en moi; je blasphémai, je maudis Dieu et les hommes, et pendant quelque temps je crois qu’il eut viaimeut peur de moi. Mais il ne renonça pas à ses desseins. Il me dit que mes enfants étaient vendps , mais qu’il dépendait de moi de les revoir encore, et que si je ne me .soumettais pas, ce seraient eux qui en so.ulTriruient. Vous savez que l'on peut tout faire d'une femme à qui on a enlevé ses enfants. H parvint donc à m’apaiser, il me flatta de l’espoir qu’il se déciderait à les racheter, et les choses allèrent ainsi pendant une semaine ou deux.

Un jour que je me promenais au dehors, je passai devant la caJaboose; il y avait foule prés de la porte et j’entendis b voix d’un enfant; puis, tout à coup, j’aperçus mon Henri s'échappant des mains de deux ou trois hommes qui le tenaient; il courut è moi en pleurant et me saisit par la robe. Les bourreaux s’avancèrent vers lui en jurant d’une manière effrayante, et l’un d’entre eux , dont je n’oublierai jamais la figure, lui dit qu’il ne devait pas s’enfuir de la sorte, (|u’d eût à rentrer avec lui dans la calabowe, et que b il recevrait une leçon dont il se souviendrait longtemps. J’essayai en vain d’intercéder pour lui. Ils se moquèrent de moi. Le pauvre enfant criait de toutes ses forces en me regardant et en s’attachant à moi, si bien que dans les efforts que l'on fit pour nous séparer, on déchira une partie de mes vêtements;

puis on remmena pendant qu’il ne cessait Je crier : Ma mère I ô ma mère!

Cependant il y avait là un homme qui semblait me plaindre. Je lui offris tout l’argent dont je pouvais disposer, s’il voulait seulement intercéder pour mon fils. 11 se<-oua la tête, et me répondit : Le maître de l’enfant assure qu’il a été insolent et dé.sobéissant depuis qu’il lui appartient; il faut le corriger une fois pour toutes, et lui former le caractère.

Je m’enfuis aussi vite que je pus ; tout le long du chemin, je croyais entendre les cris de mon enfant. Je rentrai à la maison, je courus hors d’haleine au salon, où je trouvai ÎButler. Je lui racontai ce qui m’était arrivé, je le priai d’avoir pitié de mon fils. Il se mit à rire en disant que l’enfant avait eu ce qu’il méritait, qu’il fallait le dompter, et qu’en ces sortes de choses le plus tôt était le mieux. Qu’espériez- vous donc? me demanda- t-il.

il me sembla sentir un déchirement dans la tête. Je devins furieuse, et comme frappée de vertige. Je me rappelle avoir vu un grand couteau sur la table, je ci’ois que je le saisis et que je m’élançai sur Butler. .4.1ors tout devint sombre autour de moi ; je ne vis, je ne compris plus rien, pendant je ne sais combien de jours.

Quand je revins à moi , je me trouvai dans une chambre trèspropre, mais qui n’était pas la mienne. J’étais servie par une vieille négresse, un médecin venait me voir, et on avait grand soin de moi. Je ne tardai pas à apprendre que Butler était parti, et in'avait laissée dans cette maison pour être vendue; c’était à cause de cela qu’on me .soignait 1

Je ne me souciais point de guérir; le désirais même tout le contraire. Mais, en dépit de mes souhaits, la lièvre se dissipa ; je me portai de mieux en mieux , et enfin je pus me lever. Alors, j'élais forcée de faire une toilette chaque jour; des hommes venaient s’installer dans ma chambre, y fumaient leurs cigares, m’examinaient, me questionnaient, et débattaient le prix de mon achat. J’étais si sombre et si muette, que pas un d’eux ne voulut donner la somme qu’un demandait. On me menaça de me fouetter, si je ne devenais pas plus gaie , si je ne m’efforçais pas de me rendre plus agrcable.

Enfin, un jour, vint un gentleman nommé Stuart; il me pa-

rnt avoir quelque compasüiou pour moi ; il semblait avoir deviné le chagrin accablant qui pesait sur mon cœur. 11 vint me voir seul plusieurs fois, m’amena à lui conlier mes peines, puis m'acheta et me promit de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour me remirc mes enfanis. Il alla lui-méme à l’hoiel où était mon Henri ; on lui dit qu’il avait été vendu à un planteur, qui habitait sur les bords de la rivière des Perles. Ce fut la dernière fois <jue j’en entendis parler. Ensuite , il découvrit l’endroit où était ma fille ; elle appartenait à une vieille dame ; il offrit une grosse somme, on ne voulut pas la lui vendre. Uutler devina que c’était pour moi qu’il voulait l’acheter, et il m’envoya dirti qu’elle ne me serait jamais rendue. Le capitaine Stuart me traitait avec beaucoup de bonté; il possédait une plantation magnifique et il m’y conduisit. Dans le courant de l'année, j’eus un fils. Oh I cet enfant! comme je l'aimais I II ressemblait tant à mon pauvre Henri! Mais j’avais pris ma résolution. Oui, je l’avais prise. J’étais décidée à ne plus élever aucun enfant Je pris la pauvre créature dans mes bras , comme elle n’avait encore que quinze jours; je l’embrassai en pleurant, je lui fis boire du laudanum et la tins serrée contre ma poitrine, jusqu’à ce qu’elle s’endormit du sommeil de la mort.

Combien j'ai gémi et pleuré sur cet enfant 1 tout le monde crut que c’était par méprise que je lui avais donné du laudanum! mais cette action est du petit nombre de celles que je me réjouis d’avoir faites! car le pauvre enfant est maintenant hors de peine. Oue pouvais-je lui donner de meilleur que la mort? Quelque temps après cet événement, vint le choléra. Le capitaine Stuart mourut. Tons ceux qui désiraient vivre succombèrent, et moi, moi , bien qu’ayant été jusqu’aux portes du tombeau, je vécus! Je fus de nouveau mise en vente , et je passai de main en main jusqu’à ce que je devinsse fanée et ridée; puis j’eus la fièvre; enfin, le misérable au |)ouvoir duquel je suis maintenant, m’acheta et me conduisit ici.

La femme s’arrêta ; elle avait parlé avec une véhémence, une ardeur presque fébriles; quelquefois ayant l’air de s’adresser à Toni, d’autres fois se parlant à elle-tnéme. Elle mettait tant de force et d’entrafnement dans son récit, que pendant quelques instants le nègre fut distrait, même de la douleur que lui causaient ses blessures; s’appuyant sur l’un de ses coudes, il la suiTsit des

yeux pendant qu’elle traversait la chambre eu tout sens et que ses lon^s cheveux noirs flouaient comme un voile autour d’elle.

— Vous me diies, reprit Cassy après uue pause, vous me dites qu’il y a un Dieu qui nous coniemjjle et qui voit ces crimes; je désire qu’il en soit ainsi. Les sœurs du couvent où. j’ai été élevée me parlaient fréquemment du jour suprême où toute chose se révélera; ce jour devra doue être celui de la vengeance. Us pensent que ce que nous soutirons n’est rien , que les souffrances de nos enfants ne sont rien, que cela ne vaut pas la peine d’en parler. Cependant, j’ai erré à travers les rues, l’àine oppressée d’une telle douleur qu’elle semblait suffisante pour abîmer la ville sous son poids dans les entrailles de la terre; je souhaitais que les maisons tombassent sur moi, ou que les pierres s’enfonçassent sous mes pied.s. Au jour du jugement, je nie tiendrai debout devant Dieu, comme un témoin, jiour déposer contre ceux qui nous ont perdus, moi et mes enfants, corps et âme I

Lorsque j’étais jeune, il me semblait avoir de la religion, j’aimois Dieu, j’avais l'habitude de lui adresser mes prières; maintenant, je suis comme une âme damnée, poursuivie par les démons qui me lournienlent sans relâche et me poussent à faire le mal; et je le ferai un jour ou l’autre, ajouta-t-elle en se tordant les mains, pendant qu’un éclair de folie traversait son regard mélancolique. Oui, je l'enverrai où il; mérite d’aller; et avant peu, une de ces nuits, dussé-je être brûlée vive.

Un éclat de rire sauvage reteniit dans la chambre déserte et finit par des sanglots; Cas.sy se jeta sur le plancher avec des cris de désespoir et des tremblements convulsifs.

Quelques instants après, ses transports de douleur parurent se calmer : elle se leva doucement, et sembla faire des efforts pour ressaisir ses esprits.

— Puis-je vous être utile, mou pauvre garçon ? dit-elle en s’approchant de l’endroit où Tom reposait, vous donnerai-je encore un peu d’eau?

Il y avait dans la voix et les manières de cette femme une grâce, une douce compa.ssion qui formaient un singulier contraste avec ses fureurs précédentes. "

Tom but l’eau quelle lui offrait, et la contempla avec un sentiment de pitié affectueuse.,;, , . , v

— 0 madame! dil-il, jesouhaiie que vous recoiy:iez à celui qui peul seul vous donner l’eau vivifiante.

— Avoir recours à lui! où est-il? qui est-il? dit Cassvi

— C’est celui dont vous m’avez parlé en lisani, le Seijtneur.

— Je voyais souvent son image sur l’autel, en face duquel je m’agenouillais pour prier, lorsque j'éiais petite, dit Cassy en donnant à ses yeux noirs une expression pénétrante et rêveuse ; mais, certainement, il n’est pas ici. Il n’y a ici rien que le crime et le désespoir sans lin, ajouta-t-elle en portant convulsivement la majn à son cœur, comme pour soulever un poids accablant.

Tom s'apprêtait à lui répondre, mais elle lui coupa la parole d’un geste impérieux.

— Ne parlez pas, mon pauvre garçon, essayez de dormir, si TOUS pouvez.

El après avoir placé de l’eau à sa portée, et avoir fait tous les petits arrangements nécessaires à son bien-être, elle quitta la chambre.

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