‹ La cacomonadeChapitre 11 sur 21 · EN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

EN FRANÇAIS

L’an mil trois cens quarante-sept, au huit du mois d’août, notre bonne reine Jeanne a permis

d’établir un b . dans Avignon. Elle ne veut pas

que toutes les femmes galantes se répandent dans la ville, mais elle leur ordonne de se tenir renfermées dans la maison, et de porter, pour être connues, une aiguillette rouge sur l’épaule gauche.

Item. Si quelque fille a eu une faiblesse, et qu’elle veuille s’en permettre de nouvelles, le premier huissier la mènera par dessous le bras à travers la ville, au son du tambourin avec l’aiguillette rouge sur l’épaule, et la logera dans la maison avec les autres. Il lui défendra de se trouver dehors dans la ville, à peine d’être fouettée secrettement pour la première fois, et d’être fouettée publiquement et bannie la seconde.

Nostro bono rcino commando que lou bordeou siégé à la carrieiro dau P on traucat, proche Ions Fraires Augoustins , jusqu’au portau peiré et que siégé une porte dau mcsme cousta , dou todas las gens intraran , et sarrada a clau per garda que gis de jovinesso non vejeoun las dondos sensou la permissieou de l'abbadesso ou baylonno que sara todos tous ans nommado per lous Consouls. La jovinesso de nen faire gis de rumour ny d’aiglari eis fillios abandonados ; autromen la mendro plagno que y aio noun sortirait pas que lous sargeans noun lous menoun en prison.

La reino vol que toudes lous samedès la baylouno et un barbier députât das Consouls visitoun todos las fillios debauchados que seran au bordeou ; et se sen trobo qualcuno qu’abia mal vengut de paillardiso , que talos fillios sian separados et lougadeos a part, afin que non la counougoun, per évita lou mal que la jovinesso pourrie prenre.

Item. Se se trobo qualco fillio que siego istado empregnado , din Ion bordeou, la baylouno n’en prendra gardpque l’ enfan noun se perdo et n’avertira lous Consouls, per pourvesien a V enfan.

Notre bonne reine commande que la maison soit établie dans la rue du Pont rompu, proche le couvent des frères Augustins , jusqu’à la porte de pierre, et qu’il y ait du même côté une porte par où tout le monde puisse passer, mais pourtant qui se ferme à clef, afin que la jeunesse ne puisse rendre de visite aux filles, sans la permission de l’abbesse ou supérieure, qui sera tous les ans nommée par les consuls. Cette supérieure gardera la clef. Elle avertira la jeunesse de ne point faire de bruit, et de ne point chagriner les filles. Autrement, à la moindre plainte qu’il y aura, ils ne sortiront que pour être conduits en prison par des sergens.

IY

La reine veut que tous les samedis la supérieure, et un barbier envoyé par les consuls, visitent toutes

les demoiselles qui seront dans le b . et s’il s’en

trouve quelqu’une pour qui le métier ait eu des suites fâcheuses, qu’on la sépare des autres, et qu’on la loge à l’écart, afin que personne ne l’approche, et pour éviter à la jeunesse des accidens.

Item. S’il se trouve quelque fille qui devienne grosse, la supérieure veillera à ce qu’elle ne se défasse point de son fruit, et elle avertira les consuls, afin qu’ils ayent soin de l’enfant.

Item. Que la baylouno noun permettra a ges d’amos d’intra dins lou bordeou loujour vendre et samdé san , ni lou benhoura jour de Pâques , a peno d’etre cassado , et d’avé lou foué.

Item. La reino vol que todos las fîllios debauchados que seran au bordeou noun sian en gés de disputo et jalousie , que noun se derauboun, ne batoun ; mas que sian como sorèz ; que quando qualco carello arribo que la baylouno las accordé , et que caduno sen stié a ce que la baylouno n'en jugeara.

Item. Se qualcuno a rauba, que la baylouno fasso rendre lou larrecin à l'amiable, et se la larrouno noun lo fai , que ly sian dounados las amarinos, per un sargean dinz uno cambro, et la secondo lou foué per lou bourreou de la doutât .

Item. Que la baylouno noun dounara intrado a gis de jusious; que se per finesso se trobo que qualcun sie intrat et âge agu connoissancé de calcuno dondo, que sia emprisonat per avé lou foué per touto la doutât.

SI

Item. La supérieure ne permettra à personne l’entrée de la maison les jours du vendredi et du samedi saint, non plus que le bienheureux jour de Pâques, à peine d’être cassée et fouettée publiquement.

Item. La reine veut que toutes les filles vivent sans disputes et sans jalousie ; qu’elles ne se volent ni ne se battent, mais qu’elles s’aiment comme des sœurs; que s’il arrive quelque querelle, ce sera la supérieure qui les accommodera, et on sera obligé d’en passer par son jugement.

Item . Si quelque tille a fait un vol, la supérieure en fera rendre l’objet à l’amiable. Si la voleuse se refuse à la restitution, elle sera fouettée, la première fois, par un huissier dans une chambre, et en cas de récidive, par le bourreau dans toute la ville.

Item. La supérieure ne recevra aucun juif. S’il s’en trouve quelqu’un qui s’y glisse par adresse, et qui ait connaissance de l’une des filles, il sera emprisonné, pour être ensuite fouetté publiquement par la ville.

En lisant ce dernier article, on ne peut trop admirer la délicatesse du rédacteur. Il voulait priver les juifs incrédules d’un soulagement préparé pour les chrétiens fidèles. Peut-être voulait-il traiter ces malheureux égarés comme les animaux féroces qu’on dompte par la faim et la soif. Ç’aurait été les ramener au giron de l’Église par une étrange voie ; mais, comme on sçait, il y a eu des siècles où l’on prenait toutes sortes de chemins pour subjuguer le cœur de l’homme.

En autorisant un établissement si utile, Jeanne pouvait avoir environ vingt-trois ans. On aura peutêtre peine à croire qu’une princesse de cet âge ait songé à se rendre la législatrice d’une pareille fondation. Mais si l’on pense aussi que dès lors cette belle reine avait déjà fait pendre un mari qui lui déplaisait; qu’elle procura le même sort à trois au res dont elle se lassa successivement ; que dans le grand art de se défaire ainsi des maris ennuyeux, elle n’a jamais eu d’égale que la reine Marie Stuart, dont la mort arracha des larmes aux assistans, et édifia toute la chrétienté , on sera moins étonné que Jeanne se soit occupée de si bonne heure des plaisirs de ses sujets.

Au reste, les loix auxquelles elle en soumettait les instrumens étaient fort sages. 11 serait à souhaiter qu’on les adoptât partout, et que la visite entr’autres ne fût pas oubliée. Car enfin la faiblesse humaine paraît exiger des princes quelque complaisance ; mais surtout des attentions pour le soulagement qu’on lui prépare. Ils sont en conscience

obligés de veiller soigneusement, per évita tou mal que la jovinesso pourrie preuve.

Cette visite semble donner atteinte à ce que j’ai dit jusqu’ici, et rejeter plus loin l’époque de la Cacomonade. Si dès le quatorzième siècle il fallait déjà prendre des précautions avecles femmes publiques, il s’ensuit que leur commerce avait déjà aussi quelque effet coagulant ou corrosif. Ainsi on pourrait les soupçonner d’avoir été dès lors sujettes à l’inconvénient qui occasionne ici nos profondes recherches.

Cependant, en y réfléchissant bien, on voit qu’il ne résulte de ce trait historique rien de contraire à mes principes. J’en ai pour garant l’illustre médecin qui m’a fourni une partie des remarques curieuses dont mon livre est enrichi. Il prouve avec évidence que l’article IV de la reine Jeanne ne doit point alarmer ceux qui pensent comme moi. Avant le quinzième siècle, les objets de la tendresse de cette belle reine pouvaient être exposés à d’autres maux que ceux qui étaient produits à Saint-Domingue par une cause inconnue.

On sçait assez que, de nos jours même, la Cacomonade n’est pas la seule puissance dangereuse qui règne dans les lieux semblables à ceux que protégeait la comtesse d’Avignon. Rien ne peut donc ébranler la solidité de mes maximes. Il est évident que, jusqu’à la fin du quinzième siècle, les plaisirs étaient peu contagieux. On pouvait encore s’y livrer sans beaucoup de crainte, lorsqu’un Italien jugea à propos de communiquer la Cacomonade à l’Europe, et, par elle, à l’Univers entier.

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