CHAPITRE Iir
Si nous sommes en droit de nous plaindre de la nature , en réfléchissant aux maux que nous cause la Cacomonade.
Si quelque chose peut donner en apparence aux hommes le droit de murmurer contre la nature, c’est sans doute ce fléau dont elle les accable. Elle l’a annexé à des plaisirs dont elle fait dépendre la continuation de leur espèce. A côté du plus grand de tous les attraits, elle a placé le plus grand de tous les dangers. Elle nous met ainsi dans l’alternative, ou de ne point remplir ses vues, ou de craindre toujours d'être punis pour les avoir remplies.
Dans les autres sensations agréables, elle n’a du moins attaché le châtiment qu’aux excès. Le vin ne fait mal à la tête que lorsqu’on en boit trop. On n’a point de douleurs à l’estomac, quand on mange sobrement. La vue n’est blessée que quand on la fixe sur des objets trop brillans.
Mais l’organe le plus nécessaire et le plus précieux, celui qui donne à l’homme un des droits de la divinité, est aussi précisément celui dont l’usage, même modéré, peut amener le plus de regrets et de
remords. Il ne faut qu’un instant pour empoisonner la vie la plus réglée.
L’Être suprême, disent les poètes, a près de lui le bien et le mal dans deux tonneaux. C’est là qu’il puise à pleines mains, suivant son caprice, les présens qu’il distribue à notre petite fourmilière. La Cacomonade était sans doute la lie du mauvais tonneau; et le jour que Jupiter nous la donna, il vida l’une de ses futailles.
Il faut pourtant jeter un coup d’œil sur Thistoire, avant que d’accuser la nature d’injustice. Si celte mère tendre avait eu dessein de nous épargner le fléau dont nous gémissons ; si elle s’était appliquée à le cacher dans un petit coin de terre inconnu ; si elle avait mis entre nous et cette terre funeste quinze cents lieues de mers orageuses ; si elle s’était appliquée à nous ôter tous les moyens imaginables d’y arriver : nous lui devrions de la reconnaissance pour des précautions si sages et si affectueuses.
Si ensuite notre inquiétude seule avait rendu ces précautions inutiles; si à travers des obstacles presque invincibles, nous étions parvenus à la coupe amère qui enfermait le poison dont elle nous écartait ; s’il était vrai que nous nous fussions hâtés d’y tremper les lèvres, malgré les objets effrayans qui devaient nous en éloigner, la nature ne mériterait sans doute aucun reproche de notre part.
Nous serions seuls coupables d’avoir violé ses ordres. Nous serions justement punis pour avoir découvert un secret que son indulgence voulait
LA CACOMOXADE.
nous cacher. Or c’est ce que l’histoire nous apprendra. Nous y verrons peut-être la justification de la Providence.
Le récit des événemens passés nous montrera combien elle avait craint pour nous les infortunes qui nous accablent. Nous serons obligés de convenir que pour nous rendre aussi malheureux que nous le sommes, il a fallu la forcer dans ses derniers retranchemens. Nous avouerons que ses soins auraient suffi pour établir notre repos, si notre audace en tout genre n’allait plus loin que sa bonté.