CHAPITRE IV
Si les anciens ont connu la Cacomonadc.
On s’est beaucoup fatigué à chercher l’époque précise de cet événement. La Cacomonadea exercé la patience et la sagacité des commentateurs en plus d’un sens. Il y en a qui attribuent aux Grecs et aux Romains l’honneur de nous l’avoir transmise. Ils la voient passer, par des lignes droites, d’Asie en Europe, d’Athènes à Rome, d’Italie en France.
Ils lui supposent différens masques dont elle s’est servie successivement, jusqu’à celui qu’elle montre de nos jours. Il faudrait, suivant leur système, qu’elle s’en fût bien trouvée : car elle le porte depuis trois siècles, sans qu’il paraisse trop usé. Mais cette opinion n’est pas admissible, il faut l’avouer. On voit évidemment que les anciens, plus heureux et plus sages que nous, ou du moins plus fidèles aux vues de la nature, n'ont jamais essuyé le châtiment que nous souffrons.
Homère est exact jusques dans les minuties. Il a placé dans son poème tout ce qu’il sçavait de médecine, d’anatomie, de géographie, de physique* 11 nous apprend qu’on faisait de son temps une boisson délicieuse avec du fromage râpé dans du
LA CACOMOXADF..
vin. Il parle souvent de Vénus. Il raconte comment Diomède la perça d’un grand coup de lance. S’i avait connu à cette déesse le secret qu’elle a depuis possédé en Amérique, il lui en aurait sans doute fait faire usage pour se venger du héros. Il auraitintroduit le dieu Mercure, avec ses talonnières dorées, s’empressant d’apporter le remède.
Cette allégorie ne se serait pas trouvée la moins ingénieuse de son poème. Elle aurait été d’autant plus juste, qu’en effet Mercure était du parti opposé à celui de Vénus. Peut-on croire que ce divin poète eût manqué l’occasion de les faire combattre sur les bords du Simois, aux yeux des Grecs et des Troyens? N’était-ce pas là vraiment le cas de représenter la terre et la mer ébranlées dans l’attente du succès, et la nature entière partagée à la vue d’un combat qui devait décider de son sort?
Quel dommage qu’Homère n’ait pas pu faire en personne des expériences sur cette matière dans quelqu’une des isles Cyclades ! Il en aurait enrichi ses deux poèmes. Madame Dacier aurait été intarissable dans ses notes sur cet objet intéressant. Une pareille fiction enchâssée dans l’Iliade serait devenue, pour les commentateurs des siècles passés et à venir, une source éternelle de scolies, de réflexions et de disputes instructives.
11 est clair qu’Homère l’aurait employée, s’il l’avait pu. Si de son temps les dieux ou les hommes avaient connu la Cacomonade, il en aurait parlé. Son silence est une preuve incontestable qu’au siège de Troyc, et longtemps après, Vénus était
encore innocente; elle se laissait blesser et ne blessait pas.
Dans les siècles postérieurs, Hippocrate, et depuis, Galien ont vécu dans la même ignorance. Le vif-argent ne leur paraissait remarquable que par sa pesanteur et sa fluidité. Les héros dont ils gouvernaient la santé n’étaient pas plus sages que les nôtres. Ils étaient aussi lestes, aussi brillans. On nous a conservé le détail de leurs exploits en tout genre. Nous sçavons comment ils faisaient l’amour, comment ils maniaient leurs lances de fer. Mais nous ne voyons point qu’ils employassent l’autre métal, auquel nos guerriers ont si souvent recours.
César était sans contredit un grand homme. On l’appelait le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris. Si ces noces passagères avaient été alors sujettes à quelque accident, peuton croire qu’après en avoir tant célébrés, il se serait trouvé n’avoir gagné que l’épilepsie?
On dit bien qu’Augusle se faisait souvent frotter devant le feu, ce qui pourrait être suspect : mais c’est avec une étrille qu’on le frottait, ce qui ne l’est plus. Il n’avait pas trouvé d’autre moyen pour conserver sa santé, et s’adoucir la peau, suivant le judicieux Suétone..
Ni Tibère, ni Caligula, ni Néron, ni tous ces prodiges de lubricité auxquels la maîtresse des nations a été si long-temps soumise, n’ont jamais fait usage de l’argent en liqueur. On ne voit point de poète grec ou romain célébrer ses vertus.
('.eux-mêmes qui se sont immortalisés par le libertinage ne nomment aucune punition attachée à scs excès.
Ovide, dans son Art d’aimer, indique tout ce qu’on peut craindre de la part d’une maîtresse. 11 parle des dangers attachés au commerce d’une beauté volage. C’était là sans doute le moment de placer la Cacomonade, si elle était parvenue jusqu’à lui. Cependant il n’en dit pas un mot.
Horace se fâche contre un ail qui lui avait piqué la langue. Aurait-il oublié de faire quelque imprécation en beau style contre le vif-argent, s’il en avait tâté? Il dit énergiquement, et sans détour, à une vieille, des horreurs que la politesse française ne peut pas même imaginer ; ne lui auraif-il pas souhaité la Cacomonade, si elle avait été de son temps en usage dans la bonne compagnie ?
On peut en dire autant des Tibulle, des Catulle, desGallus, qui, chantant et fréquentant les mauvais lieux, en auraient sans doute déploré les périls, s’il y en avait eu. Ils partageaient paisiblement avec le public les faveurs de leurs maîtresses. S’ils se plaignaient quelquefois de leur inconstance, ce n’était pas qu’elle eût jamais pour eux des suites désagréables.
Il est donc clair que les Corynnis, les Lycoris, les Lesbies, très-inférieures d’ailleurs aux ***, aux ***, leur étaient pourtant supérieures en un point. Il ne fallait peut-être pas plus de peine pour les subjuguer : mais il en fallait moins pour les oublier. Quand on se rappelait leurs faveurs, on ne
Di
songeait qu’au plaisir de les avoir reçues. On ne cherchait point de spécifiques pour s’aider à en perdre la mémoire, et on ne voyait point de personnes secourables tapisser les murailles de Rome avec les affiches de leurs recettes.