ACTE I — SCÈNE XIII
FRANÇOIS
Parbleu !... on t 'écoutait tellement... que nous perdions deux cents francs par jour !
BLANDINET.
Tu exagères.
FRANÇOIS
Et j'ai été obligé de te renvoyer à Paris... toi et ton bon cœur !
BLANDINET.
Tu as beau dire... les ouvriers m'ont regretté làbas...
Oui... comme l'âne regrette sa litière !
BLANDINET.
L'âne !... François !...
FRANÇOIS
Et, une fois revenu à Paris... monsieur a pris la mouche ! monsieur s'est retiré de l'association !
BLANDINET.
Du tout ! je n'ai pas pris la mouche ! mais j'ai réfléchi, je suis rentré en moi-même... et j'ai reconnu que je ne pouvais pas continuer à m'engraisser de la sueur...
FRANÇOIS
Ah ! très joli ! Tu fais des phrases maintenant... comme tous les gens retirés des affaires !... Eh bien, moi, j'ai continué à m'engraisser tout seul... et, au lieu de vivoter comme toi avec vingt-cinq pauvres petites mille livres de rente...
BLANDINET.
Si j'en trouve assez !...
FRANÇOIS
Oui, tu iras loin... avec un cœur qui fuit de tous les côtés... comme un panier percé !
BLANDINET.
Chacun son goût... mais je ne dîne pas avec plaisir quand je sais qu'il y a près de moi des gens qui ont faim !
Allons donc ! est-ce qu'on a faim ? qui est-ce qui a faim ?
BLANDINET.
Ceux qui n'ont pas de quoi manger !... Mais hier... pas plus tard qu'hier... car vous ne savez pas ça à Elbeuf... j'ai rencontré, rue de Trévise, un pauvre diable qui n'avait pas mangé depuis cinq jours...
FRANÇOIS
Il te l'a dit ?
BLANDINET.
Il me l'a dit... non ! il me l'a avoué péniblement !
FRANÇOIS
Et tu lui as donné ?
BLANDINET.
Probablement !...
FRANÇOIS
Eh bien, tu as été refait... d'abord on ne peut pas vivre cinq jours sans manger...
BLANDINET.
Qu'en sais-tu ? l'as-tu essayé ?
FRANÇOIS
Non.