JEANNE, PIERRE
Jeanne travaille à une table, placée vers le milieu de la scène.
PIERRE
Eh! bien, oui, làî je vais, comme un brave ouvrier, Reprendre le chemin de mon vieil atelier. C'est vrai ! je flâne ici sans la moindre vigogne, Depuis trois jours déjà boudant à la besogne ; Ne sachant même plus comment tuer le temps, Je dissipe ma paie et vole mes enfants. Car, comme tu Tas dit, ma Jeanne bien-aimée. Je leur dois tout, mais tout ! Taisance accoutumée, De bons habits, Thiver, bien chauds, Tété, bien frais. Le boire et le manger, Técole et ses faux frais... Une éducation meilleure que la mienne, Car la loi du progrès veut que le fils devienne Supérieur au père, au physique, au moral ;
Mais il faut pour cela se donner quelque mal, A l'aube être debout armé de sa palette, Restreindre sa dépense et dire à la toilette De sa chère moitié : Tu n'iras pas plus loin !
Il prend la main de Jeanne par-dessus la table. Mais, à la vérité, tu m'épargnes ce soin. On te voit économe autant que vertueuse. Et ce n'est pas peu dire.
JEANNE, serrant la main de Pierre.
Ah ! je suis bien heureuse.
Mon ami ! Je craignais vraiment pour l'avenir. Mon Pierre, me disais-je, incline à revenir Aux excès précurseurs de cette maladie Qui ruine le corps, pousse à l'ignominie, . . . De cette soif qu'il faut étancher à tout prix, . . . Qui fait de l'artisan un objet de mépris. Pauvre Pierre ! si franc et si plein de vaillance. Mais qui, tombé déjà dans une défaillance Dont les suites, hélas ! pèsent sur nos enfants. Est près de succomber à ses anciens penchants.
PIERRE
Non, chère femme, non, éloigne ces pensées, Ce sombre pronostic !
Il descend la scène.
A mes erreurs passées Je ne reviendrai plus ! Je reprends mes pinceaux. Mais, avec eux aussi, pour charmer mes travaux. Cette joyeuse humeur qui fait mon apanage, Et que je dois, dit-on, aux oiseaux du locage Dont l'ombre protégeait mou rustique berceau. Ce bocage ! pourquoi ce gracieux tableau Se représente-t-il soudain à ma mémoire?