‹ La caisse d'épargne; comédie en un acte et en versChapitre 6 sur 13 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Où Ton se sent léjrer comme la plume au vent, (Bien qu*on se trouve après Gros-Jean comme devant). Boire ! c'est regarder la lanterne magique Qui fait entrevoir tout par le côté comique. Boire sans se soûler, sans se noyer Tesprit, Est un secret des dieux que Bacchus nous apprit ; C'est un art comme un autre et je suis un artiste !

JEANNE, qui s'csi levée.

Oh î de grâce, tais-toi; ta gaîté me rend triste.

PIERRE, remontant.

Pourquoi cela, Madame, et serais-je indiscret De vous en demander la raison, s'il vous plaît? Notre propriétaire, imbécile sordide.

Qui, pouvant habiter l'hôtel le plus splendide, Moisit dans ses haillons au fond d'un galetas, T'aurait-il rappelé que le terme...

JEANNE

Non pas.

PIERRE

Alors le boulanger. . . ces gens n'ont pas de honte ! T'aurait-il réclamé quelque léger acompte. Ou refuserait-il de nous faire crédit?

JEANNE

Nous ne lui devons rien, je te l'ai déjà dit.

PIERRE

Eh bien ! alors pourquoi... pourquoi cette tristesse?

Déclamant d'un ton comique.

Cher objet de mes vœux, ange de ma tendresse! Il veut prendre la taille de Jeanne qui le repousse *.

Reprenant Tair de Figaro.

Tralalalalala, etc.

JEANNE, avec impatience et montrant le berceau.

Pierre, mais tais-toi donc ! Tenfant est là qui dort ! Chante, si tu le veux, mais chante un peu moins fort.

Elle va au berceau.

Craignant le moindre bruit j'ai fermé la fenêtre. Le sommeil est si bon pour ce cher petit être !

PIERRE

Ah bah ! s'il se réveille au bruit de mes chansons

Il aura quelque jour la gaîté des pinsons. ..

Tiens! dans l'air je voudrais suivre les hirondelles...

Je me sens enlever loin des routes mortelles,

Comme chante Lucie à son Edgard aimé.

Je rêve un avenir de bonheurs parsemé,

A mes yeux tout sourit, la nature est en fête !

11 s'assied lourdement.

•TEANNE, s'avançant vers Pierre.

Et tu t'assieds! Déjà l'alcool t'étreint la tête.

Pierre, faut-il encor te rappeler cela?

Avant que nous naquit l'innocent que voilà,

On te voyait dès l'aube à l'atelier paraître;

Tes ouvrages étaient admirés par ton maître.

Il exaltait partout le vaillant ouvrier

Qui transformait en art son modeste métier.

Il t'aimait comme un fils, tu l'aimais comme un père;

J'entrevoyais pour tous un avenir prospère.

* Jeanne Pierre.

sckm: III. i^

L'aisance doucement pénétrait au logis... Lorsqu'un jour, entraîné par de mauvais amis, Tu quittas ton patron et tu te mis en grève !

PIERRE

As-tu bientôt fini ton sermon?

JEANNE, se plaçant résolument devant Pierre *.

Oui, j'achève.

On te vit, six grands mois, sur le pavé, si bien Que la gône arriva, qu'il ne resta plus rien Entre les quatre murs de ta triste demeure. . . Ah! je m'en souviendrai bien longtemps de cette heure Où nos pauvres enfants nous demandaient du pain... Où je n'avais, hélas! pour apaiser leur faim. Que ce que m'accordait l'assistance publique,... Où je dus mettre en gage une sainte relique. Mon anneau nuptial, joyau si précieux.

Qu'il n'en était aucun de plus riche à mes yeux,. . . Où tu me...

PIERRE, se levant et frappant la table du poing.

Jeanne, assez ! pour une peccadille.

Je n'entends nullement, ma chère, qu'on m'étrille; Qu'on vienne m'enlever, par un sombre tableau. Le rayon de soleil que j'ai dans le cerveau. Parbleu î c'est bien le moins que l'artisan s'amuse Un jour... ou deux... sur six... Il ne faut pas qu'il s'use Avant le temps... c'est clair! et c'est bien ton avis. Pour lors, vive la joie et nargue des soucis !

JEANNE

Je t'en parle à regret, mais il faut bien le dire,

* Pierre, Jeanne.

Tu n'as pu retourner à Tatelier Lemire Qu'à des conditions...

PIERRE

J'ai dû me résigner Tout en travaillant plus à beaucoup moins gagner. C'était peu délicat de la part de Lemire ; Mais à VîcUi77iatu7)i il fallut bien souscrire : Les petits piaillaient à vous tordre le cœur !

JEANNE

Préviens donc le retour d'un semblable malheur. Vas au patron ! dis-lui qu'un ami du village, En passant par ici, t'a distrait de l'ouvrage. Conviens de tes torts, et son pardon...

PIERRE

Son pardon?

Je m'en soucie autant que d'une guigne ! Non ! J'ai fait mes preuves, moi! j'ai fait mon tour de France, Et non sans fruit, je peux m'en vanter sans jactance. Je trouverai bien vite à m'employer ailleurs !

JEANNE

Pierre ! je t'en conjure, à des pensers meilleurs Reviens, au nom du ciel! fais amende honorable; Le patron fut toujours un homme charitable, Et je crois...

PIERRE, rintcrrompant.

Comment donc ! il faut le déclarer, Plus généreux que lui nul ne peut se montrer. C'est connu ! Mais cessons, car j'ai fini de rire. Monte-toi le cerveau de ton monsieur Lemire,

scKNK ni. il

Exalte, SI tu veux, sou ♦•\(|ui^t' buuît;... Cela m'est franchement (^«ral, en vérité!

Avec colère.

Mais laisse-moi la pai\, jt- 1^- \cu\I je l'ordonne! Je suis le maître enfin!

JEANNE

Oui, mais...

PIERRE, s'animant de plus en plus.

Dieu me pardonne, Je crois qu'on se permet de répliquer.

JEANNE

Mais non.

Jf \(>ulai:> ^ruiL•illrlit...

PIEURE, s'emportant tout à fait.

Encor? Mais tais-toi donc !

Tu me mets hors de moi î

Il la prend brutalement par le poignet et la fait passer devant lui *.

Ici, Lemire paraît à la porte du fond.

JEANNE, avec fermeté.

Ta conduite est coupable.

PIERRE

Laisse-moi ! sors ! va-t'en î ou. . .

Avec un geste.

Jeté...

LEMIRE, il s'élance vers Pierre, lui arrête le bras qu'il vient de lever et le fait passer à droite **.

Misérable î

* Jeanne, Pierre.

•* Jeanne, Leuilre, Pierre.

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