CHAPITRE VIII François de Montmollin
Le régime « patriarcal » de M. Coulon. — Démission de M. de Sandoz-Rollin ; M. F. de Montmollin est nommé Directeur ; ses premières initiatives. — Débat sur l'application de l'article 12 (œuvres d'utilité publique), — Projet de construction de maisons ouvrières à l'Écluse ; voyage d'études du Directeur. — La crise financière. — Nomination d'un Directeur-adjoint. — Mort de M. Coulon. — Hommes nouveaux.
LES derniers fondateurs survivants de la Caisse d'Epargne, tous fermement attachés à l'ancien régime, viennent d'assister à sa chute sans éprouver de sérieuses inquiétudes pour l'institution qu'ils voyaient si bien assise dans la confiance du peuple neuchâtelois. Mais ils commencent à ressentir le poids des
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années. Leur retraite apportera de notables changements dans le personnel directeur : un homme nouveau, actif et remuant, va entrer en scène.
Rien, il est vrai, n'est changé dans l'esprit qui anime l'institution ; mais celle-ci voit ses affaires prendre une si grande importance, que son administration ne peut conserver ce caractère « patriarcal » qui tenait en partie à la personnalité de M. Coulon. Et puis, tout va se transformer dans les mœurs et la vie nationale par la construction des chemins de fer, qui marque la rupture avec tout un passé. Avant de clore la période si attachante que nous venons de parcourir, marquons encore par quelques traits ce qui en fit le caractère unique.
Dans sa préoccupation de préserver de tout accident les intérêts de ses créanciers, le vénéré directeur exerçait une sorte d'autorité paternelle que le public acceptait avec reconnaissance, et qui n'étonnait personne. Mais quel autre que lui se fût avisé de répondre à un créancier désireux de retirer les dépôts faits au compte de ses enfants mineurs: «Monsieur, quel usage en voulez-vous faire?» Tel est à peu prés le sens de la lettre suivante que M. Coulon adressait à M. Richard, correspondant du Locle :
Nous devons autant que possible nous mettre en garde contre les demandes que font des parents pour le remboursement de sommes dues à leurs enfants mineurs. Ces demandes sont sans doute provoquées par la gêne momentanée ; mais cela ne suffit pas pour retirer l'avoir de pauvres innocents qui ont hérité ces valeurs presque toujours de parents bienveillants, autres que ceux qui les réclament. Si ces fonds n'étaient pas là, il faudrait bien s'en tirer autrement, et surtout économiser davantage quand l'on gagne beaucoup (19 juin 1848).
FRANÇOIS DE MONTMOLLIN
Dans ce même esprit « paternel », le Directeur voulait bien tolérer un dépôt de Fr. 4000 pour une demoiselle — institutrice ou gouvernante sans doute — qui se trouvait éloignée de son pays :
Dans l'intérêt des Neuchâtelois domiciliés à l'étranger, écrivait-il, nous nous faisons toujours un plaisir de leur donner libre accès pour quelle somme que ce soit, crainte que, plaçant ailleurs à un intérêt plus élevé, ils ne perdent capital et intérêt, comme je pourrais en citer plusieurs exemples. Ici, nous avons la certitude que les fonds ne peuvent être mieux placés et plus en sécurité (20 janvier 1849).
Touchantes paroles d'un homme qui en était venu à se tenir
presque pour responsable de la fortune pubHque et particuHére ! Sa
solHcitude pour ses créanciers était si vive, qu'il souscrivait d'avance
à certaines revendications des femmes d'aujourd'hui : à propos d'une
demande de remboursement faite par une femme mariée, il adressait
à M. Georges Quinche, correspondant à Valangin, cette intéressante
lettre :
16 février 1849.
Tant que M"»' M. née L., à B., ne sera pas autorisée par son mari, nous ne pouvons lui rembourser le montant de son titre. S'ils vivent en bonne intelligence, il lui sera facile à elle de se faire autoriser par son mari, dont en tous cas la procuration devra être en règle et la signature attestée véritable par l'autorité du lieu de son domicile ; si, au contraire, il y a zizanie entre eux, et qu'il n'y ait qu'une séparation de gré à gré, mais non officielle, c'est une raison pour nous de nous mettre à l'abri des reproches et récriminations du mari, qui, en sa qualité de tuteur naturel de sa femme, serait fondé à soutenir que nous avons mal payé.
Il arrive quelquefois que des femmes laborieuses et économes font des économies sans le dire à leurs maris libertins et dépensiers : nous recevons
avec plaisir ces deniers sauvés du naufrage qu'entraînent nécessairement une vie dissipée et une conduite débauchée ; ces dépôts, on le comprend, sont des actes méritoires de la femme, soignant ainsi l'avenir de ses enfants ou de ses vieux jours ; il serait donc fâcheux qu'elle ne pût en disposer. Nous avons, dans plusieurs cas semblables, remédié à cet état fâcheux de la dépendance de la femme, en faisant fournir à celle-ci une caution de toute solidité et solvabilité garantissant la Caisse d'Epargne contre toute réclamation quelconque présente ou future. Çà été quelquefois un moyen d'en sortir...
Tel est l'esprit dans lequel M. Coulon dirigea la Caisse d'Épargne jusqu'au milieu de l'année 1849. Même absent de Neuchâtel, il ne cessait de se tenir au courant du train journalier des affaires ; à peine était-il de retour, on le voyait paraître au bureau. « Notre Directeur, arrivé heureusement [de Malessert] hier à 4 heures après-midi, est encore venu au bureau pendant la soirée, suivant son habitude » (Lettre du 17 mai 1849).
Le moment vint où l'excellent homme — il avait alors soixantedouze ans — éprouva le besoin de prendre sa retraite. Il s'en ouvrit à son neveu, M. François de Montmollin, et lui proposa de lui succéder comme Directeur. M. de Montmollin fut d'abord très perplexe : comme il nous le raconte dans ses mémoires, il ne se sentait pas de taille à « remplacer l'homme éminent qui, pendant trente-cinq ans, avait tout sacrifié pour l'établissement >^. Il était d'ailleurs persuadé, — c'est lui encore qui le déclare, — que le président de la Direction, M. de Sandoz-RolHn, « verrait ce changement de fort mauvais œil ; et j'avais Heu de croire, poursuit-il, que jamais il ne consentirait à conserver la présidence si je devenais Directeur, attendu que depuis longtemps déjà il me témoignait un grand éloignement ». D'autre
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part, M. de Montmollin désirait quitter son siège de juge à la Cour d'appel et clore sa carrière publique : « Je pensais aussi qu'en acceptant l'offre qui m'était faite, je pourrais consacrer le reste de ma vie à être utile à mon pays, et cela d'une manière complètement gratuite... Je me décidai donc à dire oui. »
A la séance de la Direction du 8 novembre, on reçut de M. de Sandoz-RoUin la lettre suivante, adressée à M. Coulon :
Monsieur, j'espérais pouvoir me rendre, demain, à l'assemblée de la Direction de la Caisse d'Épargne : un retour de mes maux m'en ôte la possibilité. J'envisage aujourd'hui comme un devoir de quitter la présidence d'un établissement auquel je ne puis plus être utile. Ma retraite, au contraire, me paraît faciliter les nouveaux arrangements devenus nécessaires. Si vous occupez la présidence, un Directeur nommé par l'assemblée vous déchargera de la partie la plus pénible de vos fonctions et vous conservera la surveillance si nécessaire de votre longue expérience et de votre admirable dévouement. Soyez bien persuadé. Monsieur, du vif intérêt que je prendrai à vos travaux et à ceux de la Direction ; recevez-en les assurances et celles de tout mon dévouement et de la considération très distinguée avec laquelle je serai toujours, Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur
Sandoz-Rollin.
Neufchâtel, le 7 novembre 1849.
La Direction accorda à l'unanimité à M. de Sandoz « un congé des plus honorables », et une députation fut lui porter, en son château de Beauregard, l'expression des regrets de ses collègues et de leur plus vive reconnaissance. Elle le pria en même temps d'accepter le titre de Président honoraire de la Direction. M. Coulon en fut élu le président effectif, et, sur sa proposition, M. François de Montmollin appelé à la place de Directeur.
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Le premier soin du nouveau venu fut de faire « établir un registre verbal, (i) ^ ^'*'' '^ "'"^" P^^ ^^^ t^"" de procès-
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'ci-del:i°" "'°*°^ "■" """-" P'- -"• Voir, au sujet de cette lacune, page 8,
FRANÇOIS DE MONTMOLLIN
faire un appel à la fusion des honnêtes gens royalistes et républicains, et ne pourra-t-on pas, en définitive, arborer le drapeau neuchâtelois sans arrièrepensée ? Là, et là seul, est le salut de notre pauvre pays, (i)
Si on eût entendu ce sage et noble langage, le cours de notre histoire depuis soixante ans eût été changé. François de MontmoUin confiait ces choses à son journal, il les répétait à ses amis ; il s'abstint malheureusement de les dire au public, sous le prétexte que voici : « Le Directeur de la Caisse d'Épargne doit être un homme neutre, et ne peut faire parler de lui en dehors de la sphère qui lui est assignée. »
De fait, il se consacra dés lors uniquement à des œuvres d'utilité publique et surtout à la Direction de la Caisse d'Épargne.
Cette excellente institution, objet de toute sa sollicitude, dit le Messager boiteux de 1872, prospéra de plus en plus sous son administration, au point de pouvoir venir puissamment en aide à la fondation d'autres entreprises importantes soit pour la ville, soit pour le canton tout entier : la Société de construction, la Société des eaux, la Société immobilière, le Pénitencier ; la conversion des dettes du Locle et de La Chaux-de- Fonds, ainsi que nombre de prêts à diverses autres municipalités ou communes, pour des œuvres d'un intérêt public. Mais surtout nous devons mentionner la conversion au 4 °/o des 3 millions empruntés à Bâle au 5 °/o, (2) qui n'a été rendue possible que par l'intervention de la Caisse d'Epargne.
Ces lignes de l'almanach de Neuchâtel résument assez exactement le rôle considérable et bienfaisant joué par la Caisse d'Épargne
(i) Mémoires inédits.
(2) Emprunt de l'État de NeuchâteK