CHAPITRE VII
La T{évolulion de 1848
Le 29 février au Locle. — M. Coulon au Château. — Inquiétudes des déposants ; correspondance avec les agents. — La faillite Perret. — Sages mesures prises par la Direction : avis au public. — Tractations avec l'administration de la Ville. — Rareté des espèces. — La Caisse paiera-t-elle l'impôt sur son fonds de réserve ? — L'incendie des Brenets. — Attaque de la malle-poste. — L'affaire Cordier.
LE 29 février 1848, quelques républicains du Locle, enhardis par les nouvelles arrivées de France, arboraient sur un réverbère le drapeau fédéral. Ce fut le signal du mouvement. En proie à une vive émotion, M. F. Richard, correspondant de la Caisse d'Épargne, adressait à son Directeur, M. Coulon, ces lignes tracées à la hâte :
Monsieur,
Le Locle, 29 février 1848.
Nous sommes ici en pleine révolution. Un comité soi-disant patriotique est actuellement à la tête de la Commune. Nous sommes sans nouvelles de Neuchàtel, où nous supposons que les radicaux ont fait ce qu'ils ont fait ici, à La Chaux-de-Fonds et au Val-de-Travers, dit-on. Veuillez me donner des nouvelles. Mon Dieu ! mon Dieu ! dans quel temps vivons-nous !
Nos autorités civiles et militaires ont déposé leur pouvoir, de sorte que nous sommes à la merci du parti du mouvement. Sans doute qu'à cette heure le gouvernement légitime est remplacé par un gouvernement provisoire, et que vous subissez le même sort que nous.
Ci-joint un titre, f° 4317, pour y ajouter l'intérêt.
Que pensez-vous de l'avenir de la Caisse d'Epargne ? Cet établissement doit être respecté : sinon, nous serions comme dans un pays de sauvages...
F. Richard.
Le même jour, le Conseil de Ville, moins confiant dans la sécurité de sa propre caisse que dans « l'avenir de la Caisse d'Épargne », remettait à celle-ci en dépôt Fr. 40.000 en espèces. Le reçu est ainsi libellé : « Reçu de Messieurs les Quatre-Ministraux de cette ville la somme de quarante mille fi-ancs de France, que la Caisse d'Épargne reçoit et garde à titre de dépôt en huit sacs de mille pièces de cinq fi-ancs chacun, cachetés avec le cachet de la ville. Ce dépôt n'emporte que la garantie de fidélité et nullement celle des cas de force majeure. A Neuchàtel, le 29 février 1848...»
Le lendemain, i^*" mars, vers cinq heures du soir, arrivait à Neuchàtel la colonne révolutionnaire conduite par Fritz Courvoisier. Elle s'emparait sans coup férir du siège du gouvernement, qui avait décidé de ne se point défendre.
M. Coulon, « en sa qualité de directeur d'un établissement charitable », estimait devoir s'abstenir de toute action politique, (i) Le i^r mars 1848, il eut donc son attitude de tous les jours, celle de gardien vigilant des intérêts confiés à sa sollicitude. A peine le gouvernement provisoire commençait-il à s'installer au Château, que M. Coulon se présenta à la porte, demandant à être introduit.
On le fit entrer, conte Félix Bovet, (2) non sans se demander avec quelque surprise quel pouvait être dans un pareil moment l'objet d'une visite si empressée. M. Coulon n'apportait ni adhésion, ni protestation. «Je viens vous prier, Messieurs, dit-il aux membres du nouveau gouvernement, de faire placer un factionnaire à la porte de la Caisse d'Épargne. La Caisse d'Épargne est la fortune des pauvres; il importe, quoi qu'il arrive, qu'elle n'ait aucun danger à courir. »
Les nouveaux conseillers d'État étaient hommes à comprendre un tel langage : ils avaient très profondément conscience des responsabilités qu'ils assumaient. La Caisse d'Épargne ne courait d'ailleurs aucun danger de la part des Montagnards qui venaient d'occuper le chef-lieu; pourtant « un factionnaire » à la porte de la Caisse d'Epargne n'était pas la « précaution inutile », car il peut arriver bien des choses à la faveur de la plus pacifique des révolutions.
Les événements qui se passaient dans le petit pays de Neuchâtel n'étaient que le contre-coup de ceux qui venaient de s'accomplir à Paris le 24 février. D'autres pays encore, à commencer par la Prusse, allaient traverser une phase fort critique.
(i) Lettre du 23 avril 1847 à F. Vaucher, tailleur à Yverdon. {2) Notice sur M. Louis Coulon père, p. 14. CAISSE d'épargne — 15
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Aux inquiétudes résultant des événements intérieurs, écrit à ce moment François de Montmollin, venaient s'ajouter les anxiétés produites par l'état général de l'Europe. L'état de désorganisation dans lequel se trouvait la France faisait baisser les fonds publics d'une manière tellement sensible, qu'il y eut en moins de quinze jours une différence de 60 % dans le cours des différentes valeurs, (i)
Nous avons peine à nous représenter aujourd'hui l'anxiété où furent jetés les esprits par ce mouvement démocratique, dont la répercussion était ressentie dans tous les pays. Les bases mêmes de l'Europe semblaient ébranlées ; le vieux monde paraissait devoir s'effondrer dans l'anarchie. Il faut bien comprendre cet état d'âme pour s'expliquer comment quelques-uns des Neuchâtelois les plus distingués, en voyant crouler le régime qu'ils servaient, en entendant de toutes parts les craquements sinistres de l'ancien ordre social, eurent le malheur de désespérer de la patrie. Ils allèrent chercher dans le nouveau monde une sécurité et une liberté que l'Europe leur semblait avoir à jamais perdues. Ces hommes s'appelaient G.-Aug. Matile, Arnold Guyot, Lesquereux, etc. ; c'étaient les meilleurs et les plus dignes enfants de notre pays !
L'inquiétude qui les avait envahis, beaucoup de Neuchâtelois l'éprouvèrent : nous en trouvons la preuve dans la correspondance de la Caisse d'Epargne. Il se produisit, à Neuchâtel même, — où chacun pouvait constater cependant que l'ordre régnait, — et à plus forte raison dans beaucoup de localités des Montagnes et des Vallées,
(i) Mémoires inédits qu'a bien voulu me communiquer son petit-fils, M. Albert de Montmollin, à qui nous tenons à exprimer ici notre vive gratitude. Nous ferons dans la suite bien d'autres emprunts à ce précieux manuscrit.
une sorte de panique, que manifestent d'une façon assez éloquente les lettres dont nous allons citer des extraits au jour le jour. C'est ainsi que M. F. Richard écrit du Locle le 4 mars :
Plusieurs personnes sont venues s'informer si l'administration de la Caisse d'Épargne serait changée et si cet établissement serait respecté. N'ayant aucune nouvelle de votre part à ce sujet, je cherche à tranquilliser de mon mieux... Si MM. les administrateurs actuels devaient être remplacés, je m'empresserais de vous envoyer tout ce que j'ai appartenant à la Caisse d'Épargne...
A son tour, le correspondant de la Sagne, qui n'était autre qu'un répubUcain décidé, le pasteur Redard, annonce que bon nombre de créanciers de ce village réclament le montant de leurs dépôts. La Caisse s'exécute ; mais, en réclamant le renvoi des titres acquittés, elle écrit au correspondant:
Veuillez annoncer aux divers créanciers de votre paroisse qu'ils doivent rester bien tranquilles et ne pas s'inquiéter sur leur avoir déposé ici, qui, nous n'en doutons pas, sera respecté. Du moins, c'est l'assurance que nous ont donnée ces Messieurs du Château, qui, à notre demande, nous ont accordé une garde de neuf hommes stationnant jour et nuit dans notre antichambre, plutôt pour tranquilliser nos créanciers que pour nous protéger contre des attaques qui, nous l'espérons, n'auront pas lieu. Le public qui, chaque jour, nous apporte de l'argent semble plutôt être convaincu qu'il l'apporte en lieu de sûreté. Cependant nous rembcuxjons tous ceux qui témoignent la moindre inquiétude. Nous jouissons heureusement du calme et de la tranquillité, l'ordre étant maintenu en ville, où la police se fait sérieusement jour et nuit.
M. Coulon rassurait à peu prés dans les mêmes termes le notaire J.-H. Borel, correspondant de Couvet, qui lui faisait part des craintes qu'éprouvaient les déposants de ce village :
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Couvet, II mars.
Nombre de personnes sont venues chez moi me demander si un dépôt de fonds à la Caisse d'Epargne présente, dans les circonstances actuelles, la même sécurité qu'auparavant. Parmi elles, il s'en trouve qui ont déjà des dépôts et d'autres qui n'en ont point. Je leur ai répondu à toutes que je croyais qu'elles pouvaient y faire comme du passé des dépôts en toute confiance, attendu que cet établissement, quoique sanctionné par le gouvernement, est une entreprise particulière...
L'anxiété dont ces lettres se font l'écho redoubla le 15 mars, lorsqu'on apprit la faillite de la banque Perret et C^^, ainsi que la fin tragique d'un de ses chefs, Frédéric Perret fils. Les espèces, d'ailleurs, se faisaient rares, et M. Coulon, un peu troublé lui-même par les nombreuses demandes de remboursement, écrivait à ses agents, les notaires des départements limitrophes, pour les inviter à faire rentrer vivement les intérêts dûs à la Caisse d'Épargne et à « expédier l'argent au fur et à mesure par les messageries » (i 5 mars 1848).
M. Richard mande du Locle :
J'ai des visites tous les jours, qui viennent aux informations ; la confiance se perd, comme vous voyez par les demandes que je vous ai adressées, et qui seront suivies de bon nombre d'autres, je pense... (17 mars).
Depuis que le Neuchâtelois ne paraît plus, nous ne savons plus aucune nouvelle vraie. Veuillez m'informer de ce que vous apprendrez tant de notre pays que de la Suisse... Notre position n'est pas riante ! (20 mars)..
De M. H.-L. Jeanneret, les Brenets, 18 mars:
Dans les circonstances où se trouve malheureusement notre pays, quelques personnes sont venues me manifester leurs craintes sur leurs petits dépôts.
Veuillez me dire confidentiellement si je puis les tranquilliser et dissiper leurs inquiétudes. Quoique je me sois déjà fait un devoir de les rassurer, je désire cependant savoir de vous. Monsieur, quelque chose de positif.
De M. J.-H. Borel, Couvet, le 22 mars :
Deux ou trois déposants sont venus chez moi très alarmés me demander s'il était vrai que la Caisse d'Epargne fut compromise dans la faillite Perret. Deux d'entre eux m'ont annoncé qu'on leur avait dit qu'elle y était intéressée pour une forte somme ; un troisième m'a dit que ce devait être pour un million ni plus ni moins. Bien certain que l'administration n'aura jamais voulu hasarder une somme aussi majeure chez une seule personne, veuillez me donner une réponse afin de tranquilliser ces peureux.
De M. Bovet-Bonhôte, Colombier 22 mars :
C'est une misère de voir l'agitation qui s'est répandue chez nombre de petits créanciers: ce n'est qu'à force de raisonnements qu'on parvient à les tranquilliser un peu.
De M. J.-L^ Pingeon, Saint- Aubin, 18 mars :
Plusieurs femmes sont déjà accourues auprès de moi pour me demander s'il était vrai que la Caisse d'Épargne fît des pertes considérables dans la maison Perret et C'*. Je les console par tous les moyens en mon pouvoir.
Le Directeur répond que la Caisse d'Épargne n'est intéressée dans la faillite Perret que pour un solde de compte de 400 fivres, et ajoute : « La Caisse est en mesure de faire face à la crise actuelle. Je crois que c'est l'établissement le plus sûr et le plus solide. »
Puis il avise, le même jour, les correspondants de La Chaux-de- Fonds et du Locle que la Direction a décidé de ne remettre à un
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même créancier « que 500 francs de France à-compte, quelle que soit la somme plus forte qui puisse être due... Qiaoique nous soyons bien pourvus d'écus, il faut dans ce temps de crise agir avec prévoyance; » et c'est d'ailleurs, explique-t-il, pour des cas tels que celui-ci qu'est fait l'article du Règlement qui exige un avertissement de trois mois d'avance pour demander le remboursement.
On s'émeut aussi au Landeron, d'où le notaire Frochaux écrit le 20 mars:
Il circule depuis quelques jours des bruits divers et alarmants concernant la Caisse d'Épargne : qu'elle aurait fait des pertes considérables dans la maison Perret et autres maisons de commerce, dans les fonds publics de France, etc., et que des remboursements nombreux lui sont demandés de toutes parts. Plusieurs personnes sont venues me demander ce qui en était et paraissaient avoir de l'inquiétude sur leurs petits fonds. Je les rassure de mon mieux ; cependant elles ne sont pas complètement convaincues. Je ne doute pas que ces bruits, répandus par des malveillants, ne soient faux, et je désirerais que vous eussiez la bonté de m'en écrire deux mots, afin que je puisse édifier ceux qui s'adressent à moi...
A Neuchatel même, on commençait à s'énerver, comme le montrent ces lignes de M. Coulon à M. Redard, pasteur à la Sagne, 21 mars:
Nous avons eu lundi dernier un mauvais moment à passer. A la suite de faux bruits répandus en ville, le public s'est jeté en masse à la Caisse d'Epargne, que l'on disait être à la veille de suspendre ses paiements. Plusieurs créanciers ont été de suite pleinement rassurés. D'autres, au nombre de 78, ont été remboursés en totalité ou en partie... Cependant, quoique la Caisse d'Épargne n'ait jamais été dans un état plus florissant, il faut de la prévoyance et de la prudence, vu la rareté excessive du numéraire.
Derechef intervient le correspondant du Locle
Donnez-moi souvent de vos nouvelles, écrit M. Richard le 21 mars. C'est encore ce moyen qui calme le plus, quand je puis lire de vos lettres aux épouvantés... Je pense que le gouvernement n'a pas l'idée de se mêler de la Caisse d'Épargne. Cela mettrait le feu aux étoupes.
A quoi M. Coulon répond le 22 mars par une lettre faite pour être lue aux « épouvantés » du Locle :
Le nouveau gouvernement nous a fait annoncer que la Caisse d'Épargne intéressait trop le public et tout le pays pour ne pas la protéger et la soutenir; en effet, on peut dire que la fortune publique y est intéressée et que la moindre atteinte, qui n'est nullement probable, porterait un coup terrible à quiconque y porterait la main.
Et, après avoir raconté la journée du lundi, où le guichet était littéralement assiégé, M. Coulon ajoute :
Heureusement que nous étions bien pourvus d'écus et qu'on nous en offrait lundi et mardi de toutes parts. Un de nos Messieurs voulait nous envoyer 5000 pièces de cinq francs, l'autre 10.000 francs, l'autre 3000 pièces de cinq francs, et une administration tenait à notre disposition Fr. 40.000 pour nous secourir momentanément. Vous voyez combien l'on s'intéresse à un établissement aussi utile...
Vous recevrez avec la présente et à compte, pour les remboursements, un sac de mille pièces de cinq francs; demain, probablement, encore mille pièces. Je préfère envoyer à un jour de distance, pour que cela ne frappe pas trop les yeux du public... J'en envoie autant à La Chaux-de-Fonds.
Afin de tranquilliser le public, nous faisons une publication dont je vous enverrai quelques exemplaires pour les disposer dans les lieux publics et pour les répandre.
En son style un peu abondant et solennel de justicier, M. Georges Quinche écrivait à son tour de Valangin une lettre qui a tout le parfum du vieux temps :
Valangin, 22 mars.
Je sens le besoin de venir vous assurer que ma démarche, en descendant à votre bureau lundi, avait moins pour motif mes craintes personnelles que celui de pouvoir rassurer plusieurs personnes d'ici, que le bruit qui courait avait grandement alarmées. Depuis plus de vingt ans que je suis en rapport avec la Caisse d'Épargne, soit comme créancier, soit à titre de correspondant, je n'ai cessé d'accorder à cet établissement utile et si éminemment philanthropique ma confiance la plus entière, non seulement en y plaçant moi-même tout ce dont je pouvais disposer, mais encore en contribuant à augmenter le nombre de ses déposants. Cependant, j'avoue que les bouleversements actuels et les désastreux événements qui se passent et chez nous et tout autour de nous ont pu, jusqu'à un certain point, expliquer les inquiétudes de plusieurs personnes, que j'ai été fort aise de pouvoir rassurer, à la suite de l'entretien que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous.
Pour consolider cette robuste confiance, M. Coulon donne au justicier des détails sur les conditions des placements faits par la Caisse d'Épargne :
Nous ne prêtons rien au commerce ; partout ailleurs, avec de bons co-débiteurs, et presque toujours à la terre, non aux individus, c'est-à-dire sur hypothèques, et des hypothèques d'une valeur double, triple et quadruple de la somme prêtée. Cette année encore, nous avons pu, malgré quelques pertes au canton de Vaud, ajouter 600 louis aux économies. Je puis vous dire que la Caisse d'Épargne de Neuchâtel est la mieux administra et probablement la plus sûre de l'Europe, (i) Tous mes enfants y ont des comptes ouverts et je vou-
(i) C'est moi qui souligne. Ph. G.
CAISSE D'EPARGUE
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Dans la crise violente qu'éprouve l'Europe et qui bouleverse un si grand nombre d'existences, il est bien naturel que des créanciers de la Caisse d'Epargne de Neuchâtel aient eu des inquiétudes sur la sûreté de leurs dépôts. Les soussignés croient devoir leur faire connaître: que les comptes de rétablissement ont été bouclés au 31 décembre 1847, et qu'ils auraient déjà été publiés si les circonstances actuelles avaient permis de réunir la Direction. Ces comptes présentent les résultats suivants .
Les dépôts au 31 décembre de 1816 étaient de .... ]
Les dépôts versés en 1847 s'élèvent à
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aux capitaux. .
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Les économies faites en 1847 ajoutées au fonds de réserve .
Le total des dépôts, et du fonds de réserve au 31 décembre 1 847. L. 4,422253 » 8
Ce capital est représenté par des bien-fonds et par des créances non remboursables à présentation, puisque pour la plupart ce sont des créances hypothéquées sur des immeubles valant au moins le double de la valeur du prêt. La Caisse d'Epargne n'est intéressée que pour fort peu de chose dans la faillite de la maison Fréd. Perret et Comp^ Les soussignés, dans l'intime conviction où ils sont, qu'aucune fortune particulière n^est plus solidement placée que celle de la Caisse d'Epargne, veilleront avec le même zèle et la même activité à la conservation des capitaux qui ont été confiés à cet établissement, et dans les circonstances difficiles du temps présent, ils s'occuperont des intérêts de la classe nombreuse des déposans avec plus de soin qu'ils n'en apporteraient à la gestion de leurs propres affaires. A Neuchâtel, le 23 mars 1848.
Le Président de la Direction,
Sandoz-Rollin.
Le Directeur,
P.-L.-A. Coulon.
drais que toute ma fortune y fut placée. Ainsi, soyez tranquille, et tranquillisez nos créanciers.
Aux Montagnes, on allait éprouver une inquiétude particulière et assez générale à l'approche du terme de la Saint-Georges (23 avril) :
Nos principales maisons de commerce, mandait le 22 mars M. Ch'-F* Ducommun, travaillent à trouver un moyen de parer à la crise financière qui est inévitable et dont on ne peut prévoir la durée. La plus grande partie des ouvriers travaillent au carnet, les comptes se règlent en Saint-Georges et en Saint-Martin.
Trois jours après, il reprend :
J'ai remarqué que tous les bruits alarmants venaient du Locle, où, me dit-on, le plus grand nombre demandaient le remboursement de leurs dépôts. A La Chaux-de -Fonds, on demeure plus calme, et les demandes de remboursement ne sont pas sensiblement plus nombreuses que celles qui arrivent d'ordinaire à cette époque... On s'attendait à ne recevoir de France aucunes espèces. Ce matin, un de mes amis, qui devait recevoir des espèces de Besançon, a reçu 5000 francs. Je sais qu'il en est arrivé d'autres. En s'entr'aidant l'un l'autre, on ira. Vivons sur bonne espérance !
Le pasteur républicain Redard devait sourire avec un brin d'ironie quand il écrivait, le 25 mars, pour réclamer le remboursement de cinq livres :
Dire à la Sagne que les fonds placés à la Caisse d'Épargne sont sûrs, c'est
ne rien valoir, c'est soutenir les insurgés, c'est chercher à leur ménager des
ressources : je renonce donc à être votre avocat auprès de bon nombre de mes
paroissiens. Mais ne vous gênez pas : accordez seulement ce qu'il vous conviendra.
CAISSE d'épargne — l6
Les mauvais bruits, répandus par la peur plus que par la malveillance, s'étaient répercutés au loin, naturellement grossis: un créancier neuchâtelois écrivait de Fribourg, le 25 mars: «Vu les événements qui se succèdent chaque jour en Europe, j'apprends que la Caisse d'Épargne de Neuchatel a fermé le 20 du courant, par suite de la faillite de la banque Perret, que l'on suppose d'un déficit de 4 millions... » Et il demande à être rassuré sur son
dépôt.
Puis c'est M. L. C, à Villars-les-Moines prés Morat, qui, ayant une note pressante à acquitter à Yverdon, réclame son argent, tout son argent. M. Coulon répond, un peu agacé, en lui offrant un acompte de Fr. 200 :
Il peut, lui dit-il, arriver un moment où, malgré toute la bonne volonté et les démarches actives, il soit de toute impossibilité de se procurer du numéraire. Nous n'en pouvons pas faire fabriquer à Neuchatel, vous le savez ; il faut donc que, dans ces temps si extraordinaires, les mesures soient aussi exceptionnelles. Faites comme d'autres : remettez votre titre en paiement. On sait fort bien, à Yverdon comme ailleurs, que l'on ne peut pas avoir en poche de meilleurs titres que ceux de la Caisse d'Épargne de Neuchatel. Nous pouvons même vous payer de suite par des titres hypothécaires sur le canton de Vaud, à choisir parmi une centaine de bonnes créances.
Avant même d'avoir reçu toutes ces réclamations apeurées, la Direction de l'établissement avait pris des mesures propres à calmer les esprits. Le 22 mars, elle adressait à ses principaux correspondants une circulaire leur déclarant que la Caisse n'était compromise dans aucune des faillites annoncées, et qu'elle faisait le nécessaire pour ne pas manquer d'espèces au moment de la Saint-Georges. Puis
elle pubHa deux avis au public, que nous devons reproduire. Voici
le premier :
Caisse d'Épargne de Neuchatel
Dans la crise violente qu'éprouve l'Europe et qui bouleverse un si grand nombre d'existences, il est bien naturel que des créanciers de la Caisse d'Épargne de Neuchatel aient eu des inquiétudes sur la sûreté de leurs dépôts. Les soussignés croient devoir leur faire connaître : que les comptes de l'établissement ont été bouclés au 31 décembre 1847, et qu'ils auraient déjà été publiés si les circonstances actuelles avaient permis de réunir la Direction. Ces comptes présentent les résultats suivants :
Les dépôts au 31 décembre 1846 étaient de . . . . L. 3.609.551» 9
» versés en 1847 s'élèvent à » 414.026» 3
Les intérêts à 3 '/a % bonifiés aux déposants et ajoutés
aux capitaux » 120.943» 5
Le fonds de réserve au 31 décembre 1846 .... » 268.947» i
Les économies faites en 1847, ajoutées au fonds de réserve » 8.785» 10
Le total des dépôts et du fonds de réserve au 31 décembre 1847 L. 4.422.253» 8
Ce capital est représenté par des biens-fonds et par des créances non remboursables à présentation, puisque, pour la plupart, ce sont des créances hypothéquées sur des immeubles valant au moins le double de la valeur du prêt. La Caisse d'Épargne n'est intéressée que pour fort peu de chose dans la faillite de la maison Fréd. Perret et C'*. Les soussignés, dans l'intime conviction où ils sont qu'aucune fortune particulière n'est plus solidement placée que celle de la Caisse d'Épargne, veilleront avec le même zèle et la même activité à la conservation des capitaux qui ont été confiés à cet établissement, et, dans les circonstances difficiles du temps présent, ils s'occuperont des intérêts de la classe nombreuse des déposants avec plus de soin qu'ils n'en apporteraient à la gestion de leurs propres affaires.
A Neuchatel, le 23 mars 1848.
Le Président de la Direction : Le Directeur :
Sandoz-Rollin. P.-L.-A. Coulon.
Sitôt après la publication de cet avis, que les correspondants ont eu soin de répandre et de faire afficher dans les lieux publics, une détente se produit: « Je vois avec plaisir que la confiance renaît », écrit M. Ch^-F^ Ducommun, aussi optimiste que son collègue du Locle l'était peu. Le notaire Borel écrit de Couvet : « Plusieurs personnes qui étaient fort inquiètes sont maintenant parfaitement
tranquilles. »
Une dame de la Neuveville, qui avait demandé son remboursement, parce qu'on lui disait que « la Caisse d'Épargne pourrait aussi faillir )), déclare gentiment qu'elle se ravise; et un Neuchâtelois du chef-lieu fait son peccavi en ces termes qui durent réjouir M. Cou- Ion : « L'article tout à fait rassurant paru dans la Feuille d'Avis nous engage à vous demander si la Direction consentirait à reprendre les sommes qui nous ont été remboursées. »
Un second avis, publié quinze jours après, est ainsi conçu :
La Direction de la Caisse d'Épargne de Neuchatel a la satisfaction de pouvoir annoncer à ceux qui y ont déposé leurs économies, que jusqu'à présent elle n'a fait aucune perte par suite de la crise commerciale actuelle; sa position est donc des plus satisfaisantes; mais la rareté des espèces est telle, que, ne pouvant s'en procurer sans de grands sacrifices, elle invite les déposants a ne demander que les remboursements qui leur sont absolument nécessaires.
Il ne sera remboursé en espèces que 200 francs de France à la fois; mais ceux qui désireraient recevoir la totalité de leurs dépôts, excédant cette somme, en recevront le remboursement plus tard en espèces, ou d'abord, en une créance de toute solidité, à leur choix.
Neuchatel, 6 avril 1848.
Le Président de la Direction Sandoz-Rollin.
Le Directeur :
P.-L.-A. COULON
La direction de la Caisse d'épargne de Meuchâlel a la satisfaction de pouvoir annoncer à ceux qui y ont déposé leurs économies , que jusqu'à présent elle n'a fait aucune perte par suite de la crise commerciale actuelle ; sa position est donc des plus satisfaisantes : mais la rareté des espèces est telle, que ne pouvant s'en procurer sans de grands sacrifices , elle invite les déposants à ne demander que les remboursements qui leur sont absolument nécessaires.
11 ne sera remboursé en espèces que fr. 200 de France à la fois , mais ceux qui désireraient obtenir la totalité de leurs dépôts , excédant cette somme , en recevront le remboursement plus tard en espèces, ou d'abord en une créance de toute solidité à leur choix.
Neuchatel, 6 Avril 1848.
Le président de la direction :
Sandoz-Rollin.
Le directeur:
P.-L.-A. CoULON.
Lorsque l'on consulte l'état des dépôts faits à cette époque, on constate qu'ils ont diminué en diverses localités, mais non pas d'une manière bien sensible. Il ne faut pas oublier que la crise industrielle et commerciale sévissait dans les pays voisins, que nombre de faillites (la correspondance de la Caisse d'Epargne en témoigne) s'étaient produites à Genève, à Paris, partout. La situation générale des affaires commandait beaucoup de sang-froid et de prudence. Ce n'est pas là ce qui manquait à la Direction de la Caisse d'Épargne. Le lo avril, elle donne à MM. Hottinguer l'ordre de vendre les 9000 francs de rente 3 % française qu'elle possède, afin de pouvoir faire les fonds qu'on lui réclame : « Quoique la Caisse d'Épargne inspire toujours la plus entière confiance, et que tous les jours on y dépose, malgré la rareté de l'argent, des sommes assez considérables, cependant elle prévoit qu'à la Saint-Georges et à la Saint-Jean les ouvriers horlogers qui manquent d'ouvrage feront des demandes de remboursement un peu fortes...»
M. Coulon et ses collègues prirent diverses mesures et trouvèrent des appuis que la correspondance nous révèle. Le Directeur écrit le 8 avril à M. Bugnion, banquier à Lausanne, chargé de la gérance des Créances vaudoises :
Le manque d'ouvrage dans les ateliers de nos Montagnes fait que les demandes en remboursement sont plus considérables que de coutume, et cela dans un moment où la crise commerciale rend l'argent plus rare. Cela m'engage à vous demander si vous ne pourriez point nous aider en nous procurant le placement de quelques-unes de nos meilleures créances moyennant une perte de 4 ou 5 %, à laquelle nous consentirions pour nous procurer des écus.
^^!^M^rfi«Jtt^r^9*A>^B*^h.
Puis ce sont de nouvelles invitations pressantes aux notaires de Franche-Comté d'envoyer, en billets ou en écus, les intérêts perçus, et d'obtenir, si possible, des remboursements de capitaux, avec rabais de 4 ou 5 % au besoin. « Notre belle réserve, ajoute M. Coulon, nous permet de faire ce sacrifice... Il va sans dire que vous rendrez à notre Caisse d'Épargne le plus grand service en lui procurant le plus d'écus que vous pourrez ; et pour vous y encourager, je vous offre 2 pour cent sur tous les écus que vous pourrez lui procurer d'ici à la fin du mois de juin prochain. »
Mais, dés le début de la crise, la Commune de Neuchâtel avait avancé à la Caisse d'Épargne Fr. 50.000, somme que lui réclama bien intempestivement l'administration nouvelle issue de la révolution. D'où la lettre que voici :
Du 7 avril 1848.
A Messieurs les membres de l'Administration provisoire
de la Ville de Neuchâtel.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet des Fr. 50.000 de France que la Ville de Neuchâtel a versés à la Caisse d'Épargne pour l'aider à passer la crise financière actuelle, somme que le Conseil général, dans une de ses dernières assemblées, avait promis d'augmenter encore, sachant de quelle utilité cet établissement est pour tout le pays, puisque, s'il n'eût pas existé, un grand nombre des dépôts qui y ont été faits auraient été placés dans la maison F. Perret et O^.
Vous partagerez sans doute la même sollicitude pour notre Caisse d'Épargne, et vous ne voudrez pas, dans un moment où l'argent est si rare et si difficile à procurer, lui causer une perturbation funeste en la privant d'un secours aussi nécessaire.
L'argent reçu de la Ville a été en grande partie envoyé aux Montagnes pour les paiements à y faire à la Saint-Georges prochaine. Il n'est donc guère
possible à la Caisse d'Épargne de le rembourser avant le mois... S'il lui est possible de faire ce remboursement plus tôt, elle se fera un devoir de le faire... (i)
Heureusement, les choses n'allaient pas trop mal dans notre grand centre industriel, et Ch^-F^ Ducommun pouvait écrire le 25 avril:
La Saint-Georges se passe mieux qu'on ne prévoyait. Quelques maisons de commerce ont tout payé ce qu'elles devaient à leurs ouvriers, d'autres une partie, et enfin d'autres rien. Une partie des ouvriers ont encore un peu d'ouvrage... Les ateliers de graveurs et de monteurs de boîtes sont à peu près tous fermés. La majeure partie de ces ouvriers, étant Genevois, si la crise dure encore quelque temps, seront obligés de partir, ce qui ne serait pas une perte pour notre tranquillité.
M. H. Bugnon écrivait encore, le 5 mai, de Fleurier, où la crise se faisait également sentir : « Il n'est pas besoin de vous dire que je ne reçois point de dépôts; je suis déjà heureux qu'on ne demande pas de remboursements. »
De son côté, M. Coulon lui-même écrivait à son correspondant de Lausanne, le 27 avril :
Les espèces commencent à reparaître chez nous ; la Saint-Georges s'est assez' bien passée dans nos Montagnes ; notre Caisse reçoit de l'argent de tous côtés ; elle en a suffisamment pour le moment, de sorte qu'elle n'est plus dans le cas de faire les mêmes sacrifices pour s'en procurer...
(i) La Caisse d'Épargne annonça à la Commune le remboursement par lettre du 12 janvier 1849.
Mais la Brévine, qui est si loin du monde, et où les cœurs étaient demeurés si attachés à l'ancien régime, ne voulait pas être rassurée, si l'on en croit son ancien maire, M. Matthey-Doret, qui écrivait le 1 2 juin :
Il est bien difficile de détruire l'illusion chez certaines personnes qui semblent s'y complaire en réfutant tous les raisonnements qu'on leur présente pour les désabuser. Je me suis cm un certain temps en mesure de dominer l'impression produite par les événements qui se passent en Europe sur les créanciers de la Caisse d'Épargne ; mais aujourd'hui je n'ai pas sujet de me flatter du même succès.
[Suit une liste de créanciers retirant leurs dépôts.]
Au lendemain de la révolution, l'État offrit à la Caisse d'Épargne, qui jugea opportun de l'accepter, le remboursement de sa dette. En conséquence, la recette du comité d'impôt de Neuchatel fut, dés le mois de décembre 1848, versée directement à la Caisse d'Épargne. Constamment en compte avec l'État, la Direction se voyait obligée, l'année suivante, pour satisfaire aux demandes du département des finances, d'écarter une demande de prêt faite par M. Erhard Borel, membre du gouvernement provisoire, à cause des engagements auxquels elle devait faire face jusqu à la fin de l'année. « Parmi ces engagements, disait-elle, il s'en trouve un visà-vis de notre gouvernement, auquel la Caisse doit faire des versements considérables d'ici au nouvel an » (22 septembre 1849).
la révolution de 1848
En échange des services qu'elle ne cessait de rendre, la Caisse d'Épargne demanda que son fonds de réserve fût mis au bénéfice de l'article 3 de la loi du 24 novembre 1849, c'est-à-dire exempté du paiement de l'impôt, en vertu de l'article 12 du Règlement, qui prévoit qu'une partie de ce fonds pourra être « appliquée à des œuvres de piété et de charité d'une utilité publique et générale ». Le 30 mars 1850, le Directeur informe le Comité de la Caisse d'Épargne qu'il a retourné sans façon à l'expéditeur un formulaire de déclaration d'impôt destiné au fonds de réserve. Le 6 avril, il adresse au Grand Conseil une requête qui eut le succès désiré, puisque, le 29 juin, il annonce à ses collègues que cette autorité vient de rendre un décret conforme à leurs vœux, (i)
Recueillons ici, avant de clore ce chapitre, quelques incidents d'importance inégale, qui marquèrent pour la Caisse d'Épargne les années 1848 et 1849.
(i) Cette question avait déjà été soulevée dès le début du nouveau régime. Les 16 et 17 juin 1848, le Grand Conseil, voulant pourvoir à l'extinction de la dette, décide de lever dans le canton une imposition extraordinaire, dont ne seront exemtés que les « fonds de terre et capitaux appartenant à des chambres d'éducation ou de charité, hôpitaux et autres établissements dont le but est l'instruction publique ou l'assistance des pauvres ». Aussitôt M. Coulon réclame, par lettre du 7 juillet 1848, l'exemption de la Caisse d'Épargne, en vertu de l'article 12 de son Règlement ; et, dès le lendemain, le Grand Conseil « vote à une grande majorité que l'excédent du fonds de réserve ne sera pas soumis à l'impôt ». {Bulletin officiel, I, 471-472.)
CAISSE d'épargne — I7
En octobre 1848, M. Coulon, qui se trouvait dans sa propriété vaudoise de Malessert prés Rolle, pour y surveiller ses vendanges, reçut de M. Borel-Wavre (i) la nouvelle que les dépêches de la
malle-poste de Besançon, partie le 4 pour Paris, avaient été soustraites par effraction. L'excellent M. Borel-Wavre avait aussitôt avisé MM. Hottinguer que ce courrier contenait à leur adresse onze lettres de change et trois billets de banque ; il les priait de faire, auprès des maisons sur lesquelles étaient tirés les effets à eux endossés, les significations nécessaires pour que ces effets ne fussent payés que sur leur ordre.
Les Hottinguer ayant rassuré la Caisse d'Épargne, M. J.-F. Dardel, qui s'était permis d'ouvrir leur lettre et ne craignait pas de faire paraître son zélé, écrit à son Directeur, le lé octobre 1848, une lettre que nous transcrivons. Elle contient, à côté du fait principal, certains renseignements qui ont toujours le don de captiver les Neuchâtelois :
(i) Il fut au service de la Caisse pendant trente-sept ans (1842 -1879).
CHARLES-AUGUSTE BOREL-WAVRE Chef de bureau
Monsieur Coulon !
Dieu soit béni, aucun de nos effets n'a été payé, et tous les tirés ont été mis en demeure de ne payer à qui que ce soit autre qu'à MM. Hottinguer. Il n'y a donc plus de crainte à avoir que pour les billets de banque. Maintenant que nous sommes rassurés, nous n'ouvrirons plus de lettres, ce que nous nous sommes permis de faire cette fois pour nous tranquilliser.
Rien de nouveau au bureau ; le 1 5 octobre s'est bien passé hier en ville, où il n'y a pas eu de désordre, ce que l'on craignait un peu.
Je suis réjoui de ce que vous ayez vendu à 80 livres les 400 pots, quoique, à raison de l'excellente qualité du vin de cette année, les acheteurs, à ce que je crois, ne peuvent que gagner sur cette marchandise. On a vendu du moût à Saint-Biaise à 12 centimes le pot et à Neuchatel à 14 centimes, en petite quantité, il est vrai. On payait dernièrement en ville le blanc, crû de Neuchatel, de L. 12 à 14,10 la gerle, et le rouge jusqu'à 6 pièces de cinq francs ; beaucoup de rouge acheté à 5 pièces de cinq francs la gerle...
Quelques semaines auparavant, soit le 19 septembre 1848, un incendie avait presque complètement détruit le village des Brenets. Parmi les sinistrés se trouvait le notaire H.-L. Jeanneret, correspondant de la Caisse d'Épargne ; et, puisque nous venons de citer une lettre à l'accent bien neuchâtelois, qu'on nous passe encore la suivante, qui fleure son bon vieux temps ; elle est adressée à M. Dardel:
Brenets, 21 octobre 1848.
Depuis le terrible incendie qui a détruit la presque totalité du village des Brenets, et dont j'ai été du nombre des premières victimes, je n'ai pu jusqu'aujourd'hui disposer d'un moment. Hélas ! atteint d'autant plus par le sinistre que ma femme et moi étions absents lorsqu'il a éclaté, je viens. Monsieur, vous entretenir de pies malheurs.
Non seulement son mobilier est resté dans les flcimmes, — un mobilier se remplace, — mais les papiers de la Caisse d'Epargne y ont passé : il fut impossible de les sauver, « tant l'embrasement, secondé par un fort vent du nord, a été prompt et général » : en un instant, sept maisons furent en flammes. Le bordereau des déposants, les exemplaires du Règlement, les formulaires de reçus et autres imprimés, plusieurs livrets sont détruits. Et le brav£ homme conclut :
Encore sous le poids de la douleur, je sens l'embarras et la peine que ce travail va vous donner. Mais que faire ? Les circonstances ne consultent pas les hommes, mais les hommes sont forcés de s'y soumettre... J'attends de votre complaisance et de votre bonté que vous m'aiderez à sortir de la peine où je me trouve, par un événement dispensé par la Providence. Puisse cet événement m'ètre salutaire, et veuille le Seigneur en préserver chacun !
Sous le poids de l'épreuve que Dieu vient de nous dispenser et du milieu de nos tristes ruines, j'ai. Monsieur, l'honneur de vous assurer de ma considération distinguée. tt t î
^ H.-L. JEANNERET, notaire.
La Caisse d'Épargne lui adressa, comme de raison, une belle épître de condoléance.
Vers ce temps-là, une affaire donna bien du souci au Directeur. M. J. Cordier, représentant du Jura à l'Assemblée nationale, devait à la Caisse d'Épargne une somme importante garantie par hypothèque sur sa propriété de Monfleur. Atteint par la crise financière qui avait déprécié les valeurs et les terres, le débiteur ne pouvait ni payer les intérêts, ni rembourser le capital. Les lettres où il expose son embarras sont assez curieuses ; il espère s'en tirer par le moyen que voici :
Le ministre de l'agriculture et du commerce m'a promis de choisir ma propriété pour la ferme-école du département ; j'ai pour neveu un jeune médecin, bon agriculteur, qui en sera le directeur ; il recevra par an de l'État 1 6.000 francs pour lui, et les garçons et apprentis payés par le trésor. L'année prochaine, le gouvernement prendra la propriété pour ferme-modèle, l'exploitation se fera à ses frais et à son compte ; et il en fera plus tard l'acquisition. Il y aura donc certitude de l'augmentation de valeur de toutes mes propriétés et la garantie du remboursement intégral de la somme que je dois à votre Société.
Cordier sollicite en conséquence la suspension des poursuites qu'avait commencées contre lui la Caisse d'Épargne. Il insiste sur la valeur du gage hypothécaire : si la propriété de Monfleur ne peut être réalisée sur-le-champ, la contrée où elle se trouve est « dans la situation la plus heureuse, ayant le climat le plus salubre, toujours des vieillards de quatre-vingt-dix et cent ans, des rivières et ruisseaux, des coteaux fort giboyeux... »
M. Coulon répond à ces belles choses qu'il prendra volontiers patience, si le représentant du peuple peut fournir « un garant ou d'autres sûretés ». Mais, comme il l'écrit au notaire Farine, de Champagnole, la Caisse d'Épargne, « administrateur du bien des pauvres, est obligée d'agir plus rigoureusement que ne le ferait un particulier ». Il faudra donc des garanties bien fortes pour arrêter les poursuites.
Quelques mois après, M. Cordier était mort, et c'est avec ses héritiers que se liquida cette affaire. Elle eut un épilogue que nous tenons à consigner ici, parce qu'il fait honneur à la probité neuchâteloise. La famille Coulon-Marval était intéressée dans le prêt fait à M. Cordier, la Caisse d'Épargne lui ayant cédé une part de
Fr. 10.000 sur la créance dont il était débiteur. Mais, en 1848, avant qu'on eût encore le moindre doute sur la solvabilité de Cordier et sur la valeur de la garantie hypothécaire, la famille Coulon avait rétrocédé son titre à la Caisse d'Épargne. Un des membres de la famille ayant appris, en 185 1, la perte éprouvée sur cette créance par l'établissement, vint solliciter la faveur d'en supporter sa part proportionnelle. « M. le Directeur lui répondit qu'il n'envisageait pas que la famille dût rien, mais qu'en sa qualité d'administrateur, il ne pouvait refuser une offre aussi loyale et aussi généreuse. En conséquence la dite famille a immédiatement fait payer la perte de 18 % sur la somme de 10.000 francs. »
En 1849, la Caisse s'efforce d'éteindre successivement les comptes-courants qu'elle avait consenti à ouvrir l'année précédente pour « favoriser le pubHc, à la suite de la crise financière qui a si fort ébranlé l'Europe ». (i) Elle prie donc ses clients de disposer du montant de leur solde créancier avant la fin de l'année, à moins qu'il ne leur convienne d'en disposer plus tôt encore.
Surtout, comme en font foi de nombreuses lettres, la Direction voyant l'argent affluer dans sa caisse, (2) et ne trouvant pas aisément à le faire valoir, écarte tous les dépôts « qui ne sont pas de
(i) Lettre à M. Sigismond de Meuron, i8 octobre 1849. Des avis analogues furent envoyés à un grand nombre d'autres personnes.
(2) Ch^-ps Ducommun, correspondant de la Chaux-de-Fonds, écrit le 5 décembre 1849 : « Je remarque avec plaisir que le nombre des versements faits par des horlogers est plus considérable que les années précédentes : la leçon de 1848 profitera à quelques-uns. »
véritables économies ». — «Jamais, écrit, le 28 août 1849, M. Coulon au pasteur Bonhôte, correspondant de la Sagne, jamais la Caisse d'Épargne n'a été dans un état plus brillant et plus prospère ; point de pertes, heureusement, et de beaux bénéfices à réaliser d'un jour à l'autre. L'on devient plus difficile pour recevoir de fortes sommes, et beaucoup de personnes ont été renvoyées avec leur argent, dont on ne veut pas se surcharger... »
En revanche, M. Coulon est toujours parfaitement accueillant pour les dépôts que font à sa caisse les œuvres charitables. C'est lui qui place leurs fonds, et qui en prend le souci ; car c'est tout naturellement à lui qu'on les apporte, et il inspire spécialement aux comités de dames une confiance bien méritée. Nous le voyons faire acheter par MM. Hottinguer de la rente 3 % au nom de l'Asile du Prébarreau, de l'École de raccommodage et d'autres œuvres philanthropiques. Parmi ces dernières, il n'en est pas une qui n'ait, un jour ou l'autre, recours à la Caisse d'Épargne et n'y trouve, en quelque sorte, son port d'attache financier. M. F. Richard est admis à y verser les fonds du consistoire du Locle. En lui en délivrant un reçu, la Direction l'informe qu'elle examinera les demandes analogues que pourront lui présenter d'autres fonds pieux :
Notre nouveau Directeur, (i) ajoute-t-elle, tient plus à restreindre et à annuler les comptes-courants anciens, qu'à en créer de nouveaux. Je doute même qu'il eût admis celui du consistoire, si la chose n'eût été convenue précédemment. Nous envisageons que c'est déjà une faveur accordée
(i) François de Montmollin. (Voir chapitre suivant).
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à des corporations de recevoir d'elles des sommes dépassant de beaucoup la limite du Règlement. Au surplus, tous ces comptes-courants ne sont établis et admis que provisoirement et aussi longtemps qu'il n'y sera pas vu d'inconvénient.
Cette lettre fait allusion à un changement survenu dans le haut personnel de l'établissement : celui-ci venait en effet d'entrer dans une phase nouvelle.