CHARLES-HENRI MARET
Procureur de la Caisse d'Épargne Secrétaire de la Direction et du Comité
soignés ».
Nous lisons dans le procès-verbal du Comité, sous la date du II mai 1850:
M. le Directeur annonce qu'il a fait avec le procureur un voyage dans les départements limitrophes, afin d'examiner de près les nombreux placements
(i) Le procureur était alors un peu le chef du contentieux. Il s'occupait en particulier des poursuites.
FRANÇOIS DE MONTMOLLIN
que la Caisse d'Épargne y a faits ; qu'il se félicite de ce voyage, parce qu'il croit qu'il aura un bon résultat, en ce sens que les notaires seront tenus sur leurs gardes et veilleront encore de plus près aux intérêts qui leur sont confiés ; que cependant il est content de ce qu'il a vu, les notaires lui ayant paru parfaitement en ordre et les prêts solidement assurés, à deux ou trois exceptions près; et enfin qu'il a chargé le procureur de faire un rapport écrit sur l'état des dits placements.
Dans la même séance, la Direction reconnaît la nécessité d'un cinquième employé, qui est choisi en la personne de M. Georges- Louis Quinche, notaire. Les quatre employés plus anciens étaient MM. J.-F. Dardel, Ch^-Aug. Borel-Wavre, Ch^-U. Junier et Ch^-H. Maret.
Un autre changement significatif s'opéra le mois suivant, comme M. de Montmollin nous l'apprend dans ses Mémoires :
Jusqu'alors, le Directeur travaillait aux affaires de l'administration dans son propre domicile ou, quelquefois, dans le bureau commun, ce qui ne laissait pas d'offrir de graves inconvénients, d'autant plus que les séances du Comité avaient lieu chez le Directeur et celles de la Direction dans le bureau, duquel il fallait, pour ce moment-là, expulser les employés. Le Comité prit donc la résolution d'affecter une partie du premier étage au bureau particulier du Directeur, ce qui avait l'immense avantage de pouvoir y tenir les réunions et du Comité et de la Direction. Il fallut pour cela déloger M. Dardel, secrétairecaissier, lequel, du reste, n'eut pas à se plaindre, puisqu'en le délogeant on lui bonifia une somme annuelle plus que suffisante pour se loger ailleurs.
Toutes ces mesures d'ordre pratique montrent assez que la période « patriarcale » est close, et que nous entrons dans celle qu'on pourrait appeler « bureaucratique », si ce mot ne revêtait un sens fâcheux qui ne conviendra jamais à la Caisse d'Épargne. Nous
CAISSE d'Épargne — 19
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allons la voir, en effet, de plus en plus soucieuse d'accomplir la tâche philanthropique et charitable que ses fondateurs s'étaient proposée au début comme l'idéal à poursuivre.
Mais cela demandait beaucoup de tact et de réflexion.
Sans doute, il eût été facile de faire la part des pauvres et de la verser sans autre aux institutions d'assistance. Celles-ci ne se faisaient pas faute de solliciter la Caisse d'Épargne. Nous voyons, par exemple, le Comité s'occuper, le 30 mars 1850, d'une demande de secours formulée par la Chambre de charité de Neuchâtel, dont la collecte annuelle n'a produit qu'un maigre résultat. Le Comité refuse, par cette considération : « que la Caisse d'Épargne, instituée pour tout le pays, devrait donner aux Chambres de charité de toutes les communes, si elle donnait à celle de Neuchâtel... » Ce simple petit fait montre que les chefs de l'établissement entendaient choisir eux-mêmes les objets de leur zélé philanthropique, dont ils étaient bien résolus à faire profiter le pays tout entier, et non point seulement une localité privilégiée.
CHARLES-ULYSSE JUNIER Secrétaire-Caissier
FRANÇOIS DE MONTMOLLIN
A cet égard, le procés-verbal de la Direction, réunie le 14 mars 1850, contient un passage qui mérite d'être cité:
M. de Chambrier demande s'il n'y a pas convenance et si le moment n'est pas venu, vu l'état de prospérité de la Caisse d'Épargne, qui possède un fonds d'amortissement de près de 300.000 livres, de faire, conformément à l'esprit, suivant lui, de l'article 12 des statuts, une œuvre d'utilité publique. La Caisse d'Épargne, qui date de 1812, est la plus ancienne à peu près du continent; elle est l'aînée de celles de France, qui datent de 18 18, et de celles d'Angleterre, qui datent de 181 6; aucune n'est, proportion gardée, arrivée au degré de prospérité qu'a acquise celle de Neuchâtel. Ne devrait-elle donc pas prendre aussi l'initiative d'une mesure de bienfaisance ? Il croit que la Direction peut disposer d'une partie des revenus du fonds d'amortissement dans un but de piété et de charité d'une utilité publique et générale. Mais il ne croit pas cependant qu'elle doive et qu'elle puisse dépenser de fortes sommes, ni décréter une mesure permanente ; elle ne doit décider cette mesure que temporairement ou annuellement, afin qu'en cas de pertes elle puisse les combler avant tout. Il propose donc la nomination d'une commission chargée d'examiner l'opportunité d'une pareille mesure ; et l'une des dépenses qui lui paraîtrait rentrer le plus dans l'esprit de l'article 12 du Règlement, ce serait d'appliquer chaque année une somme quelconque à l'achat de médicaments pour des malades pauvres du pays et à leur procurer les visites du médecin ; encore pourrait-on scinder sa proposition. — Qui vit un peu à la campagne et qui voit un peu la classe pauvre, a pu et peut s'assurer que souvent des personnes négligent de se faire soigner dès le début d'une maladie, crainte des frais de pharmacie et de médecin qu'elles seraient hors d'état de payer, et que ce qui aurait été peu de chose enle soignant à temps devient, par la négligence, d'une gravité dangereuse. — M. de Chambrier, ne demandant que l'examen de cette proposition, donnerait son approbation à toute autre d'une utilité plus reconnue.
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La Direction se montra sympathique en principe à l'initiative généreuse prise par le chef de l'ancien gouvernement, et décida de
confier l'étude de la proposition à une commission de cinq membres, qui fut composée de MM. Coulon, de Chambrier, de Montmollin, DuBois-Bovet et de Perrot- Reynier.
Cependant, à l'examen, diverses objections surgissent. Plusieurs membres de la commission se demandent si le fonds de réserve est assez considérable pour qu'on soit certain de ne pas être obligé, dans telles circonstances données, de supprimer la dépense votée pour une œuvre charitable, ce qui jetterait quelque discrédit sur l'établissement. M. de Montmollin suppose le cas d'une crise comme celle de 1848, où l'on serait forcé de vendre, peut-être à perte, des fonds publics pour faire face aux demandes de remboursement. Sans même supposer une crise, ne faut-il pas toujours prévoir quelque perte sur les placements? M. de Perrot-Reynier et M. DuBois- Bovet ne partagent pas ces craintes, mais bien M. Coulon, qui prévoit — il ne se trompait guère — une crise prochaine et ne juge
GEORGES-LOUIS QUINCHE
Comptable
FRANÇOIS DE MONTMOLLIN
pas que le fonds de réserve soit suffisamment élevé pour permettre d'exécuter dés à présent une idée qui d'ailleurs lui sourit. Il a soin d'ajouter que si le Règlement ne fixe pas le montant du fonds de réserve, la Direction a néanmoins toujours estimé qu'il devait équivaloir au 10% des dépôts. M. de Chambrier propose alors que la commission diffère sa décision jusqu'au moment où elle pourra donner à la Direction « un préavis conforme aux résuhats financiers de l'année et en rapport avec l'horizon politique ».
Ces derniers mots font allusion sans doute à l'insécurité qui régnait en France, où une révolution nouvelle n'allait pas tarder à s'accomplir ; il est probable aussi que M. de Chambrier songeait, sans les partager du reste, aux espérances de restauration que caressaient les plus fougueux royalistes neuchâtelois. A cet égard, personne ne savait trop ce qui se préparait. Et puis, l'horlogerie paraissait menacée d'une crise qui se produisit effectivement dès l'année suivante, si bien que, le 25 mars 185 1, la commission spéciale, saisie de la proposition Chambrier, décida que, «vu la crise financière >^ elle jugeait le moment inopportun pour voter une dépense quelconque ; M. de Chambrier retira « momentanément » sa proposition.
Du moins eut-elle cet effet heureux que la question de l'article 1 2 ne cessa plus de préoccuper les esprits ; elle devait être bientôt reprise avec plus de décision et de confiance, grâce à la prospérité toujours croissante de l'établissement.
Nous avons vu, en effet, qu'en 1850 déjà, les locaux du rez-dechaussée sont devenus insuffisants ; la Caisse d'Épargne se voit obligée d'envahir le premier étage de l'immeuble qu'elle a construit et
OÙ elle est installée depuis neuf ans à peine. Nombre de documents attestent combien l'état florissant de la Caisse passait les espérances de ses administrateurs. Voici entre autres une lettre significative adressée par le Directeur à M. F. Brunner fils, à Soleure :
Monsieur,
26 avril 185 1.
M. Darde! m'a communiqué votre lettre du 17 courant, à laquelle j'ai voulu me donner le plaisir de répondre. Je suis étonné moi-même, et en vérité presque effrayé, de l'extension que prend notre Caisse d'Épargne. Cependant, l'on ne peut pas s'attendre à ce que cette extension se soutienne toujours dans des proportions aussi considérables, et cela pour deux raisons principales. D'abord, et depuis le i"" janvier surtout, nous n'admettons plus de dépôts au-delà de 3000 livres, ce qui, quoique réglementaire, ne se faisait pas auparavant; à cet égard, on avait laissé aux déposants une facilité qu'on a dû leur enlever dès lors, quoique, pour le moment au moins, cette mesure n'ait pas d'effet rétroactif. Ensuite, l'industrie avait pris, en 1850, une extension telle, et jouissait d'une si grande prospérité, que la circulation de l'argent a nécessairement dû s'accroître. Mais, selon toute apparence, il y aura, dans un avenir plus ou moins rapproché, un ralentissement assez notable, ce qui, je le suppose, ne manquera pas de réagir sur la quotité et le nombre des dépôts faits à la Caisse d'Épargne.
Citons également deux circulaires adressées aux correspondants, l'une le 23 janvier, l'autre le 17 mai 1852. La première constate que le développement de plus en plus considérable des affaires oblige l'établissement à « se renfermer dans le Règlement d'une manière stricte ». Les correspondants devront donc observer rigoureusement l'article 6, qui interdit tout dépôt supérieur à 3000 livres, soit à fr. 4150. Toutefois, dans certains cas spéciaux, cette somme pourra être dépassée à titre exceptionnel, mais sur une autorisation
FRANÇOIS DE MONTMOLLIN
spéciale de la Direction. La seconde circulaire, après avoir rappelé que la Caisse doit rembourser les dépôts excédant le maximum fixé, ajoute : « Toutefois, et pour le moment, cette mesure ne s'étendra pas aux personnes notoirement connues pour n'être que de simples artisans, domestiques ou journaliers, ou tout au moins aux individus appartenant à ces catégories, qui seraient hors d'état de gérer convenablement leurs affaires. »
On voit de quelle main souple et délicate la nouvelle Direction continuait d'appliquer les règlements. C'est ainsi encore qu'en dépit de la suppression des comptes-courants, M. de Montmollin annonce à M. H.-F. Calame, ancien conseiller d'État, agissant comme frère de la fondatrice des Billodes, qu'il autorise, « après mûre réflexion », ses bureaux à recevoir une somme en compte-courant :
De cette manière, il n'y aura aucune perte d'intérêt pour cette pieuse institution. Toutefois, cette détermination de ma part, que je me réserve de pouvoir révoquer en tout temps, ne pourra être tirée à conséquence pour l'avenir, ni de la part des Billodes, ni d'aucune administration ou corporation quelconque (21 mars 1851).
Les occasions n'allaient pas manquer à la Caisse d'Épargne de faire d'importants sacrifices dans l'intérêt général. D'abord, il faut constater que, grâce à l'esprit d'initiative du Directeur, uni à celui d'autres Neuchâtelois de ce temps, elle devint le centre naturel de l'activité philanthropique dans notre ville. Quand une œuvre utile se fondait, c'est à la Caisse d'Épargne qu'elle trouvait un local où réunir son comité, une caisse où mettre en sûreté son argent. Nous
lisons, par exemple, dans les Mémoires de M. de Montmollin, sous la date de 1852:
Dans une réunion qui avait eu lieu dans mon bureau à la Caisse d'Epargne, le 31 août, sous la présidence et à l'instigation de M. le pasteur Godet, (i) on s'était entretenu des moyens à trouver pour améliorer la classe pauvre et l'engager à l'économie Beaucoup d'idées avaient été émises, mais on ne s'était définitivement arrêté à aucune. Toutefois, on avait paru se réunir à celle que j'avais présentée et qui consistait à donner une prime aux personnes de cette classe qui payeraient régulièrement leurs loyers. De concert avec M. Jules - César Clerc, (2) je fis un projet de règlement d'après lequel tout chef de famille pauvre, qui payerait régulièrement une quote-part de son loyer tous les quinze jours, recevrait à titre de prime la cinquième partie du prix de son loyer.
Cette œuvre prit bientôt, sous la présidence de M. James de Meuron, un heureux essor. La Caisse des loyers comptait, en 1860, trois cents adhérents, et a rendu les plus précieux services pendant prés d'un demi-siècle. Les conditions actuelles de location au mois rendant son action beaucoup moins nécessaire, la société s'est dissoute en 19 10.
La création des chemins de fer allait solliciter aussi l'attention des chefs de la Caisse d'Épargne. Ceux-ci ne partageaient pas les préventions du Messager boiteux qui, lorsque la question des chemins de fer fut agitée chez nous, mit en garde les Neuchâtelois contre des dangers qui, selon moi, n'étaient pas tous chimériques. A la fin de 185 1, le Comité de la Caisse d'Épargne souscrit trois
(i) Frédéric Godet, élu pasteur de Neuchatel en 185 1.
(2) Arpenteur-juré à Neuchatel, frère et associé d'Alphonse-Henri Clerc, le notaire bien connu à Neuchatel.
FRANÇOIS DE MONTMOLLIN
cents actions de 500 francs du chemin de fer Dijon-Besançon, « pour être favorable au commerce ». L'année suivante, c'est de l'établissement des lignes suisses qu'il s'agit. Le 24 décembre 1852, le Directeur fait part à ses collègues d'une circulaire de la Commission mixte des chemins de fer neuchâtelois, proposant éventuellement des actions « des Verrières à Lyss, avec embranchement sur Yverdon ». Question déUcate pour les chefs de l'établissement ! N'était-ce pas s'aventurer beaucoup que de s'associer à une entreprise dont il était si hasardeux d'escompter le succès? Le débat du Comité est intéressant.
Deux membres recommandent la prise d'actions par la raison suivante : « Le pays en général envisage que, puisque la Suisse doit être dotée de chemins de fer, il faut travailler pour que le canton ait une ligne principale. » Ils font observer au surplus que la souscription actuelle n'a pour but que de sonder l'opinion, et, dans le cas où elle se montrerait favorable, faciliter l'étude des tracés. Ces études faites, les actionnaires seraient réunis pour décider s'il y a Heu de construire des chemins de fer, et s'ils maintiennent leurs souscriptions intégrales. Pour l'heure, il ne s'agit encore que d'un versement de 5 francs par action.
Les trois autres membres n'estiment pas que le Comité ait le droit de participer à la souscription. Il est nommé pour gérer et administrer les fonds de la Caisse d'Épargne; d'après l'article 12, il peut bien prélever sur le fonds de réserve de quoi faire des œuvres de piété et de charité dune utilité publique et générale; mais il ne semble pas que l'entreprise des chemins de fer « rentre dans l'esprit dudit article ».
En fin de compte, on décide de s'abstenir pour le moment, mais de reprendre l'affaire « alors qu'une compagnie sérieuse aura traité pour l'établissement des dites lignes ».
En revanche, le Comité semblait prendre un vif intérêt à une idée plus ancienne, que le Directeur lui avait communiquée de la part du Président, M. Coulon. On se souvient que la Caisse d'Épargne possédait à l'Ecluse un assez vaste terrain, qui s'étendait au nord de l'ancien lit du Seyon, récemment détourné, jusqu'au chemin des Parcs. M. Coulon proposait d'y construire pour les pauvres « des logements sains et bien aérés, à un prix peu élevé, qui leur offriraient, outre l'avantage de la salubrité, l'agrément de petites dépendances, telles qu'un jardin et peut-être un peu de verger ». Le procés-verbal ajoute, — et nous tenons à noter le fait ;
Cette idée n'est pas neuve pour lui, car, déjà en 1826, il avait proposé à la Direction de demander à la Ville l'abandon ou la vente du bâtiment des Greniers du haut (i) pour y faire des logements salubres et bon marché ; mais son idée n'avait pas été goûtée par la Direction. La propriété de l'Écluse aurait cet avantage sur les Greniers que l'on pourrait y établir de petites maisons, qui ne renfermeraient que deux ou quatre logements, en sorte que toute cette population ne serait pas entassée dans un même bâtiment.
Cette entreprise, qui devait être avant tout une œuvre de philanthropie, voulait être aussi, dans la pensée de M. Coulon, un placement qui, selon ses calculs, devait rapporter du 3 %.
Le Comité décida de soumettre l'idée à la Direction, puis, au cas où celle-ci l'approuverait, d'instituer une enquête sur les loge-
(i) La Fabrique de Télégraphes actuelle, Terrtaux, 9.
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FRANÇOIS DE MONTMOLLIN
ments ouvriers existant à Berlin, à Hambourg, en Angleterre et à Genève.
La question est reprise le 4 mars 1853 dans l'assemblée de la Direction. Et alors les objections se produisent. Quelques-uns expriment la crainte que la construction de ces maisons ouvrières attire à Neuchâtel d'autres ménages pauvres, ce qui aggraverait le mal auquel on cherche à remédier. Mais surtout ils constatent que cette entreprise toute locale profiterait au chef-lieu seulement, et ne serait donc pas en harmonie avec l'article 12 du Règlement. D'autres appuient au contraire la proposition : les populations pauvres des campagnes, disent-ils, tendent toujours plus à se jeter dans les villes, c'est un mal du temps ; que la Caisse d'Épargne construise ou non, elles arriveront également à Neuchâtel, où les particuliers construiront : n'est-il pas préférable que la Caisse bâtisse, afin d'engager par son exemple les constructeurs à fournir de meilleurs logements ? C'est d'ailleurs un moyen de tirer parti d'une propriété qui, depuis Noël, ne rapporte rien, et qui depuis la Saint-Jean n'a pu être louée, (i) Enfin, si l'affaire réussit et comme œuvre philanthropique et comme placement, la Caisse d'Épargne pourrait, quand le besoin s'en ferait sentir, entreprendre des constructions semblables dans les autres localités du pays.
La Direction finit par charger le Comité d'étudier la question sous ses divers aspects et de rassembler tous les documents propres à l'éclairer. Et avant que soit levée cette séance, qui jusqu'ici res-
(i) Il y avait sur cette propriété la maison naguère occupée par la lithographie Gagnebin.
semble moins à une réunion de financiers qu'à celle d'une académie des sciences morales, le Directeur fait remarquer que, conformément au vœu de M. de Chambrier, le Comité a cherché, avec succès, à étendre les placements dans le pays et à favoriser les petits emprunteurs.
Dans la séance du Comité qui eut Heu le même jour (le 4 mars 1853), M. de MontmolHn, qui ne perdait pas de temps à tergiverser, annonça à ses collègues que, devant se rendre à Berlin pour ses affaires personnelles, il profiterait de l'occasion pour se renseigner sur les maisons ouvrières. Il offrit même de revenir par Hambourg, Londres et Paris pour compléter son enquête.
Nous savons par ses Mémoires qu'il passa quatre à cinq jours à Hambourg, où il y avait beaucoup à voir pour lui, et dix jours à Berlin, où M. Guillaume de Pourtalés l'accompagna dans ses visites des maisons ouvrières. Il se rendit ensuite en Angleterre, où il rassembla de nombreux documents ; il admira surtout les cottages de Windsor et un quartier en construction à Liverpool. Revenu par Paris, il s'y arrêta pour visiter la Cité Napoléon, rue Rochechouart, mais jugea qu'en fait d'habitations ouvrières, l'Angleterre et l'Allemagne avaient une avance très sensible sur la France. M. de MontmolHn était de retour à Neuchâtel à la fin de mai, après deux mois de pérégrinations laborieuses. Il présenta le i^'' juillet au Comité un rapport très complet concluant à un projet de construction à l'Écluse.
En attendant l'exécution, — qui ne devait jamais venir, — et pour utiHser la vieiUe bicoque inoccupée, le Comité, déférant à une requête de M. le pasteur Guillebert, autorise un malade peu fortuné
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LA CAISSE D hPWii^SE DE NEUCHATEL
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FRANÇOIS DE MONTMOLLIN
M. Ami Petitpierre, à y occuper, — gratis, bien entendu, — une chambre pendant l'été, « pour respirer un peu l'air frais de la campagne ». Ce n'est plus cet air-là qu'on respire maintenant à
l'Écluse.
Dans la même séance (recueillons ces menus détails, qui ont leur saveur piquante), le Comité refuse de prêter à M. de Castella, de Fribourg, Fr. 20.000 sur un immeuble qui en vaut plus de 40.000, — vu l'état dudit canton. Puis il refuse de prendre part à « une société qui se forme à Neuchâtel pour se procurer chaque jour, par voie télégraphique, le cours de la Bourse de Paris ».
Mais enfin, pourquoi le projet qui avait si fort occupé le Directeur et ses collègues est-il tombé dans l'eau ? C'est là un mystère sur lequel nous ne savons que ce qu'en dit M. de Montmollin dans ses Mémoires. Il raconte qu'il alla soumettre ses notes et documents à M. MarceKn Jeanrenaud, directeur des finances de l'État, afin de savoir si le gouvernement serait disposé à autoriser la Caisse d'Épargne à construire quelques maisons ouvrières sur ses terrains de l'Écluse ; et il termine son récit en ces termes un peu énigmatiques : « Je ne sais quelle était son opinion ; mais ce que je sais parfaitement, c'est que jamais le Conseil d'État n'a voulu donner cette autorisation. Pourquoi ? C'est ce que j'ai toujours ignoré. A cet égard on peut faire beaucoup de suppositions. » (i)
(i) On a, de nos jours, trop généralement méconnu ce qui s'était fait anciennement dans ce domaine. Nous lisons dans un rapport sur « les conditions de l'habitation et la santé publique », présenté par M. le D^ Sandoz à la Société d'Utilité publique le 23 août 1901 : « A Neuchâtel-Ville, M. Petitpierre-Steiger, ancien conseiller d'État, a fait construire, dès 1880, dix maisons ouvrières, etc.. » Il ne faudrait pas croire que l'initiative
Quant à la propriété de l'Écluse, la vente en fut décidée le 28 janvier 1856. Un essai d'enchères, tenté le 13 mars, n'aboutit pas, « la question encore pendante de l'établissement de la gare des chemins de fer dans cette localité ayant probablement éloigné les amateurs ». Mais la gare ayant été reportée plus à l'est, un amateur survint en la personne de M. Auguste Leuba, ancien conseiller d'État, qui se porta acquéreur (avril 1856) pour Fr. 34.000. Il morcela ces terrains, dont la partie inférieure constitue aujourd'hui les propriétés Hammer et Ramseyer ; le chemin de fer acquit la bande nécessaire à l'emprise de la ligne ; et la partie supérieure fut affectée à la construction du quartier ouvrier de la Société immobilière, qui réalisa en quelque mesure le rêve caressé par François de Montmolhn et ses collègues. Inutile d'ajouter que la Caisse d'Épargne fit sa part du capital-actions.
D'autres préoccupations troublèrent bientôt les projets de ces honnêtes gens : la guerre de Crimée allait éclater. Nous lisons dans le procès-verbal du Comité du 28 octobre 1853 :
M. de Montmollin, Directeur, annonce que M. le Président Coulon, qui était à sa campagne au canton de Vaud, est arrivé ces jours derniers en ville exprès pour lui faire part des craintes qu'il a conçues d'une crise financière en Europe, par suite de la phase nouvelle dans laquelle la question d'Orient vient
privée n'eût rien fait ou rien tenté avant 1880. La Caisse d'Épargne, si on ne l'eût entravée, aurait doté Neuchâtel de maisons ouvrières dès 1853 ; et c'est en 1858 que fut fondée la Société Immobilière des Parcs, qui réalisait l'idée même de la Caisse d'Épargne, et que nous mentionnons ci-après.
FRANÇOIS DE MONTMOLLIN
d'entrer et dont la guerre paraît être la conséquence inévitable, et par suite encore de l'augmentation toujours croissante du prix des denrées alimentaires, augmentation qui prendra encore des proportions plus grandes, si l'entrée de la Mer Noire est, comme on le présume, défendue aux navires marchands et la sortie des céréales empêchée dans le midi de la Russie. M. le Président, qui n'a pu rester pour assister au Comité, pensait qu'il serait prudent, dans ces circonstances, de chercher à porter la réserve à Fr. 600.000, au lieu de Fr. 300.000, afin de pouvoir parer à toutes les éventualités fâcheuses sans être obligé de vendre des fonds publics à perte.
A cette communication, le Directeur ajoute qu'il a pris déjà un certain nombre de mesures, telles que vente de fonds publics et refus de quelques gros emprunts. Le Comité, tout en remerciant M. le Président et M. le Directeur de leur sollicitude pour l'ètabHssement, décide de porter momentanément la réserve à la somme de Fr. 450.000.
La crise fut assez sérieuse et prolongée pour qu'il y soit fait souvent allusion dans les procès-verbaux et la correspondance. Le Comité est surtout préoccupé de l'éventualité de nombreuses demandes de remboursement, qui exigeraient une forte disponibilité d'espèces. Les lettres adressées aux notaires chargés des intérêts de l'établissement dans les départements français contiennent surtout des refus de placements et des appels de fonds. Le Directeur écrit à M. Bourquard, qui va venir à Neuchâtel :
Apportez avec vous tout ce que vous pourrez régler d'ici à votre prochain voyage, et ne vous attendez pas à voir accepter une, une seule demande en prêt. La crise est là ; il faut en subir les conséquences. Lorsqu'elle sera terminée, je ne doute pas que le Comité ne s'empresse de replacer de certaines sommes dans vos contrées et par votre entremise (février 1854).
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Et à M. Farine il écrit :
La Caisse d'Épargne entend être traitée, pour le service des intérêts, comme un particulier qui aurait besoin de toutes ses ressources pour vivre.
C'est vers ce temps-là que fut créée à Neuchâtel la Banque Cantonale, avec participation de l'État, qui y entrait pour Fr. 250.000. La Caisse d'Épargne consentit à lui faire des avances en comptecourant jusqu'à fin décembre 1856 et jusqu'à concurrence de Fr. 80.000, au 4 °/o. (i) M. François de MontmoUin, élu président du conseil d'administration de ce nouvel établissement, fut autorisé par le Comité à réunir ce conseil dans la salle de la Direction, « jusqu'à ce que la dite banque ait un local à elle », et à recevoir dans les caveaux de la Caisse d'Épargne des sacs d'argent cachetés, représentant les sommes que le conseil d'administration touchera sur les actions ; ces dépôts n'étant du reste au bénéfice d'aucune garantie de la Caisse d'Épargne (6 mars 1855). (2)
On conçoit que le Directeur ait éprouvé le besoin de se faire seconder dans une tâche qui devenait toujours plus lourde :
Je dus songer, dit-il dans ses Mémoires, à prendre un aide, mes fonctions devenant toujours plus pénibles et mes occupations plus nombreuses, par suite du développement énorme que prenaient de jour en jour les affaires de la Caisse. J'en parlai à mon oncle Coulon, qui m'approuva fort. Je jetai les yeux sur Alphonse de Pury-Muralt, à qui je fis des ouvertures. Il hésita plusieurs jours
(i) Manuel du Conseil d'État, 4 décembre 1855.
(2) Notons que du 30 avril au 28 juin, Fr. 315.360 en 54 sacs furent remis en dépôt par la Banque Cantonale dans les caveaux de la Caisse d'Épargne. Notons encore que c'est à celle-ci que l'administration des postes confiait au besoin ses sacs d'écus.
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