‹ La CalandraChapitre 12 sur 135 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

à vous de vous taire. S'il en est quelques-uns qui disent que l'Auteur est un grand voleur de Plaute, laissons-le dire; c'est bien fait à Plante d'être volé, si ce benêt ne tient pas ses affaires sous clef et les laisse sans une garde au monde. Mais l'Auteur jure devant le ciel qu'il ne lui a pas volé ça (il fait claquer un de ses ongles), et veut qu'on en fasse la confrontation. La preuve, dit-il, on n'a qu'à rechercher tout ce que possède Plaute, et on n'y trouvera rien de manque dans tout ce qu'on sait qu'il a. S'il en est ainsi, rien n'a été volé à Plaute, et personne n'a le droit de traiter l'Auteur de voleur. Si néanmoins quelqu'un en a l'audace, il le supplie de ne pas le déshonorer en le dénonçant au Bargello, mais d'aller secrètement le dire à l'oreille de Plaute. Mais voici venir celui qui vous apporte l'argument : préparez-vous à le bien recevoir, en lui ouvrant chacun le trou de l'oreille.

>v^-'-~~N- E M E T R I o, citoyen de Modon, eut

un fils, appelé Lidio, et une fille, appelée Santilla, tous deux nés d'une même grossesse et tellement semblables d'aspect et de physionomie, que, sans la différence des vêtements, il n'était personne qui pût les distinguer l'un de l'autre. Cela, vous deve^ le croire, par la raison que, laissant de côté beaucoup d'exemples qu'on pourrait vous donner, il vous doit suffire de vous rappeler ces deux frères Romains, aussi nobles de sang que de caractère, Antonino et Valerio Porcari, et si semblables que, chaque jour, par Rome entière, l'un est pris pour Vautre. Je reviens aux deux enfants qui, à l'âge de six ans, perdirent leur père : les Turcs prennent et brûlent Modon, tuant tout ce qu'ils trouvaient par la ville; leur nour-

rice et Fannio, un valet, pour sauver Santilla, l'habillent en homme et l'appellent Lidio, estimant que son frère avait été tué par les Turcs. Ils s'enfuient de Modon; en route, ils sont pris et emmenés captifs à Constantinople. Perillo, marchand Florentin, les rachète tous les trois, les emmène avec lui à Rome où, en y demeurant longtemps, ils en prennent excellemment l'habit, les mœurs et le langage. Aujourd'hui même, Perillo veut donner sa fille en mariage à Santilla, que tout le monde appelle Lidio, et qu'on a toujours crue être un garçon. Le vrai Lidio, garçon, avec son valet Fessenio, est sorti sauf de Modon; il est débarqué en Toscane, en Italie; il en a pris le vêtement, la manière de vivre et le langage. Étant à l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, il arrive à Rome, tombe amoureux de Fulvia, et, pareillement aimé d'elle, plus d'une fois habillé en femme va se divertir avec elle. Après maintes méprises, Lidio et Santilla se reconnaissent, avec joie. Ouvre^ donc bien les yeux et gardez-vous de prendre l'un pour Vautre : je vous avertis que tous deux ont même taille, même figure, que tous deux s'appellent Lidio, que tous deux ils s'habillent, parlent et rient de même; tous deux ils sont aujourd'hui à Rome, tous deux ils vont à l'instant paraître devant vous. N'allé^ pas croire pour cela que par nécromancie ils soient arrivés si vite de Rome; la ville que vous voye%, c'est bien Rome, cette ville jadis si ample, si spacieuse, si grande

que, triomphante, elle recevait largement dans son sein maintes cités, maints pays et maints fleuves; mais à cette heure elle est devenue si petite que, comme vous le voye%, elle tient dans votre propre ville. Ainsi va le monde !

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