ADIEU VA
Dès quelle se l'ut montrée, les injures de la dernière causerie, les hontes que je prévoyais dans son existence, tout ce que je ruminais de haine et de mépris se dissipa. Et eu même temps mes projets de départ, la pensée de M. de R.equoy. de mon élection possible sévauouireut devant elle. Ainsi, chaque fois qu'elle revenait, je franchissais un degré de plus vers la servitude. Elle navait plus pourtant, aussi fraîche qu'aux premiers soirs où je la vis, cette grâce printanière ({ui m'avait d'abord enchanté: les soucis, l'amour peut-être avaient ellleuré son visage, lui enlevant cet éclat de peau et ce charme de bonheur qui sont comme l'innocence et le premier âge de la beauté. Mais à présent ses traits se dessinaient mieux, adoucis et embellis par ces ombres qu'étendent les années et qui semblent couvrir de tristes et radieux souvenirs. La séduction d'une vie qui ne s'ignore plus, qui a déjà un passé derrière elle, cet art de plaire et de se parer qui n'appartient pas aux très jeunes
264 LA GALINEUSE
fernines la rendaient davantage désirable, d'autant quelle avait toujours son entrain, sa gaieté denfance. Elle m'aperçut au premier coup d'oeil: et. avant de s'asseoir à table entre Suzette de Joigny et Félicienne dEntragues, elle vint à moi sans aucun embarras, comme si rien ne s'était passé entre nous, comme si elle n'avait plus de mémoire ! La sienne s'illuminait ou s'enveloppait de ténèbres, selon ses besoins, ses caprices. Elle me prit les mains, onduleuse, avec cette jolie façon qu'elle avait de tendre. doftVir, de retirer son corps. Elle paraissait le jouer dans des sourires. Des paroles s'envolèrent au hasard de ses lèvres.
— Eh bien, mon ami ! Comme il y a longtemps!... Vous ne vous souvenez plus de moi... Oh ! ne dites pas non. . . C'est mal ! Ah ! Naples. était-ce beau, ce voyage ! Et notre escapade ! Savez-vous que deux matelots ne sont pas revenus. J'ai eu une peur! Vous en faites de belles. Heureusement que ces histoires-là sont à la mode là-bas. On n'y prend pas garde.
Puis mayant regardé :
— Savez-vous que vous êtes pâle? Vous avez un teint d'amoureux. Quelle est l'heureuse femme qui a vos tendresses : est-ce indiscret de vous le demander?
LA CALINEUSE a65
Elle a" attendit pas la fin de la réponse que je lui fis et se mit à rire :
— Ah ! ah ! vous mamusez. Voyez, je ne connaissais pas mon bonheur. Je ne men serais même jamais douté. Yousmavez trouvée méchante alors, je suis sûre? Oui. j'étais une petite rosse dans ce temps-là. Mais il n'y a plus ça. aujourd'hui, de l'ancienne Juliette. J'ai changé, n'est-ce pas, de ligure, de façons? Eh bien, mon caractère a plus cliangé encore!
Elle m'entraîna jusqu'à l'étroite pièce qui servait de vestiaire, taudis que les convives nous appelaient, en frappant sur la table, et que Jacques de Tavannes, gouailleur, improvisait un nouveau discours :
— Ohé les amoureux! Ohé! criait-on.
— Sont-ils bétes. ces gens-là, dit-elle, un peu contrariée, en haussant les épaules. Si vous voulez, nous allons filer à l'anglaise, et les laisser à leur tapage. Nous nous excuserons demain.
— Mais où irons-nous?
— Où il vous plaira. Chez moi. par exemple. ^'ous verrez comme je me suis arrangée. C'est gentil. Je ne suis plus boulevard Pereire, et je n'ai plus le père Chauffe-la-Couche pour Cerbère. Soyez sans crainte. Je l'ai plaqué à Naples. Il devenait trop insupportable.
266 LA CALIXEUSE
— A ous n'avez plus le commandant, mais vous avez Paul Ancelle.
A ce nom. Juliette pâlit subilenienl et. avec un air de profond dégoût :
— Pourquoi me parlez-vous de cet homme-là? A'ous ne connaissez donc pas l'aversion qu'il minspire. Voulez-vous savoir: il nie répugne!
Et comme je ne répondais rien, elle reprit en épiant ilans mes yeux l'impression de ses paroles :
— Je vois : on vous a raconté notre liaison. Et après! Si vous croyez qu'on fait toujours dans la vie ce qui vous amuse. D'ailleurs maintenant, c'est bien lini entre nous.
— Cela ne me regarde point. rép(Uidis-je. en affectant une grande indilférence. Vous êtes libre : vous me l'avez dit à Naples. Si je vous parlais d'Ancelle, c'est tout simplement que je désirais avoir son adresse et je pensais que vous pourriez peut-être me la donner. Il faut que je le voie dès ce soir !
Là-dessus je rapportai à Juliette hi coua ersation ({ue j'avais surprise entre les deux pierreuses.
Le sort de M. de Requoy m'était toujours indifférent, mais j'étais heureux de trouver un prétexte d'aller voir Ancelle. J'avais soif de lui parler, au besoin, de le provoquer, de le forcer à se battre.
LA CVLIN'F.USE 267
— Alors, vous m'abandonnez dans cette cohue? demanda-t-ello.
— Mais pourquoi ? Ne pouvons-nous partir ensemble?
— Vous n'attendez pas que j'aille voir Ancelle. je suppose?
— J'irai vous reconduire et je reviendrai.
— C'est que nous n'habitons pas tout à t'ait le même quartier... De la rue de Prony à l'extrémité du boulevard Saint-Germain, il y a du chemin.
Cependant, elle se décida, et d'un ton brusque :
— Tenez, je vous accompagne. Je resterai dans la voiture. Vous n'aurez pas, j'espère, de trop longues explicaticjus.
De la pièce voisine, nous parvenaient des voix querelleuses de fenunes, mêlées à des rires et à de petits cris ell'arouchés.
Nous allâmes jusqu'à la porte entr ouverte pour voir ce qui se passait.
M. de la Baille avait entrepris de comparer les j^ràces des jeunes chanteuses et avait prié de la façon la plus galante, mais aussi avec les gestes les plus osés. Félicienne d'Entragues et Suzette de Joigny de ne pas dérober si égoïstement leurs beautés.
— Je ne sais pour qui vous me prenez, s'écria
268 LA CALIXEUSK
Suzette de Joigny. dun air indigné, et le front empourpré de rougeurs virginales.
— Allons-nous-en. ma chère, dit Félicienne dEntragues. grave, solennelle, pareille à une reine ofïensée. On ne répond à de tels mulles que par le mépris.
— Monsieur, sécria le dragon, Tami et le soutien de Suzette, si vous ne savez pas vous conduire avec les dames, nous vous l'apprendrons !
— Ce serait un renseignement qui pourrait vous coûter cher, monsieur, répliqua M. de la Baille, avec cette assurance qui imposait à tous, et lui valait les baisers des femmes, le respect et la crainte des hommes. (Sans être allé uue seule fois sur le terrain, il passait pour être une des plus redoutables épées de Paris.)
— Silence, là-bas ! s'écria ïavannes connue un professeur pourrait parler à ses élèves.
— Va qu lui qua Idroit dfaire du chichi, ajouta Lili.
Mais on ne l'écoutait point; les répliques irritées se croisaient avec les observations aigres et les apostrophes furieuses. Un verre fut lancé par une femme et alla se briser en tombant contre la muraille, juste au-dessus de ïavannes qui poussa un énorme juron.
LA CALIXKUSE 269
— Il est temps de partir, dit Juliette.
Je songeai que nous nous étions connus un soir pareil et dans la même société, et je craignis que celui-ci ne s'aclievàt comme l'autre, tristement. Mais Juliette s'était si amoureusement pendue à mon bras, elle avait une si radieuse gaieté! Ces rires frais, ce pas sautillant, tous ces charmes ingénus, m'émouvaient d'autant plus que je les connaissais déjà, et que le souvenir d'un même bonheur venait augmenter mon plaisir. Je me laissai conduire par sa joie teinte ou sincère : je ne pensais plus qu'à l'étreindre encore. Telle est pourtant notre l'olie qu'au lieu de jouir simplement de mon amour retrouvé, je gardais, j'entretenais la préoccupation de ce qui, selon moi, le menaçait toujours ; à plusieurs reprises, dans la voiture, tandis que nous roulions vers le boulevard Saint-Germain, je détournai, avec un despotisme bien maladroit, le joli babil de Juliette sur Ancelle. Par bonheur, ce soir-là, elle était décidée à me voir aucun de mes défauts et à tout me passer.
Quand la voiture s'ai-rèta, elle mit la tète hors de la portière et leva les yeux.
— Il est là, lit-elle, il y a de la lumière chez lui. Allez vite. Je vous attends !
Je montai les quatre étages et sonnai à ia
270 LA CALTNEUSE
porte que ni"avait indiquée Juliette. Au premier coup Je timbre, Paul vint ouvrir, comme s'il attendait quelqu'un; lorsqu'il m'aperçut, une vive surprise, puis un grand désappointement se peignirent sur son visage, qui me parut las et ravagé, atteint de la vieillesse précoce de ces êtres sensibles, ardents, que la vie n'effleure pas, mais pénètre de toutes ses peines et de toutes ses joies. Il était vêtu avec soin; pourtant son appartement aux tapisseries en lambeaux, aux portes souillées trahissait bien sa misère. Il me fit entrer dans une pièce nue où il n'y avait connue meubles qu'un vieux canapé usé, passé, et une petite table en bois blanc. Pour qui l'avait connu autrefois, menant une large, luxueuse existence, ce dénùment avait quelque chose de profondément douloureux, mais je n'étais pas venu pour m'attendrir. Ancelle m'avait naguère assez blessé pour me rendre aujourd'hui impitoyable. Nous avons par-dessus notre être réel, un masque et une armure qu'on peut frapper sans beaucoup nous émouvoir : qu'on attaque nos préjugés, tout ce qu'ont déposé en nous l'étkication et l'entourage, nous sommes à peine atteints : il nous est facile de pardonner ; mais c'était ma chair d'homme qu'Ancelle avait meurtrie, et ces plaies-là ne se cicatrisent guère.
LA CALTXEUSE 2-1
Cependant, il nie reçut avec cordialité, ce qui ne laissa pas de nie causer ([uelque étonnenient: Juliette nie donna plus lard la raison de son bon accueil : à Naples, à Ischia. il ne m'avait pas vu ; dans notre lutte sur le bateau, l'obscurité ne lui avait pas permis de me reconnaître : et Juliette, naturellement, s'était bien gardée de lui apprendre nos relations. Il semblait disposé, selon sa coutume, à des épanchements; ayant déjà commis ou prêt à commettre les pires scélératesses pour son amour, il conservait, malgré les apparences, une naïveté déniant: mené toujours par ses instincts, il était incapable de considérer les êtres et les choses autrement qu'au point de vue de sa passion.
D'un mot bref, j arrêtai desconlidences qu'il commençait déjà, et je lui appris la cause de ma visite. A mes paroles, sa physionomie, qui était triste et soucieuse, s'éclaira :
— Tant pis pour le vieux 1 fit-il avec inditérence. et tant mieux pour moi !
Je n'aurais pas eu déjà tant de motifs de le détester, qu'une pareille réponse eût soulevé mon mépris, ma colère.
Le silence que je g'ardai lui laissa voir l'efl'et de ses paroles; mais, sans se troubler de ce muet reproche, il continuait ainsi ;
2^2 LA CALIXEUSE
— Ce serait une vraie chance pour moi si le boniionmie pouvait sen aller. Geneviève hériterait alors et serait un beau parti. Sans compter que M. de Requoy a été jusqu'ici le principal obstacle à notre mariage !
— Vous vous trompez, dis-je froidement, sur un ton qui 1 étonna Tort. car. comme on a pu le voir, la plus grande familiarité régnait d ordinaire dans nos causeries. M. de Requoy. je le sais dune façon certaine, serait heureux de vous voir entrer dans sa famille.
— Autrefois, peut-être. Mais aujourd'hui que je suis ruiné, il ne veut plus entendre parler de moi. Madame de Requoy. au contraire, s'est entichée de ma personne, et malgré ma pauvreté, elle me donnerait volontiers sa fille.
— Vous l'aimez? demandai-je.
— A vous dire vrai, mon cher Herbert, elle m'est assez indifférente, mais je ne suis pas dans une situation si brillante que je puisse me mai'ier selon mes goûts.
— Ainsi, m'écriai-je. la vie d'un homme, d'un ami dépend peut-être de vous, et loin de rien faire pour lui. vous souhaitez qu'il disparaisse, et cela, afin d'épouser une jeune lille que vous n'aimez pas, ou plutôt alin de voler un héritage, ^'ous êtes un nnsérable!
LA CALIXF.rSE 27 3
Il eût bondi autrefois à mon insulte: à présent, il demeurait tranquille, et ce lut sans montrer la plus légère impatience qu'il me répondit :
— Entiu. je ne suis pas chargé de veiller sur la vie de M. de Requoy!
— Evidemment. Mais c est votre devoir de me donner son adresse. Cest un service qui devrait vous êtes facile.
— Mais je ne la sais pas. son adresse !
— Vous mentez. Je sais que M. de Requoy est allé vous voir à son dernier voyage à Paris, quil vous a conduit à son hôtel, où vous avez diné ensemble. 11 a dû y descendre encore cette fois. Où était-il, cet hôtel?
— Si vous croyez que je me rappelle! Et puis ce danger que vous craignez pour lui est tout à fait imaginaire. M. de Requoy n'est pas un petit garçon, voyons!
— Ancelle. repris-je, vous commettez aujourd'hui un crime abominable, et vous n'en retirerez aucun profit.
— Que voulez-vous dire?
— Jamais vous n épouserez Mademoiselle de Requoy.
— Vraiment? Pourquoi tout à l'Jieure, me disiez-vous que M. de Requoy était fort bien disposé à mon égard?
2^4 T.A CALI.VEUSE
— Ce mariage ne dépend pas seulement rlu père, mais aussi, je pense, de la jeune fille. Or, Mademoiselle de Requoy n y consentirajamais.
— Vous êtes devin, dit-il, et il eut un sourire sareaslique. C'est vraiment agréable d'être si bien informé !
Je ne pris pas garde à ses railleries et je continuai.
— Quand bien même vous épouseriez Mademoiselle de Requoy, le but que vous cherchez dans ce mariage, vous ne l'atteindrez pas! Vous auriez la femme la plus riche, vous auriez tous les trésors du monde : vous n'aurez pas Juliette !
Il devint pâle : puis comme un afïlux de sang et de colère le précipita vers moi.
— Non, lui répétais-je avec une joie mauvaise et tout près de lui, vous n'aurez pas Juliette !
— Je vous défends, s écria-t-il, en serrant le poing comme s il voulait me frapper, je vous défends de prononcer une seconde fois le nom qui vient de tomber de votre bouche. Entendez-vous?
A ce moment on sonna: Ancelle tressaillit et courut ouvrir. Tout son visage s'illumina en voyant entrer Juliette, comme s'il m'avait aussitôt oublié, moi et mes paroles. Cependant Juliette, sans lui dire seulement bonjour, sans
LA CAI.INEUSE 2^0
jeter un regard sur lui. froide, grave, dédaigneuse, s'avança vers moi.
— Eh bien! mon ami, iit-elle, vous vous attardez ici. Il est temps de rentrer.
Et. comme si Ancelle ne sétait pas trouvé derrière nous, elle m'enlaçait avec le rire et les gestes joueurs d'une t'emuie amoureuse qui ne sait plus attendre : elle me poussait contre le canapé, pour m'y renverser sous son corps, les reins tendus, les jambes ouvertes, avide et haletante de plaisir.
A cette vue, Ancelle lïit d'abord si frappé, si anéanti qu'il n'eut pas un mouvement, mais il revint à lui, hurlant de rage et de douleur,
— Chiens immondes, criait-il, infectes charognes ! Attendez ! je vais vous traiter comme des chiens !
Et il saisit la lampe qui se trouvait sur la table.
Juliette devina le mouvement, et se détournant vers Ancelle, sans cesser de m'enlacer, avec cet accent lier et dédaigneux qu elle savait prendre à loccasion.
— Ose donc! s'écria-t-elle.
Ce fut assez pour qu'il reposât la lampe sur la ttible, fasciné par le regard de cette femme qu'il adorait, en dépit de sa cruauté. Elle était
2^6 LA CALIXEUSE
si bien habituée à le j^i^ouverner qu'elle ne pouvait plus en avoir peur.
— Partons, dis-je à Juliette en l'écartant de moi, n'ayant plus le courage de prolonger une si atroce vengeance.
Je sortis en baissant les yeux : je n'osais plus regarder Ancelle : Ah! quel soulagement j'éprouvai en passant son seuil! Mais je n'en avais pas Uni avec ce malheureux ! Comme nous allions monter en voiture, nous lentendîmes appeler dune voix lamentable. Il était là derrière nous, non plus féroce, mais gémissant, implorateur. si accablé que je me sentis ému de pitié.
— Juliette ! criait-il. oh ! ne t'en va pas. Que t'ai-je fait? Tu veux donc que je meure de chagrin.
Nous étions déjà installés dans le coupé, lorsqu il se précipita vers nous, nous empêchant de fermer la portière.
— Tu ne veux donc plus me voir, Juliette?
— Non, répondit-elle.
— Et que veux-tu que je devienne si je ne peux plus te voir?
— Tu n as qu'une chose à faire, c'est de t'en aller au plus vite.
— Eh bien, c'est cela, je partirai, je quitterai Paris, tu ne me verras plus!