‹ La calineuseChapitre 14 sur 21 · AGAPES CORDIALES · texte numérisé non relu

AGAPES CORDIALES

Après avoir diiic (.'usfinhlf. nous nous rentlinies aussitôt chez Jacques de ïavannes. tant (•lait grande l'impatience de M. de Rcquoy.

Latelier du peintre était en fête ce soir-là.

J'y rencontrai cette société aux élénienls disparates que Tavannes afl'ectionnait, eî où il se plaisait à retrouver une image de ce nvonde moderne, fait de coudoiements, d'incohérences et de désunion. Pierre ("Jia])eron y était venu clierclier parmi les invités et dans les dessins ilu peintre, des types monstrueux ou tout au moins étranges pour sa nouvelle pantomime : La Cour des miracles; Tavannes avait raccroché lui-même M. Mielgounof et M. Coningsby (jui faisaient maintenant les beaux jours de Paris. Rencontrés dans un bar, ils lui plurent à cause de leur ivresse loijuace et originale. Un anarchiste, compromis dans les attentats de Barcelone, et auquel le peintre donnait le vivre et le couvert, un peu adouci pai' la vie tranquille quoii lui assurait, causait doucement avec un

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riche amateur anglais des pri-raphaclites el de la décoration moderne des châteaux. Deux hautes dames de la galanterie honoraient l'atelier de leur présence. Gétaient Suzette de Joigny et Félicienne d'Entragues. Suzette de Joigny. dont les tiroirs se trouvaient vides en ce mon)ent. s'était empressée d'aller chez Tavanncs chercher un bon souper pour elle et Iheureux dragon (|ui régnait sur son cœur: Félicienne d'Entragues était venue à cause de Lili, hi maîtresse du peintre, à laquelle pourtant elle ne cachait point sa passion. Lili. tout en demeurant froide, se sentait llattée: sans répondre à ce grand amour, elle ne voulait point le repousser : « Il faut que je la tienne sur le feu, ilisait-elle. car elle pourra me chauffer à loecasion. » 11 y avait leé petites soHirs Sandwich. Riquette et Bleuette. frisées, roses, poupines et aux grands yeux bleus innocents. Elles sortaient pourtant de Saint-Lazare où elles avaient fait plusieurs retraites, injustement, prétendaient-elles; avec justice, assuraient leurs ennemis. La Poire-àsoif, un jeune honune équivo(|ue. (ju on disait leur frère, les accompagnait. Il y avait enlin les familiers de Tavaunes. parmi lesquels deux chanteuses de café-concert, camarades de Lili. Quand M. Coningsby aperçut ce moudc à

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la foi.s brilliinl (M soiuhro. où les gorges étincplantt's voisinaient avec les robes l'ripées : les traes, les siuokini>s avec des vareuses souillées et passées de couleur, il eut uu geste de dégoût.

— Je ne comprends j)as. connnenra-t-il, que mon illustre compatriote...

— Qui est-ce donc? demanda quelquun.

— Je ne me rappelle pas son nom, mais je sais que c'est uu ami de Liird Rosebery. et qu'il doit être mendjre de la (îluuubre des (Communes. Un homme aussi honorable ne devrait pas se compromettre dans une société parcilh;. mèiiu^ à l'étranger.

— Mais vous le faites bien, mon eh(;r ami.

— Moi, c'est tout diU'érent. Je suis ivre. Je ne suis pas, en ce niomcnl. responsable de mes actes.

En convoquant ainsi près de lui. t'amiliers et inconnus, Ta vannes n'avait pas seulement prétendu se divertir, mais donner plus d'éclat et de solennité à l'arrêt qu'il allait rendre pour flétrir deux de ses anciens fidèles, Perdriel et Vermachei", coupables de traîtrise à son égard.

Vermacher, dont la complaisance ménageait tout le monde, était devenu l'ennemi connnun. 11 avait rapjtortc au peintre ce mot de la superstitieuse l.ili : « Moi je ne garde Tavannes, que parce (ju il a de la veine.

Depuis que je suis avec lui, je gaj^ne aux courses. Avant, je perdais toujours. » Dédaigneux d une liaison si vénale, Tavannes avait imaginé la comédie machiavélique de laisser courtiser Lili par Perdriel. et de les surprendre en flagrant délit dans son atelier, afin de les mettre tous deux à la porte. Il serait survenu comme par hasard, et les aurait chassés en chemise dans la rue. En dépit de sa taille, il était de force, disait-il. « à mater ces deux carcasses ». Mais Vermacher, averti, et craignant un esclandre, courut avertir les coupables qui. loin de lui en savoir aucun gré. le crurent de complicité avec Tavannes. tandis que sa trahison lui valait de la part du peintre le plus vif ressentiment.

Lili, femme et gracieuse, avait obtenu aisément son pardon: quant à ^'ermacher et Perdriel, n ayant aucun droit à la clémence, ils allaient être sévèrement châtiés. Sans soupçonner le péril, insouciants et légers, ils vaquaient à leurs aflaires, ne comptant arriver à Tatelier du peintre qu'à Iheure où l'on se mettrait à table, mais, pendant ce temps, on préparait leur sentence qui devait éclater sur eux comme un orage.

Les conversations bourdonnaient et se croisaient dans les chambres encombrées.

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— Ail ! \()UH voilà, ma toute belle, dit Pierre (^Ijaperou à F(''liciemied"Euli'agiies qui arrivait ilans uu i^i-and bruit de jupes et couverte de toutes ses parures couune si elle se l'ut rendue à une réception l'oyale.

Félicienne salua de la tète, remercia dun sourire endjarrassé, et passa, ne sachant trop si on lui avait laucé un compliment ou une impertinence.

— Je lui ai donné son titre, fit Pierre Chaperon en se tournant vers Lili, car elle n'est plus toute charmante à présent. Elle est moutée en grade !

— Et en rides ! répliqua la petite Riquette.

— Ma chère, des titres comme cela, on ne les obtient qu'à l'ancienneté. C'est quand les miroirs ne vous ilattent plus qu'on s'adresse aux journalistes.

Les petites chanteuses accoururent aux côtés tle Chaperon, se pendirent à ses bras.

— Monsieur Chaperon ! monsieur Chaperon! vous savez : nous débutons demain à la Cigale : ne nous oubliez pas dans votre chronique.

— Est-ce qu'on a besoin de demander quand on est jolie comme vous?

— Et moi. monsieur Cliapei'on. vous savez, je danse demain.

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— Mais, ma petite chérie, je ne suis pas le bon Di<'u pour être partout à la fois,

— Oh ! monsieur Chaperon, eela ne lait rien, vous vous échapperez bien un moment pour venir me voir. El puis pour dire un petit mot. rien quun petit mot sur moi, vous n'avez pas besoin de me voir. Vous me connaissez bien comme cela. Kt puis, tenez, je vais tout vous montrer, si vous le voulez : moi j'suis pas fière.

— Tu perds ton temps. Msieu n'en pince pas pour toi.

— Ah ! c'est bien vilain, ca,

— Comment, vilain?

— Dame ! j'suis assez jolie pour qu'on m'aime. Je suis sûr que la vôtre ne me vaut pas... Car vous en avez une. Oh! ne mentez pas. Qu'est-ce qui vous aurait t'ait des yeux cernés comme ça ?

— Ma petite amie, je me l'ati^uc les yeux à écrire des compliments pourlesvieillesactrices de Paris, et je i^agne le paradis à ce métier-là. soyez-en sûre.

— Et pourquoi ne pas parler dos jeunes aussi ?

— Parce qu'on pourrait croire quelles en ont besoin... D'ailleurs comment voulez-vous qu'on soit impai'tial devaiit vous?

— Alors vous êtes impartial? comme qui dirait indiflërent. blasé? Cest joli. ea. à votre âge!

— Vous voulez doue que je brûle tout le temps, uiais à ce jeu-là. je serais vite consumé.

— Ou brûle pour les jeunes, les belles. Il n'y en a pas déjà tant.

— Et les autres, quest-ce qu'elles diraient? Lautre jour, je me permets de trouver qu'une ballerine ne dansait pas avec toute l'élégance désirable. Je reçois le lendemain une lettre où Ion me menace de me vitrioler. Ce sont les mœurs douces de notre époque qui préludent au désarmement général.

— Ce que cela m'assommerait, si j'étais à votre place ! C'est que vous avez l'air fatigué! Prenez donc du vin Orsini.

— C'est bon?

— C'est excellent. Cela vous donne bien un peu de migraine, un léger mal d'estomac, mais ce que cela v<jus remonte, oli! c'est étonnant.

— Je suivrai vos conseils. J'aime beaucoup changer de uialadies; cela distrait le corps.

M. de Requoy, sans écouter les conversations, sans regarder les femmes, ni les tableaux, se promenait dans l'atelier, de longen large, d'un air ennuyé et de temps à autre, demandait sur un ton impatienté, autoritaire :

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— Où est ilonc M. JaLtjues de Ta vannes? Célail bien la troisième ibis quil s'inter-

roj^eait ainsi lui-même, lorsque Lili s"éeria • (l'un air important, en dame d'intérieup :

— Mais je ne sais pas ce quil fait! Il était à montrer des lithographies tout à l'heure à « l'amateur anglais ». Je pense (ju il va venir.

— Dis donc, toi, fit tout ;i coup Riquette. Tu crois que cest convenable de se promener devant des dames sans leur parler?

M. de Requoy qui, pour être amateur de peinture et organisateur dfxpositions. n'en était pas nu)ins homme, regarda la jeune fennne et se tournant vers moi :

— Mais elle n'est pas mal, cette petite?

— J'te crois que jsuis pas mal. Jai eu un prix de beauté.

Tandis que M. de Requoy soccupait de faire à la petite Riquette la cour de gestes et de caresses que réclamait cette beauté facile et apprivoisée, je causais avec Lili, ({ui venait seulement de s'apercevoir de ma présence.

— Il y a tant de monde ici. disait-elle, que je ne vous avais pas encore vue. Jespère que vous ne nous amenez pas votre beau déchireur de dessins. M. Paul Ancelle! Al»! il serait mal venu ici ce soir. Juliette Fournier ma promis quelle viendrait souper. Et dame, à pré-

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sent, ça ne biche plus ! Ils se sont assez léchés U* museau comme cela. Faut que ça finisse.

Je ne revenais pas de ce que venait de mapprendre Lili, laissant, de ses jolies lèvres heureuses et indillérentes, tomber d'écrasantes paroles. Je sentais déjà ce frisson qui nous annonce une catastrophe. Ah! comme je uie repentais d'avoir acconipag'né M. de Requoy chez Tavanncs. A présent, il fallait écouter cette imprudente petite babillarde. et même la forcer à parler, dùt-elle me torturer encore davantage.

— Comment? fis-je. Juliette esta Paris?

— Mais elle ne l'a pas quitté, que je sache. Ah, si! elle ma dit quelle avait fait un petit voyage en Italie, mais de quelques jours seulement. Par exemple, elle a changé son existence depuis un an! C'est à ne plus la reconnaître. Elle s'est lancée dans la grande vie. (^est qu'aussi le commandant lavait trop bassinée. KUe a eu besoin de prendre de l'air, mais c'était pas une raison pour s'payer le portrait après avoir eu le modèle, car Paul Ancelle. c'est le commandant tout craché, et de la délicatesse en moins. Ah ! fallait-y av(nr de l'amour tout tle même pour s'appliquer ça sur la peau. Car ça a bien duré. dix.... oui. je uie trompe pas. ça a bien duré dix mois.

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— C'est vraiment fini? deniandai-je.

— Ah ! vous ne voudriez pas que ça durât jusqu'à la lin du monde, n'est-ce pas? Au commencement, on eiit pensé qu'ils étaient partis pour ne plus en revenir. (Juel béguin! mes amis. On ne se quittait pas : on se baisait dans les coins et devant le monde. C'en était scandaleux. Avec ça. ils menaient l'existence dans les o^rands prix. Un hôtel, une roulante, ma chère ! et un train de maison connue on n'en avait pas sous l'Empire. La fortune à Rothschild n'y aurait pas sulh. Ils vous dépensaient l'ai'gent comme s'ils l'avaient volé, que ça faisait mal au cœur aux pauv'gens. Lui. eût joué jusqu'à sa peau, et madame se serait plutôt privée de briÉfer pour se payer une liquette avec de la dentelle. Quand elle sortait pour une emplette, elle ramenait le Louvre dans sa voiture. Voulait-elle acheter des croquenots. elle se fourrait des traineuses avec du point d'Alençon. du Chantilly! est-ce que j'sais? Hien n'était trop beau pour son cul : mais avec ces exercices-là. ils se sont trouvés un beau matin à chercher dans leur doublure où diable ils avaient oublié leur dernière ciguë. Us ont eu beau retourner leurs poches, l'or n'a point chanté. Dame! à partir de ce moment-là. ça n a pas été joli, joli

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chez Juliette. Monsieur hallail nuidauio. quand ce nélait pas le contraire. Chacun portait la livrée de lautre sur la figure. Aneelle a tondu la famille de Juliette: il a dit au papa qu'il avait trouvé nu placement extraordinaire, et il a mis les quat'sous du vieux dans ces belles mines dor du haccara ([ui rapportent tant de zéros. Si vous aviez vu la colère de Juliette! quauil son vieux bonhomme de père est venu lui réclamer c'qu'il avait gagné à la sueur de son corps. Ils ont manqué de se tuer tous les deux. Aneelle est tout de même parvenu à lui apprendre à vivre en l'envoyant balayer les escaliers avec son pauv" troussequin. Mais ça n'était rien encore. Chéri n'avait pas de quoi boutlèr. et quaml. par hasard, il lui tombait un sou, c'étaient les cartes qui le mangeaient. Un beau jour. Juliette a trouvé ses tiroirs forcés, vides. Tous les bijoux envolés à faire •les pépettes pour le bac. A ce coup-là. ma Juliette en a fuuié. J'ai bien cru quelle avait soupe du coco. Elle voulait l'envoyer aux galères, à la guillotine. EUeest partie pour se rendre chez le commissaire de police; seulement elle n'était pas rendue devant la porte qu'il revenait, l'agrippait, lui flanquait une roulée, et vous la reconduisait à coups de bottes dans le derrière. Ça y était! C'était r'coUé !

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— Mon Dieu! iu\''criai-je, désespéré, désçoùté de ee Ilot de boue qui souillait mou amour, mon amitié, tous mes souvenirs. Je n'aurais jamais attendu dAncelle de telles hontes. Et je me disais en moi-même : « Dire que j'ai regretté davoir pu le tuer! Ah! si c'était à recorauiencer, je ne le manquerais pas. cette fois, le misérable! » Mais, repris-je. Ancelle était très riche. Il est bien étrange, malgré toutes ses prodigalités, que toute sa fortune s'en soit allée en si peu de temps.

— Je ne sais pas. moi. voilà ce qu'on m'a raconté. Je crois que sa famille l'avait fait interdire; je ne sais trop ce que Juliette m'a chanté. Ce qu'il y a de sur. c'est qu'ils n'avaient le sou ni l'un ni l'autre, et les pains qu'ils se donnaient sur la peau ne leur en uiettaient pas dans l'estomac. Alors Ancelle. qui ne doute de rien, a usé des grands moyens. Il a cheiiUé des amants pour madame. Ah! il en est arrivé de drôles, je vous prie de croire. Il a eu la toquade de lui amener une fois M. de La Baille qu'il ne connaissait pas et qu'il a pris gravement avec ses belles manières pour un lîls à papa, un grand seigneur qui a des miyons à dépenser. Il en a été pour son déshonneur. Y a aussi un vieux cacochyme qui a failli leur faire arriver une sale histoire. Ancelle

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sétait mis dans la tète de le faire trépasser entre les bras de Juliette une fois qule vieux l'aurait nommée son héritière. C'est un monsieur de bonne famille, de je ne sais pas quoi, qui s'est mis sur le tard, ne pouvant pus rien faire, à écrire des livres d'amour sur Henri IV. sur madame de Pompadour. 11 aimait encore à trainoter le soir au Palais de Glace, aux Folies-Bergère, partout oii il y a de la chair fraîche. Ça l'amusait, cet homme. Juliette, faut lui rendre justice, rendrait de 1 appétit à un mort. Chiand le vieux monsieur la vue, il s'est imaginé <j[ue son printemps lui était rendu: il a sauté dessus comme le loup pour croquer la brebis. Comme Juliette a tiré, a pressuré le pauvre homme pour extraire son argent et les dernières gouttes de sa vie, je ne pourrais vous le dire* Mais il était plus voisin du cimetière que du lit de noces, quand quelqu'un auquel ou ne s attendait pas, corn? qui dirait la Providence du bon Dieu, la pris sous sa protection. Faut dire (|ue si T vieux n'était plus sage, il lavait été une fois, y a longtemps, lorsqu'il avait promis à son valet de chambre un legs important s il vi> ait plus de (juatrevingts ans. Le domestique veillait au grand-père comme à la prunelle de ses yeux. Le voyant décliner, décliner, il a senti approcher le moment

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OÙ rhérilag>' allait lui édiapper avec son bonhomme. Aloi's il l'a suivi, espionné, el a découvert sa réelle maladie. N'a-t-il pas fourré dans la lèle au vieux monsieur (ju'on rem[>oisonnail à petites doses. (Test qu il s en est peu fallu qu on arrêtât Juliette et Ancelle. S ils ne s'étaient hâtés de décamper, je ne sais pas où ils seraient aujourd'hui. Enfin à mes tourtereaux, est arrivée, d'elle-même, la plus complète brave bète que la terre ait portée. Un Péruvien, je crois, qui ne savait cpie baragouiner sa langue. Ah! ce que nous avons ri ensemble. 11 y a eu des scènes impayables. Juliette nous faisait cacher, moi et la femme de chambre, tlerrière un rideau, et. là. ell< nous montrait comment elle lui (hmnait ses pieds à baiser, à lécher. Parfois elle se troussait, et alors, non. cétiiit trop drôle. Une fois nous avons poulie, si haut qu il nous a entendus ; Juliette sans sémotionner, a dit au rasta : « Veux-tu rester là. Ce sont mes amis, Sil me plait «[uils le voient comme cela, je suis libre, je pense. » Fit Ancelle venait aussi des fois avec nous derrière le rideau. Ça n était pas lui qui rigolait le moins. Pourtant, d'après ce que j'ai pu voir, il aimait Juliette. C est à ne rien comprendre à cl homme-là... Eu deux mois Juliette

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a ratissé la fortune du Péruvien, et la envoyé se tirer quèque part une balle dans la tète. Mais tout l'argent qui a passé entre ses croches s'est écoulé aussi vite qu'il était venu. Elle n a plus rien aujourd'hui. Aucelle, lui. a sa place de commissaire, car d'faire le gigolo, ça n la pas empêché de passer ses examens. Il doit partir pour Madagascar, mais il a demandé un sursis; ça lui coûte, vous comprenez, de fiche son camp comme ça : il la toujours dans le sang.

— Mais Juliette? demandai-je, est-ce quelle laime?

— Vous vous intéressez donc à ses béguins? demanda Lili souriante et un peu étonnée. Ah! je ne saurais vous répondre. Elle prétend quelle peut pas le voir en peinture, mais est-ce vrai? C'est une femme si loufoque! les gens qu'ont pu savoir ce rpii se manigançait dans sa caboche sont bien malins.

Elle n'avait point fini ses commérages lorsque Jacques de Tavannes apparut avec « l'amateur anglais » dont la taille de géant ressortait davantage auprès du petit homme. L'un marchait en levant le nez et l'autre en se courbant en deux. A leur vue, M. de Requoy, dont les genoux supportaient Riquette, accrochée à lui comme un enfant, déposa douce-

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ment la jeune t'eninie sur une chaise voisine: et, se levant, il s'avança d un pas majestueux vers le peintre.

— Monsieur, dit-il. je suis le président du comité de l'exposition artistique du Mans, et je viens vous prier, au nom de mes confrères, de Aouloir bien nous honorer d'un envoi. Quelques-uns de vos précieux dessins seraient l'ornement de l'exposition et contribueraient à en assurer le succès.

— Ah! fichez-moi la paix, s'écria Tavanues. Ceux qui veulent voir mes œuvres, n ont qu'à venir à mon atelier. Quant k envoyer en province des dessins pour (ju'ils soient perdus : la peau !

— Monsieur, j'espérais... dit M. de Requoy assez blessé d'un pareil accueil.

— Monsieur de Requoy est un de mes bons amis, fis-je en le présentant à Tavannes.

— Excusez un mouvement d humeur, je vous prie, reprit le peintre en se radoucissant. Certainement cette exposition provinciale a un grand intérêt, et si je puis vous être agréable...

Mais sans achever sa phrase, les yeux inquiets, il se tourna vers Lili et d'un ton irrité :

— Ils ne viennent pas. dit-il, on a dû les avertir?

— L'heure n est pas encore passée, répliqua Lili. Tiens, les voilà!

Les yeux fureteurs et le eràne luisant de Pertlriel venaient dapparaitre, suivis du ventre imposant et du Ironl tranquille de Vermacber.

— Vous savez, dit Perdriel essoulllé. et duu ton rageur, ('/est bèti" de donner des rendezvous eomnie ea. Nous vous avons cherché dans tous vos cafés. C'est seulement chez AVeber qu on nous a dit que vous nous attendiez ici.

— Ces chers amis ! s'écria le peintre, en leur tendant les mains, que Vermacher saisit avec transport, et Perdriel comme à regret; puis il passa gravement avec Lili et les deux arrivants dans la salle attenant à latelier où l'on avait préparé le souper. Les autres invités comprirent que le moment solennel, si impatiemment attendu, était proche: et ils suivirent à la file, sans s'occuper des rangs des personnes. Tavannes couvait des yeux ses paisibles victimes. Insconscientes du [)éril. elles contemplaient cette table que le peintre s'était plu lui-même à parer de Heurs, et qui resplendissait, comme un autel, de sa vaisselle et de ses candélabres illuminés, chargée de bons vieux plats que reconnaissait leur gourmandise et de mets nouveaux qui intriguaient leur curio-

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site, entourés d'une armée de bouteilles aux goulots dorés.

— Fous afTez pieu fFait les choses, dit Vernuiclier.

— Nest-ce pas? répliqua Tavannes. Et regardez le menu. 11 y a des friandises que votre palais encore grossier ignore certainement. Dites-moi : Connaissez-vous les biscotins en lacs damour et les gimblettes à la (leur doranger? Non, nest-ce pas? Ce souper est une reconstitution historique des plats qui ont charmé nos bisaïeuls et qui doivent charmer encore leur descendance si elle n'a pas tout à fait perdu le goût. Il faut vous confier que c'est le cuisinier d'un grand-duc en villégiature qui a bien voulu se cliarger de cette merveilleuse cuisine. Je tais son nom parce que, modeste comme beaucoup de grands hommes, il tient à ne pas signer ses chefs-d'œuvre.

Le peintre continua :

— Et regardez l'assistance ! Voici M. Poire à-soif, par exemple, qui vous donnera des conseils sur la manière de se conduire avec les femmes. Je vous assure qu il s y entend très bien. Ces dames aiment qu'on les débarrasse de leur argent et qu'on leur chatouille un peu rudement l'épiderme. Je vous avoue, pour ma part, que c'est ma méthode...

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— Ah ! assez, fit Lili en secouant le bras de Tavannes. Ne me lais pas passer pour ce que je ne suis pas.

Puis elle ajouta avec un sourire et eu haussant les épaules :

— Enfin, c"est réglé pour moi. L'averse est tombée. Je m'scoue. A présent, c'est le tour des antres.

— Vous avez à votre droite, reprit Tavannes. mon cher Perdriel. un homme fort riche. Xauriez-vous pas en ce uioment tpielques jolies petites afiaires véreuses en train pour lui extorquer quelque argent...

Le riche « amateur anglais » se tourna vers un de ses voisins : il navait pas compris le mot « véreux » et il en demanda lexplication. Quand on lui eut répondu :

— Ah! ah! charmant! très joli fit-il en éclatant de rire.

— Parmi les jeunes femmes qui entourent cette table, disait toujours Tavannes, vous pourriez peut-être trouver une personne charitable qui voulût bien se charger d'amuser vos veilles. Ce ne serait uiallieureusement pas la maîtresse d'un ami...

— Mais qu'est-ce qu'il a? Mais qu'est-ce qu'il a? grommelait Perdriel qui commençait à deviner l'orage.

— Aussi je vois bien que. malgré les délieatesses du menu, malgré les charmes de l'assistance, je ne pourrais réellement pas vous satisfaire, à moins de me retirer discrètement, ce dont mon dévouement pour vous n'est pas encore capable. Soufïrez donc, cher Perdriel et clier Vermacher, que je vous prie d'aller chez Weber retrouver mon ombre, puisque ma personne ne saurait désormais vous être bien agréable.

— Voilà une farce de fort mauvais goût, fit Perdriel entre ses dents. Il est gris ! Sfirement il est gris!

— J'alfoue ne l)as gombrendre, ajouta Vermacher.

— Tâchez que je ne vous donne pas d'autres explications. Elles ne seraient pas de votre goût, s'écria le peintre en montrant la porte du doigt au large et épais Vermacher. qui lit sa retraite avec Perdriel. au milieu dune assistance glaciale. De rouge, il avait pris des teintes de vert-de-gris. Quant au crâne brillant et comme ciré de Pei'driel, il était toujoui's inaltérable aux émotions.

Lorsqu'on entendit la porte de la rue se refermer avec fi-acas sur les deux bannis, des félicitations tumultueuses assaillirent Ta-

LA CALINEUSE iSq

vannes. Les rois ne sont pas les seuls hommes du monde à avoir leurs courtisans.

— Tous mes compliments, mon cher ami, pour cette exécution.

— C'est un homme taré, ce Perdriel.

— Je vous confesse, mon cher ami. dit M. de La Baille, que ma seule amitié pour vous me faisait lui donner la main.

Au milieu de ce concert, la petite voix de Lili, (pii était devenue criarde pour la circonstance, dominait toutes les autres. Lili avait toutes sortes d'histoires plaisantes à raconter sur les expulsés.

— C'est bieu! dit peintre en baissant la tète. Et puisque les mouches et les mouchards sont partis : à table !

A ce moment. M. de Requoy s'approcha du maitre pour prendre congé. Sa fatigue, disait-il, ne lui permettait pas de rester au souperauquel on voulait le convier. Il sortit, heureux d'avoir pu obtenir de Tavaunes un rendez-vous pour le lendemain. Moi, je restais encore. Lili ne m'avait-elle pas dit que Juliette allait venir?

A peine M. de Requoy était disparu, je vis la gentille lliquette qui mettait son chapeau.

— Tu pars? demanda Bleuette.

— Oui. j'ai r' l'ait Ipante qui s'en va. Il a l'sac.

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— Qui t'a dit ça?

— L'espérience. C'est un pante chic qui vient de province pour acheter des tableaux. Jlui ai tapé dans lanl. Il a dit qu'il allait à l'hôtel et qu'y mrejoindrait cette nuit. Tu sais où jdonne mes rendez-vous.

— Moi, vois-tu, à ta place, j'aurais pas confiance. Ces gens de province, ea boulTerait sa m... putôt que d'sortir une ciguë.

Elles s'étaient écartées des invités, et continuèi*ent à demi-voix leur conversation.

— Crains rien, va! fit Riquette. On grattera l'porc si n'veut pas suer. Viens-tu?

— Ah! moi, j'aime pas ces histoires-là.

— Allons, est-ce quej'suis une gosse. T'épate pas. J'connais l'métier. J'ferai pas de turbin inutile. Seulement, c'est en cas qu'y ait d'ia rouspétance; vaut mieux être deux qu'une. Le ptit aura l'œil, et le clampin aussi, mais ime de pus, ça fait pas dmal.

Ah! me dis-je, M. de Requoy s'est fourré dans un joli guêpier. Cette Riquette a l'audace des jeunes coquines, et l'autre, trompé par des yeux, des façons d'enfant, croit à une arrièrecandeur de gigolette et va donner tête baissée dans le guet-apeus. Il faut à tout prix le prévenir. Mais comuient? Il ne couchait pas chez lui quand il était de passage à Paris, et

LA CALINEUSE JÔI

j'ignorais Ihùtel oîi il descendait. Une idée soudaine me donna une résolution. M. de Requoy voyait toujours Ancelle. lui seul devait savoir sou adresse. Je répugnais profondément à me rendre chez cet homme qui m'était odieux, mais je n'avais pas d'autre moyen de sauver M. de Requoy dun malheur probable, d'un vol, d'un chantage, qui sait? peut-être de la mort. C'était moins le souci de sa personne qui me rendait si anxieux que la pensée de Geneviève. Je me rappelais l'attendrissement qu'elle avait eu en prenant la lettre de son père et les paroles qui s'était échappées de ses lèvres à son départ : « C'est un enfant, papa, un loul petit enfant! » Malheureusement, je ne connaissais pas plus l'adresse d' Ancelle que celle de M. de Requoy,

Je la demandais à Lili. quand je remarquai un mouvement parmi les invités. Suzette de Joigny, Félicienue d'Entragues s'étaient levées et Lili. sans faire attention à mes paroles, se tournait vers la porte. Juliette venait d'apparaître, avec un sourire un peu etiacé. surprise sans doute de rencontrer une assistance si nombreuse ; mais elle reconquit aussitôt sa grâce uiodeste et insinuante, et elle se glissait vive et gaie parmi les convives; souple, échap-

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pant d'un bond coquet aux étreintes, et répondant par un regard malicieux aux caresses qui n avaient pu latteindre.

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