LES RÊVES ET LES CAUCHEMARS
Le miracle était accompli. Je ne savais plus si, réellement, j'avais vécu d'autres heures, ^les journées de Naples et d'Iscliia, simples et calmes, me semblaient fades à présent que je connaissais d'autres joies : tourmentées, inquiètes, il est vrai, mais aussi pleines de surprises, de nouveautés, où les nuées orageuses se déchirent sur des ciels d'une suavité infinie, des paysages dune lumière et d'une ombre adorables.
L'amour ne va point sans d'incessantes angoisses. Comment s'attacher à un bien si fragile que le désir et la grâce dune femme, et, en même temps, voir couler les heures d'un cœur reposé? Ne croyez point à ceux qui confondent l'amour et le bonheur. Les amoureux ne connaissent la paix que dans les contes mensongers et les tombes où ils viennent prendre un sommeil chèrement acheté.
Juliette ne se ressembla jamais. Parfois grave, réiléchie; parfois naïve et capricieuse. Elle avait des jours de sombre, d'ardent désir,
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et des lendemains dindin'érence. où tout lennuyait: des besoins de l'ète. et aussi de vie tranquille. Railleuse jusqu'à la méchanceté, froide, cruelle, elle était capable de s'attendrir, d'être généreu.se. Sans éducation, son intelligence souple et avisée aurait pu faire envie à des femmes instruites : ce qui ne lempêehait pas davoir ses moments ternes et arides.
Prodigue, désintéressée, avide de plaisirs comme elle l'était, je voyais parfois apparaître dans ses yeux ce regard âpre, égoïste et prudent des durs travailleurs qui l'avaient mise au monde. Je crois quelle n'avait point de passions, mais quelle était toujours passionnée. Elle était belle, elle était jolie, puis presque laide, comme par déguisement et pour être plus charmante tout à l'heure. Son corps, son esprit, sa grâce, c'était une féerie, une agi tatiou sans fin. le génie même du mouvement.
Les ombres oii se perdent un visage attirent, éloignent.
Dans cet être que l'on aime, on sent des amis, des ennemis ; on se voit en même temps trahi et désiré. On voudrait combattre, mais, comme dans une mêlée ol)scure. les adversaires se confondent avec les défenseurs. Et puis on hésite :
du mal, du bien qui est k elle? Je lai vue dominatrice, mais elle a peut-être été asservie? Même sans l'avoir été jamais, comme il est probable que son àrae ouverte, sans défense, a laissé jusqu'à ses esclaves la marquer à leur signe. Bataille singulière que celle que je livre chaque jour, oii sans cesse je me trouve en face de nouveaux ennemis. Mais la lutte a d'autant plus de séductions qu'elle est plus difficile, et le plaisir est en nous, pour nous reposer de nos peines.
11 n'y a guère que l'amour où civilisation et barbarie s'unissent et concourent si intimement à nos jouissances, oîi une sensibilité allinée puisse aider, prolonger, embellir nos violences. Aux instants oii la jalousie s'apaise, où le doute se dissipe, notre ivresse est d'autant plus parfaite qu'elle est simple, qu'elle dépend tout entière d'un sourire et que tout, de nos soucis et du monde, selface dans une caresse.
Je ne savais pas ce qu'étaient devenus M. de Requoy. Paul Ancelle ; je ne songeais plus à Maiirice Lefranc ni à ses propositions politiques: je ne faisais plus aucune visite, j'avais cessé tout travail, j'avais brisé toutes mes relations. Il n'y avait plus rien que sa chère présence : pas d'autres fêtes que celles de sentir sa
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joie s'éveiller et tréiuir. tandis que ma vie s'abandonnait et se perdait en elle.
Nous voyageâmes ; des passants joyeux ou stupides vinrent un instant dans notre existence : de magnifiques paysages, des jours sombres ou étincelants encadrèrt^nt nos amours : mais les forêts, les plaines ou les grèves, c'était la place qu'elle avait foulée de son corps, que nous avions marquée de nos étreintes. Les êtres, ennuyeux ou intéressants, ce n'étaient que les boudons de nos intermèdes, des ombrespâles et falotes qui se confondaient dans notre souvenir. A Monte-Carlo, à Hiari'itz. à Trouville, partout où des foules se rassemblent, prodigues d'or, avides d'ostentation, je la conduisis parce qne je savais quelle ainuiit à jouer à la reine, au milieu des jalousies grondeuses des femmes et des conqjliments audacieux des hommes. C'était encore une façon de préparer nos fêtes du soir. Il me sendjlait qu'elle m'appartenait mieux loi'squ'elle avait raillé ou dédaigné tant d'hommages ; pour moi seul sa peau nacrée, les lignes fermes et grasses de son corps sortaient des jupes sombres; pour moi seul sa line et délicate beauté de l'après-midi s'épanouissait en une large et injpudique Heur de chair. Enfin elle me donnait ces émotions de victoire que
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seules peuvent douner des {'einiiies libi-es connue elle, en me livrant tous ceux quelle connut, dont elle chassait ainsi le iantome de sa mémoire, en le flagellant de ses sarcasmes. Aveux cruels et délicieux, indiscrétions ravissantes pour l'orgueil viril dont se tussent gardées des femmes tenues à plus de réserve, et quelle laissait toml)er avec négligence de ses lèvres, comme si cétait sa façon de se reconquérir et de venger ses abandons. A ces moments-là je me rappelais très bien la scène du Palais-Royal, et comment elle m'avait mis uioi-méme devant un autre sur la sellette; mais nous avons le pouvoir de prêter aux images, selon les circonstances, une couleur plaisante ou odieuse, et jetais si disposé à tout accepter d'elle avec enthousiasme que je n'avais aucun ressentiment du passé, aucune crainte pour ^a^'enir. Une fois qu'elle semblait prête à me faire de franches confidences, je lui denuindai de me dire ([uelle place avait dans sa vie ce jeune soldat ((ui trop souvent s'était rencontré près d'elle. Elle répondit évasivement et se tira de mes demandes comme elle put, mais sans me rien révéler. Je n'insistai pas davantage; les tortures de la jalousie viennent plus tard, même chez ceux prédisposés à cette atroce passion. Nos (|uerclles, ne duraient
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pas; on eût dit quelles uétaient destinées qu'à relever nos plaisirs.
Combien de temps avons-nous vécu ainsi?
Je ne saurais le dire. Nous étions tout à la minute présente: toujours Fun près de Tautre, ne nous quittant point, nous ne pouvions pas songer à ce que nous avions fait la veille, et nous n'avions plus conscience du temps. Notre existence se transforma insensiblement jusqu'au moment oii il fallut bien nous apercevoir que nous n'étions plus les mêmes. Comme pour punir notre égoïsme. ce furent des événements étrangers, ce fut ce monde indifférent auquel nous ne voulions plus prêter attention, que nous ne considérions que comme un décor à nos amours, ce fut cet entourage dédaigné, oublié, qui vint nous ouvrir les yeux.
Juliette, naturellement prodigue, n'avait pas montré cette folie de dépenses, signalée par Lili. Il est à croire qu'Ancelle. plus faible encore que je ne Tétais, avait encouragé sa passion de gaspillage; peut-être aussi, Juliette se plut-elle à ruiner un homme pour qui elle prétendait n'éprouver que de la haine. Cependant mon insouciance à l'égard de tout ce qui n'était pas ma passion me fut aussi nuisible que la complaisance d'Ancelle. Conserver une fortune demande presque autant de soins que
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den iu'({iiérir une nouvelle: or cette entente des allaires et des hommes, qiion m'avait accordée jusque-là et que je croyais moi-même posséder, je la perdis bien vite : des catastrophes successives se produisirent, dues à mon incurie ou à un aveuglement subit. Après avoir possédé des biens assez considérables, je ne disposais plus que de ressources à peine suffisantes pour vivre, et j'étais décidé à les employer cncoi'e à mes amours, cachant à Juliette une nouvelle quelle neût point reçue, je le savais, d'une àme paisible, car le luxe lui était devenu aussi nécessaire que le pain.
Qu'espérer pourtant? Il y a quelques mois encore, une éducation diverse, sérieuse et utile, des connaissances spéciales, des relations étendues, m'auraient permis, avec un peu d'énergie, de refaire ma fortune, mais la réclusion amoureuse oii je m'étais confiné ne m'avait pas seulement privé de mes amis et de mes biens; elle avait lentement détruit ce que je possédais de plus précieux : ma volonté. Je me sentais sans force pour rompre, sans force pour travailler, sans force aussi pour faire accepter à Juliette nui pauvreté. Qu'elle fût là. près de uuji. et que je fusse assuré d'avoir ses caresses, quand la nuit viendrait, je n'avais plus d'autre ambition. Je crois que 1" « après
moi le déluge ». ou plutôt le « demain le déluge » est le mot de tous les amoureux. Cétait du moins le mien à ce ti'iste moment de ma vie, qu'aujourd'hui encore je ne saurais maudire, tant Juliette savait mettre de délices à ces heures incertaines, où l'on a conscience d'une chute proche et fatale.
Cependant cet avenir menaçant dont je ne pouvais toujours écarter l'idée, me rendait assez soucieux, et menlevait cette gaieté nécessaire à l'entretien d'une petite àme désireuse d'amusements et sans pitié pour la tristesse. Nos disputes lurent dès lors fréquentes : et Juliette était trop observatrice pour ne point finir par savoir la cause de ce changement d'humeur. Un jour, avec ces grâces d'enfant quelle prenait pour demander ([uelcjue chose :
— Si Bert voulait être bien zentil. bien zentil. faisait-elle, sait-il ce qu'il donnerait à sa petite Zette pour sa fête? Tu sais ce collier que nous avons vu chez Vever l'autre jour. Oh ! dis, veux -tu?
Il fallut bien lui refuser, non seulement ce cadeau, mais d'autres plus modestes, car ma bourse était vide: elle s'étonna de mes explications, ne les trouva pas claires, enfin elle devina.
— Mon pauvre Herbert ! lit-elle en allant
vers moi, puis elle sassil sur mes genoux, me donna de petits baisers louc^s et prolongés, répétant toujours : « Mon pauvre Herbert! » avec un grand accent de pitié et comme si ma ruine ne la frappait point.
Puis elle resta songeuse un moment.
— Ah! c'est ennuyeux, ça. dil-elle en secouant la tète.
Mais vite elle changea de ton. et furieuse :
— Que tu as été bète. aussi! s"écria-t-clle. et durant deux heures les reproches tombèrent dru, sans un instant d'arrêt. Elle redevint pourtant calme et insouciante :
— Enfin, nous ne sommes pas à la mendicité, n'est-ce pas? Eh bien, amusons-nous ce soir. Nous verrons ce que nous pourrons faire demain.
Nous allâmes aux Variétés : les deux anciens amis de Tavannes. Perdriel et Vermacher y étaient. Elle me les montra en riant.
— Est il laid, ce Perdriel!
Pendant l'entr'actc Perdriel passa devant notre baignoire, nous salua, et Juliette lui lança du ton le plus aimable :
Eh bien, M. Perdriel, vous n'avez pas de
chance avec vos amis.
Perdriel crut devoir nous répondre. La conversation s'engagea. Nous l'invitâmes, .lu-
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liette ou moi, je nv sais, à venir dans noli'e baignoire.
La causerie nalurelleiiieul lui une accusation eu règle de Tavaunes.
— Un lionnue pour lequel j ai elé si dévoué 1 s'écriait Perdriel.
(^)uand nous re\ iuines à la juaison, c<jinuie je me nujfjuais assez vivement de riionime d'à flaires.
— Mais je ne trouve pas (|u"il soit si l'idicule, dit Juliette. Il a été tort aimable ce soir.
A notre rentrée, nous trouvâmes, dans le vestibule, une lettre que la femme de chambre avait déposée sur le plateau, eu notre absence. Je lu pris négligemment, mais dès (|ue j eus regardé ladresse, j'éprouvai cette défaillance de tout l'être que nous sentons aux moments où se joue notre existence. Elle venait de Madagascar! Elle était d'Ancelle ! Juliette, qui s'était penchée sur mon épaule, me l'arracha brusquement des nuiins, et avec une sorte de colère :
• — Donne-moi ça, dit-elle, ce n est pas pour toi !
Juliette décacheta la lettre trampiillement sans ombre de crainte, et commença de la lire avec un sourire attendri: elle avait l'air flatté
et embarrassé dune jeune fille qui reçoit des compliments. Je m'imaginai que la lettre en était remplie. De temps à autre des paroles s'échappaient de ses lèvres :
— Le pauvre garçon, comme il maime !
Elle dit encore :
— Il s'en tirera ; c'est un roublard, celui-là ! Puis je vis ses yeux s'agrandir et son sein
soulevé vivement comme par une forte émotion.
— Juliette, dis-je, montre-moi cette lettre. El j'essayai de la lui prendre. Elle la serra
contre sa poitrine et, sans me regarder, m'écarta doucement.
— Laissez donc! fit-elle, d un air seulement un peu ennuyé .
Elle semblait si inconsciente de la douleur qu'elle me causait que tout autre se fût senti désarmé.
— Juliette, repris-je, autrefois vous n'aviez pas de secret pour moi.
Tout en continuant sa lecture, elle répliqua d'un ton tranquille :
— Autrefois n'est pas aujourd'hui.
Je crus qu'elle m'annonçait la fin de nos amours, qu'elle me repoussait à jamais. Avec une grande angoisse et une colère désespérée :
— Vous allez me donner tout de suite cette
lettre . mécriai-je . entendez-vous . tout de suite !
Je lui avais saisi les mains, mais elle se débattait, refusant de eéder.
Elle glissa enfin entre mes bras.
— Espèce d'idiot! Il ma lait mal.
Et elle se sauva dans le salon. Je la vis sapprocher de la cheminée où le feu allume avant le théâtre rougeoyait encore : je n'eus pas le temps de la prévenir : elle déchira la lettre et en jeta les morceaux.
— Allez la lire dans le feu ! cria-t-elle, et. craignant sans doute ma fureur, elle courut, avec de bruyants éclats de rire, s'enfermer dans son cabinet de toilette.
Mais, tandis que ma rage s'exhalait en insultes, en malédictions, en marches folles, j aperçus les morceaux dans un coin du foyer: le feu les avait épargnés : ils étaient presque intacts, à peine brunis et rongés aux bords. Je les ramassai précipitamment et pus, sans peine, reconstituer la lettre en grande partie. C'était une sorte de journal écrit en plusieurs fois, et sous des influences très diverses. Dans une agitation extrême, les jambes molles, la gorge sèche, le cœur battant à coups pressés, je dévorais et je remâchais ces passionn<!'s, ces insancs fragments, comme quelque fruit
LA CALIXEUSE QQI
amer, brùlanl des tropiques, uu piiuent. un poison !
'( .Mardi. — Je técris de l'iiùpital niilitaii'e, dans un air enflammé, infect. Je suis là. al)andonné comme une loque immonde. Linlirmier. le médecin, personne depuis des jours, ne me regarde plus. J'ai entendu le majin' qui disait liier : « Celui-là nen a pas pour longteuips. Sil ne claque pas cette semaine, je n y comprends plus rien. » Oui. je devrais être mort. La fièvre ne ma pas quitté depuis mon départ de Marseille. Mon corps s'en va. se fond lentement. On m'a défendu de boire, mais il y a un nègre qui est là près de moi et qui me donne tout ce que je veux, et je me moque des ordonnances, et je lui fais jeter les remèdes par les fenêtres. Oh! puisque la mort doit venir, quelle se hâte. J'en ai assez, mon Dieu !
« Je t'ai vue aujourd'hui dans mon rêve, et quand je me suis réveillé seul dans mon lit, si loin de toi, ça été plus atroce (jue tout. Et dire que tu es à rire peut-être, en ce mouient, tandis que je vais mourir, et que c'est toi qui m'a mis où je suis. Au moins, tu sauras que c'est toi qui mas tué. Quand cette lettre t'arrivera. ce sera fini d'Ancellc, mais tu entendras sa malédiction.
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« Non. non. Juliette, ma chérie, je ne te maudis pas. Jai la fièvre, je ne sais trop ce que je dis. à présent, mais tu comprendras bien, toi, chère petite Zette, ce que je voudrais te crier, ce que je te dirais si ma tête ne s'en allait pas dans un vertige. Je t'aime de toute ma force, entends-lu. chère délicieuse. Je ne suis pas poète, je ne sais pas écrire, et je suis si malade ! mais tu m'entends bien, n'est-ce pas! Tu sais que ta bouche, tes chers yeux aux grands cils, tes beaux grands yeux d'enfant, je les baise encore, je les baise jusqu'à la fm. Je ne veux voir queux, mon adorée, mon Dieu! Oh! si tu étais bonne, je sais que tu l'es, mais si tu voulais avoir un peu de pitié pour un homme qui t'aime tant, tu écrirais bien vite, aussitôt que tu recevras ceci; et alors ta lettre aurait peut-être le temps d'arriver, quoi qu'ils disent : et je ne m'en irais pas sans avoir baisé quelque chose de toi. Ali ! ma chère aimée, c'est trop beau d'espérer : mes idées fuient dans un tourbillon. Je ne vois plus rien. C'est la lîn... Mais toi, toi toujours, tu es là, je te vois. Mon adorée, adieu! Je te baise toute. Juliette chérie, adieu! »
« Jeudi 20.
« Je ne croyais pas en revenir, et pourtant
I)résent je me sens mieux. Le major me dit : Soyez donc prudent, sacré N. de D.! Oui, monsieur le major, oui, je serai prudent. Oh! je voudrais tant en réchapper, pour revenir en France, pour revoir ma Juliette. Oui, je te reverrai, j'en suis sur, nous aurons encore de belles journées. Nous nous sommes trop aimés pour que tu ne maimes plus à présent. Je suis sur que tu penses à moi quelquefois, ma chère petite chérie. ïu te rappelles quun jour, parce que tu avais été méchante, je tai mordu si tort que tu en as gardé plus d'un an les marques. Il n'y a pas que ta peau qui soit restée mar([uée. Xe dis pas non. Ton sang est en moi. ta chair est sur moi. Il me semble que tu te presses comme une petite chatte sur mes genoux, que je sens tes grosses petites fesses contre moi. Oh ! que je voudrais tétreindre, te mordre, te tuer, mais à condition que tu me tues aussi en même temps. Je suis fou. C'est que tu n'es pas là. Ah! je ne me guérirai jamais, puisque je ne te vois pas. Un misérable ma volé ta photographie, sur le paquebot. Gomme je suis malheureux loin de toi !
« Jeudi i5.
« Enfin cette fois, je me décide, tu vas lire mes grillonnages. Ah! tu en liras ce que tu
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pourras, mais quelques lij^nes te tonil)eront bien sous les yeux, et comme toutes disent : « Je t'aime ! » il est impossible que tu ne te souviennes pas un peu, que tu n'aies pas pitié. Oh! écris-moi. ma chère adorée.
« Je vais aller moi-même porter ma lettre à la poste, car je suis debout maintenant; je suis mi lirillant commissaire dans toute l'importance et tout l'éclat de ses fonctions. Je commence à connaître mes attributions, à me faire à ces mœurs : elles ne sont pas toujours drôles, va. Je demeure dans une sale maisonnette, humide, malpropre et habitée par mille petits insulaires qui viennent me dévorer la nuit. Et encore ne faut-il pas les tuer ! un de mes domestiques malgaches m'a fait comprendre que cela me porterait malheur. Je dis un de mes domestiques, car j'en ai plusieurs; c'est mon seul luxe ici. On ne les ])aie guère d'ailleurs ((uen riz. en friandises ou en coups de bâton. Lun deux, qui est Hova. m'a amené sa sœur. Elle avait d'abord la gaucherie, la ficrti timide d'une demoiselle qui sort du pensionnat, mais sur un geste de son frère, elle s'est jetée sur moi. ma écrasée la bouche de ses lèvres, et m'a serré le cou à métoulïer. Oh ! ne sois pas jalouse : je l'ai repoussée. Seulement, ccthréserve de ma part n'a pas été sans causer de
rétonuenieut. Il parait que le commissaire dont jai pris la succession ne s'était pas montré si dédaigneux. Il avait eu l'autre sœur qui, ma-t-on dit. était plus jolie: et qiion ne ma pas amenée par égard pour moi, parce qu'elle ne pouvait me donner ce qui, aux yeux dun Hova. constitue le bien le plus précieux de l'amour. La pauvre fille a paru profondément mortifiée de mon refus,; je ne pouvais, comme je lai su plus tard, davantage l'humilier. En vain ai-je essayé de la consoler, elle est soi'tie, froide, digne et solennelle, d'un pas à rendre jalouses nos chanteuses d'opéra, (^ue les galants nègres me pardonnent! les femmes malgaches, à quelque race qu'elles appartiennent, avec leurs cheveux pareils à une laine qui ne serait pas cardée, ou tordus, raniassés en petites tresses misérabh^s, avec leui'S grands yeux éteints ou effarés, leurs dents longues, leurpeau grasse et froide, ne sontplus pour moi des femmes, mais comme dos animaux étranges. mystérieux. Elles. m'effraient ou me répugnent. Je ne m'imagine pas connuent on peut les aiuier. Il paraît que les Hovas de leur côté méprisent au^si nos Françaises. Est-ce bizarre !
<( Tu devines si cv pays-là est bien amusant. Mais ce qui me console un peu. ma chérie, c'est que j'espère y faire assez de gratte
pour te rendre heureuse à mon retour. Tu comprends : Si on risque sa peau, ce n'est pas pour des prunes, et en vérité le gouvernement est si peu généreux qu'il faut bien se payer soi-même. Il y a mille moyens de s'enrichir, et je ne suis pas assez niais pour ne pas user de quelquesuns. Il n'existe pas de monnaie divisionnaire qui permette de régler tous les paiements: ou se sert de grenaille d'argent que l'on pèse avec huit poids ; si la somme ne correspond pas à ces poids, ce qui arrive sans cesse, ce sont des contestations à n'en plus finir. De fait, dans les marchés, il y a toujours une perte, du côté de l'acheteur ou du cùté du vendeur. Il faut s'arranger à avoir assez de poigne, de calcul et de vivacité d'esprit pour ne pas être volé. Car c'est là un sot rôle. Tu peux compter que je sais m'y prendre. J'ai à ce moment à choisir mes fournisseurs pour l'infanterie de marine. C'est une lutte extraordinaire entre tous les marchands et les éleveurs. Naturellement, que ce soit l'un ou l'autre, cela ne m'importe guère. Leur marchandise, leur bétail se ressemble, ou à peu près. Je traite avec ceux qui se montrent les plus aimables. Un marchand de bœufs de l'Antankara est venu l'autre jour m'ofTrir une jolie commission. Je me suis fâché tout rouge. Il a haussé la somme : « Je verrai, lui ai-je
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répondu, vos élèves. Je ne me décide pas si promptement. » Je les ai vus. Ils sont fort beaux. Malheureusement, il vend cher, et il y a ici tant de coquins et dimbéciles pour s'occuper de ce qui ne les regarde pas. que je ne sais si je conclurai le marché. Nimporte! Je crois qu'il y a de l'argent à gagner dans ce pays. Ah! chère adorée, que je voudrais devenir riche pour toi. Nous serions si heureux ensemlîle! Oh! ne dis pas non. J'ai consulté un vieux sorcier qui ma prédit que mes amours ne seraient plus contrariées. Du moins, c'est l'oracle que m'a traduit mon interprète, car le sorcier ne savait pas le français et je ne comprenais pas un mot de son baragouinage ; mais son air m'a inspiré confiance. Que veux-tu? moi. je suis superstitieux : tout le monde l'est dans ma famille. Le bonhomme m'a donné un odi, c'est-à-dire un talisman. C'est un morceau de bois creux, où l'on a versé du sang de taureau et que l'on a imbibé d'un parfum piquant, qui dure autant que nos amours et doit éloigner nos ennemis. Ainsi, que tes amoureux prennent garde !...
« Je songe à la jolie maison que nous avons vue un soir en rentrant à Saint-Germain, tu te souviens? au fond d'un grand parc plein
d'ombre, où il y avait une vieille dame qui
tricotait toute seule. Tu as dit : « Comme nous serions mieux tout de même, à sa place ! » Je voudrais revenir riche. Et nous irions nous aimer là-bas. N'est-ce pas que tu le veux, ma cliérie?
« Lundi 5.
(( Je jette ma lettre et je la reprends. Il y a des jours où je me dis que tu vas te moquer, d'autres où je pense que tu es mon aimée d'au trefois et que cela ne t'ennuie pas de m'entendre parler. A qui écrirais-je si ce n'était à toi! Est-ce qu'il y au monde ime autre personne que j'aime, à qui je veuille confler ma vie. Zette, ma chère petite Zette chérie, écoutemoi. Je me sens triste à mourir aujourd'hui. Il n'y a (|ue ta pensée qui puisse me donner un peu de courage.
« J'ai vu aujourd'hui, au café, le Père Chaulle-la-Couche à qui nous avons fait tant de misères à Naples. Oui. le commandant est ici. Oli ! bien changé. Un j)eu plus je ne nie remettais pas sou visage. Sais-tu que. je me sens attiré vers lui? Il me semble que je l'aime de tavoir connue. J'ai essaye de lui parler. Mais il ne veut rien savoir. Je sens qu'il me hait de toute sa force. Ne serait-ce pas préférable, pourtant, puisque nous soutirons de la même peine,
de nous confierl'un à l'autre ?Sinous parlions de toi ensemble, je crois ([ue je serais si content!
« Je suis rentre chez moi. J'ai ouvert ma fenêtre. Il fait un temps exceptionnel ici. Une brise fraîche souflle dans les hauts feuillages, m'apporte des vaguesde parfum, chasse, jusque sur mon tapis, des pétales violets de bougainvillier. De mon quartier on aperçoit une partie de la ville, des milliers de toits noyés dans des verdures sombres, claires, vertes, ])londes, dorées: des bicoques à galeries suspendues sur des rocs on ne sait comment; et, tout au loin, la plaine, la plaine à per^e de vue, où étincellent les rizières entre les monta bleus qui semblent seilacer, se perdre dans la violente clarté du ciel.
« Mais tout ce paysage resplendissant me paraît funèbre. Je sais bien que ce que je vois est beau, mais cela ne me touche pas. Il me semble que je suis dans un autre monde, et qu'il faudrait d'autres sens pour le comprendre. Je n'ai plus goiit à rien. Je ne me sens pas malade et pourtant je me sens faible, brisé comme si je l'étais. J'irais me jeter sur mon lit si ces damnés moustiques pouvaient m'y laisser dormir, mais ils ne m'abandonneiit pas. Et puis j'ai peur d'un jeune domestique que j'ai depuis hier. Je ne vois rien luire dans
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ces yeux-là. Un français a été assassiné l'autre jour, mystérieusement. Hovas. Sakalaves, qui peut se fier à de pareilles gens? D'ailleurs, je ne sais pourquoi, ce jour clair, silencieux, cette ville tranquille, ensevelie dans ses jardins, et abritant un peuple ensommeillé m'épouvantent. Ah ! ma bien aimée ! il faudrait ton joli rire pour que tout cela parût riant, gracieux, charmant, pour que tout cela eût une âme. Mon Dieu! pourrai-je demeurer des mois et des mois ici, sans te voir. Il me semble que j'y suis depuis Téternité, et que je n'en sortirai jamais.
« Je t'envoie un singetra que j'ai tué et que j'ai fait empailler. Tu verras ses merveilleuses plumes! J'ai acheté aussi à ton intention un châle qui sert à rehausser les beautés du pays, mais, je t'en avertis : il est bien laid. Seulement ça t'amusera peut-être de faire la madame de Madagascar. Pauvre aimée, quand donc povirrai-je t'envoyer des présents dignes de ta beauté, dignes de mon amour ! »
Etait-ce le journal d'un amoureux désespéré dont on n'a jamais satisfait la passion? Jusque-là j'avais eu pour Ancelle une aversion presque paisible; aujourd'hui j'éprouvais cette
LA CALINEUSE 3oi
colère charnelle qu'exaspère sans cesse une image odieuse, permanente. Je ne pouvais plus penser à Juliette sans penser aussitôt à cet homme-là, comme si leur union abominable eût aussi été indissoluble.
Tandis que je m'irritais et que je mafllig-eais de la sorte, Juliette, croyant sans doute ma fureur passée, sortit du cabinet de toilette, odorante de parfums, parée plutôt que vêtue dune chemisette lumineuse, tout encadrée de dentelles et de rubacelles boulTantes. Elle avait l'air ainsi dun joujou charmant, mais sa chair, dont les lignes brusques et hardies tendaient ou laissaient tomber le fin tissu, sa chair qui transparaissait sous l'étotïe. plus ferme et plus douce encore, prenait une vie et une séduction nouvelles de cet attirail et de ces fanfreluches dejolie poupée. Juliette aflectait une expression froide, dédaigneuse, compassée; cependant, malgré elle, sa bouche souriait et des éclairs de gaieté maligne brillaient dans ses yeux.
Ma jalousie et mon désir me précipitèrent vers elle. Et je hii montrai la lettre d'un geste emporté.
— Eh bien! je lai lue!
Elle fut une seconde surprise; mais, se remettant vite, elle haussa les épaules d'un air agacé, et, comme je lui prenais la main, elle
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me repoussa, bondit vers le lit, m'offrit en se penchant l'are voluptueux de ses jambes, se glissa entre les draps; en un clin d'œil, elle fut couchée, couverte, reposant une tête innocente dans lencadrcmont blanc et virginal de loreiller.
— Laissez-moi, lit-elle dune voix dolente et les yeux à demi-fermés, laissez-moi. ou je vais coucher à Ihôtel.
Oui m'imposai l. de sa malice ou de sa candeur? je ne sais; jaurais aimé la frapper de mes poings, la déchirer de mes dents, de mes ongles, et je n'osais plus loucher à cette grâce frôle et légère qui allait peut-être s'échapper en gambades et en rires tout à riieui'e. Il n y avait pas de fenune plus sérieuse quand elle le voulait, je ne liguorais point; malgré cela, ces transformations en enfant déroutent toujours. Comme ce manteau rouge que lespada lance au taureau surexcité, elles étourdissent ou désarment l'attaque.
Le sommeil accepte toutes les complicités. Doucement, les paupières closes, elle vint. d'un mouvement volontaire, audacieux, caressant, me chercher, se suspendre, s'enrouler à mon corps, me pénétrer de toute son ardeur; et ensuite, comme reconnaissante et enivrée, prolonger du bout de ses lèvres glacées des
LA CALIXEUSE 3o3
baisers lents et attendris, tremblante, soulevée de plaisir comme par des sanglots.
Cependant, ma joie inquiète, troublée d'un doute, sottement exic^t'ait (Vclle des promesses, des aveux.
— Encore! disait-elle duu air ennuyé, mais calme, devenue soudain compatissante. Encore! tu seras donc toiijours le même! Je ne puis que te répéter ce que j'ai déjà dit cent t'ois : Je le déteste.
— Pourquoi ètes-vous donc restés ensemble si longtemps?
— 11 me faisait peur. Je croyais qu'il me tuerait si je 1 aljandonnais. J'avais bien essayé de m'enluir, de m'en débarrasser. Il me i^epreuait. il relaisait de moi son esclave. Il m ensorcelait.
— Tu las quitté pourtant?
— Je ne pouvais plus le soulfrir. Je me suis dit : Tant pis! il me tuera. Mieux vaut eu iinir que de supporter une pareille existence. Alors j'ai vu qu'il sullisait de ne pas me soumettre pour le dominer. 11 a lilé doux. Tu as vu ce qui s'est passé quand je suis allée chez lui. Au moment où il voulait nous jeter sa lampe à la tète, je me suis tournée vers lui. Mon regard a suffi à l'arrêter. Oh! je serais une bonne dompteuse.
3o4 LA CALIXEUSE
Et. au milieu de ses explications, elle s'endormait avec un air de petite sainte.
Tout semblait s'être raccordé denotre amour, quand, deux ou trois jours après cette scène, je dus me rendre pour mes ail'aires à Versailles. J'en revins plus tôt que je ne croyais. En rentrant dîner à la maison, je fus assez étonné de rencontrer dans l'escalier Perdriel qui me salua, sans s'arrêter et d'un petit geste protecteur. Aussitôt j'eus le pressentiment qu'il venait de voir Juliette.
La porte du vestibule faisait face à celle de la chambre à coucher qui était au fond du couloir. Cette porte était ouverte, et j'aperçus Juliette les pommettes en feu. les cheveux ébouriffés, la rolje de chambre dégrafée devant le lit découvert.
Elle tressaillit en mapercevant. Je me jetai sur elle, et alors tous les mots immondes que j'avais dans la mémoire, toutes les injures boueuses que j'avais entendues proférer au milieu des querelles des faubourgs, se pressèrent sur mes lèvres et vinrent la salir. Et en même temps je la frappais. Elle sembla résignée à mes injures, à mes violences, et. sans me répondre, renversée sur le lit. le visage protégé par ses mains, elle attendait
LA CALIXEUSE 3o5
mes coups. Quand j eus la gorg-e enrouée de l'insulter, je me sentis brisé de douleur, je pleurai devant elle, trop ému pour songer à 1 humiliation de ces larmes qui suivaient de si près ma brutalité. Elle n'avait pas changé de place, s'était seulement redressée, et les bras croisés, les yeux au plafond, elle paraissait attendre tranquillement que je me lusse calmé. Je la regardai. Avec ses cheveux épars sur le cou. sa chemise tombante qui laissait voir une gorge admirable, avec son teint enflammé et ses yeux froids, ce contraste d'un corps frémissant et d'une tète reposée, jamais elle ne m'avait paru plus belle. Je voulus nier l'évidence, mimaginer que j'avais eu tort de la soupçonner. Je la serrai contre moi.
— Pardon! fis-je.
Je vis ses yeux s'allumer. Elle se sentait redevenir reine.
— Je vous pardonne à une condition, ditelle. C'est que vous allez partir tout de suite.
Je confessai mes torts, j'implorai ma grâce. Elle me répliqua :
— Je ne peux plus supporter de pareilles scènes. Moi, je veux être libre, libre! Il fallait maccepter comme j'étais. Quand même je me serais donnée à ce Perdriel. est-ce que cela vous regarde? Pouvez-vous m'entretenir?
3o6 LA C.VLIXEUSE
Xon. Alors laissez-moi tranquille. Maintenant tout est fini entre nous.
— Je ne partirai pas! mecriai-je.
— Ah! c'est comme cela, eh bien! je vais appeler la femme de chambre, et, si cela ne .sullit pas. le concierge montera ici pour vous jeter dehors. Vous allez voir cela!
Mais, comme elle courait à la porte, je l'arrêtai, la rejetai sur le lit: elle voulut appeler, ma main la bâillonna, arrêta les paroles sur ses lèvres: vainement, elle se débattait, jouait des jambes et. de sa main restée libre, massénait de vigoureux coups de poing. Entin. fatiguée de la lutte, elle se soumit, et comme pour mieux marquer son servage, je la pris sur ce lit en désordre où sans doute un autre homme venait de la posséder.
Une existence ignoble commença dès lors pour moi. Je fus pour Juliette cet ami complaisant, indifférent ou aveugle qui m'avait si fcjrt indigné cliez Ancelle. ou plutôt j en jouai le personnage. Il y eut cependant des jours où je me révoltai contre mou rôle. Une fois, je suis arrivé dans une maison de rendcz- ^ous. car, en attendant la richesse, c'est là quelle allait chercher ses amis; sans m'occuper de la stupeur de lentremetteuse, j'ai fait sortir Juliette a demi-nue. je l'ai entraînée
LA CALIXEUSE 'ioj
dans un fiacre, féroce de rage et de honte. Une autre fois, c'est Goningsby c[ue j'ai mis à la porte, avant encore sur sa personne lodeur de Juliette et balbutiant des paroles ridicules : « Je ne souffrirai pas, monsieur, qu'un citoyen de la libre Amérique!... » Enfin, jai connu des matins g^ris, froids, humides, où l'on va risquer sa peau dans un de ces vrais duels qui n'ont lieu que ptjur des feuinies. et oii on laisse sur le terrain un cadavre ou un moril>ond, quand on n'y reste pas soi-même. Et tout cela, afin de défendre un amour douteux et chancelant, un honneur cjue Ton n'a plus !
C'étaient, on doit le comprendre, après de semblables esclandres, des reproches écrasants ou des silences interminables de deux, trois jours, où je n'obtenais pas une parole, et qui me torturaient plus encore que les scènes de violences et d'injures; n'imaginant pas ce qui se passait dans son esprit, ignorant la cause de son ressentiment, je ne pouvais pas la combattre ni la ramener à moi. Pendant ces heures d'angoisse, j'avais toujours la crainte de la voir partir brusquement, fuir à l'inconnu, sans me laisser uu mot.
L'amertume de telles amours est inconnue à ceux qui attendent pour se lier fortement de rencontrer des âmes vierges et estimables.
3o8 LA CALIXEUSE
ayant des titres et des richesses, une bonne éducation et des connaissances variées. Mais ces gens-là savent-ils ce que c'est que lattrait de deux yeux, la folie qui pousse deux êtres lun vers lautre. qui lie deux peaux vivantes, le parfum unique pour un liomme qu'exhale une chair de femme! Je méprisais Juliette: je me méprisais moi-même, et il m'était impossible de concevoir, sans elle, mon existence.
Aussi, pour la garder, je me résignais aux pires complaisances et j'employais mille artifices d'esprit et d'imagination à-rae les déguiser. L'aimer, c'était aimer aussi son désir de luxe, d'élégance, son besoin de richesse, et n'ayant plus aucune fortune, il me fallait bien accepter ses intrigues et ses prostitutions. A présent que je lui devais tout, il me semblait que notre amour renaissait, qu'elle était même meilleure pour moi qu'à l'époque de notre aisance, et que notre attachement, en dépit de tant de misères, prenait un caractère de confiance et de tendresse qui devait m'en faire oublier les basses humiliations.
Et pourtant, par combien d'épreuves ai-je passé! Ingénument, elle me contait les passions ardentes, viles ou grossières dont elle était devenue l'inspiratrice et la servante: ingénument aussi, elle me demandait de jouei*
LA CALINEUSE SoQ
lamant malheureux, de lui écrire des lettres brûlantes et désespérées quelle montrait à un autre pour attiser sa vanité ou sa jalousie. Je ne refusais plus aucun service; j"eu étais assez payé, — si j'avais réussi à lui plaire. — par ses rires et ses caresses du soir.
Seuleuient. ce que je ne pouvais pas souffrir, c'étaient ces bals et ces fêtes qu'elle aimait plus que tout, où elle se donnait toute à la danse, à ses parures, aux compliments sincères ou affectés dune foule brillante, et d'oi^ elle revenait au petit jour, lasse, insensible aux baisers. Elle ne voulait pas de moi pour compagnon, parce quelle me trouvait trop jaloux et quelle avait peur aussi des propos qui couraient sur notre union, des railleries qu'on entend chuchoter derrière soi. Souvent je l'ai suivie déguisé, masqué: mais quel supplice de la voir rire de si bon camr aux galanteries, aux caresses indiscrètes, et lorsqu'une bouche avide se posait sur ses épaules nues! Je m'approchais d'elle aussitôt, mais, avec un haussement d'épaules, elle me disait la phrase qui revenait sans cesse sur ses lèvres : « Ah! laissez-moi. ici je suis libre! » Prestement, elle m'échappait et j'entendais au loin sonner son rire.
Il fallut m intéresser à ses chasses hasar-
3 10 LA CALIXELSE
dcuses de l'argent. Aiicelle lui avait donné plutôt que le goût. Thabitude du jeu. Autrefois, j'avais le droit de cond^attre en elle cette passion: maintenant, je ne pouvais guère disposer de ce qui ne m'appartenait plus. Elle me demandait des conseils quelle ne suivait point, écoutant d'ordinaire les avis officieux, se faisant une opinion d'après les difTérents journaux de courses, puis se décidant au petit bonheur, jouant le cheval qui portait un nom agréable. Je compte plus d'une de ces journées douloureuses, d'attente inutile, de grelottements, de pataugeage dans les boues d"Auteuil ou à la recherche de la voiture c[ui ne vient pas. et dont on ne pourra seulement payer le pourljoire du cocher.
Combien aussi de ces longues séances, de ces soirées perdues aux casinos d'été, devant une table de baccara ou à ces petits chevaux où l'on sème doucement un tapis vert de pièces d'argent comme d'une graine inutile qui embarrasse vos poches! A l'air libre, ou sous les lampes, dans ces encombrements de joueurs, on aperçoit des tètes à la Perdriel. aux yeux fureteurs, aux lèvres minces et perfides, aux calvities triomphantes. Bookmakers, batteurs de cartes, ils guettent l'anxiété, la détresse des malchanceuses. Les maîtresses de ruses galan-
LA CALIXEUSE 3ll
les. les reines toutes puissantes d'alcôves se voient ici désemparées, à la merci parfois de quelques sordides obligeances. Quelle horreur, quel dégoût, quelles angoisses alTreuses ai-je éprouvés à la vue de ces oiseaux de naufrages, rôdant, cherchant leurs proies parmi lesquelles allait se trouver peut-être ma Juliette.
Les lendemains de pertes, comme si la fortune A'oulait nous mieux accabler, on voyait arriver les mai'chands grands et petits, les innombrables créanciers avec des factures invraisemblables. Juliette, depuis qu'elle dirigeait seule sa maison, n'avait pas seulement envie du Louvre, comme avait dit Lili. elle désirait tout ce quelle voyait dans la rue. tout ce que le monde pouvait fournir de beautés pour ajouter à ses grâces : elle n'achetait pas toul, mais presque. On avait compté sur un gain très douteux pour les règlements. A quand les remettre ? C'est alors que Juliette se montrait merveilleusement habile, rouée, astucieuse : caressante pour lun, ferme pour cet autre, fixant une date au hasard, laissant entrevoir une extraordinaire fortune, invitant les petits à goûter avec elle, pleine de respect et d'attention pour les plus considérables. Le Don Juan de Molière, renvoyant
3l3 LA CALIXEUSE
]M. Diiiiaiichc, neùt été que son élève. Et cependant il y avait des fournisseurs pressés, inquiets ou malveillants que nulle bonne raison ne pouvait éconduire. On entendait gronder dignobles injures dans le vestibule et jusque danslescalier: moi-même je devais intervenir et pousser par les épaules les jdus entêtés insulteui^. Une vieille vendeuse de la rue du Temple, à qui Juliette devait depuis des années et quon ne voulait jamais recevoir, entrait malgré la femme de chambre, cherchait de pièce en pièce sa débitrice qui se cachait dans la salle de bains, s'enfermait dans les cabinets ou se sauvait dans l'escalier de service. Juliette, le cour battant, attendait que la vieille eut fini de gémir, de s'emporter, de prendre la maison, le monde et Dieu même à témoin du dommage quon lui causait; d'appeler toutes les nudédictions du Ciel sur sa cliente ; et qu'elle eut annoncé son départ eu claquant la porte de toutes ses forces. On s'arrangeait encore avec ces créanciers, mais les dettes brutales, les traites, les billets, il fallait bien les payer. Deux ou trois fois par mois, nous étions sur le point d'être vendus. La veille, le jour des échéances, Juliette s'habillait avec autant de soin que pour une fête, se faisait coiffer et décoiffer, ne trouvant
LA CALIiVEUSE 3l3
jamais Je mains assez expertes pour arranger ses cheveux ; elle écrivait au courant de la plume une douzaine de lettres galantes : aimables, enjouées, au besoin amoureuses; puis sortait vite. Je ne devais point lui parler ces jours-là, elle ne me répondait que des phrases de ce genre : « C'est ta faute, si tu n'étais pas là, j'aurais un amant sérieux. » Elle rentrait le soir toute pâle, les traits creusés : « Ai-je des lettres? » Il n'y en avait jamais. « Les mufles! » sécriait-elle en haussant les épaules; puis, jetant sur la table une poignée dor : « Tiens, tu iras payer ». Et elle allait s'étendre sur son lit où elle dormait jus([u"au lendemain un lourd et bruyant sommeil.
Je me sentais si pénétré de pitié, si accablé de lionte, que je perdais toute personnalité; je n'étais plus rien qu'une machine à exécuter des ordres, j'aurais obéi à la femme de chandire, à un enfant. Si ma conscience parlait encore, me montrait dans quelles infamies j'avais roulé, je trouvais cette pauvre excuse : « N'est-ce pas Juliette qui m'a fait le misérable que je suis? »
Des amours aussi viles, battues et secouées par la vie, n'ont pas la marche des amours ordinaires. Les joies simples, naturelles, ne
3l4 LA CALINEUSE
conviennent qu'à une existence sûre et réglée. Juliette cherchait les jouissances inéprouvées, nouvelles, inconnues, tout ce qui devait l'ar. racher plus complètement à la pensée dun lendemain d'afflictions. Elle apportait à nos courtes, à nos trop rares étreintes, une frénésie et une science bizarres, et, d'instinct, sa caresse pervertissait les plus innocents désirs. Sa sœur, malade à l'hôpital, abandonnée sans ressources par son mari, lui avait confié son enfant, une fillette de sept à huit ans, jusqu'au jour où elle serait rétablie, où elle aurait trouvé un métier et pourrait la reprendre. Juliette la traitait selon les jours en mère ou en marâtre : c'était son élève ou sa poupée. On la lavait, on la fessait, on babillait avec elle, on la comblait de cadeaux et de bonbons. Enfin les jeux changèrent de caractère. La grande enfant révéla à la petite des mystères ingénus et ignorés. Elles furent toutes deux de vicieuseS; d'inconscientes fdlettes. Aux emportements de n)a jalousie éveillée et clairvoyante, elles répondaient du fond du lit par de frais éclats de rire ; et, si je levais la main, il y avait deux voix ])our remplir la maison de gémissements.
Enfin ce fut au dehors et impudemment que Juliette chcrclia des intermèdes à notre passion.
LA CALINEUSE 3l5
Au Nouveau- Cirque, un soir, elle avait admiré deux jeunes femmes, dont, l'une se pendant par les pieds à un trapèze, soutenait l'autre à bout de bras, puis la laissait se relever, glisser, monter sur son corps, la soutenir elle-même à son tour. Rien de plus voluptueux que ces exercices qui semblaient faciles, tant les jeunes gymnastes laissaient voir peu d'effort. Ces corps, jaillis, développés, épanouis fonune de sveltes fleurs, puis ramassés, enroulés l'un sur l'autre, ces corps qui prennent mille formes surprenantes et pourtant gracieuses, ces tètes souriantes entre des jambes levées, enflammèrent Juliette. Quelque temps après nous les aperçûmes au Palais de Glace, courbées, rapides, oscillantes; ombres noires sur les blancheurs. Elles étaient seules à patiner; on eut craint, sans doute, de lutter de charme avec elles, et c'était une jouissance (le les regarder. Quand elles cessèrent, Juliette profita du moment où je causais avec un ami pour me quitter.
Elle revint au bout d'un instant ; elle semblait préoccupée, elle me pressa de sortir. Elle me dit qu'elle avait un de ces rendez-vous odieux, que je m'étais résigné à accepter. Nous nous séparâmes ; puis je ne sais quel instinct ou quel hasard me conduisit au Cirque. Dans les
3l6 LA CALINEU3E
couloirs j'a[)er(;us les patineuses de tout à l'heure, en maillot, déjà arrangées pour la représentation ; Juliette marchaitentre les deux femmes et leur enlaçait la taille. Je m'approeliai du groupe, j"al)ordai Juliette cl lui pris le liras assez rudement; elle se laissa emmener.
— Menteuse! coquine! faisais-je entre mes dents.
— Mon Dieu, disait doucement Juliette, il n'y a pas grand mal. Je voulais m'amuser avec ces filles.
Gomme nous quittions le Cirque, japerçus Geneviève de Requoy, dans son misérable travestissement; elle me regarda avec étonnement, puis sa physionomie exprima une profonde douleur. Je fus bouleversé par cette rencontre. L'idée de sa déchéance me rendait plus sensibles mes propres malheurs.
— Tu connais cette femme, me dit Juliette. Tu la connais ! Ne dis pas non !
Et sur le seuil du Cirque elle me chercha querelle . Nous rentrâmes furieux lun contre l'autre .
Nousnousétionsréconciliés, et nous menions toujours ceite même existence où de rares plaisirs étaient payés par tant de misères, et ne m'en semblaient pas moins indispensables à ma vie, lorsqu'un soir, connue je rentrais
LA CALINEUSE Si;
assez tard pour dîner, je mélonnai de ne pas déjà voir mon amie dans la salle à manger. Je la cherchai dans la chambre à coucher, puis dans les autres pièces, appelant à grands cris :
— Juliette ! Juliette !
Personne ne répondait. J'eus le pressentiment qu'il venait de marriver un grand malheur.
— Florence, demandai-je à la femme de chambre, où est Madame?
— Mais je croyais que Monsieur savait.
Madame est partie.
— Partie! partie! pour où est-elle partie?
— Ah! je ne sais pas. Madame est partie ce soir, par la gare de Lyon, je crois.
— Mon Dieu ! mon Dieu !
Je sentis cette fois que c'était fini à jamais de nos amours. Et d'abord je me révoltai contre oet abandon. Pendant des heures, je maudis Juliette et je souhaitai pour elle toutes les tortures. Je rêvais aux accidents de chemins de fer, aux rencontres de trains, aux brûlures, aux étouffements sous les tunnels effondrés, aux supplices les plus lents et les plus atroces. C'était une compensation à mon désespoir, que l'image de ce corps anéanti, souillé, lacéré, sanglant. Puisqu'il n'était plus à moi, puisqu'il me causait tant de mal, je voulais qu'il souffrît à son tour.
3l8 L\ CAUSEUSE
Cependant j aperçus le lit de tant de nnits délicieuses, le lit où ses formes se moulaient encore ; et ma férocité s'évanouit, Jene sus plus que me lamenter, que l'appeler de cris inutiles : Ma Juliette! Ma Juliette!
— Monsieur, dois-je revenir demain? interrog-ea Florence.
— Non, non, partez!
Le bruit de la porte qui se fermait sur la femme de chambre me donna l'idée dune dulivrancc.
Maintenant je voulais penser à ma Juliettr. revoir, fut-ce dans un songe d'une iinnute. le bonheur que j'avais perdu.
Je me mis à son chevet comme aux jours où elle était souffrante et demeurait coucliée. Ma nuit s'écoula devant une petite chemise c]u'ell«' avait oubliée : c'était tout ce (|ui me restait d'elle! Je la baisais, je la déchirais, j'en couvrais les lambeaux de mes larmes.
L'aube parut, rose, avec de belles promesses de lumière. Hélas ! cette claire journée qui s'annonçait, je ne la passerais pas avec elle. A et moment je me souvinsque ce matin-là je devais payer deux mille francs. Je courus au tiroir ou nous ramassions notre argent. Des cinq cents francs qui nous restaient, elle avait laissé dix louis, emportant le reste. J'étais forcé de quitter cette maison. Une dernière fois, je visitai ees
LA CALINEUSE SlQ
chambres qui avaient vu nos querelles et nos jtlaisirs. Ici lalinanacli marqué d'une croix routfc indiquait une promenade prochaine ; là un service ébréché me rappelait une de ses (olèi'es enfantines, suivie d'une si tendre récon tiliatiou! à côté, une petite statuette était un cadeau quelle m'avait fait pour ma fête : tout le passé mapparaissail plein d'instants adorables, couime ces prairies que l'on découvre lie loin, où ne brillent que les mariçuerites et les claires fleurettes.
Je sortis avant que le concieri^fe ne fût levé, avant que personne ne me vît. je sortis en sani;lotant. Quand je fus dans la rue, je regardai le l)alcon où nous nous tenions l'après-midi, où nous avions fait de si beaux projets, où nous nous étions enlacés et baisés sans nous soucier des passants.
C'était Juliette qui avait couqjromis et ruiné mou existence, mais je ne regrettais rien que son départ. Qui avait pu le lui inspirer? Je cherchais de quel crin)e je m'étais rendu coupal)le envers elle. Jamais plus qu'en celte dernière nuit de nos amours elle n'avait paru simple, franche et passionnée, si bien que dans ma i'olie toujours prête à s'abuser, j'avais pris pour le renouveau de nos amours ce qui en était l'indubitable déclin.
vos AMOUR OU TON SANG !
Il reste toujours a découvrir dans la douleur. Je croyais, après ce retour désolé de Xaples. n'avoir plus rien à en connaître, et la vie m'instruisit encore. Heures cruelles où tout manque à la fois, où notre courage n'est soutenu, n'est réveillé que par la diversité (les peines; oii la faim, l'humiliation, les courses inutiles et harassantes nous empèclient seules de sentir l'autre mal, plus secret, mais aussi destructeur. Cette fois, comme naguère, mon énergie à vivre me sauva, énergie absurde, puisque j'avais vu se dérober tout ce qui me rendait agréable l'existence, et (|ue chaque jour augmentait mes causes d'allliction.
En effet, après mille elforts, des journées mornes ou désespérées d'attente, de misère, lorsque j'arrivai à obtenir une petite place qui me permit de subsister, je retrouvai mon mal, comme le supplicié d'autrefois, réconforté après la question, retrouvait sa torture. Il me sembla que je n'avais travaillé que pour
322 LA CALIXEUSE
le nourrir, pour avoir le temps d'en bien éprouver les artifices.
Le regret amoureux de l'honnne qui n'a point possédé sa maîtresse ressemble assez à l'envie du misérable qui n'a jamais eu dV>r entre les mains ; il n'est pas comparable à la douleur de l'amant heureux naguère, qui a joui d'un bien et ne l'a plus. A chaque minute, il en sent la privation; les plaisirs passés lui rendent plus lourds le dénûment et la solitude. Ce lit vide du soir, où je retrouvais des souvenirs vains, des formes fugitives, devenait un chevalet d'affres, d'insomnies. Sans trêve, mille fantômes rôdaient jusqu'à mes lèvres pour s'évanouir aussitôt ; le corps adoré, embelli et grandi par mon désir, se roulait sur moi, insaisissable et réel, effleurant mes yeux et mes narines, pesant lourdement sur mon sein, sur mes jambes, de sa chair railleuse et obsédante. Cette image qui s'acharnait après moi me devenait odieuse; j'employais toutes mes forces à la repousser, mais alors, par un jeu singulier de lesprit, ma haine finit par m'absorber autant que mon amour. Je cherchai Juliette pour lui faire mal, qui sait? peut-être pour la tuer.
Je cherchais Juliette, mais je ne la rencontrais point. Elle avait quitté la maison de
LA CALIXEUSE SaS
la rue de Prony comme elle avait quitté son appartement du boulevard Pereire. sans avertir qui que ce fût. non seulement pour dérouter ses créanciers, mais parce quelle aimait à recommencer sans cesse une existence nouvelle et à anéantir son passé. Jamais, je crois, personne n"a plus vécu du présent, insouciant de la veille comme du lendemain. Elle se cachait: les journaux dévoués aux gloires de la galanterie ne mentionnaient plus son nom: peut-être lavait-elle changé ainsi qu'elle avait changé son amant. Ma pauvreté mempèchait de la rechercher dans les théâtres, les cabarets, les fêtes où elle aimait se montrer; quant à demander de ses nouvelles à ceux de mes anciens amis qui pou- A'aient la rencontrer, il n'y fallait pas songer. Ils avaient tous rompu avec moi. Maurice Lefranc. lorsqu'il venait à Paris, affectait de me regarder avec mépris et de ne plus me reconnaître: Louis Deshays me saluait de loin, sans jamais me parler. C'était moins le caractère de ma liaison que sa bassesse qui les avait choqués. Juliette aurait eu titre ou richesse, mes complaisances ne leur auraient plus importé; non seulement ils m'eussent gardé leur estime, mais encore davantage honoré. Ce qu'ils ne pardonnaient pas, c'est
324 LA CALIXEUSE
que ranioui' seul eût inspiré mes dissipations et mon industrie.
^la haine sexaspérait de son éloignemenL de ma solitude, des humiliations de ma vie. de cette possession et de ce servage charnels qui continuaient malgré moi. On m'avait dit quelle allait souvent dîner chez une d ses amies qui habitait Xeuilly. Je connaissais la rue. Pendant quinze jours, je m y suis rendu tous les soirs à pied, passant des heureà me promener devant la maison où j'espéraila voir entrer. Une colère mexaltait et m rendait court le trajet; j'étais armé; je songeaique si je la voyais accompagnée, je tuerais les deux aniiints. Par bonheur pour nous, je ne la rencontrai point. De ces courses, je rentrais cliez moi accablé, brisé de cette fatigue que donnent les passions inassouvies.
Enfui, je l'aperçus : bien assise au fond d'un de ces mylords, la voiture des luxes, des étalages et des orgueils féminins, où la fenune se montre appuyée langoureusement connue au fond dune chambrette voluptueuse : se montre mais pour vite disparaître. Un jeune homme était près d'elle, dont je n'eus pas le temps de regarder le visage, tant l'attelage trottait vite, mais je vis bien qu'elle m avait reconnu et qu elle me considérait en riant.
Oh! ce rire, ces yeux qui sétaient posés sur mes vêtements râpés, sur mon visage attristé, enlaidi de sa fuite, je crois que je n'en oublierai jamais la blessure.
Et je la revis encore, comme si, à présent que sa personne m'était exéciiable, je devais à jamais en être poursuivi. Dans un théâtre. — c'était au Gymnase, où j'étais entré avec uu billet de faveur, — je la vis au fond d'une baignoire, entourée dune troupe joyeuse, décolletée, resplendissante, les yeux amusés, la bouche moqueuse, avec l'air de dévisager un pitre grotesque. Je ne pus résister, je me levai, dérangeai tout un rang pour sortir; je voulais me faire ouvrir sa baignoire, lui parler: mais quand j'arrivai, elle venait de sortir; je l'attendis en vain; elle ne revint pas, et je me demandai si j'avais été le jouet d'une hallucination.
Une nuit, pour fuir mes obsessions, pour
m'étourdir, pour m'apaiser, j'allai dans une
de ces geôles amoureuses où à la faveur de
lampes claires, de glaces, de fards, d'un léger
duvet de poudre rose, des femmes entassées,
actives d'œillades, de coups de langue,
d'appels de doigts, ouvrant des sorties de bal
luxueuses et vieillies sur de chaudes nudités,
sur des croupes tendues, sur des gorges
la
offertes, peuvent paraître tentantes à un désir exaspéré. Je choisis dans la brutalité des sourires : je ne voulais que me perdreun instant, oublier toute douleur contre des chairs neigeuses et sans àrae. Mais, comme je sortais du salon, suivant lun de ces corps consolateurs, je fus atterré, épouvanté, puis soulevé de colère et d'indignation ! Toute étincelante. toute légère, avec un collier de perles qui luisaient doucement entre les bords écartés de sa fourrure blanche et fine, Juliette montait l'escalier, revenant sans doute de quelque théâtre. Elle maperçut. parut à peine étonnée, et me prenant la main :
— Chut! fit-elle à voix basse. Il vient derrière moi.
Je ne répondais rien, plus irrité encore de son calme que de sa présence. D'ailleurs, la femme quelle était alors, la femme qui accompagnait jusqu'en ses débauches un amaul perverti, cette femme-là qui eût pu me répugner ou exciter ma jalousie, je ne la voyais même pas: je ne voyais eu elle que l'autre femme, celle qui m'était apparue en voiture, au théâtre, et dont j'avais surpris le regard moqueur. C'était maintenant la nuùtressr trompeuse, railleuse, impitoyable, celle qui In'avait abandonné; c'était la bourrcUe, la
donneuse daflliclion, la créatrice de misères. Elle ne devinait rien de ce qui se passait en moi; elle dit encore :
— Ah! il en a des passions, celui-là! Mais il arrive, je l'entends, laissez-moi!
Cependant elle pâlit subitement; sans doute ma physionomie témoignait de la violence de mon émotion : elle lixa mes yeux avec une sorte d'angoisse. Je la poussai dans une chandjre ouverte, je la poussai contre un lit, elle glissa, tomba à genoux. Alors je la frappai, je la frappai sans un mot, sans une injure, avec je ne sais quelle ardente et pourtant sereine férocité.
— Oh! lit-elle, ouvrant de grands yeux t<'rrifiés, oh! quavez-vous? Laissez-moi! Ah! laissez-moi! Au secours! Grâce! Au secours!
Mais je la tenais par ses cheveux dénoués ; en un clin d'œil, j'avais saccagé toute son élégance apprêtée: elle fut pitoyable et ridicule dans sa jupe déchirée, avec son collier de perles rompu, au milieu des lambeaux de sa riche toilette. Sous mes coups, elle poussait des cris perçants, des cris enfantins, adblée, pi'ise d'une peur grandissante, comme si sa dernière heure était venue. Elle voulait se relever et elle n'y parvenait pas, et moi je la battais à coups de canne, à coups de pied,
SaS LA CALINEUSE
jouissant de sa douleur comme de la plu^ exquise volupté, caressé, enchanté par ses lamentations. Le sang parut à son front : ce l'ut un encourag-ement à la l'rapper davantage, mais à ce moment mes bras furent saisis, je fus aussi moi violenté, terrassé, j'ignore par qui : je ne vis point mes agresseurs. Je sais seulement que sous les yeux d'une foule d'ombres noires et de corps clairs j'allai rouler au bas de l'escalier de cette maison de plaisir, au milieu de cris et d'injures. Je me relevai un peu contusionné, mais avec l'impression d'une délivrance, la joie d'une revanclie. Longtemps les cris de ma victime me poursuivirent, mélodie ensorcelante. Tuer la traîtresse, c'est perpétuer son propre supplice, mais s'attaquer à cette chair qui vous a torturé, à ce corps devant lequel vous vous éte>anéanti d'amour, c'est bien se reconquérir. Oh! comme ses cris m'avaient fait de bien! L'horrible vision moqueuse, qui bafouait ma peine, avait comme expiré dans cet élan douloureux. J'avais rencontré la plaie secrètt' pour la panser. J'avais percé le fantôme insaisissable <|ui depuis tant de jours s'était acharné sur moi. Certes, les femmes qui m se rappellent pas leurs cruautés anciennes et aussi ces honuncs froids, aveugles, qui
LA c.vLTXEUSE Sag
n'ont jamais aimé ou nont jamais eu conscience de leurs abaissements devant une maîtresse trop ardemment chérie, ces gens-là mappelleront lâche et infâme, mais nu)i je sais bien ([ue je pouvais m'applaudir de ce coup dilTicile comme d'une prouesse. Frapper une l'emme? non, c'était frapper un monstre en moi. essayer de renverser au fond de mon àme un culte atroce et sanguinaire, et auquel je ne pouvais mattaquer qu'avec violence, qu'avec colère.
D'ailleurs, le monstre était encore debout, comme inexpugnable. Quelles larmes, quelle pitié infinie suivirent cet acte sauvage ! J'écrivais des lettres de pardon que je couvrais de pleurs et qui restaient sur ma table, car je ne savais où les adresser : mais cela me consolait de parler ainsi à son ombre. Oui sait? Peutêtre existe-t-il de secrètes correspondances entre deux êtres qui se sont aimés. Peut-être s«ï doutait-elle de mes remords et me pardonnait-elle une cruauté que m'avait inspirée ma seule passion pour elle? Je subissais à présent des souffrances nouvelles. Je me demandais avec terreur si je l'avais blessée, si je l'avais tuée.
Dans cette chandjre misérable que j "habitais au haut d'une vieille maison du faubourg
*33o LA caltxeus'e
Montmartre, où personne ne venait, où je ne recevais aucune lettre, oii j "avais l'impression d'être retranché du monde des vivants, mes journées du dimanche, ainsi qu'une partie de mes soirées et de mes nuits, s'écoulaient en reii^rets. en îingoisses. Penser à mon chagrin était devenu le divertissement et tout l'attrait de mon existence; je me sauvais du bureau empesté de mauvaises haleines et où me retenaient tout le jour d'insipides copies, d'interminables calculs, des voix nasillardes, sèches et autoritaires, je me sauvais le soir dans cette chambre afin de pouvoir m'aflliger en paix, loin des indiflérences. loin des indiscrètes et fausses compassions. Aussi, une fois, fus-je })ien étonné de recevoir une visite dans une maison où. selon moi. tous sauf le concierge devaient mignorer: mon étonnement s'accrut encore lorsque j'aperçus Florence, la femme de chambre de Juliette. Elle ne prit pas le temps de s'asseoir.
A peine entrée :
— Monsieur, dit-elle, il faut vous sauver d'ici, et le plus vite possible. Si vous restiez, sûrement il vous arriAerait malheur. Madame veut vous faire arrêter!
Oui, continua-t-elle en voyant ma stupeur, et savez-vous que ce serait une mauvaise
affaire pour vous, niousieur? Ce qui s'est passé Tautre nuit n'est rien; madame Juliette est toute marquée, et puis son beau collier est brisé, c'est vrai, mais ce ne sont pas les premiers ennuis que lui causent ses amants. Ça ne serait rien, je le répète, si elle ne tous en voulait pas. Mais elle va dire que vous êtes un assassin, que c'est vous qu'avez tué ces marins de Naples, vous savez, ceux qui se trouvaient avec M. Paul Ancelle et qui. parait-il, ne sont jamais revenus. Ahl ce sont de sales histoires ! Et c'est que tout le monde vous en veut, monsieur. Yot" valet d' chambre à qui vous deviez d Targent, parait-il... Ça ne me regarde pas, d'ailleurs. C'est l'aflaire de monsieur, tout ça, mais le valet d' chambre, il se parait, vous a espionné. Il a su oii vous demeuriez. ¥A puis la police va venir. Je ne comprends pas madame. On règle entre soi ses comptes, sans mettre ces gens-là dans ses mic-mac. Moi, d'apprendre qu'on allait vous arrêter, ça ma lait du mal, car monsieur a toujours été très bon pour moi, même que c'est lui qui m'a défendu quand madame voulait me chasser, rapport que j'étais enceinte... moi. jsuis pas une ingrate; j me suis souvenue de tout ça, et dès que j'ai su qu'il se manigançait quêque chose contre lui, alors je suis venue. A
332 L.\ CALIXEUSE
présent, c'est l'affaire à monsieur de savoir ce qu'y doit décider. Mais le temps presse.
Toute ma fureur contre Juliette s'était réveillée aux paroles de la domestique, que, dans mon émotion, je ne pensais même pas à remercier.
— Ah ! elle veut me faire arrêter ! Elle veut me faire arrêter! m'écriai-je, mais en souriant soudain à quelque idée abominable : Ditesmoi, Florence, est-ce qu'elle a toujours chez elle sa petite nièce?
— Toujours, monsieur, môme que c'en est scandaleux. Elle la laisse patiner, bichoter par des messieurs. Elle n'a pas honte que c'est la fille de sa sœur !
— C'est excellent, ce que vous me dites là, Florence. Eh bien, vous allez voir, vous allez voir qui de nous deux sera arrêté le premier!
— Qu'est-ce que monsieur va faire? s'écria la femme de chambre déjà effrayée.
— Vous me le demandez? C'est bien simple. Je vais mettre la police dans ses histoires, comme elle la met dans les miennes. Je vais la dénoncer au parquet! Oui! la dénoncer... pour encouragement de mineures à la débauche! Je ne la vois pas très propre. Madame Juliette Fournier. après quelques années de travaux forcés.
LA CALIXEUSE 333
— Mon Dieu! monsieur ne va pas faire ça. Et Florence immobile, me considérait dun œil épouvanté, ne sattendant pas à découvrir chez moi un être aussi féroce.
Je me sentais déjà vaincu, attendri à la pensée que Juliette pouvait souffrir par ma faute, que je pouvais être quelque chose de pire que son bourreau : son dénonciateur.
— Non, Florence, iis-je les larmes aux yeux, j'étais fou en vous disant ces choses. Je suis incapable de lui faire du mal, mais elle, pourquoi ne me pardonne-t-elle pas? pourquoi ne comprend-elle plus mon amour? Elle a donc tout oublié des beaux jours que nous avon> vécus autrefois. Elle aime donc quelqu'un?
— Celle-là. aimer! reprit Florence en haussant les épaules. Non. ça ne saiira jamais ce que c'est! Ça a des caprices. Après l'un, l'autre. Et puis l'argent, l'argent, voilà ce quelle désire sur tout. Vous en savez quéque chose. Est-ce quellen'vous en a pas fait voir comme à M. Ancelle. Il n'en a pourtant pas assez, celui-là!
— Que voulez-vous dire, Florence? demandai-je. Elle est encore avec cet Ancelle?
— Comment, vous ne saviez pas ! Quand elle vous a lâché, c'est lui qu'elle allait retrouver, à Marseille. Il arrivait de Madagascar. Ah! dame, il était décati, le pauv' garçon.
334 I'^ CALTXEUSE
— La monteuse ! fis-je. sentant renaître toute ma colère. Elle ma affirmé qu'elle ne l'aimait pas, et c'est à lui quelle retourne toujours. Dites-moi. Florence, elle laime. elle l'aime?
— (3h ! ça a été bien dans les premiers temps, mais je vous assure que ça s'est vite ralenti, cette passion-là. A présent elle lui en montre Je rudes ! Elle le mène au doigt et à l'œil. Le malheureux en voit de telles qu'il a beau être la brebis du bon Dieu, il y a des jours oîi le sang- lui monte à la tête. Ah! pour sur, il arrivera des malheurs! Un soir, chez Maxim's, un liomme. un prince russe est venu quand l'autre était là, et il la pressait, et il la caressait, et elle, bien contente, riait de toutes ses dents à son ami qui commençait à i'aire les gros yeux : « Finis donc, vilain jaloux ! » Ils ont fini par se jeter des carafes à la tête. On a ramené monsieur en sang, évanoui... Y a pas à dire! Tant ({u'il a été mal, elle l'a S9igné comme une sci'ur de charité, mais à p?ine a-t-il été rétabli, les scènes ont recommencé. Il dit comme ça (juil n"a jamais vu de lemme comme elle. En plein café de Paris, monsieur, elle lui demande de l'argent, et pas deux sous, des cent et des mille, et des bijoux et tout: c'est qu'il lui en faut à présent, elle
a des chapeaux, des chapeaux à en remplir une chambre. Et s'il fait mine de r' fuser, elle se lève de table ; un soir elle est partie toute seule. Elle se faisait mettre sa sortie par les garçons qu'il était encore à l'attendre devant le souper qu'il venait de commander. Vous voj'ez la tOte de ce malheureux au milieu d'une foule qui rit et s'amuse de voir un homme qu'on plaque au milieu d'un souper. J'vous dis, monsieur, que les condamnés aux travaux forcés sont moins à plaindre que et homme ! Elle le traite comme un paria. Plus il la comble, plus elle lui en fait. L'aut'jour, il venait de lui donner une bague que moi j'trouve pas bien jolie, bien jolie, mais qui. paraît-il, vaut des tas d'argent. Y a des perles grises, des perles roses. C'est admirable, il se paraît. Elle était d'abord dans le ravissement de l'avoir, elle la montrait à tout le monde, puis, le jour même du cadeau, la voilà, au Concours, qui se met à se jeter à la tête d'un officier. Tout le monde l'a vue. Et comme le pauvre amant, bien humble, souffrant le martyre, mais sans trop oser le laisser voir, venait l'implorer : « Ah! fiche-moi la paix. Crois-tu (|ue pour une bague je vais être à tes pieds! Tiens, la voilà ta bague. » Et elle la lança je ne sais où. Oui, une bague qui valait tant
336 LA CALIXEUSE
d'argent! Après, par exemple, elle s'en est repentie, elle est allé la chercher, la demander, mais dame! personne ne l'a retrouvée, — ou on ne lui a pas fait dire. De trois jours elle n'a pas couché à la maison. Jai cru que monsieur allait se tuer. Ah! voyez-vous, c'est une méchante carne. Oui, elle en fait aux hommes comme aux femmes. Enfin, à moi. pourquoi qu'elle voulait me mettre à la porte, est-ce que ça la regarde que j'aime Pierre ou Paul? Tenez, monsieur, escusez-moi. mais Madame, c'est une sale bougresse !
— Florence ! m'écriai-je, je vous défends de parler ainsi. Taisez-vous, je ne puis entendre dire du mal de ma Juliette. Non, elle n'est pas méchante. Je ne veux pas le croire. Et vous, Florence, vous seriez bonne de lui dire combien je l'aime, combien je suis malheureux de mètre ainsi laissé aller à ma colère, comme je pleure le mal que je lui ai fait. Tenez, Florence, portez -lui ce que j'ai écrit. Peut-être aura-t-elle un peu de compassion.
— Mon pauv' monsieur ! répliqua la domestique en me dévisageant d'un air de profonde pitié. Si j'avais été que monsieur, c'est pas des femmes comme ça qui m'auraient tourné la tète. Y en a tout de même assez qu'ont du cœur !
LA CALINKUSE 337
Elle sortait déjà; elle revint sur ses pas et. s'approchant tout près de moi. elle me chuchota :
— Si vous la voyez, madame, n' lui répétez pas c' que jvous ai conté. Faut pas faire tort au monde. Et puis ça m'a échappé !
— Ah! Florence, je ne la reverrai jamais.
— C'est ça qui s'rait heureux pour vous !
— Ne dites pas cela, Florence !
— Moi. reprit la femme de chambre qui ne voulait pas partir sur de mauvaises paroles, uioi. j'ai dans l'idée que tout ça s'arrang-era. et qu' monsieur n' sera pas c' qu'il est aujourd'hui, quoiqu' tout d' même, avouez-le, monsieur c'est bien de vot' faute... J' vas toujours lui dire que ça n'a pas de bon sens de vouloir être mauvaise pour un homme qui l'aime tant 1
Cette visite me laissa une grande joie. Je ne songeais point d'abord à la dénonciation de Juliette. Le léger espoir que m'avait donné Florence avait suffi à m'enchanter. Que Juliette fût si cruelle pour Ancelle, je m'en réjouissais comme d'une faveur singulière. Ancelle était, sans doute, revenu riche de Madagascar, et c'est pour le dépouiller qu'elle s'était précipitée vers lui. Que Juliette fût avide, fausse, abjecte, cela m'était
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égal, pourvu quelle n'aimât pas un autre homme.
Puis ma tranquillité s'enfuit.
En amour nous créons presque seuls nos plaisirs et nos peines : et comme sans raison je m'étais mis à espérer, sans raison aussi je m'abandonnai à la crainte: j'en vins, dans ma solitude, à m'effrayer à l'extrême de cette arrestation menaçante dont m'avait parlé Florence. Je me reprochais de n'avoir pas demandé à la femme de chambre l'adresse de Juliette. J'aurais voulu lui écrire, la voir, lui parler: elle m'aurait écouté, j'en étais persuadé tandis que. loin d'elle, je devais toujours être un ennemi.
Dans ces jours-là je reçus une bonne nouvelle. Le seid bien qui me fût resté de toute ma fortune, bien jusque-là très inutile car je ne pouvais rien en retirer : une usine, fermée depuis longtemps, venait tout à coup de tenter un riche industriel. On me l'achetait à un prix, il est vrai, bien modique, mais qui n en était pas moins pour nmi inespéré. Maintenant tjue ma vie de privations et de misères continues s'éclairait d'un pâle rayon, je redoutais tout ce qui pouvait l'inquiéter. Je n'avais plus, comme dans les commencements de ma
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pauvreté, linsoiiciance. le mépris du lendemain.
En même temps que je reprenais goût à l'existence, ma passion devenait plus forte, plus impérieuse que précédemment; je ne me résignais pas à l'idée de ne jamais la satisfaire ; et l'avenir incertain me causait une inquiétude, une exaspération continuelles.
J'étais dans ces angoisses lorsqu'un samedi soir, avant dîner. — il faisait jour encore, je me souviens, c'était au mois de mai. — j «^"ntends frapper à ma porte. Je me demande avec des battements de cœur précipités si je dois ouvrir. Est-ce qu'on viendrait m'arrèter .' Non, il me send)le entendre un bruit de jupe. Ce doit être Florence. J'ouvre vite, mais connue je suis saisi, comme je trend^le de plaisir et de cette peur qui vous abat aux moments suprêmes, quand je la vois, ma Juliette! Car elle est là, devant moi. habillée comme elle sait l'être, jolie plus que jamais. Elle ne fait pas un mouvement: elle n'entre pas. Elle a l'air d'hésiter, d'avoir peur aussi! Est-ce qu elle viendrait pour me dire des injures, pour être cruelle. Non, elle sourit; elle ne craint pas que je la batte, elle ne m'en veut plus, elle me prend les mains; et maintenant simple dans sa bonté comme peut-être
elle l'a été dans ses ruses et ses méchancetés, elle me dit :
— Votre lettre était gentille: alors je suis venue. Ah! vous avez bien mal agi... Oui. je sais, je l'avoue, j'avais des torts, mais ce n'était pas une raison pour que vous vous conduisiez de cette façon. Enfin, ne parlons plus de cela... Je vais partir, et je nai pas voulu m'en aller sans vous voir. Après avoir vécu ensemble comme nous l'avons fait, ce serait stupide d'être ainsi, à couteaux tirés...
— Oh ! Juliette, vous n'allez pas partir?
— Si. pour Vienne. L'ennuyeux, c'est que je n'ai pas encore trouvé ce que je vais lui raconter...
— A qui?
— A mon ami. je le lâche, j'en ai assez de lui. Je vais à Vienne où Ion m'attend...
— Juliette, m'écriai-je avec colère, vous pai'tez avec Ancelle?
Elle éclata de rire.
— Bête! fit-elle, c'est justement lui que je plaque.
— Ah! Juliette, pourquoi m'avez-vous quitté pour cet homme-là?
— Pourquoi? Est-ce que je puis vous dire? Pour mille raisons. Nous n'avions plus le sou. mou pauvre ami; il était impossible de rester
LA CALIXEUSE 34l
ensemble. Et puis je sentais que vous n'étiez plus avec moi le même qu'autrefois. Ne dites pas non, c'est la vérité. Alors moi aussi, que voulez-vous, ça diminuait, lamourl Bailleurs j'aime être libre, libre! Et le pauvre garçon m'écrivait de là-bas des lettres, des lettres!... Ah! si vous les aviez vues, ces lettres-là. Heureusement que je ne vous les montrais pas. Moi j'avais pitié de lui. Il était si malheureux ! Et puis il a l'ait des affaires admirables à Madagascar. Il est revenu cousu d'or. A présent... (elle se reprit à rire) à présent je lui ai tout boulotte !
— C'est comme cela que vous avez eu pitié de lui?
— Dame! La patience se lasse à la fin... surtout quand on n'aime pas. Maintenant, c'est bien décidé. Je ne le verrai plus. Un pareil craujpon! Non. c'est trop insupportable.
A ce moment, promenant les yeux autour d'elle, elle s'écria :
— C'est gentil, ici! Sans blague! C'est pas grand, mais c'est propret, coquet, et puis, pour un homme seul, n'est-ce pas suflisant?
De la fenêtre ouverte sur la rue du Faubourg Montmartre montait cette rumeur lourde, appesantie, qu'on entend les soirs de paie, ce grondement sourd du travail lassé, de la
luxure affranchie, des convoitises à demi déchaînées. Et au-dessus de ces bruits de foule dune grande ville, le ciel était dune limpidité, dune paix infinie. Un dernier rayon de soleil s'endormait au bord du toit.
Nous étions muets tous deux : elle appuyait son bras sur mon épaule, laissait pendre sa main. Je la lui baisai. Et je regardai le lit. Elle surprit mon regard. Sa coquetterie se défendit lâchement.
— Oui, mais comment me recoilfer? Tu n'as rien ici?
Cependant elle se livra où son fantôme durant tant de nuits était venu me tourmenter; la légère, linsoucieuse, l'intéressée, offerte toute, riait à mon plaisir et me retenait au sien de ses lèvres, de ses mains jointes, de ses jambes croisées sur mon corps.
Comme nous nous reposions du plaisir, elle dit. me montrant son bras marbré de bleu :
— Oh! ]»egardez. méchant, vous m'avez tout tigré la peau?
Alors je m'agenouillai, et à chaque place où j'avais frappé, je mis avec délices un baiser. Elle riait, soupirait, le sein frémissant, étendue eu ti'avers du lit, la tète perdue, baignée dans ses longs cheveux dénoués. Puis d'un effort
LA CALTNEUSE 343
violent elle se courba vers moi. m'attira encore à ses lèvres. Avec quelle fui'eur de jouissance je l'étreignis ! Il me semblait fouler en elle toutes les hontes, toutes les jalousies, toutes les misères du passé.
— Savez-vous que nous allons mourir si nous continuons. Vous m'avez l'ait oublier de dîner. Et puis voilà, maintenant, mon vilain ventre me rappelle cette négligence, le malhonnête !
— Mais moi non plus je n'ai pas diné.
— Quelle chance! Nous allons faire un joli petit gueuleton ensemble. Ah ! mais... (elle tàta ses jupes)... Non... tout va bien !... je croyais avoir oublié mon porte-monnaie, mais je l'ai.
— Que vous l'ayez ou non, cela ne fait rien. Je suis riche aujourd'hui.
— Mon pauvre Herl)ert!
— Certainement.
— Veine alors!
— Et je ne veux plus que vous partiez pour Vienne.
— Ça; nous verrons! Ce ne serait que dans trois jours. D'ici là, vous avez le temps de vous dégoûter de moi.
— Comme vous êtes méchante !
— Je vous connais connue si je vous avais fait.
344 LV CALTXEUSE
— Ah! m'écriai-je tout à coup, vous allez avoir honte de moi, Juliette, c'est que je suis loin d'avoir la garde-robe du prince de Galles.
— Vous êtes bien comme cela. Oh! vos mains, montrez-les moi. Comme elles sont abîmées! II faudra que je vous envoie ma manucure. Et puis je vous donnerai delà crème Jones. C est excellent. Oh! pourquoi vous coiffer ainsi? J'aimais mieux vos clieveux comme ils étaient autrefois.
Elle s'oublia en toutes sortes d'enfantillages, de conseils et de recettes. Sans doute pour veiller ainsi aux autres, elle devait jouer tout le jour à soigner et à embellir son corps, se faisant elle-même sa petite poupée.
En sortant de dîner, elle m'emmena chez elle, rue de Presbourg. J'entrevis une claire entrée, une suite de pièces gaies, blanches, virgrinales. ouvertes aux veux et à la lumière.
Elle avait une plaisante satisfaction de vanité à me les faire voir. Elle dit devant le grand salon vide encore de meubles, et qui résonnait tristement aux paroles : « J'attends mon prince de Vienne pour me l'aménager. » Mais au fond cet intérieur lui importait peu. Là comme ailleurs elle viAait en camp volant. L'appartement joli et coquet, mais trop neuf, gardait quelque chose de banal : on n'y trouvait point
LA CALIXEtSE 345
ces sièges larges, assouplis par l'usage, ni tes bonnes vieilles tentures, ces bons vieux meubles vastes et sombres d'autrefois qui font les coins, les cachettes et l'ombre délicieuse aux caresses. Rien n'y était intime sauf le cabinet de toilette où. chaque jour, durant de longues heures elle venait s'adorer, où le corps qui se parait par ambition était là plus qu'ailleurs livré aux surprises. Je me rappelai alors. Des scènes libres, gracieuses, vinrent m'exalter; me blesser aussi, car je songeais à ceux qui pouvaient avoir les mêmes souvenirs.
— Ah ! monsieur voit bien que tout s'est arrangé, dit la femme de chambre que Juliette était allée réveiller.
Puis, agitée tout à coup d'un tremblement :
— Oh! madame, madame, fît-elle.
— Qu'avez-vous?
— Mais vous savez bien que M. Paul...
— Qu'il a la clef. Eh bien, après? Je voudrais bien qu'il se permît d'entrer î
— Mais c'est qu'il ne se connaît plus, quand il est dans ses colères... Violent comme il est.
— Vous mettrcz-là mon revolver pour lui faire peur s'il osait venir. Soyez sans crainte. Je ne m'en servirai pas. Et demain vous ferez changer la serrure* Il ne manquerait plus que je fusse Tesclavc de ce monsieur-là!
346 LA CAI.INEUSE
Elle voulait avoir l'air irrité, mais au fond je la sentais heureuse, émue agréablement des fureurs qu'elle inspirait; et cette nuit-là, avec plus d'ardeur que jamais, elle m'écrasa, me transporta dans son étreinte.
— Vite! vite! réveille-toi, sécriait-elle en me frappant l'épaule, le lendemain matin, et les yeux encore pleins de sommeil, elle sauta au bas de son lit comme si le feu était à la maison.
— Oh ! il va faire beau. Quelle chance! continua-t-clle. Heureusement qu'il n'est pas tard. Nous avons le temps. Car tu ne sais pas, aujourd'liui il y a courses à Cliantilly et pour rien au monde je ne voudrais manquer d'y être.
— Juliette, Juliette, tu vas encore jouer, te ruiner !
— Il faudrait avoir de l'argent pour se ruiner, moi, tu sais bien, je n'en ai pas: il vient, il passe, il s'en va. C'est comme l'eau, ça ne se retient pas. D'ailleurs je suis sage. Tu verras! je ne joue plus. Non. Seulement j'étrenne aujourd'hui une ravissante toilette. Tu ne t'imagines pas comme je suis jolie làdedans ! C est pour cela que je ne puis manquer les courses.
LA CALINELSE 347
Et. de fait, jamais si modeste étoile avec un art en apparence si ingénu n'avait mieux enveloppé des élégances discrètes et de belles formes en llattant les convoitises. Sous cette jupe, ia marche de Juliette était une offre aussitôt retirée, des impudeurs vite recouvertes, la coquetterie la plus savante travestie en une simplicité sans façons. Une petite capote Louis X\ 1 aux bords gaufrés, baissés sur le devant et relevés sur le côté, ornée de boutons (lor, de fleurs dajonc et de bruyère qui formaient sur la paille blanche comme une parure de hasard improvisée à travers champs, mettait une ombre et une grâce enfantine au Iront audacieux de Juliette, déguisait ce qu'il ])ouvait y avoir parfois de dur dans son visage. Les yeux apparaissaient à présent attendris, langoureux sous leurs longs cils.
Je souffrais à la pensée de cette provocation amoureuse qu'allait être dans la foule chaque geste, chaque regard de mon amie, et pourtant je savais qu'il était inutile de m'y opposer. Elle appartenait aujourd'hui à sa toilette, à sa grâce et à son orgueil, comme la veille elle avait appartenu à mon baiser.
Elle arrangeait les fleurs de son chapeau lorsqu on entendit une clef dans la ferrure.
Malgré l'assurance qu'elle avait affectée pré-
céderamcnt. Juliette pâlit et se tourna vers moi.
— Mon Dieu! fit-elle, c'est lui. Sauvons-nous par l'escalier de service.
Fit uous sortîmes à la hâte.
— Que faut-il dire à monsieur Paul?
demanda Florence.
— Ce que vous voudrez... ([ue je suis en voyage !
Ce fut pour Juliette une journée d'enivrement. Elle était si heureuse de se sentir belle qu'elle se donnait à toutes choses comme si sa joie ne devait point lui appartenir.
Dans la gare toujours encombrée de foule où des trains se suivant de quart d'heure en quart d'heure ne parvenaient pas à faire des vides, à côté de femmes en chapeaux de fleurs et en robes de foulard, il y avait de ces ligures prématurément vieillies, usées par le travail et la fête, de ces hommes qui semblent porter plusieurs existences sur leurs épaules tant ils ont l'air harassés. Malgré cette expression de fatigue écrasante, ils ont des toilettes juvéniles, des vestons courts et ajustés, des cravates éclatantes, de petits chapeaux de fantaisie ; ils jouent négligemment avec leur étui à jumelles qu'ils portent en bandoulière. Auprès de leurs fraîches et fringantes maîtresses, ils
ressemblent à des collégiens très âgés évadés du pensionnat, à de très vieux petits garçons qui se laissent emmener par leur jeune maman. Elles les dirigent. les précèdent, donnent des oi'dres pour eux ; et c'est à peine si, par un haussement dépaules, ils protestent quelquelois contre cette usurpation.
Juliette souriait à ces figures : elle reconnut Lili accompagnée de Perdriel et Suzette de Joiguy llan({uée de son dragon. Féiicienne d'Entragues était aussi là. mais, depuis qu'elle avait pour amant un prince de sang royal, elle ne frayait plus avec ses anciennes amies.
Gomme Juliette se précipitait vers Lili et Perdriel, je aouIus la retenir.
— Allons, dit-elle, nous sommes réconciliés depuis hier et voici déjà que vous l'ccommencez ! Il faut bien que je parle à Lili,
Et elle courut serrer la main à la jeune fennne et à son compagnon, riant aux éclats des compliments qu'on lui adressait sur sa toilette. L'homuie d'allaires véreuses, comme le désignait Tavannes. était à présent en admiration devant Lili.
— Ecoutez ce qu'elle a fait, ma chère : un truc épatant !
Lili prit des airs majestueux.
— Moi, dit-elle, à Enghieu. il pleuvait à
3oO LA CALlN'EUSÈ
torrents ; nous enfoncions dans la boue ; alors j'ai pensé que les jeunes chevaux ne s'en tireraient pas. J'ai joué les vieux. Oh! j'ai gagné, j'ai gagné... Malheureusement le soir j'ai eu un lapin. Ce petit cochon-là n'est pas venu.
— Croyez-vous qu'elle a de l'esprit! s'écria Perdriel. Ah! elle arrivera, c'est sûr.
— Mais ne t'épate pas, mon vieux : j'ai de l'argent de placé.
Cependant Juliette était venue me rejoindre, toute rouge de colère.
— Mon cher, je suis outrée. Je viens de demander un renseignement à un employé. Il m'a à peine répondu. Enfin ces gens-là sont des domestiques. Ils ne devraient pas se liche du monde comme ça! Moi, j'aime qu'on soit poli avec moi.
Par bonheur de petits sous-lieutenants de hussards, la culotte boudante et les bottes en fuseau, vinrent à passer; devant Juliette leur képi énorme se sépara de leur tête, découvrit des moustaches blondes effarées qui montaient jusqu'aux yeux, et Juliette se consola de l'incivilité des employés avec le salut des jeunes officiers.
^— Il est gentil, ce petit garçon-là. dit-ello, c'est le fils du duc d'Inkcrmann. Il aura cin(( cent mille francs de rentes à la mort de son père.
LA CALIXEUSE 35l
Suzette à ce iiioinent se précipita vers nous.
— Juliette ! Juliette ! Je viens de voir mon jockey. Joue Myrtil. Moi j"j^ vais de mes quinze louis, et tu sais, je ne joue qu'à coup sûr.
Mais Lili accourait derrière elle, elle l'entraîna par le bras.
— Que tu es donc poire, ma pauvre fille! Si tu donnes à toutes tes amies le bon cheval, comme ça, il ne nous rapportera rien.
Quand nous arrivâmes. Chantilly nous enchanta de ses tendres verdures printanières, lumineuses de soleil ; puis de la nuit fraîche de sa Ibrèt. Juliette huma cette senteur grisante de sable arrose, de toilettes neuves, de foule et de cavalerie qui monte du champ de courses ; elle se plut à coudoyer aristocratie, richesse, haute et basse galanterie, entraîneurs et sportsmen, la canaille et l'élégance. On la désirait ; on l'enviait. Des hommes lui lançaient ce regard qui déshabille et qui viole, des femmes détournaient les yeux vers cette jupe qui tombait trop bien à leur gré. Elle allait sautillante, l'allure dégagée, les lèvres retroussées d'un sourire, parmi les promenades indolentes ou majestueuses, au milieu de cette attente anxieuse de tous: moi je la suivais, inquiet, attristé: des gens que je connaissais étaient là. qui avaient applaudi à ma ruine, à ma chute:
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et je la voyais répondre à leur sourire dun clin dœil. Je me demandais si ce soir elle serait avec moi. Mes atroces fureurs me tourmentaient encore; elle me regardait, sentait bien ce qui se passait en moi et ne faisait que samuser de ma peine.
— Quavez-vous encore? (HicUe drôle de figure vous faites, oh ! oh !
Et sa gaieté éclatait, s'envolait.
— Attendez-moi ici. dit-elle.
Je crus quelle m abandonnait. Je la perdis au milieu des cris des bookmakers et du ticketaffe du Pari-Mutuel. Duelles minutes horribles et délicieuses passées à lattendre, à la désirer, à la maudire, à la retrouver! Je jouais aussi, moi, mais à un jeu plus hasardeux encore que tous les autres.
— Je suis sage, fit-elle en revenant. Jai mis seulement cinq louis sur Gospodar.
La cloche sonnait pour la course. Nous montâmes en haut des tribunes. Les petits cavaliers aux casaques de soie orange, mauve, rose, bleu, pourpre, azur, partirent en ligne, puis vite se désunirent. Juliette suivait, toujours .souriante, à peine inquiète.
On criait :
— Bravo, Régence !
— En avant !
LA CALTNEUSE 353
— En avant !
Je regardais l'agitation des ombrelles, les vastes parasols rouges, les toilettes claires des femmes, les vêtements sombres des hommes, tous ces papillons blancs sur cette fourmillière noii'e s'étaler au soleil au milieu de la pelouse veloutée ou se perdre sous les grands ombrages.
— Voyez comme mon jockey se tient bien, dit Juliette.
La casaque orange passait devant les tribunes, la taille droite, menant d'une belle allure le superbe Gospodar et laissant loin derrière elle la casaque azur toute penchée, tout arcboutée contre l'encolure du second cheval qu'emportait un galop inutile.
Des sifflets, des injures, des cris de triomphe, de colère, d'indignation éclatèrent à la fin de cette première course. Juliette se pendit à mou cou comme un enfant.
— J'ai gagné, j'ai gagné. Ah! je savais bien que j'avais la veine aujourd'hui!
Au pied des tribunes courut un long murmure de réprobation. Personne ne prévoyait que Gospodar aurait la victoire.
Un jeune homme humblement s'excusait devant une dame âgée dont il avait trahi la confiance, et qui fixait sur lui des yeux de reproche, tendait ses lèvres comme pour le mordre.
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— Je vous assure, madame, que je n'aurais jamais deviné ce qui vient d'arriver. Gospodar. daprès tous mes calculs...
— Ils sont jolis, vos calculs.
— Ça ne devrait pas être permis, ces choses-là, observaient les entraîneurs.
— Toi qui ne joues jamais, fit une jeune femme furieuse, à son amant tout penaud, avais-tu besoin de jouer ce cheval-là? Ah! c'est fin î
— Le jockey a fait un arrêt cynique, sécria un gros bookmaker congestionné.
Lili était, elle aussi, très irritée. Elle alla boire du Champagne ])our se consoler avec Perdriel.
— Allons, jai soif. Sors ta galette.
— Oh ! fit Juliette, je gagne deux cents louis : et elle battait des mains à son propre succès.
— Gardez votre joie pour vous, madame, fit d'un ton hargneux, en se retournant vers nous, une vieille entremetteuse àti'ois mentons et à grandes plumes de cygne. C'est indécent (h* se réjouir quand tout le monde a perdu.
— Et si ça me plaît, à moi, détre gaie, répliqua Juliette en baissant le regard d'un air dédaigneux et en prenant ses plus solennelles façons. Si ça me plaît, quavez-vous à dire?
LA CALIXEUSE 355
La dame chevronnée haussa les épaules et ses grandes plumes s'agitèrent comme en signe de deuil au-dessus de son vaste chapeau mous- (fuetaire, tandis que derrière elle Juliette confessait entre les dents son manque de bienveillance :
— Qu'est-ce qu'elle a dans le trousseau ijui la démange? Espèce de vieux lavement dt- la reine Putiphar !
Mais vite elle se précipita du côté du pesage : un valet promenait par la bride un cheval (jui s'ébrouait, secouait et baissait la tète, comme fier et intimidé de ses longues jambes minces qui semblaient à peine eltleurer la terre battue. A sa vue Juliette s'écria :
— Mon joli petit cheval, mon joli petit cheval:
— Tu vas j(juer MyrtilV lui demandai-je.
— Xon, je ne joue plus à présent. Pour une fois que j'ai gagné, je ne veux pas risquer uion argent. D'ailleurs cette rosse de Suzettc peut bien m'avoir donné un mauvais tuyau. Allons-nous-en!
Elle était ainsi, caprice et fantaisie, détestant ce qu'elle venait d'adorer il n'y a^ail qu'une seconde, toute prèle à abandonner d'un coup ce quelle avait st)uhaité et poursuivi avec ardeur.
Nous partîmes. Comme elle montait avec moi en voiture pour se rendre à la gare, un homme au visage cuivré, creusé, amaigri, à lair sombre, couvert de vêtements pleins de poussière, se précipita vers nous. Juliette pâlit en l'apercevant.
— Putain, cria-t-il dune voix enrouée, putain! Je tai payée, tu es à moi, je te veux!
Je levai ma canne. Juliette marrèta le bras.
— Non, laissez! Vous voyez. Des gens viennent derrière nous.
L'homme criait encore :
— Dire que jai triché, jai volé pour toi. volé mon pays pour que tu me jettes à la porte comme un chien. Salope! Salope!
C'était Paul Ancelle. Sa présence, son aspect me causèrent tant de surprise que je neus pas un tressaillement aux insultes qu'il nous lançait.
— Mais avancez donc, cocher, disait Juliette livide et dune voix étranglée, avancez donc!
Les chevaux, fouettés et refouettés, emportaient enfin la Victoria d"un trot rapide; je vis Ancelle courir après nous : mais il se heurta contre ([uelque chose et tomba tout de son long dans la poussière avec un cri qui fit longuement retentir la forêt. On accourait, on sem-
LA CALIXEUSE 35^
pressa autour de lui : des gens nous poursuivirent. Nous arrivâmes pourtant sans encombre à la p^are et nous montâmes dans un train qui partait aussitôt pour Paris.
Juliette revint bouleversée à la maison.
— Vous auriez dû lui répondre, dit-elle.
— Mais cest vous qui n'avez pas voulu.
— Cela ne fait rien. Vous deviez lui fermer la bouche avec votre canne, à ce misérable-là! Ah! le misérable, répéta-t-elle. Et dire que je l'ai aimé!
— Que venez-vous de mavouer. Juliette?
m'écriai-je.
— Je ne vous ai rien avoué. Je voulais dire que je me suis laissée aimer, que jai été trop bonne pour lui. Je suis bien récompensée!
Elle se laissa tomber en sanglotant sur un canapé et longtemps mes baisers liurent ses larmes.
L OISEAU TUE l'AR L OISELEUSE
Nous vécûmes quelques] ours ensemble, heul'eux d'un bonheur un peu terne, sans les abandons, sans les joies enthousiastes du passé. Nous ne nous occupions point d'Ancelle:
nous ne savions ce qu'il était devenu. Juliette supposait qu'il avait quitté Paris.
Brusquement, un matin, elle m'annon(,a son départ pour Vienne, quelle prétendait ne plus pouvoir retarder.
— Mon ami, me dit-elle, ce que vous avez ne peut me suffire; gardez-le pour vous. Vous en avez besoin. Pour moi ce ne serait qu'un feu de paille. Je vous verrai quelquefois, le plus souvent que je pourrai. Il faut se résigner, mon Dieu ! Si vous croyez que je ne souff're pas, moi aussi, d'aller retrouver mon vieux prince hongrois ! C'est un homme très bien, mais la politesse et l'élégance ne comptent guère (juand on touche à la soixantaine.
Elle devait prendre le soir même l'Express- Orient, et Florence déjà sortait d'énormes
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malles. Je lui dis que je lacconipagaerais à la gare.
— Xon. dit-elle, il vaut mieux (jue vous ne veniez pas. 11 va peut-être dans le train des domestiques du prinee: à mon dernier voyage, il m'en avait envoyé toute une escorte pour m'accorapagncr, me servir, ou mespionner. Conmie tous les vieillards, il est soupçonneux, et il faut au moins qu'en allant le voir dans son pays je garde les apparenctes.
Nous nous fîmes des adieux passionnés.
Juliette semblait toute triste de me quitter et je me sentais presque aussi désespéré que le jour où j'avais appris son abandon.
Comme je regagnais lentement ma chambre de la rue du Faubourg-Montmartre, japerrus (|uelqu'un qui descendait de voiture devant n>a porte, et je reconnus Paul Ancelle: s'il était cette fois convenablement vêtu, il avait dans son visage le même air de souffrance et d'abattement qui m'avait frappé aux courses de Chantilly. Sans me saluer, il vint à moi. et d'un ton impérieux, mais sans rudesse :
— Ecoute, me dit-il, il faut que je la voie, que je lui parle une dernière fois. Je ne vous troublerai plus, mais laisse-moi encore ce soir lui parler. Je quitte Paris. Je croyais pouvoir m'en aller sans la revoir* mais je le sens.
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cela m est impossible. Il faut que je la voie. Cette demande était assez inattendue, et je demeurai quelque temps sans répondre.
— Après vos insultes, lui dis-je enfin, je ne crois point que Ion consente à vous voir, et d'ailleurs je niy opposerais.
— Herbert, fit-il diin ton qui évoqua le passé, les jours de chasse où il m'appelait au milieu des champs, Herbert, je veux la voir pour lui demander pardon, pour que . nous ne nous quittions pas comme des ennemis.
— Puisque tout doit être fini entre vous !
— Oui. tout est fini. Mais laisse-moi la voir une fois devant toi. Oh! ne sois pas cruel, Herbert.
— Je voudrais vous satisfaire que je ne le pourrais pas. Juliette part pour Vienne.
Ancelle parut très étonné, puis un sourire railleur effleura ses lèvres.
— Elle ne part pas ce soir, dit-il.
"— Comment cela? lui demandai-je d'une Voix irritée,
— Je viens de la rue de Presbourg. La femme de chambre ma dit que Juliette était sortie pour faire dilîerentes courses et qu'elle se rendrait directement, sans revenir à la maison, au Chalet du Cycle. Elle ma dit aussi que tu étais
rentré chez toi, mais que tu irais la rejoindre au Chalet pour le dîner.
— Ou est-ce que c'est que toute cette histoire?
— C est la vérité, probablement. Il n est pas difficile d'obtenir, d'une femme de chambre, des renseignements sur sa maîtresse.
Je revoyais, en récoutant, le regard malicieux de Juliette, et ma jalousie renaissait encore.
— Il faut que j'aille au Chalet du Cycle, m'écriai-je.
— Eh bien, je t'accompagne.
Je le laissai s'asseoir à côté de moi ou plutôt je ne fis pas attention à sa présence. Durant !• trajet :
— Tu soutires ? demanda Paul tout à coup.
— Oui. Qui peut aimer une telle femme san^< souffrir ?
— Moi aussi, j ai souffert. Ahl vois-tu. il ne faudrait pas lavoir connue. A présent notre vie est à jamais perdue.
— Xon. non. j espère encore, j'aurai de l'énergie.
— Tu veux la revoir?
— Comme toi.
— Comme moi. Mais moi je me suis résignr à ma misère. Et toi, tu espères encore vaincre ta passion, toi qui tes ruiné pom* elle!
LA CALIXELSE 363
— El toi. tu as volé pour elle!.. Ne nie pas. j'ai In ta lettre de Madagascar. Je sais ce ([ui te faisait recommander les fournisseurs de r armée.
— Ah ! cela m'a bien peu servi. Si tu savais comme elle ma traité quand je nai plus eu dargent !
— Et tu n as pas lait que voler, tu as laissé assassiner...
Je songeais que j "avais vu dernièrement Geneviève en grand deuil, et (jue Tavannes m'avait appris la mort de M. de Requoy. Le père de Geneviève avait succombé subitement le lendemain de sa visite au peintre. On avait trouvé à l'hôtel son corps inanimé étendu sur son lit. Les médecins ne s'accordaient pas sur la cause de sou décès.
— Ne dis pas cela, Herbert, s'écria-t-il : personne ne sait comment M. de Requoy est mort. ])ersonne ! X"as-tu rien à te reprocher de ton côté? Je sais, va, ce qui s'est passé entre Geneviève et toi. je sais où elle est à présent. Et c'est un crime, entends-tu!
— Tu n'as pas le droit de parler de crime, misérable !
— Et toi non plus tu n'en as pas le droit. Herbert. Ah! Herbert, moi qui t'admirais, moi qui lisais avec passion tes récits de
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voyages, tes études savantes, moi qui m'intéressais à ton élection et te croyais appelé à quelque haute destinée, comme tu mas frappé au cœur quand j'ai appris que tu abandonnais tout, que tu n'aspirais plus qu'à l'amour d'une femme indigne, et dans quelles hontes tu t'abimais ! C'était bon pour moi. cela, mais pour toi, non, Herbert! tu as manqué à ce que tu te devais; et si j'ai souifert de te rencontrer pour rival, j'ai souffert plus encore de penser que tu n'étais plus l'homme que j'avais aimé, l'homme auquel, malgré ma passion, malgré tout, je restais attaché.
— Paul, lui dis-je. os-tu sûr que Florence ne la pas menti? Crois-tu que Juliette est bien au Chalet du Cycle?
— Oui, je le crois, mais tu ne m'empêcheras pas de lui parler, n'csl-ce pas?
Nous arrivâmes au Chalet assez tard. Le jour tombait; il y avait foule de cyclistes et de promeneurs pour dîner dans le jardin. Les tziganes de l'orchestre accordaient leurs instruments et les garçons allumaient sur les tables servies de petites lampes rouges. Ces lumières éclairaient des nappes blanches et des tètes rieuses qui semblaient détacijées du corps plongé dans l'ombre. Nous n'eûmes qu à donner un coup d'œil pour découvrir ce ([uc
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nous étions venus chercher. Juliette était là. et elle n y était pas seule! Il y avait un homme à sa table, le dernier peut-être que je me fusse attendu à trouver près d'elle. Cétait le jeime soldat que javais vu autrefois, à ses côtés, au début de noire liaison. Il avait laissé luniforme. était vêtu comme un petit employé. Une flamme empourprait ses joues, allumait ses yeux. Il paraissait très g-ai — comme son amie. Il se pencha vers Juliette et lembrassa. Juliette se mit à rire, tandis que nous restions immobiles devant elle. Enfin elle leva les yeux . maperçut. parut toute honteuse comme une miette dont ou vient de surprendre les méfaits. Puis, effectant un air dégag^é. elle se leva, courut à moi.
— Je vous assure, Herbert, ce nest pas de ma faute si je ne suis pas partie. Je vais vous expliquer...
Mais je ne Técoutais point; je reg-ardais son jeune compagnon qui paraissait assez inquiet de notre arrivée.
— Enfin, pensez donc, Herbert, je puis bien dîner avec lui : c'est mon frère.
Que cela fût vrai, cela ne m'importait plus. J "avais senti soudain que tromperie et vérités m'étaient devenues également indifférentes. Oui m'avait transformé? Etait-ce la vue de ce
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f'rèl'e qui. j'avais lieu de le penser, était toujours demeuré dans son ombre, et dont l'af- Cection me semblait à présent si excessive? Ktait-ce le niensonii^e quelle mavait fait sur sou départ'.' Je lig^nore. Mais je n'étais plus irrité, plus ému. Je sentais qu'on venait de l'enverser quel<[ue chose dans ma vie, quelque chose qu'on avait miné lentement et qu'il avait ^tilli de bien peu deflbrt pour jeter à bas. Il y avait comme un trou béant dans ma mémoire d'où s'étaient échappées des années de misère cl de bonlieur. Je ne désirais plus. Je ne reg^rettais ri(iu. Le mal et les délices de ma vie avaient cessé d'être pour moi.
Sans m'occuper d'Ancelle. sans regarder Juliette, sans lui dire un mot. je sortis du Chalet du Cycle et remontai en voiture.
.l'avais l'impression de renaître à une vie nouvelle, mais froide et morne, où j'aurais, comme un naufragé, abordé à la terre de salut. ]in. dép(juiilé. sans souvenir.