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ON NE LA VERRA PLUS SOURIRE

A lartificieuse avait succédé une paisible jeune lille. une enfant gaie, douce comme une matinée de soleil, que j'avais rencontrée un soir, rue de la Paix, sortant du magasin où elle était employée. Elle avait de grands yeux calmes qui ne changeaient point de regard, où l'on ne voyait pas. comme chez Juliette, apparaître tout k coup, sans raison, le caprice, la ruse, ou la colère. Elle allait au travail et au plaisir avec la môme sérénité heureuse.

Juliette disait : « Moi, je hais les gens qui sont sûrs de moi, leur confiance me donne envie de les tromper. » Et de tait, elle se plaisait à inspirer l'inquiétude, le doute, la jalousie. Avec Lucienne, on n'avait point ces craintes continuelles : on pouvait attarder ses lèvres sur un sein que ne soulevaient pas sans cesse de nouveaux désirs, qui ne s'abandonnait pas un instantpour presque aussitôt se refuser. Dans cette liaison il n'y avait point de joie vive, mais il n'y avait point non plus de profonde souffrance. Rien n'était inattendu.

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Comme ces anciens miroirs, solides et ternis, qni ont traversé les temps dans leur encadrement massif, les existences éprouvées, minées par lamour et qui en ont triomphé, finissent par ne plus réfléchir nettement les douceurs et les peines ; tout ce qui passe devant elles s"y peint en couleurs confuses. On n'est plus sui'pris. et Ton est résig^né, comme si. pour dominer l'amour, on avait déjà quitté la vie.

Parfois, semblable à l'éclat dun orchestre lointain, la vieille passion s'éveillait en moi. mettait un désir, un regret: mais ce n'était qu'un éclair et une ombre. Je m'attachais au présent et je ne voulais plus retourner en arrière, même par la mémoire.

Depuis plus d'un an je vivais de la sorte, achetant pas de besognes pénibles, peu rétribuées, un court loisir près de ma nouvelle amie, qui éloignait, sans la détruire, l'idée d'une complète solitude.

De tous ceux que j'avais connus je ne savais plus rien. Seule Mademoiselle de Requoy m'avait écrit des Cormiers pour me renvoyer l'argent que je lui avais remis autrefois. Dans sa lettre, triste et affectueuse, elle me disait qu'elle était fixée à la campagne, et quelle ne retournerait plus à Paris qui ne lui rappelait à présent que des chagrins. Aussi fus-je assez

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éloniié. un malin que j'étais sorti seul, de la rencontrer rue Cardinet. Nous nous croisâmes sur un trottoir. Elle n'osait point dabord me regarder, mais elle répondit à mon salut et nous nous abordâmes.

— Je ne suis ici qu'en passant, dit-elle en remarquant l'expression de surprise de ma physionomie.. le vienschercher quelques livres. C'est que je suis devenue très studieuse !

Elle était aussi jolie qu'autrefois, mais je remarquai dans sa tenue un air de sévérité, un mépris de coquetterie, et presque une néglig-ence, assez singulière chez une jeune femme. Ses beaux cheveux relevés brutalement laissaient libre le front et apparaissaient à peine sous le chapeau très simple.

— Vous regardez ma toilette, et vous ne la trouvez peut-être pas à votre goût. Ah ! tout cela m'intéresse si peu maintenant ! J'aurais dû me faire religieuse, voyez-vous! à présent c'est trop tard; je n'aurais plus le courage de me plier à la discipline: j'ai trop de goût pour l'indépendance. Enfin, je puis toujours oublier le monde et me faire oublier !

L'espèce de sourire qu'elle affectait d'abord avait disparu. Elle était devenue silencieuse, mais je vis bien qu'elle avait besoin de me parler et que les promiscuités de la rue l'eu

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empècliaient. Nous nous (lirii^eàines vers le Parc Monceau.

Il était près de niiili et en ce mois d'août le Parc était coniplètenientdésert : nous pouvions y causer librement sans avoir à redouter les indiscrétions ou les renconti-es d'anciens amis.

— Vous me trouvez transformée? dit-elle. Oh 1 je le sais bien, mon Dieu ! C'est qu'il m'est arrivé de g'rands malheurs depuis notre dernière entrevue! Après mon pauvre père, il ma fallu voir s'en aller l'être que j'aimais le plus. Je n'avais même pas alors de quoi payer son enterrement. Ah ! j'ai passé par de cruelles épreuves!

Elle essaya de dominer son émotion et me dit. d'un ton (jui voulait être indiilérent :

— Est-ce que vous voyez ma sœur à Paris?. . . Elle écrit, elle fait des conférences : c'est un bas-bleu des plus distingués.

Mais de quelque côté que se tournât son souvenir, elle retrouvait des chas^rins.

— Ah ! son histoire est aussi triste que la mienne... Non ? Mais vous ne savez donc pas ce qui lui est arrivé ? Vous avez donc rompu avec Paul Ancelle ?

A ce nom d'Ancellc. qui me rappelait toutes mes peines, je dus laisser paraître sur

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mon visage quelque émotion et ce lui fut une réponse suffisante.

— Vousavez eu bien raison, reprit-elle. Cest un homme que l'on ne doit pas voir, que Ion doit mépriser.

Je crus qu'elle savait comment était mort M. de Requoy et je tremblais de l'apprendre de ses lèvres. En eilet, lorsque je le supposais en danger n*avais-je pas été, par ma négligence à le secourir, aussi coupable qu'Ancelle qui refusait de le sauver? Si réellement on l'avait assassiné, notre absorbante passion nous avait l'un et l'autre rendus complices des meurtriers.

Mais Geneviève, comme tout le monde, ignorait les circonstances de cette fin, et elle avait d'autres misères à me révéler.

— A peine mon pauvre père était mort, ditelle, ce misérable Ancelle est venu demander la main d'Hélène. Maman le connaissait très uial : elle pensait qu'il était riche : quand elle apprit sa ruine, elle se crut trop engagée avec lui pour pouvoir rompre: d'ailleurs il avait fait sa conquête, elle s'était entichée de lui. et elle comptait beaucoup encore sur la fortune à venir de l'oncle d'Ancelle. M. de Caingnac, qui s'est marié depuis et ne pense nullement à prendre Paul pour héritier. C'est l'éternelle co-

médie. En unissant leurs enfants, les parents ne songent pas à autre chose quà marier des fortunes, et comme cela eut lieu pour Hélène, ils sont dupes plus d'une fois. Ancelle avait si bien conduit son jeu qu'il était parvenu à rendre désirable un mariage où il n'apportait que sa personne, alors que seule sa fortune avait pu le faire agréer au commencement. Mais il ne sut point cultiver ces bonnes dispositions. La nuit même des noces je suis réveillée par des cris, le bruit d'une querelle, et je vois ma sœur à demi vêtue, l'air égaré, qui se précipite vers mon lit. Elle vient y tomber et s'y roule en sanglotant. J'essaie en vain de la consoler, d'avoir des explications. Maman, qui accourt à ses plaintes, n'est pas plus heureuse que moi. Hélène persiste à vouloir rester là, près de nous, et ne nous laisse rien deviner de ce qui a pu inspirer une pareille résolution. Pourtant nous avons des soupçons, nous accusons Ancelle. Ma sœur n'estpas une fillette. Pour qu'elle se soit sauvée ainsi, il faut qu" Ancelle ait montré une grossièreté, une barbarie, que sais-je moi?... La nuit se passa pour nous trois dans une inquiétude extrême. Le lendemain une discussion eut lieu. Vous ne croiriez pas que Paul s'emporta jusqu'à traiter ma mère et ma sœur comme on ne traite pas les plus mé-

prisables des êtres. Maman après avoir montrtmi peu d'énergie, en voyant Hélène pleurer, a tondu en larmes. Il n'y avait que moi qui eusse conservé quelque sang-froid. A la fm, lorsque je vis ce misérable proférer les plus ignobles insultes, je ne me contins plus, j'appelai les domestiques, et je l'ai fait jeter à la porte. Sur le moment on ma remerciée ; mais une t'ois Ancelle parti, une fois la rupture consommée, ma sœur s'est mise à aimer cet liomme dont l'ofTense d'abord l'avait révoltée. Je voyais quelle n'était plus la môme à mon égard: elle ne m'adressait pas la parole, elle ne me répondait pas. Un soir elle a éclaté. « Oui ! s'est-elle écriée, c'est toi qui a chassé Paul des Cormiers, c'est parce que tu étais jalouse de ce mariage, que tu es venue envenimer une querelle sans importance et le brouiller à jamais avec nous. — Mais mon enfant, disait maman, qui assistait à notre altercation, tu sais bien que si Geneviève autrefois a quitté les Cormiers, c'est parce qu'elle craignait d'être forcée de l'épouser. — Je sais, répliquait ma sœur intraitable, je sais qu'elle le déteste et qu'elle veut contraindre aussi les autres à le détester. » Et comme maman ne paraissait pas l'appi'ou ver autant qu'elle l'eut voulu, elle a déclaré qu'elle ne vivrait plus

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avec nous. Il n'y a pas eu moyen de lui faire entendre raison. Elle est partie comme ellel'avai^ dit. A présent elle est installée ici. Xous ne la voyons plus. 11 paraît quelle vit très luxueusement, gaspillant sa dot dans toutes sortes de folies. Elle voudrait se réconcilier avec Ancelle. mais, tout en désirant le revoir, elle a peur de lui. et elle est trop orgueilleuse pour courir le chercher. Si la réconciliation a jamais lieu, elle ne durera pas. Hélène pardonnerait tout à son mari, vices et crimes, elle ne lui pardonnera pas une infidélité ; et, si Ancelle se rapproche d'elle, c'est sans amour, par intérêt, avec la pensée d'une autre femme.

A ce moment Mademoiselle de Requoy détoui'na la tète, et je vis quelle portait la maiu à ses yeux. Peut-être voulait-elle me cacher ses larmes.

— Ouavez-vous. ma chère Geneviève '.' lisje en l'attirant contre moi.

J'aurais désiré qu'elle montrât plus de confiance, qu'elle crfit mieux en mon allection. et moi-même je sentais bien que je ne pouvais lui donner qu'une indigne pitié. Elle ne demandait rien ou davantage.

— Je songe, disait-elle, à ma vie de là-bas, dans cette grande maison abandonnée. Maman ne s'interrompt de gronder les domestiques

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que pour se lamenter. ^Nloi. je pleure aussi, et pourtant nous sonnnes si étrangères lune à l'autre que nous 7i"avons même pas la consolation de confondre nos chagrins. Nous nous parlons à peine. L'autre jour je suis montée dans l'atelier de papa. J'ai vu le paysage qu'il avait commencé quand il est parti... Ah! cela m'a fait du mal... mais j'ai eu aussi comme du plaisir à pleurer en songeant à lui. Pauvre papa. il n'y a que moi qui pense à lui. Maman soulire d'être seule, mais au fond elle ne regrette pas le passé, ^loi. je n'ai que uies souvenirs pour me tenir compagnie. Personne ne vient plus aux Cormiers, et je ne vais chez personne... Je ne vois que les fo-miers. Ils uie font bonne figure quand je viens apporter des rabes pour leurs enfants... J'essaie de lire, de travailler, seulement j'ai beau faire des efforts pour m'absorber, la pensée ui'empoi'te bien loin. C'est la même chose si je me mets au piano : je songe toujours au pauvre ^papa. Il aiuiait tant mentendre jouer! Les Noces de Figaro surtout le passionnaient. Je n'aimais pas cela autrefois. A présent cela uie passionne. Il me semble que je le vois tourner les feuillets près de moi. Mais comme j'ai mal ensuite !... Vous ne vous imaginez pas l'hiver que j'ai passé là-bas. Traverser ces grandes

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pièces désertes, descendre touLe seule celte longue allée de peupliers que j'avais connue si joyeuse, hiver comme été. du temps de papa, c'était désolant 1

Je ne lui répondais pas. Je pensais à cette matinée dautomne ovi elle était venue vers moi et qui devait nous attacher: elle était si ingénue malgré ses audaces, si tendre, si prête à aimer malgré ses affectations d'indépendance! Pourquoi n'avais-je pas su mieux ht retenir, pourquoi navait-elle alors ému que mes sens?

Elle dit encore :

— Oh! je naurais pas dû revoir maman, ni retourner aux Cormiers. Gela na servi qu'à me rendre plus malheureuse.

Xe sommes-nous pas un peu liés l'un à lautre. pensais-je, et maintenant qu'elle est seule dans l'existence, refusera-t-elle quelqu'un qui ne lui était pas indilTérent autrefois?

Je la regardai : elle ne parlait plus : elle enionçait dans le sable le bout de son ombrelle, et son regard aussi s'attachait à terre.

Peut-être attendait-elle un mot d'encouragement? mais prononcer ce mot, n'était-ce pas la tromper, lui laisser espérer un bonheur (fue je n'avais plus le droit de lui proujettrr,

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Certes, elle me plaisait. Je me sentais aussi attiré vers elle comme vers un bien utile à mon existence. Mais cétait tout. Naguère jaurais pu la désirer. A présent, il me semblait que Juliette avait détruit tout amour en moi, à moins que le sien ne subsistât, semblable à quelque ruine encombrante. Parmi tant de débris, certaines images m'arrêtaient toujours.

Cependant Geneviève m'avait tendu la main .

— Adieu, mon ami, dit-elle, et ses yeux se fixèrent longtemps sur mes yeiix. comme si son regard pouvait pénétrer en moi et lui révéler mon àme obscure.

Je ne sus point la retenir. Je n'y montrai d'ailleurs aucun empressement . bien que j'eusse désiré «lemeurer avec elle. J'étais abattu, découragé. Nous nous séparâmes. Elle s'éloignait lentement. En passant la grille du boulevard de Gourcelles, elle se détourna à demi. Peut-être espéi*ait-elle encore. Mais je ne fis pas un mouvement. Quand je ne la vis plus, je retournai chez moi. dans une grande tristesse.

A la maison, Lucienne, qui avait d'ordinaire l'humeur enjouée, m'accueillit d'un air sombre, sans un mot de bienvenue. Puis elle me reprocha de l'avoir fait attendre. « L'heure du déjeuner était passée. Je n'avais plus

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aucune attention pour elle. » Habituellement elle ne s'occupait point de mes retards. Et je sus bientôt la véritable raison de ce changement. Connne je la pressais de questions :

— Je vois, dit-elle, que nous sommes restés trop longtemps ensemble.

Cette réponse me surprit et je le laissai voir. Alors Lucienne tira de son corsage un télégramme froissé quelle me tendit.

— Je lai ouvert par hasard, fit-elle. Mais je ne savais pas être indiscrète.

Je tressaillis en reconnaissant lécriture. Juliette m'écrivait! Tout un passé frémissant surgit, me souleva : comme un flot qui palpite derrière une écluse, ma volonté seule avait pu larrt'ter. mais il était toujours prêt à se précipiter et à nie couvrir de son écume.

« Mon ami. disait-elle, j ai été très malade. Je le suis encore un peu. Vous me feriez grand plaisir en venant me voir. »

— Gomme ce télégramme a lair de vous émouvoir! s'écria Lucienne.

— Ah! laissez-moi. répliquai-je.

Je comprenais à présent ma froideur devant Geneviève. L'instinct m'éloignait d'elle, au moment oii Juliette voulait se rapprocher de

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moi. Rancunes et mensong-es disparaissaient à l'idée de la posséder encore. Et je ne songeais plus qu'à mélancer vers cette joie amère. exquise, passionnante, à léti-eindre de nouveau sans songer aux maux anciens, aux dangers futurs, fuyant comme une prison la vie grise et ensommeillée'.

— Il faut nous quitter, reprit Lucienne.

— Faites ce que vous voudrez.

Je ne pris point garde à la peine que jinlligeais d'un cœur si insouciant à la pauvre femme, aux larmes que lui causait une pareille rupture. Les paisibles plaisirs qu'elle m'avait donnés ne comptaient plus pour moi. Je ne cherchai aucun prétexte, aucune excuse, aucune consolation.

Je la laissai à son chagrin et je courus chez Juliette, avec cette angoisse que l'idée de la voir me donnait toujours dans les pi*emiers temps que je la connus. Inquiétude d'un plaisir si ardemment attendu que la crainte d'en être pri^ é vous anéantit ! Ainsi chaque fois que je m'étais cru libre, détaché d'elle, elle n'avait eu qu'à étendre la main pour que je me sentisse enchaîné. A présent, le mal de cette passion ne devait venir ni de mon égoïsme. ni de sa fantaisie, mais hélas! d'uu ennemi invincible.

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A mon arrivée, je fus l'rappé du silence et Je lu solennité avec lesquels Florence maccueillit. En même temps, ma joie et mon empressement d'amoureux lurent glacés par l'odeur de maladie et de pharmacie que l'on respirait dès le vestibule. Florence me conduisit à la chambre à coucher qui d'abord me parut vide, et où je ne reconnus pas tout de suite ma Juliette dans cette petite tête pâle, perdue, ensevelie au milieu de la blancheur des draps. Ce grand lit qui l'environnait, quelle ne remplissait plus de ses jeux, cette armée de flacons et de fioles qui semblaient monter la garde autour d'elle, où étaient maintenant sa santé et sa grâce, me léloignaient. me la rendaient étrangère. Et j'eus peur aussi de son repos. Son souffle avait cette douceur, cette paix des êtres qui se sont déjà retirés des luttes et qui n'aspirent plus qu'au sommeil.

Je me tournai vers Florence comme pour l'interroger. La femme de chambre eut un regard vague qui ne me répondit point, et je sentis une étreinte et une faiblesse douloureuse à la pensée que Juliette pouvait être très malade. Cependant un meuble que je heurtai l'avertit de ma présence, elle leva les yeux vers moi : je retrouvai encore quelque

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chose de cette viAacité charmante qui m'avait conquis autrefois. Malgré moi. je comparais ce qui restait à ce qui n'était plus : une honte, une pitié anéantissante me courbèrent vers cette chère existence insultée et meurtrie. Pourtant il fallut retenir mes larmes.

— ^lon pauvre ami, dit-elle d'une voix faible, comme je vous sais gré d'être venu ! Au fond il n'y a jamais eu que des niaiseries pour nous désunir, des caprices, et puis la vie qui n'est pas drôle. J'ai eu tort bien des fois, mais vous auriez dû comprendre mon caractère. Je ne suis pas méchante.

Je pris sa petite main qui s'étalait sur le lit. sèche, aux veines saillantes, aussi jaune qu'une main de cire, et j'y mis mes lèvres adoratrices. Jamais je n'avais plus aimé ma Juliette.

— N'est-ce pas que je suis changée? repritelle d'une voix qui semblait presque plaintive, et en me lançant un coup d'œil rempli d'anxiété.

Et comme je voulais la rassurer :

— Ahl vous ne direz pas la Aérité, mais je sais bien ce qu'il en est. allez! J'ai été très malade, et je ne suis pas encore rétablie. C'est nn jour, après déjeuner, que cela m'est venu... Comme une traînée de feu me brûlait la gorge

et les entrailles. Jai soulTert atrocement. Le médecin voulait me mettre en traitement. Non. par exemple! Quitter mon pauvre chez moi : Il me semble que je serais morte.

Tout à coup, elle pressa les mains contre son corps et son regard se voila.

— Je sens que cela me reprend, lit-elle... Ah ! cest cet Ancelle qui est cause de tout cela. Quand j'étais avec lui, je buvais d'horribles boissons qui mont gâté lestomac.

Puis se soulevant un peu :

— Ouvrez donc les fenêtres. Il fait beau aujourd'hui! Vous voyez les fleurs que mon ami m'a envoyées. Il m'aime bien. Tenez, regardez comme il a meublé mon salon, c'est d'un joli elï'et. nest-ce pas?

Florence vint à ce moment apporter une facture. Juliette y jeta un coup d'œil rapide; et cette fureur qui la transportait autrefois lors qu'il s'agissait de défendre son intérêt ou d'obtenir un avantage dindiflérents. cette fureur âpre de terrienne qui subsiste sous les habitudes prodigues et les élégances apprises, lui rendit une minute les couleurs et le mouvement de la santé.

— C'est idiot! c'est fou! s'éeria-t-elle. Mais puisqu'on veut me voler, je ne paierai pas. Qu'elle rengaine sa note et qu'elle fiche son

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( ainp. (Jii verra bien après, quand mon ami sera là.

Kl le m inleri'ogea le visage comme si elle craignait d'être désapprouvée, et eut un soul'ire.

— ^'()us retrouvez votre Juliette, n'est-ce pas? Toujours le goût des folles dépenses! II faut vous dire que mon ami me donne beaucoup «l'argent. Mais tout cela ne vaut pas la santé.

Elle regardait les fenêtres au-delà desquelles s'accomplissait la majestueuse splendeur d'une journée d'été. Paris était calme, endormi à cette époque. Le plaisir l'avait fui. et la rumeur du travail ne troublait point ses rues tranquilles. L'ombre large, le rayonnement brutal des maisons muettes et fermées, la pure clarté du ciel invitaient aux voyag^es. Il semble alors qu'il se passe au loin des fêtes merveilleuses et une tristesse immense pèse sur nos désirs prisonniers.

— Ah ! comme c'est dur d'être cloué dans ce lit!... Vous souvenez-vous, dit-elle, ily a trois ans, nous faisions nos malles pour Biarritz ?

Je vis ses yeux qui brillaient ; elle allait pleurer. Je l'embrassai, lui chuchotant à voix basse les paroles qui pouvaient lui donner du courage. Elle était tout attendrie. Elle me prit la main, me serra longuement contre elle;

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— EnfiQ. je suis bien heureuse de vouavoir près de moi. Mon pauvre vieux, c est que nous nous sommes bien aimés !

— Et nous nous aimerons encore, ma Juliette, n'est-ce pas?

— Ah! je ne compte plus sur rien. Il me semble que mes beaux jours, je les ai eus déjà. Tenez, hier, ma petite nièce est arrivée toute gaie, toute heureuse de vivre; avec cela, des yeux à la perdition de son àme et des façons de gentille coquette. Elle en a du vice, la mignonne! Savez-vous lïdéequi m est venue? J'ai pensé que tout ce que je pouvais avoir de bien, d agréable, elle l'avait maintenant, et que c'était son tour de prendre ma place.

— Ma pauvre chérie! Pourquoi vous l'aire ces idées-là?

— Je suis si changée ! On me l'a avoué plus d'une fois : cela doit être vrai. Ancelle n'a pas été comme vous: il ne s'est pas gêné pour me le dire.

Elle saisit une petite glace qui était à portée de sa main et contempla quelque temps ses joues blémies, creusées, ses cheVeux en désordre. Elle sourit tristement.

— Je suis assez belle, puisque j inspire encore des jalousies. J'ai vu votre tressaillement tout à Iheure! Rassurez-vous! Si j'ai du

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mépris et du dégoût pour quelqu'un, c'est bien pour cet homme-là.

Il y a quelque temps, coutiaua-t-elle, je me sui.s trouvée dans une grande misère. C est Hième peut-être ce qui m'a mise où je suis. Souvent, je ne savais pas la veille si je mangerais le lendemain et je me grisais pour uiétourdir.

— Juliette, ma clière aimée, pourquoi n ètesvous pas venue me trouAcr. pourquoi ne m'avez-vous rien dit ?

— Je n'aurais jamais osé... après ce qui s'était passé... Il a fallu que je fusse malade pour vous demander... Aux autres cela m'était égal, mais ils se sont cf)nduits comme des sauvages. C'est la guigne, voyez-vous : je ne l'attendais pas. Jusqu'alors j'avais toujours été chanceuse... Mon ami de Vienne m'avait donné vingt-cinq mille francs avant son départ. Je les remets à un prétendu homme de confiance, que m'avait recommandé Perdriel. pour une affaire admirable. Mon argent se trotte avec lui. J'écris à Vienne : pas de réponse! Quelques jours après, par hasard, j'apprends que mon auii le prince, compromis dans une affaire financière, vient de .se suicider. Ah ! ça m'a d(mné un coup !... C'est à ce moment-là que dans la rue j'ai rencontré Au-

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celle. Je lui ai dit ma peine : Savez- vous ce qu'il a trouvé à me répondre? « Tu m'as assez fait soullrir. C'est bien ton tour. Vois : Je puis à peine marcher. C'est pour toi que j'ai quitté la France, que jai été à Madagascar attraper la maladie qui me mine à présent. Tu viens m'implorer maintenant que tu es décatie, que personne ne veut plus de toi. Passe ton chemin ! » Ah ! il a été cruel. Et croiriez-vous que le lendemain il est venu chez moi, insistant auprès de Florence pour être reçu. Mais je ne reverrai jamais cet homme-là. J'aimerais mieux crever la faim. On ne traite pas Une femme comme cela. Aussi ça ne lui a pas porté bonheur. Il parait quil a fait un mariage qui a très mal tourné. Le bon Dieu l'a puni de s'être si mal conduit avec moi !

Elle s'interrompit pour me demander un de ces breuvages à la glace qui couvraient la cheminée ; et comme j'hésitais à reconnaître parmi tant de verres celui qu'elle désirait.

— J'ai soif! jai soif! cria-t-elle avec colère.

Et je songeai à ses jolies gourmandises dautrefois, à ses manières félines de goûter des lèvres et du bout de la langue au vin et aux gâteaux ; rien ne me touchait plus que cet appel violent où la coquetterie de la femme disparaissait, où il n'y avait plus qu'un besoin

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animal, plus fort que toute habitude polie, que toute volonté tle grâce.

Elle but avidement, puis me tendant le verre, les yeux détournés de moi :

— Oh ! fit-elle, voilà que cela revient : La colonne de feu ! Il me semble qu'une cendre ardente me descend dans la gorge. G est horrible ! horrible !

Elle resta ainsi la tète renversée sur loreil- 1er, tandis que je me désespérais de n'avoir à lui donner qu'une pitié inutile, épouvanté par ce mal que je n'attendais point et que je ne savais comment soulager.

La souffrance mordait à plein ce pauvre être tlélicat. plus nerveux et sensible qu'aucun autre ; pourtant elle essayait de ne point montrer tout ce qu'elle ressentait et d'étouffer ses cris : son mal ne se trahissait que par de faibles soupirs, parfois par un mince sifflement aussitôt arrêté, comme si elle ne voulait point s'y abandonner devant moi.

Dans ce cruel moment un coup de timbre résonna du vestibule et la fit tressaillir. Elle parut dominer son mal, car elle releva la tête, se pencha vers moi et, d'un air inquiet, me demanda :

— Mon ami, quelle heure est-il ?

Je le lui dis. Son inquiétude redoubla ;

— Oh ! partez, partez alors, partez vite, dépêchez-vous! Mon ami doit revenir aujourdhui. Il me la écrit. C'est l'heure de son train. Il ne faut pas qu'il vous rencontre ici.

— Mon Dieu, fis-je. dois-je vous laisser lorsque vous souffrez !

— Oh! je suis mieux. Le mal vient, il passe. Vous savez : il ne dure pas, heureusement !

Ce fut affreux pour moi de me séparer d'elle, alors que je la sentais si tlangereusement frappée, mais je ne voulais lui causer aucun souci. Je lui dis adieu. Tout le vieil amour s'éveilla lorsque je touchai ses lèvres. Eu même temps une tendresse que je ne connaissais pas me la rendait plus chère. Ce n'était plus seulement une maîtresse adorée, il me semblait que c'était aussi mon enfant. Ne lavais-je pas portée dans ma pensée: ne luiavais-je pas donné de mon existence?

— Au moins, dis-jc, que je revienne vite.

— Ce sera très ditïicile de vous recevoir quand il sera là. Je tâcherai pourtant, et dès qu'il s'absentera je vous préviendrai. Tous savez que je vous aime bien, lit-elle en levant sur moi un regard qui me rappela tous ses abandons.

Je partis avec un pressentiment que j'essayai longtemps de combattre. Je ne cf)nnais-

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sais point son mal ; ses confidences rapides ne Miavait ^uère éclairé ; Florence, à mes questions, avait seulement répondu en secouant la lète : « Ah ! la pauvdame, elle n'est pas bien. » Mais je n'avais retrouvé en elle, qu'un instant, lette llamme de vie qui l'illuminait d'ordinaire i usqu'en ses heures les plus pénibles. Et l'amour ({ui s'était réveillé en moi, aussi fort que l'ancien, était un amour sans jalousie, plein de compassion, comme si je ne devais plus la désirer, la disputer à un autre ou à ellemême, comme si je ne devais plus baiser sur ses lèvres que la Douleur.

Le jour même de cette visite, Florence m'écrivit de la part de sa maîtresse, me priant d'attendre, pour retourner la voir, qu'elle m'eût envoyé une lettre. Elle alléguait la jalousie de 1 amant de Juliette et ajoutait qu'elle me donuerait elle-même des nouvelles.

Je n'en reçus point ; il me fallut subir de longues angoisses. Lucienne m'avait quitté, et quand je laissais le bureau où je venais chaque jour travailler, il n'y avait rien pour me distraire de mon inquiétude. Ne pouvant plus demeurer ainsi, je me rendis rue dePresbourg. au risque de contrarier Juliette.

Florence avait l'air égaré lorsqu'elle vint laouvrir. Gomme elle hésitait à me recevoir ;

— Qu'avez-vous? lui demandai-je. Est-ce que je ne puis pas la voir? Est-ce que son ami est auprès d'elle ?

— Non, son ami nest pas encore revenu...

— Alors pourquoi ne mavez-vous pas écrit?

— Ah! monsieur, je nai plus la tète à moi. La pauvre dame est si malade! Le médecin dit que c'est une péritonite.

J'attendais un malheur, et pourtant cette nouvelle me brisa ; ce fut en treinl)lant que j'entrai dans la chandjre à coucher. C'est à peine si je retrouvai dans la petite face qui s'attachait à l'oreiller quelques traits de la chère aimée. Elle me reconnut de ses yeux à demi-fermés et qui me paraissaient sans lumière, mais ce fut pour me repousser de ses cris et de ses mains étendues.

— Il va venir ! Il va venir ! Laissez-moi ! Laissez-moi ! Allez-vous en !

Dans son délire, elle se rejeta d'un autre côté: puis, son corps se souleva, courbé en arc. le ventre haut, tandis que de la tète et des mains elle s'écrasait contre le lit.

A ce moment, j'aperçus devant moi le jeuue homme entrevu au Chalet du Cycle. Sa présence exaspéra encore ma douleur. Je ne pus me contenir, je sortis de la chambre et de-

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