LES BELLES SAISONS DE TROLVILLE
Enfermé dans mon chagrin comme dans une geôle sans fenêtres d'où je n'apercevais plus rien de la vie environnante, je reçus une lettre de lord Beresford qui m'annonçait son arrivée en France. Lui seul m'était demeuré attaché au milieu de mes malheurs. Il allait partir pour 1 Inde quil tenait à visiter, comme il disait, en philosophe, afin d'y étudier avec franchise l àme et les mœurs. Connaissant ma pauvreté, désirant voyager avec moi, il m'avait demandé de lui servir de secrétaire. Puisque ma peine, si grande qu'elle fût. ne m'enlevait pas encore le goût d'exister, je devais fuir Paris, m'arracher à une ville où je ne retrouvais plus ce qui m'avait ravi pendant des années, où tous les êtres m'étaient devenus ennemis ou indifférents. J'acceptai donc cette ofïre généreuse et je me rendis au Havre où Beresford passait quelque temps. Au Havre on me dit à l'hôtel que Beresford était allé à Trouville et l'idéo me lut cruelle et pourtant agréable, de
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revoir un endroit où, il y avait trois ans. j avais été si heureux avec la chère morte. Les êtres laissent un peu de leur âme dans les endroits où ils ont vécu, et je revivrais peut-être, dans quelques heures, une saison enchantée.
Arrivant par le bateau, je suivis de la plage les frêles robes dété, les jolis babils, l'odeur des courtisanes, toutes les gaietés qui me remplissaient d'une amoureuse, d'une immense douleur ; je les suivis à travers les rues étroites, entre ces petites maisonnettes de bains de mer où Ton semble jouer au plaisir et à la poupée. Je reconnus notre ancienne viHa parée, enrubannée de feuillages, de fleurs : toute retentissante de rires. Les notes dune valse s'envolèrent dans le ciel bleu. Une jeune femme se précipita vers la fenêtre, se laissa embrasser, en j)oussant un cri. Les acacias par dessus les murs faisaient une ombre légère. De temps à autre, par les rues en pente, la mer apparaissait endormie, voilée dune vapeur diaphane. Je descendis sur la chaussée où les ombrelles papillotaient, où les yeux des femmes étaient pleins d'ombre et de langueur. Partout s'étendait cette paix voluptueuse, mélancolique des beaux jours où l'ivresse du monde nous pénètre comme pour affoler des sens bornés et insatiables.
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Mais cette foule s'ouvrait devant moi. pareille à uu tombeau. Il nie semblait qu'on ne me voyait pas et que j'étais, comme celle que je pleurais, une ombre. J'étais poursuivi par son rire clair, par le souvenir de sa joie aventureuse et espiègle. Elle courait sur la terrasse du Casino. foliUrant entre les tables, disant un : <{ Pardon, monsieur! » ou un : « Oh! vilain, voulez-vous me lâcher! » avec ce mélange dingénuité et de coquetterie qui était sa grâce. Je n'entendais plus à présent autour de moi que des oUres de service et des paroles mercantiles. Un russe me proposa une chambre ; puis un espagnol me demanda un renseignement. Et j eus l'idée (juil n'y avait là que des inconnus. Les Roches-Noires, à l'heure où j'arrivai, étaient mornes et désertes; j'y déjeunai dans la grande salle, devant une fenêtre, à cette table que l'on gardait pour nous, où j'avais vu de si magnifiques couchers de soleil illuminer ses cheveux ; puis je me rendis à l'Hôtel de Paris où ncnis avions aussi passé quelque temps : je demandai la chambre que nous occupions. Par hasard elle était libre, mais tout avait été ti*ansformé. je cherchai vainement le grand lit de ses jeux et la place où elle avait écrit son nom.
Lorsque je descendis, je fus bien étonné de
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voir Paul Aucelle devant moi. Puis je songeai qu'il était venu à cause d'elle. La vieillesse de ses traits s'était accentuée. Il avait l'air accablé, malade. Il marchait en s'appuyant sur une canue, et ses cheveux çà et là étaient déjà blancs. Je ne fus pas irrité de la rencontre. Il me tendit la main et je la lui serrai sans hésitation. Gomme toutes nos jalousies s étaient dissipées, comme ce que nous avions pu être pour le monde et môme l'un pour l'autre nous étail aujourd'hui inditlérent ! Nous n'étions plus que les amis de Juliette et c'est pourquoi nous avions je ne sais quelle triste joie à nous retrouver. Nous ne parlâmes que de banalités, nous demandant des nouvelles sans intérêt; mais la chère disparue était entre nous, c'était elle qui nous unissait, rendait douce notre causerie. Les mots qui nous arrivaient aux lèvres n'avaient point pour nous leur sens ordinaire; nous n'y voyions qu'un chant qui rappelle le passé, qui endort les blessures.
Nous prîmes une voiture ; nous allâmes jus- <j[u'à Ronfleur, suivant cette merveilleuse route voilée de grands ombrages, éventée par les ieuillées fraîches, ouverte sur lïmmensité de lu mer, sur le travail du Havre, reliant une discrète et laborieuse ville du passé aux élégances modernes et cosmopolites, joignant la
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paix, l'agitation, le travail, le plaisir, lamour. l'argent, la mort. Combien de fois avais-je l'ait cette route avec elle! Je cherchais les endroits où nous nous étions unis, enivrés par l'admirable paysage. Chaque pas éveillait des souvenirs.
Ce jour-là les promeneurs pullulaient: à tout moment ils surgissaient comme des apparitions : les automobiles secouant le sol de leur ti'épidation, tibubant comme des monstres ivres, ou remplissant la route de leur boui'donnement de sphinx : des chevaux au galop, des bicyclettes lancées à toute vitesse nous couvrant, nous enveloppant de poussière. Cette joie ardente, aveugle, avait l'air de nous jeter en passant notre linceul, de nous signifier notre congé.
Nous revînmes tristement à Trouville et. comme nous arrivions. Paul exprima enfin la pensée qui, durant notre promenade, au milieu d'une causerie décousue, nous avait rapprochés, me dit le mot qui était sur nos lèvres et que nous n'avions pas osé prononcer. Il me parla de Juliette.
— Tu es bien heureux, dit-il. d'avoir été là près d'elle, d'avoir pu l'aimer jusqu'à la lin.
Toute réserve était brisée ; dès lors nos confidences jaillirent. Avec quelle ivresse nous
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acharnions-nous à rappeler le passé, à nous le partager! Notre mal dalors devenait notre bien d'aujourd'hui, puisqu'elle s'y mêlait toujours. Xous oubliions nos rancunes, nous nous perdions l'un et l'autre dans ce vaste regret comme dans une nuit embaumée, nous isolant au milieu de la foule avec son image, allant jusque sur la terrasse du Casino chercher la place où elle aimait s'asseoir pendant la musique, où elle se cachait avec moi. pour qu'on ne nous vit pas nous embrasser.
Cependant Chaperon était là ; il nous hèla.
Il me rappelait Xaplcs, les promenades autour du Gastel Capuano; je ne sus pas me défendre d'aller vers lui : tout de suite, connue si le monde ne voulait pas nous laisser à nos regrets, nous fûmes repris par des gestes et des babils, entraînés un instant à d'autres tristesses, à de nouveaux désirs.
Chaperon était assis au milieu d'un cercle déjeunes femmes: il leur récitait de précieuses galanteries, sans les regarder, les mains croisées devant son ventre. Ses larges yeux, aux paupières à demi retombées, au regard vague ilextatique, semblaient ne voir que les paroles qui montaient de ses lèvres, et les adorer au passage. Ces dames l'écoutaient gravement
( oiuine les saintes peuvent écouter les litanies (le leurs fidèles.
— Regardez donc Chaperon, observa le duc d'inkermann. ne dirait-on pas une g-renouille (jui se chaulle au soleil?
— Au soleil de la Beauté, fit sentencieusement le poète qui n'avait entendu que la fin de la remarque.
— De votre beauté, oui ! s'écria Lili. qui ne trouvait pas le culte de Chaperon assez sincère. Quand on pense qu'il m'a dit l'autre jour que j'étais la plus rupine des femmes, qu'il me trouvait à peindre, et j'ai vu qu'il me confondait avec la grosse Rita de Sansovino!
— Je voulais vous flatter, ma chère, fit Chaperon négligemment, tandis que Lili pâlissait et que toutes ses amies se regardaient en souriant. Eh bien, mon ami. ajouta-t-il en se tournant vers le duc d'inkermann, avez-vous retrouvé votre Trouville cette année ? •
— Ah ! mon cher, que dites-vous ! Ce n'est plus mon Trouville. Regardez ces petits vieux aux peaux craquelées de rides ; sans bouche, sans regard, hauts comme ma botte. Voilà la jeunesse dorée d'aujoui-d'hui! Ils ont quatre-vingts ans en venant au monde. Us peuvent se trémousser sur leurs bicyclettes cela ne leur donnera pas du sang, ni
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des muscles. On dirait que c'est tout exprès pour eux qu'ont été faites ces femmes sans hanches, sans fesses et sans tétons qui leur servent de compagnes. Vous comprenez, des gens pareils, ça a peur de la chair. Une belle fille les étoufferait !
— Mais, au fait, reprit Chaperon, d'où viennent-ils, ces gens-là ? Ils n'ont l'air ni Français, ni Anglais, ni Allemands.
— Non. Ce sont simplement des avortons. Leurs parents se sont trop exténués dans l'ombre d'une arrière-boutique à amasser des richesses. S'ils ont réussi à faire leur fortune, ils n'ont pu créer que des monstres. Ce soir, ce sera parfumé, en frac ou en smoking. Cela dira des rosseries à quelque fille, des grossièretés à des maîtres dhotel, ce sera brutal et inepte, et encore cela croira faire son gentilhomme. Ah ! mon cher, ces messieurs sont en train d'assassiner le plaisir, de déshonorer la richesse. Pour moi je me sens triste ici comme sur une plage abandonnée.
— C'est que nous nous faisons vieux, mon ami, mais je vous assure, il y a encore une jeunesse, de belles filles et de beaux jeunes hommes.
— J'te crois qu'il y en a de propres ! s'écria Lili. Et Charles et Robert, r'iuque les moi un
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peu, pour voir s'y n'dégoteraient pas tous ceux il'ton temps, les Cent-Gardes !
— Charles?.. Robert?.. Quels sont ces messieurs? demanda le duc.
— Mademoiselle sort ses béguins.
— Pourquoi donc pas ? J'ai pas à en rougir.
— Vous pouvez vous en vanter, au contraire. Ils sauvent l'honneur de Trouville. Au surplus le monde ne meurt pas comme cela, et s'il n'y avait que les petits messieurs que nous venons de voir pour le sauver !...
— Le monde qui nous succède est vraiment trop dilïerent du mien, sécria le duc d'Inkermann ; je ne me sens pas plus de parenté avec lui qu'avec un phoque ou un marsouin... Dites-moi, Chaperon, avez- vous souvenance d'avoir vécu cette charmante époque de quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-quatorze? C'était votre prime jeunesse, vous la dévoriez; moi, c'était mon été de la Saint- Martin, et je le savourais. Vous rappelez-vous ce Paris, ce Nice tout en fête, l'Edcn avec ses somptueux ballets, ses régiments de belles filles, cette fièvre qui animait, mêlait mondaines et courtisanes, armait leurs mains de confetti pour des luttes qui étaient encore neuves et élégantes? Les attentats anarchistes nous rendaient la vie plus précieuse, nous pressaient
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à la mieux étreindre. Nous avions la même ardeur de jouissance que les gentilshommes du dernier siècle qui n'étaient pas partis pour Coblentz et avaient pu dissimuler quelque foi'tune. Les palais minés remplaçaient pour nous la guillotine. Personne ne songeait alors à ressusciter la République. Nous la laissions dans son ruisseau, parmi ses scandales, éructant et cuvant son ivresse; et, en attendant le gouvernement de nos rêves qui ne venait pas. nous nous étourdissions le mieux du monde. Sans doute nous n'avions pas les excellentes façons de nos pères, mais nos sens étaient affinés; notre esprit, expert en jouissances. A défaut du bon ton, nous en avions le goût, et c'était quelque chose. A présent tout est fini! Du moins, si le monde doit revoir encore de jolies fêtes, combien d'années devra-t-il les attendre î Pauvre Mornj' ! le petit Thiers a bien fait de déboulonner ta statue de Deau ville. A quels divertissements de rustres assisterais-tu aujourd'hui!
— Il est certain, observa Chaperon, que les modèles de Tavannes semblent s'être donné rendez-vous ici. Je croyais que le peintre inventait ses monstres, mais il n'a fait que les prendre sur nature. S'il a retrouvé et reproduit partout leurs traits, même en peignant
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d'agréables visages, il est excusable. Ces gens ont bien des faces à vous liailueinei-. Le duc répliqua en secouant la tête :
— N'est-ce pas étrange qu'un artiste se plaise à représenter la laideur. Les peintres anciens n'avaient sans doute pas toujours devant leurs regards la beauté, mais ils la créaient avec ridéal et l'Amour qu'ils avaient en eux.
— Qui parle d'idéal? lit une voix. Je l'ai eu. moi ridéal. et ma foi...
— Tiens, M. Goningsby! s écriaLili. en apercevant l'Américain qui surgissait en culotte courte et en vareuse, couvert de poussière.
— Vous n'êtes pas à Brighton ?
— J'ai possédé l'Idéal dans la personne de madame Coningsby. continuait l'Américain, l'une des femmes les plus distinguées de New- York. Aujourd'hui j'en suis réduit à faire épier toutes ses démarches par une agence de divorces. Non. ne cherchez pas l'Idéal.
— Ta femme te fait des queues ? demanda
— Je le soupçonne. Heureusement je suis tranquille : J'ai toujours été maître de mes passions. Dès que je saurai quel est le séducteur, je me rendrai à Brighton et je vous prie de croire, je vous prie de croire...
— Oh ! tu ne vas pas les tuer '.'
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— Je m'en garderai bien. Mais je lui ferai payer, je lui ferai payer cher à ce voleur son acte d'indécence !
— Et s'il n'a rien, que ses talents ?
— Monsieur, si dégradée que soit ma femme, je l'estime encore assez pour croire qu'elle n'aurait pas été s'abandonner entre les bras d'une crapule sans ressources.
— Consolez-vous, mon cher, dit Chaperon. Vous n'êtes pas le seul à avoir des malheurs conjugaux. J'ai appris que cette petite rosse de Suzette de Joigny vient de se sauver avec toute la galette de Perdriel qui avait quitté Lili pour elle. Il avait une si grande confiance dans sa vertu qu'il lui abandonnait la clef de sa caisse.
— Le voleur est volé par la voleuse.
— Permettez, monsieur, observa Coningsby qui tenait à avoir le prix d'infortune, ce n'était pas une femme honnête !
— Félicienne n'eût pas fait ça. dit gravement
— Non, répliqua Chaperon, elle est trop sage. L'honnêteté dans la galanterie est toujours récompensée. Mais il faut, comme Félicienne, pouvoir se l'offrir.
— Dans un monde où les courtisanes sont si nombreuses, reprit le duc, et où pourtant
on refuse de reconnaître leur existence, pourquoi youlez-vous qu'elles se conduisent autrement. Comment respecteraient-elles une société dont elles ne font pas partie?
— Dieu! que les hommes sont bêtes, s'écria
— Mais non, madame, répondit le duc qui parlait moins pour ses interlocuteurs que pour lui-même. L'homme est livré pieds et poings liés à la femme et il n'en peut être autrement. Nulle autre passion ne lui est permise. N'a-t-on pas dit au riche que sa fortune était un vol à la communauté ? Ne doit-il pas la cacher ou la dissiper ? Lui aussi s'imagine être un paria dans la société moderne. On lui interdit de penser à ses devoirs, il ne veut voir que ses plaisirs, et ses plaisirs deviennent ses tyrans .
— Trêve à vos morales, mon cher ! s'écria Chaperon. C'est un crime de bavarder quand ces dames servent à nos yeux un régal si savoureux. Voyons, regardez et confessez vos mensonges. Vous n'avez pas la prétention, je pense, d'avoir enterré la beauté.
La terrasse du Casino se couvrait de monde. Tout le Paris féminin de la luxui'e était là. alangui ou excité par l'air salin, dans ces claires toilettes d'été qui ne travestissent plus
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le corps et semblent labandonner. môme avant le désir.
La mer et le ciel, comme pour laisser à ces fêtes terrestres toute leur puissance, s'étaient voilés. Une brume sombre flottait à T horizon. Les vagues, au-dessus des baraques de la plage et de l'agitation de la foule, se creusaient vertes et blafardes sous les déchirures rouges du ciel, les montées obscures des nuages.
De fines beautés passèrent, de ces femmes dont lintelligence a transformé un corps souvent ingrat, toujours au-dessous de leur désir, et en a fait un miracle de séduction. Je songeais à ces mots de la pauvre Juliette :
— A dix-huit ans j'étais une petite sotte, je m'habillais tout de travers ; j'étais horrible. A présent je sais de quelle façon je dois être jolie.
Chaperon, comme pour répondre à ma pensée, dit au duc d'Inkermann :
— Ces jeunes femmes doivent leur grâce au rêve des grands ai'tistes. Ce sont eux. bien plus que la sensualité d'un peuple et le génie de la nature, qui ont façonné cette chair spirituelle, créé ces gestes souples et enlaçants, cette vie fière ou pétillante des yeux. Fragonard, Boucher. Watteau. Jeaurat. ont plus fait pour elles que leurs mères.
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— Bah 1 répliquait' duc. elles ignorent sans doute ces peintres et leurs peintures.
— Et quimporte! Ces artistes ont révélé une l'orme de beauté qui s'est alUnée dès qu'elle a pris conscience d'elle-mônie. Son existence réelle date du jour où elle sest connue.
L'orchestre alors éclata en notes vives et brutales, sassourdit un instant. j)uis de toutes les voix de ses cordes commença une danse farouche et lubrique, allègrement rythmée, mais au dessin vaste, puissant, fougueux, évoquant des étreintes passionnées et des foules en délire.
Gaies ou lamentables, ces musiques decasino nous inspirèrent une tristesse infinie. Devant ces vastes espaces et parmi tant d'appels voluptueux, on s'exaspère de ne plus retrouver le regard où setlaçaient pour nous la solitude et limmensité du monde.
Nos désirs lancés éperdument nous ramenaient le passé. Les causeries, les jolies passantes n'avaient pu nous distraire qu'un instant de la morte. De nouveau, la musique nous liait à elle.
Une jeune femme au bras de deux jeunes gens, ivre d'espoir et de plaisir: de sou charme savant et de sa toilette accomplie: de cette fin de joui*née ardente, de cet air chargé
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damour, des sonorités de lorchestre. des aveux chuchotes à l'oreille, nous effleura de sa chair et de sa jupe odorantes, bondissant comme une petite chèvre.
— Mais c'est Cilette! dit Chaperon.
Paul se leva très pâle : ses lèvres eurent un murmure. Je compris qu'il se croyait ep face dune résurrection.
Ressemblance trompeuse ! Il n'y aura jamais qu'une Juliette.
Lord Beresford venait de paraître. En nous apercevant, il eut un geste joyeux et se dirigea vers nous. Tous les yeux se détournèrent à son passage. Il avait cette carrure d'épaules, cette élégance d'allures, cette expression de force tranquille et consciente d'elle-même, cette lîère cordialité d'accueil qui ne se retrouve plus guère que chez quelques gentilshommes d'Angleterre, le seul pays peut-être où la noblesse a encore assez souci de ses devoirs pour pouvoir conserver le respect d'elle-même et l'orgueil de ses privilèges. Parmi tant d'êtres manques et. comme disait Lili « de fausses couches ». on avait la sensation de voir vraiment un homme.
Nous causâmes quelque temps, puis l'heure du dîner éloigna, avec la foule, plusieurs de nos amis.
— Nous reverrons-nous jamais? dit Paul en me quittant.
— Oh ! fis-je, je pense revenir de l'Inde, n est-ce pas. Berest'ord ?
— Moi, me répondit Paul, je pars pour Madagascar, dès que je serai rétabli et reposé.
Il ajouta à demi-voix :
— Ce ne sera point pour y l'aire fortune, mais sans doute pour y mourir.
J'essayai de lui inspirer de 1 espoir et du courage, mais il secouait la tète. Je le vis s'accouder sur la terrasse, regarder la nuit monter de la mer, tandis que je m'en allais diner aux Roches Noires.
Beresford m'accompagnait : il me parlait de mon voyage, de l'existence que nous allions mener là-bas, mais je ne le voyais, je ne 1 entendais pas. La chère morte était revenue ; elle était près de moi, elle ne me quittait plus.
A l'heure où j'écris, tandis que les vagues battent le navire qui m'emporte et que les étoiles brillent doucement dans la nuit '•aime, son ombre passe devant ces pages [)leines d'elle, et je vois son regard agrandi, voilé comme si ses yeux étaient humides, tristes peut-être de ne plus aimer. Oh! puis-
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se-t-elle ne pas s éloigner et m'accompagner là-bas! Qu'elle vienne dans les chaudes nuits de lAsie. s'échap]>ant du petit cimetière de campagne où elle est ensevelie, ravir encore mon sommeil par une illusion d'existence, qu'elle vienne encore, ma chère Càlineuse! car elle m'a coûté Irop do larmes, elle m'a causé trop de joies pour que je ne l'aime pas jusque dans la mort.