‹ La calineuseChapitre 19 sur 21 · L.V CALINELTSE icfl · texte numérisé non relu

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mandai à Florence, à haute voix, ce qu'il faisait là.

— C'est son Irère. répondit-elle. La pauvre dame! elle l'aimait peut-être autrement qu'il n'eût fallu.

— Taisez-vous! m'écriai-je. Vous ne savez pas ce que vous dites.

— Elle vous aimait aussi, ajouta Florence. Comme pour répondre à nos paroles, j'entendis éclater des sanglots.

Je retournai vite auprès de ce lit de misères.

Je craignais à tout instant quelle ne nous ((uittàt.

Elle ne s'agitait plus comme à mon arrivée. .Mais par une plainte faible, continue, elle laissait soupçonner la violence de son mal.

Son frère, à son chevet, continuait de pleurer. Le chagrin qu'il témoignait diminua l'aversion que je ressentais pour lui.

— Il lui faudrait une piqûre de morphine, dit-il. le médecin devait la faire lui-même. (Comprenez -vous que cet homme-là ne vienne |)as. laisse ainsi ma pauvre sœur?

Et comme une soif ardente la dévorait, il lui tendit un verre en pleurant.

Elle parut un peu soulagée par la boisson fraîche qu'elle venait de prendre: ses lèvres se desserrèrent en un sourire: mi regard oblique

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SOUS ses longs t-ils se dirigea vers moi. Sa ligure eut, comme malgré elle, une expression Je gaieté désolante en un tel moment ; ses traits, à demi elTacés ou grossièrement agrandis, semblaient railler eux-mêmes la délicate beauté d'autrefois, mais ce qui en demeurait ou ce qui pouvait seulement la rappeler, mattachait davantage, et me soulevait d'horreur contre cette destruction.

Elle avança une main osseuse : ses lèvres remuèrent : je crus qu'elle prononçait mon nom.

Affolé, obsédé par le passé, je ne songeai plus qu'à la serrer contre moi. qu'à Tétreindre encore. Je la saisis dans mes bras, tandis que son frère tendait aussi les mains vers elle comme si nous voulions tous deux la disputer à la mort. Hélas ! ce fut la tin. Ses lèvres se glacèrent sous les miennes. Ma bien aimée retomba parmi ses beaux cheveux. L'horrible cruauté s'était accomplie.

Je tombai à genoux, sans force dans ma désolation. Les reproches que je madresssais l'augmentaient encore. X'aurais-je pas dû mieux l'aimer, repousser cet orgueil qui m'avait éloigné d'elle, alors quelle me gardait tant de joies merveilleuses? C'était peut-èti*e dans ces jours de profonde misère, que j'avais

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ignorés, que son mal avait grandi jusqu'à devenir irrémédiable. Je maudis ma jalousie: j'enviai la servitude pleine de délices que la pauvre morte m'avait imposée quelque temps. Alors je l'aurais souhaitée éternelle.

Le frère de Juliette pleurait en silence : nos douleurs veillaient, rapprochées lune de l'autre, comme deux ennemies désarmées.

Florence eut des cris discoi'dants. abominables, à peine sincères: mais les parents surtout blessèrent toute piété humaine. Après quelques démonstrations et quelques larmes, ces gens se répandirent en propos grossiers, hiissèrent voir une curiosité inconvenante, puis, sur une observation que je me permis, me crièrent une injure que je n'avais pu mériter qu'un instant et seulement par l'excès de mon amour. Ils me reprochèrent d'avoir eu près de Juliette une situation peu désintéressée. Malgré ma patience, je fus sur le point de leur répondre; le frère heureusement s'interposa, la querelle prit fin: ces gens retombèrent lie leur emportement à des bavardages misérables où je les laissai. Mais comiue une boue en rejaillit sur la morte.

Puis vinrent les formalités infâmes ; la libre vie de la pauvre enfant n'en avait pas garanti son corps ni sa demeure. La rapacité des pa-

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rents s'accrocha au luxe dune existence niauilite naj'i'uère. mais dont on voulait bien aujourdliui tirer profit. Les scellés lurent posés partout.

Du moins, je pus choisir dans ses robes son dernier vêtement. La jolie toilette de Chantilly était là. toute neuve comme si elle ne lavait portée quun jour. Je la couvris de cette claire étoffe, où je la voyais encore rire, rayonner, palpiter dune vie si abondante quelle semblait inépuisable. Je baisai une dernière fois ma chérie : on larracha de mes lèvres pour la livrer aux mains brutales, aux mains avilissantes qui allaient clouer son cercueil.

Au milieu de ces gens qui m'entouraient, je me sentais seul et à peine toléré. Mon allliction leur paraissait à tous une suprême indécence. Le frère pouvait bien sentir ma peine, mais il lui était impossible de me tendre la main. Moi-même n*aurais-je pas refusé de la prendre?

Je pensais que l'Eglise, ou plutôt les prêtres refuseraient de bénir le corps de ma Juliette, mais l'argent ou la pitié les y décida. Pompes souvent atroces et cependant plus consolantes que l'enfouissement sombre, rapide, dédaigneux pour ce qui subsiste d'une existence, des funérailles religieuses honorent les morts

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(•est assez pour que je les aiiue. Ma Juliette n'en était point indigne. N'avait-elle pas fait ce que la Vie avait voulu d'elle? Jolie, heureuse, n'avait-elle pas donné sa grâce et sa joie comme la terre ollre ses fleurs et ses fruits?

Enfin il fallut abandonner cette maison où elle s'était promis des fêtes si éclatantes, où elle avait goûté presque à la fois l'orgueil et la misère. Ah ! la minute de déchirement où j'ai vu s'approcher la voiture sombre qui allait l'emporter; les chevaux se cabrer en une épouvante instinctive; et la poussée brutale, instantanée du cercueil qui renfermait le secret de cette âme vibrante et tout mon bonheur.

On l'emmenait à un cimetière lointain, dans ce petit village d'où elle était Aenue nous enchanter.

Comme nous allions partir on apporta un télégramme que j'ouvris machinalement au milieu de mes larmes.

« J'arrive entin. ma /ette aimée > viens m'attendre à la gare de Lyon. J'ai hâte de t embrasser. »

Pauvre petite morte qu on ne laissait même pas reposer en paix dans sa tombe !

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