UNE JEUNE FILLE A LA MODE
Je reposais encore lorsque mon valet de chambre entra, hésita un instant, puis, bravement, se décida à éclairer. La lumière vint me frapper les yeux .
— Pourquoi me réveillez-vous si tôt, Jean'.'
— Il y a une dame qui demande monsieur.
— Une dame! mais quelle heure est-il?
— Cinq heures du matin.
— Elle est donc de la })olice?
— Oh! la police ne vient pas si ttU.
— A'ous êtes bien au courant des us de la police.
— Oui. monsieur, mon ancien maître est allé à Mazas.
— C'est vrai, c'était une élégance il y a quelques années.
— Que dois-je (.lire à cette dame?
— (^ue ce n'est pas une heure pour taire des visites.
— Mais, monsieur, il y a un temps infini quelle sonne à la porte. Elle a réveillé toute la maison»
24 Ï-A. CALIXEtSE
— Et voilà pourquoi vous voulez me réveiller aussi? m"écriai-je impatienté.
Le valet de chambre eut un sourire perfide.
— Enfin, monsieur, cest une jeune et jolie dame.
— On ne juge j)as si tôt de la beauté.
— On en juge quand il lui plait, fit une voix féminine, et. forçant la consigne, une jeune fille en culotte et en bottines de cycliste, sous un grand manteau beige de voyage, se présenta portant un petit sac de cuir verni à la main. Je reconnus avec étonnement les yeux clairs, ingénus et un peu égarés de Mlle Geneviève de Requoy. Elle serait belle sans cette façon de relever ses cheveux, et de se faire un grand front de penseur. Elle a^ait les paupières battues, les traits tirés d'une veille prolongée. Cette fatigue apparente ne lui enlevait rien d'ailleurs de sa vivacité.
— Gonmient. mademoiselle! Vous ici! A quoi dois-je 1 heureuse surprise?...
— Hein ! Ça vous ennuie que je vienne, comme ça. sans me faire annoncer. Dites-le. voyons, soyez sincère.
— Et si je vous disais que c est la vérité?
— Je serais ravie. Seulement je ne vous croirais pas.
— Vous auriez tort.
LA CAMXELSE 2D
- — ?\or]= Il n \ a <[u un cas où je me serais crue indiscrète: si vous n'aviez pas été seul... Oh ! ne protestez pas. On connaît vos mœurs.. - Tenez! cette délicieuse chemise, vous ne lavez pas, je suppose, pour me recevoir, ou vous seriez un fat! Un honnnc épris de lui-même, ah! ii donc! Je ne vous lais pas 1 injure de vous juger ainsi.
— Alors, d après vous, un homme ne peut -1 habiller convenablement qu'en vue de plaire?
— Certainement.
— Et vous , mademoiselle , est - ce par ' oquctterie que vous êtes toujours, même dans un costume de voyage habillée d une façon si gracieuse
■ — Moi, ce 11 est pas lu mêiiK ciiosc je =uîi fennne, j ai le droit d être élégante pour moimême.
— Vous a\ez tous les droits... Aurais-je celui de vous demander la raison de cette visite matinale? Vous devez comprendre que ma curiosité est un peu excitée.
— Je vais la satisfaire. C'est bien >im[)le. Vous savez s'il fait l)()n à la campagne au mois de novembre. Des chemins vastîux : des prairies inondées. Pas un chat... Avec cela l'espoir de passer l'hiver aux ehanqis. Maman a perdu
a& LÀ C. vu N'EU SE
beaucoup d'argent celte année à Aix-les-Bains. et elle veut se rattraper en mettant toute la maison à l'économie. Xous ne resterons cette année que trois mois à Paris. Vous devinez la colère que Ion a là-bas : maman surtout, qui se sent cause de son malheur. Vous ne lavez jamais entendue crier dans ses grands jours . lorsqu'elle donne toute sa voix!... Cela fait mal de l'entendre. Quanta papa, il s'enferme dans son atelier, et, du matin au soir, il barbouille. Je me demande ce qu'il peut peindre par exemple ! Des effets de tristesse, sans doute. Ah! c'est récréatif!... Moi. quand j'ai au que nous en avions pour cinq mois d une pareille existence, j'ai pris ma petite poudre d'escampette, cl me voilà!
— Mais vos parents doivent être dans une inquiétude !
— Bah! je leur ai écrit. Par exeinjtle, seule ma sœur sait où je suis, et elle est la discrétion en personne. On lui brûlerait la plante des pieds qu'on ne lui arracherait pas un secret... D'ailleurs ils savent que je n'ai pas l'habitude de me perdre. Et puis il faudra bien que nos créateurs s habituent à nos absences. Nous avons toutes deux, ma sœur et moi. comploté d'aller chaque année faire une petite promenade expérimentale . et une
LA CALIXEUSE 27
autre fois nous partirons ensemble. Ce sera plus sûr et plus commode pour nous.
— Savez-vous que vous êtes, passez-moi lexpression, à fesser.
— Ali! ah! ah! On ne sest jamais permis de toucher a nos personnes.
— A'ous navtz pas à vous en féliciter. On a trop fait vos quatre volontés depuis le berceau.
■ — Avec cela que vous naimeriez pas une femme connue moi. avouez-le... Consolezvous! Vous ne niaurez point,
— Mais je vous ai maintenant. Cela me suf= fit. Je ne songe pas à l'avenir. . . Et vous ne m'avez pas encore dit ce qui me vaut cette faveur de vous recevoir?
— Mon Dieu! Une idée! Quand je suis arrivée à Paris, cela ma fait froid dans le dos de voir cette grande ville endormie. Je ne pouvais pas aller à notre appartement où l'on serait venu me dénicher. Descendre à Thôtel en arrivant, cela m'effrayait. Attendre à la gare, c'était mortel. Alors j'ai pensé à vous, Oli! me suis-je dit, je vais aller éveiller M, ll(;rJ)ert l'rimeraine. Ce sera amusant.
— A'^ous êtes bien aimable.
— Oh! j'avais déjà pensé à vous dans le train... en passant sous un tunnel.
28 LA C ALTXlsT'Sr.
— l^oiirquoi, sous un tunnel?
— Parce que... vous êtes mystérieux, sombre comme les tunnels =
— Tiens! je ne nien étais jamais aperçu. Et vous n'avez pas eu lidée aussi d'aller réveiller M. Paul Ancelle?
— Ah ! non, par exemple. Celui-là, je le laisse à son sommeil. Un homme d'un autre âge. Il date au moins de l'Empire... du premier!... Et puis je ne sais pas son adresse... Tenez, pendant que vous allez vous habiller je vais fureter partout dans votre appartement. Je m'imagine ({ue ça doit être très drùle. ^'ous permettez?... Seulement, voilà : il ne fait pas chaud chez vous. Je suis transie.
— Je vais sonner pour qu'on allume du feu.
■ — Arrêtez! non. ce n'est pas la peine : j ai une idée... Si vous vouliez?...
= — Quoi donc, mademoiselle?
. — Que j e me mette pour me réchaulTer. . . dans votre lit. Eh bien ! (ju"est-ce i(u"il y aurait d'extraordinaire? N'avons-nous pas couché l'un près de l'autre dans nos excursions en mer, dans nos ascensions sur les montagnes?
— Et les domestiques, qu'est-ce qu'ils diraient?
Ce que je inen moque, des domestiques' ïeuez. jailli quuue grande dame russe, quand elle avait des envies. — vous menteudez, se taisait tenir ses robes, pour plus de commodité, par ses serviteurs. Et. comme elle priait ime dame de sa compaguie. den user de même et que celle-ci s'en étonnait : (( Mais, ma chère, répliquuit-elle, ces gens-là ne sont pas des personnes » N'est-ce pas là une belle
réponse ?
— Excellente., Et où avez-vous lu cela?
— Dans un livre de la bibliothèque de papa, un livre de pris, je crois.
— On donnait de jolis prix à votre papa, il paraît . Mais nous ne sommes pas en Russie mes domestiques connaissent ceux de votre père, et. si M. de Requoy venait à savoir que sa liUe a couché dans le lit dun jeune homme, il ne serait pas fort satisfait.
Papa! voilà qui lui serait égal! Vous na^ vez pas encore appris à le connaître?... Et puis vos domestiques n'entrent pas, je suppose, à chaque instant dans votre chambre à coucher. Vous avez des portes et des clefs?.. = Alors, je ne vous écoute plus, je me déshabille
Elle tremblait un peu : de froid ou de son audace. Les bottines tombèrent lourdement
3o , LA CALTXET SE
la culotte, le pardessus beige, le petit chapeau de feutre à aigrette volèrent dans la elianibre. et je vis un tourbillou de jupes blanches, de chair rose, de cheveux blonds s'élancer, s'élever puis descendre vers moi: le tout se coula doucement, sans bruit, sous les couvertures. Je sentis alors un cœur battre à coups précipités tout près du mien.
Nous restâmes quelcpies instants silencieux. Toute la bravoure de ma petite compagne de lit semblait l'avoir abandonnée. Elle était dans un trouble extrême. Elle commença plusieurs phrases dont elle n'acheva pas le premier mot. Enfin elle nie dit :
— Monsieur Primeraine. vous êtes un galant homme?
— Je Tcspère.
— Vous êtes un charmant garçon, et qui connaissez le monde?
— J'ignore si j'ai ces qualités, mais je serais flatté que vous me les supposiez =
— ' Je puis avoir confiance en vous?
— Absolument.
— En tout?
— En tout.
— Compter sui' voti'e discrétion?
— Sur ma discrétion eutière.
LA CALIXEUSE il
— Je VOUS iléclai'e J'aljoi'J que je lie vous aiiue pas du tout.
Cette déclaration venant après toutes ces demandes de garantie, loin de méinouvoir me donna une violente envie de rire.
— Ne riez pas. fit-elle en me plaquant ses doigts Uns sur les lèvres. Ne riez pas. Ce n'est pas le moment, et, pour ma part, je vont, avoue que je n'ai pas le co'ur à la gaité. bien au contraire. Je vous répète que votre personne me laisse indiilérente; c'est justement pour cela que je viens vous demander un service, je compte ne pas être refusée. 11 y a deux choses que je voudrais éviter : le malheur et la bêtise. Or il n'y a rien, à mon avis, de plus malheureux qu'une femme soumise à tous les caprices de son mari, et rien de plus bête qu'une vieille fille qui ignore l'existence. J'aurai plus tard une certaine fortune qui me permettra de vivre à ma guise. Je ne veux donc ni me marier ni rester dans le célibat. Aujourd'hui je commence la série de mes expériences à travers le monde et je vous prie de me débarrasser de cette particularité gênante qui vous rend gauche et timide, inapte à comprendre les relations sociales. Si j'attends, je puis tomber entre les bras d'un goujat ou, ce qui est peut-être pis, entre ceux d'un homme
32 LA CALTNEUSE
que j'aimerais et dont je deviendrais Tesclave. Lune et l'autre alternatives me répugnent : aussi vous ai-je clioisi... Vous ne répondez rien. Est-ce que ma proposition vous déplaît? A'ous suis-je désagréable?
La peur de toucher à cet être IVugile, d'une si complète innocence sous ces corruptions de surface, et la crainte aussi de laisser évanouir, sans les étreindre un instant, des grâces qui se donnaient avec tant de franchise, se partageaient ma volonté et 1 anéantii-ent un instant Mais si la pauvre enfant ne savait guère ce quelle faisait, elle ne le saurait pas davantage avec d'autres, et puisqu il fallait que ce charme d'enfance ne durât pas, poui'quoi ne pas le voir s'éteindre doucement sous mes yeux fervents, au lieu de laisser un inconnu peut-être insensible, le briser avec brutalité S'il y eut faute, mon excuse se trouve dans l'invitation de ces paupières à demi-fermées, de ce sourire des dents pures, et de ce corps délicat, dont l'attente soulevait plus vite les seins. Elle passa la main sur son front, tordant ses cheveux, et je l'étreignis de toute ma joie.
— Oh ! me chuchota-t-elle à l'oreille, c'est étonnant : vous ne m'avez pas du tout fait mal.
LA CVLIN'FTSK '3'i
Kllc se mil aloi's ii lire nerveuseinenl, el je ne sais ce qui m'exaltait le plus, de ce qui était mort ou de ce qui naissait en elle. A nos promenades ensemble, dans les voyages que j'avais faits avec les Requoy au bord de la mer. aux séjours dans leur château, je navais vu de ma jeune amie ([uun air de grâce, et je découvrais maintenant en la gardant contre moi toutes les magnifiques promesses de sou jtMine corps. Ces lignes ténues, rigides, allaient sétendre, s'assouplir, et le beau vase (le plaisir se gonder. prendre ses courbes voluptueuses.
Au milieu de l'ivresse qui l'avait rendue si hardie elle était rede\ enue toute ingénuité : c'est pourquoi elle n'avait ni (Mubarras ni étonnement.
— Je vais aller voir votre bibliothèque, dit-elle, tandis que je m'habillais. A présent je puis tout lire.
— Oui. si vous voulez, nuiis c'est inutile! La mauvaise littérature qui avait recouvert
ses idées se craquelait, tombait eu poussière et laissait son âme toute fraîche.
Quand je la reti'ouvai. de\'aul ines livres, elle tenait sur ses genoux un album fermé, et elle avait les yeux humides. Elle s'écria :
— Si papa savait !
Et elle fondit en larmes.
Peine passagère, aussi couite qu'une ondée de printemps ! Je sécliai ses pleurs de mes baisers et la journée tut pleine de fêtes.
Cependant à la venue du soir, elle m'an- U()n(;a son départ :
— Je vais aller chez une de mes amies russes, la lîUe d'un pope, que j'ai connue en voyage : nous nous aimons bien toutes deux Vous, oubliez-moi, et si je ne retourne pas vous voir, ne nie recherchez point.
— Mais vous reviendrez ? lui demandai-
— Il vaudrait mieux ne pas revenir, mais ce serait peut-être trop dur pour nous deux. Oui. je reviendrai. Je sens que je ne le devrais pas. J'ai peur de vous aimer. Oh ! soyez tranqviille : vous m'êtes encore indifférent. J ai passé une agréable journée avec vous. Voilà tout.
Klle recommençait ses refrains habituels, redevenait la petite poupée qui m'était apparue le matin derrière mon domestique : je regrettai la simple enfant (jue j'avais vue heureuse dans mon lit.
Sur mon seuil, devant la nuit brumeuse de Paris, à [)eine trouée de lut'urs vacillantes, elle se recula, comme saisie d'un immense
LA CALIXEUSE Jo
regret et peut-être elTrayee de tant d'inconnu.
— Voulez-vous resttT, deniandai-je.
— Non. on m attend, il faut que je parte. Adieu!
— Vous reviendrez!...
On ne me répondit point. Elle avait pris sa course et déjà elle n était plus qu une ombre dans les ténèbres. .
LE PO UT R AIT SACRILI-XtE
Je ne pouvais plus rien distinguer que mes yeux s attachaient encore à cette obscurité attirante où la jeune fille venait de disparaître. Ce tut avec une sorte de peine que je m'arrachai à mon seuil et que je revins à la chambre où elle m'avait donné son corps. Tout autour de moi sendilait s être terni ou voilé. (]e qu elle avait touché, caressé du reganl ou de la main, gardait comme une tristesse de son brusque départ.
J'étais irrité de ma faiblesse. Entrer ainsi à rimproviste dans une existence, s'y lier avec ardeur et calcul, puis froidement disparaître, ce sont coutumes ordinaires des êtres dont il ne faudrait pas plus s'étonner que de la fuite des jours et des saisons. Sans mentir j'aurais très bien répété à mon amie d'une minute sa propre déclaration : « Je ne vous aime pas du tout. » p]t pourtant je ne me sentais pas indillérent.
Je songe à ces années de voyage, de liaisons
aisées, de faciles détachements, où lexistence fut réellement pour moi une comédie aux décors variés et dont on n'imagine pas le dernier acte. Mon compagnon de route. Lord Berosford. un Anglais qui met lieaucoup de raison daus ses plaisirs, m'avait alors imposé sa règle de conduite : « Tout refuser au Hasard. » Il avait puisé jadis, dans ses lectures latines, une morale bizarre où le plus sévère stoïcisme vient en aide aux voluptueux pour leur apprendre la jouissance. 11 poussait à l'f^xlrème ses paradoxes et les résumait par un distique composé à Oxford, dont voici le sens :
Si Vénus ou la Forturu* vienuenl le trouver et que tu
[ne les attendes pas :
JMets-les à la porte plus vite rpie la Douleur.
Grâce peut-être à cette école doi'gueil et de volonté, j'avais poursuivi en paix mes voyages, mes études, puis, plus tard, mené une vie active, soutenu ou lancé des afl'aires. Sans négliger mes entreprises, j'avais eu les aventures que je souhaitais et évité les autres.
Et maintenant? Maintenant je me demande si ccl air de Paris, enivrant, dangereux lorsiju'on le respire après en avoir été longtemps privé, ne me laisse pas sans défense devant
LA CALIXEtSE 89
tout ce qui passe daiinable. Depuis mon retour de létranger. une agitation inutile et oisive mabsorbe, nie pren.tl mes journées entières. Ce soir, je dois diner en ville, apparaître dans une réunion iutime. et enlin. tardivement. retrouA er des amis à inie fête. Agréments qui deviennent vite des fatigues. 11 faut se faire une existence d'ours dans les montagnes, ou bien sentir à chaque instant la corde dont les sociétés polies vous entraînent. A (|uel genre de vie donner la préférence ?
11 serait sans doute délicieux de songer à cette jeune fille, mais je ne veux pas me souvenir délie. J'irai oublier cette journée heureuse parmi des indillérents. De nouveau je me prends à répéter ma vieille maxime de jeunesse : Puisque nous sonunes contraints de vivre à travers mille événements et au milieu dune nniltitude bariolée, soyons comme cette glace du boulevard où viennent se peindre êtres et choses, mais qui n'en conserve aucune image.
J en étais là de mes réllexions lorsqu'on annonça Paul Ancelle.
A voir la lièvre et la lassitude qu exprimait son visage, je uie rappelai par contraste l'adolescent tranquille et solide de naguère, qui
4o LA C\LIVEUSE
portait diin pas alerte ses douze heures de chasse dans un pays de bois et de montagnes, tout en détours et en escahides. A quelle étrange poursuite se donnait-il aujourd'hui? Sa fatigue, si évidente, était pourtant moins sensible que la préoccupation douloureuse de sa pensée. Il en demeurait comme meurtri et écrasé. Et je me dis que je navals pas tort autrefois de craindre pour lui son regard sombre et caressant de femme où Ion devinait, bien plus qu\inc force de séduction, une trop pronqite facilité de tendresse.
Cependant ce ne furent point des plaintes qui tond)crent de ses lèvres, mais des paroles pressantes ou imploratrices qui trahirent sa grande détresse.
Avec une insistance et sur un ton affligé qui ne manquaient pas, dans cette occasion, dun certain comique, il me parla dune fête à laquelle il voulait se rendre.
— Il faut, répétait-il, que tu m'obtiennes une carte pour le bal de Tavannes.
— Mais, lui dis-je, tu sais bien que le bal a lieu ce soir.
— N'importe ! Il faut que j y aille. Elle y va!
Je dus me rappeler notre dernier entretien. Les amants dédaignent les précautions oratoi-
LA CALINEUSE ^l
res et s'imaginent que vous ue songez comme eux qu'à leur passion.
— Oui. reprit-il, elle a un besoin de divertissement, une avidité féroce de {)laisirs. Ce n'est pas vanité, coquetterie chez elle, mais désir de se mêler à une foule. Ah! elle a des goûts abominables !
— Puisque tu l'aimes, mon cher ami. accepte-la telle ({u'elle est.
— Il y a. des folies que je ne puis soullrir.Et je la surveillerai ce soir!
— Tu ne lui as pas dit que tu voulais l'accompagner?
— Non. puisqu'elle m'a caché quelle allait à ce bal. Je lai appris par hasard : de sa l'emme de chambre.
— Mais si elle s'aperçoit que tu viens l'espionner, elle sera furieuse contre toi. Tu vas te rendre odieux !
— Cela m'est égal. Je ne puis pas rester loin d'elle ce soir, alors que je la sais au milieu dune société grossière, livrée à tous les contacts, à toutes les excitations. Figure-toi une femme menant d'ordinaire une existence tranquille, lancée tout à coup dans des réjouissances de carnaval. Cette fête, paraît-il, est des plus libres : ces messieurs s'y accordent pleine licence... Et c'est une enfant, une véritable enfant!
42 LA CALIXEUSE
— Tu ne Mie las pus pi-csentée ainsi. D'ailleurs, si elle mène celte existence ti'anquille, elle a besoin parfois Je se distraire, la pauvre entant!
— Tu ne me parlerais pas sur ce ton détaché si tu étais à ma place, si tu l'aimais !
— Enfin, mon cher ami, tu n'es ni son mari, ni son frère, ni son amant officiel. De quel (li'oit l'éjiier de la sorte? Je te le répète : Tu n as rien à gagner à ce rôle,
— Je veux savoir si je suis trahi.
— Dans le trouble où je te vois tu ne peux rieu savoir. Tu attacheras de l'importance à (k»s actes sans portée, de simple hasard. Pas de boutade qui ne te semble un aveu, et la plus innocente espièglerie sera pour toi un abandon.
— Je suis plus calme que tu ne penses... Et puis, peu importe ! Je veux la voir !
Cesconliilences m'exaspéraient. A cet amour étranger (|ui s imposait si indiscrètement, je sentais se révolter en moi le plus impitoyable, le plus jaloux des égoïsmes : l'égoisme sexuel.
Je ne songeai plus qu'à fuir Paul Ancelle. Le seul moyen était d'aller dîner en ville, mais l'heure en était passée : je ne pouvais pas même prétexter une invitation. Adieu visites et rendez-vous ! Je devenais auditeur de Paul
LA CALIXEUSE ^Ô
jusqu'à la nuit, si je ne réussissais à l'oublier chez Tavannes ou à le perdre dans la i'ète.
Nous dépêchâmes ensemble un repas silencieux, irrités tous deux de nous trouver face à lace, puis nous courinnes à la recherche dune carte et dun travestissement.
Nous passions en voiture devant un magasin illuminé, lorsque je vis les yeux de mon ami vagues et brillants de larmes. Je fus frappé dans mon indilférence connue si, pour la première fois, je sentais sa peine. Il s'en aperçut, mais, se trompant sur mon émotion, il me dit d'une voix qui retenait mal des sanglots :
— Je t'ennuie, je le vois bien. Pardoiniemoi. Je ne fais plus attention à rien ; j'oublie tous les devoirs de la politesse et de l'auiitié. Le monde, le monde entier pour moi. c'est la petite ligure d'une femme qui n'est peut-être pas jolie, qui n'est peut-être pas bonne, et qui. sans doute, ne m'aime pas.
— Pour({uoi dire cela? lis-je, voulant, vaille que ^ aille, lui donner une consolation.
— Oh ! je le comprends maintenant, continua-t-il. Elle ne m'aime pas. Et pourtant c'est avec elle seule que je puis être heureux. Quand elle mapparaît. si tu savais comme il fait beau tout à coup en moi !... A voir comme ses meu-
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songes sont adoraljles, j'imagine quelles délices aurait sa franchise... Seulement c'est là une joie que je ne connaîtrai jamais, jamais!... Je t'agace... Que veux-tu? Je suis fou... ce qui ne mempèche pas. d'ailleurs, de bien souffrir.
Je lui pris la main ; et il me sembla que son nuil venait de pénétrer en moi.
— Va ! mon pauvre ami. lui dis-je. je te plains. Je sais, moi aussi, ce que c'est que d'aimer.
Mais je mentais. Jusque là j'avais dédaigné comme une puérile faiblesse ou une alfectation de rhéteurs la soudrauce qui, le long des siècles, courbe et confond tant d'esprits humbles et superbes. Et je ne connaissais rien encore de la misère hunuiine.
Lorsqu'on nous introduisit chez Jacques de Tavannes. nous eûmes l'impression de pénétrer dans quelque pagode étrange du fond de l'Asie. Il y avait, pendus ou poussés contre le mur, un encombrement d'objets de toutes sortes dont le mauvais éclairage ne nous permettait guère de voir la forme ni de découvrir l'usage. Cela tenait du temple et du bazar forain : fouillis d'ombres et de pauvres clartés, traversé de raies de pourpre, de lambeaux d azur, d'un éclair d'arme, d'un rellet de soie;
LA CALINEUSE ^O
peuplé de vieilles fiuences ébréchées et de grosses poupées aux joues luisautes dont se disliuguaient à peine les êtres vivants, hommes et leiinnes, qui formaient la cour du peintre. Assis tout seul au milieu d'un divan large et bas, sous une lampe antique dont le bec portait une étoile de feu, Jacques levait ses courtes jambes, se frottait les mains, se tournait à droite et à gauche dans un mouvement perpétuel. Sa tète aux cheveux ras. énorme pour son petit corps, se perdait dans une barbe noire touffue qui semblait lui avoir poussé tout exprès pour déguiser l'àme railleuse et faunesque de ses traits ; mais ses yeux allumés, ses oreilles en cornet, longues et plates, de satyre, sa bouche sarcastique formant une barre de lumière, le trahissaient assez. Il était là comme une idole parmi ses hôtes qui, rangés de chaque côté du divan, écroulés dans une adoration silencieuse, digéraient gravement, les yeux en arrêt sur leur pipe ou le regard au plafond pour y suivre la fuuiée des cigarettes.
— Si tu viens pour me confier un secret, me dit-il avec un accent à la fois bref et paresseux d'ouvrier parisien qui casse les mots pour en traîner indolemment la dernière syllabe, sois le bienvenu, mon cher, je suis
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seul. Il ne faut pas l'aire atleuliou à ces dames et à ces messieurs. Ils sont morts. Je les ai trop nourris ce soir.
— Dis donc, toi ! s'écria une l'eunue immense à trois mentons, qui se précipita le bras levé sur Jacques et sembla récrnser de sa vaste corpulence. Je te défends d'abord de lâcher des gTossièretés.
— Non, trésor, je ci'aindrais de te faire rougir. J'attendrai que tu aies ta poudre de riz... Mais tu devrais aller hal)iller Lili : vous ne serez ])as prêtes.
— Lili ne vient pas.
— Pour<|Uoi cela, mon trésor?
Lili était une chétive petite blonde, ayant la grâce fine, un peu maladive des fleurs épanouies au fond lies cours.
— Parce c[ue, répliqua-t-elle. je n'ai pas une robe de cinquante louis à me licher sur le...
— Lili. veille à tes expressions : il y a des messieurs ici.
— Enfin, c'est stupide de ta part, reprit-elle, d'inviter un tas de sales gonzesscs qui viennent à ce bal pour rigoler de notre poire. Qu"avais-tu besoin d'avoir Suzette de Joignj'. Félicienned'Entragues, et toutes ces grues-là? Tu donnes dans la noblesse, maintenant ! Tu n'as donc pas assez de la tienne, vojous î