L.V CALTXEUSE
— Mademoiselle Lili. fit Jacques en se tournant vers nous, méconnaît absolument le caractère social de cette i'ète qui u est qu'un hal de bienfaisance, ou. si vous voulez, de concentration. Il m'a paru que les dames de la galanterie ne se connaissaient pas assez, et qu'il pourrait être d'une haute nu)ralité d'opérer entre elles des rapprochements. Quel touchant spectacle de voir toutes les classes de la prostitution...
— Tâche donc d'être poli, espèce de malhonnête !
— ... toutes les chisses de la prostitution, continua le peintre, s'unir aux harmonies langoureuses dune valse ou d'un pas de quatre î
— Moi. je ne connais (qu'une cliose : quand on donne une tète, c'est pour être à l'aise.
— Mon Dieu, s'il n'y a que cela pour faire ton bonheur, tu n'as qu'à te déguiser comme Evu. Tu pourras prendre toutes les libertés. Personne ne te reconnaîtra.
— Moi, quand je me déguise, ce n'est pas pour me cacher. Et puis, à cette heure, où trouver un costume?
— Tu es trop difficile : je ne pourrai jamais te marier, ma lille. Xest-il pas vrai. Eva ? A propos, en quoi te mets-tu, mon trésor?
— En Fù-lie ! répondit duu ton superbe la
grosse lemme aux trnis iiientons en roulant des yeux extasiés.
— Ne t'approche pas de moi. tu me ferais tourner la tète... Et sans doute Perdriel et Yermacher Vaecompugnent. Enlendez-vous, Yermaclier? Que faites- vous dans le coin tout seuls? Quelle nouvelle escroquerie combinez vous ensemble ?
Deux hommes sortirent de londjre un visage edaré.
Un ventre, des joues flasques et roses, avec un gazon de cheveux jaunâtres et des yeux errants : c'est Yermacher. Perdriel cache de petits yeux fureteurs, inquiets, déliants sous des lunettes dor qu'il enlève aux heures d'abandon. Partout on voit son crâne liumble et ravagé, ses favoris empressés qui datent des beaux jours de la coulisse, sous le second Empire. Mais avec les derniers cheveux qui lui restent derrière la tète, bien coifl'és. formant une Jjrosse rude au-dessus des oreilles, il a des prétentions à être irrésistible.
— Yous parlez de nous. Tavannes ?
— Oui. je demande si vous venez à mon bal.
— Mais, mon ami, dit Yermacher avec un fort accent d'Outre-Uhin. vous savez bien : ch'ai nies affaires...
— Une adaire importante, oui ! corrigea
vivement Perdriel. Demain, de bonne heure, nous sommes obligés...
— C'est-à-dire que vous voulez vous amuser sans moi. ^'ous êtes tous des lâcheurs. Vous êtes mon état-major, et vous m'abandonnez dans les grandes circonstances ! C'est bien. Seulement, écoutez, mes petits : quand vous viendrez me demander à dîner, je vous dirai : Allez boulier ailleurs !
— Vous avez tort, Tavannes, protesta Perdriel avec un air de chien Jjattu. vous avez tort de nous traiter ainsi. Je vous assure...
Perdriel et Vermacher, qui considèrent les hommes comme des mines dor ou de cuivre à exploiter à leur profit, environnent d'un respect quasi dévot Jacques de Tavannes. Peutêtre lui savent-ils gré de son nom, de son art, ou de gagner beaucoup d'argent en mettant simplement quelques traits sur une feuille de papier, tandis que leurs gains leur coûtent à eux-mêmes tant d'intrigues! Peut-être les plaisanteries qu'il joue aux êtres sans en vouloir aux porte-monnaie, imposent-elles à leur intelligence, qu'elles dépassent. Comment, d'ailleurs, ne pas aimer un homme chez qui l'on trouve toujours une bonne table et des filles, communes, je l'avoue, mais habiles, et dont peut fort bien se satisfaire le caprice vacillant
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d'un vieux coulissier? El si, parfois, ils se seutent gèués en sa présence, Tavannes a une manière cliarmante de leur dire « qu'ils ont la canaillerie candide et (ju'ils sont de braves bètes de coquins », qui les attendrit. Lorsqu'ils se sentent lùnie trop noire, ils vont chez lui retrouver leur dernière illusion d'honnêteté.
Tavannes semblait ennuyé de leur défection : c'étaient, d'ordinaire, des collaborateurs dociles, des agents soumis à toutes ses fantaisies : mais leur obéissance aveugle leur avait auiené trop de mésaventures : ils se défiaient à présent.
— Moi ! je viens ! s'écria d'un air pimpant et juvénile, M. de la Baille, qui oublia, en cette circonstance, les propos qu'il avait tenus sur Jacques l'autre soir... Je viens...
Et il ajouta à demi-voix en se penchant vers le peintre :
— Vous seriez bien aimable, cher ami. de me prêter deux louis. Je ne pourrais même pas olfrir à souper si jeu trouvais l'occasion.
Lili aussi se décidait à honorer le i)al de sa présence.
— J'ai pitié de toi. dit-elle. Je vais m'habil- 1er.
— Tu es un ange. Mais n'oublie pas que je commence ton portrait samedi.
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— Ail ! flûte ! Samedi on me photographie avec Eva... Cela tétonne. Dame ! je serai ressemblante au moins.
— Alors je tattenJs demain.
— Demain, j'me lève pas, jnie repose.
— Tu comptes beaucoup travailler celte nuit ?
— Probable. Je serai fatiguée : j'aurai les yeux cernés: je serai laide.
— Tu auras beaucoup plus de caractère, tu veux dire.
— (31i ! je sais que ça tamuse de m'faire poser quand j serai à mon désavantage. Tu veux que j aie une sale gueule, avoue-le donc tout de suite 1
— Vénus sera jalouse de ton pcn'trail.
— Je sais... Seulement ça ne prend pas avec moi, mon petit. Eniin, monsieur, lit-elle en «'approchant de moi et en jouant avec les boutons de mou habit, comprenez-vous qu'il nous tasse des tètes comme cela, à coucher dehors ?
— Plaignez-vous à vos mères (jui les ont laites avant moi.
— Insolent! On le l)altrait. cet animal-là... Tenez, monsieur, vous connaissez Juliette Fournier. (^ui ne la connaît pas? Je pense que voilà une tille jolie et gentiment trous-
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sée... Eh bien! je vais vous montrer commeut le coco que voici l'a arrangée.
Et Lili courut Cureter le carton d'esquisses.
— Veux-tu laisser ça ! criait Jacques en essayant de s "opposer à ces perquisitions indiscrètes.
Cependant Lili a déjà retiré un dessin et lélève au-dessus de sa tète d'un geste de triomphe. Jacques essaie en vain de le rattraper. Lili nous le montre à tous. C'est le croquis dune femme réveillée brusquement d'un lourd souHîieil et qui accueille par une contraction du corps, par une tension de bras, par des grimaces pénibles, la venue brutale du jour. L'œuvre est pleine d'une grotesque horreur. Je suis d'autant plus frappé qu'il nie semble avoir vu déjà ces yeux de chat, cette ligure de fouine que le peintre s'est plu à animaliser.
Lili est heureuse de notre étonnement. Elle sourit. Au fond, la femme de ce dessin, comme toutes les femmes, est pour elle une rivale. Pourquoi s'allligerde sa caricature?
— Allons! soyez francs, disait-elle. Reconnaissez-vous la toute charmante Juliette Fournier?
— Mais, ma chère, tu ne l'as jamais vue le
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matin : elle est comme cela, je t'assure... avant la venue du coi (leur.
Paul Ancelle avait pâli en apercevant le dessin. Il se pencha vers la ligure ridicule et, son regard, attaché avidement sur elle, parut en boire les traits. Il resta quehjue temps ainsi, puis, tout à coup, sa voix séleva. haute et impérieuse :
— Condjien ce dessin?
On se tourna vers cet amateur inattendu et on le dévisagea curieusement. Jusipi'aloi's il n'avait pas ouvert la bouche. Les allées et venues des modèles ne m'avaient pas permis de le présenter.
Le ton et la brusquerie de cette demande pouvaient fort l)ien blesser Jacques; mais il se méprit sur le sentiment qui l'avait inspirée. Il crut à une grossière admiration.
— Oh! nu)nsieur. fit-il. c'est un croquis sans importance, et que je garde pour moi.
— Combien? demanda Paul une seconde fois.
Perdriel. pensant avoir alTaire à un maniaque, voulut samuser :
— Deux cents louis! dil-il.
l'aul tira son portefeuille, y prit des billets qu'il lança au peintre: il saisit ensuite le dessin, le déchira, le foula aux pieds. Et, sans
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s'occuper (]o réinolion Je l'assistance, il sortit, Tair égai-é, en criant des paroles sans suite :
— Abominable!... Oser insulter une feuime!... Abominable !
Tout cela fut si vite l'ait que nous n'eûmes pas le temps de nous interposer. Nous demeurâmes un instant immojjiles de stupeur. J'étais confus et ne savais comment mexcuser auprès du peintre de lui avoir amené un pareil insensé.
— Un amoureux, sans doute? dil-il entin dune voix traînante et gutturale, et il affecta une fausse résignation.
— C'est bien fait pour toi. remarqua Lili, cela t'apprendra une autre fois à enlaidir les femmes.
— Ali! tais-loi. imbécile que tu es. tais-toi ou je...
Le petit liommc eut un geste de colère et. devant Lili mortifiée de cette menace inattendue, il se mit à quatre pattes pour réunir les fragments épars et chi lionnes de son dessin.
— C'est bète. cela! dit-il. Je ne referai jamais un morceau pareil.