‹ La camorraChapitre 3 sur 23 · I.A C\]\1(»1UIA · texte numérisé non relu

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ameutait tout le quartier autour d'elle. Passe un homme : un grand et solide gaillard. Il s'informe de l'aventure. La victime elle-même vient se plaindre à lui dune voix entrecoupée de sanglots. «Courage, ma pauvre, fait-il, nous retrouverons les voleurs. En attendant prenez ceci pour vous consoler. » Et il lui met dans la main de quoi ouvrir trois boutiques comme celle qu'on venait de piller. N'est-ce pas là un beau trait ? J'en sais d'autres ; celui-ci, par l'xemple : M. Nasello, le professeur d'anglais qui fait des conférences, n'a pas toujours été un homme à la mode. Un jour, il y a de cela deux ou trois ans, il errait par les rues, affamé, sans domicile, et dans un désespoir si extrême qu'il était sur le point de se tuer. Un inconnu, remarquant le dénùment et l'affliction qu'exprimait toute sa personne, l'aborde, cause avec lui, le console, lui donne de l'argent, et, le soir même , le fait entrer comme précepteur dans une riche famille anglaise. Ce généreux bienfaiteur de la fruitière et de M. Nasello, c'était Ascalona. .Je vous dis que c'est un homme admirable !

— Tout ce que vous voudrez, mademoiselle, répartit solennellement le marquis. Il n'en est pas moins vrai que c'est un meurtrier...

— Qu'en savez-vous ?

— N a-t-on pas reconnu qu'il était l'auteur des derniers assassinats ?

— Le pauvre ! 11 a bon dos, comme on diL Il n'est heureusement pas lu pour répondre à ces sottes accusations.

— Vous le cacheriez peut-être, mademoiselle ? demanda Fortiguerri.

— Certes ! Et avec grand plaisir !

— Vous auriez tort. Un homiîie de ce genre appartient à la Loi et à la police.

— La police ! la police ! Je la hais, votre police ! Voulez-vous savoir les méprises, les crimes qu'elle commet tous les jours ? Mon amie Lydia Middleton a été arrêtée un soir, à Paris, en même temps que de misérables femmes, des vagabonds, des ivrognesses ; elle a passé toute la nuit avec elles ; ce n'est que le lendemain soir qu'on l'a délivrée. En prison, Lydia, mon amie, une si gracieuse jeune fille !

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Au risque d'être injuriée, frappée ignominieusement ! Est-ce compréhensible ?... Et, nulle part, la police n'est plus intelligente. 11 faut même se réjouir quand elle ne fait pas le mal avec intention. On m'a dit qu'à Londres, les pauvres vagabondes, pour ne pas être arrêtées, paient chaque soir six pence aux policemen de leur quartier. La voilà, la Gamorra légale ! J'aime mieux l'autre.

— Je vois que mademoiselle connaît à fond l'existence des « pauvres vagabondes », observa insolemment le marquis.

— Oui, je la connais, répliqua Helen dont les joues s'empourprèrent de fureur. Et, après ? Quel mal y a-t-il ?... Moi je lis et j'observe ; je regarde autour de moi. Je ne suis pas comme vos saintes nitouche de petites Napolitaines qui prient par devant la Madone et, par derrière, se font trousser leurs jupes.

— Helen ! s'écria Scamler.

— C'est la vérité... Moi je suis une honnête femme.

— Nulne le conteste,fit à demi-voixle marquis.

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— Ces déclarations sont absolument déplacées, ajouta le colonel.

— Vous m'ennuyez. Au surplus, je ne sais pas pourquoi je suis venue ici. Quand vous me reverrez, il tombera des hallebardes. Adieu !

Et, de nouveau, miss Helen se retira dans sa chambre en battant la porte.

Le colonel, prenant la boîte de havanes, la présenta au lieutenant et à Malaspina.

— C'est l'air de Naples, fit-il, toujours tranquille, en clignant de l'œil vers la chambre de la jeune fille. Il ne vaut rien, vous savez, pour les étrangères.

Cependant Malaspina et Fortiguerri, très agacés de cette scène, s'étaient consultés du regard pour prendre congé.

— Mon cher colonel, nous sommes au regret...

— Si tôt ! J'espère que ce n'est pas cette petite écervelée...

— Oh ! vous la remplacez bien, dit Fortiguerri, qui voulut être aimable.

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— Nous nous reverrons avant votre départ?

— Mais je ne suis pas encore décidé à m'en aller. On s'habitue à tout.

— A qui le dites-vous, mon cher colonel ! Je me suis habitué à la Révolution.

— Et elle n'était pas si gracieuse, conclut Fortiguerri.

Ses lèvres avaient adressé le compliment, mais sa volonté demeurait injurieuse. Que cette jeune fille n'eût pas eu pour lui un seul coup d'œil, cela seul lui semblait impardonnable. Les jolies femmes de Milan ne l'avaient pas habitué à tant d'indifférence !

Il était pressé d'exhaler son dépit, et dès qu'il fut dans la rue avec le marquis :

— Eh 1 bien, lui dit-il, elles sont aimables, les Napolitaines !

— Ne confondons pas, mon ami. Miss Helen est une Anglaise et n'habite notre ville que depuis un an. Quand tu connaîtras nos Napolitaines, tu avoueras qu'il n'existe pas de femmes au monde qui soient plus belles et mieux faites pour le plaisir. Veux-tu que nous

allions voir une de mes bonnes amies, la duchesse Tupputti ?

— Mais elle est vieille la duchesse ?

— Mûre, seulement. Et elle a gardé tout le radieux éclat de sa jeunesse. C'est la rose dans son épanouissement. Il faut vite la cueillir. Elle n'a qu'un léger vice : elle incline un peu trop vers la dévotion. Mais, en ce temps de scepticisme, ne nous plaignons pas de rencontrer chez nos amies une véritable piété. Notre pauvre ville n'aurait pas éprouvé tant de maux si l'incrédulité n'y était déjà toute puissante !

ou NAPLES SE FAIT ENTREVOIR MAIS NE SE LAISSE PAS PRENDRE

La duchesse Tupputti habitait, derrière la Piazza del Carminé, en plein quartier populaire, un ancien palais branlant, poudreux, dont la grande façade sombre, à arcades, semblait manger les hautes et étroites maisonnettes de son entourage, rouges, vertes, roses, jaune-serin, pavoisées de guenilles éclatantes, plaquées de larges ombres, traversées de rais de soleil, éventées, çà et là, par les feuillages en bouquet des jardins conventuels. Les voiturées de fruits, les marchands d'eau et de citron, une marmaille batailleuse et criarde, des colères de mères ou de femmes jalouses, des interpella-

lions hardies ou outrageantes de vieilles et de jeunes ouvrières, les jeux, le négoce, les tempêtes des ménages pauvres, tout cela venait heurter incessamment cette vaste demeure, aux fenêtres toujours fermées, dédaigneuse de la vie bruyante qui battait à ses portes et qu'elle n'avait plus la force d'éloigner.

Comme Malaspina et le lieutenant allaient pénétrer dans le palais, une fillette, pareille à un animal sans honte, se troussa et s'accroupit lestement dans l'enfoncement du porche. La grille s'ouvril: « Fuori, porcheria ! » cria une vieille voix en colère, et un balai s'en fut frapper le derrière de l'incongrue qui se releva et se sauva vite sans mot dire, tandis que la vieille voix reprenait sur un ton de familiarité, el aussi de respect excessif:

— Entrez, entrez, monsieur le marquis ! Que monsieur le marquis prenne garde... Ah ! k' palais n'est pas bien tenu depuis que ces brigands de domestiques sont partis... Gomme -si tout le monde n'était pas gêné, des fois !... Est-ce (|u'oii n'a pas des égards pour ses mai-

1res... Ainsi, supposons que vous, monsieur le marquis...

Le bonhomme qui parlait ainsi, très long, 1res maigre, vêtu d'un habit qui avait dû être noir autrefois et que l'âge avait fait gris et verdâtre, présentait son sourire d'une bienveillance apprise, l'humilité de sa tête baissée, de ses yeux qui attendaient toujours des ordres, l'intinie résignation de son grand front dur et triste^ sur lequel la peine semblait s'être usée.

La porterie du palais donne sur un vaste promenoir ouvert ; entre les arcades, on entrevoit une cour herbue et abandonnée, avec une pompe hors de service, des statues effritées d'amours. Toute la douleur des ruines qui s'étalent avec indifférence vous pénètre au milieu de ces murailles majestueuses et lézardées, de ces cinquante fenêtres dont la plupart manquent de carreaux. Dans un coin, s'élève un monceau de plâtras : c'est ce qui est déjà tombé du palais. Chaque jour, lo monceau s'augmente.

D'un pas dégagé, heureux, le juarquis Mahis-

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pina, sans prendre garde à ce délabrement auquel ses yeux, de longemps, étaient accoutumés, sans écouter les radotages du vieux maître d'hôtel, se dirigeait vers Tescalier, suivi du lieutenant, qui considérait avec surprise les rampes descellées, les jours entre les marches, les crevasses béantes, les portes affaissées contre les tapisseries en loques. Tout à coup, le vieux maître d'hôtel se frappa le front et hocha la tête, comme si une inspiration subite venait de l'éclairer sur ses devoirs et lui faire regretter une faute commise dans son service. 11 se précipita vers Malaspina, qui avait déjà mis le pied sur la première marche, et l'arrêta brusquement par le bras.

— Monsieur le marquis, s'écria-t-il, j'avais oublié de vous dire que madame la duchesse n'est pas au palais !

— Qu'est cela, Vincenzo ? Et pourquoi m'avez-vous laissé entrer?

— Je demande bien pardon à monsieur le marquis, fit le bonhomme, mais...

Ici, Vincenzo jeta un coup d'œil vers la rue

bruyante, puis, à voix basse, en se mettant la main au coin des lèvres, comme pour empêcher les paroles de voler aux oreilles indiscrètes :

— Madame la duchesse est à faire une retraite chez les Dames de l'Immaculée, sous la direction de Don Prina.

— C'est étonnant, dit le marquis, qu'elle ne m'en ait pas parlé ; elle me dit pourtant tout ce qu'elle fait.

A ce moment, une tête apparut à un petit guichet de l'escalier ; elle se pencha au dehors, serpentine, le cou tendu et les yeux étincelanls, puis rentra bien vite, comme ennuyée de s'être laissé voir.

— Que dis-tu donc, Vincenzo ! s'écria d'une voix irritée Malaspina, Don Prina est ici !

— Je ne sais pas, monsieur le marquis, gémit le vieux serviteur qui eut l'air d'implorer sa grâce.

— Gomment ! tu ne sais pas, Vincenzo ! Il vient de se montrer à l'instant. Tu l'as vu comme moi. Qu'est-ce que cela signifie, tout ce mystère? Par Bacclius! je ne suis pas un étranger !

— Je VOUS jure, monsieur le marquis, que je ne sais rien, absolument rien.

— Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, répétait le marquis.

Enfin il se retira, en proie à une violente colère, tandis que le lieutenant riait dans sa moustache ; au fond, il était, lui aussi, très contrarié. Que la propriétaire de cette ruine ne se fût pas laissé voir, cela ne le touchait guère, en dépit du portrait séduisant qu'avait esquissé Malaspina ; mais cette porte fermée lui rappelait l'accueil de miss Helen ; et il en éprouvait comme une nouvelle amertume.

— C'est une simple courtisane, dit-il.

En rabaissant ainsi le charme de la jeune fille, il prétendait s'en délivrer.

Malaspina, qui ne pensait qu'à la duchesse, regarda son cousin avec une indignation naissante.

— Ce ménage d'une nièce et de son oncle n'est-il pas bien équivoque ? reprit Fortiguerri.

— Ah! tu veux parler de l'étrangère, s'écria le marquis, heureux que le blasphème redouté

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n'eût pas été commis. Celle-là, je te l'aban- -donne. Je ne crois cependant pas qu'elle soit la maîtresse du colonel.

— Pourquoi vivent-ils ensemble, alors ?

— Oh ! ils sont un peu comme chien et loup.

— C'est une preuve, cela ! D'autant plus que ce prétendu colonel m'a tout l'air d'un forban sans scrupule, et cette miss Helen n'est pas hlle à supporter un Bartholo.

— Qu'elle soit ce qu'elle voudra, peu m'importe, répliqua le marquis. C'est la conduite de la duchesse que je ne m'explique pas. Etre traité comme un inconnu, pense donc ! moi qui la connais depuis vingt-cinq ans !

— Vingt-cinq ans ! s'écria Fortiguerri, et vous n'en êtes pas fatigué !

Le marquis parut profondément blessé.

Aussi, le lieutenant un peu honteux, se hâta-til d'ajouter :

— Elle est sans doute malade.

— On n'est jamais malade pour un ami comme moi.

Us passaient alors devant Santa-Maria ciel Carminé.

— Entrons dans l'église, ditle marquis, nous y verrons Don Natale. C'est un prêtre éminent, et il nous dira, je l'espère, où se trouve réellement la duchesse. Il était encore son confesseur il y a huit jours, mais je ne serais pas étonné que cette vipère de Don Prina l'eût remplacé. Viens-tu ?

— Allons ! puisque les Napolitaines sont invisibles. Peut-être serons-nous plus heureux avec les Napolitains.

L'église était sombre et fraîche, pleine d'une odeur grasse et écœurante de renfermé, de misère humaine, de cire et d'encens. Çà et là, devant des madones parées de médailles et habillées de robes de soie poudreuses, des cierges portaient haut leurs petites étoiles ou se mouraient au milieu de rigoles de cire. Deux vieilles femmes, devant l'illumination du maître-autel, demeuraient immobiles, anéanties, comme des tas informes de haillons sombres, pendant qu'un petit sacristain voûté, aux

yeux fixes, la face animée d'un ricanement incompréhensible, errait partout, d'un pas léger, remplissant l'église d'un bourdonnement de mouche.

Le marquis s'avança dans la nef de gauche jusqu'au confessionnal où se tenait d'ordinaire Don Natale, mais il vit qu'il y avait un homme agenouillé à côté du prêtre ; et il alla se placer plus loin, auprès du tombeau de Conradin, en attendant que le pénitent eût fini sa confession. A ce moment, au milieu de l'église sonore, des sanglots éclatèrent avec un bruit d'orage, prolongés, répercutés par les nefs et les chapelles. Ils jaillissaient, expiraient pour s'élever et mourir encore, comme un hymne au rythme tranquille et presque heureux. Et, couvrant cette douleur qui se calmait avec des larmes, la voix tremblante de Don Natale prononça les paroles sacramentelles : « Ego te absolvo, in nomine Domini. » Le pénitent se releva, humble et soupirant encore, mais avec un air de calme et de joie répandu sur tout son visage.

C'était un des typos les plus admirables de cette race napolitaine où la mère semble ne pouvoir concevoir que la beauté mâle, enfantant de toute sa joie des Narcisse et des Antinous, et accouchant, comme malgré elle, do Maritornes et de Gotons. Il avait ce regard tendre et ardent qui s'allie si bien, là-bas, à la force virile; les traits fins, le nez droit qu'affectionnent les statuaires grecs, et ce teint mat qui laisse au dessin du visage toute sa finesse gracieuse et séductrice. La barbe, la chevelure, noires et puissantes, ne lui donnaient aucune dureté, ne lui enlevaient rien de sa jeunesse. Et les lèvres grasses, molles, colorées, pareilles à un fruit entr'ouvert qui provoque la morsure, étaient bien comme l'âme même de cette face amoureuse et sensuelle. 11 portait la veste de toile, la chemise lâche d'un homme du peuple, mais ses vêtements étaient propres et soignés. On devinait à sa cravate fine, à la ceinture de soie' qui lui entourait la taille, aux bagues qui chargeaient ses doigts, ces recherches de coquetterie ordinaires, en

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