I.A CAMOIIH.V
haut comme en bas, aux hommes à femmes.
Don Natale se leva derrière lui et sortit du confessionnal. Les deux hommes traversèrent la nef. Le prêtre semblait aussi ému que son pénitent ; seulement sa large face, douce et mélancolique, un peu ridicule par l'exagération des traits , et oii, seul, le front était noble, buvait les larmes et étouffait une douleur que son compagnon ne se donnait pas la peine, de dissimuler.
Gomme ils allaient sortir, le pénitent se retourna vers son confesseur et, par un mouvement irrésistible, il lui prit les mains et les baisa avec passion. Le prêtre eut un air épouvanté, mais il ne retira pas ses mains. L'homme partit, gagna une ruelle obscure et disparut, tandis que don Natale, après s'être essuyé les yeux, se mettait à marcher d'un pas pressé dans la direction du palais Tupputti.
— Don Natale ! Don Natale ! appela le marquis en se lançant à sa poursuite.
Mais le prêtre n'entendait pas. Il marchait si vite qu'une ou deux fois il manqua de renver-
ser des enfants sur son passage. Le marquis et le lieutenant, arrêtés par des attroupements, ne purent le rejoindre. Ils arrivèrent devant le palais 'au moment où Don Natale y faisait son entrée. Ils ne le virent point ressortir. Le marquis était outré.
— Alors elle reçoit tout le monde, tout le monde, sauf moi. A merveille, madame ! Mais ne comptez plus, si votre fantaisie daigne m'honorer encore, me revoir dans vos salons. Si vous avez envie de vous distraire, adressezvous à vos amis Don Prina et Don Natale ! Quant à moi, je me dispenserai désormais de ces soins fatigants que vous savez si mal récompenser.
Sans prendre part à cette infortune tumultueuse, le lieutenant demanda au marquis s'il avait remarqué le pénitent de Don Natale, l'émotion et la beauté de cet homme du peuple.
— Non, fit Malaspina. Pourquoi veux-tu que je m'occupe de la clientèle de Don Natale? C'est une canaille, perdue de crimes, que je me flatte de ne pas connaître.
— Est-ce que Don Natale aurait une spécialité de pénitents?
— Sans aucun doute. Quand on confesse à Santa Maria del Carminé, on a toutes les sales consciences de Naples à purifier. Il n'y a, dans ce quartier, que des voleurs, des prostituées et des assassins.
— Et la duchesse Tupputti ?
— Je lui ai toujours conseillé de quitter son palais. Tu vois, la contagion la gagne, elle aussi !
— Alors, un prêtre qui contesse des voleurs, selon vous ?...
— Devient leur complice, c'est évident.
Cependant, le marquis, tout en parlant, était
redevenu calme ; un sourire effleura ses lèvres; il tira sa montre, puis hâtant le pas :
— Laissons ces sottes, dit-il. Ces visites m'ont glacé l'âme. Je soupire vers la chaleur de la jeunesse... Veux-tu que nous allions voir Barborin?... Ah! voilà! tu ne connais pas Barborin? Eh bien, imagine-toi tout ce que le printemps peut mettre do séduction dans une
lleur, et l'été, de saveur dans un fruit. Imaginetoi une enfant qui a toute l'expérience et toute la passion de la femme ; une femme, toutes les candeurs et toutes les innocences de l'enfant. Imagine-toi!... Non, n'imagine rien. C'est impossible de se figurer Barborin, lorsqu'on ne l'a pas vue. Viens avec moi, plutôt.
— Est-ce que Barborin a l'âge de la duchesse ?
— Tu plaisantes ! Barborin n'a pas encore dix-huit ans. Ah ! la Providence m'a gâté en me permettant de cueillir cette rose sur ma route, à un âge où l'on doit déjà penser aux cyprès qui ombrageront votre dernière demeure.
— Oh ! mon cousin...
— Ah ! vois-tu, je ne me fais pas d'illusion : je ne suis plus un jeune homme, mais combien de jeunes gens, aujourd'hui, ont la verdeur du vieux Malaspina? Ah ! je me soigne ferme, mais je me conserve aussi... Et puis, veux-tu que je te dise : ceux de ta génération sont trop brutaux avec les femmes ; ils ne sa-
vent pas leur plaire'. Vous n'avez pas le sens fie la caresse, vous autres. Regarde miss Helen^ elle n'a pas seulement fait attention à toi.
— Permettez: ni à vous, non plus.
— Parce qu'elle me connaissait. Ces lilles-là aiment la surprise d'un nouveau visage. Mais toi, qui étais un inconnu pour elle !... Tu aurais eu le plus grand succès, te dis-je, avec un peu plus de savoir-faire. Tu es beau, tu es jeune, mon ami. Cela ne suffit pas. Tiens, prends modèle sur moi. Tu vas voir le joli petit ménage que nous faisons tous deux. Nous sommes comme deux colombes amoureuses.
Cette enfant, tu comprends, a besoin de tendresse, et elle était si mal servie ! Elle était avec le vieux duc de Medina-Gœli. Sec comme du bois, paraît-il. On n'en pouvait rien tirer. Mais ça le flattait, cet homme, d'avoir une petite danseuse de San Carlo : il avait réussi à inspirer à sa femme de la jalousie. Maintenant, j'ai rendu la paix à sa femme et la gaieté à sa petite maîtresse. N'est-ce pas une bonne action?
Ils allèrent ensemble chez Barborin. Curieux et inoccupé, le lieutenant s'était décidé à suivre le vieux Malaspina dans ses courses inutiles. Ils montèrent donc une petite ruelle en pente qui donnait sur la rue de Tolède, tout encombrée d'épluchures de légumes, d'écorces d'oranges et de fiasques brisées. Le chemin qui conduisait à cette étoile de la Danse ressemblait assez à celui du paradis : glissant et semé d'embûches. Barborin n'avait point l'ambition de nos amoureuses de Paris, qui se font bâtir et meubler des palais : peu lui importait l'écrin oîi elle enfermait ses grâces, pourvu qu'on sût les y découvrir. Le mystère même de cette rue obscure servait ses amours.
Malaspina et le lieutenant, en pénétrant dans la maison de la danseuse, furent comme étourdis par un tonnerre roulant de vociférations que dominaient des aboiements, le cocotement d'une poule en détresse et les battements d'ailes d'un colombier. Des enfants, des chiens se faufilèrent entre leurs jambes : une grande fille se laissa glisser de haut en bas sur
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l'appui de roscalier, vint tombera leurs pieds, et ils durent s'aplatir contre la muraille pour céder le passage à une troupe hurlante qui dégringolait sur eux.
Des hommes entraînaient par le bras ou poussaient par les épaules une femme échevelée qui leur résistait de toute sa force, tendant les poings, à demi étouffée par une main qui se collait à ses lèvres dès qu'elle voulait parler. Elle parvint pourtant à se dégager une minute, et, détournant la tête, elle se mit à injurier, d'une voix enrouée de rage, quelque ennemie invisible.
— Truie dégoûtante ! Fumier pourri ! Tu ne me voleras pas mon homme, entends-tu, vache ! ou je jure sainte Anne que je te fais sortir tes tripailles !
— Passons, dit le marquis au lieutenant qui considérait l'insulteuse avec un sourire amusé, et essayait d'entrevoir ses traits à travers les cheveux qui lui couvraient le visage.
Malaspina tambourina longtemps à la porte massive, aux solides ferrures, qui défendait
Barborin des visites indiscrètes. Après un quart d'heure d'attente, lorsque la maison fut redevenue trawquille, un pas se fit entendre à l'intérieur.
— Qui est- là? deraanda-t-on.
— Moi, Malaspina !
— Imbécile ! Quelle idée de venir me réveiller ainsi, répliqua une voix zézayante et chanteuse, bien napolitaine.
— Ouvre ! cria Malaspina.
— Tu parles comme si tu étais le roi. Je n'aime pas ça, moi.
— Ma chère petite Barborin, voyons, ne sois pas méchante.
— Qu'as-tu à me dire ?
— Mille choses. J'ai d'abord un joli garçon à te montrer.
Un verrou fut tiré et la porte s'entrebâilla, suffisamment pour laisser voir une petite frimousse rose, poudrée jusqu'aux sourcils, des lèvres riantes, un nez à l'aventure et un joli sein, impudiquement heureux, qui prenait l'air au-dessus d'une chemisette lâche, glissée
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très J)as et toute prôte à tomber davantage.
— Montre ton joli garçon, papa !... Ah ! je le vois. 11 n'est pas mal, mais tu sais, j'ai mieux chez moi.
— C'est bien. Laisse-nous entrer.
— Cependant, si je suis avec quelqu'un?
— Tu le renverras.
— Et si «m ne veut pas s'en aller?
— Je ferai déguerpir moi-même l'impoli, et plus vite qu'il ne voudrait, sois-en sûre.
— Ah! ah! ah! laisse-moi rire!,.. Et si c'était Ascalona ?
— Avez-vous entendu ? dit le lieutenant.
— Qu'est-ce que c'est que cet Ascalona? demanda le marquis dont la mémoire était assez infidèle.
— Un homme qui ne souffre pas que l'on canule ses femmes !
— Le Camorriste ! ajouta le lieutenant.
— Ah ! un Camorriste. Eh ! bien, je vais le faire arrêter, ton Camorriste, tu vas voir (;a !
— Viens donc le prendre ! dit Barborin.
Et elle poussa l'énorme porte qui se ferma
d'un coup et fit tressaillir toute la maison.
— Peste infernale ! s'écria le marquis.
— Dis donc, très cher!...
Malaspina leva la tête. Barborin, ouvrant l'œil de bœuf qui se trouvait au-dessus de la porte, montrait sa petite tête gouailleuse.
— Dis donc, très cher, tu as encorné assez d'hommes dans ta jeunesse. Tu peux bien souffrir qu'on te le rende à présent.
— Malheureuse ! Mais tu n'as donc plus aucun égard...
— Pour ton âge ? Dame, tu te teins les cheveux. Tu ne peux pourtant pas être vieux et jeune à la fois.
— Barborin, reprit le marquis, jure-moi au moins...
— Quoi donc ?
— Que tu es avec un homme de bonne compagnie.
— Ah ! cela, par exemple, je te le promets. Et elle éclata de rire.
Le marquis, d'une voix tremblante et sourde, laissa gronder sa colère.
— Tu le moques do moi, coureuse. Mais, va, tu t'en repentiras. Tout Naples saura ta conduite. D'abord, tu vas quitter San-Carlo ; dès ce soir, je parle à ton directeur, et je te la ferai danser, oui ! la danse de la faim, avec les mendiants, au clair de lune.
Barborin ne répondit rien à ces menaces, mais pour montrer combien elle les méprisait, elle se retourna et offrit sans voiles le revers joufflu de sa personne, pareil à une chair de pêche dorée par le soleil.
Cette vue, qui eût dû réjouir le marquis, souleva tout son dégoût. 11 prit le bras du lieutenant et descendit très vite dans la rue.
— Nos pères, dit-il, avaient des duègnes pour garder ces coquines. Ils avaient bien raison. Il est honteux de penser qu'une morveuse de cette espèce puisse affoler un honnête homme.
— Moi, répliqua Fortiguerri, si j'étais à votre place, il y a longtemps que j'aurais laissé là cette infidèle.
— Tu parles, mon ami, comme un homme
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qui n'a jamais aimé. Permets-moi aussi de te (lire que Barborin a toujours été charmante. Je ne comprends rien à ce qui se passe aujourd'hui...
Puis, changeant brusquement la conversation :
— Si tu veux, pour oublier ces visites désagréables, nous irons finir la journée chez la comtesse Labriola. Elle a des confitures de Constantinople qui sont exquises. Tu y goûteras.
— Ah ! non, s'écria Fortiguerri, décidément, je suis las de ces visites à des femmes qui ne vous reçoivent pas, qui vous ferment la porte au nez ou qui vous tournent le derrière. Oui, j'en ai assez des Napolitaines, et vous irez seul chez la comtesse. Tenez, si je le pouvais, je demanderais mon changement.
— A ton aise, dit le marquis, très blessé dans son amour-propre national, mais tu sauras, mon ami, qu'àNaples seul on connaît le plaisir. Tu vois notre ville dans un jour extraordinaire. Je puis te dire que je n'ai jamais ressenti, dans
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ma longue existence d'homme, tous les ennuis que j'éprouve aujourd'hui. C'est à croire que tu me portes malheur.
— Je vous remercie, mon cousin. Je ne veux pas vous porter malheur plus longtemps. Adieu.
— Adieu.
Et, après lui avoir abandonné la main, sans le regarder, en détournant la tête, le marquis s'éloignait à la hâte.