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La camorra mysteres de Naples

La camorra, qu’on pourrait définir en deux mots l'exlorsion organisée, est une sorte de franc-maçonnerie populaire constituée dans l’intérêt du mal. Il importe de l’étudier de près, non-seulement pour observer des mœurs encore peu connues et offrir quelques étrangetés de plus à la curiosité du bon public, mais surtout pour montrer les obstacles réels que l’Italie rencontre à Naples. Les publicistes étrangers, ceux-là surtout qui, dans l’intérêt de certaines théories, ou peut-être de certaines ambitions, sont opposés à l’unité italienne, attribuent volontiers ces résistances à je ne sais quelle opposition sentimentale et pathétique. Ils écrivent tous les jours que l’Italie occupe le Napolitain sans le posséder, s’imposant à un peuple qui la repousse et qui veut se détacher d’elle. D’où ils concluent qu’il faut conserver au pape son pouvoir temporel.

PREFACE

Pour répondre à ces singulières erreurs, il s’agit de poser très-nettement la question. Par l'Italie, je n’entends pas telle dynastie ni tel écusson, ni môme telle province du Nord qui a embrassé la péninsule entière. J’entends le grand principe, la grande association nationale qui, après quatorze siècles d’épreuves, commence à triompher dans les jours difficiles que nous traversons. Les grandes questions sont comme les grandes statues; si l’on veut les comprendre et les apprécier sainement dans leur réalité splendide , il faut les monter sur leur piédestal.

Voilà l’Italie. Maintenant quel est l’ennemi qui la menace dans les provinces méridionales? Est-ce le parti muratiste? Mais il se compose d’un seul homme. Est-ce le parti autonomiste? Mais on sait que ce mot d’autonomie est un masque à triple face sous lequel intriguent les mécontents vaincus ou déçus. Est-ce le parti fédéraliste ? Mais il n’existe qu’en France ou plutôt dans la France , où se forge tous les matins une combinaison nouvelle pour conserver à Pie IX «le royaume de ce monde. »

Est-ce enfin le parti bourbonien? Oui et non. Non, quand les bourboniens sont d’honnêtes gens,

PRÉFACE. 3

c’est-à-dire d’anciens serviteurs fidèles à la cause vaincue, au roi tombé, et se contentant de protester par le silence et par le deuil contre l' usurpation, comme ils disent, de la dynastie nouvelle. Oui, quand ils ne se bornent pas à protester, mais qu’ils veulent combattre et que, sentant leur faiblesse et leur impuissance, ils suppléent aux forces qu’ils n’ont pas en soulevant et en soudoyant tous les malfaiteurs du pays.

Ce ne sont donc ni les muratistes, ni les autonomistes, ni les fédéralistes, ni même les bourboniens, qui menacent l’Italie dans le Midi ; ce sont les malfaiteurs que la réaction soulève et soudoie. La guerre n’est pas politique, elle est sociale. L’Italie ne défend pas seulement son droit et son bien, ses idées et ses affaires ; elle défend la société, qui est la cause de tout le monde, contre tous les éléments d’anarchie et de dissolution que les publicistes étrangers prennent faussement pour l’esprit national !

Non, mille fois non, je tiens à le déclarer en commençant ce travail, ce n’est point l’esprit national qui résiste, ce n’est point le sens populaire qui s’embusque dans les bois pour détrousser les passants et pour arrêter les diligences, ce n’est pas l’opinion pu-

* PRÉFACE

blique qui, hier encore (1 er octobre 1 862), à Palerme, armait une bande de poignardeurs et la lâchait à l’improviste, affamée de sang, sur la population 1 Non, mille fois non, il ne faut pas croire que la civilisation soit représentée par le Piémont, la barbarie par l’ancien royaume des Deux-Siciles. Il ne faut pas prendre les bisbilles de clocher entre Naples et Turin pour la cause, ni même pour l’occasion de ces attentats féroces. Il faut se persuader qu’il y a deux éléments en présence, d’un côté l’Italie, de l’autre le désordre, et que, pour l’Italie, ne sont pas seulement ceux qui ont une croyance, un principe à défendre, mais tous ceux qui ont une famille, une maison à garder.

Je crois avoir établi ce fait dans mon premier livre, où j’ai raconté le brigandage dans les campagnes. Je viens le confirmer dans ce second travail, où je décrirai le brigandage dans les villes ; car la camorra n’est pas autre chose, à la juger rigoureusement. Et peut-être — j’ai du moins l’orgueil de l’espérer — ne serai-je pas inutile à Naples en appelant sur ses malheurs l’attention de l’Italie, ni à l’Italie en appelant sur sa mission les sympathies de l’Europe.

On me reprochera peut-être d’insister trop sou-

Ir

PRÉFACE

vent sur les misères de ce pays et de n’avoir point imité les tendres médecins du Yarignano, qui, pour rassurer le patient et ses amis, pour se rassurer eux-mômes, déclarèrent tout d’abord que la balle n’était pas dans la blessure. Affectueuse erreur qui pouvait compromettre les jours du patriote bienaimé I La vraie philanthropie doit avoir plus de courage. Déclarons résolûment que la balle est dans la blessure et qu’il faut l’extraire. En politique comme en chirurgie, ce n’est pas l’illusion qui sauve, c’est la vérité !

lin premier mot sur la secte. — Le gamin de Naples. — Le garzone di main vita. — Le picciotto di sgarro. — L’épreuve du couteau. — La pièce de cinq sous. — Comment on devenait camorriste. — Les cérémonies de réception. — Constitution de la secte : les chefs, les séances, les jugements. — Le barattolo, le contarulo , le capo carusiello, le secrétaire. — L’argot de la secte. — Les rapports des camorristes entre eux.

L’étranger et même l’Italien qui débarquait à Naples, il y a peu de temps, était souvent tout surpris, en touchant terre, de voir un robuste gaillard accoster son batelier et recevoir de lui, sous main, un ou deux sous de menue monnaie. Si le voyageur était curieux et demandait quel était cet exacleur mieux vêtu que les au-

très plébéiens, souvent couvert de bagues et chamarré d’or, qui s’avançait en maître et partageait sans mot dire le prix du passage avec le très-humble barcarol, on répondait au nouveau venu: « C’est le camorriste. » L’étranger, en arrivant à son hôtel, précédé d’un facchino qui avait porté jusque-là ses bagages, découvrait d’ordinaire un second exacteur, semblablement mystérieux et taciturne, qui recevait quelques sous du facchino. Quand deux portefaix s’étaient partagé la besogne, chacun d’eux glissait une pièce de cuivre dans les mains de l’impérieux inconnu. Si l’étranger, remarquant cette seconde contribution, s’obstinait à demander quel était le nouveau percepteur, on lui répondait également : « C'est le camorriste ! »

Le voyageur quittait l’hôtel et montait dans un cabriolet de louage. A peine avait-il touché le marchepied, qu’un troisième survenant était déjà debout près du siège, et le cocher, en se penchant avec déférence, lui glissait un sou dans la main. * Est-ce encore le camorriste? » demandait le voyageur, de plus en plus étonné de voir partout à ses trousses des gens qui ne lui rendaient aucun service, et qui cependant recevaient partout une portion de l’argent qu’il avait à dé-

bourser. Le cocher répondait mélancoliquement : « C’est le camorriste ! »

Et, si l’étranger n’éfail pas un de ces touristes vulgaires qui croient connaître Naples quand ils ont vu le Musée, le Vésuve et Pompéi, et que, s’inquiétant un peu des hommes, il tâchât de surprendre le peuple dans sa vie de chaque jour, à chaque pas dans les quartiers pauvres, aux gares de chemin de fer, aux portes de la ville, dans les marchés, dans les tavernes, il reconnaissait l’implacable bravo, qui, l’œil fier, la tête haute, les jambes à l’aise dans de larges pantalons, la main armée d’un gourdin qui paraissait demander la bourse ou la vie, entrait dans les affaires et dans les plaisirs des pauvres gens, surtout dans les plaisirs vicieux et dans les affaires équivoques; et tour à tour agent de change, courtier, entremetteur, inspecteur policier, selon l’occurrence, faisait à peu près l’office de ces grandes puissances qui se mêlent volontiers de ce qui ne les regarde pas.

Alors il demandait ce que c’était que les camorristes. On lui répondait aussitôt : « Ce sont les membres d’une secte qui s’appelle la camorra. » Mais, s’il tenait à

savoir quelle était cette secte, il n’obtenait que des

renseignements confus, contradictoires, des idées générales ou des détails très-compliqués, et il retournait dans son pays avec la décourageante opinion que les Napolitains eux-mêmes ne savent pas ce qui se passe à Naples.

Ce que c’est que la camorra, ce qu’elle était du moins il n’y a pas longtemps, je vais le dire en deux mots : c’était une association de gens du peuple corrompus et violents, rançonnant par l’intimidation les vicieux et les lâches.

J’insiste d’abord sur ce mot : une association de gens du peuple. Les Napolitains, étendant outre mesuré les ramifications de la secte et le sens du nom qu'ils lui donnent, appellent camorra tout abus d’influence ou de pouvoir et affirment que ce mal existe dans toutes les classes de la société. Il en est résulté que certains auteurs mal informés ont distingué la haute et la basse camorra, celle en gants blancs et celle de la rue. Mais, malgré de longues investigations, il m’a été impossible de découvrir la moindre trace d’association dans les abus reprochés aux gens des classes supérieures. Ils ne se distinguent en rien, du reste, des méfaits du même genre commis dans les autres pays. On nomme camorriste Phorame d'importance qui reçoit un pot-de-vin

pour telle faveur obtenue; le député au parlement (il en existe, hélas!) qui accepte une gratification pour rendre quelque service important; l'officier supérieur qui se fait payer sa protection par ceux qui désirent des épaulettes ; le haut fonctionnaire qui menace de destitution les employés scrupuleux manquant de souplesse et de complaisance; le chevalier du lansquenet qui, étant habile à l’escrime, voudrait être respecté comme un chevalier de la Toison d’or; l'évêque réactionnaire qui, sous peine de suspension à divinis, défend au pauvre curé de reconnaître le royaume d’Italie; enfin tous les grands de ce monde qui violentent les faibles par le droit du plus fort. Mais je pense que, pour trouver des camorristes pareils, il n’est pas besoin de faire le voyage de Naples.

Dans le peuple, en revanche, il existe une secte trèsparticulière, toute locale, fortement organisée et se ramifiant sur toute l’étendue de l’ancien royaume sicilien. J’ai dit qu’elle rançonne les vicieux; aussi régne-t-elle partout où ils s’assemblent, et surtout dans les lieux où une triste nécessité les amasse, je veux dire dans les prisons.

Procédons par ordre. Avant d’examiner ce que fait la

camorra, tâchons d’indiquer ce qu’elle est. Avant d’étudier ses divers métiers, dans les prisons d’abord, puis dans la ville, examinons son organisation intérieure.

Les politiques qui cherchent maintenant des solutions ingénieuses à la question de Naples ne se sont jamais demandé comment on élevait, sous les Bourbons, les enfants du pauvre dans ce pays aussi maltraité par la sottise, l’ignorance, la misère et la tyrannie des hommes que favorisé par toutes les grâces du ciel. Dès que l’enfant quittait le sein de sa mère, souvent môme avant de le quitter, — car les marmots d’ici le gardent jusqu’à leur troisième année, — il tendait sa main aux passants et fondait en larmes, jurant par tous les saints du paradis qu’il était orphelin de naissance et qu’il mourait de faim. Il n’y avait dans le pays ni écoles ni asiles, et le pain coûtait trop peu pour forcer les pauvres d’enseigner à leurs enfants la nécessité du travail. Le petit vagabond restait donc mendiant et devenait bientôt voleur. Il faisait le mouchoir, escamotait son repas au marché, filoutait par-ci par-là quelque pièce de cuivre, et finissait, un jour ou l’autre, par se réveiller en prison. Alors, de deux choses l’une : ou il avait du courage, ou il n’en avait point. S’il n’en avait

point, il se laissait exploiter par la camorra; s’il en avait, il aspirait à devenir camorriste.

Mais, pour y parvenir, il devait passer par plusieurs degrés d’initiation. D’abord garzone di mala vita (garçon de mauvaise vie), il était tenu au service le plus rigoureux et le moins productif, simple valet des valets des sectaires, beaucoup plus réellement que le pape n’est le serviteur des serviteurs de Dieu. Il restait dans cet état jusqu’à ce qu’il eût donné des preuves de zèle et de courage. Passant alors du troisième rang au deuxième, du temps de candidature au temps de noviciat, il devenait picciotto di sgarro. .

Picciotto est un diminutif qui correspond à peu près à notre mot de garçon ; il signifie littéralement petiot et marque une certaine infériorité d’âge, de condition et de mérite. On nomme ainsi, dans la langue des plébéiens, toute espèce d’adolescent exerçant un métier subalterne. « Je voudrais être un picciotto , dit une chanson populaire, avec une cruche pour aller vendre de l’eau. »

I vurria esse nu picciotto,

Cu na lancella, a gbi vennenno acqua.

Quant au mot de sgarro , toutes mes recherches et mes questions n’en ont pu obtenir la signification; on suppose que c’est un ternie emprunté au patois des provinces l .

Quelques auteurs ont distingué trois degrés d’initiation dans le noviciat. Le néophyte, d’après leurs rela- ^ lions, aurait commencé par être un simple tamurro ; une fois accepté, il aurait pris le nom de picciotto ou de picciotto d'onore, et ne serait devenu picciotto di sgarro qu’après une année de services discrets, assidus, dangereux et pénibles. Je note ces distinctions pour être complet; mais je ne crois pas qu’elles soient rigoureu- ' sement observées. Les sectaires, ne sachant pas lire, n’ont pas de lois écrites; je le prouverai plus lard; ils ^ se transmettaient de vive voix leurs usages et leurs règlements, modifiés selon les temps, les lieux, le bon plaisir des chefs ou les décisions des cercles. Il est donc possible que tous ces degrés aient existé dans la législation primitive; mais j’ai consulté des camorristes

1. On peut à la rigueur dériver ce mot du verbe sgarrare, se tromper, se fourvoyer, s'égarer. — Sgarro s’emploie quelquefois dans les dialectes sicilien et napolitain daus le sens d’erreur ou de faute. — Peut-être s’appliquait-il, dans cette acception, aux apprentis camorristes qui faisaient des pas de clerc.

avoués, qui ne connaissent même pas le mot de tamurro. Ils m’ont dit qu’ils avaient passé de prime saut picciotti di sgarro ; je leur en ai fait mes félicitations bien sincères.

Le picciotto était déjà un homme important; il faisait partie de la secte; il y entrait dès qu’il était parvenu à ce premier grade, qui ne s’obtenait pas très-facilement. Dans l’origine, les conditions d’admission étaient rigoureuses et dénotaient même une sorte de moralité dunsTassociation. Car, il faut le dire, la camorra n’était point méprisée autrefois dans le peuple; elle ne l’est pas même aujourd’hui. On a beau dire que le mal est toujours mal, il y a pourtant des abus qu’un certain degré de civilisation tolère, consacre, honore même, jusqu’à ce qu’ils soient attaqués, supprimés et flétris par une génération nouvelle qui appelle crime ce qui s’était appelé gloire dans le bon vieux temps. C’est ainsi, par exemple, que les jeunes citoyens de la Suisse, qui se battaient au service des rois contre la cause des peuples, étaient considérés autrefois comme des héros, môme dans leur république, qui, non contente de consacrer par des traités ce marché d’hommes, élevait encore des monuments à

lfi

ses fils vendus, tandis qu’à présent il suffit de rappeler ce trafic odieux pour révolter la conscience publique.

La camorra était donc respectée et vénérée dans le J temps — en sommes-nous sortis tout à fait? — où l’on ne reconnaissait d’autre droit que le droit du plus fort. Et j’ajoute que la camorra, jusqu’à un certain point, se respectait elle-même. Elle n’admettait dans son sein que des hommes relativement honnêtes, c’est-à-dire des vagabonds et des fainéants, doués d’une certaine loyauté. On m’assure môme qu’autrefois — il y a bien longtemps ! — les voleurs étaient exclus de la secte. Pour en être, il fallait appartenir à une famille honorable, c’est-à-dire n’avoir ni femme ni sœur se livrant publiquement à la prostitution; il fallait, de plus, fournir certaines preuves de moralité, c’est-à-dire n’être pas convaincu de crimes contre nature. Enfin, il fallait n’appartenir d’aucune manière à la police, ni à la marine militaire; une exclusion rigoureuse frappait tous les sbires et môme tous les gendarmes congédiés.

Maintenant, toutes ces conditions, les premières du moins, ne sont plus exigées. Mais la principale l'est

toujours et plus rigoureusement que jamais. Pour devenir picciotlo di sgarro, l’aspirant doit subir l’épreuve du dévouement et du courage. Il doit prouver qu’il sait garder un secret et qu’il ne craint pas le couteau.

Nous entrons maintenant dans la vie de la secte; elle va nous apparaître avec cette férocité repoussante qui appartient aux mœurs d’un autre temps. L’aspirant au grade de picciotto s’offrait pour exécuter un arrêt sanglant de la société, c’est-à-dire pour balafrer et, au besoin, pour tueF un homme. Quand il n’y avait ni meurtre commandé, ni balafre ( sfregio ), le candidat subissait l’épreuve de la tirata (littéralement la tirade ), qui consistait à tirer le couteau contre un picciotlo déjà reçu et désigné par le sort. Mais il s’agissait d’une simple tirata a musco , d’une tirade musquée, pourrais-je dire, ou, pour m’expliquer plus clairement, d’un simple duel assez doux, où le couteau ne devait toucher que le bras. Au premier sang, les combattants s’embrassaient et le candidat était reçu novice.

Il fut un temps où l’épreuve était différente. Les camorristes se réunissaient en rond autour d’une pièce de cinq sous posée à terre ; et tous ensemble, à un signal donné, se baissaient pour la piquer avec leur couteau

pointu. Le candidat devait se jeter entre les couteaux et saisir la pièce. Il avait quelquefois la main percée, mais il devenait picciotto di sgarro.

Le picciotto subissait un noviciat de deux ou trois, quelquefois six et huit années, pendant lesquelles il supportait bravement toutes les charges de la société, sans avoir aucun droit aux bénéfices. Il appartenait d’ordinaire à un camorriste qui lui imposait toute sa besogne et ne lui accordait de temps en temps, par charité, qu’une poignée de sous. Les corvées les plus rudes étaient pour le picciotto, et non-seulement les plus rudes, mais les plus périlleuses. On le choisissait toujours quand il y avait du sang à verser. Il acceptait cependant, sans murmurer, toutes les fatigues, les humiliations et les dangers de celle servitude; car il voyait toujours, au bout de son noviciat, le rang su? prême auquel il aspirait depuis son enfance et dont l’irrésistible séduction l’avait attiré dans le mal. Bien plus, il bâtait de tout son pouvoir le moment où il pourrait changer son titre de picciotto contre celui de camorriste; et, à cet effet, non-seulement il ne reculait devant aucune fatigue, mais il courait de lui-même audevant du péril. Quand une estocade était commandée.

tous les picciotti se présentaient à la fois pour la donner; puis, le coup fait, tous offraient de le prendre sur eux et de se livrer à la justice 5 la place du coupable. Pour ne pas faire de jaloux, on devait tirer au sort celui qui aurait l’honneur de commettre le crime et celui qui aurait la gloire de l’expier. Le picciotto , secondé par la fortune, y gagnait quelquefois six ans, vingt ans de fers, mais il devenait camorriste.

C’est à peine si j’ose consigner ici ces horribles étrangetés, auxquelles je ne croyais pas encore il y a peu de temps; mais la table où j’écris est couverte de papiers authentiques, tirés des archives de la police et constatant des centaines de faits pareils. Et ces picciotti — je suis forcé maintenant d’aller jusqu'au bout — n’étaient pas des malfaiteurs vulgaires, des scélérats communs, commettant le mal pour le mal, ou pour le lucre. Non sans doute, — et voilà ce que j’ai de plus cruel à \ dire, — ils le commettaient pour l’honneur. Je le tiens de prisonniers d’État qui ont passé de longues années avec eux; je le tiens des magistrats qui les ont interrogés, des avocats qui les ont défendus ; je le tiens d’euxmêmes, le titre de camorriste était leur plus ardente ou plutôt leur unique ambition. Et je vais plus loin, je

dis qu’ils étaient encouragés dans cette dépravation par une inconcevable aberration de la conscience populaire. J’afïirme qu’autrefois, dans ce pays, les masses épouvantées se prosternaient avec admiration devant la suprématie du couteau; mais je me demande si, môme ailleurs, et môme de nos jours, on n’en fait pas autant devant la suprématie du sabre.

Cependant l’estocade à donner ou les galères à subir n 'étaient que des moyens extraordinaires de monter au grade de camorriste. Le picciolto y arrivait peu à peu, à force de zèle et de soumission, pendant des années de noviciat, pénétrant toujours plus avant dans la confiance de ses chefs, qui l’initiaient chaque jour davantage aux secrets de la secte. « Je suis content de lui, je l'ai mieux informé ( l’ho meglio informato ), » dit un camorriste d’un picciotto dans une des lettres originales qui m’ont été communiquées. Puis, un beau jour, le novice postulait le titre de camorriste au moyen d’une supplique adressée à l’un des chefs. Alors ce dernier réunissait la société qui lui était soumise, et une longue délibération commençait sur la moralité et sur la capacité du nouveau candidat. En cas d’admission, la réception se faisait en grande cérémonie.

ORGANISATION INTÉRIEURE DE LA CAMORRA. î!

On raconte qu’autrcfois il s’y mêlait une sorte de fantasmagorie pseudo-maçonnique. Les sectaires s’asseyaient en rond autour d’une table sur laquelle étaient placés un poignard, un pistolet chargé, un verre d’eau ou de vin fictivement empoisonné ; de plus, une lancette. On introduisait le picciotto, suivi d’un barbier quelconque appartenant à la secte. Le barbier, qui était en même temps saigneur, comme tous les barbiers de Naples, ouvrait une veine au candidat et se retirait l’opération faite. Dès ce moment, le patient prenait le titre de tamurro , trempait une main dans son sang, et, l’ayant tendue vers les camorristes, jurait de garder jusqu’à la mort les secrets de la société, et d’exécuter à tonte heure ses commandements avec une soumission fidèle. Il prenait ensuite le poignard et le plantait dans la table; il armait vivement le pistolet, il approchait le verre de sa bouche. Il montrait par là qu’il était prêt, sur un signe du chef, à se donner la mort. Mais le chef étendait la main pour arrêter le suicide, et, quittant sa place, après avoir ordonné au tamurro de laisser son verre et son pistolet, le faisait agenouiller devant le poignard. Alors il posait sa main droite sur la (ôte de l’homme et, avec sa gauche, déchargeait le pistolet en

l’air, puis changeait de main et plaçait la droite sur la tête du tamurro, tandis que, de la gauche, il jetait par terre et brisait en morceaux le verre qui devait contenir une boisson empoisonnée. Ces précautions prises, il arrachait le poignard de la table, et, l’ayant remis dans la gaine, en faisait hommage au nouveau compagnon, qui, d’abord embrassé par lui, se relevait et se faisait ensuite embrasser à la ronde. Aussitôt le tamurro passait camorriste et participait à tous les droits, à tous les privilèges et à tous les profits de la société. Sa nomination était annoncée aux diverses sections, et le chef di- %

sait à tous, en le présentant: « Reconnaissez l’homme I » Tel était peut-être le cérémonial de rigueur, à une certaine époque et dans de certaines loges. Mais un détenu politique en qui j’ai toute confiance, et qui a pu assister personnellement dans une prison à une réception de camorriste, n’a vu ni pistolet, ni poison, ni saignée, ni rien du spectacle théâtral que je viens de rapporter. La société réunie ayant voté l’admission du candidat, le chef l’avait présenté à tous les membres, et, les preuves de capacité fournies, lui avait dit : « Dès aujourd’hui, vous êtes notre compagnon; vous partagerez avec nous les profits de la société. Savez-

vous quels sont les devoirs du cainorrisle ? » L’homme avait répondu : « Je les connais : je. dois faire une tirata (c’est-à-dire accepter un duel au couteau, comme nous l’avons vu) avec un de mes compagnons; jurer d’ôtre fidèle à mes associés, ennemi des autorités publiques, de n’avoir aucune relation avec des gens attachés à la police, de ne point dénoncer mes compagnons voleurs, au contraire, de les aimer plus que les autres, parce qu’ils mettent leur vie en péril. » Cela dit, le nouveau compagnon prêta serment sur des couteaux croisés, se battit avec un frère tiré au sort, embrassa le chef, embrassa les autres, et fut acclamé camorriste '.

Ordinairement les réceptions étaient suivies de grands ? banquets qui se donnaient à la campagne ou dans la

prison même, selon que le nouvel élu était entré dans

une section de compagnons libres ou de compagnons détenus. Rien de plus gai que ces fêtes : le Napolitain est d’ordinaire sobre, mais intempérant jusqu’à la gloutonnerie dans les grands jours d’exception. Jusqu’à

1. Plusieurs eiperts m’ont aussi signalé deux degrés dans le titre suprême de camorriste : celui de camorristes simples et celui de camorristes propriétaires : ces derniers étaient les vétérans, les anciens, le sénat de l'association. Mais je répète que toutes ces distinctions

n’étaient pas très-nettement marquées.

la gloutonnerie, ai-je dit, mais jamais jusqu’à l’ivresse; après ces formidables ripailles et ces libations homériques, les convives s’en revenaient ensemble, marchant droit et ferme comme une rangée de grenadiers à jeun.

J’ai montré jusqu’à présent le chemin qui menait à la camorra, je vais maintenant entrer dans la secte/ Son organisation est très-difficile à étudier au milieu des asssertions contradictoires qui cherchent à exagérer son importance ou à l’amoindrir.

Les romanciers ont révé une association gigantesque, embrassant toute la société napolitaine, et pesant comme un gouvernement occulte sur tous les actes de la vie publique et de la vie privée : c'est là ce qu’ils ont appelé la camorra. A les entendre, cet état clandestin ôtait constitué sur des bases séculaires; il se partageait en sections nettement tranchées ; il avait son aristocratie, sa bourgeoisie et sa plèbe, subdivisées elles-mêmes en paranze , c’est-à-dire en petites corporations qui se distinguaient entre elles par des spécialités d’industrie et de travail, et tout ce monde, fortement organisé, se réunissait sous le commandement d’un chef unique, électif, qui prenait le titre de géné-

ral. Selon les uns, le général devail être choisi dans nie dePonza, parmi les déportés les plus féroces; selon les autres, il faisait partie de la noblesse de Naples, et un pamphlétaire n'a pas craint d'attribuer le gouvernement suprême de la secte à un prince royal de la maison de Bourbon. Il va sans dire que je n’admets ni ces imaginations,' ni ces calomnies.

J’ai consulté, dans tous les partis, les hommes les plus éminents et les plus compétents de Naples, — et je demande la permission de les nommer ici, pour citer mes autorités et pour m’appuyer sur elles : M. Francesco Casella, tour à tour avocat, magistrat et ministre sous la monarchie absolue; M. Liborio Romano, qui, préfet de police, puis ministre de François II, se servit de la camorra pour reconstituer te service interrompu de la sécurité publique; M.Silvio Spaventa, qui, gouvernant la police et l'intérieur après l’annexion de Naples à l’Italie, persécuta la secte, alors toute-puissante, avec beaucoup de résolution et de fermeté ; M. Avela, le questeur actuel, qui a repris cette œuvre de répression avec un redoublement de courage et d’énergie; M. Cuciniello, esprit très-net et très-distingué,

qui, employé supérieur dans la même administration

sous le gouvernement de M. Spaventa, rédigea pour le cabinet de Turin un mémoire excellent sur les camorristes. — Eli bien, je peüx assurer que pas un seul de ces hommes importants qui ont vu défiler devant eux par centaines les bravi de la populace, n’a jamais soupçonné l’existence d’un général tout-puissant qui les dominât tous.

En revanche, ceux qui, par amour-propre de clocher, tâchent de diminuer l’importance de la secte et prétendent que c’est une simple bande de malfaiteurs violents, opprimant les autres dans quelques bagnes, à Naples comme en France et comme partout, sont des justes qui s’abusent. La camorra est répandue dans* tous les lieux de détention de l’ancien royaume des ) Deux-Siciles. Elfe se constitue partout où sont réunis un certain nombre de prisonniers. Elle est organisée en petits groupes indépendants les uns des autres, mais non sans relations les uns avec les autres. Elle n’est pas réunie sous les ordres d’un chef unique, mais soumise cependant à une certaine hiérarchie traditionnelle qui subordonne tel centre à tel autre : toutes les prisons de Naples, par exemple, au castel Capuano, et le castel Capuano lui-méme au bagne de Procida. La capitale

n’a aucune autorité sur les provinces, et l’on a môme vu des rivalités étranges et sanglantes (j’y reviendrai plus tard) entre les compagnons provinciaux et les Napolitains; mais le camorriste reçu dans une ville est accueilli partout ailleurs sans la moindre difficulté sur la recommandation des chefs, qui se consultent mutuellement, à cet effet, d’un bout du royaume à l’autre. J’ai eu dans les mains une lettre d’un chef de Naples annonçant que la société de Chieli (chef-lieu de l’Abruzze citérieure) lui avait demandé des renseignements sur un certain Liberato de Loretto qui s’était présenté comme camorriste.

Je répète maintenant que la camorra n’existait pas seulement dans les prisons et qu’il y avait, dans les grandes villes au moins, des sections de camorristes libres. Ceux-ci demeuraient en rapport avec les détenus, et, sans leur assentiment, n’admettaient jamais un nouveau membre ; mais, pour les affaires d’intérêt, ils n’avaient rien à démêler avec eux. La place, comme on disait (la piazza), ne pouvait rien exiger des prisons, ni les prisons de la place. Douze centres existaient à Naples, un par quartier ; chacun de ces centres se subdivisait en paranze spéciales, agissant chacune pour

son propre compte et faisant bande et bourse à part. Nous aurons plus tard à examiner les divers métiers de ces petites compagnies anonymes. Constatons seulement que chaque centre avait son chef et que tous ces chefs reconnurent quelque temps pour leur supérieur celui qui >* régnait dans le quartier de la Vicaria. Le dernier de ces grands maîtres se nommait Aniello Ausiello; il résidait près de la porte Capuana. Il a disparu depuis quelque temps; le Briarée de la questure a tendu ses mille bras pour le prendre; mais on ne l’aura pas, me disait un ex-compagnon qui le connaît bien.

Les chefs de chaque centre étaient élus par ceux qui devaient lui obéir. Ils avaient sans doute une grande puissance, mais ne pouvaient prendre de décision importante sans l’aveu de leurs subordonnés. Tout camorriste qui n’était pas en punition avait voix consultative et délibérative. Rien de plus grotesque queues réunions très-sérieuses où des plébéiens sans grammaire discutaient gravement, avec une imperturbable incorrection, sur les plus imperceptibles minuties. Rien de plus terrible quand, avec le même calme et le même aplomb, ils débattaient des questions de vie ou de ' mort.

Le chef était puissant par sa valeur personnelle plus que par l’importance de ses attributions. Les camorristes choisissaient pour les diriger l’homme le plus impérieux et le plus brave. Mais ils ne le choisissaient que pour les diriger. L’élu ne devenait que le président des réunions et le caissier de la bande. Comme président, il n’avait que le droit de convocation; comme caissier, il jouissait d’un pouvoir considérable, car c’était lui qui distribuait la camorra. La camorra, c’est le nom de la société en général, mais c’est aussi plus particulièrement le terme désignant les fonds de la caisse commune. — Le produit des extorsions opérées s’appelait aussi le barattolo.

Je dirai plus tard (je ne peux pas tout dire à la fois) en quoi consistaient ces extorsions; j’en suis encore à l’organisation intérieure de la secte. Je marque seulement ici que tout l’argent gagné se versait dans les mains du chef. Celui-ci s’adjoignait un contarulo (comptable) chargé de tenir les livres et de noter exactement la part du barattolo qui revenait à chacun, fl avait aussi quelquefois sous ses ordres un capo carusiello (un chef de caisse) qui gardait l’argent. Il avait enfin un secrétaire, choisi parmi les rares compagnons

qui étaient allés à l’école. Ce dernier devait jurer sur la croix ou sur des couteaux croisés, ce qui revenait au même, de ne révéler à personne, pas même aux frères, ce que le chef qui n’aurait su l’écrire lui avait fait l’honneur de lui dicter. Pour en finir avec les employés de la camorra, citons encore le capo stanze (le chef de chambrée), dont les attributions sont clairement désignées par son nom, et le chiamatore, qui correspond à ïaboyeur des prisons françaises.

La distribution du barattolo se faisait tous les dimanches par le chef lui-même, qui, de son plein droit, retenait, en celte occasion, les amendes infligées pour des infractions légères et liquidait les petites affaires privées de ses subordonnés. Ces rognures opérées, il partageait entre eux, fort exactement, le produit de la camorra. Mais, avant tout, il avait prélevé pour lui la part du lion, comme de juste.

L,a camorra ressemble à toutes les sectes du monde, en ce qu’elle a certains usages et un argot particulier. Ainsi les chefs ont le titre de masto , si masto ou capo masto (maître, seigneur maître, ou chef maître); ce dernier se donne à ceux qui ont le plus de notoriété. Quand un simple compagnon ( compagno , ce nom ap-

ORGANISATION INTÉRIEURE DE LA CAMORRA. 31 partient de droit à tous les affiliés) aborde dans la rue un de ses chefs, il lui dit, portant la main à son bonnet : Masto , volite niente ? (Maître, vous faut-il quelque chose?) — Quant au simple compagnon, il n’a droit qu’au titre de si, abréviatif de signore, seigneur ou sieur.

Dans l’argot de la secte, une ubbidienza (une obéissance) veut dire un ordre. Freddare (refroidir) signifie tuer. Le dormente (endormi), c’est le mort. L’homme volé s’appelle Yagnello ou le soggetto (l’agneau ou le sujet). L’objet volé se dit le morto (le mort) ou le rufo, le bruffo. Le recéleur, le graffo. (Ces derniers mots n’ont, je crois, pas de sens.) Le couteau, marlino , punta ou misericordia (martin, pointe ou miséricorde). L’arme à feu ( bocca , tofa ou buonbas). Le revolver ( tictac ou bo-botta ). Les patrouilles, gatli neri ou sorti (chats noirs ou souris). Le commissaire de police ( capo lasagna ); tre lasagne , l’inspecteur (on nomme lasagne une sorte de macaroni longs et plats : Ferdinand il appelait son fils François don Ciccio Lasagna). Le lasagnaro (marchand de lasagne) était le sergent de gendarmerie. L ’asparago (asperge), le simple gendarme. L epalo (pieu), l'espion. La serpentina, la pias-

tre. Le chiantale, le changement de discours. Le verbe accamuffare signifiait prendre à d’autres. Quand un picciotto prenait sur lui le crime d’un camorriste, il se l'acollava (il se l’accolait).

Entre compagnons, toute altercation devait cesser sur l’ordre d’un tiers, qui rapportait au chef le motif de la dispute. Le chef interposait son arbitrage; mais, si sa décision ne satisfaisait pas les parties, elles recouraient à la justice du couteau. Le duel était alors plus sérieux que la tirade musquée qui servait d’épreuve aux pic* ciotti. On frappait dans la caisse, c’est-à-dire en pleine poitrine.

Le camorriste pouvait renoncer à sa qualité, mais il ne quittait jamais complètement la secte. Il n’en partageait plus les devoirs ni les profits ; il cessait d’en subir la discipline, mais il gardait, malgré tout, quelque chose de son influence et de sa considération. Il conservait le droit de donner des conseils et le pouvoir de les faire écouter; sa retraite était considérée comme une abdication, non comme une déchéance. La société respectait toujours en lui le compagnon d’autrefois.

Les vieux camorristes étaient secourus. La veuve et les enfants de celui qui avait péri sous les armes, au

service de la secte, touchaient exactement leur pension. Les malades étaient assistés, les morts vengés. ^

Tous ces usages, et beaucoup d’autres que nous rencontrerons en avançant dans ce travail, montrent déjà les liens puissants qui attachaient entre eux les camorristes. Mais rien n’indique mieux la forte organisation de la secte que les droits effrayants qu’elle s’arrogeait sur tous ses membres, et que nulle force humaine n’a jamais pu lui arracher. Elle avait son code J à part; elle se jugeait elle-même.

Ce code a-t-il jamais été écrit? Question difficile à résoudre. Pour ma part, je ne le crois pas. D’ailleurs, à quoi bon ? La plupart des compagnons ne savaient pas lire. Quelques écrivains, recueillant çà et là certains bruits, des lambeaux de confession, et y ajoutant beaucoup du leur, ont divisé cela par articles et en ont fait la loi de la camorra. Je ne suivrai pas leur exemple. J’aime mieux croire, ce qui est probable, que les affiliés se transmettaient de vive voix certaines traditions essentielles et abandonnaient les détails au bon sens des chefs et de leurs subordonnés. Les documents que je citerai tout à l’heure viennent à l’appui de cette opinion. Jamais aucune décision de la société

n’y est appuyée sur quelque prescription écrite. Mais le chef s’en rapporte toujours ô ce qui lui fut enseigné par son initiateur.

Quant aux jugements prononcés par les camorristes contre leurs compagnons, il est impossible de les nier; ils étaient éclatants et sinistres. Sur l’ordre du chef, la société s’érigeait en tribunal et prononçait des sentences de mort. Entrons maintenant dans les prisons; pénétrons plus avant dans ces mœurs infâmes ; nous y trouverons la secte à l’œuvre, et nous verrons quelle était réellement cette formidable association contre la société.

Les prisons de la Vicaria. — L’huile pour la Madone. — Les droits des camorristes. — L'exploitation des pauvres. — Le jeu forcé. — Le vin et le tocco. — Comment un prêtre devint camorriste. — Note sur les couteaux. — Le bâton du Calabrais. — Utilité de la camorra. — Diego Zezza. — Le Caprariello. — Correspondances entre camorristes. — Les chefs Mormile et Zingone. — Salvatore de Crescenzo, le grand homme. — Code pénal de la camorra. *— Le droit de grâce.

Lorsqu’un crime quelconque, un assassinat par exemple, ou des opinions libérales conduisaient un prévenu dans la prison du caslel Capuano (ou, comme on dit communément, à la Yicaria), après avoir franchi la grande porte de ce palais, bâti par le roi Guillaume au xn e siècle, et après avoir passé sous la galerie qui règne autour de la cour, il arrivait par un escalier très-large à une porte très-basse, par laquelle

un homme de moyenne taille ne pouvait entrer sans ôter son chapeau. Cette porte, ou plutôt ces deux portes, car il y en avait deux pareilles, surmontées l’une et l’autre de fresques pieuses représentant une Madone et l’ange qui délivra saint Pierre, s’ouvraient et se refermaient sur les deux prisons entre lesquelles étaient distribués pèle-méle les malfaiteurs et les amis du progrès, la prison des nobles et celle du peuple.

Je parle au passé, parce que je décris ces tristes endroits dans l’état où ils étaient sous le règne de Ferdinand II. El je copie ma description sur un lugubre tableau peint d’après nature par l’une des plus fidèles victimes des Bourbons, M. Alessandro Avitabile, dramaturge fécond et patriote incorrigible. Sous l’ancien règne, il était arrêté à tout moment, sans explication ; puis, au bout de quelques mois, relâché sans excuse ; il passait ainsi la moitié de sa vie au théâtre et le reste en prison. Il est maintenant employé supérieur à la questure de Naples.

Lorsque le prévenu, selon son état, avait franchi l’une ou l’autre de ces portes, il arrivait dans une petite chambre où se trouvaient réunis les greffiers et une sorte de scribe qui enregistrait le nouveau venu en lui

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demandant (phrase immuable), s’il comptait prendre le pain et la soupe du fisc. Après quoi, le geôlier en chef conduisait le prisonnier dans la salle qui lui avait été destinée.

Dès lors, il tombait dans les mains des camorristes. ? Un bravo s’approchait de lui, la main tendue, ou plutôt levée, et commençait par lui demander de l’argent pour la lampe de la Madone. On sait qu’à Naples la sainte Vierge n’est pas seulement placardée à tous les coins de rue, mais affichée dans les boutiques les plus profanes, dans les cafés, dans les tavernes, môme dans les bouges les plus honteux. Les filles de joie, comme les autres, s’endorment, la nuit, sous une sainte image, qu’elles ont eu la dévoie pudeur de voiler pendant leurs débauches.

La Madone peut donc figurer aussi dans les prisons, vénérée par les malfaiteurs et par les camorristes, chargés de fournir l’huile de la lampe qui doit l’éclairer. A cet effet, ils réclament une contribution de tous les détenus, et ils gagnent ainsi de quoi illuminer la ville entière. C’est un usage immémorial dont on retrouve des traces à chaque pas en remontant dans l’histoire de Naples jusqu’à la conquête espagnole, et

LA CAMORIU.

dans l’histoire d’Espagne jusqu’au moyen âge. L’huilo de la Madone fui de tout temps un prétexte à toutes les espèces d’escroqueries, et à la plus humble de toutes, qui est la mendicité.

Mais, l’huile payée, le détenu n’avait point encore échappé aux camorristes. Il restait dans leurs mains jusqu’à sa libération. Il ne pouvait faire un pas sans avoir à ses trousses un homme fatal, pesant sur lui de tout son poids et l’accablant d’une implacable vigilance. Le malheureux n’avait plus môme ce peu de liberté que laisse le cachot le plus dur ; le moindre de ses actes était non-seulement surveillé, mais taxé rigoureusement ; il ne pouvait ni manger, ni boire, ni jouer, ni fumer sans l’aveu des camorristes. Il leur devait une dime sur tout l’argent qui lui passait par les mains; il payait pour avoir le droit d’acheter ; il payait pour avoir le droit de vendre; il payait pour le nécessaire comme pour le superflu ; il payait pour avoir justice comme pour obtenir des privilèges; il payait môme quand, plus pauvre et plus nu que les murs de sa geôle, il devait se priver de tout. Ceux qui refusaient l’impôt risquaient d’ôtre assommés à coups de trique. Les plus nombreux se résignaient à cette cruelle ser-

vilude et se laissaient enlever sou par sou tout leur cuivre par l’infatigable obsession cTun dô ces drôles, qui les protégeait d’ailleurs contre les autres, et qui se battait au besoin pour sa victime, après l’avoir dépouillée de son dernier haillon!

Yeut-on des détails précis sur les extorsions des ^ camorristes au castel Capuano? J'ai pu consulter à ce sujet plusieurs anciens prisonniers politiques, deux entre autres : M. Michèle Persico (aujourd’hui député au parlement) et M. Fittipaldi (aujourd’hui inspecteur à la poste), qui subirent eux-mêmes ce singulier despotisme et qui l’étudièrent avec une sérieuse attention. Ils m’ont dit que la camorra disposait de tout, des armes d’abord, dont elle tolérait ou prohibait l’usage.

Lorsqu’un prisonnier d’un certain rang était amené à la Vicaria, il recevait assez souvent, non des geôliers, mais des sectaires, plus puissants que les geôliers, la permission d’avoir un couteau sur lui pour sa défense personnelle. C’est ainsi que, dès leur arrivée à la Vicaria, M. Michèle Persico et le baron.Carlo Poerio furent accostés par un compagnon (aujourd’hui galant homme) qui leur fit une profonde révérence et leur présenta deux stylets.

— Prenez, Excellences, leur dit-il ; nous vous autorisons à détenir ces armes.

De plus, outre l’impôt régulier qu’il prélevait sur les gens de condition, le camorriste leur assignait les domestiques affectés à leur service. Il y en avait de trois espèces à la Vicaria : les servi , les chiamatori et les quartiglieri. Celte valetaille n’élait point affiliée, mais soumise à la secte, qui la plaçait d’abord, puis la rançonnait.

Mais j’aurai souvent à le répéter, la camorra gagnait surtout avec les pauvres. Elle portait aux riches un certain respect et elle avait moins de prise sur eux, ne pouvant les tenir ni par des besoins urgents, ni par des vices ignobles, tandis que les indigents devaient recourir eux-mêmes, pour tous les actes de leur vie, à l’assistance intéressée des compagnons. Ainsi, bon nombre de détenus vendaient à vil prix à un camorriste, non-seulement les habits qu’on leur donnait deux fois par an, mais encore la moitié de la soupe et du pain qu’on leur apportait chaque jour. Le camorriste revendait ces vivres et ces vêtements aux fournisseurs des prisons,, qui y trouvaient leur compte et qui les renvoyaient aux détenus sans le moindre scrupule.

LÀ camorrà dans les prisons.

Cercle vicieux autour duquel deux séries d’exploiteurs s’enrichissaient aux dépens de pauvres diables à peine vêtus, encore moins nourris, tombant en loques, gre-

lottants, affamés...

Mais pourquoi ces malheureux vendaient-ils leur soupe et leurs habits? Pour fumer un cigare ou boire un verre d ’asprino; plus souvent pour jouer, seule distraction possible. Or, le tabac, le vin, le jeu appartenaient à la camorra. Ainsi, l’argent que la secte avait payé pour enlever aux détenus leur veste neuve ou leur pitance, revenait fatalement à la secte, qui spéculait sur les plaisirs après avoir spéculé sur les besoins. Bien plus, les camorristes forçaient les prisonniers de jouer, leur apportant impérieusement un paquet de cartes. Les malheureux étaient tenus de se divertir sous peine d’être bâtonnés.

Une des récréations ordinaires de la prison était la morra ou le focco, comme on dit à Naples. Tous les Italiens, et même les étrangers connaissent, ou à peu près, cet amusement populaire que j'ai décrit ailleurs. . * Deux joueurs portent un poing fermé en l’air et le laissent retomber ensemble en dépliant un certain nombre de doigts (à leur caprice), et en criant un

nombre quelconque. Le nombre crié par chacun d’eux doit répondre à la somme des doigts dépliés par l’un et l’autre. Si ce calcul de hasard se trouve juste; si, par exemple, je crie cinq, en lâchant trois doigts, tandis que mon adversaire en lâche deux, c’est un point de gagné. Les bras se lèvent et retombent ensemble ; les deux nombres sont criés en môme temps, et cela trèsvile, en cadence, ce qui rend le jeu fort singulier pour le nouveau venu, qui n’y comprend rien. » ( Naples et les Napolitains. Collection du Tour du Monde.)

Eh bien, la morra ou le tocco occupaient les loisirs do la Vicaria. On jouait quelques carafes de vin, vendues par la camorra, qui avait le monopole de ce commerce. Après lui avoir payé le vin, on lui donnait deux sous à chaque partie. Il en résultait qu’au bout d’un certain temps les joueurs n’avaient plus une obole. Ils revendaient alors aux tyrans, pour avoir de quoi jouer encore, le vin qu’ils leur avaient acheté; mais l’argent que les joueurs en retiraient retournait bientôt dans la poche des camorristes, qui, non contents d’avoir ainsi reçu deux fois le prix des bouteilles, les buvaient encore à la place et à la barbe de leurs victimes altérées et triplement volées.

Avec toutes ces petites industries, la camorra gagnait beaucoup d’argent, qu’elle partageait avec le custode maggiore (le geôlier en chef) de la Yicaria. M. Fittipaldi, qui a suivi de près toutes ces manœuvres, m’assure que, dans cette seule prison, et dans une seule semaine, les bénéfices de la secte montèrent à 280 ducats (près de 1,200 francs).

On voit par ces exemples que les détenus se laissaient exploiter d’assez bonne grâce. Il y en eut cependant qui secouèrent violemment le joug et qui s’en trouvèrent à merveille. J’en connais deux, entre autres, qui, emprisonnés sous les Bourbons pour leurs opinions politiques, firent si fière contenance, la première fois que la camorra s’avisa de lever la main sur eux, qu’ils abattirent à leurs pieds les bétes fauves. Les tigres de la veille devinrent doux comme des moulons. A les voir si pleins de soumission et d’humilité, l’on crut môme un instant qu’ils avaient pris les nouveaux venus pour leurs chefs. Il n’en était rien; mais les camorristes se courbaient les premiers sous la loi qu’ils avaient eux-mêmes imposée; comme leurs victimes, ils pliaient sous le droit du plus fort.

Il arriva un jour qu’un prêtre calabrais, jeté en pri-

son pour une affaire d’amour, et accosté dès son entrée par un camorriste, ne put rien lui donner pour la lampe de la Madone, par la raison fort simple qu'il n’avait pas un sou vaillant. Le camorriste fit alors le mauvais et leva sa canne.

— Ah ! dit le prêtre, qui était Calabrais, et par conséquent homme de courage, lu ne serais pas si fier si j’avais une arme sur moi.

— Qu’à cela ne tienne! répondit le compagnon piqué d’honneur.

Et aussitôt il alla dans une salle voisine et demanda deux couteaux à son chef. J’ai à dire, à ce propos, que, dans toutes les prisons, la société a son dépôt d’armes si bien cachées, que les porte-clefs ni les surveillants ne les découvrent jamais. Ce dépôt, appelé la pianta, est toujours sous la garde et à la disposition du chef*. Les compagnons s’adressent à lui pour

1. Trois couteaux au moins étaient toujours dans les mains des chefs, qui les gardaient en dépit de toutes les surveillances. Un inspecteur des prisons m’a raconté que, sachant l’existence de ces trois couteaux, il ordonna une perquisition si minutieuse, qu'il finit par les retrouver — je demande pardon de ce détail — dans le trou des latrines. Un quart d’heure après, il fit une nouvelle visite dans la salle (camerone) des camorristes : les chefs avaient déjà trois couteaux neufs ! « Otez-nous-les, dit l’un d’eux à l’inspecteur : dans un quart d’heure, nous en aurons trois autres. »

avoir leur couteau quand ils en ont besoin, car ils s’abstiennent de le porter sur eux dans la prison, craignant d’être fouillés et désarmés par les gendarmes.

Le camorriste revint donc avec deux couteaux pareils, en tendit un au prêtre et se mit en garde; mais j’ai dit que le prêtre était Calabrais ; il fut donc le plus habile et tua son homme. Alors seulement, la peur le prit, car il se sentit doublement menacé, par les rigueurs de la justice et par les rancunes de la secte. Il se crut sous le coup de deux arrêts de mort. Mais, à sa grande surprise, il échappa, Dieu .sait comment, à l’un et à l’autre péril. Non-seulement le pouvoir occulte étouffa l’affaire, peut-être pour ne pas compromettre son autorité, mais encore le prêtre, en se couchant, trouva sur son lit une pile de gros sous. C’était sa part du barattolo qu’on lui comptait, comme à un nouveau frère. Il la reçut dès lors de semaine en semaine pendant toute la durée de sa détention.

Un fait pareil et tout récent m’a été raconté par un autre Calabrais, celui-ci laïque. En sortant un soir ^ d’un cabaret où il avait gagné quelque argent au billard, il fut accosté par un homme au bâton noueux, aux

épaules carrées, qui lui demanda sa part du bénéfice.

— De quel droit? demanda le Calabrais.

— Pour la camorra, répondit l’homme.

Le premier refusa net, et l’autre, levant alors son bâton, le Calabrais dégaina son stylet. L’homme aussitôt prit la fuite.

Le lendemain, vers la môme heure, en sortant du môme cabaret, le Calabrais rencontra un autre homme, qui l’aborda le bâton non plus levé, mais tendu, lui disant :

— Prenez, Excellence.

— Que veux-tu que je prenne?

— Ce bâton animé (canne à épée), que j’ai l’honneur de vous offrir pour votre belle conduite d’hier au soir.

Le Calabrais eut beau se défendre d’accepter ce singulier présent, il fut persécuté par l’homme avec tant d’insistance, que, de guerre lasse, il se laissa mettre le bâton à la main. Depuis lors, à chaque instant, dans la rue, il se voit saluer par des plébéiens qu’il ne connaît pas et qui le tiennent pour camorriste. Mais ces exemples de révolte sont très-rares, dans les prisons surtout, où l’on ne peut échapper à l’oppression de la camorra.

Les détenus subissent d’autant plus humblement cette tyrannie, qu’ils l’invoquent, ou, du moins, l’in-

voquaient comme une protection. A la Vicaria, où étaient jetés pôle -même les prévenus innocents ou coupables; dans les îles, dans les bagnes .et dans les ergastules, où les libéraux vivaient confondus avec les assassins, cette protection était nécessaire pour abriter les honnêtes gens contre la brutalité de leurs compagnons de peine. Il est même probable que, dans l’origine (j’ai à cœur de le constater pour expliquer l’adhésion universelle qui a si longtemps maintenu le prestige de l’association), la camorra fut établie dans l’intérêt des détenus et pour leur sauvegarde. 11 est certain que, même sous les Bourbons, la secte maintenait dans les prisons une sorte de tranquillité et de sécurité. En prenant le monopole de la violence et du désordre, les affiliés défendaient aux étrangers d’imiter leur exempleet d’empiéter sur les droits qu’ils s’étaient attribués. Ils extorquaient de l’argent, mais découvraient les voleurs; ils avaient des couteaux, mais confisquaient ceux des autres; ils poignardaient au besoin, mais empêchaient les assassinats. Aussi tous ceux qui tenaient à leur bourse ou à leur vie se mettaientils volontiers sous le patronage de la société. Chaque détenu avait son camorriste.

Bien plus, l’autorité commettait aux compagnons le soin de maintenir l’ordre. Chaque matin, à l’heure du lever, ils allaient tirer les détenus des lits qu’ils leur avaient loués eux-mômes au prix d’un carlin par jour, ou des grabats que leur concédait le fisc, et ils les rassemblaient pour la conta, c’est-à-dire pour l’appel ordinaire. Ils faisaient régner la discipline avec une autorité qui manquait aux custodes. M. Persico m’a raconté qu’un jour, en sa présence, un des plus féroces accrastinatori (scionneurs ou escarpes) de la ville de Naples, emprisonné pour avoir assassiné d’abord, puis détroussé un capitaine espagnol sur la voie publique , se permit une impudente infraction aux règlements du castel Capuano. Il fit venir sa mina (sa maîtresse) à la grille du parloir et s’entretint longtemps avec elle.

— Prends garde, lui dit un de ses amis, o custode ce talea coi rubini (le geôlier nous épie avec scs rubis, c’est-à-dire avec ses yeux). .

Mais, le bandit ne s’inquiétant point de cet avertissement, le geôlier vint en personne lui ordonner de quitter la place; à quoi l’homme répondit insolemment par des insultes et des railleries. La scène pouvait mal

finir : le geôlier n’osait se colleter avec le terrible scélérat, qui venait de tuer un capitaine espagnol. Que fit-il alors pour se tirer de ce mauvais pas? Il appela à son secours Diego Zezza, le camorriste.

Ce Diego Zezza était un des plus rudes gaillards de la secte. Il avait pour arme un rasoir ammanicato (fixé au manche) avec lequel il portait de cruelles blessures. Il arrivait de la maison d’Aversa, dans laquelle il avait tranché la tête à un homme au moyen de ce formidable couperet. Il s’approcha donc sans peur du farouche accrastinatore, et, l’ayant pris par les cheveux, sous les yeux de sa mina (cruel outrage !), lui heurta la tête à plusieurs reprises contre la grille, puis le jeta sur un lit où le pauvre homme n’osa plus remuer. On voit que la camorra rendait au besoin des services.

Ce Diego Zezza finit mal. Enfermé plus tard à Monte- Fusco, il souleva contre lui, par ses abus de violence, une véritable conspiration. 11 périt assassiné, non par ses compagnons de secte, mais par ses compagnons de bagne.

Cette histoire m’en rappelle une autre qui se passa dans Yergastolo de Santo-Stefano. Un camorriste des plus dangereux y était détenu, surnommé le Caprariello (le petit chévrier). Il se trama également un complot

contre lui: à un signal donné, tous les forçats l'assaillirent avec des cris de rage. 11 se défendit longtemps, et en blessa neuf, dont quatre périrent. Il se battait comme un lion, courant d’étage en étage, dans les galeries superposées qui ceignent la cour du bagne. Acculé enfin dans un coin de la galerie supérieure, ne pouvant plus s’échapper et ne voulant pas se rendre, il monta sur te parapet d’pne arcade où il se défendit quelque temps encore, puis se précipita dans la cour, où il alla se briser sur le pavé. Les assaillants ne l’eurent que mort et déjà en pièces.

J’ai dit les services rendus par la secte aux autorités des prisons. Quant à ceux qu’elle rendit aux détenus, je n’ai qu’à rappeler l’histoire du soldat napolitain revenant de Lombardie. Il avait fait, malgré l’ordre de Ferdinand, la campagne de 1848 ; emprisonné à son retour, il fut dépouillé, dès son entrée à la Vicaria, d’une forte somme en or qu’il portait sur lui. La camorra se chargea de faire rendre gorge au voleur, et, à cet effet, elle administra un violent purgatif à tous les détenus. La somme fut retrouvée.

Et maintenant, si l’on veut prendre sur le fait ces singuliers malfaiteurs, et entrer dans le secret de leurs

petites affaires intérieures, on n’a qu’à parcourir une correspondance très-curieuse que M. Aveta, questeur de Naples, a bien voulu me communiquer. C’est une quarantaine de lettres surprises récemment dans une prison, signées presque toutes du nom d’Antonio Mormino ou Mormile, chef des camorristes détenus au Carcere-Nuovo (prison construite exprès pour eux au coin du castel Capuano). Ces lettres sont adressées à don Vincenzo Zingone, qui commandait les compagnons transportés à l’hospice de San-Francesco pour cause ou sous prétexte do maladie. Rien n’est plus étrange que le style et l’orthographe de ce courrier frauduleux. Chaque lettre est d’une écriture différente, ce qui prouve que Mormino, le chef tout-puissant qui avait le droit de vie ou de mort sur ses subordonnés, ne savait pas écrire ! Dans chaque prison , la société a un secrétaire qui jure le secret en entrant en charge; s’il manque à sa parole, il est poignardé.

Toutes les lettres que j’ai sous les yeux commencent par cette phrase : Caro compagno e compagni tutti (littéralement : cher compagnon et compagnons tous), et la formule finale est ordinairement celle-ci : Tutt’i compagni con me salutano tutt’i com-

pagni con voi. (Tous les compagnons avec moi saluent tous les compagnons avec vous). Chaque lettre est divisée par articles, chacun desquels commence parle mot dippiù (déplus), conjonction qui parait indispensable. Quand l’écrivain n’a plus rien à dire, il conclut par celte phrase sacramentelle : E non altro(e t voilà tout).

Je ne parle ni de la langue, ni du style, qui ressemble à celui de nos forçats vulgaires; je note seulement l’extrême politesse de Mormino envers Zingone,qui paraît être son supérieur, ou du moins son ancien, car chaque prison était indépendante de toutes les autres, et les chefs traitaient entre eux d’égal à égal. Mais certains passages me font croire que Zingone avait été l’initiateur du jeune maître qui lui adressait des lettres si respectueuses, le saluant avec l’obséquiosité la plus distinguée. (Fi ossequio , lui dit-il, i piii distinti saluti.)

Passons maintenant à l’objet de ces correspondances*. Il s’agit dans toutes des affaires intérieures

1. Dans quelques-unes (je renvoie cette observation dans une note, pour ne pas encombrer mon récit), il y a des passages très-obscurs, souvent même incompréhensibles, tels que celui-ci, qui épouvanterait un commentateur d’Alighieri. Ciô che ave te praticaio in persona ili Vincenzo Russo sta tutto bene, percià il sonna di Napoleone il Grande fu bene descifralo da quei dolti che lo seguirono. Ce qui veut dire en français : « Ce que vous avez pratiqué sur la personne

de la société, des décisions prises, des punitions infligées, des grâces accordées , de l'argent à distribuer, du départ ou de l’arrivée d’un compagnon, des inté-

de Vincenzo Russo est parfaitement bien; par cette raison, le sommeil (ou plus probablement le songe) de Napoléon le Grand fut bien déchiffré par les doctes qui le suivirent. » — Je livre cette énigme à l’investigation du lecteur.

Ce Vincenzo Russo était un compagnon déloyal qui, je crois, avait volé des bijoux sans en rien dire à la société. Pour le punir, on lui enleva la montre et les bagues suspectes, mais on lui laissa ses habits, parce que, écrit Mormile, « nous ne voulons pas qu’il soit dit qu’on lui ait enlevé jusqu’à ses guenilles. »

Quelquefois les lettres entières sont des .allégories. J’en tiens une datée d’Aversa, 12 juillet 1862, et adressée par un certain Giuseppe Cangiano à son chef Antonio Mormile. Il est question d’un cheval malade, remis de sa brûlure, mais toujours boiteux; on l’a montré au maréchal ferrant, qui ne sait qu’y faire. « Cher compagnon, répond Mormile, je suis fâché que les jambes du cheval boitent encore. Pendant le long temps qu’elle a demeuré chez moi, la bête est restée inguérissable, cherchez donc le moyen de la faire guérir; après quoi, nous l’enverrons de nouveau à l’herbe... E non altro (et c’est tout). »

Je soupçonne fort ce cheval d’être un chrétien malmené par les camorristes.

Outre les lettres de Mormino, cette liasse de papiers contient des autographes de simples compagnons. Ce sont, en général, des billets de recommandation demandant à Zingone sa protection pour un camorriste, ou quelquefois même pour un profane bien disposé envers la société. C’est ainsi qu’un galant homme (le mot y est), appelé Michèle Canduglio, est adressé au chef des camorristes comme une personne ayant droit à tout le respect possible, parce qu’il avait eu des complaisances pour les compagnons. Un autre, Salvatore Lombardo, est signalé à l’attention de Zingone comme un picciotto cli sgarro di buona morale (de bonne morale) ! Un autre, Carlo Scarpato, est chaudement recommandé par son propre fils dans une lettre pathétique qui fait venir les larmes aux yeux. « Regardez-le tous,

rôts communs et quelquefois des intérêts privés des camorristes. Mormino rapporte exactement à son con-

écrit Pasquale Scarpato, comme votre propre pcre! » Or, ce père et ce fils si tendrement unis venaient de commettre ensemble, à main armée, un vol de douze mille ducats!

Un fait m’a frappé dans cette correspondance, que je viens de relire avec la plus grande attention : je n’y ai pas trouvé un mot de politique. Une seule lettre fait exception à cette règle et tranche encore avec les autres par un certain air de braverie et d’insubordination. Je vais la citer textuellement; elle est adressée à Vincenzo Zingone; mais les deux premiers mots me font croire qu’elle n’est pas d’un camorriste, car les affiliés se donnent entre eux le titre de compagnon, non celui d'amie

« Cher ami,

» La bourse ne m'a jamais été rendue; puis j’ai à vous dire que je n’ai jamais été détenu à Casoria, où vous prétendez que j’aurais dû vous donner de l’argent pour manger et autre chose.

» J’ai reçu de vous, à San-Francesco, de bonnes actions, mais je dois vous dire que j’en ai eu également de vilains déplaisirs à ne point oublier.

» J’espère m’acquitter du bien et du mal reçus de certaines gens dont je ne veux pas dire les qualités physiques, morales et politiques; je ferais honte à toute la société civile et particulière.

» Je vous salue de cœur. Adieu, avec mes amis libéraux, constitutionnels... pour le moment. Mais, quand tout le monde comprendra la constituante (la costiuente, dit l’autographe que j’ai sous les yeux), . \ alors nous verrons.

» Votre serviteur et ami,

» Michèle Silyestri.

» Vicaria, 19 juillet G2. »

Sur la plupart des camorristes nommés dans les lettres de Mormile et sur Mormile lui-môme, je renvoie le lecteur aux biographies que je compte réunir à la fin de ce volume.

rère tout ce qui se passe dans la prison, lui demande des conseils ou lui donne des instructions, l’interroge ou le renseigne sur les affiliés douteux, lui transmet les décisions de la société au sujet des détenus qui sont à l’hospice , lui envoie de l’argent ou s’excuse de ne pas lui en envoyer. Per spartere lo carusiello, fa acqua la pipa, dit-il quelque part allégoriquement, ce qui pourrait se traduire ainsi : « Le tuyau s’est crevé, la tirelire est vide. » Ces lettres sont importantes enfin à cause 'des noms qu'elles ont révélés à la police, tous accompagnés d’un surnom pittoresque ou facétieux, témoin Pasquale Legiltimo, dit Mozzone (tronçon, bout de cigare); Ferdinando Miele, dit Chi t’è vivo (qui t’est vivant? ou en d’autres termes : qui est ce qui survit dans ta famille?); Giovanni Sigillo, dit Cannelella (petit tuyau); Ricciardelli, dit Ciucciaro (l’ânier); Carmine Linone, dit Paparuolo (poivron); Carlo Dilicher, • dit Svizzarotto (le petit Suisse, preuve que les enfants d’Helvélie au service de Naples ne dédaignaient pas de s’affilier aux voleurs); Nicola Furiano, dit Calabrese (le Calabrais), etc., etc.

Rien n’est plus divertissant que l’imperturbable gravité de Mormino quand il parle des débats de la secte.

5ti

Il invoque souvent les leçons de ses prédécesseurs, les traditions des ancêtres. Il ne rend jamais compte d’une séance de camorristes sans faire précéder son rapport de cette phrase liturgique : « Mes devoirs m’ont appelé à réunir la société et à mettre en discussion ce qui suit. » Pour mettre en discussion , il emploie un mot à lui, discluzionare , monstrueux barbarisme.

Avant de montrer par quelques citations la forme et le fond de ces lettres, je dois marquer encore un point important, l’exactitude et la régularité de ces communications d’une prison à l’autre, en dépit de toutes les surveillances. J’ai entendu dire que les geôliers euxmémes servaient de messagers aux malfaiteurs; mais je crois plutôt que des individus étrangers à la prison, quelquefois même des inconnus, se chargeaient de ce petit service de poste, témoin la recommandation inscrite au dos de plusieurs lettres : * Donnez cinq sous au porteur. »

Voici maintenant un de ces manuscrits, que je voudrais copier textuellement comme modèle de style et d’orlhographe; mais il serait inintelligible, même en Italie. Je dois donc me borner à le traduire aussi littéralement que possible, en mettant entre parenthèses

LÀ CAMORRA dans les prisons.

les mois trop monstrueux, pour l’amusement de mes lecteurs italiens.

« Cher compagnon ( combangnio ) ,

» Après vous avoir salué conjointement à tous les compagnons, je vous remets vos tangentes (c’est-à-dire vos parts de baratlolo).

» Vous et le compagnon Ricchezza, vous devez avoir dix carlins moins deux grains. Oltaiano elle Monaciello (le moinillon) ont droit à six carlins et demi.

» A Bascolo , sept carlins et demi.

» Quant à Simonetta, sa pari est retenue.

i Toute la somme monte à quatre ducats et deux grains.

» Vous devez retenir au compagnon Ricchezza vingtsept grains sur sa part, parce qu’il doit donner deux carlins et sept grains à Branchale.

» La somme qu’il reste à vous remettre est de trentesept carlins et quatre grains.

» De plus, ce matin, la société a daigné décréter que nous levions la main à tous les camorristes qui étaient en punition, et ils. sont rentrés dans la société.

» De plus , les camorristes qui étaient à gauche et qui

ne pouvaient donner leur vote, ont été remis h leur place. Faites-en autant pour Cazzarola (Casserole) qui se trouve à l’hôpital.

» De plus , quand vint Salvatore de Crescenzo, il demanda grâce pour les camorristes en punition. Nous tous nous y opposâmes ( gioposamo , dit l’autographe de Mormile) pour le Ciucciaro, eu égard à la lettre qu’il envoya à Pizzofalcone au compagnon Àndolfo, car ladite lettre portait préjudice à la société. Nous avons appelé Andolfo pour prendre connaissance de cette lettre. Et Andolfo nous a assuré ( giasicurato ) qu’il n’avait jamais reçu la lettre , jurant son honneur (sic!)...

» Et c’est ainsi que, ce matin, nous avons discuté sur le compte du Ciucciaro, et, ne l’ayant pas trouvé en contravention, nous lui avons levé la main, à lui aussi, c’est-à-dire nous l’avons mis à la gauche de la société. E non altro (et c’est tout).

» Je me dis pour toujours et je signe ( sengna ),

» Votre compagnon,

» Andonio Mormino (sic). »

J’ai traduit celte lettre entière parce qu’elle est pleine

d’enseignements ; mais elle réclame un long commentaire. Antonio Mormino commence par envoyer à son confrère Zingone la part de la camorra qui revient à lui et à ses subordonnés de l’hospice de San-Francesco. Ainsi les malades recevaient régulièrement leur tan- /• gente. La distribution de tout l’argent extorqué leur était faite de semaine en semaine comme aux autres.

Les parts étaient inégales, et le montant des dettes contractées par un camorriste était retenu sur la somme qu’il devait recevoir. Cette distribution était le sujet ordinaire et principal de la correspondance entre les chefs de la secte.

Un autre point à noter dans cette lettre est la levée *r de main , c'est-à-dire la grâce accordée aux camorristes en punition, sur l’intercession d’un de leurs confrères. Ainsi ceux qui étaient à gauche furent amnistiés; ils subissaient la peine la plus douce , n’étant privés que de l’honneur de voter et non de leurs droits pécuniaires. Il y avait des peines plus dures : nous en parlerons plus loin.

Insistons, pour le moment, sur les grâces. Elles s’accordaient, ai-je dit, à la prière d’un camorriste influent, ordinairement d'un compagnon fraîchement

arrivé dans la prison et dont on fêlait la bienvenue par des indulgences plénières. C’est ainsi qu’à l’arrivée de Nicola Avilabile dans la carcere nuovo de la Yicaria, la société assemblée leva la main à Nicolas Furiano, dit le Calabrais ; à Carlo Dilicher, dit le petit Suisse ( Svizzaroito ), et à Ricciardelli, dit l’Anier (Ctucciaro ), le même dont il a été question plus haut dans la lettre que j’ai citée. * Bien entendu cependant, écrit à ce sujet Mormile, que les compagnons de cette prison ont replacé le Ciucciaro avec la corde au cou (c’est-à-dire, lui ont pardonné malgré eux) ; je vous prie de le lui faire savoir, et vous lui direz que ce matin il recevra la camorra, mais qu’à la moindre petite faute de désordre qu’il commettra dans votre hôpital, je vous autorise à lui enlever de nouveau tous ses droits et à le remettre al presidio (c’est-à-dire sous surveillance !). »

Voilà déjà une peine plus forte, la privation de la camorra et la mise au présidio. Cette peine équivalait à uue suspension temporaire qui privait le condamné de tous ses droits. La suspension pouvait ne durer qu’un mois ou deux; elle punissait alors les infractions légères. Ainsi, dans la lettre même dont je viens de

citer un passage, je trouve un Giuseppe Aiello suspendu pour un mois parce qu’il avait manqué de respect au camorriste de journée. Un autre, Ignazio Giglione, est suspendu pour une année, parce qu’étant de journée il a manqué à son devoir.

Mais, ces punitions étaient rarement subies jusqu’au terme fixé par le jugement. Les grâces pleuvaienl dru comme grêle. Ainsi, lorsque le fameux Salvalore de Crescenzo, le prince des camorristes, le brave et le sage par excellence, le grand homme, comme l’appelle Mormino, fit sa rentrée solennelle à la Yicaria, le chapeau sur la tôle, le poing sur la hanche, prenant le pas sur toutes les préséances, levant le front par-dessus toutes les autorités, écartant les autres chefs, éclipsant les étoiles, tel que le roi-soleil, il étendit sa clémence, comme nous l’avons vu, sur tous les délits de ses sujets, qu’il daignait encore appeler ses frères. Zingone fit quelques objections à propos de deux ptec[otli di sgarro; mais Mormino se hâta de lui répondre :

— Levez la main, parce que c’est un pardon général invoqué par Salvalore de Crescenzo. Seulement, si les délinquants retombaient en faute, je remels leur

sort à votre sublime sagesse ( alla sublima vostra sagezza.)

Qu’on note, en passant, ce sublima , qui est un gro.j barbarisme.

Une immense acclaipalion de gratitude accueillit l’amnistie octroyée par de Crescenzo.

« Toutes les langues humaines ne nous suffisent pas* écrit l’un des graciés, Carminé Roselli, pour remercier l’une et l’autre société (celle du Carcere-Nuovo et celle de San-Francesco), tandis que nous ne méritions pas leur clémence. »

O sacro-sainte humilité d’un coupeur de bourses ! Nous sommes des voleurs, des meurtriers au besoin, peccadilles 1 Mais nous avons manqué aux règlements de la camorra, voilà le crime qui nous pèse sur la conscience. Si la cour d’assises nous absolvait, elle ne ferait que son devoir et nous ne lui donnerions pas môme un coup de chapeau ; mais nous tombons à deux genoux devant le compagnon miséricordieux qui nous pardonne!...

Les sentences de mort. — Les exécutions. — Antonio Lubrano, dit Porta di Massa. — Comment Lombardi poignarda Caccaviello pour mériter l’honneur de tuer Forastiero, qui avait assassiné Doria. — Cirillo et le Zellosiello. — VAversann, son crime et sa mort.

— Histoire d’un bourreau déçu et d’un meurtre in extremis. — Haines entre camorristes. — Les Napolitains et les provinciaux.

— Scènes sanglantes.

Il y avait cependant une peine plus terrible que la suspension temporaire et que l’expulsion définitive, il y avait la peine de mort. Elle frappait le compagnon déloyal qui avait trompé ou trahi l’association, soit par des fraudes ou des vols commis à son préjudice, soit par une tentative d’adultère avec la femme d’un camorriste, soit par des dénonciations ou môme de simples indiscrétions; soit, enfin (mais contre ce dernier

délit la secte ne fut pas toujours bien sévère), par une opération quelconque (vol, sfregio ou racurtrej, exécutée à l’instigation ou au service d’un homme étranger à la société !

La peine de mort était prononcée solennellement, après un débat dans les formes, où l’accusé, tenu à l’écart, attendait sa sentence, et où tel compagnon était désigné d’office comme ministère public, tel autre comme défenseur, tandis que tous les affiliés étaient convoqués et réunis en môme temps comme témoins, jurés et juges.

La sentence une fois déclarée, un picciotto quelconque, ordinairement tiré au sort, était chargé de l’exécution. Si, par miracle, il déclinait cet honneur, il était passible de la peine qu’il refusait d’infliger, et ne pouvait y échapper par la fuite; car, signalé aussitôt à tous les chefs de la ville et des provinces, il était sûr de trouver, dans toutes les prisons, dans tous les mauvais lieux du royaume, un couteau levé sur lui.

Les lettres de Mormile (ou Mormino), que je continue à parcourir, parlent d’un certain nombre de camorristes mis en jugement à leur entrée au Carcere- Nuovo, « pour n’avoir pas su accomplir le devoir que

nos prédécesseurs nous ont enseigné; ces hommes, en effet, étant restés longtemps en ce lieu (dans une autre prison), n'y sont pas arrivés à détruire Pasquate Capozzo, l’infâme scélérat, qui a commis une infamie très-connue et dont l’Europe entière fut informée. En conséquence, nous avons délibéré et décidé ce qui

suit... »

Ce Pasquale Capozzo (qui avait dénoncé des camorristes) était donc coupable d’infamie, et, par conséquent, condamné à mort. Quant à ceux qui, enfermés avec lui dans la même prison, n’étaient point parvenus à le détruire , ils furent condamnés également à l’unanimité. La lettre de Mormile ne dit pas à quelle peine; mais ce silence môme le fait entendre assez clairement. J’ai indiqué plus haut les lois de sang qui régissent la société : tout le contraire des préceptes évangéliques : « Celui qui refuse d’étre bourreau sera victime. Celui qui ne tire pas le couteau, périra par le couteau ! »

Giro Cozzolino et Agostino Angelino (les deux hommes qui n’avaient pas détruit Capozzo) étaient donc deux hommes morts; mais leur exécution fut contremandée par l’ordre du maître des maîtres, Salvatore de Crescenzo.

La société se réunit une seconde fois et adoucit la sentence.

Cependant Agostinu avait parlé à Capozzo ; on les avait vus ensemble; il le confessait lui-même. Quel qu’en fût l’objet, cette conversation était un crime et une honte dont il ne pouvait plus se relever.

Il fut tolto di barattolo, c’est-à-dire proscrit de la société comme traître et infâme.

Voilà un exemple d’indulgence; mais la secte ne cassait pas toujours ses arrêts. Si le Capozzo dont j’ai parlé plus haut put échapper à la sentence prononcée contre lui, ce fut grâce à la prudence d’un inspecteur des prisons qui, pendant plusieurs mois, le tint toujours séparé des autres. Son compagnon de trahison. Antonio Lubrano, fut moins heureux. Le moment est venu de raconter son histoire.

Cet Antonio Lubrano couvait une vieille haine contre Salvatore de Crescenzo, le grand homme. On l’avait réconcilié avec lui, mais la rancune était restée. Ces hommes violents ne pardonnent jamais. Les deux ennemis furent enfermés ensemble avec beaucoup d’autres dans l’île de Ponza, où la réaction alla les chercher, pendant le siège de Gaëte,si j’ai bonne mémoire.

et leur offrit des moyens d’évasion, à condition qu’ils voulussent entrer dans une bande de brigands. L’affaire fut bientôt conclue; de Crescenzo devait être le Crocco de cette armée bourbonienne. Mais Lubrano ne laissa pas échapper cette occasion de frapper un ennemi ; il se hâta de le dénoncer aux autorités de l’île. Pour ce service éclatant, il fut gracié d’un côté par le pouvoir officiel, mais condamné de l’autre par le pouvoir occulte. Condamné à mort Il commit encore un crime très-grave. Rendu à la liberté, il se livra très-effrontément à la contrebande ; mais ce ne fut pas là son péché. Il eut le tort bien plus grand d’exercer son métier pour son propre compte et de n’en point partager les profils avec la secte. On m’assure qu’au mois de septembre de la présente année, ses compagnons de la Vicaria lui envoyèrent demander la somme de mille ducats. Il ne la fournit point, et, pour la seconde fois, fut condamné à mort. Repris par la police, le 3 octobre, dans la razzia des ^ camorristes, ordonnée et vaillamment opérée par le questeur Aveta, Antonio Lubrano, surnommé Porta di Massa (du nom de son quartier ), fut conduit dans le camerone où étaient enfermés tous les affiliés de la

secte. Dès son entrée, il heurta trois hommes qui l’attendaient, et qui, se jetant sur lui, l’égorgèrent. Je dis trois hommes, mais d’autres disent huit; car le cadavre portait huit blessures, toutes de couteaux différents.

Telle était la puissance de la secte, et particulièrement l’autorité de Salvatore de Crescenzo, qui avait forcé l’exécution. Mormino ni Zingone ne faisaient jamais rien sans le consulter, bien qu’il ne fût pas le chef en titre du castel Capuano. Il envoya à Zingone la sentence de Lubrano par la femme du Mozzone. Cette mégère s’était chargée de consigner l’arrêt de mort, caché dans un panier de raisins.

Je n’ai point achevé cette histoire sinistre. J’ai dit que le condamné fut frappé par trois compagnons, selon les uns, par huit au dire des autres. Mais un seul s’attribua le crime, ou se l’accola (se l’accollà), d’après le mot consacré. C’était un simple picciotto nommé Nicolas Furiano, et surnommé le Calabrese (le Calabrais), réactionnaire enragé comme de Crescenzo, fort mauvais sujet, du reste, et très-ambitieux. Pour passer picciotto, il s’était chargé de balafrer, sur l’ordre des compagnons, un détenu de San-Francesco, et, pour entrer dans cet hôpital, il s’était inoculé je ne

sais quelle maladie. I! prit sur lui le meurtre de Lubrano pour devenir camorriste.

Rien n’était plus ordinaire que ces genres de substitutions dans les prisons de l’ancien royaume. Le plus souvent, le picciotto s’attribuait l’assassinat qu’il n’avait pas commis pour monter en grade; mais on en a vu qui commettaient le crime pour le compte d’un autre, à condition que cet autre se dénonçât lui-même à leur place. Tel fut un sectaire dont je n’ai pas gardé Je nom, et qui consentit un jour à servir la rancune d’un détenu non camorriste. Ce dernier avait un ennemi dans l’ergastule 1 , mais n’osait le frapper. Il • recourut donc au sectaire, qui lui dit :

— Je ferai le coup, mais tu le prendras sur toi.

Or, une loi du code aboli protégeait l’homicide commis dans l’ergaslule; je veux dire que ce crime n’était pas puni de mort quand la provocation était prouvée.

Il ne s’agissait donc que de prouver la provocation.

1. L’ergastule était le plus triste endroit de détention; on y envoyait les malheureux condamnés à la peine la plus dure. La peine la plus douce était \a.prigionia, qui durait jusqu’à cinq ans, puis la reclusione, jusqu’à dix, puis le presidio , le bagno, et enfin l 'ergastolo. C'est à l’ergaslolo que furent condamnés Spaventa, Settembrini, Agresti et leurs compagnons politiques.

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