‹ La camorra mysteres de NaplesChapitre 2 sur 20 · Q LA CAMORRA · texte numérisé non relu

Q LA CAMORRA

Aussi, quand un camorriste ou un picciotto venait de tuer un homme, se donnaifil assez volontiers un coup de couteau de sa propre main, pour faire croire qu’il avait été attaqué par sa victime.

Le détenu dont je parle se fit donc souffleter publiquement par l’homme dont il avait commandé lç meurtre, et cet homme fut tué peu après par le sectaire avec une religieuse ponctualité. Par bonheur, ou par miracle, car de pareilles révélations sont rares, la justice fut informée de cet arrangement, L’instigateur du crime ne put se faire condamner, bien qu’il jurât ses grands dieux qu’il était coupable; et l’assassin, qui ne s’était pas arrangé de manière à être provoqué, fut pendu.

J’ai montré par un fait récent que les sentences des camorristes étaient strictement exécutées. J’ajoute maintenant qu’il était défendu à tout camorriste de tuer , un de ses compagnons sans un jugement de la secte, et je vais le prouver par un autre fait.

Un des hommes importants de la camorra, un propriétaire , Antonio Forastiero, détenu pour un délit quelconque au présidio, d’où il s’était évadé peu de temps avant l’expiration de sa peine, arrêté de nouveau

parce qu’on l’avait Surpris une canne à épée dans la main, fut accusé par les journaux et dénoncé par un camorriste, appelé Vincenzo Doria, comme l’auteur d’une extorsion de deux cents ducats commise au préjudice d’un négociant. Averti du fait, le soir même de la dénonciation (24 août 186i), Forastiero sauta sur le lit où dormait le délateur et lui donna trois coups de couteau sans la permission des autres camorristes.

Le blessé fut transporté à l'hôpital de San-Franccsco, où il mourut la nuit môme. Avant d’expirer, il avait désigné comme son meurtrier Antonio Forastiero. Aus- \ sitôt Caccaviello (le chef de la camorra dans l’hôpital) et les autres compagnons qui y étaient détenus (le Capraio, Gennaro Morra, YOrefice, etc.) demandèrent à être conduits à la Yicaria. Cette faveur leur fut accordée deux jours après. A peine arrivés dans le camerone des camorristes, ils réunirent tous les compagnons, tinrent conseil et décidèrent ce qui suit :

Le chef par intérim qui avait remplacé le chef titüaire (lequel était précisément cet Antonio Mormile dont nous avons parcouru plus haut les correspondances; Mormile, se trouvant malade, avait passé la nuit de l’assassinat à l’hôpital), le chef par intérim,

disons-nous, le contarulo et le camorriste de service furent chassés de la camorra pour avoir permis un homicide en l’absence et sans la permission du chef élu. Les autres camorristes présents à l’action furent suspendus pour une année. Quant à Forastiero, il fut condamné à mort.

Je dois dire cependant que, le soir môme du meurtre, les compagnons présents s’étaient réunis à l’écart dans un coin du camerone et avaient débattu longtemps en présence de Forastiero, qui se tenait à l’autre bout de la salle, entouré de quelques amis aveuglément dévoués. Témoin de la scène, qu’il suivait à travers une grille, l’inspecteur Luigi Baculo, de qui je tiens le fait, prévit qu’il y aurait encore du sang versé. Il résolut aussitôt de séparer Forastiero des autres camorristes. Dès lors, l’assassin fut mis à part, et, chose étrange, malgré lui!

Cependant, parmi les compagnons suspendus pour n’avoir pas empêché l’homicide, se trouvaient deux hommes, Garofaniello et Lombardi, qui prièrent Mormile (revenu de l’hôpital et présent au jugement) de les envoyer à San-Francesco, où ils espéraient rentrer en grâce en se rendant indispensables. Mais Caccaviello,

qui était rentré dans l’hôpital où il dirigeait la caraorra, ne voulut rien faire pour eux, leur reprochant vivement d’avoir trempé dans un meurtre barbare sans l’aveu de leurs supérieurs. 11 finit cependant par s’adoucir en recevant d’eux quelques piastres; mais, tout en acceptant leur monnaie, il faisait dire secrètement à Mormile (ou Mormino) de ne point cédera leurs supplications. — Lombardi et Garofaniello s’aperçurent bientôt de ce manège et résolurent entre eux de se venger. On voit qu’il s’agit ici d’une histoire très-compliquée, pleine d'intérêts très-divers, et bien faite pour dévoiler toutes les intrigues de la secte.

Or, il advint, le 3 septembre, que le chef Caccaviello

appela un picciotto di sgarro , nommé Pelorosso, et lui ordonna de chasser de Yudienza, c’ést-à-dire de la salle . où l’on venait visiter les détenus, un certain nombre de visiteurs. Cet acte arbitraire souleva des clameurs; Garofaniello et Lombardi voulurent profiter du tumulte.

Ils eurent la triste idée de simuler un commencement de rixe, dans l’intention de provoquer une vraie bataille où intervînt le chef, qui, dans la mêlée, pourrait être massacré... par hasard.

Le fait arriva comme ils l’avaient préparé. Appelé à

LA C.AMOHRA.

son secours par un des combattants, Caccaviello se jeta parmi les couteaux et tomba presque mort. Lombard! se vanta d’avoir fait le coup, et tous lui rendirent hommage. Ce n’est pas, en effet, un mince honneur que de frapper un chef de camorristes. L’heureux vainqueur obtint sur-le-champ la glorieuse mission de tuer Forastiero.

A cet effet, un couteau lui fut donné par un de ses compagnons d’hôpital. Il fut convenu que le terrible camorriste, qui avait illégalement tué Doria et qui, pour cet acte irrégulier, était condamné par la secte, serait attiré par je ne sais quelles manœuvres dans la prison de San-Francesco. Lombardi devait se tenir à la troisième grille du couloir qui mène à la salle de chirurgie. Là, il aurait attendu son homme, et, le prenant au passage, il l’aurait égorgé.

Averti de tout cela, Forastiero supplia l’inspecteur de l’envoyer à San-Francesco, au milieu de ses ennemis; il parlait de les tuer tous; il l’aurait fait peutêtre. Mais M. Luigi Baculo, comme on le pense bien,

ne tenait guère à celte boucherie. Il envoya donc le

condamné à Portici, dans la prison du Granatello, expier son dernier crime; et, la peine expirée, ce farouche

La camorra qui tue. 75

bandit doit retourner dans la prison d’Aversa pour achever l’expiation du premier.

Un camorriste n’avait donc pas le droit de tuer un de ses compagnons sans la permission des autres. En revanche, hors de la secte, if pouvait assassiner à son bon plaisir. Ainsi, le très-fameux Filippo Cirillo ne reçut que des félicitations pour le crime qu’il fit commettre il y a une douzaine d’années. Ce Cirillo avait rendu quelques services à l’inspecteur Michèle Ruggiero; il lui demanda, en revanche, une faveur que l’honnête fonctionnaire dut lui refuser, je ne saurais dire laquelle. Aussitôt l’inspecteur fut condamné à mort dans la pensée du camorriste. Un picciotto, nommé le Zellosiello, pour monter en grade, se chargea de l’exécution. Cirillo, devant être transporté dans une autre prison, dit au picciotto :

— Attends mon départ; vingt-quatre heures après, tue l’inspecteur 1

Le Zellosiello attendit le départ de son maître ; vingtquatre heures après, l’inspecteur était tué.

Arrêté, interrogé, livré à la justice, condamné à mort, le picciotto ne prononça pas une seule fois le nom de Cirillo. Il fut enfin pendu, ce vaillant misérable! Le

roi Ferdinand en gracia beaucoup qui ne le valaient pas.

Mais c’était là le beau côté de la secte. Je n’ai point essayé de la trop charger, on me rendra cette justice; j’ai dit, par exemple, les services qu’elle rendait aux détenus. J’ai môme constaté qu’en 1848 elle respecta les prisonniers politiques. Mais j’ajoute que, môme alors, il y eut des. affiliés qui firent tout le contraire, témoin ce Giuseppe d’Alessandro, surnommé l'Aversano, qui s’avisa de provoquer un mouvement de réaction à la Vicaria. Les libéraux se consolaient de leur captivité en chantant des hymnes patriotiques; mais l’Aversano les engageait à se taire; et, un beau jour, pour répondre à leurs manifestations courageuses, il ameuta ses hommes au cri de «Vive le roi! » Une contre-démonstration s’ensuivit, et un tumulte effroyable; sur quoi, cinq libéraux furent pris, couchés sur une table, et frappés de cent coups de verges. On procédait ainsi sous le gouvernement paternel des Bourbons.

Quant à l’Aversano, provocateur de ces troubles, il obtint sa grâce et devint bientôt espion, puis chef d’escouade. Arrêté plus tard, en 1860, avec Manetti, pour le fameux coup de bâton donné en pleine rue à M. Brénier, ministre de Fi ance, il fut, je crois, con-

damné à mort par la secte. Un certain Lombardi l’accosta dans la prison et le tua.

J’ai dit aussi la fraternité qui liait entre eux tous les camorristes, et j’en ai donné pour preuve la sentence portée contre Forastiero, qui avait frappé l’un de ses cornpagnons. Mais je dois ajouter que des inimitiés terribles éclataient souvent parmi ces hommes, unis par tant d’intérôts communs, et que ces inimitiés les poussèrent plus d’une fois jusqu’aux actions les plus étranges. On m’a cité l’exemple d’un homme qui, pour se venger d’une raillerie insultante, et n’osant attaquer l’offenseur, plus habile au couteau que lui, couva lentement sa haine et sa rancune, qui durèrent quinze années. Pendant ce temps, le camorriste qu’il voulait tuer (Luigi Russo) courait de prison en prison et de ville en ville, promenant un arrêt de mort dont il appelait à tous les tribunaux et qui fut confirmé trois fois, à Avellino, à Potenza et à Salerne; il finit par se pourvoir à Naples. Que fil alors son ennemi pour exécuter le sinistre projet qu’il avait conçu depuis si longtemps? Dans la conviction que la triple sentence serait confirmée par la cour de Naples, il postula et obtint l’olfice de bourreau.

LA CAMORB

— Luigi Husso périra de ma main I s’écria-t-il alors, sûr de sa vengeance. .

Hélas ! il avait compté sans les juges de Naples. L’homme qui devait périr de sa main fut acquitté 1 On cite aussi l’histoire d’un camorriste redouté qui s’était re tiré du monde, et . t ui ne quittait plus sa maison, frappé d’une maladie de poitrine. Pendant qu’il souffrait comme le lion mourant, on vint lui dire qu’un de scs anciens compagnons s’était avisé de le railler dans une taverne de la Yicaria : toujours le coup de pied de l’âne ! Il sauta aussitôt à bas de son lit, prit son couteau, courut à la taverne, et, trouvant son homme, lui coupa la gorge. Puis, exténué par cet effort suprême, il s’en revint mourir chez lui,

Mais ce ne sont là que des haines d’homme à homme.

• Il y en avait de plus terribles entre les partis formés dans la secte, tantôt autour des chefs influents, tantôt même, il faut le dire, au service des hommes qui se succédaient au gouvernement. On m’assure qu’aulrefois, sous les Bourbons, et même quelque temps après leur chute, il y eut deux camorre , l’une favorable, l’autre hostile au pouvoir, qui se servait de la première pour combattre ou du moins pour balancer la seconde. Je

n’ai pas de données précises pour prouver ce fait, mais ce que je sais positivement, c’est que, sous les Bour* bons, ces rivalités entre groupes de compagnons se manifestèrent par des conflits féroces. J’ai à ce sujet quelques pages fort intéressantes à citer; je les emprunte à un romande M. Alessandro Avitabile, intitulé Carlo il Discolo,el publié à Naples il y a quelques années. Que ce nom de roman n’effraye point le lecteur; M. Avitabile m’a certifié qu’il a peint la scènc'd’aprés nature, sans y ajouter un trait ni forcer nullement la couleur ; il n’a changé que les noms des acteurs et des victimes,

Mais, en rouvrant ce livre, j’y trouve une description poignante des prisons, telles qu’elles étaient sous Ferdinand II. Je citerai d’abord ce morceau, qui introduira le lecteur sur le lugubre lieu de la scène. On y verra la confirmation de plusieurs faits que j’ai déjà indiqués, « La prison du peuple est au-dessous dç celle des ' nobles et divisée comme suit : la première chambre est une sorte de parloir; au fond s’ouvre une grille en fer par laquelle on descend dans l’intérieur, et deux portes à droite, par l’une desquelles on entre dans cinq petits cachots appelés le camerclle, et, par l’autre, dans

un corridor étroit qui monte à la chapelle des condamnés à mort

» La grille en fer une fois franchie, on descend des degrés et l’on arrive au rez-de-chaussée, partagé en plusieurs chambres pour l’usage des sous-clefs , et en cinq salles très- vastes (cameronï). Chacune de ces salles a un nom qui lui fut donné par les prisonniers, de temps immémorial. La première est celle du pain, parce qu’on y distribue chaque jour le pain et la soupe. La seconde est celle des strappuntini (des matelas), parce que c’est la seule où figurent ces objets de luxe. La troisième est celle de la taverne, parce qu’elle mène dans une cour entourée de hautes murailles, dans laquelle sont divers fourneaux pour l’usage des prisonniers, et une grande croisée qui donne de l’air et du jour à la prison des nobles, unique endroit où puissent se voir et se parler les détenus des diverses prisons. La quatrième salle, étant la plus étroite, a reçu le nom de camcroncello ; quant à la cinquième, la plus vaste et habitée par les plus pauvres, on l’appelle le camerone des désespérés.

» Le plancher de la prison entière est en bois de saule, mais poli comme du marbre par le frottement

continuel des pieds nus qui l’ont foulé et qui le foulent toujours; et la plupart de ces détenus sont affamés, déchirés, sales à faire peur, bien qu’on distribue chaque jour à chacun d’eux une forte assiettée de soupe aux pâtes, au riz ou aux légumes et un pain, nourriture qui suffirait pour ôter la faim si ces malheureux n’en vendaient pas la moitié pour un sou 1 Iis sont ennemis de leur propre existence.

» On leur donne encore un petit matelas pour se coucher : les prisonniers l’appellent faldo, mais la plupart de ces êtres qui portent le nom d’homme, le cèdent à ceux qui veulent dormir plus commodément, et cela au prix de quatre ou cinq sous par semaine ! et, pour gagner ces pauvres morceaux de cuivre, ils se condamnent à dormir sur la terre nue, et ceci nonseulement en été, mais dans l’hiver le plus rigide. Deux fois l’an, on donne une chemise aux plus misérables et aux plus déchirés; une paire de pantalons et une jaquette, vêtements que cette gent perdue, sans les endosser môme une seule fois , vend au plus vil prix ! et tout cela, pour nourrir les vices qui les ont traînés au crime et poussés, comme des ennemis, contre la société, contre Dieu I

» Ces êtres ignobles et repoussants passent toutes les heures de leur vie dans l’oisiveté, chantant des chansons obscènes, blasphémant, jouant et pensant au jour où ils finiront leur peine et retourneront libres dans la société, non pour devenir meilleurs et utiles... mais pour se jeter de nouveau dans la crapule et reprendre leur métier d’assassins et de voleurs. »

Telles étaient les prisons sous Ferdinand II. Un Italien de Naples, un des meilleurs, Eugenio Cosmi , chargé d’inspecter ces bouges à la chute des Bourbons, m’a dit qu’en entrant à la Vicaria, dans la première salle qu’il se fit ouvrir, il trouva des hommes complê-

tement nus et couchés dans la vermine I Voilà le régime que la réaction voudrait rétablir. J’arrive maintenant au récit de M. Alessandro Avitabile. Je rappelle que c'est une scène de roman , mais peinte exactement d’après nature.

« Giuseppe (c’est le nom d’un nouveau détenu) descendit dans la prison. Dans le premier camerone, il /

rcnconlra Antonio Ottaïano, chef de la camorra des provinciaux. C’était un homme de quarante ans environ, très-petit, fluet, au visage décharné, aux yeux farouches et féroces , une tête d'oiseau de proie. Il por-

tail le costume des brigands, et, pour unique marque de distinction dénotant son grade honorifique dans la prison du castel Capuano, un bonnet rouge à galons d’or et couvert d’autres broderies.

» Cet homme était suivi de deux autres camorristes vêtus comme lui ; seulement, la broderie de leur bonnet était moins large, pour marquer l’infériorité du grade.

t L’un de ceux-ci prit Giuseppe par un bras et le présenta au chef en lui disant :

» — Voici un nouvel hôte.

» Et Giuseppe, qui connaissait les usages de la prison, car ce n’était pas la première fois qu’il y venait habiter, ôta aussitôt son bonnet et baisa avec beaucoup de respect la main du chef de la camorra, qui lui adressa les questions suivantes :

» — Quand es-tu venu?

» — A l’instant môme.

» —El pourquoi es-tu descendu ici sans te présenter d’abord à moi ?

» — Je suis venu ici pour vous chercher et faire mon devoir.

» — C’est bien, c’est bien. De quelle province es-tu?

» — Je suis Napolitain.

» Antonio, en le raillant, répéta le mot avec beaucoup de mépris et d’ironie, et l’un de sa suite ajouta sur le même ton :

» — Napolitain, c'est la même chose qu’imbécile.

» Giuseppe le regarda avec un peu de ressentiment, et l’autre manant qui était plus près de lui, lui appliqua un soufflet si fort, qu’il l’étourdit pour plus d’une heure. Giuseppe se mit à pleurer de douleur et de rage. Puis, mordant son bonnet, il s’écria :

» — Mais c’est une injustice ! je n’ai rien fait, moi.

» Et le chef, avec un mépris croissant, lui répondit:

» — Tu as raison, pauvre galanlhomme : plains-t’en aux braves, à tes courageux pays, pour qu'ils viennent te venger.

» Et, se tournant vers l’un de ceux qui le suivaient, il continua :

» — A cette femmelette, tu donneras une place dans la cinquième salle, parmi les désespérés.

i — Mais, reprit Giuseppe, je n’ai pas refusé de payer le droit...; donc...

» — Tu payeras le droit et tu iras là. Va-t’en, grand lâche !

» Et, ce disant, Antonio accompagna son ordre d’un

coup de pied; l’un des bravaches y ajouta un coup de poing, l’autre un coup violent d’épaule... »

Tous ces détails sont pris sur le fait.

« Ce fut ainsique cet homme mauvais, opprimé par des hommes plus mauvais encore, s’éloigna frémissant de colère et désirant un couteau, une arme quelconque pour se venger.

» Dans la salle de la taverne, il rencontra quelquesuns de ses amis de vieille date qui, le voyant pleurer et découvrant sa joue toute rouge, lui demandèrent ce qui lui était arrivé.

» Giuseppe leur raconta l’outrage qu'il avait reçu et leur demanda un couteau pour se venger ; mais un d’entre eux, se mordant les doigts de dépit, s’écria :

» — Nous n’en avons pas ici ; ces fanfarons nous ont enlevé jusqu’à la ferraille, et c’est pour cela qu’ils font les braves.

• — Maisdonne/.-moi un morceau de bois, je le taillerai en pointe et je leur arracherai l’âme du corps î

» — Oui, tu le tailleras en pointe, et avec quoi?

» — Avec un fragment de Yitre, avec mes dents.

» Et un autre ajouta :

» — Pour le moment, il faut de la prudence ; j’espère

LA CAMORR A.

qu’il nous viendra bientôt des armes de là-haut; le chef de la société nous les a promises.

» — Oui, Filippo (ainsi se nommait le chef de la eamorra de la prison des nobles) promet toujours et ne tient jamais : il voudrait tout arranger avec des phrases, et, ici, il faut du sang.

» — Tu as raison, il faut écrire à Alberico. C’est le seul homme de courage qu’il y ait là-haut, et il est capable d’une résolution. L’ergastolo ne l’effraye point. Il fait le camorriste par amour, et non par intérêt comme tous les autres, qui ne sont bons qu'à loucher le samedi leur part du gain.

» r— Oui, écris-lui, au nom de tous, et dis- lui que nous ne voulons plus souffrir cette injuste et infâme tyrannie.

» — J’y vais donc, mais que l’un de vous fasse sem tinelle afin que je ne sois pas surpris.

» — Allons ! dit l’un des interlocuteurs.

» Et ils partirent.

» Peu après, Giuseppe s’entendit appeler à haute voix par un camorriste qui le joignit bientôt, et qui lui dit en le heurtant avec un mépris extrême :

» — Eh bien, tu fais le sourd? Tu es descendu ici

avec une mauvaise idée, tu es las de vivre, Vite, donnemoi une piastre.

» — Une piastre? lui demanda Giuseppe.

» — Oui^ et de poids,

» — El pourquoi ?

» — Pardieu I pour ton entrée et pour ta place.

» — C’est trop, et je ne l’ai pas.

» -T- Dépêchons, pas de paroles et tire l’argent.

* Ce disant, il le prit par le revers de l’habit et le secoua rudement à plusieurs reprises.

» — Mais, je le répète, je ne vous; peux rien don-r ner en ce moment, parce que je n’ai pas le sou; vous aurez aujourd’hui tout ce que vous voudrez quand ma mère sera venue.

» — Voilà qui est bien. Tu commences à parler raisonnablement, dit le camorriste en lui ôtant le bonnet de la tête.

» Et, après avoir regardé ce bonnet avec attention, il lui dit :

» — Ce galon est fin ; veux-tu le vendre?

» — Non, monsieur, je ne le vends pas.

» — Eh bien, je te le rendrai quand tu m'auras donné la piastre.

» Sur quoi, il partit, emportant le bonnet, et Giuseppe, se mordant les mains de rage plus fort qu’auparavant, demanda de nouveau à ses compagnons un couteau pour sa vengeance. Mais ceux-ci, l’exhortant à patienter encore, allèrent tous ensemble rejoindre l’ami qui écrivait la lettre, afin de lui raconter le dernier incident.

» La lettre fut aussitôt faite et envoyée par une personne sûre. Alberico se la fit lire par le secrétaire de la société, et, en l’entendant, écuma de colère. Puis il courut chez le chef et le força de convoquer tous les compagnons en conseil.

» Quand le noble congrès fut réuni, le jeune Albéric prit la parole et rapporta à ses compagnons tout ce qui lui avait été écrit. Son discours fut très-vif ; il conclut par ces paroles :

» — Non, nous ne pouvons ni ne devons plus longtemps souffrir les abus des provinciaux. Si nous leur pardonnons cette fois encore, nous ferons une détestable figure. Nos frères des bagnes et des ergastules auront tous les droits du monde de nous accuser et de nous appeler vils et infâmes pour toute notre vie.

» Ces paroles électrisèrent les compagnons. Ils déci-

dèrent à Tunanimité qu’il fallait sur-le-champ convoquer le conseil des deux camorre pour statuer définitivement sur le fait. Et, au moment même, on expédia l’avis, au chef de la société de la prison du peuple, qu’il eût, dans l’espace d’une heure, à se réunir avec ses compagnons dans la cour.

» Alors les aspirants camorristes, appelés picciotti di sgarro, s’étant armés de hâtons, firent d’abord sortir tous les détenus qui remplissaient la salle de Sant’- Onofrio, celle où règne la large grille donnant sur la cour. Ceux d’en bas balayèrent également la cour, et, en quelques instants, ces deux endroits furent tout à fait libres et vides.

» Ceux qui composaient la société des provinciaux, vêtus avec le plus grand luxe, et précédés de leurs chefs, descendirent dans la cour et s’assirent en face de la grande fenêtre. Peu après, de l’autre côté de la grille, prirent place ceux de Naples, en grand gala comme les autres, et précédés, comme eux, de leur chef. La société ainsi réunie, la discussion commença.

* Le chef des Napolitains demanda si tout ce qui était écrit dans la lettre était vrai. Celui des provinciaux n’en nia pas un seul mot. Alors Alberico prit la

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