La campagne avec Thucydide
ton se trouvait à Mons avec l'aile droite de sa S^^ division. Il risquait d'être enveloppé ; aussi French lui ordonna-t-il de se replier vers le sud avant la tombée de la nuit, au cas où le 2°i6 C. A. serait sérieusement menacé. A 5 heures de l'après-midi, Joffre communiquait la nouvelle inattendue que trois corps allemands au moins attaquaient de front et qu'un quatrième essayait de tourner French par Tournai. La 5^^ armée française et 2°^® division de réserve battraient en retraite, parce que, le 22, les Allemands auraient occupé les passages de la Sambre entre Charleroi et Namur. D'après son rapport le général French avait déjà envisagé une position plus en arrière, appuyé à droite sur Maubeuge, à gauche sur Curgies, à l'ouest de Jenlain, sur la route Maubeuge-Valenciennes. Après avoir vérifié la retraite de cette armée française et la menace allemande, l'armée anglaise se replia sur cette position le matin du 24.
(A suivre) Général von KLUCK.
Il semble qu'il y ait, comme en des œuvres d'art, une vie intérieure intense et un rayonnement indéfini dans certains apologues de l'antiquité. Apologue, allégorie, mythe, je ne sais : des histoires simples, en tout cas, qui respirent d'intelligence subtile. Je ne me souviens plus du sens que je voyais autrefois à l'histoire de la sibylle de Cumes et de ses livres, je sais seulement que ce sens me charmait et que j'y vois aujourd'hui un sens qui, certainement, n'est pas le même, et qui me séduit et me fait songer autant que l'ancien.
On sait le conte. La Sibylle apporta un jour à Tarquin neuf livres dans lesquels était contenu l'avenir de Rome, et dont elle demandait beaucoup d'argent. Tarquin, économe, refusa. L'année suivante, elle revint, dit au roi qu'elle avait brûlé trois de ses neuf livres et lui offrit les autres pour le même prix. Tarquin la tint pour folle et la chassa. Un an après il la revit : elle avait brûlé trois livres encore, et des trois qui restaient elle voulait toujours la même somme. Tarquin alors, soit sur un bon conseil, soit de lui-même, la reconnut pour sage, lui fit compter l'argent et les trois livres furent conservés dans le Capitole : les livres sibyllins.
Les prêtres qui gardaient les livres sibyllins, pour peu qu'ils eussent le goût poétique, pouvaient proposer de nombreux thèmes à leur imagination. Les trouvant plus chers — aux deux sens du mot — d'être un reste et un débris, ils purent éprouver déjà cette poésie des ruines que les Orientaux et les Grecs ignorèrent et que les grands Latins allaient donner à l'humanité. Mais aussi dans ces corporations de devins, oii l'esprit était tendu tout entier vers le futur, où l'on contractait comme à Delphes
un sens inquiet et scrupuleux de l'avenir pareil à celui du passé chez nos historiens, peut-être, en pensant aux six livres perdus, dut-on songer que cette proportion d'un tiers dans notre connaissance possible de l'avenir était à peu près normale et proportionnée à l'intelligence humaine. L'étude de l'histoire peut nous amener à conclure qu'en matière historique il y a des lois et que ce qui a été sera. Elle peut aussi nous conduire à penser que la durée historique comporte autant d'imprévisible que la durée psychologique, et que l'histoire figure un apport incessant d'irréductible et de nouveau. Les deux raisonnements sont également vrais et se mettraient face à face comme les preuves des antinomies kantiennes. Mais à la longue l'impression nous vient que dans la réalité les deux ordres auxquels ils correspondent sont mêlés indiscernablement, que ce qui est raisonnablement prévisible existe, débordé de toutes parts par ce qui ne l'est point, par ce qui a pour essence de ne point l'être, que l'intelligence humaine, appliquée à la pratique, doit sans cesse faire une moyenne entre les deux tableaux, et que cette proportion d'un tiers prévisible (dépourvue de sens au point de vue théorique) constituerait une croyance pragmatique assez saine, fournirait une bonne base à la sage Descartomancie que prêche un journaliste qui n'est point du tout une bête, M. Louis Forest.
Ce tiers prévisible, fondé sur la régularité des lois de l'univers, suffit, quand nous savons l'exploiter, à notre action et à l'enchaînement à peu près raisonnable de notre vie individuelle et sociale. Sans lui nous ne saurions vivre. Mais sans les deux tiers d'imprévisible nous ne vivrions pas davantage, ou plutôt nous vivrions à l'état de machine. La Sibylle aurait dû vendre au roi de Rome plus cher encore une prévision de trois neuvièmes qu'une prévision de neuf neuvièmes. Une prévision complète de l'avenir enlèverait à notre action tout son caractère humain, vivant, tragique. Et, à notre intelligence, elle n'offrirait aucun intérêt. Nous connaîtrions deux passés, l'un en arrière, l'autre en avant. Une histoire de l'avenir, doublant l'histoire du passé, à quoi bon, alors qu'une vie d'homme, absorbée par l'histoire et oublieuse de tout
le reste, arrive juste à connaître de ce passé un lambeau ou des poussières ? Le passé m'offre toujours assez de nouveau, dusse- je vivre cent ans, pour que le nouveau d'un avenir intégralement prévisible me paraisse superflu. N'imitons pas ce bachelier à qui ses professeurs avaient donné pour Sophocle une estime qui lui faisait déplorer profondément la perte de cent de ses pièces, mais n'avait pas suffi pour qu'il eût jamais consenti à lire une des sept qui nous sont demeurées. En histoire comme ailleurs, le tiers d'avenir prévisible donne du poids, un sens, une portée, à notre connaissance du passé, les deux tiers prévisibles lui fournissent une atmosphère et des ailes. A un certain degré de raréfaction le prévisible et l'imprévisible finissent par se confondre. Sur le chemin de l'histoire des livres sibyllins on pourrait placer ce conte d'Orient que rapporte Anatole France. Une histoire du monde, composée sur l'ordre d'un prince par tous les savants de son royaume et qui charge je ne sais combien de chameaux, finit par s'abréger, de résumé en résumé, en cette ligne : ils vécurent, ils souffrirent, ils moururent. Elle résume aussi bien l'histoire future que l'histoire passée : un pur %i^|JLa Iç àsi.
L'histoire de la sibylle de Cumes, sa variante sur le beau proverbe delphique : la moitié est plus que le tout, me venaient souvent, pendant la guerre, à l'imagination. Lorsque j'étais obligé de limiter ma bibliothèque à ce que peut recevoir un sac de soldat, trois livres me suffisaient (six volumes qu'avec de la complaisance finissaient toujours par contenir Azor et son cortège de musettes), un Montaigne, un Virgile, un Thucydide. Un soldat de 1914 pouvait être un homme qui vit avec poésie un moment important de l'histoire, et comme à l'étape on puise dans sa main l'eau des sources, confondues ici avec des essences éternelles, en Montaigne je puisais l'eau de la vie, en Virgile l'eau de la poésie, en Thucydide l'eau de l'histoire. Les trois formes, Naïades, Nymphes ou Parques, française, latine et grecque, s'enchaî-
naient comme un chœur parfait autour de mon sac, et une sibylle ingénieuse m'enseignait que, reste et témoin de milliers d'autres, cette bibliothèque de trois livres était strictement d'un prix bien plus haut que les six et les neuf, les dix et les cent, les mille et les dix mille, aujourd'hui lointains, inexistants, brûlés.
J'ai écrit beaucoup dans les marges de tous trois (je n'ai jamais plus barbouillé de papier que pendant ces •quatre ans). Les marges sont ici une façon de parler. J'écrivais sur des feuilles de papier auxquelles j'avais bien soin de donner la figure extérieure de lettres. L'apparence d'écrire des « mémoires » vous attirait, dans nos tribus nomades, des étonnements et des quolibets. Rien de plus naturel. Ecrire pour soi est aussi absurde, socialement, que parler tout haut à soi et pour soi. Le dialogue étant la forme normale de l'écriture, mes lignes en prenaient l'apparence. Et ce n'était point qu'une apparence. J'entrais aussi docilement dans cet habit que dans mon bourgeron ; ce sont bien des lettres à Montaigne ou -à Thucydide, tous ces petits morceaux de papier que je garde dans un meuble, et d'où je tire aujourd'hui ce livre, des correspondances entre un front de guerre et un arrière de paix, entre l'aujourd'hui et l'hier, entre le moment et la chose de toujours.
Cette chose de toujours que Thucydide a voulu réaliser dans son livre, elle a reçu de cette guerre sa preuve authentique. 11 est beau de voir les lignes de la guerre entre les nations épouser les lignes de la guerre entre les cités, telles que les a isolées et retracées le génie solitaire du fils d'Oloros. UHistoire de la Guerre du Péloponèse cristallise comme un diamant lumineux le tiers prévisible que comportait la guerre mondiale.
Entre ce cartouche oriental du : ils vécurent, ils souffrirent, ils moururent, — et le détail innombrable, toujours nouveau de l'histoire, l'esprit grec a compris qu'il y avait place pour un raccourci à la fois généralisateur et vivant, faiseur d'ordre et créateur d'humanité. Clio comme la sibylle de Cumes, s'est arrêtée en un point, en une juste mesure digne de ce Capitole qui garde l'écrit où la sagesse la fixa. L'histoire de Thucydide développe,
rend présents, vivants et ordonnés comme des frontons du Parthénon les thèmes éternels de la vie, de la souffrance et de la mort tels qu'ils s'imposent à l'homme constructeur, destructeur et défenseur de cités. Ils nous arrêtent en un point solide, en un foyer indestructible de l'esprit. Par eux lentement notre intelligence prend de la dureté et du poids, ainsi que les madriers et les poutres de la construction primitive sont devenus, dans le temple grec, pierre et marbre et ont transporté intact à une matière solide et compacte le détail même des formes qu'inspira la matière encore molle et docile du bois.
L'Historien
Thucydide, bien qu'il ait eu dès le début de la guerre l'intention de se consacrer à son histoire, écrit sans doute sur l'histoire faute de pouvoir faire l'histoire, être de l'histoire. On lui donnerait volontiers pour devise le mot de son contemporain Démocrite : Xéfoç axlac è'pYoo. Le discours est l'ombre de l'action. Mais la merveille de l'esprit humain ne consiste-t-elle pas à faire avec des ombres une réalité dont le corps lui-même ensuite paraîtra l'ombre ? Le dessin, selon la légende, est né du trait par lequel un homme circonscrivit un jour sur un mur l'ombre d'un corps qu'il aimait, et de ce trait autour d'une ombre naît le monde des formes éternelles.
Il a écrit sur l'histoire comme un homme d'aujourd'hui, Stendhal par exemple, écrit sur l'amour. Rémy de Gourmont a fait des livres sur l'amour une psychologie qu'on pourrait être tenté d'appliquer à ces livres sur l'ambition que sont la plupart des ouvrages de grande histoire ou de grande politique depuis Hécatée de Milet jusqu'à Auguste Comte. « On n'écrit jamais sur l'amour en état de santé parfaite. Il faut pour cela être malade de corps ou de sentiment, éprouver des troubles phy-
siques ou psychologiques. Un homme parfaitement sain, jeune, fort et joyeux, fait l'amour et n'écrit pas sur l'amour ; il ne lit pas non plus de livres écrits sur l'amour. Xe sujet l'intéresse comme action, et non comme dissertation. »
Attitude élégante chez l'auteur de Sixtine et de la Thysique de Vamour, mais, comme toutes les affirmations de ce genre, cela n'est vrai qu'à moitié. M. Desmaisons trouverait ici de quoi répondre à M. Delarue. Cet état de santé, de jeunesse, de force et de joie parfaites, on le verra par exemple chez un jeune Anglais construit pour l'eau froide, le foot-ball et la chasse au renard ; il donne admirablement un bonheur de surface, sans dessous, et, après tout, le bonheur tout court. Aimer sans complications sentimentales fait partie de ce bonheur, y tient une place analogue à celle des autres satisfactions normales, tant physiques que morales. Qui a tiré cette destinée à la loterie ne pouvait évidemment amener un meilleur numéro. C'est là faire l'amour au sens presque tout physique où l'entend Gourmont, mais est-ce connaître l'amour, sentir l'amour, vivre l'amour, avec la signification que toute la sensibilité moderne, particulièrement française, donne à ce mot, et qu'un grammairien est par conséquent obligé de lui maintenir ? Certainement non. L'amour, tel qu'il existe pour des amants de chez nous, pour des amants français, est tout de même quelque chose d'un peu plus délicat, multiple et tourmenté. L'amour n'intéresse comme action et non comme dissertation que s'il est tout physique, et l'amour purement physique n'est peut-être comme l'individu isolé qu'une abstraction sociale. Il comporte chez tout être un minimum de cristallisation. Or, cristalliser, c'est disserter. Faire l'amour, pour un homme, c'est déjà écrire sur l'amour. Ecrire sur l'amour, c'est encore faire l'amour, puisque c'est se souvenir, c'est espérer, et si l'on enlève de l'amour le souvenir et l'espérance, le passé et l'avenir, qu'est-ce qu'il en reste ?
Dans l'autre grande passion humaine, l'ambition, et dans la vie politique où elle s'exerce, on verrait des rapports généraux analogues. Un véritable homme
politique, dirait-on ici en calquant Gourmont, gouverne et n'écrit pas sur le gouvernement, le sujet l'intéresse comme action et non comme dissertation. Evidemment, il faut faire les distinctions nécessaires. En amour, la cristallisation se sépare facilement, à l'analyse, de l'acte ou du fait sur lequel on cristallise. En politique, elle se sépare plus mal, mais il n'y a qu'à analyser plus délicatement. Ici, la cristallisation s'appelle l'imagination, comme l'imagination dans la métaphore de Stendhal est devenue, par un fait même d'imagination cristallisatrice, la cristallisation.
Il n'y a pas de grand politique, pas plus que de grand militaire, sans imagination, sans une puissante et fine imagination. Je n'insiste pas, on l'a déjà dit et démontré : « Il ne suffit pas, écrit un général français tué pendant la guerre, d'un courage inébranlable, pour concevoir à l'instant de la défaite de Caldiero, l'étonnante manœuvre d'Arcole ; pour imaginer l'ingénieuse défensive offensive de Rivoli et cette prodigieuse embuscade d'Ansterlitz. Si les campagnes et les batailles de Napoléon inspirent tant d'admiration, et semblent aux militaires de véritables œuvres d'art, c'est à cause du tour original, extraordinaire, dû à l'effort d'imagination qui les a produites, et qui les distingue des opérations conduites régulièrement, dans la voie la plus naturelle pour les esprits ordinaires. » Ce qui est vrai de l'art de la guerre est tellement vrai de l'art politique que l'un et l'autre, et les deux imaginations auxquelles ils correspondent, figurent les deux espèces d'un genre. On reconnaît dans le Code civil et le blocus continental des œuvres d'imagination extraordinaire : imagination précise et puissante qui réalise le citoyen moderne administré, la lutte entre un empire de terre et un empire de mer. Bismarck excitait sa puissance d'imagination politique en se faisant jouer par sa femme des sonates de Beethoven. En 1866, entre Guillaume et les militaires, qui veulent une entrée triomphale et en musique dans Vienne, et Bismarck qui veut ménager l'Autriche, il y a la différence exacte entre d'honnêtes professionnels appliqués à leur tâche et un homme d'imagination vaste qui construit d'avance la figure
d'une Europe centrale organisée, comme Napoléon construisait celle d'une Europe continentale organisée. Le Testament Politique de Richelieu — en dehors de ses grandes imaginations de politique extérieure — nous le montre imaginant un noble, un évêque ou un bourgeois avec le même réalisme substantiel et charnu qu'un Napoléon met à se représenter au physique et au moral un soldat de son armée, que le Bismarck de la loi sur les retraites (autre œuvre de grande imagination constructrice) se représente un ouvrier allemand. Car on ne se représente bien ce qui doit être que par le jeu des mêmes facultés qui font que l'on se représente bien ce qui est. On n'est un homme d'action que si on imagine, de même qu'on n'est un homme d'amour que si on cristallise. Sans imagination, sans cristallisation, il n'y a que le spécialiste borné et l'animal reproducteur. Mais, dans les deux ordres, l'imagination et la cristallisation, si elles sont seules, se dissipent en la même fumée. Il est certain que Louis-Philippe manquait d'imagination, mais son gouvernement valait mieux que ceux de M. de Polignac ou des hommes de 1848, qui n'avaient guère que cela. Napoléon à Sainte-Hélène, quand la captivité a ankylosé ses facultés d'action, fait de l'imagination politique extravagante à la Victor Hugo ou à la d'Annunzio. L'amour qui n'est que cristallisation pure porte un nom, c'est l'amour platonique, qui peut se dispenser de la présence réelle de la personne, celui de Dante pour Béatrice, de Jaufré Rudel pour la comtesse de Tripoli ou de Victor Cousin pour M"^^ de Longueville. Alors cette cristallisation cesse à peu près d'être cristallisation amoureuse, , elle devient cristallisation artistique, elle se confond peu à peu avec une véritable impuissance d'aimer. II y a quelque chose d'analogue dans l'ordre de l'action politique et dans ce qui répond à la passion ambitieuse. C'est la politique en idée, l'ambition platonique, qui ne va pas sans l'impuissance d'agir : celle de Platon, de Rousseau, de Comte. L'imagination y est pure, comme plus haut la cristallisation, imagination constructrice qui bâtit de grandes idées comme la cristallisation de l'amour platonique construisait de belles figures. Ces idées et ces figures
serviront d'ailleurs à d'autres, qui sauront en nourrir leur action et leur amour : une partie des vues politiques de Rousseau ont pu passer dans nos constitutions modernes, et le souvenir de Béatrice a, chez des milliers de couples, donné plus de finesse au véritable amour. Mais il n'y a aucune raison pour qu'on n'écrive pas sur l'amour du fonds dont on aime, sur l'action politique du fonds dont on agit. Racine écrit ses tragédies d'amour quand il commence d'aimer et les cesse quand, cessant d'aimer, il se marie. Si Stendhal ne fut pas un grand amoureux, ce fut tout de même un vrai amoureux. On peut l'appeler au moins le Jomini de l'amour. Et quand je regarde mes contemporains, je vois l'amour tenir bien autant de place chez la moyenne de ceux qui en écrivent que chez la moyenne de ceux qui n'en écrivent pas. Ainsi et plus encore pour l'action. De grands hommes d'action et même la plupart d'entre eux, ont agi en écrivant, écrit en agissant ; une certaine écriture imperatoria leur est même assez commune et les tient très haut : César, Henri IV, Napoléon, Frédéric II, Bismarck. L'action et le style ne se font d'ailleurs point face chez eux, comme deux colonnes d'Hercule opposées. Entre leur action et leur style il y a un palier qui réunit tout dans une même essence, et qui leur est parole. Ils ont parlé, ce qui est chez un homme d'action agir ; et leur style est celui de la parole, non de l'écrit.
Puis, être amoureux, c'est être conduit à penser à l'amour, agir c'est être conduit à penser à l'action. Quand l'amour ou l'action sont froissés, comprimés ou heurtés, leur pensée s'impose, se formule de façon plus aigûe ; les contrariétés donnent à l'un comme à l'autre sa conscience, — dites en termes bergsoniens que cette pensée est une coupe, une détente de la vie qui s'arrête, se manifeste dans cet arrêt comme l'étoile filante dans la ligne où elle se détruit, — ou transférez à la pensée ces lignes que je cueille dans le même livre de Gourmont : «Le christianisme a maté la chair comme un resserrement de roches mate un fleuve dans son cours : il a obtenu des chutes, des cascades, des bouillonnements, des tourbillons et beaucoup d'écume.» Ces chutes et ces bouillons et ces écumes sont
encore de l'eau. Ainsi amour et pensée sur l'amour, action et pensée sur l'action, ne sauraient se dissocier chez l'homme complet d'amour ni chez l'homme complet d'action.
Il n'est pas plus exact et pour les mêmes raisons, de dire avec Gourmont : « De ce fait qu'il faut être au moins un peu malade pour écrire sur l'amour, il s'ensuit que tous les livres de ce genre sont des livres tristes, cyniques ou désenchantés. Les traités de l'amour sont rédigés avec des regrets, des désillusions, de la rage, de la mélancolie, de la rancune, de la haine, jamais de l'amour ». Mais pas du tout. Le signalement de Gourmont s'applique tout juste au livre de Senancour, qui était en effet malade et pessimiste. Il ne s'étend ni au Phèdre ni au Banquet qui sont deux traités de l'amour, ni à Stendhal, pour qui l'amour est bien la seule chose délicieuse de la vie, ni à la Physiologie de M. Bourget, ni aux deux livres sur l'Amour de M. Mauclair, — et je ne connais pas d'autres « traités » de l'amour, car la Physique de V Amour de Gourmont luimême, est autre chose. « Tristes, cyniques, désenchantés ». Il faut bien qu'il y ait dans de tels livres mélancolie, goût de la volupté, et les alternatives d'enchantement et de désenchantement, temps faible et temps fort de ce rythme poétique; mais Gourmont, qui écrit dans ces lignes un traité des traités sur l'amour a tout l'air de projeter luimême sur eux cette tristesse qu'il leur reproche ensuite de projeter sur l'amour : il l'y retrouve parce qu'il l'y a mise.
Je ne croyais pas que mon détour irait si loin, mais en-^ fin je reviens à Thucydide. Thucydide est évidemment une tête politique puissante, équilibrée, complète. L'accident qui coupe brusquement sa destinée politique, qui le confine dans l'exil et la retraite et le concentre en réflexions et en écrits, n'altère pas (sauf probablement en ce qui concerne Cléon) la tranquillité de son jugement. Rien à peu près de ces regrets, désillusion, rage, mélancolie, rancune, haine que Gourmont croit voir dans les traités sur l'amour, et qu'il n'y a aucune raison de principe pour que nous trouvions dans les traités de l'ordre politique et
historique, mais que tout de même en réalité nous y rencontrons quelquefois et même assez souvent. C'est ainsi que Platon, dans la République, n'aborde pas la politique avec la même joie lumineuse et profonde qu'il apportait dans le Phèdre et le Banquet aux choses de l'amour, Thucydide a écrit son histoire du même fonds dont il aurait agi s'il était resté général et homme politique, de même que Racine ou Stendhal (je ne dis pas Rousseau) écrivaient de l'amour ou sur l'amour du même fonds dont ils aimaient.
On trouvera peut-être un peu artificielle cette insistance à mettre sur le même plan deux questions fort différentes et à impliquer Thucydide dans une comparaison inhabituelle. C'était pourtant une coutume assez juste de notre psychologie classique, après Montaigne et l'auteur du Discours sur les "passions de V Amour, que de considérer en fonction l'un de l'autre l'amour et l'ambition, et Stendhal lui-même, élève des idéologues, n'y a pas manqué. Selon Montaigne, l'amour et l'ambition s'excluent, et quand ils sont en lutte dans une même conscience, l'un et l'autre à leur plus haut point, la seconde l'emporte toujours. L'auteur du Discours, Pascal ou un autre, les aimeraient alternés, une belle vie devant commencer par l'amour et finir par l'ambition. Stendhal a montré souvent que la grande culture amoureuse française du XVII^ et du XVIII® siècles, dans son détail sentimental et intellectuel, son raffinement de conscience et d'analyse, sa merveilleuse histoire et sa riche littérature, chef-d'œuvre de notre civilisation, n'allait pas dans l'ancienne France sans la monarchie centralisée et l'absence de vie politique. Evidemment l'ambition et l'amour sont deux puissances du même ordre, et le même homme est apte généralement à l'une comme à l'autre : les écrits de jeunesse de Napoléon, sa vie jusqu'à la campagne d'Italie, nous le montrent capable d'une passion dévorante qui aurait sans doute été sa destinée s'il avait fait sous la monarchie sa carrière d'officier sans appui. Il faut choisir entre elles, ou la destinée choisit pour nous. Mais une belle vie d'ambition sera chez un Napoléon aussi riche, aussi infiniment nuancée que l'est une grande vie d'amour.
Une complète nature d'homme moderne (je laisse de côté l'exception des spectateurs et des philosophes) a donc le choix entre ces deux registres. Vouloir l'un et l'autre entièrement serait désirer comme les enfants à la foire. La société peut choisir en gros pour l'individu : ainsi l'ancienne France avait choisi l'amour. Un Thucydide s'explique en partie par le choix différent qu'a fait de l'autre registre la cité antique.
La cristallisation propre de l'amour est évidemment une cristallisation amoureuse ; mais nous la voyons tendre chez un Dante ou un Pétrarque à une cristallisation idéologique ou esthétique. Dans la cité grecque l'amour cherche à prendre, il est encouragé à prendre une cristallisation politique. La seule forme de l'amour qui cristallise publiquement avec une bonne conscience, avec des raffinements qui donnent leur caractère et leur achèvement à la sculpture et à la philosophie du v^ siècle, comme l'amour moderne le fait pour le théâtre et le roman, c'est avec mille nuances l'amitié passionnée entre jeunes gens ou entre hommes et adolescents. Ce que nous savons de ces mœurs, aussi bien en Crète, à Sparte, à Thèbes qu'à Athènes, nous les montre données fort naturellement dans une société où l'homme seul, actuel ou futur, soldat et citoyen, avait une valeur, une réalité publique. Cet amour qui nous paraît à première vue répandu comme quelque chose de si étrange dans la littérature des Grecs, il perd sa bonne conscience en plusieurs étapes, dont la principale est l'étape romaine. Rome, en intégrant à la cité la femme, vestale ou matrone, a fait tourner en même temps et par là même sa littérature dans le sens de l'amour féminin, dont Lucrèce, Virgile, . Ovide, Tibulle, Properce, développeront les nuances avec une complaisance inconnue aux Grecs. La deuxième églogue virgilienne, d'ailleurs presque unique dans la littérature latine, est un exercice de lettré sur des thèmes grecs, avec des vers d'ailleurs aussi beaux et de même source, que ceux de r Après-midi d'un Faune. (Je ne parle pas d'Horace à peu près aussi étranger à l'amour que Boileau, mais moins honnêtement). En même temps, Rome conserve de l'amour grec, en y ajoutant même beaucoup, tout son côté physique et grossier. Ce n'est plus que le
gitonisme, voué par l'Eglise victorieuse au bûcher des hérétiques. La femme fait désormais partie de la société au même titre que l'homme, en attendant qu'elle devienne le noyau même de la « société )> et du « monde », et que la cité se féminise avec le même excès qui l'avait, chez les Grecs, masculinisée.
On comprend alors un peu cette maturité, cette plénitude vigoureuse et qu'aucun moderne n'a pu atteindre, même de loin, de la culture politique chez Thucydide. La quantité et la qualité même de la culture féminine morale chrétienne et française, qu'il a fallu pour produire un Pascal et un La Bruyère, un Stendhal et un Sainte-Beuve, transportons-les sur la culture exclusivement masculine et politique que peut représenter chez les Grecs un Thucydide. Voyons dans cette culture politique donnée par le génie de la cité antique l'équivalent de la culture intérieure donnée par le génie de la Cité de Dieu. Un même nombre, une même loi, ici dans le milieu politique et là dans le milieu moral : un Discours sur les passions de l'ambition forme avec Thucydide la somme oratoire d'une civilisation comme un Discours sur les passions de l'amour donne le schéma verbal d'une autre civilisation. L'ambition et l'amour sont faits du même métal et ces hommes aussi. Ils se répondent en des groupes alternés avec ce même équilibre établi dans les deux moitiés de V Apothéose d'Ingres.
On comparerait facilement le génie de Thucydide et le génie de Montesquieu, mais moins facilement la place et l'assiette de ces deux génies dans leur temps. Un Montesquieu occupe moins qu'un Rousseau et un Voltaire, moins qu'un Pascal et un La Bruyère le centre des idées, des préoccupations et de l'être même de son époque. Si l'homme antique est avant tout un animal politique, l'homme moderne, surtout chrétien et français, est davantage un être religieux et social. Sa religion ou les succédanés sentimentaux qu'il donne à cette religion, les sociétés multiples et complexes auxquelles il appartient avant d'appartenir à l'Etat, la « société » surtout, et le « monde », termes qu'il serait aussi impossible de faire passer dans une langue ancienne que chocolat et tabac, tout cela désigne bien comme centre d'une époque
une Nouvelle Héloîse plutôt qu'un Esprit des Lois. Mais dans une civilisation politique un livre comme celui de Thucydide occupe rigoureusement cette place centrale, cette ligne d'axe. On peut lui voir la même force de résonance que nous voyons à Pascal ou à Rousseau dans le monde moderne. De là — il me semblait en avoir le sentiment très exact pendant la guerre — son actualité. La guerre a donné pendant cinq ans aux Etats, en les ramassant uniquement dans leur être politique et militaire, la figure de cités grecques. Noyon fut notre Décélie. J'éprouvais là-bas que la lecture de Thucydide en même temps me mettait en pleine réalité contemporaine, et m'en isolait pour me placer dans le monde des lois, de l'abstrait. Par lui le procès où j'étais pris se sublimisait dans une grande épure des destinées humaines. Le son politique qu'il rendait se propageait en ondes aussi éternelles que les sons religieux des Pensées, le son d'amour de la Nouvelle Héloîse,
L'Histoire, telle que l'a comprise et exposée Thucydide, est placée au cœur de la vie et de l'intelligence grecque. La vie grecque, je veux dire la cité, les remparts, la mer, la palestre, la sculpture, Olympie, Delphes. Comme la géométrie grecque dans l'ordre théorique, Thucydide nous fournit ici cette clef, l'idée du vrai...
Non, pour parler rigoureusement, le vrai. Lorsque nous y portons une réflexion intense, la réalité du fait historique, comme toute réalité humaine et vivante, se complique, se multiplie, se brise en nuances, se développe en finesses, . le système clos que constitue un livre comme celui de Thucydide se détaille, se broie comme le monde de Démocrite en des milliards de systèmes, de totalités vivantes qui ne sont pas seulement des individus et des cités. Qu'est-ce que Cléon ? Qu'est-ce que Sparte ? Quel rôle jouèrent dans la guerre la question du blé, celle des espèces monnayées, celle du Barbare ? Quelles causes de la guerre doivent s'ajouter à celles que donne Thucydide ? Toute cette série indéfinie des questions que soulève l'ouvrage le fractionne en des pensées dont la file successive, c'est-à-dire l'en-
semble jamais totalisé, constituerait l'histoire. Cette pulvérisation conduit une intelligence faible au scepticisme historique et à rappeler comme parabole d'évangile l'anecdote de Walter Raleigh à la tour de Londres. Ainsi, lorsque Henri Poincaré eût, dans un petit volume exotérique de grande diffusion, popularisé les idées des métagéomètres et montré quel rôle jouait la commodité dans la géométrie eucl dienne, bien des gens s'en allèrent répétant que le professeur Poincaré ne croyait même plus à la vérité des mathématiques, et, tout comme le bonhomme Strepsiade trouve dans la philosophie de Socrate un moyen de ne point payer ses dettes, des personnes qui s'étaient déjà déclarées nietzschéennes en arguèrent de nouvelles raisons pour vivre leur vie.
Mais la décomposition d'un système en ses éléments et de ces éléments eux-mêmes ne doit pas nous gêner si ce système total nous a donné l'instrument de pensée avec lequel nous abordons ces systèmes partiels. Le livre de Thucydide réalise devant nous une idée de la vérité telle que nous pouvons l'appliquer à toutes les questions que nous nous posons au sujet de son Histoire, que lui-même ne résout pas ou bien ne pose pas. Nous l'appliquons aux problèmes restés en suspens de cette Histoire, comme nous l'appliquons aux problèmes qui se sont posés après elle, aux problèmes et aux faits de l'Histoire moderne, de l'Histoire de notre guerre, aujourd'hui. Toute histoire est incomplète et inexacte, si l'on veut, par cela seul qu'elle est dans le temps, qu'elle fait abstraction d'une histoire plus ancienne dont elle n'est que la suite, d'une histoire future qui lui conférera seule son sens clair, d'une histoire présente avec laquelle elle est infiniment mêlée. Etre historien c'est découper des systèmes dans cette durée. Imaginons une création planétaire d'êtres intelligents qui seraient tous historiens, tous fixateurs du passé comme toutes les abeilles sont faiseuses de miel, ils n'épuiseraient pas plus les possibilités d'histoire que, tous sculpteurs épuisant le marbre de la terre ainsi que l'humanité machiniste épuisera son charbon, ils n'épuiseraient les possibilités de nouvelles figures vivantes. Au contraire ce qui n'est point inépuisable, ce qui ne se trouve pas tout de suite, mais finit par se trouver et ne se trouver
qu'une fois, pour demeurer ensuite identique à la perfection de cet acte pur, c'est la meilleure manière de fixer pour un système déterminé, si fragmentaire qu'il soit, ce miel de la vérité historique ; c'est la cellule hexagonale de l'abeille, obtenue après les tâtonnements des mélipones. L'histoire de Thucydide eût été plus complète s'il avait pu se rendre à Suse et consulter les archives du roi, certainement fort intéressantes pour les affaires de Grèce. Mais il n'eût pas étudié ces archives avec une autre méthode, avec une autre idée du vrai qu'il n'étudie les témoignages de ses contemporains.
L'Histoire de Thucydide eût été encore plus complète si un miracle de longévité lui avait permis d'assister à la construction de l'Europe dans les temps modernes et à sa destruction par la guerre de 1914. Mais, à l'heure où nous sommes, nous ne pouvons même pas concevoir qu'il existe un cerveau assez puissant, assez calme et assez libre pour contempler, raconter et pénétrer notre guerre avec la même méthode sûre, la même lucidité pure que Thucydide a pu appliquer à la guerre qui se déroulait devant lui. Un historien moderne reste encore l'héritier des vieux légistes, auxquels les rois en mal d'agrandissement commandaient leurs plaidoyers, il est seulement passé au service des peuples. Un Macaulay, un Michelet, un Treitschke ont pour eux des moyens historiques, artistiques, et un acquis humain qui manquaient à Thucydide, mais quelle nostalgie nous emporte vers le vieil historien et vers la belle chair nue de la Clio grecque quand nous voyons la Clio moderne déguisée chez eux sous ces oripeaux du pharisaïsme britannique, du féminisme français et de la morgue militaire prussienne ! , La pureté historique d'un Thucydide demeure à notre génération, pour cette seconde guerre du Péloponnèse, inaccessible. Il a fallu cent ans pour que les guerres d'où était sortie l'Europe du xix^ siècle trouvassent un Sorel. De sorte qu'aujourd'hui, en plein siècle de l'histoire, des archives, des bibliothèques, en plein déluge de l'imprimé, on peut dire que l'idée du vrai, la notion abstraite et solide du vrai, est en recul sur le IV® siècle grec, exactement comme notre sculpture sur celle de la même époque. Archives, bibliothèques, imprimés, sont à cette idée du vrai
ce que les écoles primaires, secondaires et des Beaux-Arts, les Académies et les Musées sont à yidée statuaire du corps humain. Ces milliards d'assignats n'arrivent plus à fournir la valeur d'une pièce d'or à l'effigie de l'Homme.
Employée pa- nous avec plus ou moins de science, d'adresse et d'art, l'idée du vrai telle que Thucydide l'a exposée, aussi pure que l'idée du bien dans la philosophie platonicienne et que l'Homme qui, à l'angle du fronton du Parthénon, s'éveille devant le soleil, cette idée demeure le schéma directeur de la recherche historique, comme la géométrie grecque figure le schéma de notre activité dans l'espace. Quel historien de la grande guerre se soumettra à la discipline de ce texte.
« Pour ce qui est des actes accomplis pendant la guerre, je n'ai pas cru devoir en écrire d'après les récits du premier venu, ni en suivant ma propre impression ; mais j'en ai parlé soit d'après ce que j'avais vu moi-même, soit après enquête aussi attentive que possible sur le témoignage d'autrui. Tâche bien difficile, parce que de chaque côté les récits des témoins oculaires étaient commandés non par les faits eux-mêmes, mais par la partialité des deux camps, ou par des caprices de mémoire ». (I, 22).
L'HlSTOIBE
L'histoire telle que la propose l'exemple de Thucydide unit et fait servir l'un à l'autre deux caractères qui, penserait-on d'abord, s'excluent : la plus grande exactitude matérielle, et la plus grande généralité. D'ailleurs quand on croit qu'elles s'excluent, c'est qu'on ne pense pas à l'art qui les implique au contraire toutes deux et emploie rigoureusement l'une à la perfection de l'autre. Dans les arts plastiques l'homme n'est typique que s'il est vrai, un Praxitèle et un Léonard, un Rembrandt et un Rodin l'attestent également ; cherchez le vrai à l'exclusion absolue
du type, vous avez le Musée Grévin ; cherchez le type à l'exclusion du vrai, vous avez racadémisme. Le beau, est une combinaison de ces deux éléments comme l'eau et l'air sont une combinaison de deux gaz.
L'histoire de Thucydide tient sa place éminente dans les monuments de la beauté grecque : elle n'échappe pas aux lois de la beauté, elle les confirme au contraire et les expose lisibles sur son visage sérieux. La dernière chose d'ailleurs à laquelle il pensait était bien, comme Pascal lorsqu'il écrivait ses fragments, la beauté. Mais elle résultait nécessairement de sa double recherche du vrai et du type. Et le type lui-même résultait nécessairement de la façon dont il cherchait le vrai. Il y a entre ces termes un certain ordre irréversible, un mouvement qui constitue la ligne vivante de l'histoire. L'historien n'arrive pas plus au beau et au type, s'il les cherche avant tout et pour euxmêmes, que l'homme, — selon l'observation banale — n'arrive au bonheur s'il cherche expressément le bonheur. Il ne saurait y avoir pour lui d'autre directive consciente et méthodique que la recherche du vrai.
Néanmoins dans le principe même et la texture continue de l'histoire tels que les ont conçus après Thucydide tous les anciens, on discerne comme les cotylédons dans la graine, l'idée de deux vérités, l'une plus orientée vers le fait, l'autre plus orientée vers le type, — deux ordres de l'histoire comme il y a deux ordres de l'architecture, et l'histoire de Thucydide formant comme l'Acropole d'Athènes la perfection de cette beauté sexuée. La première chez Thucydide s'exprime par les récits, et la seconde par les discours.
Le récit sobre, musclé, où chaque phrase porte un fait, repose sur une attention et un travail prodigieux. D'Hérodote à Thucydide la vraie critique historique est née. On se représente volontiers Hérodote après ses voyages écrivant son histoire à Delphes, centre de la sagesse grecque, et à Athènes, centre du mouvement grec, arrondissant en charmant langage les récits artistes, ingénieux et bien composés qu'on lui apporte, ainsi que Froissart à
la cour de Richard II et de Gaston Phébus. Thucydide est plus difficile. Comme Bacon pour mettre la nature à la question, il a dû se faire un art d'interroger les témoins.
Le tableau de la vie intérieure d'Athènes dans les premières années de la guerre, alors qu'il y vivait comme un des hommes considérables de la République, et ce même tableau à l'époque de l'expédition de Sicile, alors qu'il le recomposait du dehors avec les renseignements qu'il coUigeait, ne diffèrent nullement en vraisemblance, en intensité, en profondeur. On sent que dès le début il a, comme il le laisse entendre, lié partie avec cette guerre, connu que sa destinée lui était consubstantielle.
Le récit de Thucydide nous donne l'idée parfaite de ce qu'on pourrait appeler la vérité narrative, c'est-à-dire de ce qu'on obtient de pur dès qu'on a éliminé le pathétique, le plaidoyer, l'oratoire, le dramatique. Je pense en ce moment aux plus beaux récits de l'histoire, à ceux qui laissent dans le souvenir la plus ineffaçable empreinte : le bûcher de Crésus dans Hérodote, la mort de Pompée dans Plutarque, l'arrivée d'Agrippine àBrindes dans Tacite, la mort du grand Dauphin dans Saint-Simon, les Cent jours dans les Mémoires d^ Outre-tombe, la chute de Jacques II dans Macaulay, le 9 Thermidor dans Michelet, ce sont des tableaux admirablement composés et mouvementés, mais on sent dans leur mouvement et dans leur texture que le travail de l'auteur leur est incorporé. Cette grande histoire décorative et tragique procède d'un goût moitié oriental et moitié grec, moitié poétique et moitié historique. Le père de l'histoire est aussi et surtout le père de l'art historique, et sa narration a fait école plus que celle de Thucydide. Mais quand on passe de cette narration et de celles qui en procèdent aux récits de Thucydide, il semble qu'on passe d'une fleurissante et féminine chair d'Orient à la chair musclée, lisse et dorée de soleil, sans graisse et sans sueur, d'un jeune lutteur olympique. On se sent placé au centre du nu, à l'antipode exact de cette philosophie des habits, que construisent dans leur Nord le Germain Teufelsdrœck et l'Ecossais Carlyle. Si nous parlons style, la phrase de Thucydide n'est pas nue à la manière de la phrase aisée d'Hérodote ou de la phrase limpide de Xénophon.
Elle est nue puissamment, à la façon de ces marbres du V® siècle dont notre œil sent le poids de muscles et d'entrailles, nue comme eux avec son chargement intérieur de faits, d'idées, d'antithèses, d'ellipses et de ruptures, cette diagonale qui à six lignes de distance fait répondre la saillie d'un genou au mouvement d'une épaule, nue aussi par cette exclusion des images, cette absence de métaphores, non seulement dans les phrases, mais dans les mots, cette abstraction qui ne fait qu'un avec l'action comme la couleur dorée de midi ne fait qu'un avec la vibration de la lumière. Les batailles de l'expédition de Sicile, la bataille d'Amphipolis (V, 10), la bataille de Mantinée ( V, 70), tracées avec la précision d'un peintre hollandais, ramassent dans le plus court espace un mouvement vivant, une sorte de schéme dynamique réel donné pour l'éternité. Au VIII® livre le récit compliqué, jamais embrouillé, des affaires de Samos et des intrigues qui s'y entrecroisent rappelle le mouvement clair et subtil de la Chartreuse de Parme. Une seule fois peut-être le récit a pris une forme oratoire, a revêtu ce qu'on pourrait appeler la grande tenue de l'histoire : c'est lorsque l'expédition de Sicile quitte le Pirée. A ce point culminant du tableau, à ce moment décisif où le plateau plus léger des destinées d'Athènes va s'abaisser irrévocablement, l'historien atteint sans effort son ton le plus grave et le plus large, laisse apparaître sa puissance dans une détente rapide de la discipline qui la ramasse et la contracte.
Ainsi un homme cherchant uniquement le vrai et le trouvant intégralement, le reste lui est donné par surcroît. C'est par l'intensité même de sa réaction contre VIliade que la Guerre du Pe'loponèse nous paraît équilibrer VIliade, Alors qu'Hérodote s'engage avec joie, vieil Ionien à la robe traînante, à la cigale d'or, dans le grand chemin homérique, Thucydide comme Platon, mais pour d'autres raisons que lui, méprise les poètes habitués à amplifier et à embellir (I, 10). Il sait isoler dans Homère les matériaux qui peuvent être utilisés par l'histoire. Evidemment il croit à
l'existence d'Homère et à la guerre de Troie, et il n'a pas tort : nous savons que Troie fut prise et brûlée antérieurement au siècle homérique, et nous ne pensons plus que riliade se soit faite toute seule, ou ait été trouvée dans le chou populaire comme nous le chantaient mère l'Oye ou père Loup (je veux dire Auguste Wolf). Mais dans la discussion critique que Thucydide fait des données homériques, tout se passe comme si le siège même de Troie était un épisode secondaire. La présence des Grecs en lonie est avant tout une dispersion; «la nécessité de se procurer des vivres les contraignit à cultiver les terres et à courir le pays ». L'histoire aujourd'hui suit la direction indiquée par Thucydide : cette dispersion en laquelle consiste précisément la colonisation ionienne, elle l'étend dans l'espace en constatant une colonisation sporadique qui va jusqu'à Chypre, et dans la durée en la répartissant sur plus d'un siècle. De même il nous conduit à penser (I, 12) que le retour des Grecs ainsi que leur départ est surtout une étiquette mise sur les migrations du monde hellénique.
Il y a ainsi une opposition harmonieuse entre la vérité historique telle qu'elle résulte de Thucydide et la vérité esthétique telle que la comprend un poète. L'historien disperse comme le poète concentre. Le génie d'Homère, comme on l'a dit cent fois, consiste à avoir choisi dans l'histoire du siège de Troie un épisode type, la colère d'Achille, ou plutôt la querelle d'Achille et d'Agamemnon, à s'être servi de cet épisode type pour exprimer tout l'intérêt dramatique du siège de Troie et de son histoire de dix ans, tout le cycle de sentiments qui peuvent animer sous le regard de dieux vivants une humanité virile et guerrière. A l'extrémité de cette direction on trouve la tragédie classique et ses trois unités. L'interprétation historique des données homériques consiste chez Thucydide à détendre dans l'espace et à diluer dans la durée ce tableau concentré, à en conserver les éléments qui intéressent toute la guerre de Troie, à conserver de la guerre de Troie ceux qui intéressent les côtes grecques d'Asie Mineure et les migrations de peuples, de cette histoire des siècles anciens ce qui intéresse l'histoire totale de la Grèce dont il va conter un épisode nouveau, et, à la limite de cette histoire grecque et de cet
épisode, ce qui doit intéresser éternellement l'histoire humaine, le XT^iia èç àsi.
Le sujet de V Iliade est une discorde intérieure embranchée sur un conflit de peuples. La guerre troyenne est complétée par la guerre d'Agamemnon et d'Achille, mais en réalité cette guerre et cette querelle, expression du même homme passionné, bouillonnement du même %\i6c:, puisent leur vie aux mêmes racines. Comme la mort de Patrocle et la déférence d'Agamemnon apaisent pour un temps la querelle d'Achille et du roi des rois, la mort d'Hector et la soumission de Priam apaisent pour un temps la querelle d'Achille et de Troie. Une seule réalité : les passions de la nature humaine, et ces passions une fois posées, posées aussi les deux formes intérieure et extérieure de la guerre, nourries l'une de l'autre et balancées l'une par l'autre, et commençant et se terminant sur le même thème. La guerre du Péloponèse est construite sur les mêmes rythmes et prise sous une figure analogue dans l'art de Thucydide. Le vieux procès hellénique, le conflit de la Grèce et de l'Orient, tel que l'ont connu Homère et Hérodote, est arrêté par un conflit intérieur, le duel d'Athènes et de Sparte. Dans Athènes la lutte contre Sparte est enrayée, la victoire compromise et empêchée par la lutte des partis, la bataille entre la démocratie impérialiste et inconstante et l'oligarchie pacifique et tortueuse. La colère d'Achille, qui amène Hector la flamme à la main sur les vaisseaux des Grecs, se retrouve, avec des causes et des effets et une nature pareils, dans la trahison d'Alcibiade, principe de la ruine d'Athènes. Ce n'est point là un hasard, mais bien les moments divers d'une même nature hellénique qui s'explicite dans la poésie et l'histoire sous des figures analogues. Comme les veines du marbre ébauchent dans la matière la forme de la statue, la « chose de toujours » est esquissée dans cette réalité pércnne, dans cette cité spirituelle dont Homère a bâti les temples et que l'histoire peuple de ses maisons, de ses marchés, de ses foules.
La réalité a fourni à Thucydide exactement le cas privilégié que le génie poétique avait su extraire de la guerre troyenne. De là sa joie d'intelligence devant la
grandeur, rimportance et la signification de sa guerre, à laquelle il semble que toute l'histoire grecque aboutisse, et si, comme le dit Mallarmé, tout existait pour aboutir au livre, la guerre n'aurait été que l'intermédiaire nécessaire entre l'histoire et le livre de Thucydide. Si l'histoire d'Hérodote est pleine de l'inspiration delphique, celle de Thucydide paraît écrite dans l'idée d'Olympie. Il semble que le stade d'Olympie lui-même prépare tout à cette lutte suprême des deux athlètes frottés d'huile, Athènes et Lacédémone. Et plus tard l'auteur des Parallèles comprendra de même l'histoire des Grecs et celle des Romains comme des jeux dans un stade idéal pour la perfection du type humain. «Je voyais, dit Thucydide, les deux nations au faîte de leur puissance, et le reste des Grecs prenant parti pour l'une ou l'autre ou en formant le projet». Tout se prépare ainsi pour une lice où la Destinée organise à Thucydide une place de spectateur privilégié. Cette lice est d'ailleurs une figure de la racine élémentaire du génie grec : l'opposition ou l'harmonie, la lutte ou l'accord de deux éléments, de deux modes, le dorien et l'ionien, qui font la vie d'Athènes, la vie de la Grèce, la vie du classicisme gréco-romain. L'histoire les dépose bruts, élémentaires et frais dans Thucydide, lorsque la poussière de la lutte retombe et laisse apparaître les puissances idéales de cette lutte, Lacédémone fournissant avec Brasidas cette statue du héros qui sera répétée avec quelques variantes dans Callicratidas, Agésilas, Epaminondas, et qui passera par Xénophon et Plutarque dans les musées des types humains, Athènes donnant le belvédère d'intelligence d'où est pensée la nature héroïque et politique.
Là est le premier aboutissement, la première fleur cristallisée de la vérité historique : la vérité de l'homme. Il n'arrive que très rarement à Thucydide de porter un jugement : les appréciations, les épithètes de son livre tiendraient en une demi-page, et pourtant ses protagonistes, Périclès, Cléon, Nicias, Alcibiade, Démosthène, Archidamas et Brasidas, dessinés au simple trait comme par un maître des vases à figures rouges, demeurent réels, vivants, posés comme chez un romancier par les faits, par la narration elle-même. Evidemment, il ne faut pas demander à
ce dessin au trait le relief d'un Tacite ou d'un Saint Simon. Ce relief, en nous détournant de la narration, en nous appesantissant sur un individu, romprait l'un des équilibres intérieurs qui font le ton de Thucydide.
(A suivre.) Albert THIBAUDET.