‹ La campagne avec Thucydide (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · L'ASSOCIE · texte numérisé non relu

L'ASSOCIE

« Quelle histoire à dormir debout ! Voilà des années que les mariniers d'ici à Westport racontent ce mensonge aux touristes en été, cette espèce qui se fait promener en barque, à un franc par tête, et qui vous pose des questions stupides : il faut bien leur raconter quelque chose pour passer le temps. Connaissez- vous rien de plus bête que de se faire tirer comme ça dans une embarcation, le long d'une plage ? . . . C'est comme de boire de la mauvaise limonade quand on n'a pas soif. Je me demande un peu quel plaisir ils y trouvent. Ils n'attrapent même pas le mal de mer.»

Un verre de bière traînait sur la table, près de son coude. Cela se passait dans le respectable petit fumoir d'un respectable petit hôtel : et le goût que je nourris pour les Uaisons de rencontre était la raison qui me faisait veiller assez tard en sa compagnie. Il avait de grandes joues plates et ridées, soigneusement rasées, et une touffe épaisse de poils blancs taiUée en carré lui pendait au menton. Le balancement de cette barbiche accentuait encore sa voix sourde : et le mépris absolu qu'il professait pour l'espèce humaine, son agitation et ses moralités, se marquait par la pose cavalière de son vaste chapeau mou, un feutre noir à larges bords qui ne lui quittait pas la tête.

Son aspect était celui d'un vieil aventurier qui se serait retiré, après pas mal d'aventures dans les plus sombres coins du monde et fleurant peu la sainteté. J'eus toute raison de croire pourtant qu'il n'avait jamais quitté l'Angleterre. D'une remarque fortuite que me fit quelqu'un, je crus comprendre qu'il avait eu jadis affaire aux navires, mais aux navires dans les ports. Pour ce qui est de la personnalité, il n'en manquait certes pas, et c'est même ce qui avait, dès l'abord, attiré mon attention : mais il n'était pas facile de le classer, et avant qu'une semaine se fût écoulée j'y renonçai, me contentant de cette vague définition « un vieux forban fort imposant .»

Un après-midi de pluie, en proie à un terrible ennui, j'entrai dans ce fumoir. Il était assis, dans une immobilité absolue et impressionnante, à la manière d'un fakir. Je me mis à me demander quels pouvaient bien être les relations d'un homme de cette sorte, son miUeu, ses opinions, ses conceptions morales, ses amis et même sa femme, lorsqu'à ma grande surprise il entama la conversation d'une voix sourde et marmonnante.

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(Suite V

La connaissance des hommes demeurant assez politique pour se fondre avec la texture du récit et ne comportant pas par conséquent la saillie de ces a portraits », qui sont le triomphe de notre XVII^ siècle et de nos historiens modernes, la connaissance des causes restera assez vivante et assez humaine pour s'unir avec les pensées et les paroles des hommes au moment où ils prennent les décisions qui ont donné son cours à l'histoire. De là les discours dont Hérodote ne fait qu'un emploi accidentel et que Thucydide le premier (peut-être sous l'influence de son maître Antiphon) attache à l'histoire comme une de ses pièces essentielles.

Les discours, aujourd'hui, ne nous paraissent plus cadrer avec l'histoire, parce qu'ils ne sont pas vrais. Et Thucydide nous prévient qu'aucun de ceux qu'il publie ne constitue une reproduction exacte. Il s'en est tenu au vraisemblable, en se rapprochant du vrai le plus possible, mais ce plus possible ne va peut-être pas très loin. En tout cas, si nous voulons doser exactement cette vérité, nous restons en plein mystère. Quelle trace écrite, précise laissaient les discours prononcés à la tribune aux harangues, du temps de Thucydide ? On ne sait. Il semble difficile d'admettre que lorsque Périclès ou Alcibiade étaient à la tribune, dans une circonstance grave, il ne se trouvait personne pour écrire au moins l'essentiel de leurs propos. Et pourtant ni les textes, ni même leur résumé, n'étaient conservés dans les archives de l'Etat, et ces archives, assez légères, se réduisaient dans les cités grecques à des documents diplomatiques et à des comptes financiers.

' Voir it ouméro d« Juillet.

Peut-être touchons-nous là un des faits cruciaux de la culture grecque. Les Grecs ont agi sur l'humanité par leurs livres et même la Grèce, à partir d'Alexandrie n'a existé pleinement et authentiquement que pour l'homme des livres. Il y a une Grèce idéale qui a pour Acropole depuis les Ptolémées la Bibliothèque et le Musée. D'autre part, quand en nous traînant sur ces deux béquilles de la Bibliothèque et du Musée nous essayons d'atteindre le centre vivant de la Grèce à sa grande époque, nous voyons en elle tout le contraire d'une civilisation écrite. Les civilisations écrites nous les trouvons dans les Empires orientaux, et surtout dans l'Egypte, cette plaque tournante du monde ancien, et il est nécessaire que nous les y trouvions : l'unité d'un empire étendu ne peut se faire que par une bureaucratie, une écriture, une place grandissante attribuée à l'homme de l'administration, au scribe, à côté et bientôt au dessus de l'homme de la conquête, du chef militaire. Dès qu'elle est conquise par lui l'Egypte conquiert son vainqueur, perse, grec, romain, en lui donnant l'idée du scribe. Les « yeux » et les « oreilles » de Darius, les archivistes d'Alexandrie, les scrinia d'Auguste et de Tibère, les Mektoubdjï turcs descendent également de ce scribe acroupi, admirable vivant qui placé aujourd'hui au milieu d'une salle du Louvre s'établit idéalement comme son noyau ou son armature au centre de l'Etat ancien ou moderne. En même temps que le pouvoir temporel, le pouvoir spirituel vit dans cette catégorie de l'écrit du mektoub. Chez l'Egyptien, le Juif, le Perse, le Musulman, la vie religieuse supérieure consiste à apprendre par cœur de l'écriture. La division mahométane des religions en religion du vrai livre, qu'il faut adopter, religions à livre, juive et chrétienne, qu'il faut tolérer, religions sans livres qu'il faut exterminer, répond bien à la pensée profonde de l'Orient.

Or la Grèce est par excellence la civilisation sans livres. Elle n'aboutit jamais à l'écrit que contrainte et forcée, et avec une mauvaise conscience. L'exemple de son livre fondamental, les poèmes homériques, est caractéristique. On ne croit plus guère aujourd'hui qu'Homère ait ignoré l'écriture, et l'on sourit un peu de cet argument qui parais-

sait naguère décisif, que ni VIliade ni VOdysée n'en font mention. C'est que l'écriture paraissait à un Etat, à un public €t à un poète d'alors, chose négligeable et sans éclat. Autant il était beau de montrer un aède comme Démodocus dans la splendeur de sa fonction, débitant devant les princes en s'accompagnant sur la lyre les poèmes magnifiques, autant il eût semblé ridicule de le mettre au jour avec le souffleur docile qu'eût été un rouleau de papyrus. Aujourd'hui encore le poète «chante », il n'écrit pas. L'écriture pour elle-même est toujours restée indifférente aux Grecs, ils n'y ont vu qu'un signe. Rien de pareil chez eux à cette science de l'écriture qui fait le fond de la civilisation des Chinois et qui est au principe de leur peinture. Jamais ils n'ont été tentés par la beauté lapidaire, spacieuse et durable des hiéroglyphes égyptiens, n'ont essayé d'en faire passer quelque chose dans leurs inscriptions, gribouillis qu'écrasent de si haut les belles inscriptions romaines. Ils ont emprunté leur écriture aux marchands phéniciens, quelque chose de simplifié, de rapide, de commercial, employé simplement à la notation du moment. L'art du beau livre, la calligraphie, n'apparaissent en Orient et en Occident qu'avec le livre sacré. Evangile ou Coran. L'art des Arabes consistera surtout en cela, les Grecs ont mis de l'art dans tout, excepté dans cela.

Il y a un texte célèbre du Phèdre sur lequel on voit pivoter tout cet ordre d'idées. La répugnance du Grec pour une civilisation du livre s'y exprime en plein.

Platon y reproche à l'écriture exactement ce que M. Bergson reproche au langage dont les idées sont une hypostase. Mais le langage visuel, ligotté par l'écriture, auquel notre pensée est aujourd'hui incorporée, ne ressemble pas à ce langage fluide, auditif, et qui sent encore la pensée comme le miel de ruche sent les fleurs. Platon dont le sens est ici d'une merveilleuse finesse flaire l'ennemi dans la direction d'où en effet il viendra. Le platonisme tel que nous le comprenons aujourd'hui, tel que l'exorcise M. Bergson lorsqu'il déclare que nous naissons tous platoniciens, -c'est-à-dire philosophes d'une philosophie marquée par le péché originel de la spatialité, c'est bien ce platonisme immobilisé, momifié, lié par les bandelettes de Thot :

quel autre nom donner à celui de Zeller ou à Textraordinaire Ideenïehre de Natorp ? Mais en ramenant vers sa direction contraire, vers la parole inécrite le dialogue socratique, peut-être le verrions-nous renaître à la vie de porteur de flamme et le platonisme lui-même éclairé de sa lumière vivante.

On conçoit dès lors comme naturel que les Grecs, bien que la gloire de l'orateur fût chez eux la plus enviée, se soient peu souciés de noter par écrit les discours prononcés dans leurs assemblées. L'essentiel du discours était son action, et l'orateur n'avait de raison d'être que par cette action : c'est un des sens du mot de Démosthène sur les trois qualités de l'orateur. Le type du parleur professionel et spécialisé, aussi florissant dans les Etats modernes que celui du bureaucrate, était déjà né pourtant dans les villes de Sicile, mais le mépris que l'on professe pour lui à Lacédémone est partagé en somme jusqu'à Thucydide par les Athéniens de bon goût. La reproduction tachygraphique exacte des discours ne peut apparaître comme à l'époque de Démosthène que dans un milieu où les parleurs professionnels constituent une corporation considérée et où leur parole toute nue est recueillie en son détail comme de la graine d'oracle. En France pour un vieux parlementaire, le régime de l'inquisition, des oubliettes et des paysans qui battaient aux grenouilles n'est rien à côté de celui qui, sous le scélérat du Deux décembre réduisait à un résumé de quelques lignes dans le Moniteur les discours prononcés au Corps Législatif. La souveraineté des parlementaires s'épanouit dans l'affichage comme celle des militaires dans l'éclat des revues ou celle du clergé dans la pompe des processions. Mais les Grecs à leur grande époque estimaient que lorsque la parole a fait son effet de parole, elle a rempli tout son rôle et qu'il n'y a plus rien à lui demander. Tout changera au TV^^ siècle, au temps de Démosthène, d'Eschine, de Lycurgue. L'influence d'Isocrate, maître du discours écrit, précurseur de l'hellénisme cosmopolite et livresque, aura passé par là.

Si l'idéal de Thucydide avait été de publier autant que possible les discours dans leur texte exact rien ne lui était p. us facile. Il nous dit qu'il sest mis au travail dès le début

<ie la guerre, comptant bien qu'il abordait un sujet qui surpasserait en intérêt celui d'Hérodote. S'il avait tenu à posséder les discours réels il les aurait fait noter par un assistant qu'i eût payé : c'eût été le moindre des frais que dût lui coûter son histoire, et peut-être après tout avaitil en effet quelques documents de ce genre, analogues à <3eux sur lesquels Xénophon écrivit les Mémorables qui ne sont sûrement pas imaginés par lui. Mais cette besogne de critique et de grammairien est étrangère à l'Athènes de cette époque. Voici, je crois, quel est l'ordre d'idées, où se meut naturellement Thucydide. Le grand inconvénient de l'écriture c'est, comme le dit Platon, qu'elle est irrévocable, qu'elle n'admet plus les modifications, l'assouplissement, la végétation de la vie, qu'elle arrête la pensée comme la mort en un usage définitif. Elle comporte donc un germe <le fausseté, puisqu'elle immobilise e vivant et que la vie c'est la mobilité. Un discours sténographié, c'est-à-dire dépouillé de son action, de son magnétisme, de l'auditoire qui l'inspire et qu'il inspire, de son mouvement, n'est pas plus reproduit au vrai qu'un homme ou un cheval qui courent ne sont reproduits au vrai par une photographie instantanée : ils ne sont reproduits au vrai que par un artifice propre à une certaine technique de l'expression, sculpture ou peinture, et il existe, pour reproduire au vrai un discours, une technique analogue, contemporaine de la grande sculpture attique, et qui apparaît à la fois avec des caractères semblables dans ces trois fruits sur la même branche que sont les discours de Thucydide, les entretiens socratiques, et la tragédie athénienne.

Le mot de Thucydide : « J'ai écrit ces discours à la manière, dont il me semblait que leurs auteurs auraient parlé pour dire ce qui était le plus à propos » (1,22), conviendrait aussi bien aux dialogues de Platon et à la tragédie de Sophocle. Mais plus précisément, de même que la sculpture a pour objet de rcaHser l'idée claire ou plutôt l'idée lumineuse du corps humain, la tragédie, le dialogue et le discours réahsent avec leurs moyens propres en la même lumière la première l'idée de la destinée humaine, le second l'idée de la recherche philosophique et le dernier l'idée de cause historique. Et tous trois sont amenés à employer les

mêmes procédés qui comportent deux temps : abstraire tte idée, et la faire vivre par des hommes. L'idée de la destinée tragique, c'est-à-dire la mise face à face, en pleine clarté, de l'homme et des puissances dont il dépend, est offerte aux Grecs par leur histoire légendaire. Les récits touchant les familles divines, héroïques ou royales fournissent un schéma, un motif musical, et l'œuvre du poète tragique consiste à donner à ce schéma, à ce motif une durée réelle, marquée et mesurée par des rythmes, constituée par la vie sous le masque dionysiaque de per^ sonnages de chair et d'os : de la scène, ces personnages se relient par le plan incliné du chœur à la foule qui les écoute, à l'humanité qui les encadre et les délègue. Le récit épique, l'épopée homérique animaient dans leur tableau cette même idée de la destinée : mais la tragédie attique naît de l'effort pour la sortir de cette gangue , pour la réaliser sous forme de personne, pour mener à bien, parallèlement à la sculpture, l'œuvre propre de la vie hellénique, la création intégrale de l'homme.

De l'exposé philosophique au dialogue, le pas est le même que de l'épopée à la tragédie. L'exposé présente l'idée de la recherche philosophique, de la découverte du vrai dans son être et son résultat et non dans son devenir et son progrès, sa durée et sa vie. Le dialogue donne au contraire à cette idée toute la nature humaine, l'incorpore à des hommes, à un protagoniste surtout, Socrate, autour duquel elle succède et se meut comme l'action tragique.

L'idée de cause naturelle est poussée, du temps de Thucydide, à sa haute et pleine conscience par le génie de Démocrite à qui les philosophes et les médecins d'Ionie avaient ouvert la voie ; mais Thucydide, le premier à notre connaissance, l'applique aux faits de l'histoire. Pour trouver un exposé didactique de causes naturelles historiques, il faudra attendre jusqu'à Polybe. L'exposé chez Thucydide est réduit à son minimum. Les causes des événements c'est la nature humaine, tô avÔpwTTEiov, et cette nature Thucydide comme le poète tragique et comme l'auteur de dialogues, l'incorpore à des hommes, la met en scène dans sa durée vivante et l'acte même de son humanité : de là les discours.

Dès lors le discours n'apparaît nullement comme un genre faux. Dans les cités grecques où le pouvoir appartenait à l'assemblée du peuple, les causes directes des événements, de la guerre elle-même et des modalités de la guerre, ce sont les décisions des assemblées. Ces assemblées se décident par des passions qu'éclairent des motifs, par des motifs que soutiennent des passions. Ces passions sont épousées, gouvernées, ces motifs sont exposés par des orateurs, dont la fonction est de classer et d'éclairer ce que chacun dans l'assemblée pourrait sentir ou penser obscurément. Le rôle des orateurs en face de la foule est analogue au rôle du chœur tragique ; ils sont chargés devant les événements politiques, comme le chœur devant les événements tragiques, d'exprimer la pensée passionnée, réfléchie ou juste de la foule. Seulement cette pensée, au lieu de se résoudre comme sur le théâtre en terreur et en pitié, se prolonge en action. L'orateur monté sur sa tribune voit ou est censé voir plus haut que la foule. Mais à son tour l'historien pour qui l'assemblée a un recul, l'événement un passé, la décision un fruit, voit plus haut et plus loin que l'orateur. Son optique n'est pas la même, ne peut pas être la même. L'orateur provoque à l'action, l'historien veut exprimer les causes de cette action. L'orateur anime les passions pour faire agir ; l'historien, qui voit l'action dans le passé, non dans l'avenir, ne peut que traverser cette action pour remonter aux passions et à l'intelligence, c'est-à-dire à la connaissance et aux groupements des causes. Il attachera dès lors au discours de l'orateur son maximum de causalité, d'explication, de lumière, il se servira de l'orateur pour parler à son lecteur. Il tiendra compte que l'orateur est entré dans l'histoire. Il verra derrière la foule de l'assemblée qui l'écoute une autre foule, amenée, elle, par l'historien lui-même et qui est la foule des lecteurs, de ceux qui veulent comprendre, apercevoir sous l'accidentel le permanent et l'humain. Le discours de l'orateur en passant à l'histoire s'incorpore à un ordre nouveau, prend place dans une durée historique ; parole mobile qui ne doit pas être fixée par l'écriture, il continue comme la parole de Socrate dans le dialogue platonicien à marcher jusqu'à l'historien qui l'arrête, et dans ce trajet il a vécu, déve-

loppé ses puissances, achevé son mouvement. Il ne saurait à ce moment de la durée paraître le même qu'à un moment précédent.

Je songe ici surtout à certains discours essentiels de Thucydide, aux trois discours de Périclès avant et pendant la guerre, au discours de Nicias avant l'expédition de Sicile. Il est évident que, dans une mesure légère et subtile, Thucydide incorpore à ces discours sa propre connaissance de l'issue de ces guerres. Périclès et Nicias mettent précisément les Athéniens en garde contre ce qui s'est réalisé en effet, et il est à croire que, s'ils tombent si juste, c'est qu'ils parlent par la bouche d'un prophète du passé qui est l'auteur.

Soit, dira-t-on. Mais le parti eût été plus franc si Thucydide, n'attribuant à ses personnages rien qu'ils n'eussent expressément dit, avait pris à son compte toutes ces vues de causalité historique, s'était constitué lui-même et non l'orateur délégué de la postérité. C'est en suivant ce chemin qu'on arrive à faire dire au roi Edouard III : Et maintenant partons pour la guerre de Cent Ans ! — Est-ce sûr ? Précisément parce que nos historiens modernes prêtent en style impersonnel, dans une sorte de discours indirect, librement des pensées à leurs personnages et des causes aux événements, ils le font avec une indépendance, une imagination, des probabilités hasardeuses, extrêmement éloignées de la prudence à laquelle Thucydide se croit tenu lorsqu'il prétend prêter à chacun le langage le mieux accordé aux circonstances où il se trouve placé. L'obligation de faire parler son personnage, de le faire vivre dans les limites de la vraisemblance, constitue un frein rigide et utile, assure un moyen terme entre ces deux nécessités contradictoires : ne prendre comme motif déterminant la conduite d'un personnage que ce qui était connu effectivement par lui, incorporer aux motifs de sa décision ce que nous savons de l'issue de l'événement. Nous savons que Bismarck a voulu après Sadowa ménager l'Autriche et dans toute sa carrière garder l'entente avec la Russie. Un Thucydide moderne, en se tenant le plus près possible des paroles authentiques, composerait aujourd'hui deux discours pour appuyer et expliquer ces deux lignes de conduite.

s'attacherait à n'y garder que l'essentiel des raisons qui ont pu conduire Bismarck, et son but serait triple : donner par ces paroles mêmes une idée vivante et réelle de Bismarck, ne rien lui prêter qu'il n'ait pensé ou pu évidemment penser, imprimer à cet ensemble de raisons un mouvement qui le fasse descendre vers l'avenir que Bismarck ne connaissait pas et qui est pour nous du passé. Aucun autre procédé ne permettrait aussi économiquement et aussi puissamment que le discours la concentration, l'équilibre et l'harmonie de ces trois éléments.

Les discours marquent chez Thucydide les causes vivantes des événements historiques, les causes éprouvées par une sensibilité, animées par une passion, incorporées à la parole et à l'action d'un homme qui modèle une foule résistante ou docile. Mais au-dessus de ces discours prononcés par les personnages de l'histoire il y a un discours général dans lequel ils sont pris, qu'aucun d'eux ne peut tenir et que tient l'historien lui-même : c'est celui qui développe l'ensemble de la guerre, celui où les causes ne sont plus incorporées à des personnages, à des passions, à des discours, mais dégagées et formulées au-dessus des individus et des cités, comme des lois éternelles de la nature humaine. Là paraît à l'état géométrique et pur ce schéma de la causalité historique aussi neuf chez Thucydide que le schéma mathématique chez Pythagore, le schéma métaphysique chez Parménide, le schéma physique chez Démo- -crite.

Et, dans la mesure où le mot schéma a un sens quand il s'agit du dessein poétique, que le schéma de la poésie dans Homère. Précisément la façon dont Thucydide (I, 9) comprend les causes de la guerre de Troie nous apporte un exemple du schéma historique opposé à la genèse poétique. La guerre du Péloponèse a posé entre les cités grecques, et au sommet de l'histoire grecque, le problème de l'hégémonie. C'est à la lumière de sa guerre que Thucydide considère la guerre de Troie, comme à la lumière de 1914 nous voyons plus clair dans les guerres de la Révo-

îution, de Louis XIV, de Charles-Quint, et le problème principal lui paraît celui-ci : les Grecs devant Troie étant commandés par Agamemnon, Mycènes devait être en Grèce la puissance prépondérante. Quelles étaient les causes de cette prépondérance ?

Thucydide ne veut pas que nous la révoquions en doute sous prétexte qu'on ne trouve rien de grand dans la Mycènes abandonnée de son époque. Si Lacédémone et Athènes, dit-il, subissaient le même sort, la postérité qui les jugerait sur leurs ruines croirait la puissance de Lacédémone bien inférieure et celle d'Athènes supérieure du double à ce qu'elles sont réellement. La puissance réelle d'une cité (ôovâ{X£iç) ne correspond pas à son apparence (oi|>£ic). L'hégémonie de Mycènes était donc possible. Etait-elle réelle ? L'historien rejette comme une raison poétique la légende des serments que Tyndare, avant de donner sa fille au frère d'Agamemnon, fait prêter à tous les prétendants. Il cherche la réalité derrière ces apparences : la réalité est qu'on ne se fait obéir que si on est le plus fort, et le roi de Mycènes a commandé à la Grèce parce qu'il disposait des deux ressources en lesquelles la guerre du Péloponèse montre clairement l'essentiel de la force, à savoir de l'argent et une flotte, la puissance financière et la puissance maritime. D'après les traditions les plus vraisemblables la puissance des Pélopides leur vint des trésors apportés d'Asie en des pays pauvres (èç avôpwTcoDc à:r6pooc). D'autre part des textes d'Homère désignent Agamemnon comme un prince possédant une marine puissante. Il fournit des vaisseaux aux Arcadiens, et il règne sur des. îles nombreuses. Or on ne règne pas sur des îles nombreuses si on n'a pas de marine. La puissance qui se trouvait alors à la tête de la coalition hellénique était donc la plus riche en or et en vaisseaux. Ainsi l'Empire Athénien a deux principes : les mines du Laurium et du Pangée, la force maritime créée par Thémistocle. Lacédémone ne le vaincra pour un temps que par les trésors des Perses et en constituant une confédération de peuples maritimes. La loi formulée implicitement par Thucydide à propos de la guerre de Troie et de la guerre du Péloponèse gouverne aussi exactement les guerres modernes. La tête d'une coa-

lition est constituée nécessairement par la plus grande puissance financière et maritime, même si elle n'est pas la plus grande puissance politique : la petite Hollande est à la tête des coalitions européennes contre Louis XIV, l'Angleterre à la tête des coalitions contre la France de 1793^ et l'Allemagne de 1914. Thucydide a vu le même xx^fia èç àsL que l'Américain Mahan.

Si une coalition se forme ce sera donc autour de la plus; grande puissance financière et maritime. Mais quand une coalition se formera-t-elle ? Et le problème est important,, puisque coalition signifie menace ou réalité de guerre générale. Le livre de Thucydide, étiologie et psychologie d'une guerre générale, demeure aussi actuel que tous ceux d'aujourd'hui.

Thucydide a compris que la guerre de Péloponèse (et 1914 répète 431) était née automatiquement de la mise en présence et de la rivalité de deux systèmes d'alliance, et que les causes profondes, les vraies racines de cette guerre ne s'étudiaient qu'avec la genèse de ces deux systèmes.

Les peuples s'allient par crainte d'un danger ; le danger fédérateur qui a fait sortir les cités grecques de leur isolement et de leurs haines locales c'est le grand roi. Avant les guerres médiques, « les Grecs ne se groupaient pas sous le commandement des grandes cités, ni ne se réunissaient d'eux-mêmes pour des expéditions communes » (1-15). Les guerres médiques donnent donc au monde grec le sentimeijLt. de sa solidarité d'intérêts contre les Barbares, et, après la victoire, cette solidarité doit subsister pour défendre au moins les Ioniens et les îles libérées contre les Perses. De là la nécessité d'alliances. « Lorsque les Grecs par leur union, eurent repoussé le Barbare, ils ne tardèrent pas à se diviser entre Athènes et Lacédémone, tant ceux qui avaient été délivrés du joug du Roi que ceux qui avaient combattu ensemble, car ces deux cités avaient paru puissantes entre toutes, l'une sur terre, l'autre par ses vaisseaux. Pendant quelque temps elles marchèrent d'accord, puis elles se brouillèrent et entrèrent en lutte, soutenues par leurs alliés » (I, 18).

Epure géométrique et loi constante : les choses ne peuvent se passer autrement, de par le jeu des passions humaines. Les forces de coalition contre un ennemi survivent à la

défaite de rennnemi et nourrissent au sein de cette coalition deux coalitions rivales : c'est l'heure, alors de Tissapherne et de Talleyrand.

La coalition s'étant formée autour de la plus grande puissance financière et maritime, dès que le but a été atteint, dans cette coalition deux sentiments s'établissent, deux passions jouent : chez cette plus grande puissance, la conscience d'un droit à l'hégémonie, droit fondé sur sa force et sur les services rendus ; chez les autres puissances la défiance soupçonneuse de cette hégémonie, contre laquelle elles tendent à se grouper autour de la plus grande puissance militaire et continentale.

Ainsi la cause essentielle de la guerre c'est la volonté -d'hégémonie liée à la plus grande puissance financière et maritime, volonté d'hégémonie qui lui est imposée par son être même et que ses forces morales sont impuissantes à arrêter. Il n'y a peut être pas dans le livre de Thucydide de mot qui porte un plus grand poids de vérité historique et qui ouvre une plus grande profondeur de ZTfjjia sq àâ'l que celui qu'il met dans la bouche d'Alcibiade partant pour l'expédition de Sicile : « Nous ne sommes pas libres de modérer à notre gré notre volonté de commander ». C'est le cas de toute puissance essentiellement maritime. L'occupation des Indes a obligé l'Angleterre à s'installer au Cap, puis A Chypre, puis en Egypte, puis en Perse, demain peut-être à Constantinople et à Revel.

Il y a là une sorte d'àvà^y^T] politique qui remplace l'àvdCYZT] théologique d'Hérodote. La guerre est inévitable parce que l'agrandissement continuel de la plus grande puissance maritime est inévitable, parce que la défiance de cet agrandissement et la barrière mise, au moment qui lui semble le plus favorable, parle plus grand état militaire sont inévitables. On touche les éléments d'Euclide de l'histoire.

Telles sont les causes de la guerre. Elles sont données dans une nature humaine, dans une nature politique, dans

une nature géographique, c'est-à-dire qu'elles dépassent infiniment telle cause locale et momentanée que l'on est toujours, selon l'idée ou la passion qui vous anime, tenté d'isoler. Mais l'art historique consiste précisément à discerner dans cet organisme de causes, dans cette nature,, les membres et les figures que sont les motifs, les responsabilités, les prétextes. Et aujourd'hui l'art de Thucydide peut servir d'école : l'historien de la grande guerre ne le méditera jamais assez, à l'exemple d'Ingres qui dans ses dernières années nourrissait encore en copiant des dessins de Holbein la perfection de son métier.

« Je crois que le véritable motif, et aussi le moins avoué,, ce fut l'accroissement de la puissance des Athéniens et la crainte qu'elle inspirait aux Lacédémoniens, les forçant ainsi d'entrer en guerre (àvaifxàaat le tô TroXepLcîv): je vais indiquer en outre les prétextes qui furent allégués de part et d'autre pour rompre les traités et passer à l'état de guerre )>. (1 — 23).

C'est la cause la moins avouée, celle qu'aucun des deux partis ne mettra en avant, puisque ne faisant pas éclater en évidence l'injustice du parti adverse, elle ne rend rien à la rhétorique des jugements. Mais tous les plans de la causalité sont ménagés avec l'essentiel de leurs rapports dans cette seule phrase synthétique. L'accroissement de la puissance d'Athènes, c'est la volonté d'hégémonie inhérente à l'être d'une puissance maritime. Thucydide ne dit nullement que les Lacédémoniens voulaient cette hégémonie pour eux. Ils croient, eux et leurs alliés, principalement Corinthe, faire une guerre défensive inévitable, et précisément parce qu'ils jugent cette guerre défensive inévitable, ils ' en choisissent le moment et paraissent dès lors les agresseurs. Ce sont eux qui rompent le traité, déjà tiraillé et distendu par les Athéniens depuis que les affaires de Corcyre et de Potidée avaient commencé. Ils voyaient les Athéniens, tout au moins dans un avenir imminent « commander à la plus grande partie de la Grèce ». (1-8). Ayant laissé se former l'empire athénien jusqu'au moment où il est devenu une menace pour l'indépendance de toutes les cités « ils se décidèrent à réunir toutes les forces pour l'abattre, si possible » (1-118).

Dès lors le problème de la responsabilité d'une telle guerre ne se pose pas, ou du moins constitue une coupe arbitraire sur un problème plus général et plus vrai. Ce sont les Lacédémoniens qui ont déclaré la guerre, mais les Athéniens auraient aussi bien pu la déclarer sans que les rapports essentiels reconnus par l'histoire eussent été changés. Les Corcyréens parlent aux Athéniens exactement €omme les Corinthiens et les partisans de la guerre parlent aux Lacédémoniens. « Notre affaire à nous, c'est de prendre les devants, nous en offrant et vous en acceptant de vous allier, et de prévenir l'attaque de nos ennemis, plutôt que d'avoir à le repousser » (1-33). Il y a donc un état de guerre générale virtuelle, où la Grèce vit depuis cinquante ans, état créé par l'extension continuelle de la thalassocratie athénienne et par la formation d'une ligue rivale ^ntre les cités de terre et de mer qui redoutent cette extension ; cette guerre en puissance passe à l'acte offensif du fait de la ligue défensive.

Dans la conception d'Hérodote la cause des grandes guerres était l'o^ptc humaine. Il transportait dans l'histoire l'idée tragique. Crésus, Cambyse, Xerxès, Pausanias sont conçus par lui comme Œdipe roi par Sophocle : ce sont des puissants ivres de leur bonheur, confiants dans leur chance et qui s'écroulent sous les coups de la destinée. Ainsi, disait Heraclite, le soleil ne transgressera pas ses limites, sinon l'Erynnis l'y ramènerait. L'histoire ourdie par les dieux comme une trame de théâtre met en scène de façon dramatique la suite de ces grands exemples ; la légende suit l'histoire comme une histoire de l'histoire, comme une sœur cadette intelligente et artiste, et l'historien pour entrer dans le cœur de son récit doit se faire une âme imprégnée de sagesse et porteuse de laurier d'Apollon. Le délégué d'Hérodote, le chef de ce chœur des sages qui assistent, pour la contempler, la raconter et la juger, à cette tragédie, c'est Solon d'Athènes à la cour de Crésus. Thucydide continue Hérodote exactement comme V Essai sur les Mœurs continue le Discours de VHistoire universelle. Cette o^pic qu'Hérodote élève sur une scène royale pour la faire foudroyer par les dieux, le réalisme et le sang-froid de Thucydide la voient incorporée

à l'ordinaire de l'homme et aux nécessités politiques des Etats. Elle est donnée comme leur puissance de guerre à la thalassocratie athénienne et à la ligue péloponésienne. Elle porte un nom précis : c'est la nature propre de l'homme, l'àyôpwTusiov. La nature humaine, avec la majoration qu'elle reçoit de la vie politique, voilà la cause suprême derrière laquelle il n'y a plus rien à chercher, pas plus que derrière les atomes de Démocrite.

Cette nature, le Voltaire de VEssai la mettra en scène pour la railler, pour tirer en elle des fils de marionnettes, découpant d'ailleurs ses marionnettes avec un sens étonnamment limpide du schématisme historique. Thucydide regarde les passions, l'aveuglement, le fanatisme, comme il a regardé la peste, en homme qui en fut atteint lui-même et qui l'a observée pour qu'on la connût mieux, ou comme une suite inévitable de la qualité d'homme et de la vie politique, et qu'il est plus sain de comprendre lucidement que de juger précipitamment. La seule marque que l'on a maîtrisé les passions, c'est parler d'elles sans passion.

L'histoire d'Hérodote repose sur ce principe que la vertu est, pour les Etats comme pour les individus, une force et un danger. Pour les Etats comme pour les individus il importe de se concilier la faveur des dieux. Les prêtres de Delphes, patrons de l'historien et administrateurs de cette faveur divine, fournissent à Hérodote les exemples et les anecdotes à l'appui. Crésus a comblé de présents l'oracle d'Apollon. Quand il perd son royaume et sa liberté, il se plaint vivement de l'ingratitude du dieu. Mais l'oracle lui explique que la Lydie aurait dû succomber depuis longtemps et que c'est précisément en considération de ses ^ présents et de sa piété qu'Apollon a retardé sa chute jusqu'à l'extrême limite. Tel Ulysse, en récompense du bon vin qu'il a fait boire au Cyclope, ne sera mangé que le plus tard possible, — le dernier. A l'époque de Thucydide ces idées sont en faillite, la Pythie, qui a une politique personnelle, est discréditée. Le succès et la chute des cités, vus de près et non plus à travers le voile de pourpre qui transfigurait en tragédie la destinée des monarchies orientales, apparaît sans rapport avec la faveur que doivent les dieux .à la piété et à la vertu. Une des raisons qui ont fait choisir

Nicias comme chef de l'expédition de Sicile, c'est sa scru-^ puleuse piété, le grand nombre de devins que sa richesse lui permet d'entretenir, la bienveillance manifeste par laquelle les dieux l'ont jusqu'ici récompensé. Il est vrai qu'on lui adjoint Alcibiade, qui se moquait des dieux et ne manquait point d'oêptç. Comme la bonne femme de Montaigne, c'était brûler une chandelle à Saint Michel et une à son serpenta Le malheur de Nicias en Sicile marque l'effondrement de cette conception. Des raisons comme celles que fournit Apollon à Crésus eussent été mal venues. Thucydide appelle simplement Nicias « celui des Grecs de nos jours qui par la réunion de ses vertus méritait le moins cet excès d'infortune )). (VII-86).

Thucydide, comme son temps et plus fortement que lui, a donc pu se convaincre que la paix avec les dieux n'est pas, ainsi que le pensaient tant Hérodote que l'ancienne génération athénienne, une force politique. La Sparte de Lysandre arrivera à la même conviction. Les idées d'Aristide et des vieux Diacriens, celles pour lesquelles vit et meurt Socrate, sont déclassées. Thucydide nous apparaît bien comme un fils de la thalassocratie athénienne par son réalisme et en somme son chrématisme secs. Ecoutons-le dans les premières pages de son histoire, où, obligé d'expliquer par des interprétations personnelles une antiquité mal connue, il laisse mieux apparaître ses sentiments propres. Avant Minos, l'état normal de la Grèce est la piraterie sur mer et le brigandage sur terre; tout le monde vit armé chez les Barbares. Mais plus tard l'ordre naît et les cités environnées de remparts peuvent s'installer sur le bord de la mer. Cet établissement de l'ordre tient pour Thucydide en une phrase : « L'intérêt engagea les faibles à se soumettre aux forts, et les plus puissants par leurs richesses assujettirent les petites cités » (1-4). Deux causes cyclopéennes, deux puissances brutales établissent le bienfait de l'ordre : la force matérielle et la richesse. La thalassocratie athénienne, héritière de celle de Minos, trouve sa paix et sa guerre, son être et sa ruine, sa vie en somme, dans leur double poursuite.

Thucydide les connut l'une et l'autre, et sans doute les aima l'une et l'autre. Général d'Athènes et maître des

mines d'or, conscient de sa claire intelligence, il pensa peutêtre un moment, comme Alcibiade mais mieux que lui, les posséder et les mener de front. La fortune clairvoyante distingua les deux destinées, lui enleva la force et lui laissa la richesse. L'histoire, la connaissance des causes, l'idée lumineuse et vivante de la guerre où il n'agissait plus, lui tinrent heu de ce qu'il perdait. Mais par son opulente fortune, par les revenus que lui apporte l'exploitation de ses mines, il demeure lié à l'Athènes maritime, marchande, inquiète d'expansion, à laquelle s'était déjà attaché, hôte de l'Attique et colon de Thurii, l'ancien Hérodote. L'histoire ne saurait naître comme la philosophie, dans la pensée pure de Thaïes, l'austérité de Pythagore et la pauvreté allègre de Socrate. Si éloignée de la commune humanité ce serait pour elle le meilleur moyen d'enfanter des chimères. La destinée qui fait et mûrit les hommes montre également la perfection de son art dans la manière dont elle attache Thucydide à son temps et à sa cité et dans le coup de main dont elle sait l'en détacher. Il est assis comme Macaulay sur toute la force et la richesse d'une thalassocratie, mais il n'en est pas le captif et le serviteur. Les mêmes lois du Criton, qui maintiennent Socrate dans sa prison comme dans le couloir de pierre avant l'investissement de la lumière éternelle, ont déraciné Thucydide (et des lois pareilles déracinent Hérodote, Xénophon, Polybe), l'ont délié sur la route libre et les voies royales de l'intelligence.

La Mer

Si on se réfère aux racines homériques, la guerre du Péloponèse est à la fois une Iliade et une Odyssée. Une Iliade par son duel d'Athènes et de Sparte, une Odyssée par sa figure maritime. Et c'est, à la réflexion, ce dernier aspect qui domine, qui lui donne sa plus saisissante analogie avec la guerre de 1914. Elle pose en pleine himièrc, avec tous ses traits décisifs, la question de la mer.

Au temps des guerres médiques, la guerre continentale avait été terminée, les questions continentales liquidées, du jour où les Perses avaient été repoussés plus loin que de la Grèce même, au-delà du Bosphore. Lacédémone qui avait pris la tête de cette guerre pensait mettre le point final, déposer le harnais. Il n'en était pas de même de la guerre maritime menée par les Athéniens. Celle-ci ne pouvait que se nourrir d'elle-même, l'activité d'une marine n'ayant pas plus de limites que l'élément sur lequel elle navigue, et qu'engendrer une thalassocratie toujours en quête de tributaires, de comptoirs, de colonies nouvelles. L'inquiétude féconde d'Athènes, l'ardeur perpétuelle à entreprendre, le Ti véov de l'action pareil au xi véov de la pensée, sont liés à cette destinée maritime.

Athènes dans la grande guerre médique, avait eu précisément la fortune de posséder son Ulysse, Thémistocle. Ni Richelieu, ni Pitt, ni Bismarck n'ont joué dans la destinée politique d'un peuple un rôle plus décisif que cet homme. « Le premier il osa dire qu'il fallait consacrer à la mer ». Il avait achevé Athènes par le Pirée. « Il croyait le Pirée plus important que la ville haute, et souvent il conseillait aux Athéniens, s'ils venaient à être forcés sur terre, de descendre au port sur leurs vaisseaux pour s'y défendre contre tous » (1 — 93). Il avait été le créateur de la flotte athénienne, de cette ville de bois qui lorsque Xerxès entra en Grèce sauva Athènes, fut Athènes. Il avait vaincu à Salamine par la TroXorpoTuta du Laertiade. Il avait relevé en trompant Lacédémone les murailles d'Athènes, constitué en quelques années d'esprit, de labeur, de bonheur foudroyant un empire maritime, et fait de toute la mer Egée la ruche ardente et bleue de l'abeille attique. Puis, comme il était inévitable, il s'était trouvé poursuivi par la jalousie des dieux. L'historien pouvait conter en pur artiste homérique cette fuite de Thémistocle poursuivi par les envoyés d'Athènes et de Sparte comme Ulysse par la colère de Neptune, et ces scènes dramatiques, le foyer d'Admète, la barque de pêche, le banni qui à Suse demande au grand roi de reconnaître les bienfaits que tient du vainqueur de Salamine la maison royale de Perse, et cette fin mélancolique de satrape comblé qui a reçu pour

son pain et son vin des villes entières d'Orient, mais qui souhaite seulement qu'après sa mort un corps contre lequel l'envie ne s'acharnera plus puisse reposer sur le rivage d'oliviers, de pierre nue et de mer retentissante où naquirent à sa vivante parole les magasins et les murailles du Pirée. Destinée si pleine, si puissamment composée par le génie épique immanent de la Grèce, que Napoléon, en se rendant sur le Bélier ophon, s'en est enveloppé comme d'une image inégalée, ainsi qu'il versait sur le roi de Rome l'antique larme du nom d'Astyanax.

C'est un exemple de mutation brusque analogue si on veut à ceux de la Russie au XVIII® siècle et du Japon au XIX®. Evidemment des historiens se trouvent toujours pour montrer que ces mutations brusques ne sont qu'apparentes, mais n'exagérons ni dans un sens ni dans l'autre. Quand nous-mêmes changeons, pouvons-nous dire si notre changement est une mutation brusque ou une évolution naturelle ? et si les deux raisonnements nous paraissent, lorsqu'il s'agit de nous-mêmes, aussi vraisemblables, que sera-ce lorsqu'il s'agira de faits aussi complexes que ceux de l'histoire ! Mais enfin c'est un fait que la puissance athénienne jaillit tout d'un coup après Mycale, pousse sur le sol, chaud encore de l'incendie, d'une façon aussi miraculeuse que l'olivier sacré.

Dès l'époque de Thémistocle, dès sa rivalité avec Aristide, cette politique maritime et conquérante d'Athènes est liée à la démocratie. Elle a pour elle tous les thètes qui servent sur les vaisseaux, y trafiquent, y ont une solde. Elle a contre elle les propriétaires grands et petits, attachés à la constitution de la Grèce en cités, favorables à l'entente avec Sparte et à l'équilibre hellénique.

Ainsi, liée à la démocratie, elle l'est à la richesse mobilière, et fatalement, à la ploutocratie. L'argent coule abondamment à Athènes, argent des tributaires qui devient argent public, argent des mines, argent du commerce. Avec l'argent, on a tout, le matériel d'abord, les hommes ensuite. Les vaisseaux sont montés en partie par des matelots étrangers. « La puissance des Athéniens est mercenaire bien plus que nationale ». Le jour où la puissance rivale aura à sa disposition les trésors de Tissaphcrne et de Fharnabaze, on

se débauchera ses marins à coup de statères ou de dariques comme on se débauche ses soldats dans l'Itahe de Sforza ou l'Allemagne de Wallenstein.

Démocratie et ploutocratie paraissent de mauvaises conditions pour s'embarquer dans une guerre décisive. Mais les nécessités de la marine viennent juste à point tempérer ce que l'une et l'autre présenteraient de dangereux. La marine a deux exigences, l'une et l'autre peu démocratiques, mais auxquelles doit se soumettre, si elle veut être une démocratie maritime : c'est la continuité d'efforts et l'unité de commandement.

Périclès, dans le discours que lui prête Thucydide, formule la loi d'après laquelle une marine ne s'improvise pas, se développe dans une durée, exige une tradition serrée et tendue : « Vous-mêmes qui vous êtes appliqués à la science navale depuis les guerres médiques, ne l'avez pas

encore amenée à sa perfection La marine est affaire de

pratique, comme le reste, elle n'admet pas d'être traitée accessoirement et par occasion, mais bien plutôt c'est elle qui n'admet aucune occupation accessoire » (1-142). La marine relève d'Athena Erganè. Elle implique, du haut en bas, une qualité particulière de labeur professionnel, une soumission naturelle à la compétence du pilote ou du chef, un enchaînement solide de coutumes contrôlées et de perfectionnement.

La marine donne également à un haut degré le sens de l'unité de direction. Dans la tempête il y a une discipline spontanée autour du pilote, comme à l'agora une anarchie spontanée autour du démagogue. A Salamine l'homme de la mer, Thémistocle, fait autour de lui, dans le plus grand péril, par son coup d'œil et son audace, l'ordre, l'obéissance. Et la constitution de l'empire athénien, avec le peuple-chef qui commande et les peuples tributaires qui sont commandés, réalise une sorte de monarchie, tandis que la ligue péloponésienne, ennemie des démocrates, mais où les grandes cités délibèrent sur le pied d'égalité, présente par là certaine faiblesse démocratique. Périclès, lorsqu'il développe les grandes lignes de la guerre future, fait remarquer que ce qui manquera au Peloponèse ce sera cette unité de direction et d'efforts, il rend sensibles cette irrésolution et ces intérêts

divergents que les Péloponésiens avaient déjà manifestés à Salamine : « N'ayant pas de conseil unique, les Péloponésiens ne peuvent rien exécuter rapidement. Egaux en suffrage et différents en origine, ils poursuivent chacun leur avantage, d'où l'impossibilité de rien achever... Chacun croit que sa négligence importe peu et qu'un autre se débrouillera à sa place ». (1-141).

Ainsi la ville de bois, avec les nécessités qu'elle implique, est la cheville ouvrière d'Athènes. Toutes les batailles navales que raconte Thucydide mettent en relief l'habileté professionnelle et le courage obstiné des navires athéniens. Le système du triérarque responsable, pris parmi les riches, et de l'équipage de thètes, ce mélange d'aristocratie et de démocratie navales, donne d'excellents résultats. Mais le jour où la démocratie l'emporte à bord, où la ville de bois devient une cité politique menée par une agora, tout est perdu. Cela commence après l'expédition de Sicile. Les vieux équipages professionnels qui faisaient la force de la marine athénienne sont morts à leur bord, ou sur l'Asinaros, ou dans les Latonies, ou servent là-bas comme esclaves. Il a fallu improviser un personnel nouveau, moins expérimenté, moins discipliné, plus criard. La logique démocratiqs brise alors la marine en trois coups. Ce sont d'abord les événements de Samos, où la flotte devient une ville de bois insurgée contre le gouvernement de la ville terrestre. C'est ensuite l'affaire des Arginuses, où le peuple, formé en partie de marins débarqués, en envoyant à la mort les généraux qui ont donné la victoire à Athènes, démoralisent le commandement et fait tout pour que cette victoire soit la dernière. C'est enfin la journée d'^Egos- Potamos, où Lysandre n'a qu'à cueillir le fruit qui lui est préparé par l'indiscipline des marins athéniens. A ce moment d'ailleurs les équipages nationaux qui avaient fait la force de l'ancienne marine n'existent plus. Athènes comme Lacédémonc recrute les siens, avec son argent ou celui des Perses, dans les marchés de mercenaires. La glorieuse histoire de la ville de bois, qui a été de Salamine aux Arginuses, est définitivement close. Mais l'histoire de Thucydide ne traite que de sa période agissante, de son âge héroïque, de sa lutte puissante pour l'hégémonie de la Grcèc et de la mer.

Or, en ce temps, si Athènes est une démocratie tempérée par les nécessités d'une marine, la marine athénienne est à son tour lestée plus qu'entravée par de solides attaches terriennes. Evidemment l'opposition subsistera toujours entre les propriétaires dont Aristophane est le porte parole et les hommes de la mer. C'est précisément ce qui fait la différence entre Athènes et une pure place de commerce comme Corinthe. Les grandes puissances maritimes et coloniales sont celles chez qui la vocation de la mer s'éveille après un temps d'isolement insulaire et d'économie rurale. C'est le cas d'Athènes comme celui de l'Espagne, de l'Angleterre, du Japon. Mais comme l'Espagne, et au contraire de l'Angleterre et du Japon, Athènes n'est pas une île. Comme l'Espagne et surtout comme la France, elle est prise un moment entre une destinée maritime et une destinée continentale ; davantage inclinée vers la première que vers la seconde, elle ne connut pas dans la Béotie une Messénie à conquérir.

Les Corinthiens au contraire tiennent dans le Péloponèse une place analogue à celle des Phéniciens dans l'empire perse, à celle que les Grecs obtinrent en Egypte sous la dynastie saïte, à celle que les Vénitiens et les Hollandais remplirent pour les Etats continentaux de l'Europe centrale. Un peuple continental a besoin chez les anciens de faire un accord avec un peuple maritime, « soit pour l'exportation de ses denrées, soit pour l'échange des produits que la mer fournit au continent » (1-120). Les Corinthiens ne sont pas, à proprement parler, sinon par une chance précaire, des thalassocrates, mais courtiers de mer au service lucratif des continentaux.

Ici se pose un des problèmes les plus curieux de la guerre du Péloponèse. Par l'exposé de Thucydide nous savons à n'en pas douter qu'une des causes principales de cette guerre fut la rivalité commerciale, maritime, coloniale de Corinthe et d'Athènes. Nous le savons par son exposé, c'est-à-dire par les faits qu'il raconte, et aussi par notre interprétation des discours, mais non par son énumération

des causes de la guerre, puisque celle-là n'y figure pas. C'est par une série de raisonnements et par la comparaison de cette guerre générale avec les guerres générales modernes que nous sommes amenés à regarder comme réelles et capitales ces causes économiques. Et nous nous comportons alors avec le livre de Thucydide à peu près comme Thucydide lui-même s'est comporté avec le récit homérique de la guerre de Troie. Il a cherché derrière les histoires dramatiques de rivalités personnelles et de conflits ethniques une réalité de puissance matérielle et politique, et il a trouvé que la guerre de Troie était une guerre économique et maritime, la plus forte marine se trouvant placée automatiquement, de leur bon gré ou par force, à la tête des Grecs, et portant la guerre là où l'exigeaient les intérêts d'une thalassocratie. Quand Bérard rattache l'importance de Troie et de la guerre de Troie à sa loi des isthmes il continue à la lumière de la géographie l'explication de Thucydide. Mais voici que Thucydide, ayant mis en lumière cette cause de la guerre de Troie, ne songe point à donner une cause pareille à la guerre contemporaine qu'il raconte et qu'il a suivie vingt-sept ans dans tout son détail. Serait-ce que cette cause n'existe pas ? Mais on reconnaît aujourd'hui qu'elle nous fournit seule un fil conducteur suivi, qu'elle explique seule la politique athénienne, le transfert de la guerre à des points comme Corcyre, Amphipolis, Syracuse. Alors ?

Alors nous sommes simplement en présence d'une des lois ordinaires et nécessaires de l'histoire. De loin, avec le recul du passé une grande guerre nous apparaît comme nécessaire, et lourde de la même impassible fatalité qu'un accident géologique. C'est une guerre finie, qui a cessé de nous intéresser, que nous ne songeons plus à modifier en idée et que nous acceptons, considérons comme un tout détaché, lointain, achevé. Ce sont là des conditions favorables pour voir les hommes agis et poussés malgré eux par des causes matérielles, physiques, par celles dont euxmêmes se doutaient le moins, et qui n'étaient jamais mises en avant. Plus une guerre au contraire est proche de nous, nous intéresse, nous enveloppe, nous retient dans son action survivante et actuelle, et plus nous lui cherchons des motifs humains, psycliologiques et moraux. Les exprès?^ ions

de Thucydide (àXYjôsaTaTYjv Tupd'f aatv, à^pavsoiàr^v 5è XoYcp) nous montrent qu'il faut déjà un grand effort de détachement, de recul et d'indépendance pour voir la cause principale de la guerre dans la rencontre automatique et fatale de deux puissances, l'une qui s'accroît sans cesse, l'autre qui voit venir vers elle l'accroissement comme une menace. Les causes les plus manifestes, les plus avouées, les plus repétées par l'un des deux partis sont toujours celles qui mettent en lumière les sentiments agressifs et injustes de l'autre. Ce sont celles sur lesquelles s'étendent complaisamment les orateurs dans les discours que leur prête Thucydide et sur lesquelles ils s'étendaient plus complaisamment encore dans leurs discours réels.

Mais pourquoi Thucydide n'a-t-il pas été jusqu'à cette cause économique, et pourquoi, d'une façon générale, l'explication économique des guerres est-elle une nouveauté qui date de la dernière moitié du XIX® siècle ? J'avoue que je n'en saurais donner une explication totale. Sans doute malgré eux les historiens se placent à une sorte de point de vue royal oii les besoins économiques sont sous-entendus, où une réalité politique indépendante et qui se suffise à soimême est comme abstraite et hypostasiée. Voit-on la tragédie politique de Corneille mettant en avant comme motif d'action pour un Nicomède ou un César une question de blé ou de débouché ? L'histoire, qui était aussi un genre noble, gardait quelque chose de cette dignité, et ce n'est sans doute pas une simple coïncidence si elle s'est mise à parler de l'arsenic et des nègres au moment à peu près ou le drame romantique les introduisait sur le théâtre. Notons d'ailleurs que bien des pages de VEssai sur les Mœurs annonçaient ici une transformation de l'histoire et que c'est vers 1750 que la haute société s'était mise à se passionner pour la question des blés. Il n'en est pas moins vrai qu'il a fallu attendre longtemps pour qu'un Sorel pût donner des guerres générales de l'Empire une explication en partie économique, les concevoir comme une attaque et une défense de la thalassocratie britannique, la lutte à mort d'un système et d'un blocus maritimes contre un système et un blocus continentaux. Mais l'ambition de l'ogre de Corse et le génie infernal de la mercantile Albion apparais-

saient de l'un et de l'autre côté comme des causes parfaitement suffisantes, et avec raison puisque c'était cette eau-de-vie |qui remontait le moral des combattants. Aujourd'hui encore on est mal venu dans tous les pays à chercher ailleurs que dans les faits moraux de perversité humaine les causes de ce qui nous affecte dans la guerre et dans la paix. Quand cela sera devenu du vrai passé, ne tiendra profondément personne dans sa chair et son âme, les froides interprétations économiques se lèveront d'elles-mêmes, absorberont tout.

Revenons à Corinthe. Elle a par position la plus an* cienne, et, jusqu'à celle d'Athènes la plus florissante des marines grecques. C'est bien l'expansion de cette marine qui, amenant un conflit nécessaire avec celle d'Athènes, engendre le premier prétexte de la guerre. La rivalité d'Athènes et de Corinthe au sujet des bouches des l'Adriatique domine toute la première phase de la guerre du Péloponèse. Ainsi, de 1840 à 1914 toutes les guerres et les menaces de guerres générales, dans une Europe intéressée tout entière à la mer, naissent originellement de la triple question des trois bouches de la Méditerranée : Constantinople, Suez et le Maroc. Tout vient ici de la grande expédition entreprise par Corinthe et ses alliés pour fonder une colonie à Epidaure, le futur Dyrrachium, tête de pont des communications entre les terres grecques et les terres italiennes. Ils se trouvent en lutte avec Corcyre, ancienne colonie corinthienne qui a la troisième marine de la Grèce, entend ne pas être absorbée par sa métropole et recherche contre elle l'alliance d'Athènes. La guerre qui embrasse le monde entier naît d'une question de bouche maritime. Mais on peut fort bien admettre que cette cause seconde demeure prise dans le grand procès général de la rivalité entre Athènes et Lacédémone, ne pas trop déranger les perspectives d'ensemble de l'étiologie fixée par Thucydide.

Athènes se convertissant entière à une politique maritime il était naturel et nécessaire que cette politique maritime, comme celle de l'Angleterre, se gouvernât selon quelques rythmes simples. C'est ainsi que dès le principe l'Athènes de la guerre du Péloponèse suit les mêmes directions de géographie et d'histoire, de politique et de volonté que l'Athènes des guerres médiques. La conduite que préconise Périclès au début de la guerre est celle que Thémistocle a fait adopter, pour le salut de la Grèce, au moment de l'invasion de Xerxès : laisser l'Attique ouverte à l'ennemi et se confier à la ville maritime. Mais alors la ville maritime n'est plus seulement cette ville aux murailles de bois, la flotte où les Athéniens enfermèrent jadis leur patrie et leurs dieux. Elle comporte avec la flotte tout ce que relie, protège, approvisionne la flotte : les îles tributaires, le Pirée, Athènes reliée au Pirée par les Longs Murs : « Si nous étions insulaires, qu'y aurait-il de plus inexpugnables que nous ? Il faut donc en fait, visant dans nos résolutions le plus possible à cet idéal, que nous abandonnions campagne et maisons pour prendre la seule garde de la mer et de la cité » (1-143). A peine la guerre a-t-elle commencé qu'au centre de l'histoire grecque et de la Méditerranée orientale, microcosme de l'histoire planétaire et océanique d'aujourd'hui, se posent l'être, l'ambition et les luttes d'une thalassocratie insulaire.

Comme l'a déjà remarqué Thucydide au sujet de l'empire d'Agamemnon, (1-15), îles et flottes s'impliquent. Les îles sont donc nécessairement conquises par les villes grecques pourvues de grandes flottes. Pour garder une île il suffit d'être maître de la mer, tandis que, pour garder une côte, il faut des forces de terre contre les populations de l'intérieur. C'est l'armée d'Alexandre, et non la flotte d'Athènes, qui donneront définitivement l'Ionie à la Grèce.

Si les flottes servent à conquérir et à tenir les îles, la maîtrise de la mer engage sans cesse à la conquête d'îles nouvelles. Aujourd'hui toutes les grandes îles du globe (sauf celles du Japon) et la plupart des petites appartiennent à des thalassocraties britanniques ou hollandaises (la presqu'île de l'Inde collée à des chaînes inaccessibles et à des passes surveillées s'est comportée jusqu'ici comme

une île). Aussi les Athéniens finissent-ils par poser ce principe que les îles grecques leur appartiennent de droit. Dans la guerre de Sicile tous les insulaires doriens et ioniens doivent s'armer pour Athènes. Parmi les insulaires voisins du Péloponèse « les Céphaloniens et les Corinthiens, dit Thucydide, étaient indépendants. Mais comme insulaires il leur fallait accompagner les Athéniens parce que ceuxci étaient maîtres de la mer » (VII-57). Maîtres par conséquent des îles. Les visées sur la grande île de Sicile, drame central de la guerre du Péloponèse, prennent place dans la logique de cette guerre insulaire.

La conquête ou la domination des grandes îles était pour la thalassocratie athénienne une nécessité aussi vitale que l'avait été jadis pour les Spartiates la conquête de la Messénie. Et pour deux raisons : parce que les îles appartiennent de droit à la puissance maîtresse de la mer, parce que ces îles étaient elles-mêmes le siège de marines rivales.

Il y a pourtant une exception curieuse. La Crète a été, aux temps préhomériques, la tête de la grande thalassocratie minoenne ; elle a étendu sur la mer Egée la paix de Minos, elle a mis en relations la Grèce avec l'Egypte et l'Orient. A l'époque de la guerre du Péloponèse, il y a longtemps qu'elle a disparu de l'hivStoire: c'est une sorte d'Achaïe maritime partagée en cités paisibles qui gardent intacte la vieille discipline dorienne, et qui fourniront à Platon une bonne partie des traits politiques qu'il oppose à ceux de l'Etat gonflé d'humeurs. Jadis autel central des navigations d'Orient, elle est devenue comme notre Massif Central un môle qui sépare et qui fait s'écouler à part deux écheveaux divergents de routes. La dorisation du pays, son manque de ressources, son intérieur âpre et d'accès difficile, la rareté des relations avec l'Egypte après la conquête perse en détournèrent sans doute les Athéniens : si l'expédition qu'ils envoyèrent au secours d'Inaros avait réussi, peut-être leur eût-il paru intéressant de prendre pied dans la grande île.

La première grande île que conquiert Athènes, l'Irlande de cette thalassocratie, est naturclleincnt Pagine. Mais ce tic fut sans doute pas un hasard si la guerre du Péloponèse

trouva sa cause occasionnelle dans les affaires de Corcyre. Corcyre à une marine grecque ouvre la porte de l'Occident, comme la Crète ouvrait la porte de l'Egypte, comme Chypre ouvrira la porte de l'Asie. L'île d'Alcinoùs tenait déjà cette place, ainsi que l'a montré Bérard, au temps de la thalassocratie phénicienne : d'où son importance dans le périple sidonien qui a servi de base à VOdyssée, Lorsqu'elle devient l'ennemie de Corinthe et passe dans l'alliance d'Athènes, elle rompt définitivement le peu qui pouvait rester d'équilibre entre les deux grandes marines de la Grèce, celle des Athéniens et celle des Corinthiens, elle ouvre à Athènes la route de l'Adriatique et de l'Italie. L'expédition de Sicile n'aurait pu avoir lieu si les Athéniens n'avaient eu à Corcyre une place d'armes et un lieu de rassemblement pour préparer la conquête de la grande île. Et cette conquête devait devenir naturellement l'idée fixe de l'impérialisme maritime.

Lorsque les Athéniens décident de faire la guerre de Corcyre, premier acte de la guerre du Péloponèse, ils se résolvent difficilement et se déjugent de l'une à l'autre de deux assemblées successives. Il est fâcheux que Thucydide, qui nous donne les discours des Corinthiens et celui des Corcyréens, ne juge pas utile de faire connaître ceux qui furent tenus dans les deux assemblées d'Athènes. Il indique pourtant les deux raisons essentielles qui parurent décisives au parti de la guerre. D'abord « on sentait bien que l'on aurait la guerre avec le Péloponèse : aussi ne voulait-on pas abandonner aux Corinthiens une ville qui possédait une si forte marine ». Ensuite « Corcyre paraissait située favorablement sur la route de l'Italie et de la Sicile » (1-44). Déjà les Corcyréens, quand ils sollicitaient l'alliance athénienne, avaient fait valoir cette raison. « Corcyre, disaient-ils, vous permettra de couper les communications des Péloponésiens avec l'Italie et la Sicile et d'assurer les vôtres » (1-36).

Mais une troisième raison, exposée dans le discours des Corcyréens, dut sans doute agir fortement sur les politiques de la mer. Elle n'est autre que le principe britannique du two powers standard. « Il y a en Grèce trois marines qui comptent : la nôtre la vôtre et celle des Corinthiens. Si vous permettez à ces deux dernières de n'en faire qu'une et aux

Corinthiens de nous absorber, vous aurez à combattre les Corinthiens et les Corcyréens réunis ». C'est une réflexion sur ce sujet qui amènera l'Angleterre à ces deux maximes : entretenir toujours les divisions entre les deux plus fortes puissances maritimes, avoir toujours une flotte égale aux deux plus fortes flottes réunies.

Ce n'est pas seulement la guerre à outrance d'Athènes et de ses alliées contre Sparte et sa ligue, qui est en germe dans la décision de l'assemblée athénienne, c'est la déviation nécessaire de cette guerre en un impérialisme occidental, en l'expédition sicilienne. L'expédition de Corcyre, qui dut avoir contre elle les conservateurs héritiers de l'esprit de Cimon, comme Nicias, fut amorcée par le même parti et les mêmes arguments que le sera celle de Sicile lorsque Alcibiade continuera son oncle Périclès. Et probablement comme lors de la guerre de Sicile les partisans de la paix entrèrent dans l'aventure votée malgré eux, afin de la mener avec le plus de prudence : un des commandants de la flotte est en effet Lacédémonios, fils de Cimon.

' L'expédition de Sicile, poignardée dans le dos par Alcibiade, son principal instigateur, et conduite par Nicias à la catastrophe la plus tragique, a été condamnée par l'histoire comme la campagne de Napoléon en Russie, et Thucydide, parce qu'elle a échoué, l'impute surtout aux ambitions et aux propos inconsidérés de quelques-uns. Pourtant le dessein de la guerre paraît beaucoup plus raisonnable que ne le fut sa conduite. Les raisons que font valoir les députés d'Egeste et leurs partisans sont assez considérables. Les Syracusains menacent d'établir leur hégémonie sur toute la Sicile. Ils ont une marine puissante, la troisième du monde grec. Ils sont Doriens, colonie de Corinthe, très attachée à sa métropole. Si la Sicile unie se fût jointe à Corinthe et à Lacédémone, cette ligue eût formé la thalassocratie la plus redoutable pour Athènes. Aussi Athènes ne pouvait-elle se désintéresser de la Sicile. Les Egestains avaient raison lorsqu'ils disaient « qu'il est sage de soutenir contre les Syracusains les alliés qui les combattent encore en Sicile » (VI-6). Une fois résolu d'intervenir en Sicile il fallait le faire, comme le montra Nicias, avec

une expédition puissante, hors de proportion avec toutes celles qui avaient jusqu'ici quitté un port grec. On ne peut lui comparer que celles de Cyrus, de Cambyse, de Xerxès. Le Syracusain Hermocrate en fait la remarque dans son discours : « Rarement ont réussi ces grandes expéditions grecques ou barbares, opérant à d'énormes distances de leurs pays » (VI-33). Et il en donne les raisons : elles font l'union parmi les ennemis et perdent ainsi le bénéfice de leur nombre ; elles peuvent subsister difficilement sur un sol étranger.

C'est précisément dans ces deux sens et pour obvier à ces deux dangers que l'expédition est préparée avec la plus intelligente prudence par Alcibiade et par Nicias. Alcibiade veille à l'un et Nicias à l'autre. Ecoutons dans Thucydide les paroles du premier : « La nombreuse population des cités siciliennes est composée d'éléments très mêlés : changements et révolutions politiques y naissent facilement. Nul ne regarde la patrie comme un bien domestique, ne se soucie de prévoir des armes pour la défense de son corps, ni des règlements pour celle du territoire » ( VI-16). Le TTspl t6 aâ){xa ottXolc siri^zuzai doit être évoqué comme une image précise et des plus importantes pour un Grec. Jusqu'à la guerre du Péloponèse en effet, la force défensive, tant morale que physique, d'une cité, est constituée par le nombre et la qualité des citoyens adultes, équipés à leurs frais avec armes solides et lourdes, tant défensives qu'offensives, et qu'on appelle hoplites. L'hoplite, soldat citoyen et propriétaire, équipé pour la protection de l'Etat et de ses biens, l'hoplite qui a brisé en bataille rangée les archers et la cavalerie des Perses, l'hoplite forme le vrai mur de la cité. Il est particulièrement armé pour la défense de la plaine agricole dont cette cité tire sa subsistance, et dont le ravage, objet principal de l'ennemi, amène, si on ne peut se ravitailler par le dehors, le plus grand péril de famine. La constitution et la discipline lacédémoniennes ont pour but unique de créer le parfait hoplite, comme toute une culture avait pour objet au moyen âge de former le chevalier. Evidemment la guerre du Péloponèse consacre, tant au point de vue politique qu'au point de vue militaire, la décadence de l'hoplite,

et cette chute du mur annonce la chute de la cité. Le désastre des hoplites athéniens en Etolie et des hoplites lacédémoniens à Sphactérie, la nécessité où est Brasidas de partir en Thrace avec de simples hilotes armés comme hoplites, la campagne même de Sicile, où l'armement des hoplites athéniens fut presque toujours pour eux (à l'assaut des Epipoles comme dans la désastreuse retraite) une cause d'infériorité, préparent des idées militaires nouvelles, celles d'Iphicrate, d'Epaminondas, de Philippe, en même temps que la cité s'ouvre et s'effrite devant les idées politiques nouvelles. Pour les raisons mêmes que dit Alcibiade, cette classe d'hoplites manquait en partie en Sicile, et on pouvait à cette époque en conclure (ce qui ne se trouva d'ailleurs point juste) que c'était pour les Siciliens une cause de faiblesse.

Mais la cause la plus importante de la faiblesse des Siciliens, Athènes devait certainement la découvrir dans les dissensions qui ravageaient les villes de la Sicile bien plus encore que celles de la Grèce propre. Ces dissensions, il fallait quelqu'un dont le talent spécial pût les provoquer, les utiliser, empêcher l'union toujours facile dans un pays qui avait connu l'autorité des tyrans. Alcibiade, génie de souplesse et d'intrigue, est qualifié pour prévenir cette union, éveiller et employer les discordes. Et tant qu'il resta en Sicile, sa diplomatie réussit. Malheureusement l'armée et ses chefs demeuraient liés aux caprices d'une assemblée plus incohérente et plus absurde en ses mauvais jours que Xerxès lorsqu'il faisait fouetter la mer. Avec l'ordre de ramener Alcibiade la Paralienne emporta la fortune d'Athènes.

De son côté Nicias, bien qu'il eût préféré qu'Athènes ne s'engageât point dans cette aventure, prépare avec le plus grand soin tout le détail matériel et militaire de l'expédition, tel qu'il en présente dans son second discours l'inventaire aux Athéniens. La difficulté essentielle lui paraît celle-ci : la Sicile, pays d'une richesse inépuisable qui se suffit complètement à lui-même contient pour se défendre tous les avantages d'un continent ; pour en venir à bout il faut que l'expédition puisse se suffire pareillement, qu'elle possède tous ses approvisionnements au moias

pour les quatre mois d'hiver pendant lesquels la navigation est suspendue. L'audace avec laquelle Athènes mobilise, alors et au moment où elle envoie le renfort de Démosthène, toutes les ressources de la République et joue sur ce grand coup de dés toute sa fortune, ne peut s'expliquer que par l'inéluctable nécessité d'aller jusqu'au bout des problèmes qu'impose la domination de la mer. L'habitude du commerce, du risque, du quitte ou double chez une puissance maritime porte facilement un tel peuple à ces grandes décisions que l'histoire juge d'après leur réussite. C'est dans l'enivrement de son rush économique et maritime que l'Allemagne s'est résolue au grand coup de dés où elle a perdu .

On a été souvent frappé de la place que tient, immédiatement avant le récit de l'expédition de Sicile, le dialogue des Athéniens et des Méliens. Ce simple rapport abstrait de position paraît plus saisissant, pour exprimer la Nemesis de l'histoire, qu'un apologue d'Hérodote ou un discours de Socrate. Il ne semble pas pourtant que l'idée morale, le mythe de Némésis, si naturel en ces époques tragiques puisqu'en notre guerre on s'y reportait invinciblement, ait signifié ici quelque chose pour l'intelligence sèche, lumineuse, aiguë de Thucydide.

Dans ce dialogue unique, qui est, comme schéma idéal, aux discours de l'histoire ce que ces discours eux-mêmes sont au récit des événements, les Athéniens ramassent, en des formules dont le poids et le marbre n'ont jamais été retrouvés, la doctrine de la force, la nécessité pour le puissant d'aller jusqu'au bout de son intérêt. Frédéric II et le Comité de Salut Public nous en rendront, dans la claire langue analytique du XVIII® siècle, quelque chose, et ne justifieront pas autrement l'invasion l'un de la Saxe, l'autre des Pays-Bas. La différence est que nos modernes ont passé par le vestiaire de Teufelsdroeck et par la philosophie des habits, sont enveloppés et grimés par V Anti- Machiavel et par les Droits de l'homme. Ni les principes de la belle nudité antique, ni l'art de Thucydide ne permettraient que les Athéniens parlassent aux Méliens avec ce

contraste bizarre d'un langage vrai et d'un faux-nez. Les Athéniens exposent simplement aux Méliens qu'ils ont besoin de leur alliance, qu'étant les plus forts ils l'exigent et n'admettent pas leur neutralité : les Méliens, colonie de Lacédémone, ne voulant pas prendre part à la guerre contre leurs fondateurs, sont assiégés, les hommes massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage. Cela se passe en l'hiver de la seizième année de la guerre, et c'est le même hiver que les Athéniens forment le projet de l'expédition de Sicile.

Thucydide ne croit nullement à une Némésis : à plus forte raison, habitué plus que personne à employer des mots pourvus d'une signification, ne trouverait-il pas le terme de justice immanente. La destruction de Mélos et l'expédition de Sicile sont simplement pris dans une même logique réaliste et historique, un enchaînement de nécessités qui se résument en une loi, la loi de la mer. Le dialogue, exempt de tout verbiage et vrai d'une vérité pure, nous place en plein dans cette loi comme un dialogue de Platon nous met dans celles de l'intelligence et du discours.

Toute la ligne de la situation et du dialogue tient cette phrase : « Les Méliens, colonie de Lacédémone, refusaient de se reconnaître ainsi que l'étaient les habitants des autres îles sujets d'Athènes » (1-84). L'être de la thalassocratie athénienne se confond avec le contrôle ou la domination des îles. Périclès appelait Egine une chassie dans l'œil du Pirée, et sa position rendit dès le début de l'empire athénien sa conquête nécessaire, mais toute île indépendante dans la mer Egée et ailleurs devait être pareillement une chassie pour la YXaoxwîriçattique. En aucun temps les maîtres de la mer ne peuvent, dans le cas d'une guerre générale, admettre la neutralité d'une position maritime importante : les Anglais à Copenhague en 1808, les Alliés en Grèce en 1916 ont été conduits à cette logique de la guerre maritime. La puissance continentale se charge d'ailleurs toujours de leur fournir sur terre des précédents qui leur enlèvent tout scrupule : Napoléon en Hollande et en Allemagne et les Allemands en Belgique traçaient leur voie aux Anglais en Danemark et aux Alliés en (irèce. Pareillement avant que la Mélos dorienne fût arrachée de la Grèce maritime

Platée, sorte de Mélos continental inverse, avait subi le même sort de la part des Lacédémoniens et de leurs alliés.

L'expédition de Mélos et celle de Sicile suivent donc la même ligne maritime et insulaire, se succèdent en raison comme elles se succèdent dans le temps. L'une est facile et l'autre difficile, les gagnants de l'une sont les perdants de l'autre, les sentiments de pitié humaine que tout homme mêle invinciblement à l'histoire vont également à toutes les victimes, et, devant ces tragédies aussi graduées et aussi poignantes que celles du théâtre, jouent encore les sentiments antiques, la terreur et la pitié. Mais l'abstraction historique ne retient de ce mélange humain que ce qui intéresse son objet, que la suite claire et nue de ses faits et de ses lois.

Et cette suite claire et nue parvient à des essences qui dépassent la tragédie. Toutes les puissances maritimes qui ont fait la grande Athènes se retrouvent en Sicile, silencieusement convoquées, pour sa ruine. Non par une Némésis décorative, mais par un enchaînement naturel qui eût satisfait l'intelligence d'un Démocrite.Nicias,dans son adjuration pathétique à ses marins qu'enferme la rade de Syracuse, leur rappelle qu'ils vont livrer la dernière bataille d'Athènes : si la flotte est vaincue, l'armée enfermée en Sicile n'est plus qu'une bête prise au piège : « Songez, chacun dans votre cœur et tous d'une seule âme, qu'il y a avec vous, sur vos vaisseaux, toute l'armée des Athéniens, et toute leur flotte, et ce qui reste de l'Etat, et le grand nom d'Athènes ». (VII-64). C'est exactemment dans ces termes que Thémistocle avant Salamine pouvait parler aux Athéniens. La chance de la plus grande gloire et la chance du plus grand désastre étaient donnés également dans la nature d'une puissance maritime, dans la destinée de cette ville de bois à laquelle Athènes, au moment culminant de ses deux grandes guerres, celle d'Hérodote et celle de Thucydide, se trouvait réduite. Ce n'est point Mélos, mais Pylos que Thucydide se rappelle à ce sujet. Il remarque qu'après la perte de la bataille la situation des Athéniens en Sicile était exactement celle où ils avaient mis les Lacédémoniens dans l'île de Sphactérie. Là encore un destin artiste a tout

disposé pour grouper plus clairement autour des îles la vie et les guerres d'une thalassocratie.

Si VOdyssée est dessinée d'après un périple ou plutôt un guide général des navigations phéniciennes, il est naturel que nous y retrouvions cette même place dévolue aux îles, l'île de Calypso et celle des Lotophages, la Sicile, la Sardaigne, Corcyre, et l'analogie conduisant le poète grec à rattacher cette épopée des îles occidentales à la dernière, vers l'Occident, des îles orientales, la pierreuse Ithaque. Devant le port des Phéniciens un îlot rocheux est le vaisseau pétrifié d'Ulysse : il y a un certain lointain de généralisation à la fois poétique et historique où les vaisseaux et les îles se confondent dans les mêmes lignes idéalisées et vraies, jusqu'à ne plus faire qu'une racine nue de l'être maritime et de la puissance navale.

L'épopée odysséenne n'est pas seulement le poème des îles, mais, comme le fait remarquer Bérard, le poème des bouches et des détroits. C'est là que sont localisés ses grands épisodes. Comme la politique navale anglaise autour de Gibraltar, de Suez, de Singapour, la vigilance de la thalassocratie athénienne se porte sur les lieux de passage, les pertuis. De là l'importance des affaires de Corcyre, de là la création d'un théâtre permanent de la guerre autour de Naupacte et en Etolie, c'est-à-dire à l'entrée du golfe de Corinthe que les Athéniens veulent fermer aux Péloponésiens. De là l'occupation malheureuse d'Héraclée par les Lacédémoniens, sur la route de mer qui menait les Athéniens en Thrace. En Sicile Charybde et Scylla sont occupées l'une par les Syracusains, l'autre par les Athéniens ; les deux flottes ennemies sont l'une à^ Messine, l'autre à Rhegion, ces deux villes riveraines du détroit, un Tarascon et un Beaucaire qui doivent nécessairement se haïr. Les nécessités de la navigation et du commerce ancien lient intimement à cette question capitale des détroits celle des isthmes, et Bérard s'appuie précisément sur l'occupation de Décélie pour justifier sa loi des isthmes qui explique tant de choses dans l'histoire maritime ancienne.

Notons que, dans la lecture de Thucydide, nous sommes toujours embarrassés par la même difficulté. Tout nous paraît de façon indiscutable rentrer dans les cadres d'une explication commerciale, économique, maritime : les détroits, les isthmes, les îles, les flottes font l'armature évidente de ces cadres. Mais dès que nous voulons passer au détail et savoir exactement dans quelle mesure la maîtrise et la liberté de la mer étaient pour les belligérants une question de vie et de mort, Thucydide ne nous apporte plus que des renseignements insuffisants ou nuls, auxquels les hypothèses des historiens modernes ne mettent pas une rallonge suffisante.

Il faut pourtant faire une exception pour Athènes. D est certain que l'Attique en est au V® siècle au même point que l'Angleterre d'aujourd'hui : elle ne produit qu'un tiers au plus de ses subsistances, et dépend, pour les deux autres tiers, de ses importations. La question du blé est donc la question vitale d'Athènes. Elle dispose d'une flotte aussi nombreuse qu'elle peut souhaiter. La matière d'échange est abondante : ce sont le vin et l'huile de l'Attique, vendus très cher dans toute la Méditerranée, et surtout l'argent des mines du Laurium, auquel se joint l'or de Thrace. L'abondance de blé étranger détermine en Attique ce surplus de population, grâce auquel Athènes répare tant bien que mal les brèches de la peste, de la guerre d'Archidamos, de l'expédition de Sicile. Cette importance du commerce du blé pour leur empire doit avoir amené les Athéniens à rechercher avant tout le contrôle des grands pays à blé. Il y en a quatre autour de la Grèce : l'Egypte, le Pont, la Thrace et la Sicile. De là la grande et désastreuse expédition d'Egypte, celle de Sicile, l'importance attribuée à la Thrace, puis au Bosphore, dans la conduite de la guerre contre Athènes, par la politique de Lacédémone.

Mais si Athènes ne peut vivre sans une abondante importation de blé, en est-il de même du reste de la Grèce, et en particulier du Péloponèse ? La question est importante : car, si ces pays ont besoin eux aussi des blés du dehors, l'expédition de Sicile prend un caractère de nécessité plus marqué qu'on ne l'imaginait. Ayant déjà le contrôle des blés du Nord, il s'agirait pour les Athéniens de couper

pour leurs ennemis du Péloponèse la richesse capitale que conduisent dans leurs ports les vaisseaux de Corinthe, A savoir le blé de la Sicile et sans doute aussi de l'Italie méridionale. Dès lors le Péloponèse affamé aurait dû capituler. Telle est la thèse que soutient entre autres Grundy dans son livre nourri et attachant sur Thucydide and the history of his âge.

Aucun pays grec, pense-t-il, sauf la Thessalie, ne peut suffire à sa nourriture. Tous sont obligés de vivre en ajoutant à leur récolte insuffisante le produit de l'échange de leur vin, de leur huile et de leur industrie contre les blés du dehors. Dès lors, pour ruiner une ville, il suffit de la bloquer et de dévaster au moment de la récolte ses champs, ses vignes et ses olivettes. C'est la destinée de la malheureuse Mégare, type de la ville affamée par ses ennemis. On peut donc croire légitimement que le blocus maritime et le ravage des terres, poussés rigoureusement, suffiront pour venir complètement à bout d'un ennemi. De là, au début de la guerre, la confiance des Athéniens dans le premier et des Lacédémoniens dans le second de ces moyens, l'espoir, des deux côtés, d'une guerre décisive, et, à mesure que la guerre s'allongeait dans le temps, l'extension, dans l'espace, de la périphérie où il fallait aller frapper pour tarir à l'ennemi les sources de son ravitaillement.

Evidemment ce doit être là une de nos idées directrices dans notre connaissance de la guerre du Péloponèse, bien que Thucydide, pour des raisons que nous avons cherchées, ne la formule pas de façon explicite. Mais il ne faut pas faire de cette idée directrice un système absolu. En particulier il est fort possible que le Péloponèse ait pu se suffire à peu-près à lui même, surtout si l'on tient compte des fissures inévitables de tout blocus (il y en avait bien à celui de Sphactérie), et trouver indéfiniment les ressources nécessaires. L'affirmation contraire des historiens économistes modernes est fondée surtout sur des considérations empruntées à l'économie agricole de la Grèce actuelle. Mais cela a pu changer beaucoup, et un texte formel, de Thucydide ou d'un autre, ferait bien mieux notre affaire. Or ce texte manque. Il est difficile de croire que les riches plaines de Laconie et de

Messénie n'aient pas pu nourrir entièrement leur population, et que les deux litres de farine, les deux quarts de vin et la portion de viande qui constituaient la ration de l'hoplite lacédémonien aient pu sérieusement manquer. On peut d'ailleurs croire qu'il y a eu dans beaucoup de cités belligérantes ou neutres, surtout les années de mauvaise récolte, des problèmes de ravitaillement et de rationnement assez délicats. On sait d'autre part qu'une grave crise économique sévit après la guerre dans le Péloponèse et en fait, sur certains points, un marché de mercenaires. Dans l'ensemble, nous sommes obligés de lire péniblement et mal, sur l'économique, quelques bribes hypothétiques et mutilées, entre les lignes denses, nombreuses et claires du politique.

Nous ne savons donc pas dans quelle mesure exacte la guerre du Péloponèse est une guerre économique, mais nous savons qu'elle tend de plus en plus, par son poids et sa logique, à devenir une guerre maritime et à finir par n'être plus que cela. Une guerre maritime, en ce sens surtout qu'elle met aux prises, comme nos deux guerres modernes, napoléonienne et germanique, le continent et la mer, et^ selon la formule anglaise, l'éléphant et la baleine, cette figure facétieuse de nos luttes cosmiques.

Il n'y eut dans cette guerre que deux batailles décisives^ deux batailles navales, Syracuse et ^Egos-Potamos. Les Lacédémoniens, sans devenir jamais eux-mêmes des marins, commandèrent les marines de leurs alliés, et les subsides des Perses, joints à leur trésor public, leur donnèrent des vaisseaux et des équipages qui finalement balancèrent ceux de leurs ennemis. La victoire de Lysandre fut faite de sa suprématie maritime. La guerre du Péloponèse n'en conserve pas moins ce caractère fondamental d'une lutte de la terre et de la mer. La colère des Lacédémoniens se prend à tous les peuples maritimes, à tous les hommes de mer, à moins bien entendu qu'il ne s'agisse de leurs alliés. Ils massacrent les équipages des navires, tant neutres qu'athéniens, comme si tout ce qui est marin leur paraissait contraire à ce génie nu de la cité dont Lacédémone se fait

gloire de conserver et de proposer en exemple l'épure parfaite. Comme la guerre de 1914 l'a mieux montré encore, les marines neutres, lorsqu'elles ne sont pas assez puissantes pour constituer une rivalité dangereuse, deviennent par position des annexes de la marine maîtresse, sont considérées par la puissance continentale comme des alliées de son ennemie. Les marines neutres ne peuvent en effet faire du commerce qu'avec celle-ci, lorsqu'elle est assez forte pour maintenir le blocus de l'Etat continental adverse. C'est, dans la mesure où le permettait l'état des marines antiques, la situation d'Athènes et du Péloponèse, puisque la flotte athénienne peut ravager à son gré les côtes péloponésiennes, institue des blocus locaux par ses stations de Naupacte et de Pylos, encercle même Corinthe par les stations de Salamine et de Minoa. Il est dès lors naturel que l'Etat continental, qui ne voit dans les marines neutres qu'un renfort pour ses ennemis, les détruise ou les empêche de naviguer s'il le peut. De là cette guerre aux neutres faite par les Lacédémoniens, pareille à ces autres guerres aux neutres que furent la guerre sous-marine des Allemands et le blocus continental de Napoléon, système pareil de ruine pour les marines réputées solidaires de la marine ennemie.

La possibilité pour les maîtres de la mer d'exercer le blocus maritime appelle naturellement chez la puissance prépondérante sur terre la tentation et la tentative d'un blocus continental. Le cas ne s'est point réalisé en 1914 puisque les puissances bloquées par mer étaient également encerclées par terre. Mais, comme Napoléon, Lacédémone est conduite à employer le procédé d'un blocus conti-^ nental contre la puissance maritime d'Athènes. Cette idée se réalise en trois étapes.

Au début de la guerre elle prend sa figure la plus simple de bataille, attaque et riposte sans manœuvre. Les Lacédémoniens sont maîtres de la terre et les Athéniens de la mer. Chaque année les Lacédémoniens viennent s'installer en Attique et la ravager. Chaque année, en la bonne saison de la navigation, la flotte athénienne fait le tour du Péloponèse et en dévaste les côtes. Cette guerre de razzia, analogue à celle des tribus nomades aux sédentaires, peut

durer indéfiniment sans résultat, au contraire de ce qu'on pensait d'abord des deux côtés.

Un blocus permanent prenant pour centre un point vital de la puissance ennemie représentera un progrès de manœuvre. C'est ce que comprend, la septième année de la guerre, la meilleure tête militaire qu'eussent alors les Athéniens, Démosthène. Il a jeté son choix sur Pylos, pays inhabité, rade naturelle de la Messénie à quatre cents stades de Sparte, où l'on pouvait établir des Messéniens, faire une seconde Naupacte, et où le bois et les pierres abondaient. L'idée de Démosthène est, chez un ennemi de Sparte maître de la mer, exactement la même que celle d'Epaminondas lorsqu'il rebâtit la ville de l'Ithôme, restaure au flanc de l'ennemi cette Pologne grecque qu'est la Messénie. Démosthène a contre lui l'opinion générale de la flotte, qui, comme il est naturel, préfère continuer à naviguer, aller à Corcyre. Il faut le hasard de vents contraires, qui retiennent les navires à Pylos, pour que, désireux d'occuper les équipages, les généraux laissent à tout hasard mettre en pratique l'idée de Démosthène. Quand la place, naturellement forte, est à peu près en état, la flotte repart, et Démosthène, qui tient à son œuvre, reste là avec ses vaisseaux. Les Lacédémoniens alarmés conduisent à Pylos un grand armement de terre et de mer, et tout y tourne contre eux : non seulement la position reste inexpugnable, mais leurs hoplites, abandonnés et capturés dans Sphactérie, vont jusqu'à la paix de Nicias peser lourdement sur leurs plans de guerre.

Dans cette bataille navale nul ne s'était signalé par de plus grands exploits que Brasidas ; il y perdit son bouclier, qui figura dans le trophée des Athéniens, mais ceux-ci allaient payer cher cette pièce d'équipement. Il prit sa revanche en traversant toute la Grèce au pas de course pour aller installer en Thrace, d'où les Athéniens tiraient une grande partie de leurs ressources, une Pylos continentale. La prise d'Amphipolis place les Lacédémoniens en l'un des centres nerveux de la chaîne athénienne, coupe aux Athéniens une partie de leur ravitaillement en bois de construction, en peaux, en blés.

Mais le véritable blocus continental d'Athènes, dans la mesure du possible, n'est établi que lorsque les Lacédé-

inoniens se décident, sur le conseil d'Alcibiade, à l'occupation permanente de Décélie. Non seulement Athènes perd son territoire agricole, plus de vingt mille esclaves déserteurs, mais surtout la route terrestre de TEubée lui est fermée, les transports ne s'effectuent plus que par le cap Sunium, à grand temps et à grand frais, la route continentale -de l'isthme étant, pour une marine antique qui redoutait les longs parcours, la suite nécessaire de la route maritime par le golfe Maliaque et l'Euripe.

Entre le blocus continental des Lacédémoniens et celui de Napoléon, il y a évidemment de grandes différences. Le premier se fait par places, le second par plan d'ensemble et fermeture générale. Le premier vise surtout à empêcher les importations de l'ennemi, le second ne peut pas toucher aux importations de l'Angleterre, et cherche à la faire périr de pléthore en l'empêchant d'exporter. Mais tous deux représentent deux idées qui s'imposent dans une lutte contre une puissance maritime, tous deux (de même que le resserrement du blocus allié et le contre-blocus des sousmarins allemands), n'ont pris corps que lorsque, toute une première partie de la guerre s'étant écoulée sans résultat décisif, il eût apparu qu'on ne pourrait vaincre qu'en tarissant le commerce d'oii l'ennemi tirait les moyens de son inépuisable résistance. Enfin tous deux ou plutôt tous trois (si nous leur assimilons le contre-blocus sousmarin), en somme, échouent : la mer triomphe, ou n'est vaincue que par la mer. Ce n'est pas le blocus de Décélie qui livre Athènes à Lysandre, c'est la création d'une flotte plus forte que la flotte d'Athènes et la bataille navale d'^Egos- Potamos. Le blocus continental et le contre-blocus sousmarin provoquent évidemment une crise chez l'ennemi, mais une crise que l'ennemi surmonte : obligées de s'attaquer au commerce des neutres, les puissances qui les emploient se créent par là de nouveaux adversaires. Napoléon s'éffondrc par l'Espagne et la Russie, l'Allemagne par les Etats-Unis. Ainsi, la loi qui veut que la victoire finale appartienne au maître de la mer n'a pas souffert jusqu'ici d'exception.

La première, la guerre du Péloponèsc a montré dans le trident de Neptune le sceptre du monde, ici le monde grec,

microcosme de la planète et bas-relief où figurent idéalisés tous ses rapports géographiques. Mais la guerre du Pélo^ ponèse n'est pas seulement une guerre, elle est plus qu'une guerre, elle est un livre, celui-ci.

Voici, sur l'Athènes marine, le fronton du Parthénon, où, dans la dispute éternelle du trident et de l'olivier^ Neptune lui-même vainqueur de la guerre est surpassé par Minerve. Une guerre, comme toute grande chose humaine, lève une fleur, et la fleur de marbre ici cristallisée au-dessus du sang des peuples qui se haïssent pour l'or et se massacrent pour la domination, c'est la chose thucydidéenne de toujours, l'ordre de rapports abstraits dans lequel l'histoire, contractant sa chair lumineuse d'Idée et passant comme la Tyndaride aux portes troyennes, suscite sur les hommes qui souffrirent par elle la figure d'une justice vraie, cette justice de l'esprit qui dépouille tout le vête-^ ment local et social pour ne faire qu'un avec la justesse de la pensée.

Albert THIBAUDET.

(A suivre,)

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(Suite V

Les Sentiments et les Idées

Une guerre générale sert toujours de creuset à une transformation des sentiments et des idées. J'écris ces lignes dans un creuset de ce genre, au plein moment de la chauffe, position peu commode ; il n'est pas facile de définir l'opération avant qu'elle ait pris fin et que le produit ait pris forme. Nous serons placés plus favorablement dans quelques années. Il n'a pas fallu un plus grand recul à Thucydide pour saisir en un bref tableau, exprimer en un schéma où l'on voit, comme dans le Thésée du Parthénon, la place et le mouvement des muscles, la transformation de l'homme intérieur sous la main dure de la guerre. En attendant que l'analyse fasse ressortir du tumulte où nous avons vécu des lignes analogues, mettons-nous à cette école, tirons notre papier et notre crayon et dessinons avec fidélité d'après l'antique.

Le calme, la lucidité de Thucydide viennent en grande partie de ce qu'il se tient au centre de la nature humaine, comme le sculpteur au foyer du mouvement et à la racine intérieure des attitudes. Ce que la pensée humaine, avec son HistoirCy acquiert peut-être de plus important, c'est une idée de l'àvOfvwTT'.vov, l'identification de la pérennité histo-

* Voir nos numéroi de juillet et septembre.

rique et des retours inévitables avec la pérennité humaine et les plis du cœur humain. Hérodote fait tout venir des dieux, tout retourner à eux. L'homme qui s'est élevé trop haut est abattu par leur jalousie. Un Athénien, qui a vu pratiquer l'ostracisme, qui écrit lui-même de l'exil, a reconnu cette jalousie dans le cœur des hommes assez clairement pour ne pas aller, quand il s'agit de Miltiade, de Thémistocle, de Cimon, de Périclès, d'Alcibiade, l'hypostasier chez les dieux.

Thucydide est par là à la fois un contemporain de Démocrite et un contemporain de Socrate, et il formerait presque, si on voulait, le trait d'union entre ces deux natures si violemment divergentes. Non qu'il ait vraisemblablement connu ou estimé l'un ou l'autre: on ne se l'imagine guère s'intéressant à la spéculation philosophique, sinon peut-être aux livres moraux où le sage Démocrite avait condensé l'expérience de sa vie de voyages ; et la nature de Socrate (dont il dut se souvenir, si jamais il le connut, à peu près comme le Procurateur de Judée, dans le conte d'Anatole France, se souvient de Jésus) ne pouvait que rester absolument fermée à cet homme précis et posé, dont l'intelligence était toute construite de prévoyance et d'action mesurée. Mais si Thucydide voit le jeu de la nature humaine avec le détachement lucide, la curiosité sèche et lente dont Démocrite considère le jeu des atomes, il n'en est pas moins vrai que, pareil à Socrate, cet Athénien discerne, comme réalité dernière et support de tout, l'homme réel et vivant. Athènes, métropole de la culture classique, par Thucydide comme par Socrate et par les auteurs des frontons du Parthénon, apparaît comme le laboratoire de l'homme.

Cette lecture éternelle est sans doute la plus actuelle qui puisse nous retenir aujourd'hui. Le passage de Thucydide sur la transformation des idées morales au cours de la guerre péloponésienne s'applique à la vie que nous avons vécue dans la grande guerre et que nous vivons dans la paix précaire qui la suit. Il s'applique pareillement à toutes les

époques de guerre générale, au XVI^ siècle et au temps de la Révolution. C'est un diagnostic de médecin, et, en cas pareil, la nature humaine fera toujours les mêmes maladies. Nul n'y échappe. Celui qui écrit ces lignes les reconnaît en lui aussi bien qu'en ses contemporains. Thucydide ne dit point de cette épidémie morale ce qu'il dit de l'épidémie de peste, qu'il peut en parler comme un homme qui en fut lui-même atteint, mais il serait étrangement contraire à toute vraisemblance qu'il en fût resté indemne. Il n'a pas toujours regardé les événements et les hommes de son œil purement lumineux d'historien, et de l'ombre de son platane, à Skaptè-Hylè. Il ne serait d'ailleurs pas raisonnable de tirer de Thucydide une leçon de pur pessimisme et de ne voir dans la nature humaine que l'éternelle pâture de telles maladies. Leur connaissance n'est pas stérile et leur description nous permet de nous prémunir contre elles. Nous pouvons le faire de deux manières qui ne se contredisent pas, l'une individuelle : nous donner par l'exercice de la pensée une âme robuste sur laquelle ces maladies ne mordent pas facilement ; l'autre sociale : plus difficile, créer une hygiène générale qui les empêche de se répandre ou qui limite leurs ravages. Si le livre de Thucydide n'eût pu absolument servir ni à l'un ni à l'autre de ces remèdes, il ne l'en eût pas moins écrit, poussé par les seuls besoins et les seules lois de l'intelligence artiste, et nous eussions pu répéter aujourd'hui à son sujet la phrase de Condorcet : <( Le marin qu'une juste observation de la longitude préserve du naufrage doit la vie à des calculs qui furent faits deux mille ans auparavant par des hommes qu'animait une pure curiosité de l'esprit ». Mais Thucydide ne pense pas exécuter une description stérile, il prétend que ses écrits « donnent une connaissance claire du passé, et aussi de l'avenir dans la mesure où les lois de la nature humaine y ramènent les figures du passé » (1-22).

Un instinct conscient d'artiste lui a fait placer à la suite du récit des majjsacres de Corcyre le tableau de la transformation des idées et des mœurs telle qu'elle s'accomplit par le dévelr>ppement de la durée vivante et de l'être même d'une grande guerre. C'est de Corcyre que naît l'embrasement général comme il est né en 1914 des Balkans. Corcyre

s'effondre la première dans son propre brasier, image insulaire, complète et réduite, de celui ou s'abîmera la Grèce épuisée : la troisième puissance maritime de la Grèce avant la guerre, sa prospérité commerciale disparaît avec le massacre de l'aristocratie commerçante par la plèbe maritime qu'appuient les Athéniens, et elle devient une barque passive à la remorque d'Athènes. Elle écrit en ces lettres de feu et de sang la destinée de la Grèce, comme les Balkans ont peutêtre écrit d'avance la destinée d'une Europe balkanisée.

(( De là, pour les Etats, une foule de calamités, celles mêmes qui se produiront et qui dureront toujours tant que la nature humaine subsisteia (swc av tj aor?] 'fi>Giç, àvOpwTuwv f,) : calamités qui peuvent d'ailleurs être aggravées ou tempérées selon les circonstances. Durant la paix et quand tout va bien. Etats et particuliers ont un meilleur esprit, n'étant pas sous le joug de nécessités inéluctables ; mais la guerre, qui détruit le bien-être de chaque jour, est un maître violent, et conforme aux événements qu'elle provoque les passions de la multitude...

« On changea pour les adopter à cette façon d'agir le sens ordinaire des mots. L'audace irraisonnée passa pour courage à soutenir ses amis; la circonspection réfléchie pour une lâcheté déguisée; la modération pour le prétexte qu'allègue la mollesse; l'intelligence qui tient compte de tout pour une indécision que l'on porte en tout » (III-82).

Le tableau continue, pressé, abstrait, antithétique, avec des oppositions à la Gorgias, avec le souci grave et tendu de rendre visible par la densité du style le tragique des révolutions morales et les tournants du cœur humain. Il se résume en un mot : l'effondrement des cadres moraux et sociaux sous les puissances d'une guerre totale. Dans une société ancienne, où se sont opérés le tassement et la consolidation naturelle du temps, tous ces cadres se tiennent, et levu- opposition de surface a moins d'importance que la solidité de leur charpente intérieure. La société qui réunit dans une cité un parti à un parti, dans un organisme maritime une colonie à sa métropole, dans une

Grèce ou une Europe, une cité à une cité ou une puissance à une puissance, et enfin dans cet ensemble qu'est aujourd'hui le globe terrestre ceinturé de communications et d'échanges un Etat à un Etat, une race à une race, un continent à un continent, cette société, ces sociétés ne se comportent pas autrement que la société la plus élémentaire, celle d'une famille, ou, plus élémentaire encore, celle de l'homme et de la femme unis pour passer ensemble la dernière moitié d'une vie humaine. Les chutes du Niagara tombent par les mêmes lois qu'une goutte de pluie. Quelles que soient dans une famille la profondeur des dissentiments et l'âpreté des querelles, cette famille est une réalité naturelle qui implique des liens naturels et qui venge toute rupture définitive par une sanction naturelle. L'intelligence substantielle et vraie se confond alors ici avec une indulgence et une bonne volonté raisonnées. Comme notre optique individuelle, notre tempérament individuel, nos passions individuelles vont d'un poids presque irrésistible à rencontre de cette indulgence, de cette intelligence, de ce sens des ensembles et des sociétés, on reconnaît généralement ces lois naturelles trop tard, alors que gisent aux pieds de l'homme ou de la femme, par leur faute, les fragments d'une vie malheureuse ou brisée. Mais s'il est parfois trop tard pour agir, ou pour se retenir d'agir, il n'est jamais trop tard pour comprendre, et l'intelligence contient peutêtre tous les esprits épurés de l'action. M. Bourget a écrit sur cette loi intérieure de la famille son récit du Justicier. Et le Justicier nous invite par son rythme profond, sinon par la volonté de l'auteur, à propager jusqu'à l'ensemble de la société humaine, comme les cercles concentriques sur l'eau, la leçon qu'il implique.

Et pourtant n'oublions pas que nous ne tenons là qu'une partie de la vérité. Nous ne vivons pas dans un univers simple, mais prol)ablcment dans un pluratistic universe à la William James; toute poussée logique qui prétend suivre indéfiniment une même piste conduit à une impasse, mais une pensée Hbrc se sent à chaque instant à un carrefour.

Si la société élémentaire est une dualité, le dualisme est impliqué dans toute société, un dualisme d'autant plus irréductible, une fissure d'autant plus béante que cette société est plus complexe. Et cette fissure ressemble à une matrice, la guerre engendre la vie. Il y a aussi un rapport profond de société entre deux ennemis, dans l'instant où ils sont ennemis et dans l'acte qui les fait ennemis. Le lien est peut-être plus fort entre Dalila et Samson qu'entre Eva et le poète de la Maison du Berger. Que serait la Lorraine de M. Barrés sans ce qu'il appelle « les magnifiques luttes rhénanes » ? Que serait l'Espagne sans la reconquête sur les Maures, le Français sans la bataille contre l'Anglais ou le Germain, l'Anglais sans sa guerre avec le continent, l'Allemand sans sa double bataille avec les Latins et les Slaves ? Et si la France, ce sont les Deux France dont M. Seippel a fait l'ingénieuse psychologie, l'Angleterre n'est ce pas les deux Angleterre, l'Allemagne les deux Allemagne et la Russie les deux Russie, et la Suisse de M. Seippel les deux Suisse ? La vraie nature de ces cristaux nous reste inconnue tant que nous n'avons pas discerné leur plan de clivage. Au fronton occidental du Parthénon les Athéniens voyaient vraiment le centre essentiel, la cellule-mère de leur cité : cette violente rupture, cette dissonance superbe qui occupe le centre du fronton et sa plus grande dimension, Poséidon rejeté en arrière par l'impétuosité à la fois de la dispute avec Athéna et du coup formidable de son trident, Athéna qui se recule pour descendre de son char avec le don de l'olivier. Nous n'en avons conservé que le torse de Poséidon et ne connaissons l'ensemble que par le dessin dit de Carrey, mais ce dessin suffit pour nous rendre présente l'idée du sculpteur, l'idée même d'Athènes : au centre du triangle, ce vide occupé par une aura surnaturelle, par l'antagonisme des deux divinités attiques, par ce dualisme et cette lutte fondamentaux, auxquels Rome avait donné une forme plus matérielle et plus lourde en les symbolisant dans le fratricide de Romulus.

Jamais ces deux points de vue ne se rejoindront complètement, et, si notre pensée est une cité logique, cette cité

participe à ce dualisme nécessaire de toute cité, cette pensée à ce dualisme élémentaire de toute pensée dont les antinomies de Kant découvrent la racine. Tout au plus pouvons-nous croire, en embrassant d'un certain biais les deux idées, que, de même que la vie est l'ensemble des forces qui luttent contre la mort, tout organisme comportant une force centripète et une force centrifuge, ces forces lui demeurant toujours présentes, l'ordre y est fait d'une certaine prépondérance de la première, le progrès d'une certaine prédominance de la seconde, la mort par maladie de la destruction de la première et la mort par usure de la destruction de la seconde. Ce n'est pas encore par là que nous allons bien loin, que nous sortons du carrefour et de notre univers plural.

Tout peuple, toute cité portent en eux la guerre civile comme une maladie en puissance; il n'est guère d'état de santé qui ne soit peu éloigné des frontières de cette maladie, et souvent on peut se demander si elle ne ressemble pas à celle du génie comme Rousseau, Byron ou Poe, proie d'une lutte intérieure dans une nature déchirée, et qu'on dirait un détour désespéré de la nature qui cherche à atteindre un étage et une hauteur nouvelles. Il y a de cela dans les révolutions. Il y eut de cela en somme dans la guerre du Péloponèse qui accoucha la Grèce à des tragédies aussi puissantes, aussi pathétiques, aussi éternelles que celles qui produisent au soleil du théâtre les familles des Labdacides et des Atrides.

Ces tragédies, nous les regardons aujourd'hui de la hauteur et du recul où nous sommes placés. Plérodote, avec son imagination religieuse et dramatique, savait les voir dans la grande guerre qu'il racontait. La pensée lucide et sérieuse de Thucydide ne conçoit pas l'histoire sous cet aspect. Il se refuse à TidcaHscr. Il l'a suivie de trop près, reconnue trop mêlée aux basses passions ; il a assisté à sa naissance quand elle était couverte des choses glaireuses et sanglantes dans lesquelles l'enfant paraît à la lumière et que les événements de Corcyre l'aident à symboliser.

Thucydide a vu et raconté la guerre civile de la Grèce, réfractée et multipliée dans chaque cité par la guerre civile des partis et dans les familles mêmes par la guerre qui dresse l'une contre l'autre deux générations. Les guerres médiques, la solidarité créée par l'invasion du barbare, avaient fait de la Grèce entière une même cité. Autour de Dodone, d'Olympie et de Delphes, elle se connaissait depuis des siècles habitée par les mêmes dieux, les mêmes hommes, et bruissante de la même langue. Devant la menace de Xerxès elle s'était sentie exposée au même danger. Mais à l'heure même de Salamine, entre Thémistocle et Eurybiade, le divorce de la ville de bois et de la ville de maisons, germe de la guerre du Péloponèse, s'affirmait déjà comme un motif secondaire que ne peut réussir à couvrir le motif principal, et qui, devenu principal, s'efforcera à son tour de le couvrir.

Si ce tableau des passions excitées dans les cœurs par une guerre générale, véritable pivot moral de l'histoire de Thucydide, est placé à la suite du récit des massacres de Corcyre, c'est donc peut-être que, par un instinct d'artiste et d'historien, il a vu dans ces massacres, dans cette histoire de luttes atroces, une sorte d'ouverture où se retrouvent, non pas idéalisés, mais ramenés à leur poids et à leur brutalité naturels tous les événements de la guerre qu'il raconte. Les voyages d'Ulysse s'étaient fermés sur Corcyre comme sur le moment de détente et de repos où une destinée orageuse s'apaise : l'île d'Alcinoûs l'avait recueilli, habillé, parfumé par les mains de Nausicaa et de ses belles servantes, afin que ses dix ans d'aventures et de labeurs ne fussent plus qu'un long et nombreux récit, par une nuit tiède, à la table d'un roi bienveillant comme un père et magnifique comme un dieu ; elle l'avait transmis, endoTmi, par une nuit légère, à l'Ithaque du retour. Elle apparaissait dans l'imagination homérique comme la lointaine porte d'or, ouverte vers la Grèce, et en deçà de laquelle s'étend le monde des monstres, des tempêtes, des enchanteresses, des Cyclôpes, du barbare et du démesuré. Cette fois, au seuil de la guerre où les cités et la race grecques s'abîmeront, Corcyre met une porte de sang et de feu.

Thucydide fait partir des troubles de Corcyre la subversion morale de la Grèce, mais les troubles de Corcyre tels qu'il les décrit ne ressemblent pas à ceux que leur contre-coup provoqua dans le reste de la Grèce. La guerre du Péloponèse présente à ses débuts, dans Corcyre, un tableau analogue à celui que la grande guerre nous présente, à sa fin, dans la Russie bolchéviste. Les deux portes sont pareilles ; mais on entre par l'une et on sort par l'autre. A ces confins du monde grec, il y a probablement une populace plus grossière qu'ailleurs, mâtinée abondamment des barbares de la côte qui étaient, au temps d'Homère, les plus cruels de tous les hommes. Cette populace est gouvernée par une aristocratie qui la mène durement. Le conflit entre ces chefs et ce peuple, l'intervention de Corinthe et celle d'Athènes, créent comme en Russie l'état aigu de guerre étrangère, dans la fièvre duquel pourront éclater les puissances comprimées de révolte et de vengeance. Le tableau de Thucydide s'applique trait pour trait aux causes, à l'explosion et aux suites du bolchévisme russe. « On y commit tous les excès qu'on peut attendre d'un peuple longtemps gouverné avec plus de hauteur que de sagesse et qui trouve l'occasion de se venger ; toutes les violences suggérées par le désir d'échapper brusquement à une longue misère en s'emparant du bien d'autrui ; enfin toutes les cruautés, toutes les barbaries naturelles à des gens qui n'ont pas l'ambition pour mobile, mais qui, poussés par un sentiment aveugle d'égalité, s'acharnent impitoyablement sur leurs rivaux. ^) (III-85.)

Thucydide marque bien ici ce qui distingue des vrais Hellènes ces demi-barbares, mal hellénisés. Et la distinction est sans doute analogue entre l'occidental. Français ou Allemand, et le moujik moitié asiatique de la Moscovie. Ceux-ci sont poussés par un sentiment aveugle d'égalité, ceux-là ont pour mobile l'ambition de s'élever

' Le texte est dans certains détails tellement obscur que je me sens à peu près incapable de le traduire comm; je fais ailleurs^ j'emprunte ici la traduction de BtUant qui s'attache au sens fjénéral. Arnold (dont j'ai toujours l'édition sous les yeux en rédigeant ces notes un peu anciennes) croit à une inlorprétation, à une imitation de Thucydide par un autre écrivain qui aurait voulu pousser à la caricature sa manière elliptique et ses anacoluthes, et il opine pour un chrétien de l'époque byzantine. Les raisons philologiques qu'il en donne ■ont peu concluantes ; le rythme de la ]peusée |paratl 'bien aulhentiquoinent du pur Thucydide, bousculé et ravaudé çà et là par les copistes, et la psychologie d'une révolution fuite par la populace y est prise, dans sa profondeur et ses dessous, avec le m6mo génie schématique qui éclate dans les chapitres précédents.

au-dessus des autres. Même dans des révolutions en apparence semblables le barbare et le civilisé se distinguent : le barbare conçoit la révolution comme l'acte propre de la barbarie qui est de détruire ce qui le dépasse, et, simplement, de détruire ; le civilisé la conçoit malgré tout comme un acte de civilisation qui est, pour lui, de se construire luimême au-dessus d'autrui, et, simplement, de construire. L'instinct d'égalité chez l'un, l'instinct d'ambition chez l'autre peuvent se ressembler momentanément dans leurs effets; ils ne se ressemblent pas durablement par leurs effets. Chez les civilisés la révolution, en déchaînant les ambitions, c'est-à-dire des puissances constructrices, aboutit à de la construction, produit ses conventionnels et son Bonaparte. Et, comme la barbarie est toujours un état provisoire, il se peut aussi que la révolution russe arrive à cet état constructeur. En Grèce, cette destruction apparente d'hommes qu'est la guerre du Péloponèse s'achève par une construction étonnante et imprévue : celle de ces grands types d'aventuriers cosmopolites, d'artistes raffinés, de philosophes solitaires qui, d'Alcibiade à Démétrius Poliorcète, d'Alcamène à Scopas, de Socrate à Aristote et à Pyrrhon, vont lever sur la Grèce tant de visages nouveaux de l'homme.

La psychologie des sentiments soulevés par une guerre générale entre peuples de même culture n'a pas bougé beaucoup depuis Thucydide. Si nous ramenons ces trois paragraphes nus et forts de son histoire à un schéma plus essentiel encore, à une géométrie plus sèche, nous y discernons, tels que nous les retrouvons aujourd'hui, un certain nombre de sentiments simples.

Il est d'abord un fait matériel qui explique en grande partie sinon cette transformation des idées et des sentiments, du moins la rapidité de la pente sur laquelle elle s'accentue et se précipite. C'est la vie de misère et de périls, dont on prend si vite son parti pendant la guerre, mais qui si vite aussi transforme un homme et transporte son moral sur un registre nouveau. La guerre, non seulement au soldat mais au citoyen, enlève la plénitude coutumière de vie continuée, elle le fait naître à une autre durée. La paix implique, encourage, récompense l'effort prolongé, iden-

tique à lui-même dans le temps, et toutes les continuités régulières, celle de l'individu, celle de la famille, celle de la cité. La guerre nécessité une vie par explosions brusques, de grands efforts locaux et momentanés — être le plus fort à un moment donné sur un point donné, — et l'insécurité du lendemain met dans le moment présent un caractère d'importance et d'intensité uniques. Dans les anciennes guerres de mercenaires et d'armées de métier, la haine du soldat pour le paysan s'expliquait en partie par l'hostilité de deux natures qui conçoivent et sentent différemment la durée humaine, l'un qui développe sans hâte un effort suivi, l'autre qui vit, ne produit et ne consomme qu'en grands élans instantanés. Certains détours, certaines conditions historiques et militaires peuvent d'ailleurs rapprocher les deux états et communiquer à l'un les qualités de l'autre. La constance étonnante dans l'effort qui s, marqué les soldats de la grande guerre tient en partie à ce que ces civils rapidement militarisés étaient engagés encore jusqu'aux reins dans la nature terrienne et la condition paysanne : les tranchées, ce fut le champ en profondeur. Inversement les Lacédémoniens s'efforçaient, par leur éducation militaire, de donner dès l'état de paix aux enfants les habitudes de la guerre, et sacrifiaient, quand il s'agissait du vol et du système D, la moralité civile à la moralité militaire. J'ai vu cette idée Spartiate retrouvée spontanément par un poilu de mon escouade, le débrouillard Panurge, sur le torse de qui je regardais avec un silence éloquent et sarcastique un gilet qui m'appartenait — le fameux gilet du territorial — et que j'avais cherché vainement quelques jours auparavant. Panurge me rétorqua : « T'as des galons, t'es mon cabot, c'est pour m'apprendre à être assassin. C'est pas commode pour un honnête homme. Alors, tu comprends, je me fais la main en me mettant voleur. )) Je fis observer à Panurge, selon la pure tradition lacédémonienne, que le premier article du système D était de ne pas se laisser prendre.

La guerre, qui Trfvô^ xà Tuafj'^vra rà; oiJ'(à<: twv tcoXXwv o^ioioi et qui donne à la vie ce caractère d'explosion momentanée — nullement incompatible d'ailleurs avec les longs desseins de l'intelligence politicjue et de la direction

ixiilitaire qui jouent sur un autre registre — confère nécessairement la primauté aux instincts violents et brutaux, au GD[j.dc ; ce qui est énergie et audace, même sous les formes les plus sauvages, passe dans la catégorie du bien, dès qu'il est affecté de l'exposant de l'intérêt public. Et le phénomène sémantique indiqué par Thucydide indique en effet, comme une aiguille, ces changements de pression à l'intérieur de la machine. Son tableau de la vie des cités pendant la guerre peut se transporter aussi bien dans l'Italie du XV® siècle que dans l'Europe des guerres révolutionnaires et impériales et celle de la grande guerre.

Ï6 Tzpbc, ajrav ^ovstov stuI Tuàv àp^ov. — Peut-être Thucydide ici songe-t-il à lui-même. L'intelligence pratique, aiguë, subtile, débrouillarde est évidemment pour un temps de guerre une valeur. Mais une certaine intelligence lente, calculatrice et froide, sœur de l'intelligence contemplative comme Marthe l'est de Marie, et transportant dans l'action quelques-uns de ses traits, est considérée parfois comme un obstacle à l'action même et à ce goût du risque qui fait corps avec l'âme guerrière. L'expérience nous montre d'ailleurs que ces changements dans le sens des mots correspondent bien à des changements dans la nature des choses. La lenteur prudente, la modération, la grande intelligence ont coïncidé assez souvent, à des moments tragiques, avec une grande inertie, la plus dangereuse inertie. C'est le cas célèbre et typique de Cicéron. Exactement par ces qualités, Nicias perdit en Sicile la fortune d'Athènes, qu'Alcibiade, représentant des valeurs nouvelles comme le roXiia àXo^iaroc, eût probablement fait triompher. On reconnaît que Trochu, avec les mêmes qualités que Nicias, tient mal sa place, en 1870. Grouchy a agi évidemment à Waterloo avec plus de lenteur prudente, et Desaix à Marengo avec plus d'audace irréfléchie. Il ne serait pas invraisemblable que lajiéXXTjiiçTcpojJLTjOvjc eût, à Amphipolis, fait perdre par Thucydide les douze ou vingt-quatre heures qui allaient compter si fort dans la

vie de Brasidas et dans la sienne. Durant la grande guerre, l'expérience et la circonspection d'un Ribot, d'un Briand, d'un Painlevé ont été beaucoup moins à leur place que l'audace, le Ôojidc, nourri dans les discordes civiles et les haines privées, d'un Clemenceau. Cette audace ne reste d'ailleurs utile que jointe à une juste estimation des ressources qui la permettent.

N'oublions pas que les Etats de l'Europe propre, pendant la grande guerre, ont gardé, par l'ancienneté, la compacité, le ciment romain de leur organisation, une solidité et un équilibre que ne comportaient pas, sauf à Lacédémone, les mobiles, ardentes et fragiles cités grecques. Quant Thucydide écrit : « Ceux qui étaient les moins capables de pensée n'en avaient que plus de force. Sachant leur nullité et l'intelligence de leurs adversaires, ils avaient peur d'être vaincus par leurs discours ou par les artifices de leur esprit, et se portaient hardiment à l'action ; tandis que les autres, persuadés qu'ils sauraient toujours prévoir à temps, et qu'il n'était pas besoin d'agir là ou il suffirait de penser, demeuraient découverts et succombaient. » (14-83.) Ce passage ne pourrait même pas s'appliquer à Athènes. Le seul Athénien auquel on pourrait imaginer que Thucydide ait pensé serait Cléon. Et ce n'est pas invraisemblable. Cependant il n'aurait pas mis dans la bouche de Cléon des discours artificieux et subtils, si Cléon n'avait été en effet un remarquable orateur. Et il n'y a pas d'exemple que sans l'art de la parole quelqu'un ait pu exercer à Athènes une influence publique. Ainsi les Athéniens étaient préservés de ce dernier excès par leur goût du raisonnement et les Lacédémoniens par la solidité de leur institution. Mais dans les petites cités, particulièrement celles du Nord, et sans doute aussi à Argos au temps du scytalisme, cette figure ochlocratique devait donner un des visages naturels de l'état de guerre. La phrase de Thucydide s'applique assez à l'averture des Girondins devant Henriot et la Commune au 31 mai. Elle s'appHque mieux encore à celle de Kerenski et donne une excellente psychologie du bolchévisme.

Si la brutahté est une force, la ruse en est une autre, et toutes deux, bien qu'ennemies, comme Renart et Isengrin

vont ensemble. La guerre du Péloponèse est, comme toutes les guerres, une école de ruse, et, comme au XV^ siècle italien dans la virtu, la dissimulation prend place dans les valeurs à cultiver. L'esprit grec n'avait d'ailleurs pas beaucoup de chemin à faire pour se porter allègrement de ce côté. Nous sommes au pays d'Ulysse et de Thémistocle. Alcibiade trébuche dans les tromperies où il est passé maître. Sparte, qui se faisait d'abord honneur de ne pas recourir à ces procédés, produit, par la nécessité même de la guerre, un Lysandre qui estime qu'à la peau du vieux lion lacédémonien tel que Léonidas et Brasidas, il sied maintenant de coudre celle du renard.

Selon Thucydide, le souci du bien public disparaît et il est remplacé par les intérêts de parti. Quelle que fût leur étiquette politique, les chefs de parti, « sous le prétexte du bien public ne travaillaient qu'à se supplanter ».

Le schématisme de Thucydide est vrai, à condition d'être replacé dans la vie et mis au point par elle. En temps de guerre comme en temps de paix, l'union sacrée ne saurait constituer qu'un état de tension précaire et que toutes les forces de la politique attaquent pour le desserrer. Les discussions intérieures étaient très fortes au temps d'Aristide et de Thémistocle. On sut néanmoins y surseoir pour sauver la patrie. Au temps de Périclès et jusqu'à l'expédition de Sicile, ces luttes civiles sont loin d'obscurcir le souci de l'intérêt public. Il ne faut pas calomnier à l'excès la nature humaine chez l'animal politique. A travers l'inévitable contamination des passions humaines, il y eut vraiment dans l'Athènes de cette époque comme au temps de la Révolution Française, dans les pires discordes civiles, selon le mot d'Aristide à Salamine, un combat à qui rendrait le plus de services à la patrie. Les préparatifs de l'expédition de Sicile, l'utilisation parallèle d'Alcibiade, de Nicias, de Lamachos, témoignent d'un reste de cet esprit. Il semble que le changement, en grande partie réel, que condensent les formules de Thucydide, se soit produit à Athènes ^près cette aura, ce moment de trouble

étrange, de doute tournant sur lui-même et d'horreur sacrée qui suivit la mutilation des Hermès. On crut reconnaître qu'Alcibiade, en faisant décider et en conduisant, sous couleur de l'intérêt athénien, l'expédition de Sicile, ne cherchait qu'à établir sa propre tyrannie. Et l'histoire intérieure d'Athènes est toute occupée à partir de ce moment par des conspirations et des intrigues : il semble qu'elle soit comme monnayée à l'image du génie d'Alcibiade. C'est pourtant dans cette série orageuse d'ambitions rivales et de conspirations que les Athéniens rencontrent le meilleur gouvernement qu'ils aient, de l'aveu de Thucydide, possédé, celui des Cinq Mille. Mais Thucydide songe surtout à ces cités où les deux partis se déchirent, s'exilent alternativement, entrent dans l'alliance d'Athènes ou dans celle de Lacédémone selon que le parti de l'aristocratie ou celui de l'oligarchie y domine. Le premier soin du parti abattu un moment et relevé par l'aide de l'une ou de l'autre ligue est naturellement de se venger. De là des tableaux comme ceux qu'Aristote retiendra dans sa Politique.

L'occupation d'une cité par l'un ou l'autre des deux grands adversaires y faisait naître automatiquement une explosion de proscriptions et de vengeances. Ce fut le cas d'Athènes elle-même lorsqu'elle eût été occupée par les Lacédémoniens et que le gouvernement des Trente y eût été installé. L'occupation étrangère, même dans un village, donne aux poisons des discordes intérieures une virulence nouvelle. On a su par les débats devant les conseils de guerre, après la paix, dans les affaires de dénonciations, comment les haines locales avaient parfois utilisé l'occupation allemande. J'ai vu pendant la guerre, en Alsace reconquise, des haines pareilles employées à faire expédier des ennemis privés dans des camps de concentration français. Elargissez ces villages à la dimension de cités grecques (ce n'est pas les élargir beaucoup), supposez l'occupation alternative par les Français et par les Allemands, les dénonciations également alternatives des deux partis ; supposez, avec des mœurs plus impitoyables, des camps de concentration sur place, remplis et vidés selon les méthodes de septembre 17î)2, vous aurez à peu près cette Grèce de Thucydide and after, telle (ju'elle est comprise à

peu près entre les massacres de Coreyre et le retour pacificateur de Thrasybule.

C'est dire que peu à peu les intérêts de parti envahissent et supplantent les autres intérêts. « Les divisions régnant partout, les démocrates appelaient les Athéniens, les oligarques les Lacédémoniens. » M. Sembat a défini la République le régime qui fait prédominer le souci des luttes intérieures sur celui des luttes extérieures. Les cités grecques sont de vraies républiques. On y est aristocrate ou démocrate d'abord. Evidemment Sparte fait une exception. Son étonnante constitution, la nécessité où les Spartiates ont toujours été de se serrer par une mobilisation continuelle sur le sol asservi et hostile où ils sont campés, la discipline morale dans laquelle ils sont élevés dès l'enfance, tout cela coupe la racine aux tentations naturelles de luttes intérieures. Le seul danger viendrait de la politique personnelle des rois: mais d'abord ils sont deux, précieuse garantie, et ensuite les éphores réussiront toujours, comme le conseil des Dix, à abattre ou à rendre impuissant le roi qui prétendra s'écarter par ambition per» sonnelle de la coutume des ancêtres. A Athènes, où ces conditions ne sont pas réalisées, les choses ne laissent point de se passer trop souvent selon la formule de Thucydide. Il y eut toujours dans l'aristocratie un parti laconisant, qui allait de pacifistes pondérés, patriotes, incapables d'une trahison, comme Nicias, à de jeunes oligarques dévorés d'ambition dont l'idéal était bien de devenir les maîtres d'Athènes, sous la protection d'une garnison lacédémonienne à l'Acropole. Ces oligarques, peu difficiles sur le choix des moyens et sur le passé des hommes qui pouvaient les servir, gagnèrent peut-être Alcibiade avant l'expédition de Sicile. Thucydide n'étant pas parvenu à élucider l'affaire de la mutilation des Hermès et celle de la profanation des mystères, personne n'y arrivera jamais. Mais du moins nous donne-t-il le résultat de l'enquête officielle, qui impliquait Alcibiade dans la seconde affaire, et rattachait l'un-e et l'autre à un complot contre la démocratie. Bien plus, Alcibiade est soupçonné d'intelligence avec les Lacédémoniens. Pendant l'enquête agitée que mènent les Athéniens et pendant qu'Alcibiade conduit

heureusement en Sicile les intrigues et les opérations, un corps lacédémonien s'avance jusqu'à l'isthme dans des conditions mystérieuses qui font croire aux Athéniens qu'il y a chez eux un complot pour livrer la ville à l'ennemi (VI-41).

Thucydide rapporte ces terreurs et ces bruits sans y ajouter foi, sans non plus les déclarer faux : il voit la chose obscure, et, placé à cette hauteur où collaborent les esprits purs de la science et de l'art, il la peint comme un Montaigne se peint, dans cette obscurité même. Remarquons cependant que, décrété d'accusation, Alcibiade passe à Sparte, « sur l'invitation des Lacédémoniens, et muni d'un sauf- conduit, car il les craignait à cause de l'affaire de Mantinée » VI-88).

Alcibiade n'aurait pas eu ces inquiétudes s'il eût été vraiment depuis longtemps de connivence avec les Lacédémoniens. Mais puisque les Lacédémoniens le pressent de venir à eux, lui accordent un sauf-conduit, malgré les tours qu'il leur a joués et le mal qu'il leur a fait, ne semble-t-il qu'il faille croire que les laconisants authentiques, les défaitistes oligarques d'Athènes, dont le procès des mystères avait fait retrouver la piste obscure, eussent présenté Alcibiade aux Lacédémoniens comme un homme qui, animé avant tout d'ambition forcenée et de pouvoir personnel, décidé à ramasser ce pouvoir partout, fût-ce dans la ruine de sa patrie, serait l'homme tout indiqué pour gouverner contre la démocratie et fonder ce régime oligarchique vers lequel, plus fort chaque jour que ses traditions d'Alcméonide, le portait son génie ? En tenant ce langage ils n'eussent rien avancé que de rigoureusement vrai, comme le prouva Alcibiade lui-môme.

Cette affaire de trahison, qui au moment le plus aigu de la guerre naît des mœurs et de l'esprit politique propres à une démocratie, elle nous figure — et il ne faut pas s'en étonner — les affaires de trahison écloscs pendant la grande guerre dans une autre démocratie. M. Caillaiix n'eut jamais cette souplesse heureuse d'intrigue, cette audace géniak;, cette santé débordante et effrontée qui caractérise l'ambition d'Alcibiade. Il a joué en partie, il aurait pu jouer en

plus grande partie, les circonstances l'aidant, un rôle analogue. Pas plus qu'Alcibiade avant sa désertion à Sparte, il ne semble avoir commis d'acte propre de trahison. Seulement ceux qui, dans l'intérêt de leurs jouissances ou de leur ambition personnelle, souhaitaient et favorisaient par des trahisons proprement dites la victoire de l'ennemi, considéraient M. Caillaux comme leur chef éventuel et l'homme d'état qui, désigné pour prendre le pouvoir en cas de victoire allemande, serait appelé à satisfaire leur avidité et leurs haines politiques. C'est sans qu'il le sût qu'on tirait sur lui une lettre de change, mais en se réservant de la présenter à un moment où il ne la protesterait pas. S'il ne connaissait pas officiellement l'existence de cette lettre de change, ses ennemis politiques et des patriotes la pressentaient ou la connaissaient. De là, en France, au début du ministère Clemenceau, un état d'esprit analogue à celui qui règne à Athènes lorsque les affaires des Hermès et des mystères mettent sur la piste de la trahison, des complots et de l'intelligence avec l'ennemi. Heureusement l'analogie s'arrête là, car M. Caillaux ne commandait pas d'armée. Mais l'histoire de la démocratie révolutionnaire vient ici relayer l'histoire de la démocratie républicaine. Les commissaires de la Salaminienne ressemblent aux trois commissaires de la Convention qui se rendent en 1793, pour arrêter le vainqueur de Valmy, à l'armée de Dumouriez, et qui, plus malheureux que leurs collègues athéniens, sont livrés par lui aux Autrichiens.

Ne voyons pas là des ressemblances fortuites, mais la mise en présence, pendant les grandes guerres générales, des intérêts nationaux et des intérêts de faction dans un pays divisé, labouré de haines politiques. Un ambitieux, un intrigant, un chef de parti est sans cesse exposé à la tentation de préférer la victoire de son parti à celle de son pays, où à celle plus subtile de sauver dans la déroute de son pays les intérêts de son parti : déroute d'abord considérée comme possible, puis escomptée comme probable, puis désirée comnie avantageuse.

La discipline intérieure des partis suit alors en Grèce les mêmes méthodes que nous lui voyons employer aujourd'hui. Elle tend à se fortifier par des associations secrètes

et à mettre au-dessus de toute qualité une certaine forme d'honneur, la fidélité à un clan.

L'obscurité répandue sur les affaires des Hermès et des mystères tient à ce qu'elles se relient probablement aux conjurations de sociétés secrètes. C'est à Athènes l'époque des hétairies. Elles portent la marque de toutes les associations de jeunes gens, qui s'en prennent volontiers aux monuments publics et aux institutions consacrées. Comme il est naturel que de telles associations soient républicaines sous la monarchie et monarchiques sous la république, elles sont oligarchiques dans une démocratie. Dans le discours d'Athenagoras, l'oligarchie est représentée comme l'opinion de la jeunesse, et ses railleries contre la démocratie, auxquelles les jeunes gens applaudissaient, firent de Socrate, en 399, une victime de la réaction démocratique. En réalité ces hétairies oligarchiques empoisonnent Athènes. Elles ne se contentent pas de casser le nez des Hermès et volontiers elles emploient l'assassinat. Et surtout leur acte est de trahir, puisque leur intérêt coïncide avec la dissolution de l'empire athénien, et, la domination d'Athènes étant dans toutes les villes liée à celle du parti démocratique, le triomphe de l'oligarchie la fait effondrer. Lorsque Pisandre s'efforce d'établir l'oligarchie dans les cités sujettes, celles-ci s'empressent d'y voir d'abord une occasion de secouer le joug athénien (VIII-64).

Ces hétairies forment les cadres de l'oligarchie comme les phratries formaient jadis ceux de l'aristocratie. Ce sont des groupes artificiels qui remplacent les groupes naturels que comporterait une aristocratie véritable. On peut les comparer aux sociétés de jacobins ou aux Compagnons de Jéhu, à la Congrégation ou à la maçonnerie. Elles naissent naturellement, dans la démocratie judiciaire d'Athènes, du besoin de s'entendre pour l'élection des stratèges, qui ne sont pas tirés au sort, et de se soutenir dans les procès. Au moment de la révolution aristocratique des Quatre-Cents, Pisandre « se mit en rapport avec toutes les associations qui s'étaient formées dans la ville pour les procès et les élections : il leur recommanda de se réunir et de concerter pour al)olir la démocratie » (VIII-54), et les Quatre-Cents, une fois au pouvoir, s'empressent d'abord

de procéder à l'exécution de leurs ennemis, puis d'envoyer un héraut à Décélie auprès du roi Agis « pour lui dire qu'ils étaient prêts à traiter, et qu'il aimerait sans doute mieux traiter avec eux qu'avec une démocratie qui ne miéritait pas de confiance « (VIII-70). Et Décélie était le Noyon de l'Attique. Telle est la première démarche des oligarques athéniens, dès qu'ils ont réalisé leur Rubicon. Les oligarques ont seulement oublié que l'essentiel d'Athènes, c'est la ville de bois et que les thètes de la flotte, alors à Samos, servent de garde à la démocratie. Un véritable soviet de marins, d'intelligence avec Alcibiade, les renversera.

Ainsi la guerre produit à Athènes le contraire d'une union sacrée. Mais les unions sacrées ne sont, en pareil cas, que des périodes courtes de calme pendant lesquelles s'accumulent les nuées noires et de plus violents orages. Par une sorte de contamination ou d'endosmose, la tension de la guerre intérieure se règle sur celle de la guerre extérieure. Les guerres de la Révolution et de l'Empire ont laissé non seulement la France, mais tout coin de France divisé en deux camps, guelfes et gibelins, blancs et rouges, qui se maintiennent depuis cent ans. Dès le début un Tourangeau helléniste, Courier, en a vécu la vie injurieuse et, ce qui est mieux, en a fixé d'après l'histoire d'un village de vignerons, une physionomie vivante qui n'a guère changé. Et les nations sortent aujourd'hui de la guerre disposées à tout autre chose qu'aux baisers Lamourette.

L'état normal du temps de guerre fait de la neutralité un crime et ne tolère Dicéopolis que sur le théâtre. Mais précisément cet état de guerre se transporte tel quel dans cette guerre intérieure qu'engendre toujours plus ou moins la guerre extérieure. On reconnaît la tension des discordes intérieures à l'intolérance plus ou moins grande de l'opinion publique pour l'état de neutralité, que cette neutralité soit inspirée par le désir de rester sous sa treille, de soigner son vin et de se faire coiffer par Jeanneton d'un simple bonnet de coton, ou bien que la volupté de penser sur une hauteur des idées solitaires la nourrisse et l'exalte. Quand la Grèce est ébranlée en entier, c'est alors que « les citoyens qui n'adhéraient à

aucun des deux partis succombaient, soit parce qu'ils ne luttaient pas, soit parce que leur sort excitait l'envie » (III-82). Au temps de l'affaire Dreyfus, celui qui n'appartenait ni à la Ligue des droits de l'homme ni à celle de la Patrie Française passait des deux côtés pour un égoïste tiède. Sous la Révolution, on était suspect non seulement quand on avait travaillé contre elle, mais quand on n'avait rien fait pour elle, et l'on trouverait la phrase de Thucydide développée inépuisablement dans la littérature jacobine.

Cette transformation des sentiments et des idées, analysée par Thucydide, dessine comme par une ligne intelligente et abstraite le grand tournant qui, plus peut-être que tout autre, fait de la guerre du Péloponèse et de la guerre de 1914 les espèces d'un même genre. L'esquisse de communauté hellénique née des guerres médiques s'effondre comme l'essai de communauté européenne né des traités de Vienne. Tout lien de culture ou d'origine, toute sympathie de tradition ou de croyance succombent devant la fureur de détruire un ennemi d'autant plus exécré qu'il vous ressemble davantage et qu'il peut remplir comme vous une place que vous n'entendez pas partager. Chez le subtil peuple de Grèce, cette logique impitoyable de la guerre était évidemment enveloppée dans la même rhétorique qui fait le même acte saint et sacré d'un côté de la bataille, criminel et infâme de l'autre côté. Les discours de Thucydide, épurés par son art et maintenus à un degré élevé de dignité littéraire, éliminent le plus possible cette éloquence facile qui devait manquer là-bas moins encore qu'en l'Europe d'aujourd'hui. Ils en retiennent les lignes logiques, la physionomie vivante, la passion réelle, les idées directrices, la musculature générale, de sorte que l'ensemble de ces discours ressemble à un album où ne manque aucune des attitudes de l'Athéna casquée ou du Doryphore, de la pensée instruite ou de l'homme armé pour de tels combats. Le jour où il a voulu aller plus loin encore dans cette voie, mettre la pensée de cette guerre en une lumière plus

abstraite, atteindre une hyperbole de raccourci et de nu, exprimer, sous le dessèchement de toute communauté hellénique, ce fond rocheux de la pure violence, ce retour de Bia et de Kratos, il a composé le dialogue des Athéniens et des Méliens.

Evidemment on discerne là des influences littéraires. N'oublions pas que Thucydide écrit à l'époque oii fleurit à Athènes le dialogue socratique, et qu'il a vu l'avantage de cette méthode par laquelle les raisons peuvent s'opposer une à une ou bien être alignées d'ensemble en les masses de deux discours suivis. Les Athéniens à Mélos emploient la nouvelle méthode dialectique comme on emploie l'armement ou la tactique du jour : « Laissez là les discours suivis, et examinez les questions au fur et à mesure qu'elles seront proposées. » Ces questions roulent, comme pendant notre guerre, sur le droit et la force, le juste et l'injuste. Mais les Athéniens les traitent avec une franchise à laquelle en notre temps on n'atteignit guère et qui ressemble à notre méthode comme la sculpture de nos places publiquesrappelle celle du V® siècle athénien.

A cette distance nous pouvons presque oublier que nous sommes en face d'un drame atroce, qui doit éveiller chez, un homme normal des sentiments d'indignation ; et la forme abstraite que Thucydide donne à son dialogue indique que déjà il se dénudait assez l'âme pour vouloir l'oublier lui-même. Nous pouvons l'oublier nous aussi pour n'apercevoir que le poids d'airain et l'ombre inflexible d'une nécessité qui descend sur la mer par l'effet d'une force liée à l'ensemble d'une nature, ainsi que le soir y~ allonge l'ombre d'un promontoire. Curtius a parlé avec un. sens géographique et historique parfait du caractère doux et bienveillant de la mer Egée. Mais à ce moment ce sont la. même géographie et la même histoire qui donnent implacablement à la même mer Egée son caractère cruel et destructeur. La position de Mélos est telle que le trident de Neptune ne peut devenir sceptre à Athènes qu'en frappant d'abord Mélos. Une île dorienne, une île neutre dans la mer proche nommée du nom de son vieux roi, la « grande mer » qu'Athènes a pris à tâche de dominer, est détruite par la. logique même de cette domination athénienne.

Cette raison de domination, les Athéniens l'exposent avec une inflexible lucidité : « L'ordre divin aussi bien que l'ordre humain implique une nécessité naturelle de vouloir dominer. »

Les Athéniens avouent que leur empire est fondé sur la crainte qu'ils inspirent à leurs tributaires : la neutralité de Mélos laisserait croire que cette neutralité est due à l'impuissance d'Athènes, et c'est une raison suffisante pour subjuguer l'île. La guerre en est à ce point que le respect de la neutralité d'un Etat n'est pas fondé sur un droit de cet Etat à demeurer neutre, mais sur l'avantage qu'ont les puissances belligérantes à respecter cette neutralité. Une telle logique de domination, dans cette guerre pour la mer, presse moins les Etats continentaux : dans le Péloponèse les cités d'Achaïe gardent facilement leur neutralité, ce qui est impossible à une île de la mer Egée. Tout ce que peut faire Athènes, c'est de raisonner avec les Méliens et d'essayer de les persuader. Les mêmes arguments ont pu être repris parle Directoire à l'égard des cantons suisses, par l'Angleterre en 1808 devant Copenhague, par l'Allemagne quand, en 1914, elle envahit la Belgique : « Vous ne vous laisserez pas mouvoir parce sentiment de l'honneur qui, aux heures de dangers sans conteste et sans gloire, mène

ordinairement les hommes à leur ruine Ne croyez pas

déshonorant de céder à une grande république, qui vous fait des conditions modérées en vous demandant de devenir ses alliés et de payer le tribut pour vos terres. » (V-111.)

L'histoire est ici plus sombre que la fable. Le loup devant l'agneau, l'homme devant la couleuvre, restent tout de même au bout de leurs arguments et dans la lumière de leur injustice, et, après avoir tenté d'habiller la force par leurs raisons, doivent se résigner à l'employer nue. Mais, dans ce dialogue, les Athéniens gardent devant les Méliens, comme les Méliens devant les Athéniens, toutes leurs positions de raisonnement. Les deux « discours )>, comme ceux du juste et l'injuste dans les Nuées, s'équilibrent. Et puisque la fable est venue s'introduire dans ces propos, les deux destinées s'équilibrent aussi comme celle du rat et celle de la grenouille dans l'autre fable. L'épisode termine le livre V, dont les dernières lignes nous apprennent ceci :

« Les Athéniens mirent à mort tous les adultes de Mélos et réduisirent en esclavage les enfants et les femmes. » Alcibiade achètera même une captive de Mélos. Et le livre VI commence ainsi (je rappelle d'ailleurs que la division en livres a été faite postérieurement à Thucydide) : « Le même hiver, les Athéniens formèrent le projet de retourner en Sicile avec un plus grand armement que celui de Lâchés et d'Eurymédon, pour la subjuguer si possible. »

Comprenons la juste froideur de Thucydide. Sachons, aux heures ovi il le faut, l'incorporer à notre intelligence. Mais ne la tenons pas pour un état dernier, pour un point d'arrivée de la Grèce, à un moment où toutes ses puissances se modèleraient sur la sécheresse dure de la destinée qui la conduit à sa ruine. Ce raisonnement des Athéniens, nous le retrouverons dans le Gorgias et la République, chez Calliclès et chez Adimante, et un grand athlète, Socrate, le rencontrera pour une lutte digne de lui et pour lui faire toucher terre. Et Mélos, ensevelie dans l'obscurité historique, brille pourtant sur les siècles par une double pointe, celle de ce dialogue tragique et celle du marbre aux bras coupés, l'Aphrodite qui enlevait par la seule persuasion de l'amour les armes d'Ares.

Ces pointes éternelles et fixes ne se dégagent que sur une Grèce effondrée et disjointe. Ce sont les forces de dissolution qui sont à l'œuvre et que Thucydide observe sur le corps hellénique, comme il a observé sur le sien la peste qui l'empoisonnait.

Les souvenirs de la guerre médique volent en éclats. La guerre du Péloponèse avait eu sa Mélos continentale. Platées. Les Béotiens et les Lacédémoniens sont alliés, et Platées, Bohême en miniature, est dans la chair béotienne une épine que les Lacédémoniens aident Thèbes à arracher. Les Athéniens à Mélos travaillent sur le modèle que leur ont donné les Lacédémoniens à Platées. Platées depuis le jour de la grande bataille contre les Mèdes, est, de par le serment qu'a prêté Pausanias, placée sous la garantie de tous les Grecs qui combattirent. Ces souvenirs héroïques ne pèsent point devant l'impitoyable nécessité d'une guerre que les hommes ne mènent pas, mais qui mène les hommes. Le roi de Sparte, Archidamos, est d'ailleurs un honnête

homme, qui propose aux Platéens tous les expédients possibles et qui, triste de ces souvenirs, s'achemine avec répugnance à l'inévitable. Il faut que Platées soit extirpée du territoire béotien, et, après une défense héroïque, les Platéens restés dans la ville subissent le sort qui sera plus tard celui des Méliens. Les femmes deviennent esclaves et tous les hommes sont mis à mort. A Salamine les Eginètes avaient obtenu le prix de la bravoure. Mais, si Platées est une épine, Egine est une chassie dans l'œil du Pirée, et les Eginètes sont traqués, exterminés par les Athéniens. Ceux d'entre eux que Périclès avaient expulsés d'Egine et que les Lacédémoniens avaient installés à Thyrea en Cynurie sont eux-mêmes poursuivis et massacrés tous en haine de leur nom. Il ne reste aux Lacédémoniens et aux Athéniens qu'à mendier, en lui livrant des Grecs, l'alliance du grand roi, et ce pas est franchi dès la cinquième année de la guerre. Après le désastre de Sicile, il y a chez les alliés d'Athènes une révolte générale. Juste à ce moment les Péloponésiens ont une marine puissante. Il est donc naturel que le siège de la guerre se transporte en lonie, où il s'agit, en détachant d'Athènes les Ioniens, de couper en deux l'empire athénien. Mais on ne peut les en détacher qu'en les attachant ailleurs, puisque les Péloponésiens n'auront jamais la force ni la volonté de les défendre contre les Perses. On les enlèvera à Athènes, avec l'alliance de Tissapherne, pour les donner à Tissapherne, les vendre aux Perses. Ainsi Sparte, qui avait commencé assez sincèrement la guerre pour affranchir les Grecs, est menée par la logique de cette guerre à prendre la tête du mouvement qui remet les Grecs dans l'esclavage. Le traité d'Antalcidas sera signé par un Spartiate, et il est possible qu'aux yeux des nouveaux Lacédé-^ moniens le Pausanias muré dans le temple d'Athènes par sa propre mère apparaisse comme un précurseur méconnu et malheureux.

Tout conspire à disjoindre la Grèce, et tout aussi conspire à en composer une nouvelle. Cette dissolution apparente ne se fait pas dans un espace glacé, dans un infini où les mondes rayonnent de la chaleur et où se dissipe une énergie décroissante. Elle a lieu dans un monde fermé, où l'énergie que perd une idée révolue s'incorpore pour l'animer à une

idée nouvelle, où rhellénisme local glisse vers cet hellénisme humain que les grandes monarchies mettront au point, la conquête d'Alexandre, le gouvernement des Ptolémées et des Séleucides, l'empire de Rome. Il faut pour préparer ce brassage la terrible crise morale que Thucydide date des massacres de Corcyre. Mais l'histoire ne se répète pas et il serait bien vain et téméraire de voir dans la semblable crise morale déterminée aujourd'hui par la guerre l'amorce d'une fusion pareille. L'histoire, science du présent, ne permet de comprendre l'avenir que lorsqu'il est devenu du passé. C'est alors que pour le prophétiser, nous nous reculons vers un passé plus ancien, et cette prophétie continuelle du passé nous donne l'illusion qu'elle réussira encore, appliquée à l'avenir.

Tout au plus une transformation due à un changement purement quantitatif peut-elle se reproduire lorsque des quantités analogues croissent ou décroissent pareillement. Une Grèce nouvelle s'est d'une certaine façon répandue sur le monde, mais une certaine Grèce historique parfaitement définie, la Grèce de la cité, a été blessée à mort par une cause purement mécanique, qui est la perte d'hommes, l'extermination automatique des cités sous la guerre. Les neuf mille guerriers qui ont fondé la Sparte dorienne sont de plus en plus réduits, le temps n'est pas éloigné où il en restera trois cents et ce serait une belle chose que de restituer, comme Grainville fit du Dernier homme, ce dernier Spartiate, qui, au temps de Cymodocée et d'Eudore, a pu consciemment, amèrement, superbement exister. On imagine Chateaubriand, en 1806, évoquant sur les ruines de Sparte et enviant ce père inconnu. La population d'Athènes qui, au contraire de celle de Sparte, fut toujours mêlée, retrempée de sang allogène, ne se défait pas avec cette régularité sombre et belle de blocs qui se détachent, de citoyens qui forment les seuls murs de la cité et qui tombent un à un comme les pierres de ces murs. Mais rien ne peut compenser les énormes saignées que sont la grande peste, les désastres d'Egypte et de Sicile, les vingt-sept ans de guerre presque ininterrompue. La guerre du Péloponèse inaugure la maladie qui tuera le monde antique (la seule d'ailleurs qui puisse tuer vraiment un monde, un peuple, une cité).

Foliganthropie. Athènes et Sparte, qui périront par une oliganthropie successive, endureront peu à peu le sort qu'elles ont fait subir en bloc, en une de ces nuits d'horreur troyenne qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle, à Mélos et à Egine, à Messène et à Platées. Successive ou subite, venue de la peste, de la longue guerre ou du massacre, Foliganthropie n'est pas toujours incurable. Des peuples ont subi sans périr des saignées aussi cruelles. Il n'y a que l'espace d'une vie d'homme entre la France de Jeanne d'Arc, dépeuplée par la peste noire et la guerre, et la France de Louis XII débordante de population et de richesse, frémissante d'énergie inemployée. La guerre de Trente ans, en dévastant l'Allemagne, ne l'a point jetée dans une oliganthropie sans remède, et si un peuple dans l'histoire avait dû singulièrement périr de cette maladie, n'eût-ce pas été le peuple arménien, saigné aux quatre veines depuis les temps des Assyriens et réparant toujours la race par l'inlassable énergie de son sang ? Mais peut-être faut-il, pour que Foliganthropie soit mortelle, deux conditions, dont une seule était réalisée dans cette France, dans cette Allemagne, dans cette Arménie, mais dont nulle n'a manqué à la Grèce du III® siècle qui précède le Christ, ni à la Rome du III® siècle qui le suit. Il faut qu'au dépeuplement imposé par la destinée se joigne le dépeuplement voulu par l'homme, qu'au dépeuplement qui fauche les générations vivantes se joigne celui qui refuse l'être à la poussée réparatrice, à la génération future; De sorte qu'il est rigoureusement vrai de dire qu'un peuple ne meurt que lorsqu'il le veut. La Grèce du 111® siècle, au moment même de sa plus grande oliganthropie, produit, avec les Praxitèle et les' Scopas, les suprêmes sculpteurs de l'individu, les Epicure et les Zenon. Et ceux-là, en modelant la figure parfaite du sage, \ui enseignent l'inutilité, la vanité, le danger d'une famille qui brouillerait les traits de la pure œuvre d'art. Et Rome s'affaisse de même quand une conspiration générale et tacite se forme pour éviter les mêmes charges. Le vide alors agit comme un appel d'air sur les masses extérieures, celles des Macédoniens et des Germains, qui s'y engouffrent et font tout écrouler. Les massacres de la

grande guerre, les épidémies et la faim ont fait subir à l'Europe des pertes d'hommes relativement aussi considérables que celles qui épuisèrent la Grèce. A ces pertes d'hommes s'est ajoutée chez les survivants une perte d'énergie vitale. Et la perte d'hommes, la perte d'énergie sont suivies, ainsi que le corps par l'ombre, par des prodromes d'oliganthropie volontaire, une francisation (en un singulier sens) de l'Europe. Comme l'analogie porte alors sur des quantités mesurables, comme les causes des événements historiques envisagées ici sont quantitatives, les ressemblances peuvent être serrées de plus près, il est permis de conclure d'une époque à l'autre avec plus de vraisemblance, et de garder, en refermant Thucydide, certaine angoisse. Certes il serait bien aventureux, sur des indices peut-être temporaires et locaux, de croire à l'imminence générale de cette oliganthropie volontaire, d'accueillir les exemples grecs et romains plutôt qu'européens et chrétiens. Mais si par malheur ce revenant est en route, c'est un vieux rythme de la nature que l'histoire de l'antiquité nous aide à reconnaître et à classer.

Albert THIBAUDET.

(A suivre.)

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