CHAPITRE III
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Si on s€ réfère aux racines homériques, la guerre du Péloponèse est à la fois une Iliade et une Odijssée. Une Iliade par son duel d'Athènes et de Sparte, une Odyssée par sa figure maritime. Et c'est, à la réflexion, ce dernier aspect qui domine, qui lui donne sa plus sai&issante analogie avec la guerre de 1914. Elle pose en j^ioe lumière, avec tous ses traits décisifs, la question de la mer.
Au temps des guerres médiques, la guerre continentale avait été terminée, les questions continentales liquidées, du jour où les Perses avaient été repoussés plus loin que de la Grèce même, au-delà du Bosphore. Lacédémone qui avait pris la tête de cette guerre pensait mettre le point final, déposer le harnais. Il n'en était pas de même de la guerre maritime menée par les Athéniens. Celle-ci ne pouvait que se nourrir d'elle-même, l'activité d'une marine n'ayant pas plus de limites que l'élément sur lequel elle navigue, et qu'engendrer une thalassocratie toujours en quête de tributaires, de comptoirs, de colonies nouvelles. L'inquiétude féconde d'Athènes, l'ardeur perpétuelle à entreprendre, le t'I vsov ; de l'action pareil au "zî véov ; de la pensée, sont liés à cette destiné* maritime.
Athènes, dans la grande guerre médique, avait eu précisément la fortune de posséder son Ulysse, Thémistocle. Ni Richelieu, ni Pitt, ni Bismarck n'ont joué dans la destinée politique d'un peuple un rôle plus décisif que cet homme. « Le premier il osa dire qu'il fallait se consacrer à la mer ». Il avait achevé Athènes par le Pirée. « Il croyait le Pirée plus important que la ville haute, et souvent il conseillait aux Athéniens, s'ils venaient à être forcés sur terre, de descendre au port sur leurs vaisseaux pour s'y défendre contre tous » (1-93). Il avait été le créateur de la flotte athénienne, de cette ville de bois qui lorsque Xerxès entra en Grèce sauva Athènes, fut Athènes, Il avait vaincu à Salamine par la TroXuTpoTiia du Laertiade. Il avait relevé en trompant Lacédémone les murailles d'Athènes, constitué en quelques années d'esprit, de labeur, de bonheur foudroyant un empire maritime, et fait de toute la mer Egée la ruche ardente et bleue de l'abeille attique. Puis, comme il était inévitable, il s'était trouvé en butte à la jalousie des dieux. L'historien pouvait conter en pur artiste homérique cette fuite de Thémistocle poursuivi par les envoyés d'Athènes et de Sparte comme Ulj'^sse par la colère de Neptune, et ces scènes dramatiques, le foyer d'Admète, la barque de pêche, le banni qui à Suse demanda au grand roi de reconnaître les bienfaits que tient du vainqueur de Salamine la maison royale de Perse, et cette fin mélancolique de satrape comblé qui a reçu pour son pain et son vin des villes entières d'Orient, mais qui souhaite seulement qu'après sa mort un corps contre lequel l'envie ne s'acharnera plus puisse reposer sur le rivage d'oliviers, de pierre nue et de mer retentissante où naquirent à sa vivante parole les magasins et les murailles du Pirée. Destinée
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si pleine, si puissamment composée par le génie épique immanent de la Grèce, que Napoléon, en se rendant sur le Bellérophon, s'en est enveloppé comme d'une image inégalée, ainsi qu'il versait sur le roi de Rome l'antique larme du nom d'Astyanax.
C'est un exemple de mutation brusque, analogue si on veut à ceux de la Russie au xviiie siècle et du Japon au xix®. Évidemment des historiens se trouvent toujours pour montrer que ces mutations brusques ne sont qu'apparentes, mais n'exagérons ni dans un sens ni dans l'autre. Quand nous-mêmes changeons, pouvonsnous dire si notre changement est une mutation brusque ou une évolution naturelle? et puisque les deux raisonnements nous paraissent, lorsqu'il s'agit de nous-mêmes, aussi vraisemblables, que sera-ce lorsqu'il s'agira de faits aussi complexes que ceux de l'histoire ! Mais enfin c'est un fait que la puissance athénienne jaillit tout d'un coup après Mycale, pousse sur le sol, chaud encore de l'incendie, d'une façon aussi miraculeuse que l'olivier sacré.
Dès l'époque de Thémistocle, dés sa rivalité avec Aristide, cette politique maritime et conquérante d'Athènes est liée à la démocratie. Elle a pour elle tous les thètes qui servent sur les vaisseaux, y trafiquent, y ont une solde. EUe a contre elle beaucoup des propriétaires grands et petits, attachés à la constitution de la Grèce en cités, favorables à l'entente avec Sparte et à l'équilibre hellénique.
Ainsi, unie à la démocratie, elle l'est à la richesse mobilière, et, fatalement, à la ploutocratie. L'argent coule abondamment à Athènes, argent des tributaires qui devient argent public, argent des mines, argent du commerce. Avec l'argent, on a tout, le matériel d'abord,
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les hommes ensuite. Les vaisseaux sont montés en partie par des matelots étrangers. « La puissance des Athéniens est mercenaire bien plus que nationale ». Le jour où la puissance rivale aura à sa disposition les trésors de Tissaphcrne et de Pharnabaze, on se débauchera ses marins à coup de statères ou de dariques, comme on se débauche ses soldats dans l'Italie de Sforza ou l'Allemagne de Wallenstein.
Démocratie ou ploutocratie paraissent de mauvaises conditions pour s'embarquer dans une guerre décisive. mais les nécessités de la marine viennent juste à point tempérer ce que l'une et l'autre présenteraient de dangereux. La marine a deux exigences, l'une et l'autre peu démocratiques, mais auxquelles doit se soumettre, si elle veut être, une démocratie maritime : c'est la continuité d'eiïorts et l'unité de commandement.
Périclès, dans le discours que lui prête Thucydide,, formule la loi d'après laquelle une marine ne s'improvise pas, se développe dans une durée, exige une tradition serrée et tendue : « Vous-mêmes qui vous êtes appliqués à la science navale depuis les guerres médiques, ne l'avez pas encore amenée à sa perfection... La marine est affaire de pratique, comme le reste ; elle n'admet pas d'être traitée accessoirement et par occasion, mais bien plutôt c'est elle qui n'admet aucune occupation accessoire » (1-142). La marine relève d'Athena Ergané. Elle implique, du haut en bas, une qualité particulière de labeur professionnel, une soumission naturelle à la compétence du pilote ou du chef, un enchaînement solide de coutumes contrôlées et de perfectionnement.
La marine donne également à un haut degré le sens de l'unité de dircdion. Dans la tempête il y a une discipline spontanée autour du pilote, comme à l'agora une
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anarchie spontanée autour du démagogue. A Salamiae l'homme de la mer, Thémistocle, fait autour de lui, dans le plus grand péril, par son coup d'oeil et son andace, l'ordre, l'obéissance. Et la constitution de l'empire athénien, avec le peuple-chef qui commande et les peuples tributaires qui sont commandés, réalise une sorte de monarchie, tandis que la ligue péioponésienne, ennemie des démocrates, mais où les grandes cités délibèrent sur le pied d'égalité, présente par là certaine faiblesse démocratique. Périclés, lorsqu'il développe les grandes lignes de la guerre future, fait remarquer qœ ce qui manquera au Péloponèse ce sera cette unité de direction et d'efforts ; il rend sensibles cette irrésolution et ces intérêts divergents que les Péloponésiens avaient déjà manifestés à Salamine : « N'ayant pas de conseil unique, les Péloponésiens ne peuvent rien exécuter rapidement. Égaux en suffrage et différents en origine, ils poursuivent chacun leur avantage, d'où l'impossibilité de rien achever... Chacun oxMt que sa négligence iraport;e peu et qu'un autre se débrouillera à sa place •■. (1-141).
Ainsi la ville de bois, avec les nécessités qu'elle implique, est la cheville ou\Tiére d'Athènes. Toutes les batailles navales que raconte Thucydide mettent en relief l'habileté professionnelle et le courage obstiné des matelots athéniens. Le système du trièrarque responsable, pris parmi les riches, et de l'équipage de thétes, ce mélange d'aristocratie et de démocratie navales, donne d'excellents résultats. Mais le jour où la démocratie l'emporte à bord, où la ville de bois devient une cité pohtique menée par une agora, tout est perdu. Cela commença après l'expédition de Sicile. Les vieux équipages professionnels qui faisaient la force de la
marine athénienne sont morts à leur bord, ou sur l'Asinaros, ou dans les Latomies, ou servent là-bas comme esclaves. Il a fallu improviser un personnel nouveau, moins expérimenté, moins discipliné, plus criard. La logique démocratique brise alors la marine en trois coups. Ce sont d'abord les événements de Samos, où la flotte devient une ville de bois insurgée contre le gouvernement de la ville terrestre. C'est ensuite l'affaire des Arginuses, où le peuple, formé en partie de marins débarqués, en envoyant à la mort les généraux qui ont donné la victoire à Athènes, démoralise le commandement et fait tout pour que cette victoire soit la dernière. C'est enfin la journée d'^gos-Potamos, où Lysandre n'a qu'à cueillir le fruit qui lui est préparé par l'indiscipline des marins athéniens. A ce moment d'ailleurs les équipages nationaux qui avaient composé l'ancienne marine n'existent plus. Athènes comme Lacédémone recrute les siens, avec son argent ou celui des Perses, dans les marchés de mercenaires. La glorieuse histoire de la ville de bois, qui a été de Salamine aux Arginuses, est définitivement close. Mais l'histoire de Thucydide ne traite que de sa période agissante, de son âge héroïque, de sa lutte puissante pour l'hégémonie de la Grèce et de la mer.
Or, en ce temps, si Athènes est une démocratie tempérée par les nécessités d'une marine, la marine athénienne est à son tour lestée plus qu'entravée par de solides attaches terriennes. Évidemment l'opposition susbistera toujours entre les propriétaires dont Aristophane est le porte parole et les hommes de la mer. C'est précisément ce qui fait la différence entre Athènes et une pure place de commerce comme Corinthe. Les grandes puissances maritimes et coloniales sont celles chez qui
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la vocation de la mer s'éveille après un temps d'isolement insulaire et d'économie rurale. C'est le cas d'Athènes comme celui de l'Espagne, de l'Angleterre et du Japon. Mais comme l'Espagne, et au contraire de l'Angleterre et du Japon, Athènes n'est pas une île. Comme l'Espagne et surtout comme la France, elle est prise un moment entre une destinée maritime et une destinée continentale ; davantage inclinée vers la première que vers la seconde, elle ne connut pas dans la Béotie une Messénie à conquérir.
Les Corinthiens au contraire tiennent dans le Péloponèse une place analogue à celle des Phéniciens dans l'empire perse, à celle que les Grecs obtinrent en Egypte sous la dynastie saïte, à celle que les Vénitiens et les Hollandais remplirent pour les États continentaux de l'Europe centrale. Un peuple continental a besoin chez les anciens de faire un accord avec un peuple maritime, «soit pour l'exportation de ses denrées, soit pour l'échange des produits que la mer fournit au continent « (1-120). Les Corinthiens ne sont pas, à proprement parler sinon par une chance précaire, thalassocrates, mais courtiers de mer au sers'ice lucratif des continentaux.
Ici se pose un des problèmes les plus curieux de la guerre du Péloponèse. Par l'exposé de Thucydide nous savons à n'en pas douter qu'une des causes principales de cette guerre fut la rivalité commerciale, maritime, coloniale de Corinthe et d'Athènes. Nous le savons par son exposé, c'est-à-dire par les faits qu'il raconte, et aussi par notre interprétation des discours, mais non par son énumération des causes de la guerre, puisque
celle-là n'y figure pas. C'est par une série de raisonnements et par la comparaison de cette guerre générale avec les guerres générales modernes que nous sommes amenés à regarder comme réelles et capitales ces causes économiques. Et nous nous comportons alors avec le livre de Thucydide à peu près comme Thucydide luimême s'est comporté avec le récit homérique de la guerre de Troie. Il a cherché derrière les histoires dramatiques de rivalités personnelles et de conflits ethniques une réalité de puissance matérielle et politique, et il a trouvé que la guerre de Troie était une guerre économique et maritime, la plus forte marine se trouvant placée automatiquement, de leur bon gré ou par force, à la tête des Grecs, et portant la guerre là où l'exigeaient les intérêts d'une thalassocratie. Quand Bérard rattache l'importance de Troie et de la guerre de Troie à sa loi des isthmes, il continue à la lumière de la géographie l'explication de Thucydide. Mais voici que Thucydide, ayant mis en lumière cette cause de la guerre de Troie, ne songe point à donner une cause pareille à la guerre contemporaine qu'il raconte et qu'il a suivie vingt-sept ans dans tout son détail. Serait-ce que cette cause n'existe pas ? Mais on reconnaît aujourd'hui qu'elle nous fournit seule un fil conducteur suivi, qu'elle explique seule la politique athénienne, le transfert de la guerre à des points comme Corcyre, Amphipolis, Syracuse. Alors ?
Alors nous sommes simplement en présence d'une des lois ordinaires et nécessaires de l'histoire. De lom, avec le recul du passé, une grande guerre nous apparaît comme nécessaire, et lourde de la même impassible fatalité qu'un accident géologique. C'est une guerre finie, qui a cessé de nous intéresser, que nous ne songeons plus à
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modifier en i<lée et que noHS acceptons, consitJérons ■comme un tout détaché, lointaiH, achevé. Voilà des conditions favorables pour voir les hommes agis et poussés maigre eux par des causes matérielles, physiques, par celles dont eux-mêmes se doutaient le moins, et qui n'étaient jamais mises en a\'ant. Phts une guerre au contraire est proche de nous, bous intéresse, nous enveloppe, nous retàeat dans son action survivante et act«dle, et plus nous lui cherchons des motifs humains, psychologiques et moraux. Les expressions de Thucydide (iXr.^sTTXTTv TcpôtsK'T'.v, D«avtTTiTr,v Se Xôy«) nous montrent qu'il feiot déjà un grand effort de détachement, de rec«l et d'indépeadance pour voii la cause principale de la guerre dans la rencontre automatique et fatale ^ deox puissances, l'une qui s'accroît sans cesse, l'autre qni v^oit venir vers«l!e cet accroissement comme une menace. Les ca-uses les plus manifestes, les pl«s a^xjuées, les pins répétées par l'un des deux partis sont toujours celles tjui mettent en lumière les sentiments agressifs <± injustes de l'autre. Ce sont celle» sur lesquelles s'étendent coraplaisamment les orateurs dans les discours que leur prête Thucj'dide, et sur ilesquelles ils s'étendaient plus complaisamment encore dans leurs discours réels.
Mais pourquoi Thucydide n'a-t-il pas été jusqu'à cette cause économique, et pourquoi, d'nne façon générale, l'explication économique des gHerres est-elle une nouveauté qui date de la dernière moitié du xix* siècle ? J'aip^ee que je n'«n sfRirais donner une explication totale. Sans doute malgré eux les historiens se placent à une sorte de point de vue roj'al où les besoins économiques sont sous-entendus, où une réalité politique indépendante et -qui se suffise à soi^nême est comme abstraite et hypestasiée. Voit-on la tragédie politjqne de
Corneille mettant en avant comme motif d'action pour un Nicomède ou un César une question de blé ou de débouché ? L'histoire, qui était aussi un genre noble, gardait quelque chose de cette dignité, et ce n'est sans doute pas une simple coïncidence si elle s'est mise à parler de l'arsenic et des nègres au moment à peu près ou le drame romantique les introduisait sur le théâtre. Notons d'ailleurs que bien des pages de VEssai sur les Mœurs annonçaient ici une transformation de l'histoire, et que c'est vers 1750 que la haute société s'était mise à se passionner pour la question des blés. Il n'en est pas moins vrai qu'il a fallu attendre longtemps pour qu'un Sorel pût donner des guerres générales de l'Empire une explication en partie économique, les concevoir comme une attaque et une défense de la thalassocratie britannique, la lutte à mort d'un système et d'un blocus maritimes contre un système et un blocus continentaux. Mais l'ambition de l'ogre de Corse et le génie infernal de la mercantile Albion apparaissaient de l'un et de l'autre côté comme des causes parfaitement suffisantes, et avec raison, puisque c'était cette eau-de-vie qui remontait le moral des combattants. Aujourd'hui encore on est mal venu dans tous les pays à chercher ailleurs que dans les faits moraux de perversité humaine les causes de ce qui nous affecte dans la guerre et dans la paix. Quand cela sera devenu du vrai passé, ne tiendra profondément personne dans sa chair et son âme, les froides interprétations économiques se lèveront d'elles-mêmes, absorberont tout.
Revenons à Corinthe. Elle a par position la plus ancienne, et, jusqu'à celle d'Athènes la plus florissante
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des marines grecques. C'est bien l'expansion de cette marine qui, amenant un conflit nécessaire avec celle d'Athènes, engendre le premier prétexte de la guerre. La rivalité d'Athènes et de Corinthe au sujet des bouches de l'Adriatique domine toute la première phase de la guerre du Péloponèse. (Ainsi, de 1840 à 1914, toutes les guerres et les menaces de guerres générales, dans une Europe intéressée tout entière à la mer, naissent originellement de la triple question des trois bouches de la Méditerranée : Constantinople, Suez et le Maroc.) Tout vient ici de la grande expédition entreprise par Corinthe et ses alliés pour fond=^r une colonie à Épidaure, le futur Dyrrachium, tête de pont des communications entre les terres grecques et les terres italiennes. Ils se trouvent en lutte avec Corcyre, ancienne colonie corinthienne qui a la troisième marine de la Grèce, entend ne pas être absorbée par sa métropole et recherche contre elle l'alliance d'Athènes. La guerre qui embrase le monde entier naît d'une question de bouche maritime. Mais on peut fort bien admettre que cette cause seconde demeure prise dans le grand procès général de la rivalité entre Athènes et Lacédémone, ne pas trop déranger les perspectives d'ensemble de l'étiologie fixée par Thucydide. Athènes se convertissant entière à une politique maritime, il était naturel et nécessaire que cette politique maritime, comme celle de l'Angleterre, se gouvernât selon quelques rythmes simples. C'est ainsi que, dès le principe, l'Athènes de la guerre du Péloponèse suit les mêmes directions de géographie et d'histoire, de politique et de volonté que l'Athènes des guerres médiques. La conduite que préconise Périclès au début de la guerre est celle que Thémistocle a fait adopter, pour le salut de la Grèce, au moment de l'invasion de Xerxès :
laisser l'Attique ouverte à l'ennenii et se confier à la ville maritime. Mais alors la ville maritime n'est plus seulement cette ville aux murailles de bois, la flotte oà les Athéniens enfermèrent jadis leur patrie et leurs dieux. Elle comporte avec la flotte tout ce que relie, l^rotège, approvisioane la flotte ■. les. îles tributaires, k Pirée, Athènes, unie au Picée par les Longs Murs : « Si nous étions insulaires, qu'y aurait-il de plus iuexpugnabks que nous ? Il faut donc en fait,, visaat dans 1K)S résolutions le plus possible à cet idéal, que nous abandonnions campagjie et maisons pour prendre la seule g^rde de la mer et de la cité » (1-143). A peine la guerre a-t-clk commencé qu'au centre de l'histoire grecque et de la Méditerranée orientale, niicroscome de l'hi&toire planétaire et océanique d'aujourd'hui, se posent l'être, l'ambition et les luttes d'une thalassocratie insulaire.
Comme l'a déjà remarqué Thucydide au sujet de l'empire d'Agamemnon, (1-15), îles et flo.ttes s'impliquent. Les îles sont donc nécessairement conquises par les villes grecques pourvues de grandes flottes. Pom garder une île, il suflit d'être maître de la mer, tandis que, pour garder une côte, il faut des forces de terre contre les populations de l'intérieur. C'est l'armée d'Alexandre, et non la flotte d'Athènes, qui donneront définitivement rionie à la Grèce.
Si les flottes servent à conquérir et à tenir les îles, la maîtrise de la mer ergage sans cesse à la conquête d'îles nouvelles. Aujourd'hui toutes les grandes îles du globe (sauf celles du Japon) et la plupart des petites apf>artiennentaux thalassocraties britannique et hollandaise (la presqu'île de l'Inde collée à des chaînes inaccessibles et à des passes surveifléea s'est comportée depuis doux
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siècles comme une île). Aussi les Athéniens finissentils par poser ce principe que les îles grecques leur appartiennent de droit. Dans la guerre de Sicile tous les insulaires doriens et ioniens doivent s'armer pour Athènes. Parmi les insulaires voisins dn Péloponèse « les Céphaloniens et les Corinthiens, dit Thucydide, étaient indépendants. Mais comme insulaires il leur fallait accompagner les Athéniens parce que ceux-ci étaient maîtres de la mer » (V 11-57). Maîtres par conséquent des îles. Les visées sur la grande île de Sicile, drame central de la guerre du Péloponèse, prennent place dans la logique de cette guerre insulaire.
La conquête ou la domination des grandes îles était pour la thalassocratie athénienne une nécessité aussi vitale que l'avait été jadis pour les Spartiates la conquête de la Messénie. Et i>our deux raisons : parce que les îles appartiennent de droit à la puissance maîtresse de la mer, parce que ces îles étaient elles-mêmes le sic^ de marines rivales.
Il y a pourtant une exception curieuse. La Crête a été, aux temps préhomériques, la tête de la grande thalassocratie minoenne ; elle a étendu sur la mer Egée la paix de Minos, elle a mis en relations la Grèce avec l'Égx-pte et l'Orient. A l'époque de la guerre du Péloponèse, il y a longtemps qu'elle a disparu de l'histoire r c'est une sorte d'Achaïe maritime partagée en cités paisibles qui gardent intacte la vieille discipline doriennc, et qui fourniront à Platcm une bonne partie des traits politiques qu'il oppose à ceux de l'État gonflé d'humeurs. Jadis autel central des navigations d'Orient, elle est aevenue comme notre Massif Central un m^ qui sépare et qui fait s'écouler à part denx échcveaux divergents de routes. La dorisation du pays, son manque
de ressources, son intérieur npre et d'accès difficile, la rareté des relations avec l'Egypte après la conquête perse, en détournèrent sans doute les Athéniens : si l'expédition qu'ils envoyèrent au secours d'Inaros avait réussi, peut-être leur eût-il paru intéressant de prendre pied dans la grande île.
La première grande île que conquiert Athènes, l'Irlande de cette thalassocratie, est naturellement Égine. Mais ce ne fut sans doute pas un hasard si la guerre du Péloponèse trouva sa cause occasionnelle dans les affaires de Corcyre. Corcyre à une marine grecque ouvre la porte de l'Occident, comme la Crète ouvrait la porte de l'Egypte, comme Chypre ouvrira la porte de l'Asie. L'île d'Alcinoûs tenait déjà cette place, ainsi que l'a montré Bérard, au temps de la thalassocratie phénicienne : d'où son importance dans le périple sidonien qui a servi de base à VOdijssée, Lorsqu'elle devient l'ennemie de Corinthe et passe dans l'alliance d'Athènes,, elle rompt définitivement le peu qui pouvait rester d'équilibre entre les deux grandes marines de la Grèce, celle des Athéniens et celle des Corinthiens, elle ountc à Athènes la route de l'Adriatique et de l'Italie. L'expédition de Sicile n'aurait pu avoir lieu si les Athéniens n'avaient eu à Corcyre une place d'armes et un lieu de rassemblement pour préparer la conquête de la grande île. Et cette conquête devait devenir naturellement l'idée fixe de leur impérialisme maritime.
Lorsque les Athéniens décident de faire la guerre de Corcyre, premier acte de la guerre du Péloponèse, ils se résolvent difficilement, et se déjugent de l'une à l'autre de deux assemblées successives. Il est fâcheux que Thucydide, qui nous donne les discours des Corinthiens et celui des Corcyréens, ne juge pas utile de faire
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connaîtie ceux qui furent tenus dans les deux assemblées d'Athènes. Il indique pourtant les deux raisons essentielles qui parurent décisives au parti de la guerre. D'abord a on sentait bien que l'on aurait la guerre avec le Péloponése : aussi ne voulait-on pas abandonner aux Corinthiens une ville qui possédait une si forte marine. » Ensuite « CorcjTe paraissait située favorablement sur la route de l'Italie et de la Sicile » (1-44). Déjà les Corcyréens, quand ils sollicitaient l'alliance athénienne avaient fait valoir cette raison. « Corcyre, disaient-ils, vous permettra de couper les communications des Péloponésiens avec l'Italie et la Sicile et d'assurer les vôtres » (1-36).
Mais une troisième raison, exposée dans le discours des Corc}Téens, dut sans doute agir fortement sur les politiques de la mer. Elle n'est autre que le principe britannique du iico powers standard. « Il y a en Grèce trois marines qui comptent : la nôtre, la vôtre et celle des Corintliiens. Si vous permettez à ces deux dernières de n'en faire qu'une et aux Corintliiens de nous absorber, vous aurez à combattre les Corinthiens et les Corcyréens réunis». C'est une réflexion sur ce sujet qui amènera l'Angleterre à ces deux maximes : entretenir toujours les di\'isions entre les deux plus fortes puissances maritimes, avoir toujours une flotte égale aux deux plus fortes flottes réunies (^).
Ce n'est pas seulement la guerre à outrance d'Athènes et de ses alliées contre Sparte et sa ligue, qui est en germe dans la décision de l'assemblée athénienne, c'est la déviation nécessaire de cette guerre en un impérialisme occidental, en l'expédition sicilienne. L'expédition de Corcyre, qui dut avoir contre elle les conser\'a-