‹ La campagne avec ThucydideChapitre 6 sur 16 · Revoir la note L · texte numérisé non relu

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teurs héritiers de l'esprit de Cimon, comme Nicias, fut amorcée par le même parti et les mêmes arguments que le sera celle de Sicile lorsqu^\lcibiade continuera son oncle Périclès. Et, probablement comme lors de la guerre de Sicile, les partisans de la paix entrèrent dans l'aventure votée malgré eux, afin de la mener avec le plus de prudence : un des commandants de la flotte est en elTet Lacédémonios, fils de Cimon.

L'expédition de Sicile, poignardée dans le dos par Alcibiade, son principal instigateur, et conduite par Nicias à la catastrophe la plus tragique, a été condamnée par l'histoire comme la campagne de Napoléon en Russie, et Thucydide, parce qu'elle a échoué, l'impute surtout aux ambitions et aux propos inconsidérés de quelques-uns. Pourtant le dessein de la guerre paraît beaucoup plus raisonnable que ne le fut sa conduite. Les raisons que font valoir les députés d'Égeste et leurs partisans sont assez considérables. Les Syracusains menacent d'établir leur hégémonie sur toute la Sicile. Ils ont une marine puissante, devenue la troisième du monde grec quand celle de Corcyre s'est abîmée dans la révolution. Ils sont Doriens, colonie de Corinthe, très attachée à sa métropole. Si la Sicile unie se fût jointe à Corinthe et à Lacédémone, cette ligue eût formé la thalassocratie la plus redoutable pour Athènes. Aussi Athènes ne pouvait-elle se désintéresser de la Sicile. Les Égestains avaient raison lorsqu'ils disaient « qu'il est sage de soutenir contre les Syracusains les alliés qui les combattent encore en Sicile » (VI-6). Une fois résolu d'inter^'enir en Sicile il fallait le faire, comme le montra Nicias, avec une expédition puissante, hors de proportion avec toutes celles qui avaient jusqu'ici quitté un port grec. On ne peut lui comiiarer que

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celles de Cjtus, de Cambyse, de Xerxès. Le S>TacusaiH Hermocrate en fait la remarque dans son discours : « Rarement ont réussi ces grandes expéditions grecques ou barbares, opérant à d'énormes distances de leur pays » (VI-33). Et il en donne les raisons : elles font l'union parmi les ennemis et perdent ainsi le bénéfice de leur nombre ; elles peuvent subsister difficilement sur on sol étranger.

C'est précisément dans ces deux sens et pour obvier à ces deux dangers que l'expédition est préparée avec la plus intelligente prudence par Alcibiade et par Nicias. Alcibiade veille à l'un et Nicias à l'autre. Écoutons dans Thucydide les paroles du premier : a La nombreuse population des cités siciliennes est composée d'éléments très mêlés : changements et révolutions politiques y naissent facilement. Nul ne regarde la patrie comme un bien domestique, ne se soucie de prévoir des armes pour la défense de son corps, ni des règlements pour celle du territoire • (VI-16). Le -epl -zo s-ùjjjia ct;:}.!',; ilr^z-z-j'zxi doit être évoqué comme une image précise et des plus importantes pour un Grec. Jusqu'à la guerre du P^loponése, en effet, la force défensive, tant morale que physique, d'une cité, est constituée par le nombre et la qualité des citoyens adultes, équipés à leurs frais avec armes solides et lourdes, tant défensives qu'offensives, et qu'on appelle hoplites. L'hoplite, soldat citoyen et propriétaire, armé pour la protection de l'État et de ses biens, l'hopUte qui a brisé en bataille rangée les archers et la cavalerie des Perses, l'hoplite forme le vrai mur de la cité. Il est particulièrement propre à la défense de la plaine agricole dont cette cité tire sa subsistance, et dont le ravage, objet principal de l'ennemi, amène, si on ne peut se ravitailler par le dehors,

!e plus grand péril de famine. La constitution et la discipline lacédémoniennes ont pour but uniquie de créer ie parfait hoplite, comme toute une culture avait pour objet au moyen âge de former le chevalier. Évidemment la guerre du Péloponèse consacre, tant au point de vue politique qu'au point de vue militaire, la décadence de l'hoplite, et cette chute du mur annonce la chute de la cité. Le désastre des hoplites athéniens en Étoile et des hoplites lacédémoniens à Sphactérie, la nécessité où est Brasidas de partir en Thrace avec de simples ilotes armés comme hoplites, la campagne même de Sicile, où l'armement des hoplites athéniens fut presque toujours pour eux (à l'assaut des Épipoles comme dans la désastreuse retraite) une cause d'infériorité, préparent des idées militaires nouvelles, celles d'Iphicrate, d'Épaminondas, de Philippe, en même temps que la cité s'ouvre et s'effrite devant les idées politiques nouvelles. Pour les raisons mêmes que dit Alcibiade, cette classe d'hoplites manquait en partie en Sicile, et on pouvait à cette époque en conclure (ce qui ne se trouva d'ailleurs point juste) que c'était pour les Siciliens une cause de faiblesse.

Mais la cause la plus importante de la faiblesse des Siciliens, Athènes devait certainement la découvrir dans les dissensions qui ravageaient les villes de la Sicile bien plus encore que celles de la Grèce propre. Ces dissensions, il fallait quelqu'un dont le talent spécial pût les provoquer, les utiliser, empêcher l'union toujours facile dans un pays qui avait connu l'autorité des tyrans. Alcibiade, génie de souplesse et d'intrigue, est qualifié pour prévenir cette union, éveiller et employer les discordes. Et tant qu'il resta en Sicile, sa diplomatie réussit. Malheureusement l'armée et ses chefs demeu-

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raient liés aux caprices d'une assemblée plus incohérente et plus absurde en ses nnauvais jours que Xerxès lorsqu'il faisait fouetter la mer. Avec l'ordre de ramener Alcibiade la Paralienne emporta la fortune d'Athènes. De son côté Nicias, bien qu'il eût préféré qu'Athènes ne s'engageât point dans cette aventure, prépare avec le plus grand soin tout le détail matériel et militaire de l'expédition, tel qu'il en présente dans son second discours l'inventaire aux Athéniens. La difficulté essentielle lui paraît celle-ci : la Sicile, pays d'une richesse inépuisable qui se suffit complètement à lui-même contient pour se défendre tous les avantages d'un continent ; pour en venir à bout il faut que l'expédition puisse se suffire pareillement, qu'elle possède *:cas ses approvisionnements au moins pour les quatre mois d'hiver pendant lesquels la navigation est suspendue. L'audace avec laquelle Athènes mobilise, alors et au moment où elle envoie le renfort de Démosthène, toutes les ressources de la République et joue sur ce grand coup de dés toute sa fortune, ne peut s'expliquer que par l'inéluctable nécessité d'aller jusqu'au bout des problèmes 1 qu'impose la domination de la mer. L'habitude du commerce, du risque, du quitte ou double chez une puissance maritime porte facilement un tel peuple à ces grandes décisions que l'histoire juge d'après leur réus- 1 site. C'est dans l'enivrement de son rush économique et maritime que l'Allemagne s'est résolue au grand coup de dés où elle a perdu.

On a été souvent frappé de la place que tient, immédia- \ tement avant le récit de l'expédition de Sicile, le diallogue des Athéniens et des Méliens. Ce simple rapport

abstrait de position paraît plus saisissant, pour expri mer la Nemesis de l'histoire, qu'un apologue d'Hérodote ou un discours de Socrate. Il ne semble pas pourtant que l'idée morale, le mythe de Némésis, si naturel en ces époques tragiques puisqu'en notre guerre on s'y reportait invinciblement, ait signifié ici quelque chose pour l'intelligence sèche, lumineuse, aiguë de Thucydide. Dans ce dialogue unique, qui est, comme schéma idéal, aux discours de l'histoire ce que ces discours euxmêmes sont au récit des événements, les Athéniens ramassent, en des formules dont le poids et le marbre n'ont jamais été retrouvés, la doctrine de la force, la nécessité pour le puissant d'aller jusqu'au bout de son intérêt. Frédéric II et le Comité de Salut Public nous en rendront, dans la claire langue analytique du xviiie siècle, quelque chosr, et ne justifieront pas autrement l'invasion l'un de la Saxe, l'autre des Pays-Bas. La différence est que nos modernes ont passé par le vestiaire de Teufelsdroeck et par la philosophie des habits, sont enveloppés et grûnés par V Anti-Machiavel et par les Droits de l'homme. Ni les principes de la belle nudité antique, ni l'art de Thucydide ne permettraient que les Athéniens parlassent aux Méliens avec ce contraste bizarre d'un langage vrai et d'un faux-nez. Les Athéniens exposent simplement aux Méliens qu'ils ont besoin de leur alliance, qu'étant les plus forts ils l'exigent et n'admettent pas leur neutralité : les Méliens, colonie de Lacédémone, ne voulant pas prendre part à la guerre contre leurs fondateurs, sont assiégés, les hommes massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage. Cela se passe en l'hiver de la seizième année de la guerre, et c'est le même hiver que les Athéniens forment le projet de l'expédition de SicUe.

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Thucydide ne croit nullement à une Némésis : à plus forte raison, habitué plus que personne à employer des mots poursuis d'une signification, ne trouverait-il pas le terme de justice immaneiite. La destruction de Mélos et l'expédition de Sicile sont simplement pris dans une même logique réaliste et historique, un enchaînement de nécessités qui se résument en une loi, la loi de la mer. Le dialogue, exempt de tout verbiage et vTai d'une vérité pure, nous place en plein dans cette loi comme un dialogue de Platon nous met dans celles de l'intelligence et du discours.

Toute la ligne de la situation et du dialogue ti'^nt dans cette phrase : « Les Méliens, colonie de Lacédémone, refusaient de se reconnaître ainsi que l'étaient les habitants des autres îles sujets d'Athènes '; (1-84). L'être de la thalassocratie athénienne se confond avec le contrôle oo la domination des îles. Périclés appelait Égine une chassie dans l'oeil du Pirée, et sa position rendit dès le début de l'empire athénien sa conquête nécessaire, mais toute île indépendante dans la mer Egée et ailleurs devait être pareillement une chassie pour la -'Aauxwir.; attique. En aucun temps les maîtres de la mer ne peuvent, dans le cas d'une guerre générale, admettre la neutralité d'une position maritime importante : les Anglais à Copenhague en 1808, les Alliés en Grèce en 1916 ont été conduits à cette logique de la guerre maritime. La puissance continentale se charge d'ailleurs toujours de leur fournir sur terre des précédents qui leur enlèvent tout scrupule : Napoléon en Hollande et en Allemagne et les Allemands en Belgique traînaient leur voie aux Anglais en Danemark et aux Alliés en Grèce. Pareillement, avant que la Mélos dorienne fût arrachée de la Grèce maritime, Hâtées»

sorte de Mélos continental inverse, avait subi le même sort de la part des Lacédémoniens et de leurs alliés.

L'expédition de Mélos et celle de Sicile suivent donc la même ligne maritime et insulaire, se succèdent en raison comme elles se succèdent dans le temps. L'une est facile et l'autre difficile, les gagnants de l'une sont les perdants de l'autre, les sentiments de pitié humaine que tout homme mêle invinciblement à l'histoire vont également à toutes les victimes, et, devant ces tragédies aussi graduées et aussi poignantes que celles du théâtre, jouent encore les sentiment^ antiques, la terreur et la pitié. Mais l'abstraction historique ne retient de ce mélange humain que ce qui intéresse son objet, que la suite claire et nue de ses faits et de ses lois.

Et cette suite claire et nue parvient à des essences qui dépassent la tragédie. Toutes les puissances maritimes qui ont fait la grande Athènes se retrouvent en Sicile, silencieusement convoquées, pour sa ruine. Non par une Némésis décorative, mais par un enchaînement naturel qui eût satisfait l'intelligence d'un Démocrite. Nicias, dans son adjuration pathétique à ses marins qu'enferme la rade de Syracuse, leur rappelle qu'ils vont livrer la dernière bataille d'Athènes : si la flotte est vaincue, l'armée enfermée en Sicile n'est plus qu'une bête prise au piège : « Songez, chacun dans votre cœur et tous d'une seule âme, qu'il y a avec vous, sur vos vaisseaux, toute l'armée des Athéniens, et toute leur flotte, et ce qui reste de l'État, et le grand nom d'Athènes. » (VI 1-64). C'est exactement dans ces termes que Thémistocle avant Salamine pouvait parler aux Athéniens. La chance de la plus grande gloire et la chance du plus grand désastre étaient donnés également dans la nature d'une puissance maritime, dans la destinée

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de cette ville de bois à laquelle Athènes, au moment culminant de ses deux grandes guerres, celle d'Hérodote et celle de Thucydide, se trouvait réduite. Ce n'est point Mélos, mais Pylos que Thucydide se rappelle à ce sujet. Il remarque qu'après la perte de la bataille 1? situation des Athéniens en Sicile était exactement celle où ils avaient mis les Lacédémoniens dans l'île de Sphactérie. Là encore un destin artiste a tout disposé pour grouper plus clairement autour des îles la vie et les guerres d'une thalassocratie.

Si VOdyssée est dessinée d'après un périple ou plutôt un guide général des navigations phéniciennes, il est naturel que nous y retrouvions cette même place dévolue aux îles, l'île de Calypso et celle des Lotophages, la Sicile, la Sardaigne, Corcyre, et l'analogie conduisant le poète grec à rattacher cette épopée des îles occidentales à la dernière, vers l'Occident, des îles orientales, la pierreuse Ithaque. Devant le port des Phéaciens un îlot rocheux est le vaisseau pétrifié d'Ulysse : il y a un certain lointain de généralisation à la fois poétique et historique où les vaisseaux et les îles se confondent dans les mêmes lignes idéalisées et vraies, jusqu'à ne plus faire qu'une racine nue de l'être maritime et de la puissance navale.

L'épopée odysséenne n'est pas seulement le poème des îles, mais, comme le fait remarquer Bérard, le poème des bouches et des détroits. C'est là que sont localisés ses grands épisodes. Comme la politique navale anglaise autour de Gibraltar, de Suez, de Singapour, la vigilance de la thalassocratie athénienne se porte sur les lieux de passage, les pertuis. De là l'importance des afîaires de Corcyre, de là la création d'un théâtre permanent de la guerre autour de Naupacte et en Étolie, c'est-à-dire

à l'entrée du golfe de Corinthe que les Athéniens veulent fermer aux Péloponésiens. De là l'occupation malheureuse d'Héraclée par les Lacédémoniens, sur la route de mer qui menait les Athéniens en Thrace. En Sicile Charybde et Scylla sont occupées l'une par les Syracusains, l'autre par les Athéniens ; les deux flottes ennemies sont l'une à Messine, l'autre à Rhegion, ces deux villes riveraines du détroit, un Tarascon et un Beaucaire qui doivent nécessairement se haïr. Les nécessités de la navigation et du commerce ancien lient intimement à cette question capitale des ti étroits celle des isthmes, et Bérard s'appuie précisément sur l'occupation de Décélie pour justifier sa loi des isthmes qui explique tant de choses dans l'histoire maritime ancienne.

Notons que, dans la lecture de Thucydide, nous sommes toujours embarrassés par la même difficulté. Tout nous paraît de façon indiscutable rentrer dans les cadres d'une explication commerciale, économique, maritime : les détroits, les isthmes, les îles, les flottes font l'armature évidente de ces cadres. Mais dès que nous voulons passer au détail et savoir exactement dans quelle mesure la maîtrise et la liberté de la mer étaient pour les belligérants une question de vie et de mort, Thucydide ne nous apporte plus que des renseignements insuffisants ou nuls, auxquels les hypothèses des historiens modernes ne mettent pas une rallonge suffisante.

Il faut pourtant faire une exception pour Athènes. Il est certain que l'Attique en est au v^ siècle au même point que l'Angl.^terTc d'aujourd'hui : elle ne produit

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tfu'un tiers an plus de ses subsistances, et dépend, pour les deux autres tiers, de ses importations. La question du blé est donc la question vitale d'Athènes. Elle dispose d'une flotte aussi nombreuse qu'elle peut souhaiter. La matière d'échange est abondante : ce sont le vin et l'huile de TAttique, vendus très cher dans toute la Méditerranée, et surtout l'argent des mines du Laurîimi, auquel se joint l'or de Thrace. L'abondance de blé étranger détermine en Attique ce surplus de population, grâce auquel Athènes répare tant bien que m&l fes brèches de la peste, de la guerre d'Archidamos, de Kexpédition de Sicfle. Cette importance du commerce du Né pour leur empire doit avoir amené les Athéniens à rechercher a\-ant tout le contrôle des grands pays à Wé. n y en a quatre autour de la Grèce : l'Egjrpte, le Pont, la Thrace et la Sicile. De là la grande et désastreuse expédition d'Egypte, celle de Sicile, Fimportance attribuée à la Thrace, puis au Bosphore, dans la conduite de la guerre contre Athènes, par la politique de Lacédémone.

Mais si Athènes ne peut vivre sans une abondante importation de blé, en est-41 de même du reste de la Grèce, et en particulier du Péloponèse ? La question est importante : car, si ces pays ont besoin eux aussi des blés du dehors, l'expédition de Sicile prend un caractère de nécessité pins marqué qu'on ne l'imaginait. Ayant âéik le contrôle des blés du Nord, il s'agirait pour les Athéniens de couper pour leurs ennemis du Péloponèse la richesse capitale que cwiduisent dans leurs ports les vaisseaux de Corinthe, à savoir le blé de la Sicile et sans doute aussi de l'Italie méridionale. Dès lors le Péloponèse aflamé aurait dû capituler. Telle est la thèse que soutient entre autres Grundy dans son livre

nourri et attachant sur Thucydide and the history of his âge.

Aucun pays grec, pense-t-il, sauf la Thessalie, ne peut suffire à sa nourriture. Tous sont obligés de vivre en ajoutant à leur récolte insuffisante le produit de l'échange de leur vin, de leur huile et de leur industrie contre les blés du dehors. Dès lors, pour ruiner une ville, il suffit de la bloquer et de dévaster, au moment de la récolte ses champs, ses vignes et ses olivettes. C'est la destinée de la malheureuse Mégare, type de la ville affamée par ses ennemis. On peut donc croire légitimement que le blocus maritime et le ravage des terres, poussés rigoureusement, suffiront pour venir complètement à bout d'un ennemi. De là, au début de la guerre, la confiance des Athéniens dans le premier et des Lacédémoniens dans le second de ces moyens, l'espoir, des deux côtés, d'une guerre décisive, et, à mesure que la guerre s'allongeait dans le temps, l'extension, dans l'espace, de la périphérie où il fallait aller frapper pour tarir à l'ennemi les sources de son ravitaillement.

Évidemment ce doit être là une de nos idées directrices dans notre connaissance de la guerre du Péloponèse, bien que Thucydide, pour des raisons que nous avons cherchées, ne la formule pas de façon explicite. Mais il ne faut pas faire de cette idée directrice un système absolu. En particulier il est fort possible que le Péloponèse ait pu se suffire à peu près à lui-même, surtout si l'on tient compte des fissures inévitables de tout blocus (il y en avait bien à celui de Sphactérie), et trouver indéfiniment les ressources nécessaires. L'affirmation contraire des historiens économistes modernes est fondée surtout sur des considérations empruntées à l'économie agricole de la Grèce actuelle. Mais cela a

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pu changer beaucoup, et un texte formel, de Thucydide ou d'un autre, ferait bien mieux notre affaire. Or ce texte manque. Tout ce qu'il nous dit c'est que le Péloponèse importait du blé de Sicile, et que l'espoir de couper ces arrivages fut une des causes de l'expédition athénieniie (III, 86). Mais ce blé sicilien était-il indispensable à Lacédémone ? Il est difficile de croire que les riches plaines de Laconie et de Messénie n'aient pas pu nourrir leur population peu dense, et que les deux litres de farine, les deux quarts de vin et la portion de viande qui constituaient la ration de l'hoplite lacédémonien aient jamais pu manquer. On peut d'ailleurs croire qu'il y a eu dans beaucoup de cités belligérantes ou neutres, surtout les années de mauvaise récolte, des problèmes de ravitaillement et de rationnement assez délicats. On sait d'autre part qu'une grave crise économique sé\it après la guerre dans le Péloponèse et en fait, sur certains points, un marché de mercenaires. Dans l'ensemble, nous sommes obligés de lire péniblement et mal, sur l'économique, quelques bribes hypothétiques et mutilées, entre les lignes denses, nombreuses et claires du politique.

Nous ne savons donc pas dans quelle mesure exacte la guerre du Péloponèse est une guerre économique, mais nous savons qu'elle tend de plus en plus, par son poids et sa logique, à devenir une guerre maritime et à finir par n'être plus que cela. .Une guerre maritime, en ce sens surtout qu'elle met aux prises, comme nos deux guerres modernes, napoléonienne et germanique, le continent et la mer, et, selon la formule anglaise,

l'éléphant et la baleine, cette figure facétieuse de nos luttes cosmiques.

Il n'y eut dans cette guerre que deux batailles décisives, deux batailles navales, Syracuse et ^gos-Potamos. Les La€édémoniens, sans devenir jamais eux-mêmes des marins, commandèrent les marines de leurs alliés, et les subsides des Perses, joints à leur trésor public, leur donnèrent des vaisseaux et des équipages qui finalement balancèrent ceux de leurs ennemis. La victoire de Lysandre fut faite de sa suprématie maritime. La guerre du Péloponèse n'en conserva pas moins ce caractère fondamental d'une lutte de la terre et de ia mer, La colère des Lacédémoniens se prend à tous les peuples maritimes, à tous les hommes de mer, à moins bien entendu qu'il ne s'agisse de leurs alliés. Ils massacrent les équipages des navires, tant neutres qu'athéniens, comme si tout ce qui est marin leur paraissait contraire à ce génie nu de la cité dont Lacédémone se fait gloire de conserver et de proposer en exemple l'épure parfaite. Comme la guerre de 1914 l'a mieux montré encore, les marines neutres, lorsqu'elles ne sont pas assez puissantes pour constituer une rivalité dangereuse, deviennent par position des annexes de la marine maîtresse, sont considérées par la puissance continentale comme des alliées de son ennemie. Les marines neutres ne peuvent en effet faire du commerce qu'avec celle-ci, lorsqu'elle est assez forte pour maintenir le blocus de l'État continental adverse. C'est, dans la mesure où le permettait l'état des marines antiques» la situation d'Athènes et du Péloponèse, puisque la flotte athénienne peut ravager à son gré les côtes péloponésiennes, institue des blocus locaux par ses stations de Naupacte et de Pylos, encercle même Corinthe par

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les stations de Saiamine et de Minoa. Il est dès lors naturel que l'État continental, qui ne voit dans les marines neutres qu'un renfort pour ses ennemis, les détruise ou les empêche de naviguer s'd le peut. De là cette guerre aux neutres faite par les Lacédénioniens, pareille à ces autres guerres aux neutres que furent la guerre sous-marine des Allemands et le blocus continental de Napoléon, système pared de ruine pour les marines réputées solidaires de la marine ennemie.

La possibilité pour les maîtres de la mer d'exercer le bloeus maritime appelle naturellement chez la puissance prépondérante sur terre la tentation et la tentative d'un blocus continental. Le cas ne s'est point réalisé en 1914 puisque les puissances bloquées par mer étaient également encerclées par terre. Mais, comme Napoléon, Lacédémone est conduite à employer le procédé d'un blocus continental contre la puissance maritime d'Athènes. Cette idée se réalise en trois étapes.

Au début de la guerre elle prend sa figure la plus simple de bataille, attaque et riposte sans manœuvre. Les Lacédénioniens sont maîtres de la terre et les Athéniens de la mer. Chaque année les Lacédémoniens viealent s'installer en Attique et la ravager. Chaque année, in la bonne saison de la na\Tgation, la flotte athénienne idt le tour du Péloponèse et en dévaste les côtes. Cette fuerre de razzia, analogue à celle des tribus nomades îux sédentaires, peut durer indéfiniment sans résultat, ai contraire de ce qu'on pensait d'abord des deux ôtés.

Un blocus permanent prenant pour objet un point vtal de la puissance ennemie représentera un progrès di manœuvre. C'est ce que comprend, la septième année dî la guerre, la meilleuie tête militaire qu'eussent alors

les Athéniens, Démosthène. Il a jeté son choix sur Pylos, pays inhabité, rade naturelle de la Messénie à quatre cents stades de Sparte, où l'on pouvait établir des Messéniens, faire une seconde Naupacte, et où le bois et les pierres abondaient. L'idée de Démosthène €st, chez un ennemi de Sparte maître de la mer, exactement la même que celle d'Épaminondas lorsqu'il rebâtit la ville de l'Ithôme, restaure au flanc de l'ennemi cette Pologne grecque qu'est la Messénie. Démosthène a contre lui l'opinion générale de la flotte, qui, comme il est naturel, préfère continuer à naviguer, aller à Corcyre. Il faut le hasard de vents contraires, qui retiennent les navires à Pylos, pour que, désireux d'occuper les équipages, les généraux laissent à tout hasard mettre en pratique l'idée de Démosthène. Quand la place, naturellement forte, est à peu près en état, la flotte repart, et Démosthène, qui tient à son œuvre, reste là avec ses vaisseaux. Les Lacédémoniens alarmés conduisent à Pylos un grand armement de terre et de mer, et tout y tourne contre eux : non seulement la position reste inexpugnable, mais leurs hoplites, abandonnés et capturés dans Sphactérie, vont jusqu'à la paix de Nicias peser lourdement sur leurs plans de guerre.

Dans cette bataille navale nul ne s'était signalé pa de plus grands exploits que Brasidas ; il y perdit son bouclier, qui figura dans le trophée des Athéniens, mais ceux-ci allaient payer cher cette pièce d'équipement Il prit sa revanche en traversant toute la Grèce au pai de course pour aller installer en Thrace, d'où les Athè niens tiraient une grande partie de leurs ressource^ une Pylos continentale. La prise d'Amphipolis pla(î les Lacédémoniens en l'un des centres nerveux de V K;haîne athénienne, coupe aux Athéniens une parte

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de leur ravitaillement en bois de construction, en peaux, en blés.

Mais le véritable blocus continental d'Athènes, dans la mesure du possible, n'est établi que lorsque les Lacédémoniens se décident, sur le conseil d'Alcibiade, à l'occupation permanente de Décélie. Non seulement Athènes perd son territoire agricole, plus de vingt mille esclaves déserteurs, mais surtout la route terrestre de l'Eubée lui est fermée, les transports ne s'effectuent plus que par le cap Sunium, à grand temps et à grand frais, la route continentale de l'isthme étant, pour une marine antique qui redoutait les longs parcours, la suite nécessaire de la route maritime par le golfe Maliaque et l'Euripe.

Entre le blocus continental des Lacédémoniens et celui de Napoléon, il y a évidemment de grandes différences. Le premier se fait par places, le second par plan d'ensemble et fermeture générale. Le premier vise surtout à empêcher les importations de l'ennemi, le second ne peut pas toucher aux importations de l'Angleterre, et cherche à la faire périr de pléthore en l'empêchant d'exporter. Mais tous deux représentent deux idées qui s'imposent dans une lutte contre une puissance maritime, tous deux (de même que le resserrement du blocus allié et le contre-blocus des sous-marins allemands), n'ont pris corps que lorsque, toute une première partie de la guerre s'étant écoulée sans résultat décisif, il eût apparu qu'on ne pourrait vaincre qu'en tarissant le commerce d'où l'ennemi tirait les moyens de son inépuisable résistance. Enfin tous deux ou plutôt tous trois (si nous leur assimilons le contre-blocus sousmarin), en somme, échouent : la mer triomphe, ou n'est vaincue que par la mer. Ce n'est pas le blocus de Décélie

qui livre Athènes à Lysandre, c'est la création d'une flotte plus forte que la flotte d'Athènes et la bataille navale d'iEgos-Potamos. Le blocus continental et le contre-blocus sous-marin provoquent évidemment une crise chez l'ennemi, mais une crise que l'ennemi surmonte : obligées de s'attaquer au commerce des neutres, les puissances qui les emploient se créent par là de nouveaux adversaires, Napoléon s'efïondre par l'Espagne et la Russie, l'Allemagne par les États-Unis. Ainsi, la loi qui veut que la victoire finale appartienne au maître de la mer n'a pas souffert jusqu'ici d'exception.

La première, la guerre du Péloponèse a montré dans le trident de Neptune le sceptre du monde, ici le monde grec, microcosme de la planète et bas-relief où figurent idéalisés tous ses rapports géographiques. JNiais la guerre du Péloponèse n'est pas seulement une guerre, elle est plus qu'une guerre, elle est un livre, celui-ci.

Voici, sur l'Athènes marine, le fronton du Parthénon» où, dans la dispute éternelle du trident et de l'olivier, Neptune lui-même vainqueur de la guerre est surpassé par Minerve. Une guerre, comme toute grande chose humaine, lève une fleur, et la fleur de marbre ici cristallisée au-dessus du sang des peuples qui se haïssent pour l'or et se massacrent pour la domination, c'est la chose thucydidéenne de toujours, l'ordre de rapports abstraits dans lequel l'histoire, contractant sa chair lumineuse d'Idée et passant comme la Tyndaride aux portes troyennes, suscite sur les hommes qui souffrirent par elle la figure d'une justice vraie, cette justice de l'esprit qui dépouille tout le vêtement local et sociai pour ne faire qu'un avec la justesse de la pensée.

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