FIN DE LA CAMPAQNE
de lai, il n'en a pas de nouvelles. Tandis qu'il est plein d'inquiétude à ce sujet, arrivent les généraux Bellegrarde et Meerfeldt ; ils viennent conclure un armistice, qui commence immédiatement et que suivent, a dix jours de la, le 17 avril, les préliminaires de Leoben.
Considérations.
La marche rapide de Tarmée d'Italie jusqu'à dix-huit milles de Vienne, alors que le général autrichien n'avait rien à lui opposer qui pût livrer bataille sous les murs de la capitale, fît signer l'armistice de Leoben et la paix de Campo-Formio. L'un et l'autre semblent dictés par la crainte des armes françaises, ce qui nous engage naturellement à jeter un coup d^œil sur la situation militaire à ce moment. Cette étude ne peut se borner à ce qui concerne l'armée d'Italie ; elle s'étendra forcément aux armées du Rhin.
Mais, avant tout, il nous faut jeter un regard sur les opérations de l'armée d'Italie elle-même.
Nous avons déjà dit ce qui poussa Bonaparte à ouvrir la campagne, pour sa part, dès les premiers jours de mars. D'après ses mémoires, il aurait cru pouvoir donner la main sur l'Enns à l'armée du Rhin. Il admettait que celle-ci avec ses 120,000 hommes, commandée par un chef unique, pouvait franchir le Rhin et traverser la Bavière tout d'un trait. C'est avec 200,000 hommes, pensait-il, que nous marcherions ensuite sur Vienne pour faire la loi à l'Empereur.
Nous doutons que cet exposé après coup de ses préoccupations d'alors soit tout à fait vrai. Il n'est pas probable qu'il ait cru à la possibilité d'avoir, à la fin de février, rassemblés à Strasbourg, pour passer le Rhin, les 120,000 hommes dont la France disposait près de ce fleuve, alors que, six semaines
plus tard, ils formaient encore deux armées distantes de quarante milles (1).
Un désir brûlant d'être le premier sous les murs de Vienne, d'élever son nom bien haut au-dessus de ceux de ses émules en dictant la paix à l'Empereur sans le concours de personne, le sentiment de sa valeur personnelle, la foi en son étoile : voilà ce qui entraîna Bonaparte sur ce chemin de la victoire, qui s'était ouvert devant lui, et ce fut sans trop calculer ni redouter les dangers. Il joua gros jeu, parce que c'était dans son caractère et dans son intérêt.
A tout prendre, il n'avait pas vu la situation aussi périlleuse qu'elle le parut quelques semaines après l'entrée en campagne. Il devait bien savoir qu'il n'arriverait jamais devant Vienne en même temps que l'armée du Rhin; la différence entre les distances le faisait bien voir; mais il ne pouvait se douter que, au moment où il en serait à descendre du Semmering, l'armée du Rhin ne se serait pas encore mise en mouvement. Il n'avait pas cru que Joubert dût rencontrer tant de difficultés dans le Tyrol, ni que les populations de la Carynthie et de la Carniole se soulèveraient. Tout cela se produisit peu a peu, tandis qu'il devenait plus dangereux peut-être de s'arrêter que d'aller de l'avant.
Qu'un général audacieux, dédaigneux de son adversaire, comme Bonaparte l'a toujours été, se laisse entraîner dans une voie incertaine par la perspective des succès les plus brillants, la critique ne peut pas lui en faire un reproche ; mais nous ne pouvons pas ne pas nous étonner de la légèreté d'un gouvernement comme le Directe içe, qui ouvre ainsi une campagne sans le moindre plan. Comment a-t-il pu laisser l'armée d'Italie, et, qui plus est, une armée réduite aux deux tiers de son effectif, marcher seule sur Vienne, pendant que les autres
(I) L'armée de Rhin-et-Moselle s'ébranla le 19 avril, exaspérée des lenteurs de son chef. Rien n'avait modifié sérieusement sa situation depuis un mois. Elle aurait pu passer le Rhin dans les derniers jours de mars si Horeau avait compris l'importance d'une offensive rapide en Bavière.
traînaient encore six semaines sur les bords da Rbia ? Que rarchiduc Charles trouvât une réserve de 20,000 hommes derrière les Alpes de Styrie, et Tarmée d'Italie était très probablement battue, à moitié ruinée par une longue retraite à travers des montagnes et des populations insurgées ; la campagne entière était perdue. Le Directoire n'en montre jamais la moindre préoccupation, ce qui prouve surabondamment qu'il n*a pas conçu du tout l'importance capitale qu^a l'action simultanée et concourante de toutes les forces disponibles.
Il n'y a pas de contradiction à absoudre le général en incriminant le Directoire. Ils n'étaient pas placés de la même manière pour apprécier la situation ; Bonaparte ne pouvait savoir où en était l'armée du Rhin; il n'y pouvait rien, et, d'ailleurs, il subissait l'influence de l'intérêt personnel, de Tambition ; ce sont des sentiments toujours permis chez un général, car ce sont des leviers puissants sans lesquels il ne se fait rien de grand à la guerre.
Ce n'est pas une raison parce que l'offensive isolée de l'armée d'Italie s*est terminée heureusement par la paix de Campo-Formio, pour que nous l'approuvions ; ce résultat eût été atteint bien plus sûrement par l'offensive simultanée des trois armées. L'unique motif pour lequel Bonaparte se mit en mouvement le premier fut que les divisions Mercantin et Kaim, détachées de l'armée d'Allemagne, n'avaient pas encore rejoint l'archiduc; on ne peut lui accorder une importance pareille quand on examine la situation générale.
Cependant, il est un point sur lequel on peut blâmer le général français ; c'est de n'avoir marché sur les Alpes Juliennes qu'avec 44,000 hommes, en en laissant 20,000 sur TAdige. Ce détachement n'était pas de force à conquérir le Tyrol, en chassant les troupes régulières et en désarmant les milices ; mais alors, il ne pouvait se trouver que dans une situation critique. 10,000 hommes laissés dans la plaine, à Vérone, eussent été plus à même d'assurer les communications de l'armée, d*intimider les Vénitiens et de se garantir eux-mêmes de
toute catastrophe; Tarmée principale s'en fût trouvée plus forte de 10,000 hommes.
Cette pointe dans le Tyrol eût-elle môme coïncidé avec une offensive de l'armée du Rhin en Souabe, qu'elle était encore à blâmer ; en effet, le corps de Joubert n'eût été détaché dans ce cas que pour assurer la liaison. Or une pareille disposition, tant que les armées principales sont dans l'attente de la bataille, n'est pas strictement nécessaire ; elle ne constitue qu'un éparpillement funeste.
Le généml Joubert se trouva dans la situation la plus périlleuse, et dut s'estimer heureux de rejoindre Bonaparte au bout de quatre semaines avec son armée réduite d'un tiers. Cela prouve simplement que sa place était avec le gros et non dans le Tyrol.
Bonaparte, il est vrai, expose la chose dans ses Mémoires comme si le mouvement de Joubert par Toblach avait été le but même de sa mission ; mais il en est de cela comme de la direction donnée à Ney après la bataille de Ligny, qu'il voulut par la suite avoir conçue comme concourante et non comme divergente. Quelle idée étonnante c'eût été que d'envoyer d'abord ce général jusqu'au pied du Brenner, avec ordre de se rabattre ensuite sur Toblach en faisant un détour de plus de trente milles 1
Aussi, cette idée n'apparaît-elle pas dans les discussions du temps ; Jomini, dans son histoire de cette campagne, donne la marche de Joubert par le Pusterthal comme un expédient que ce général prit sur lui d'adopter (1).
En ce qui concerne les Autrichiens, nous avons à poser une question d'un grand intérêt stratégique et qui se présente souvent.
(!) Joubert eut, en effet, à prendre Tinitiative de cette marche, puisqu'il ne reçut pas les ordres de Bonaparte ; mais il était dans ses instructions de rester à Trente jusqu'à ce que l'armée passât le Tagliamento, de se porter alors sur Toblach, et de gagner enfin Klagenfurt quand cette ville deviendrait le centre d'opérations de Bonaparte.
sa CHAPITRE LXXIY.
Si les Autrichiens avaient constitué Tarmée de Tarchiduc Charles dans le Tyrol au lieu du Frioul, laissant la Carniole et laCarynthie déôoa vertes, ils pouvaient aisément rassembler là une armée de 40,000 hommes avant que Bonaparte ne rou* vrit la campagne, car les divisions venues du Rhin auraient rejoint bien plus vite. Ces 40,000 hommes, soutenus par les milices tyroliennes, constituaient une masse autrement respectable que ne Ta été le corps réuni par Tarchidnc sur le Tagliamento.
Examinons les avantages et les inconvénients de cette solution.
En se plaçant ainsi dans le Tyrol, il prenait une position de flanc par rapport à la route de Vienne par le Frioul et la Carynthie, qui, comme telle, était incontestablement très forte à divers points de vue. En effet :
1» Les communications de cette région avec les magasins, avec la zone de Tarrière, et, par elle avec toute la monarchie ne pouvaient guère être coupées ni menacées ;
2^ Au contraire, celles de Tennemi seraient menacées de la manière la plus dangereuse s*il doublait cette position et s'avançait sur la route du Frioul; Bonaparte lui-même ne se serait pas risqué à marcher sur Vienne par la route laissée libre;
3* L'objectif de l'ennemi, qu'on peut considérer comme étant Vienne, est si éloigné qu'il peut être aussi bien couvert par une position de flanc que directement.
Pour tous ces motifs, il était hors de doute que, si Tarchiduc était resté dans le Tyrol, les Français auraient été forcés d'y pénétrer aussi.
D'autre part, quand bien même l'archiduc eût rassemblé 40,000 hommes et tiré des milices une force de résistance considérable, il ne faut pas oublier que :
1" Bonaparte n'aurait certainement jamais divisé ses forces dans de pareilles circonstances : il aurait pénétré dans le Tyrol avec 70,000 hommes ;
2^ Les montagnes favorisent bien la défense quand elle
veut, avec des effectifs restreints, fournir une résistance d'une durée proportionnée à ses forces ; au contraire, quand il s'agit d'une lutte décisive entre les armées principales des deux partis, elles nuisent au défenseur : toutes les ressources qu'offre en plaine le jeu des ripostes, l'avantage de voir venir, n'existent pas en montagne.
On pouvait donc mettre en fait que Bonaparte avait une supériorité de plus d'un tiers, qu'il fallait livrer bataille sur une position étendue, en montagne ; il n'était guère douteux que Farchiduc serait battu par Bonaparte et chassé du Tyrol avec de grosses pertes. A cette probabilité venait se joindre un autre inconvénient : grâce au coude que fait dans le Tyrol la route de Vienne, l'armée de l'archiduc courait grand danger d'être coupée de cette capitale et du bas Danube, et s'exposait à toutes les difficultés d'une retraite des plus périlleuses.
Il faut se dire également que l'archiduc ne pouvait guère compter que les Autrichiens résisteraient victorieusement sur le Rhin, ni savoir dans combien de temps une armée française pouvait arriver au Danube de ce côté. Dès lors, se porter dans le Tyrol avec le gros de ses forces pour y défendre la monarchie autrichienne devenait quelque chose de très risqué ; on conçoit aisément que ni le gouvernement ni l'archiduc n'en aient eu le courage. Ils auraient paru s'exposer à une épouvantable catastrophe pour se faciliter les premiers moments de
résistance.
Cette solution eût été parfaitement satisfaisante si les Autrichiens avaient pu opposer à leurs adversaires des forces équivalentes, tant au point de vue moral qu'au point de vue matériel, qui leur auraient permis d'assurer l'inviolabilité de leurs frontières ; mais quand on n'est plus à égalité de forces avec son adversaire, on ne peut rétablir l'équilibre qu'en laissant venir l'invasion ennemie, où plutôt en se retirant au cœur du pays.
Bonaparte, dans ses Mémoires, fait un reproche à l'ar^ chiduc Charles de ne pas s'être retiré dans le Tyrol ; il est vrai
qu'il dit ailleurs qu'il n'attendait que cela pour lui tomber dessus.
Occupons-nous maintenant des circonstances qui ont amené l'armistice de Leoben et la paix de Campo-Formio.
En premier lieu» c'est manifestement l'armée de Bonaparte qui a décidé l'Autriche à signer, sous la pression exercée par sa marche sur Vienne.
De son côté, cette armée paraissait aussi dans une situation périlleuse. La masse de l'Empire autrichien était encore intacte ; cette petite armée s'y était frayé un sentier étroit et n'y paraissait que comme une faible avant-garde, éloignée du gros. Aussi a-t-on cru souvent que Bonaparte avait été sauvé, au bord même du précipice, par la faiblesse et Fétourderie du gouvernement de Vienne. Nous-même, nous avons considéré la solution qu'adoptait Bonaparte comme un moyen ingénieux de se tirer de sa situation, et, en faisant ressortir très vivement les dangers de celle-ci, nous avons paru insinuer que son adversaire n'avait pas su les voir. Il n'en est pas ainsi. La situation de Bonaparte était très critique s'il se heurtait, dans sa marche ultérieure sur Vienne, à des forces supérieures; on lui eût demandé raison de son audace, et la victoire eût été difficile ou impossible à remporter; mais du moment où ces masses n'existaient pas, sa situation cessait d'être dangereuse ; c'est seulement parce qu'il n'en pouvait rien savoir et que la marche de Joubert dans le Pusterthal lui était également inconnue, qu'il devait tenir sa situation pour plus mauvaise qu'elle n'était et que son adversaire ne la jugeait. Mais, ici, il nous faut j ouvrir une parenthèse pour justifier notre appréciation.
Bonaparte a prétendu, dans ses Mémoires, que sa situation, à la veille de l'armistice de Leoben, ne lui avait pas paru périlleuse; il n'avait demandé à conclure cet armistice qu'en apprenant du Directoire qu'il ne fallait plus compter sur la coopération de l'armée du Rhin.
Nous sommes f&ché de ne pouvoir accepter le jugement du général lui-même sur ce qui le concerne personnellement ; cependant, quand on cherche la vérité, il s'agit de se faire une
conviction ; si on la trouve plutôt dans l'analyse immédiate des faits que dans la relation du général , on ne peut pas la sacrifier à l'autorité de celui-ci.
Bonaparte a écrit ses Mémoires quinze ou vingt ans après les événements et, pour ainsi dire, à propos des critiques qu'on lui avait adressées sur certaines de ses actions, car il s'occupe d'y répondre. Dans ces conditions, il n'est plus impartial ; il l'est d'autant moins qu'il ne peut tolérer aucune critique et qu'il lui est impossible d'avouer aucune de ses fautes, comme d'autres grands généraux l'ont fait si souvent. Aussi faut-il se tenir sur ses gardes quand on se sert de ses Mémoires ; il faut accorder plus de crédit aux relations des contemporains, ainsi qu'aux conséquences qu'on peut tirer des événements mêmes et de leur succession.
Nous repoussons l'affirmation de Bonaparte quand il prétend que sa situation, en avril 1797, ne lui parut nullement dangereuse ; nous nous en tenons à l'opinion qui résulte de toutes les discussions que nous venons de faire. Et, franchement, quel motif pouvait bien amener ce grand orgueilleux à faire les premières démarches pour obtenir un armistice et entamer les négociations de paix? Le Directoire le prévenait qu'il n'y avait plus à compter sur la coopération des armées du Rhin ; mais cet avis, lors même qu'il eût produit un effet aussi dramatique et frappé son esprit comme un éclair, ne pouvait se comprendre que d'une seule manière : c'est que les armées du Rhin entreraient trop tard en campagne pour donner à celle d'Italie l'appui d'une victoire décisive ; cela ne pouvait nullement signifier qu'elles ne lui seraient d'aucun secours: l'ofi'ensive sur le Rhin était décidée et les effectifs en présence ne laissaient aucun doute sur son issue. Il n'y avait donc que l'inquiétude de ne pouvoir attendre cette coopération dans les circonstances où il se trouvait, qui pût lui faire engager les négociations. Encore est-il obligé, pour faire paraître son affirmation plus exacte, d'évaluer ses forces disponibles en Carynthie et Carniole à 60,000 hommes, alors qu'elles n'en comptaient que 45,000.
3S6 CHAPITRE LXXIY.
Telles soDt les raisons pour lesquelles nous nous sommes tenu, dans notre exposé, & notre première opinion : que Bonaparte avait proposé un armistice à Tarchiduc pour sortir d'une situation que chaque pas rendait plus dangereuse. Ce n'est que le désir d'être aussi véridique que possible qui nous y a conduit; dans la suite de notre discussion, le souci où nous supposons le général français ne jouera aucun rôle.
Fermons la parenthèse et revenons à notre sujet.
L'archiduc s'étant réuni dans les Alpes juliennes aux divisions Kaym et Mercantin, qui compensaient à peine les pertes qu'il avait faites en quinze jours, ne trouva plus, avant d'atteindre Vienne, que la division Sporcken, arrivée du Rhin; il restait donc toujours si faible, que Bonaparte pouvait lui offrir la bataille sous les murs de Vienne avec des forces supérieures, et la victoire n'eût pas été douteuse. Les armées du Rhin étaient encore sur ce fleuve, à quatre-vingts et cent vingt milles de Vienne ; il n'y avait donc pas à compter sur l'arrivée prochaine de renforts pour écraser Bonaparte.
De la sorte, Bonaparte, tout en se trouvant dans une situation extrêmement grave, était en mesure de menacer Vienne.
Si les Autrichiens avaient pu tirer parti de la situation où se trouvait le général français, l'écraser avec des forces supérieures, détruire cette armée isolée, ils auraient pris une telle avance, qu'ils n'auraient pu la reperdre dans le reste de la campagne. Vraiment, s'ils avaient été en état d'agir ainsi, ils seraient inexcusables d'avoir traité.
Mais, n'étant pas en mesure de prononcer une contre-offensive efficace contre Bonaparte, ils n'auraient pu que continuer leur retraite et retarder la solution définitive. Cela pouvait se produire si l'archiduc s'était jeté dans Vienne sans livrer bataille, pour s'y défendre; il pouvait même évacuer Vienne, se retirer plus loin, en Moravie ; il aurait pu encore se retirer de Bruck non sur Vienne, mais sur la Hongrie, et mis ainsi la capitale hors de cause.
Chacune de ces trois solutions exige le concours des autres armées ; il ne s'agit donc plus de la situation de l'Autriche en
face de l'armée de Bonaparte, mais en face des trois armées françaises. Il' nous faut donc jeter un coup d'œil sur Tensemble de celles-ci.
L'armée du Rhin, sous Moreau, comptait 70,000 hommes ; celle de Sambre-et-Meuse, sous Hoche, 60,000 ; au total, 130,000. Elles avaient respectivement devant elles, Latour, avec S0,000 hommes; Verneck, avec 30,000; au total, 80,000. Il résulte de la comparaison de ces chiffres que les deux armées ennemies venant du Rhin s'avanceraient sans subir de retard sensible, et pourraient faire leur jonction avec l'armée d'Ilahe.
Il n'y avait donc pas à espérer que l'Autriche regagnât en Allemagne ce qu'elle avait perdu en Italie ; d'un côté comme de l'autre, elle aurait le dessous. Puisqu'il n'y avait pas moyen de détruire l'armée d'Italie isolément en profitant de ce qu'il y avait de critique dans sa situation, il fallait traî* ner les choses en longueur et chercher la solution en tenant compte des forces engagées sur le Rhin. La perte du Tyrol, de l'Autriche, de la Styrie, de la Carynthie et de la Carniole, n'était pas douteuse ; celle de Vienne était probable.
Cependant l'empire d'Autriche n'eût pas été réduit pour cela à la dernière extrémité ; la Bohême, la Moravie et la Hongrie, avec 120,000 hommes sous les drapeaux, formaient pour la résistance un noyau qui rendait encore l'issue de la guerre très incertaine. Les Français auraient eu à choisir entre deux solutions, s'ils avaient voulu faire reconnaître à toute force leurs conquêtes par la monarchie autrichienne, et être libres de lui imposer une paix à leur guise. Ils pouvaient continuer leur offensive, aller jusqu'à l'anéantissement des forces ennemies, les acculer aux frontières extrêmes de l'empire, et leur faire poser les armes, comme on le fit en 1806 pour les Prussiens. S'ils jugeaient la chose impossible, ils pouvaient s'arrêter sur une ligne quelconque, se mettre en possession complète de la zone envahie et y affirmer leur autorité ; ils eussent compté alors, pour mettre fin à la guerre, sur l'affaiblissement de l'ennemi et la ruine qui devait s'ensuivre.
Si Ton envisage la première des deux solutions, il faut songer à toutes les lignes de retraite qu'avaient les Autrichiens par la Bohême et la Moravie jusqu'en Hongrie, à la quantité de provinces qui leur étaient restées sur les flancs et les derrières de Tennemi, les unes déjà en armes, les autres près de l'être ; il faut songer enfin que les trois armées françaises, bien que comptant 200,000 hommes au début, auraient à bloquer Mannheim, Mayence, Ehrenbreistein, à surveiller le Tyrol, à subir les pertes et les déchets habituels, inévitables même au cours d'une offensive ininterrompue à travers des espaces immenses ; elles ne pouvaient arriver que très affaiblies.
Qu'on pèse tout cela, et l'on ne verra plus, dans cette offensive à outrance, qu'une fiction, tout au plus qu'une possibilité très lointaine, qu*il faut mentionner pour que la discussion soit complète logiquement. Pour traverser de part en part une monarchie de 23 millions d'habitants, pour assurer une ligne de communication de 150 milles de développement, il faut autre chose qu'une armée de 150,000 hommes. Les positions de flanc du Tyrol, de la Hongrie, de la Bohême, la masse des Alpes étaient autant de circonstances aggravantes. Une pareille entreprise exige de plus gros effectifs, un afflux de réserves, choses qui manquaient aux Français ; elle exige aussi un gouvernement solide, conséquent avec lui-même, ce que n'était pas le Directoire ; enfin, le fonctionnement régulier et sûr d'une bonne administration, ce qui manquait aussi. Nous pensons donc que les Français ne se seraient pas laissé entraînera une invasion aussi lointaine; nous sommes convaincu que s'ils l'avaient fait, ils auraient été obligés de céder tôt ou tard à la force des choses, et qu'ils auraient battu en retraite sans qu'aucune bataille vînt les y contraindre. Cette retraite se serait effectuée avec de grosses pertes et aurait reporté la guerre sur le Rhin et sur le Mincio. Le gouvernement autrichien pouvait donc, si son intérêt l'avait exigé impérieusement, laisser les choses aller plus loin.
La seconde solution était moins impraticable pour les Fran-
çais. Mais, si rassemblées que fussent leurs troupes sur la ligne où les généraux auraient voulu tenir, ce qu'ils avaient amené de forces n^auraient pas suffi à se maintenir indéfiniment dans une position aussi avancée; ici encore, il fallait un apport de réserves. La différence était que l'intervention de ces réserves n'était pas aussi urgente ; cette solution, en effet, ne précipitait pas comme l'autre la décision finale, et Ton pouvait rassembler des ressources importantes en attendant l'automne ou l'hiver, époque où l'armée risquait d'être accablée ; de plus, dans le cas précédent, il suffisait que l'Empereur montrât de l'obstination, car la catastrophe devait se produire par la force môme des choses ; avec la seconde solution, au contraire, il fallait que les Autrichiens fissent des efforts positifs, et une direction habile leur était nécessaire.
Ainsi, nous ne trouvons pas que les Français auraient pu adopter sans danger l'une ou l'autre de ces deux solutions. Avec une patience et des efforts suffisants du côté du vaincu, nous pensons que le résultat final devait tourner plutôt contre que pour le vainqueur. Le lecteur est donc conduit à se demander d'où vient cet évanouissement d'une puissance bien réelle, et il est en droit de mettre la critique en demeure de lui expliquer ce que cette puissance est devenue, Voilà les Français en possession de la victoire et de la supériorité numérique, et ils finissent comme ils auraient pu commencer, par un résultat défavorable. Il semble qu'il y ait là une contradiction.
L'explication de cette énigme est dans l'affaiblissement qu'une offensive stratégique éprouve toujours, eo ipsOj par le seul fait qu'elle avance, affaiblissement qui va croissant, jusqu'à ce que le défenseur soit désarmé. Il faut alors que la supériorité du vainqueur reste en rapport avec la grandeur de l'empire ennemi, si celui-ci ne peut pas retrouver bientôt des forces équivalentes et même reprendre la supériorité numérique. Ce n'était pas le cas ici, car un Empire comme l'Autriche n'est pas embarrassé pour rattraper rapidement une différence de 50,000 à 60,000 hommes.
Nous pensons donc qu^en 4797 les Français, malgré la grande supériorité morale qu'ils avaient conquise, n^auraient probablement pas été en état, par quelque moyen que ce fût, de désarmer la monarchie autrichienne et de lui imposer tontes leurs volontés.
Il s'ensuit que le gouvernement autrichien n'avait besoin que de constance, d*énergie, d'habileté pour sortir de cette crise et se retrouver de pair avec la France.
S'ensuit-il que les Autrichiens ont agi en étourdis en signant la paix de Leoben ? Nous ne le croyons pas. i^ question qui se posait était la suivante : le sacriBce qu'entraînerait l'obstination & prolonger la crise, les nouveaux dangers qu'elle ferait courir, valaient-ils le résultat qu'on eût atteint de la sorte? Que l'Autriche sortît victorieuse de la crise finale à force d'eiTorts et de constance, que les Français fussent obligés d'évacuer les provinces allemandes, et la guerre reprenait sur le Rhin et le Mincio ; la réaction ne pouvait porter plus loin.
Il n'y a pas ici de contradiction avec ce que nous avons dit autrefois, qu'un revers pouvait rejeter l'armée de Bonaparte dans les Alpes maritimes. Il s'agissait 1& d'écraser et de culbuter cette armée isolée avant l'arrivée des autres. Les mêmes résultats ne pouvaient se produire si les trois armées se retiraient ensemble en se donnant la main.
Jetons maintenant un regard sur les conditions fixées à Leoben ; les Autrichiens n'y ont sacrifié que des territoires qu'il était, à tout prendre, bien difficile de sauver : les Pays- Bas, le Milanais au delà de TOglio ; ou des territoires qui avaient peu de valeur pour eux, Nice, Modène, la Savoie. Les Français ne réclamaient pas encore toute la rive gauche du Rhin. Qu'on revînt sur le Rhin et le Mincio, et l'on ne serait pas encore en situation de sauver rien de tout cela ; les Français en restaient maîtres et on n'avait pas le moyen de les en chasser.
Il est donc naturel que les Autrichiens aient accueilli très volontiers des propositions de paix dans un moment où l'ennemi menaçait pour le moins très sérieusement de leur asséner
un coup à bout portant, où une série de batailles malheureuses était présente à leur esprit et déprimait leur moral ; surtout étant donné qu'en persistant et en se tirant de cette crise, on ne pouvait pas compter obtenir de meilleures conditions.
C'est ainsi que se justifie la décision prise par les Autrichiens en avril 1797, en tant qu'elle résulte de la situation militaire. Les négociations poursuivies dans le courant de Tannée, Jes concessions plus grandes faites au système français (rive gauche du Rhin et rive droite de TAdige) n'ont plus été la conséquence de la pression exercée par les armes ; c'était un acte purement politique, car l'Autriche reçut des compensations aux dépens de Venise et de l'Allemagne. Le gouvernement autrichien avait été abandonné par tous ses alliés sur le continent, il n'en avait pas d'autres à espérer; il se décida donc à chercher son salut dans une politique mesquine et à courtes vues ; ce ne sont plus là, nous l'avons dit* les effets de la nécessité, les' conséquences de la situation militaire ; nous n'avons rien à y voir.
Nous accordons qu'il eût été plus chevaleresque et plus grandiose de soutenir la lutte jusqu'aux bornes de la lice, pour retrouver ensuite, à force de constance et d'énergie, l'équilibre primitif des forces militaires; peut-être pouvait-il survenir alors des événements politiques favorables que cette conduite même rendait possibles et vraisemblables ; peut-être eût-il été sage d'agir ainsi, car on avait laissé rompre l'équilibre politique au profit de la France, et Ton pouvait prévoir que le conflit avec cette puissance en viendrait tôt ou tard à l'état aigu. Mais quels politiques vit-on jamais pousser du premier coup la réflexion à ses dernières limites? Il y a cependant une grande différence entre un gouvernement qui ne juge pas à propos de tenter tout ce qui serait possible et celui qui commet une faute aveugle, une folie, par faiblesse et par légèreté.
Du reste, n'oublions pas que le raisonnement stratégique, tel que nous pouvons et tel que nous devons le faire maintenant, ne semblait pas, à beaucoup près, aussi naturel à cette
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époque. La force croissante qu'offre la résistance des grands États poussée à ses dernières limites, la difficulté qu'on éprouve i asseoir d'emblée son autorité sur de vastes régions^ n'avaient pas été mises en évidence par les faits aussi nettement qu'elles l'ont été depuis ; il fallait d'abord que la force colossale de Bonaparte vînt se briser sur des frontières où la nature des choses, plus que ses adversaires, l'a enfin ta*rassée.
Eq terminaot ces remarques sur la campagne de 1797, et en voyant converger toutes les lignes de notre tableau en un point unique, nous constatons combien la manière de juger une situation stratégique varie avec le point de vue.
La situation de Bonaparte, quand il passa les Alpes juliennes, paraît très dangereuse si Ton peut supposer que les Autrichiens rassemblent des forces supérieures pour l'écraser; mais l'horizon s'élargit ; on sait que ces forces n'existent pas ; alors c'est l'armée autrichienne qui est menacée d'une défaite sous les murs de Vienne, si elle veut risquer une bataille pour sauver cette capitale. L'armée française d'Italie semble à son tour une nuée d'orage prête à crever. Qu'on élargisse encore l'horizon, qu'on ne songe plus au salut de la capitale, mais à celui de l'Empire, l'armée française d'Italie paraît incapable à elle seule, et pour elle seule, d'éviter sa propre ruine en évitant la bataille. Qu'on ne s'en tienne pas à cette seule armée, mais qu'on étende son horizon jusqu'à celles qui opèrent sur le Rhin, on voit alors une telle supériorité du côté des Français qu'il faut renoncer à la lutte depuis le Rhin jusqu'à l'Autriche, et l'infériorité de l'armée d'Italie est. plus que compensée par la supériorité des autres. Une invasion des trois armées jusqu'au cœur de la monarchie autrichienne n'est plus hors de proportion avec leurs forces, et, cette fois, cette invasion constitue un danger qui menace l'Autriche. Mais on peut encore considérer que cette invasion n'est pas
en soi et pour soi un mal qu'il est urgent d'écarter par une paix précipitée ; on n'y voit plus alors pour les Français qu'un moyen d'atteindre des objets plus éloignés. Le but qu'ils poursuivent peut être le renversement de la monarchie autrichienne, c'est-à-dire la poursuite de l'invasion jusqu'aux frontières les plus reculées, aQn d'y écraser les derniers bataillons ennemis ; mais alors le succès, ou du moins la probabilité du succès Qnal, va encore changer de parti. D'après tous nos calculs, pour peu que les peuples de la monarchie autrichienne montrent quelque fidélité à leur souverain, les forces françaises seront insuffisantes pour atteindre un résultat pareil; les progrès de l'invasion ramèneront d'eux-mêmes aux revers. Ne laissons pas nos regards s'arrêter définitivement sur cette solution, mais examinons encore l'autre cas possible, celui où les Français, au lieu de pousser jusqu'aux frontières opposées, s'arrêteraient sur une ligne donnée. Il ne faut plus compter cette fois que l'Autriche bénéficie d'un retour de fortune par la force même des choses ; les Français auront le temps de recevoir des renforts. Néanmoins, l'Autriche a encore pour elle la probabilité de remporter un premier succès, mais cette chance est déjà bien moindre et comporte des sacrifices, des efforts, une activité énorme.
Entre tous ces points de vue, les circonstances indiquent celui où il faut se placer pour juger la situation stratégique : tantôt le regard ne pourra dépasser une ligne déterminée, comme c'était le cas pour Bonaparte au moment où il franchissait les Alpes juliennes ; tantôt un but que fixe le regard, que toutes les pensées prennent pour objectif, acquiert une importance prépondérante : tels furent souvent, aux yeux des Autrichiens, le salut de Vienne, l'expulsion d'une armée française. En 1814 et 1815, la prise de Paris présentait un intérêt si exceptionnel que les grandes lignes des raisonnements stratégiques tendaient forcément toutes vers elle.
Si l'importance d'un pareil objectif est telle que les conditions auxquelles on peut traiter et écarter le mal ne sauraient être trop chères, la paix s'ensuit forcément.
Que cette importance soit appréciée ou mécoûDue, ou jugée diversement, on portera encore un jugement différent en raison du dernier élément capable d'exercer une influence générale : le caractère, la tournure d'esprit, qui jouent un si grand rôle à la guerre, auront encore une influence énorme sur le jugement dans ces régions supérieures, et, pour un acte qui est une simple afi'aire de réflexion, c'est naturel. L'homme ferme et énergique jugera sa situation autrement qu'un esprit léger. Ce sera surtout le cas s'il faut qu'ils agissent. D'autres n'ont qu'à juger : tels les écrivains, qui sont tous fermes et énergiques ; ils apprécient les situations d'après certaines circonstances dont l'influence l'a emporté; c'est souvent faute de données suffisantes, plus souvent encore faute d'un véritable esprit critique.