‹ La campagne de 1814 (volume 3)Chapitre 1 sur 13 · PARIS LIBRAIRIE MILITAIRE DE L. BAUDOIN · texte numérisé non relu

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cours de la journée, il lui rappelle qu'il n'y a plus un moment à perdre pour poursuivre Tennemi et il le charge d'informer Marmont de sa marche, bien que de son côté il lui en donne avis, d'une part directement, de l'autre par l'intermédiaire du duc de Padoue.

Pendant ce temps, le prince de La Moskowa a dirigé d'Arcis sur Plancy les deux divisions de Meunier et de Boyer, ayant en tôte la cavalerie de Roussel, Wattier et Corbineau; il laisse à la garde des ponts d'Arcis la division Curial et un détachement de cavalerie qui rentre d'une reconnaissance dirigée sur Lesmont.

La garde, infanterie et cavalerie (Nansouty, Priant, Duhesme), précède l'Empereur k Arcis-sur-Aube, tandis que Padoue et Bordesoulle reçoivent l'ordre de marcher sur Villenauxe, si les Alliés ont relevé leurs ponts à Saron-sur-Aube et Baudement, et de remonter l'Aube en appuyant leur droite à la rivière si, au contraire, il reste des postes prussiens à Conflans, Saron et Baudement.

A midi, alors que l'Empereur vient de quitter Troyes et court sur la route d'Arcis, Ney prescrit à la cavalerie de Roussel d'aller s'établir à Pleurs où ce général sera rejoint par toute l'infanterie du prince de La Moskowa, moins la division Curial.

Dès son arrivée à Arcis, où il ne s'arrête que quelques heures, l'Empereur, qui sera le soir à Herbisse, a fait partir Curial pour Semoine. Il a prescrit en môme temps, à Victor, de venir à Salon avec son infanterie et la cavalerie de Wattier, de s'éclairer sur Sézanne, d'y entrer le lendemain de bonne heure et de former la gauche de l'armée en marche des environs de Fère-Champenoiftc sur Sézanne; à la garde, de s'établir avec lui à Herbisse; à Arrighi et à BordesouUe de continuer sur Villenauxe.

Dans l'après-midi, la division de Roussel s'établit : sa cavalerie légère à Pleurs et Corroy, ses dragons à Gourgançon. Un régiment de dragons, poussé sur OËuvy, avait dû revenir h Gourgançon. Il avait donné en chemin contre la tête de colonne de Teltenborn, venu d'Épernay, par Vertus, à Fère-Champenoise. Des partis cosaques s'étaient montrés à Haussimont, Mailly et Sézanne, pendant qu'un autre détachement de cosaques, sous les ordres du capitaine von Bismarck, s'était établi à ÛEuvy et y avait barré la route aux dragons.

Mouvements de Tarmée de Silésie. — Bluchcr, lui non plus, n'avait pas perdu de temps. A 7 heures du matin, les deux corps russes, marchant par la rive gauche de la Marne, avaient commencé leur mouvement de Chailly-en-Brie et Coulommîers, par Saint- Jean-les-Deux-Jumeaux, sur Trilporl. Pendant que Kleist, suivi par York, avait ordre de se porter par La Ferté-sous- Jouarre sur les talons de Marmont, Korft devait continuer à occuper La Ferté-(iaucher avec sa cavalerie. Blûcher, en opérant de la sorte, se proposait évidemment de passer la Marne le 27, et cherchait, comme les deux jours précédents, à contrarier les mouvements de Marmont, en essayant de le devancer sur la basse Marne et de le couper de Paris. Heureusement pour les maréchaux, les lieutenants de Bliicher se trouvaient dans Timpossibilité de remplir le programme que leur avait imposé le feld-maréchal. Dès la veille, Marmont avait deviné les intentions de son adversaire et s'était empressé, aussitôt après son entrée h Jouarre, d'envoyer la division Bicard prendre position entre Montceaux et Trilport, en lui prescrivant d'en défendre le pont coûte que coûte. Puis, après avoir opéré leur jonction, les ducs de Bagusc et de Trévise avaient quitté, Tun Jouarre, l'autre La Fcrté-sous-Jouarre dans la nuit du 26 au 27, et coupé derrière eux les ponts sans que ni les avants-postes du général von Katzler, ni les partis de cavalerie, qui battaient la campagne, eussent remarqué leur départ et eussent pu connaître la direction qu'ils avaient prise. Le hasard, qui protégea tant de fois les Alliés, leur vint une fois de plus en aide et tira le général von Katzler de l'embarras dans lequel il se trouvait. Ignorant si les maréchaux avaient repassé à La Ferté-sous-Jouarre sur la rive droite de la Marne, ou s'ils avaient continué sur Trilporl, il ne savait quel parti prendre, lorsqu'une de ses reconnaissances lui ramena des traînards, dont l'interrogatoire dissipa tous ses doutes*. La Ferté-sous-Jouarre et Jouarre étaient évacués et Blûcher n'avait par suite réussi, ni h empocher la jonction des maréchaux, ni îi acculer et à déborder Marmont.

11 lui restait encore un faible espoir : celui de prévenir les maréchaux à Meaux.

1 Cette reconnaissance avait été faite par un peloton de hussards de Brandebourg sons les ordres da lieutenant comte d'Arnim.

Le passage de l'unique pont de bateaux de Trilport devant exiger beaucoup de temps et présenter de réelles difficultés pour la cavalerie, on pouvait encore penser qu'une partie des corps russes de Sacken et de Kapsewitch déboucherait à Meaux avant les maréchaux. L*avant-garde prussienne occupa La Ferté-sous- Jouarre et Sammeron ; mais ce fut à 4 heures seulement que l'on put passer le pont de bateaux établi par ordre de Blùcher, en aval de La Ferté, à Sammeron, et que la cavalerie du général von Katzler*, se dirigeant sur Lizy-sur-Ourcq, déboucha sur la rive droite de la Marne, suivie par le II« corps (Kleist). Le gros du II* corps s'arrêta à Grandchamp, tandis qu'un escadron de hussards de Brandebourg et un bataillon d'infanterie parvenaient k passer TOurcq et à s'établir h Lizy. Le gros de l'avant-garde resta sur la rive gauche de l'Ourcq après le départ de Lizy du général Vincent. Ce général, parti de Château-Thierry dans la nuit du 26 au 27, avait évité à grande peine la cavalerie prussienne et, après avoir laissé souffler ses chevaux un instant h Lizy, il avait rejoint les maréchaux ii Meaux dans la soirée du 27.

Combat de Meaux. — Pendant que Katzler et Kleist passaient sur la rive droite de la Marne, les corps russes avaient marché sur Trilport. Sacken* n'y arriva que pour trouver le pont

^ 11 est bon de remarquer que les avant-postes fournis par la cavalerie du général von Katzler n'avaient en aucune façon signalé et aperçu le mouvement des maréchaux.

' Dans la dépêche adressée par Blûcher à Sacken, de Bebais, le 26 février aa matin, le feld-maréchal résume comme suit la situation :

« L'ennemi a fait suivre, à partir de Rebais, la route de La Ferté-sous- Jouarre à Saint-Onen par une faible colonne de cavalerie. Sa colonne principale a pris un chemin de traverse menant à Jouarre, d'où elle peut se porter, soit sur La Ferté-sous-Jouarre, soit sur Meaux.

<c D'après le dire des gens du pays, le maréchal Marmont compte opérer, à La Ferté-sous-Jouarre, sa jonction avec le maréchal Mortier. Le fait que le maréchal Marmont a marché par la mauvaise route de Jouarre me semble indiquer qu'il a tenu à se ménager la possibilité de faire mouvement sur Meaux.

tt Votre Excellence verra que je dirige les corps Kleist et York sur La Ferté pour en chasser l'ennemi et le rejeter de l'autre côté de la Marne. Le maréchal Marmont (dans le cas où il ne se serait pas encore retiré sur Meaux) y aura opéré sa jonction avec le maréchal Mortier. S'il en est ainsi, je compte passer la Marne à Meaux. Si, au contraire, le maréchal Marmont s'est replié sur Meaux et si le maréchal M^irtier occupe La Ferté, je passerai la Marne soit à Saint Jean-

coupé et la rive droite solidement gardée par l'infanterie de Ricard et la cavalerie de Doumerc. Mais h H heures du matin, au moment où les maréchaux étaient sur le point d'atteindre Meaux, un fort parti de cavalerie russe du corps Sacken, venu de Coulommiers, d'une part par Crécy et Nanteuil, de l'autre par Sancy avec de l'artillerie h cheval, avait déjà pénétré dans la partie méridionale de Meaux qui, située sur la rive gauche de la Marne, communique par le pont de pierre du Cornillon avec l'île sur laquelle est bâtie la ville. L'artillerie russe s'était rapidement mise en batterie et avait ouvert le feu pendant que les cavaliers essayaient de pénétrer dans la ville. Accouru en toute hâte au bruit du canon et de la fusillade, au moment où les Russes sont déjà sur le point de s'établir dans la ville même, Marmont se précipite sur eux à la tète d'une poignée d'hommes qu'il ramasse en passant et qu'il électrise par son exemple. Après un combat assez vif, dans lequel le général Pelleport est blessé, il parvient à les rejeter au delà du canal. Le coup rêvé par Blùcher et qu'un

les-DeaX'Jumeaux, soit à Isles-les-Meldeases. J'iDvite par suite Votre ExceUence à charger son avaut-garde de reconnaître si Meaux n'est pas occupé et si les ponts n'y ont pas été coupés. Dans ce cas, il serait important de s'emparer vivement de Meaux, d'y pousser les deux corps et de m'en donner avis de façon que [e puisse ou vous suivre avec les deux corps d'York et de Kleist, ou passer la Marne à Trilport.

« S'il vous est impossible d'entrer à Meaux par le faubourg de la rive gauche, vous vous porterez sur Trilport et me ferez tenir par le général qui y arrivera le premier, les renseignements suivants :

t( 10 Le pont de Trilport est-il ou non coupé? (Si le pont existe, vous vous en emparerez, vous le passerez et le fei*ez garder.)

« 2° L'ennemi a-t-il pris position sur la rive droite pour défendre le passage et quelles sont ses forces?

« 3° A-t-on pu se procurer des renseignements sur la marche du maréchal Marmont ?

0 Je serai à midi sur la chaussée de La Ferté à Meaux, à l'endroit où la route de Jouarre rejoint la chaussée, à peu de distance du Morin. On m'apprend à l'instant d'une manière positive que l'ennemi s'est replié sur La Fertésous-Jouarre. Votre Excellence pourra donc plus aisément peut-être s'emparer de Meaux. »

« P. -S. — Votre Excellence pourrait envoyer à Lagny quelques régiments cosaques et les charger de s'emparer du pont. Ces cosaques se feraient passer pour une avant-garde, réquisitionneraient des vivres, s'abstiendraient do tout désordre, traiteraient bien les habitants. Nous disposerions, de la sorte, d'un deuxième point de passasse. Leur adjoindre un officier intelligent parlant bien le français. » (Kriegsgeschichtliche Einzelschriften, Kriegs Archiv, de Berlin, IV, C, 13, VI, 10.)

hasard heureux avait failli couronner de succès, était définitivement manqué. Le feld-maréchal renonça immédiatement à des tentatives qui auraient cependant eu chance de réussir en raison du faible effectif dont disposaient les maréchaux*, et rappela le jour même, de Trilport à Sammeron, le gros du corps de Sacken qui employa une partie de la nuit h passer sur la rive droite de la Marne. Les troupes russes chargées d'exécuter le coup de main manqué contre Meaux restèrent en position sur les hauteurs au sud de Nanteuil, d*où leur artillerie continua h tirer contre la ville pendant que les maréchaux, s'attendant à être attaqués le lendemain par toute l'armée de Bliicher, décidaient de se charger, Mortier de la défense des approches de Meaux par Trilport et Vareddes, Marmont de celle de la partie tournée du côté de Lagny.

York et Kapsewitch restèrent sur la rive gauche de la Marne. L'artillerie de réserve et les bagages du !«»■ corps prussien passèrent seuls le 27 sur la rive droite; la cavalerie de réserve du !«»• corps (général von Jûrgass) dut couvrir h Bussières la route de Montmirail. Blûcher s'établit h La Ferté-sous-Jouarre, où il reçut, dans la nuit du 27, la première nouvelle de la marche de l'Empereur sur Sézanne. Le détachement du colonel von Lobeuthaï qui, le 25, h la nouvelle de l'arrivée des troupes françaises à Arcis s'était replié sur Châlons, avait repris sa marche et se dirigeait sur Étoges.

Mouvements de la cavalerie russe sur Provins et TiUenauze. — Mouvements de Winzingerode et de Thûmen.

— Pendant la journée du 27, le général Korff avait envoyé do La Ferté-Gaucher à Provins le général-major Gerngross avec les dragons de Mittau, les 2« et 3« régiments de cosaques de l'Ukraine, le régiment de cosaques de Selivanoff II et 12 canons. Il avait

i Marmont et Mortier n'avaient, à eux deux, que 4.300 baïonnettes et 32 canons. Les gardes nationaux avaient jeté leurs armes. (Marmont au Ministre, Meaux, S7 lévrier, 9 heures du soir. Archives de la guerre,)

Le maréchal envoya le colonel Fabvier demander des renforts à Paris. Le 29, TEmpereur fit rejoindre les maréchaux par la division Poret do Morvan. Marmont et Mortier firent sauter le pont de pierre sur la Marne et mirent le feu au pont de Lois du canal.

dirigé un régiment de cosaques du côté de Viiienauxe, où ils avaient reconnu la présence do la cavalerie de Bordesoulle.

Winzingerode avait reçu l'ordre de se porter sur Soissons, et Saint-Priest *, à ce moment en marche vers Vilry, devait faire halte sur la Marne, y grouper les renforts destinés à Tarmée de Silésie et attendre pour se remettre en route des instructions renvoyant à Chàlons, Reims ou Fismes.

^MM^a É ■■! —fc^-^^fc.

* Quartier général d'Estemay, 25 février 1814. — Ordres de Bliicher an général-lieutenant comte de Saint-Priest.

« L'empereur Napoléon s'est jeté avec tontes ses forces sur la grande armée qui avait garni la Seine, depuis Montereau jusqu'à Pont-snr-Seine. Quelques jours auparavant, on avait reçu la nouvelle de Tarrivée à Lyon de renforts qui. portant à 30,000 hommes l'armée d'Augereau, lui avaient permis de commencer les opérations contre l'aile gauche de la grande armée.

« On avait fait partir au secours du général comte Bubna, le général Bianchi qui arrivera à Dijon le 15/27 février.

u Ces opérations ont eu pour conséquence mon envoi sur l'aile droite de la grande armée. Les positions des armées étaient les suivantes à la date du 22 : la grande armée à Troyes, l'armée de Silésie à Méry ; le corps de Winsingerode à Reims et à Epernay ; les corps de Biilow et du duc de Saxe-Weimar en marche sur Soissons où ils pouvaient arriver du 26 au 27 février.

« Napoléon manifestait l'intention de Uvrer bataiUe ; mais on résolut de refuser tout combat. Le 23 février, le gros de la grande armée se mettait en retraite sur Bar-sur-Auhe et Bar-sur-Seine. Les arriére-gardes devaient suivre ce mouvement le 24. Le corps de Wittgenstein se replia de Villacerf par Piney et Dienville snr Bar-sur-Aube et rompit le pont de l'Aube à Lesmont.

« JW fait détruire le pont d'Arcis le 24 au matin, j'ai quitté Méry et j'ai passé sur trois ponts de bateaux sur la rive droite de l'Aube à Baudement. L'ennemi qui a porté ses forces snr Troyes et qui n'avait presque rien laissé sur Méry» n'a pas gêné ma marche. Je savais que le maréchal Marmont était avec 8,000 hommes à Séianne.

« Je me suis porté aujoord'hni contre lui et l'ai poussé sur La Ferté-Gaacher.

<( Je continue demain ma marche ; je jetterai un pont à La Ferté-sous- Jouarre ou à Meaux ; j'assurerai mes communications avec l'armée du Nord et si je ne puis battre le maréchal Marmont, je dégagerai la grande armée en opérant contre Paris.

u Après vous avoir communiqué cet exposé» je veux examiner avec vous ce que l'ennemi peut entreprendre contre moi et je vous donnerai ensuite mes instructions.

(( L'empereur Napoléon ne saurait suivre la grande armée avec toutes ses forces et nous laisser aller sur Paris, il peut :

u i^ Détacher le long de la Seine un corps qui viendra, à marches forcées, renforcer le maréchal Marmont et couvrir Paris ;

« 2° Se porter par Nogent et Provins contre moi, à la tète de forces considérables ;

« 3<> Contrarier mes opérations en coupant mes communications avec le Rhin et essayer de mettre fin an blocus de ses places.

u J'ai par suite décidé que Votre Excellence rassemblerait à Vitry un corps

Thûmen, que Bûlow avait fait partir de Laon la veille, était arrivé en vue de La Fère le 27 dans la matinée, après avoir communiqué en route avec les partisans de Geismar qui occupaient alors Chauny.

A midi, le feu avait commencé; à 1 heure, les troupes de Thû-

composé des troupes russes sous vos ordres et d'une brigade prussienne de 6,000 hommes sous le général von lagow. Vous y joindrez tous les renforts russes et prussiens qui rejoindront ultérieurement et vous serez chargé d'assurer les services suivants :

<c 10 Vous garderez les communications avec la grande armée, si cette armée continue sa retraite vers Langres ;

te 20 Vous surveillerez les passages de l'Aube à Arcis, Ramerupt, Lesmont et Dienville ;

a 30 Vous vous relierez avec le général Winzingerode à Reims, et par lui, soit par Epernay, soit par Reims, avec moi ;

(c 40 Sous le prétexte de faire de la place à Vitry et eu arrière pour les blessés et les prisonniers, vous évacuerez, dans la limite du possible, tous les hôpitaux sur Nancy ;

« 50 Vous chercherez à connaître celui des trois partis indiqués ci-dessus, que l'ennemi aura pris ;

« 60 Dans les deux premiers cas, vous vous rapprocherez de moi à marches forcées en venant par Châlons, Reims et Fismes. Dans le troisième cas, vous empêcherez Tennemi de nous suivre en interrompant ses communications et vous préviendrez immédiatement le général Jussefowitch devant Metz. Pour remplir votre mission, vous procéderez dans ce dernier cas comme suit : Vous annoncerez partout que votre armée compte de 25,000 à 30,000 hommes. L'ennemi no connaissant pas les mesures que nous prenons pour nous renforcer, peut aisément être induit en erreur. Vous ferez imprimer à Vitry une proclamation par laquelle vous inviterez le département de la Marne à rester sourd aux appels aux armes. Vous annoncerez qu'arrivé à la tète d'une forte armée, vous maintiendrez Tordre et le repos et que vous brûlerez immédiatement tous les villages qui se seraient soulevés. Vous mettrez les habitants en garde contre les faux bruits de victoires remportées par l'Empereur. Vous proclamerez partout qu'il a donné dans un piège en marchant sur Troyes, tandis que notre armée, dont il avait prédit la destruction, se dirigeait sur Paris, etc.

« Comme il est impossible de se procurer dans le pays des renseignements sur les mouvements de l'ennemi, vous devrez envoyer votre cavalerie à Saint- Ouen et à Montier-en-Der et la pousser sur rAu])e. Vous défendrez à cette cavalerie de faire pénétrer dans les villages des cavaliers isolés. La population ne manquerait pas de les fusiller, de les assommer^ de les désarmer, comme cela s'est déjà présenté tant de fois. Vous dirigerez sous escorte, par Châlons et Reims, les convois de vivres et de munitions destinés à l'armée.

u 11 y a à Châlons une petite garnison et un commandant qui a ordre de défendre contre un coup de main le pont détruit par l'ennemi et réparé par nos soins. J'espère voir Votre Excellence se conformer ponctuellement à cette instruction et je compte bien, dans le cas où l'Empereur se tournerait contre moi à la tète de forces supérieures, que vous réussiriez à en être informé à temps et à me rejoindre par des marches forcées avant la bataille.

(( Je vous invite à envoyer immédiatement par courrier à S. M. l'empereur Alexandre et au prince de Schwarzenberg, une copie de la présente instruction

men s'étaient rapprochées des remparts de la place. Quelques minutes après, s'essayant au rôle dans lequel, malheureusement pour nous, il devait réussir si complètement quelques jours plus tard à Soissons, le capitaine Martens entrait en parlementaire dans la place. Après quelques heures de discussion, il avait arraché par Tinsinuation et par Tintimidation une capitulation qui faisait, le lendemain à midi, tomber aux mains des Prussiens un équipage de pont, 23 canons et un établissement d'artillerie dont les 'mmenses approvisionnements allaient servir au ravitaillement de Tarniée de Blûcher.

La destruction du pont de Trilport, la résistance opposée sur ce point par l'arrière-garde des maréchaux, l'arrivée opportune de leurs corps à Meaux et la nouvelle de la marche de l'Empereur sur Sézanne auraient dû obliger Blûcher à modifier ses desseins et à se rejeter immédiatement à droite entre la Marne et l'Aisne pour se rapprocher avec toute son armée de Bûlow et de Winzingerode. La route directe de Paris lui était fermée par l'insuccès de Trilport et de Meaux. Le mouvement de Kleist sur rOurcq qui aurait pu, si les choses avait bien tourné pour l'armée de Silésie le 27, rendre la situation des maréchaux intenable à Meaux, n'était plus dangereux que pour le II« corps prussien désormais isolé et en Tair h près d'une journée de marche en avant du reste de l'armée dont la plus grande partie même était encore sur la rive gauche de la Marne.

Dans ces conditions, et surtout après les événements de la veille, il eût été sage d'arrêter le II® corps à hauteur de Lizy et de Ty garder jusqu'au moment où Kleist aurait été rejoint par les autres colonnes de l'armée de Silésie, puisqu'on se voyait

en ayant soin de faire connaître l'époque de votre arrivée, l'effectif dont vous disposez et les mesures que vous avez prises.

tf L'ordre ci-joint place sous vos ordres le général von lagow. » (Journal des piicet reçues, n<^ 385)

Saint-Priest reçut ces instructions à Saint-Dizier, le 27 février. 11 prescrivit aussitôt aux généraux lagow et Pantcboulitcheff, qui le suivaient à une journée de marche, d'accélérer leur mouvement. Laissant à Saint-Dizier, jusqu'à leur arrivée, le 33* régiment de chasseurs, les dragons de Kiew et six canons avec le général Emanuel, il se porta sur Vitry avec les régiments de Polotzk et de Riazan et six pièces. lagow arriva d'Erfurt par Coblenz et Saarbriicken, à Saint-Dizier, le 1"' mars (Rapport de Saint-Priest à l'empereur de Russie, Vitry, 2 mars, n° 424). Le détachement du général Emanuel le rejoignit à Vitry le 2 mars et, le 3, il partit avec 3,000 Russes pour Chàlons.

contraint à se diriger désormais sur Paris par les roules de La Ferté-Milon et de Villers-Cotterets. (]e temps d'arrêt était d'autant plus urgent que jusqu'il ce jour Blùcher n avait pas été en mesure de donner des ordres directs aux corps de Winzingerode et de Bûlow. Celaient là autant de considérations qui auraient dû d'autant moins échapper à l'attention de Tétat-major de l'armée de Silésie que l'on y reçut seulement le 28 dans l'après-midi (à La Ferté-sous-Jouarre) la dépèche de Schwarzenberg, en date de Bar-sur-Aube (25 février), mettant Bulow et Winzingerode h la disposition de Blîicher. Le major von Brûnneck, aide de camp de Blùcher, n'avait, par suite, pu quitter qu'à ce moment le quartier général du feld-maréchal pour se mettre, par Villers- Cotterets, à la recherche du III* corps prussien et communiquer à son chef les instructions du roi de Prusse.

28 février 1814. -^ Mouvements des corps Sacken et Kâpsewitch. — Position dTork. — Blùcher, cependant, ne semble guère avoir tenu compte des exigences de la situation. Comme il hésite à prendre une résolution tant qu'il ne connaîtra pas les projets de l'Empereur, il donne à Sacken l'ordre de venir dans le courant de la journée se cantonner sur la rive droite de la Marne à Tancrou, Jaignes etChangis, en laissant encore à 8aint-Jean-les- Deux-Jumeaux, des partis de cavalerie chargés d'observer les environs de Trilport. Kapsewitch s'établira en deuxième ligne h Avernes, Moliens et Ussy, et les deux corps russes, s'arrêtant sur ces points, ne devront se porter sur Lizy que le l*"" mars au matin. Le corps d'York reste autour de Jouarre pour recueillir éventuellement la cavalerie du général Korff, tandis que le II« corps prussien, précédé par sa cavalerie, a passé TOurcq dès le matin à Lizy se dirigeant vers la Thérouanne et la route de Meaux.

Passage de l'Ourcq par le II* corps. — Dès que le gros du II* corps eut pris pied sur la rive droite de l'Ourcq, Katzler, avec son avant-garde forte de trois régiments de cavalerie et de cinq bataillons d'infanterie appuyés par la cavalerie du général von Zieten, avait immédiatement poussé en avant par la route de La Ferté-Milon à Meaux. Le gros du corps de Kleist avait suivi ce mouvement et pris position à Beauvoir (ou Beauval). Il était

alors plus de midi, pl, comme il n'avait reçu aucun contre-ordre du quartier général, Kleist n'hésita pas, se croyant soutenu par le reste de l'armée, h continuer son mouvement.

Mouvements des maréchaux. — De leur côté les maréchaux, sans attendre les renforts qu'ils avaient fait demander h Paris, avaient jugé nécessaire de prévenir le mouvement des Prussiens et de devancer Bliicher sur l'Ourcq. Ils avaient, do Meaux, remarqué que les feux des Russes avaient sensiblement diminué dans le courant de la nuit. Au jour, celles des troupes de l'armée de Silésie, qui occupaient encore la veille au soir les hauteurs de la rive gauche, avaient disparu. Il était désormais probable que Blùcher ramenait toutes ses forces sur La Fertésous-Jouarre pour y passer sur la rive droite de la Marne. Les maréchaux s'étaient, d'ailleurs, rendu un compte exact et de leur situation et de celle de Blûcher. Le feld-maréchal ne pouvait, en effet, prendre que l'un des trois partis suivants : ou passer sur la rive droite de la Marne après avoir opéré sa jonction avec les troupes venant de Reims et marcher ensuite sur Paris, en mettant la Marne entre l'Empereur et lui; ou se porter sur Reims pour s'y réunir avec ses renforts; ou enfin, et c'était là l'hypothèse qui paraissait à juste raison la moins probable aux maréchaux, se rabattre de La Ferté-Bous-Jouarre sur Montmirail, pour aller au-devant de l'Empereur.

Dans les deux premiers cas, les maréchaux devaient se porter sur l'Ourcq, soit pour arrêter Bliicher s'il voulait continuer sur Paris, soit pour le suivre, s'il avait l'intention de se replier sur Reims. En conséquence, le duc de Raguse avait proposé à Mortier de remonter de Meaux vers l'Ourcq et l'avait décidé à faire partir dans cette direction le général Vincent avec 300 chevaux, que devait appuyer le général de France*. Avant de quitter Meaux où on ne laissa que les troupes strictement nécessaires pour en assurer la défense, on avait coupé les ponts, après avoir eu soin de tout disposer de façon à pouvoir les rétablir rapidement.

Bien que commencé un peu tardivement, le beau mouvement

i Marmont aa major-génèral et Mortier ati même. Meaux, 28 février, 2 h. après-midi. (Archives de la guerre,)

des maréchaux n'en réussit pas moins, grâce à la valeur et k Ténergie des troupes et à un combat continué jusque dans la nuit.

Combat de Gué-à-Tresmes. — Pendant que Mortier, suivi par le corps de Marmont, s'était mis en mouvement, la pointe de la cavalerie de Katzler (hussards noirs) avait donné aux environs de Vareddes, contre les cavaliers du général Vincent et commencé à tirailler avec eux et avec les escadrons du général de France qui l'obligèrent à se retirer. L'infanterie de l'avantgarde prussienne s'établit à Gué-à-Tresmes , et la cavalerie de Zielen se déploya derrière le village, tandis que la cavalerie légère du colonel de Blûcher se tenait aux environs de Vareddes.

A 4 heures, une colonne française débouchant par la route de Meaux, repoussa les avant-postes prussiens sur la Thérouanne. Informé de l'approche de l'infanterie française, Kleist envoya aussitôt trois bataillons et un régiment de uhlans s'établir à Congis, au sud-esl de Gué-à-Tresmes, pendant que les deux régiments de cavalerie du colonel de Blucher se dirigeaient sur Marcilly. Exposés aux feux des batteries françaises qui battent les abords de Gué-à-Tresmes, les cavaliers de Blûcher sont obligés de repasser la Thérouanne à Etrepilly. Pendant ce temps le gros du II* corps s'est déployé à droite et à gauche de la chaussée, sur la hauteur entre Beauvoir et Gué-à-Tresmes.

Soutenue par l'artillerie de Mortier, l'infanterie de Christiani s'engage avec les troupes de Katzler et la brigade de Pirch I. Ni le feu de l'infanterie prussienne, ni le tir de son artillerie ne parviennent à arrêter les troupes de Christiani, renforcées par la division Ricard. Après un combat acharné de deux heures, le général Christiani pénètre de front dans le village de Gué-à- Tresmes, qu'un de ses régiments tourne par la droite. Kleist, sachant que les corps russes n'ont pas encore achevé de prendre pied sur la rive droite de la Marne, craignant d'être acculé au passage du pont de Lizy, le fait détruire, se retire de Beauval par la route de La Ferlé-Milon et envoie l'une de ses brigades échelonner sa retraite en prenant position au Plessis-Placy. La nuit n'arrête ni ne ralentit la poursuite des Français. Ils s'emparent de Lizy, enlèvent Le Plessis-Placy et poussent les Prussiens si vivement avec leur cavalerie et leur infanterie que la cavalerie

prussienne est à plusieurs reprises obligée de charger pour dégager l'arrière-garde. Le combat ne cessa qu'après minuit, au moment où la 9« brigade prussienne parvint à reprendre pied h rentrée du défilé de Neufchelles*, avant en soutien la 10« brigade à Mareuil-sur-Ourcq. Le gros du !!• corps, auquel cette journée avait coûté 934 hommes, bivouaqua sur la rive gauche de rOurcq k Fulaines. Ses partis de cavalerie allèrent sur La Ferté-Milon et Nanteuil-le-Haudoin.

Mortier s'arrêta devant Lizy-sur-Ourcq, et Marmont*, qui avait suivi l'ennemi plus loin, avec ses troupes plus fraîches que celles du duc de Trévise, fatiguées par les efforts faits pendant le combat de Gué-à-Tresmes, prit position à May-en-Multien.

Sacken, qui s'était mis en marche au bruit du canon, n'arriva dans les environs de Lizy que fort avant dans la soirée, lorsque les troupes de Kleist avaient déjà abandonné le village et détruit le pont. Dans l'impossibilité de tenter le passage et de rétablir le pont pendant la nuit, il se borna h occuper Lizy.

1 « A la naît, dit le capitaine von Wedell dans son Historique du 18^ réffifnent d*infanterie prussienne, qui faisait partie de la 9" brigade du II* corps prussien (Kleist), Tavant-garde et la cavalerie de réserve se replient. L*ennemi attaque vivement Beauval. On apprend alors qu'une colonne française tourne la droite prussienne par Trocy. On se retire sur May-en-Multien par la chaussée qu'enfilent les feux de Tartillerie française. Pour éviter des pertes inutiles, la brigade prend immédiatement à gauche de la route et arrive, sans avoir trop souffert, à 10 heures, à May. Elle s'établit au delà du village, près du moulin de môme nom, derrière un ruisseau marécageux. Ses tirailleurs surveillent les débouchés de May. Les attaques des Français devenant plus vives, le général von Kliix déploie sa brigade derrière le ruisseau et fait commencer des feux do salve par bataillon, sans aviser de ce fait ses tirailleurs. Ceux-ci, se croyant tournes et pris à revers, font demi-tour et, poussant des hourrahs, se jettent à la baïonnette sur leurs camarades. On réussit cependant à prévenir à temps une méprise. Les feux de salve de la 9° brigade ont, en outre, pour effet d'arrêter l'ennemi qui renonce à déboucher de May.

a A minuit, la 9* brigade part pour Neufchelles où elle arrive vers le matin. Le reste du II*' corps s^est replié sur Fulaines, sur la rive gauche de l'Ourcq, et a détruit le pont de Lizy. »

Voir également Von Hagen, Historique du 3" régiment de dragons de Ja Nourelle-Marehe.

* Les maréchaux reçurent le 28, l'avis de l'arrivée, annoncée à Meaux pour le lendemain, de 4,800 hommes formant la 3* division provisoire de jeune garde (général Poret de Morvan) et de 1100 chevaux aux ordres du général Boulnois. Les troupes de la garde étaient attribuées à Mortier, les autres à Marmont. Un bataillon d'infanterie et 600 lanciers polonais devaient rejoindre ee premier échelon à Meaux, le 2 mars au plus tard.

Les manœuvres habiles des maréchaux avaient suppléé à Tinsuffisance de leurs forces ; leur décision et leur énergie n'avaient pas seulement fait perdre une journée entière k Tarmée de Silésie, elles avaient infligé une sanglante leçon à un corps que Blûcher avait eu le tort d'isoler et qu'il lui eût été aisé de faire soutenir, s*il n'avait pas préféré immobiliser le corps entier d'York à Jouarre. Il lui eût suffi pour cela de faire passer, le 28 au matin, sur la rive droite de la Marne, une grosse partie de ce corps qui, en venant s'établir à Lizy, aurait empêché les maréchaux de franchir la Thérouanne et, en tous cas, leur aurait le lendemain fait chèrement payer leur audace. L'incertitude, qui paraît avoir régné au quartier général de l'armée de Silésie pendant la journée du 28, avait permis aux maréchaux de ressaisir avec une poignée d'hommes et sous les yeux mômes de cette armée, toute la ligne de rOurcq depuis son confluent dans la Marne jusque vers Neufchelles et de couper en quelque sorte Kleist, qui ne pouvait plus correspondre avec les autres corps que par des chemins de traverse presque impraticables à celte époque de l'année.

A 9 heures du soir, soit h la nouvelle de Taffaire de Guéà-Tresmes, soit sur la foi des renseignements qui lui confirment la marche do l'Empereur sur Sézanne et Eslernay, soit à l'arrivée des dé|>éches par lesquelles Winzingerode lui annonce que son corps est déjà depuis l'avant-veille en marche de Reiras par Fismes sur Soissons et Meaux, Blùcher s'empressa d'envoyer au général Korft l'ordre de venir au plus vite de Rebais, où il s'est replié h l'approche de l'Empereur, passer le 1" murs de grand matin, le pont de Sammeron. York a également commencé son passage qu'il achève pendant la nuit. Il vient s'établir en avant de La Ferlô-sous-Jouarre et doit laisser à la garde des ponts de bateaux deux bataillons et un escadron qui le rejoindront le lendemain au soir h Lizy.

Le colonel von Lobenthal, arrivé à Montmirail, y trouva l'avis du passage de l'armée de Silésie sur la rive droite de la Marne et l'ordre de traverser cette rivière à Dornians ou à Château- Thierry. Craignant de ne pouvoir passer la Marne à Château- Thierry parce que les Français auraient pu l'en empêcher, à Donnans parce qu'il n'y avait pas de pont, il préféra se diriger sur E|)ernay qu'il savait occupé par la cavalerie légère russe du

général Benkendorf et où il arriva h minuit, après une marche forcée des plus pénibles.

Mouvements de l'Empereur et affaire de Fère- Champenoise. — Le 28 au matin, pendant que Ney et Victor partaient à S et 6 heures du matin pour Sézanne, la cavalerie de Roussel, sur l'ordre de TEmpereur, s*était portée de Gourgançon, par CEuvy, sur Fère-Charapenoise d*où elle chassait, après un engagement de peu de durée, la cavalerie de Tettenborn. Roussel laissa pendant la journée h Fère-Champenoîse un régiment de dragons qui le rejoignit le soir îi Sézanne, où la division, après avoir rallié la brigade du général Sparre, s*arrêta quelques instants avant de continuer sur Eslernay. L'Empereur, avec la cavalerie de la garde, était venu lui-même s'assurer de ce qui se passait à Fère-Champenoise. Dès qu'il vit qu'il n'y avait de ce côté que de la cavalerie légère qui se repliait vivement du côté de Vertus, il reprit de sa personne le chemin de Sézanne. Mais la démonstration de Tettenborn ' n'avait pas été inutile. Grâce aux renseignements qu'il avait envoyés à Bliicher et à ceux que Korff lui fit tenir, le feld-maréchal connaissait la présence de l'armée française aux environs de La Ferté-Gaucher, au moment où ses diftérents corps arrivaient sur les positions où ils allaient passer la nuit, après une marche rendue plus pénible encore par le dégel.

Le 28 au soir, l'armée de l'Empereur s'établissait de La Ferlé- Gaucher à Esternay. Les troupes de Padoue et de Bordesoulle, venues parVillenauxe, ne parvenaient pas à dépasser ce jour-là Bricot-la- Ville et Chàtillon-sur-Morin.

i«r mars 1814. — Marches de l'armée de Silésie. — Combat de Lixy et de Ges^res. — Instruit par la rude leçon qu'il avait reçue moins de trois semaines auparavant, Blùcher

1 Tettenborn avait immédiatement informé Schwarzenberg du moayement de TEmpereur sur Sézanne, et le généralisHime avait répondu de Colombey, le i«' mars, à la dépèche de Tettenborn, partie de Vertus le 28 février, en le chargeant de continuer à le tenir au courant de ses mouvements et de ceux de TEmperenr. U faisait savoir en même temps à Tettenborn, qu'U dirigeait Tataman Platoff du côté de Sézanne, qu'Oudinot avait été battu après un combat acharné à Bar-sur- Aube et qu'il le faisait poursuivre. (Schwarzenberg à Tettenborn, Colombey, i*' mars, K. K, Kriegi Arckiv., 111. li.)

est désormais d'autant plus décidé à tenir tous ses corps réunis, que rimprudence qu'il a commise la veille lui a valu un échec auquel il ne s'attendait guère et Ta obligé à modifier ses desseins. Avant toutefois de se rapprocher de Biilow et de Winzingerode, et tout en renonçant au mouvement sur Meaux et Paris, il veut du moins mettre à profit le temps qui lui reste avant l'arrivée de Napoléon pour essayer d'attaquer simultanément Mortier et Marmont sur leurs positions de Lizy et de May, dans l'espoir de parvenir ainsi î\ forcer le passage de l'Ourcq ;\ Lizy et à Crouy.

A 10 heures du matin, les trois corps de Sacken, de Kapsewitch et d'York sont massés aux environs de Lizy, et les chasseurs h pied russes sont déjà engagés avec les tirailleurs de Mortier aux abords du pont de Lizy, que Kleist a détruit la veille.

La mésintelligence qui se manifesta un moment entre les maréchaux et l'absence d'un chef unique investi du commandement supérieur, en empêchant de combiner les manœuvres des deux corps français, auraient causé la réussite du mouvement débordant projeté par Blùcher, si les généraux alliés avaient eu le soin de s'assurer au préalable de l'existence de ponts sur l'Ourcq.

Malgré leur brillant succès de la veille, dû à la simultanéité de leur action, les deux maréchaux étaient déjà mécontents et jaloux l'un de l'autre. Dans la nuit du 28 février au l®' mars, Marmont avait laissé percer sa mauvaise humeur dans la lettre qu'il adressait au ministre : « Je suis venu, disait-il, prendre position à May-en-Multien, afin de couvrir Mortier qui s'est établi à Lizy-sur-Ourcq. Sa position est bonne : il est couvert par la rivière et peut se défendre contre des forces très supérieures, puisque l'ennemi ne peut passer qu'en jetant un pont. J'ai envoyé une batterie au maréchal Mortier, pour faciliter ses opérations, et je lui ai demandé en échange, pour la journée de demain, sa cavalerie qui lui est Ix peu près inutile dans la position qu'il occupe et qui m'est indispensable avec les immenses plaines et la faiblesse de l'obstacle que j'ai devant moi. J'espère qu'il m'accordera cette demande. Nous gagnerons ainsi deux jours qui sont d'un bien grand prix dans les circonstances actuelles. L'ennemi a presque toutes ses forces entre La Ferté-sous-Jouarre et Lizy. Nous attendons les renforts annoncés par Votre Excellence.

Ji» compte que les résultais dr la journée auront une heureuse iniluenee sur la situation générale. L'ennemi a perdu beaucoup de monde. Ma cavalerie n'était pas en ligne. Si celle qui s'y trouvait eût été bien dirigée, nous aurions fait beaucoup de prisonniers à rennemi. »

Si Marmonl ne se gène guère pour blilmer la mauvaise direction donnée par Mortier à la cavalerie, pour rejeter sur lui tout le poids et toute la responsabilité des événements qui vont se produire, si, dans une lettre antérieure, il a déjîi critiqué la lenteur avec laquelle il accuse son collègue d'avoir accepté, commencé et exécuté le mouvement sur Lizv, .Mortier, en annonçant Il (Marke que 400 hommes du corps de Sacken, après avoir passé rOurcq sur un pont bilti à la hî\te pendant la nuit, ont été culbutés et forcés de repasser sur la rive gauche, ne manque pas, lui aussi, d'ajouter quelques critiques à l'adresse de son collègue : « Marmont, dit-il, a cru devoir prendre hier position à May. Je l'engage fortement à se réunir h moi, h l'embranchement des routes de La Ferté-Milon à Lizy *. Nous serons en mesure, dans le cas où nous devrions nous replier, de prendre une position secondaire sur les hauteurs de Gué-à-Tresmes et de Vareddes, ce qui fera perdre du temps à Fcnnemi. Si Sa Majesté peut nous rejoindre à Meaux, Bliïcher sera forcé de renoncer à ses entreprises sur Paris. »

Blùcher, de son côté, s'était rendu compte des diflicultés que l'on rencontrerait en cherchant à forcer le passage à Lizy. Il avait donné h Sacken l'ordre de se borner h v faire des démonstrations, pendant que Kapsewitch passerait l'Ourcq h Gesvres-le- Duc, et York à Crouy. Tous deux chercheront h opérer leur jonction avec Kleist, qui devra se reporter en avant et essayer de déboucher de Neufchelles.

Le dégel et un temps horrible rendaient ces mouvements, d'ailleurs inutiles, difficiles et pénibles pour les troupes de l'armée de Silésie. Quand l'avanl-garde d'York arriva vers les 5 heures à Crouy, elle y trouva le pont rompu et dut rester sur la rive gauche de l'Ourcq. Kapsewitch n'avait pas été plus heureux h Gesvres ; son avant-garde avait un moment réussi à passer sur

1 Mortier parle ici de la position de Beauvoir ou Deauval. Weil. — m.

la rive droite de l'Ourcq et à faire reculer la cavalerie de Doumerc ; mais elle avait été ensuite culbutée et ramenée sur la rive gauche, après avoir perdu 400 hommes *.

Kleist, avec sa 9« brigade et deux régiments de cavalerie (hussards et uhlans de Silésie), arriva trop tard h Varinfroy pour pouvoir rien tenter de sérieux contre la position de Marmonl*.

Les deux maréchaux avaient, tant de Lizy que de May, suivi attentivement la marche des troupes de Blùcher. « L'armée entière de Blûcher s'est réunie sur l'Ourcq, » dit Mortier, et Marmont, entrant dans plus de détails, ajoute de son côté : « Le mouvement de l'ennemi est tout h fait prononcé sur La Ferté- Milon. Nous avons vu toutes ses forces dans les plus grands détails; elles sont très considérables et je n'exagère pas en disant qu'il a 10,000 chevaux. »

« Comme personne de l'ennemi n'est resté en face de Lizy, dit encore le duc de Raguse dans sa letlre au major-général, et qu'il est important de suivre ses mouvements en couvrant Paris, j'ai engagé le duc de Trévise à se rendre ici avec ses troupes, afin que s'il faisait quelques tentatives sur son arrière-garde, nous fussions en mesure de lui résister, et j'ai écrit à Meaux pour que tous les renforts qui sont en marche partissent celte nuit pour nous rejoindre. Sans notre atl'aire du 28, Tennemi serait maître de Meaux et aurait ses coureurs sur Paris. Maintenant son coup est manqué, et Tarrivce de Sa Majesté rend impossible l'exécution de ses projets. »

1 Journal d^opérations du général Kapsewitch : tués, 1 olficicr et 65 hommes ; blessés, 8 officiers, dont le général Moussine- Pouchkine, et 3i7 hommes; disparus, 15.

' D'après Vllistoi'ique du 3" régiment de dragons de la Nouvelle-Marc/u:, rédigé par le premier lieutenant von Hagen,len<^ corps ne serait pas arrivé trop tard. D'après lui, c'est vers i heure de Taprès-midi que Kleist reçoit Tordre de faire reconnaître la position française en arrière de May et charge de cette opération le général von Zieten avec la 9^ brigade, deux batteries, les dragons de la Nouvelle-Marche et les premiers régiments de hussards et do uhlans de Silésie. A peu de distance du défilé de May, Zieten aperçoit 500 cavaliers français. U les laisse arriver sur les hauteurs et les accueille par les feux do sa batterie. 11 les fait charger en môme temps, de front par les uhlans, sur leur llanc droit par les dragons, les sabre et les culbute. Mais Tcunemi déployant des forces considérables, il confie aux dragons et à deux escadrons do hussards du régiment de cavalerie nationale de Silésie, le soin de couvrir sa gauche. A 5 heures, ou a atteint le but qu*ou s'était propose. Les Français se sont déployés et ont montré leurs forces. On donne Tordre de rompre le coml>at.

A la tombée de la nuil, Biuelier avait renoncé à débouclier sur la rivi^ droite de l'Ourcci. Kleisl eut ordre de passer la nuit h Neufchelhîs, en poussant son avant-garde (brigade Kliix et cavalerie de Zieten) vers May. Kapsewilch resta h Gesvres pour y rétablir le pont; son arrière-garde devait s'arrêter sur la droite du ni du Jarget, h Ocquerre et Rademonl. Sacken dut pousser jusqu'à Crouy, et York jusqu'à Fulaines, avec le quartier général de Bliïcher. Les bagages furent dirigés de Gandelu sur Saint- Quentin.

Forcément, quelques-uns des corps de l'armée de Silésie n'atteignirent que fort avant dans la nuit les points qu'on leur avait désignés.

L'une des divi.sions d'York, celle de Horn, passa cependant rOurcq à Mareuil et s'y réunit avec Katzler. La division du prince Guillaume de Prusse resta sur la rive gauche de TOurcq à Fulaines. La cavalerie du I®"* corps poussa jusqu'à La Villeneuvesous-Thury et envoya des patrouilles sur La Ferté-Milon.

Les Prussiens coupent derrière eux les ponts de la Marne. — La cavalerie de Kortl avait commencé à arriver sur les bords de la Marne dans la matinée du l**" mars, et venait d'achever son passage, lorsque les premières troupes de cavalerie française parurent vers les 4 heures. Les ponts étaient déjà coupés ; tout se borna à une canonnade qui dura jusqu'à la nuit, moment où les deux bataillons et l'escadron prussiens se replièrent conformément aux ordres qu'on leur avait laissés.

L'Empereur avec le gros de son armée arriva à Jouarre vers les 7 heures après une marche des plus pénibles par des chemins de traverse et des roules détestables où l'armée n'avança qu'avec difficulté. L'artillerie embourbée entre Rebais et Jouarre, rejoignit seulement le 2 au matin. Ney avait fait l'avant-garde. Victor, dont la cavalerie était restée une partie de la matinée à Sézanne pour empêcher la cavalerie russe de suivre de trop près, avait reçu Tordre de prendre de Rebais sur Bussières et Château- Thierry. BordesouUe avait été dirigé sur Coulommiers et Meaux d'où il devait rejoindre le 1®' corps de cavalerie et Marmont. Aussitôt arrivé à La Ferté-sous-Jouarre, on commença à travailler au rétablissement du pont pendant que Grouchy, après avoir mis du canon en batterie pour protéger les travailleurs^

— iu —

('U\f*} ^li t\*- fnrU pailis sur les ruute> de Chàleaii-ThuTry, de .M'iritiiiirail el 'i'.* .M eaux.

0'< mouveiueiit^ de cavalerie étaient d'autant plus nécessaires f]*ir Tellenborn n'avait cessé de côtoyer la marche de Tarniée, en ^r |K>rtant par Vertus et Chanipaubert sur Montmirail. Ses i'jf^\u<< avaient [parfois devancé les colonnes françaises cl ils a\aient enlevé un courrier porteur de dépêches dont quelquesmii'< éUiient loin d'être insignifiantes.

■arche de Winzingerode et de Bûlow vers Soissons. — Win/inîrerode. renforcé par Woronzoff, avait quitté Reims où ét^il arrivée à midi la colonne du colonel von Lobenthal venant d"É(»eniay. {j^ général russe y avait laissé une garnison de 40<) hommes, dont 200 Baschkyrs. Le l^"" au soir, son corps s'arrêta a Fi>mes et .ses coureurs commençaient à se montrer en vue i\(' Soi-i^jn^. |>endanlque Bûlow, parti de Laon, opérait, dans lu nuit du 1<' au 2, à Anizy-le-Chàteau, sa jonction avec les troupes de TJiûiii-îi venant de La Fère.

Maljrré cela, la position de Blu<*her. sans être critique, devenait î^rav»*. L'avance prise par l'armée de Silésie avait singulièrmierit diminué. L'armée impériale, arrivée dans la nuit du l*''" au i à Jouarre et à La Ferté-sous-Jouarre, pouvait, pour p(?u qu elle eût avec ell»* les ponts nécessaires, déboucher sur la rive drr>ite de la .Marne et combiner dès le lendemain une action ;:êriêrale que Blùcher ne se .souciait pas d'accepter avant d'avoir rallié v> renforts. Pendant la nuit on avait entendu les acclamaliofi^ qui avaient .^alué l'arrivée de la division Poret de Morvan au camp des maréchaux. On était sans nouvelles de Hiilow et de Win/ingerode*. On ^avait l'Empereur sur la Marne, mais on

1 l>;^ r'.'ulei nou\f'nes, que Kleist et Blùi'her auraient pu recevoir, étaient tofntii;ei aux mains d^» Français. \je major von Briinneck, porteur des ordres ti*r%iiw''% k bulow et à Winzin^»'rode, parti le 28 février, avait expédié le I*' tn-tr*, de Braisne, on cavalier qui s'égara dans la forêt de Villers-Cotterirtï et fut enlevé par les coureurs français. On trouva sur lui les quatre pièces suivante» rons«;r>'ée<i :iux An-tiives de la guerre :

1^ Ui livrât du hua&ard fait prisonnier.

i" Vu liiikt ^an« adres>4.' probablement destiné au chef du po^te que Brunnerk avait tiré de son Csrorte et laiss*; à (^haudun. Par ce billet, Briinneck jirescrit à J'officier : i'' De rester à Chaodun jusqu'à ce qu'il le rejoigne ou

ignorait la iliroction qu'il comptait fain* suivre à son arnuV. Allait-il iiler |)ar Moaux, se rtHinir sur l'Ourcq avec ses man^chaux et venir couvrir la route de Paris? Chercherait-il î\ passer la Marne fi La Ferté-sous-Jouarre *, îi suivre Tarmc^e de Silésie |)ar la rive gauche de rOurc<i pt^ndant que Mortier et Marmont

lui donne aoc autre destination ; 2* De faire parvenir tur-le-ehamp par un liussurd sûr cl bien monté, qui passera par Villers-Cotterets ou ira droit à La FiTté-Milon, les dépérhes destinées à Kleist et à Bliichcr.

3^ Une dé|>éclie du major von Briinncck au général-lieutenant von Kleist : « Braisne, 1*' mars. — J'ai l'honneur de prévenir Votre Excellence que j*ai trouvé ici Favant-garde du corps Winzingerode en mouvement vers Sois- S4>ns, avec le corps de Biilow. Ces dcu\ corps doivent attaquer la place demain. »

4° Vue dépêche du major von Briiuneck au feld-marécbnl Bliicher : « Braisne, 1" mars. — Ayant appris à Villers-Gotterets que Soissons était encore occupé par l'ennemi» je me suis dirigé par Chaudun sur Laon. J'ai rei contré ici Tavant-garde de Winzingerode qui s'est mis en mouvement de Reims vers Soissons. J'ai appris par le colonel russe Barnekow que Soissons devait être attaqué demain par les deux rives de l'AL^ne, sur la rive droite par Biilow et sur la gauche par Winzingerode. Winzingerode doit arriver encoro aujourd'hui à Fismes. J'espère trouver à Vailly qui est occupé par Bulow et où j'arriverai cette nuit, la nouvelle tU la prise ri? Soittont. Comme j'ai connaissance de l'issue de l'aflTaire qu'a eue hier à Lizy le général Kleist, ainsi que de la direction qu'il a prise en se retirant, je ne manquerai pas d'en instruire le général Biilow, notre position pouvant se trouver changée par là. » Notons, en passant, que c'était la présence de Briinneck et de son er^corte à Yillers-CutteretH qui avait alarmé le commandant de Compiégne et le maire de Da!nmartin.On était, d'ailleurs, si incomplètement renseigné que tous deux annoncèrent le départ de ces cavaliers qui avait eu lieu le i*' mars à 11 heures dn matin, mais sans pouvoir déterminer la direction qu'ils avaient suivie en sortant de Villers-Cotterets.

1 En passant sur la rive droite de la Marne, on avait négligé de laisser, le long de la rivière, des postes d'observation qui n'auraient assurément pus manqué de remarquer et de signaler le rassemblement des troupes françaises à La Perté-sons-Jouarre, la présence de l'Empereur et les travaux qu'on y faisait pour jeter un pont. Les deux escadrons du corps volant de Lutzow avaient, en effet, repassé la Marne à Dormans et s'étaient établis le 2 mars à Hassy-en-Valois.

D' aprMes Kri^fjtgefchichtliehe Einzelschriftertf 1889, 12. on ne trouve au Krietjt Archiv. de Berlin qu'une dépèche expédiée par le général von Korff, de Cesvres à 10 h. 1/2 du matin, sans qu'il soit possible d'établir à quelle heure elle parvint au quartier général de l'armée de Silésie :

i< J'ai fait savoir dès hier au général Kap$e>^itch, écrivait le général von Kiirff, que Tennemi qui m'avait poursuivi de l'autre côté de la Marne était arrivé à La Ferté-sous-Jouarre et avait envoyé quelques coups do canon à ma cavalerie qui s'est par suite repliée sur les hauteurs. (In a reconnu pendant la nuit l'existence d'un grand bivouac ennemi entre La Ferté-sous-Jouarre et Nogent-l'Artaud ; mais on n'a pu déterminer l'importnncc de ce rassemblement parce que ce camp était établi en arriére des crêtes. »»

remonteraient par la rive droite? N'aimerait-il pas mieux au contraire exécuter son passage de rivière h Château-Thierry et pousser droit sur Oulchy-le-Château ? Telles étaient les questions qu'on se posait au quartier général de Blucher, sans parvenir h les résoudre. Après deux jours de combat, on ignorait au juste de quelles forces les maréchaux disposaient sur la rive droite de rOurcq; on ne pouvait pas croire qu'avec 5,000 hommes et 32 canons, ils eussent pu réussir h faire échouer pendant 4S heures toutes les tentatives de l'armée de Silésie. Si Blucher n'avait suivi que sa propre impulsion, s'il n'avait écouté que son désir d'en finir avec cette résistance qui l'exaspérait depuis deux jours, s'il avait seulement eu quelques indications plus précises sur la position des corps de Bûlow et de Winzingerode, il n'aurait pas hésité h s'entôter contre les maréchaux, h se laisser rejoindre par l'Empereur et à lui offrir la bataille. Mais force lui était de reconnaître qu'il avait mal manœuvré depuis qu'il avait mis le pied sur la rive droite de la Marne, parce qu'il avait cherché îi atteindre du même coup deux résultats diamétralement opposés, parce qu'il avait voulu poursuivre et écraser les maréchaux tout en se ménageant la possibilité de s'opposer à l'armée de l'Empereur.

2 mars 1814. — Dispositions de Blucher pour le 2 mars.

— N'ayant pas osé attaquer les maréchaux à Lizy, ne se souciant pas d'avoir à combattre l'Empereur avant d'avoir opéré sa jonction avec Bùlow et Winzingerode, il lui fallait se replier sans perdre de temps sur une position qui assurerait et faciliterait cette jonction et l'éloignerait de l'armée impériale. La retraite vers l'Aisne s'imposait h lui, et c'est dans cet es|)rit que Gneisenau rédigea, le 2 mars h 5 heures du soir, la disposition suivante :

c( L'empereur Napoléon , venant d'Arcis, a défilé le 28 par Sézanne, à la tête de sa garde. Comme on ignore s'il passera la Marne à Meaux, à La Fcrté-sous-Jouarre ou à Château-Thierry, il est de toute nécessité de se réunir aux corps de Bùlow et de Winzingerode.

« Le corps d'York se portera immédiatemenl par La Ferlé-iMilon et Ancienville, à Oulchy-la-Ville et prendra posilion sur l'Ourcq, faisant front à Gh.lteau-Thierry qui est occupé par nos troupes.

(* li(» coriis Sac k^ii se iiiellra on marcho vers le soir seulement et bivouaquera dans la nuit du 2 au 3 îI Ancienville.

« Les corps de Kapsewitch el de Kleist commenceront leur mouvement à 10 heures du soir. Le corps de Kapsewitch, passant à gauche du bois de Montigny, prendra la route de Gandelu ;i La Ferté-Milon et s'établira au bivouac en arri^Tede La Ferté.-Milon. Sa cavalerie laissera quelques postes sur le ruisseau * el au moulin entre Orxois* et La Ferl(^-Milon.

« Le corps de Kleist suivra la chaussée jusqu'à Bourncville et prendra ensuite à gauche pour passer l'Ourcq et aller bivouaquer fi Marolles. Sa cavalerie se repliera h minuit. Ses avantpostes se liendront îi Bourneville. Les bagages, les équipages de pont et les deux bataillons qui les escortent partiront de suite de Saint-Quentin et passeront par Neuilly-Saint-Front et Rozet- Saint-Albin pour aller h Billy-sur-Ourcq. »

Des quatre corps de l'armée de Silésie, un seul, celui d'York, est donc appelé î\ exécuter de jour son mouvement. Les trois autres restent immobiles pendant la journée et devront faire des marche de nuit. Du reste le I*^*" corps prussien, bien qu'il se soit mis en route dans l'après-midi, ne fut guère mieux partagé que les autres. Retardé par le mauvais temps et l'état des routes, il n'arrive îi Oulchy que le 3 au matin. On a depuis lors essayé de justifier cet arrêt que rien ne motivait, par la nécessité de laisser reposer les troupes. Mais Blucher devait avoir un autre motif pour immobiliser pendant le jour des troupes qu'il faisait marcher la nuit. Il est plus que probable qu'il espérait encore recevoir dans le courant de la journée des nouvelles de nature h modifier ses résolutions, et qu'afin de parer à une attaque venant de Chilteau-Thierry, il croyait en tout état de cause utile de faire prendre les devants à York. En gardant auprès de lui les trois autres corps, il se ménageait la possibilité, soit de se porter avec eux vers Soissons ou Villers-Cotterets, soit de se rabattre sur xMeaux par la rive droite de l'Ourcq, en raison des événements qui pouvaient se produire ou des nouvelles qu'il attendait à toute minute.

i n s'agit ici da rû d'AUand.

s Le moulin en question se trouve sur le rû d'AUand entre Ciiézy-en-Orxois «t Dammard.

Combats de Hay et de Hareuil. — D*aillonrs, avant de se replier de La FerlcVMiion sur Oiilcliy et sur TAisne, Bliicher avait tenu fi tenter encore une reconnaissance offensive contre les positions des maréchaux. En adinellant nièrae que cette opération ne pût briser une résistance qui l'exaspérait, elle devait au moins servir à masquer le mouvement rétrograde quMl allait faire exécuter.

A 1 heure de Tapn'^s-midi, le feld-maréchal envoyait ;\ Kleist Tordre de pousser de Neufchelles une reconnaissance offensive contre May, pour obliger rennemi à se déployer et h monlrer ses forces. MarmontS renforcé |)ar la division Poret de Morvan et

i Quelques instants avant l'attaque de Zietcn, Marmont, rendant compte au ministre de sa position et de celle de l'ennemi, avait résumé les événements des derniers jours dans les termes suivants :

« Le maréchal Marmont au ministre de la guerre :

u May, le 2 mars, à midi. — L'armée que nous avons devant nous est une année de 30,000 hommes qui a uu moins 8,000 hommes de cavalerie. Ne pas y croire, ce serait vouloir se tromper. Celte armée ne fuit pas ; elle est en opérations. Elle pourra se retirer plus tard; mais certes, elle est venue en oiTensive. Elle n'a pas craint d'être roupie par l'Emperfur, puisque la prise de Méry n'avait pas donné le passage de la Si'ine et qu'elle était pleii.ement maîtresse de ses mouvements. Cette armée a un bel équipage de pont et, par conséquent, des moyens d'opérer à volonté sur les rivières. Sa marche n'a pas été incertaine ; elle a, au contraire, été régulière et méthodique. Voici ce que le gt^néral Bliicher a voulu faire : d'abord, écraser mon corp-i et le détruire, ensuite, marcher sur Paris par la rive droite de la Marne, en passant celte rivière le plus promptement possible : i® afin d'arriver a l*aris sans avoir cet olislacle; 2** pour être couvert par cette rivière conlre r Empereur en changeant de lignes d'opérations; 3° pour se combiner avec d'autres corps qui viennent sans doute par la Picardie. Le général Bliicher a marché sur Jouarre parce qu'il m'a suivi et n'a pas voulu me laisser derrière lui. Il a ensuite marché sur Meaux parce qu'il a espéré enlever celte place par un cou|i de main. Lorsqu'il a vu la difliculté, il y a renoncé. II a voulu passer au-ileisus de nous pour marcher sur Meaux et Paris sans danger, et c'est la rapidité du mouvement du 28 et le succès que nous avons obtenu qui ont arrêté coinpièlement l'ennemi dans son mouvement, en nous donnant la ligne de rOurcq. Aujourdh'ui, notie position e^t complètement changée H nous arrive dt s renforts, et l'Empereur nous louche. Le mouvement de l'ennemi se prononce maintenant sur La Eerté-Milon. Si l'ennemi doit faire sa jonction de ce côté avec d'autres corps, il est possible qu'il continue son mouvement sur Paris par Dammartin ; mais alors nous suivrons sur ses flancs et sur ses derrières et nous en ferons justice, ou il se retirera et nous le poursuivrons.

M P. -S. — Je me mets en mouvement sur La Ferté-Milon. »

Il est bon de consid«'rer que cette lettre du duc de Raguse répond à une d.*pèche dans laquelle Clarke, attiibuant les mouvements de Bliicher à la crainte, trouve que le feld-maréchal a fait preuve d'hésitation et qualifie toute l'optration de l'armée de Silèsie d'étrange man'iuvre.

par Mortier, qui s'est rapproché de lui dans la matinée, a déjà, depuis i\ lieures du malin, connaissance de l'arrivée de rKm|)ereur îi Jouarre. Il est donc parfaitement en mesure de recevoir Zielen, qui s'avance vers Varinfroy et May, avec les dragons de la Nouvelle-Marche, les uhians et le l*"" régiment de hussards de Silésie, deux batteries à cheval et deu\ bataillons de la 9« brigade d'infanterie. Les trois aulres bataillons de cette brigade suivaient h quelque dislance et formaient la réserve *.

Au moment où la cavalerie de Zielen est sur le point d'arriver au délilé de May, elle est menacée par les escadrons du général Merlin. Arrêtée d'abord par les feux des batteries prussiennes, puis obligée de se replier, la cavalerie française ne tarde? cependant pas il se reporter en avant; chargée par les uhians et h»s hussards de Silésie, elle est repoussée et rejetée sur les divisions Hicard et Lagrange, qui se déployent aussitôt et dont les batteries, ouvrant un feu des plus vifs, démontent en peu de temps six des |)ièces prussiennes.

A 5 heures, les bataillons de réserve de Zielen entrent en ligne et la réserve de cavîilerie du II® corps vient se former sur la droite des troupes de Zielen. Mais au moment où Finfanterie française dessine nellemenlson mouvement offensif et où la cavalerie comuience ù menacer l'aile des Prussiens, les troupes de Zielen, restées d'abord immobiles sur leurs positions, battent tout î\ coup en n^trailc. Kleist vient, en effet, de recevoir de Blûcher Tordre de rompre le combat, de se replier derrière l'Ourcq, d'y tenir jus(|u'«i la tombée de la nuit et de suivre ensuite le mouvemtuit général de l'armée. Zielen fait aussitôt filer son artillerie; il commence ensuite sa retraite sur Neufchelles, et sa cavalerie est si vivement poursuivie qu'elle est |)0ussée sans avoir le temps de souffler, jusqu'il Mareuil, où le corps de Kleist doit passer l'Ourcq.

Le corps de Kapsewitch, qui devait marcher par la rive gauche de l'Ourcq, parla route de Gaudelu ù La Ferlé-Milon, avait suivi la rive droite et n'avait pas encore achevé de s'écouler par h» pont de Mareuil, au moment où le corps de Kleist, pressé par les Français, se présenla il l'entrée du village. Pour prévenir \\\i

t Wedell (llaaptiuann von), Geschiclite des Koniglicli Preussisclicii 18 Icn Jnfantorio Rogimonts vi Krîpgsgeschicljtliche Einzelscliriflen, 1889, 12.

désaslro, il importait de ralentir h tout prix la marche de Tennemi. Le colonel de Blucher reçoit, en conséquence, Tordre de f>rendre position en avant de Mareuil avec deux bataillons, les hussards de Silésie et six piôces, et de tenir bon jusqu'ù ce que les deux corps aient achevé leur passage.

Heureusement pour les Prussiens, Tobscurité avait empêché Marmont de s'apercevoir de l'encombrement et de la confusion qui régnaient, tant à Mareuil que dans le long défilé qui débouche à Fulaines. Le maréchal arrêta ses troupes en vue de Mareuil, se contentant de faire canonner le village de Mareuil et Tarrière-garde du colonel Blucher, et de lui démonter quatre de s(»s pièces. Kapsewitch et Kleist en profitent pour passer le pont au plus vite et, tandis que les troupes du II* corps s'établissent jusqu'à minuit entre Bourneville et Saint-Quentin, Kapsewitch continue sa marche sur Neuilly. A minuit, le II« corps reprend son mouvement sur Neuilly-Saint-Front et prend position h la pointe du jour à Montron, h deux kilomètres h l'ouest de celte petite ville. Le colonel de Blucher, qui forme l'arriére -garde, part de Mareuil h 3 heures du matin. Passant par La FertéMilon, il s'arrête au jour à mi-chemin, entre La Ferlé-Milon et Neuilly- Saint-Front h Passy-en- Valois *.

Les deux autres corps de l'armée de Silésie ont atteint dans la nuit Oulchy-la-Ville *. Blucher est h Oulchy-le-Chîlteau. L'avantgarde d'York a pris position sur la rive gauche de l'Ourcq, la cavalerie h Rocourt, l'infanterie h Armentiôres ; la cavalerie de réserve s'est établie au Plessier-Huleu au nord d'Oulchv-la- Ville et d*Oulchy-le-Chi\teau occupés par le gros des corps d'York et de Sacken. Aucun de ces corps n'avait pu, h cause de l'état des chemins, passer par Ancienville. Tous avaient dil prendre par Neuilly-Saint-Front et par la rive gauche de l'Ourcq.

Les nouvelles que Blucher avaient reçues dans le courant de la journée du 2 mars l'avaient décidé k faire rompre le combat de

* Kapse>^itch au liea de passer à l'est des bois de Gandelu, avait passé à Tonest. 11 s'était engagé ensuite à Fulaines sur la route de MareuiUsur-Ourcq à La Ferté-Milon, qa*il avait encombrée, entravant do cette façon le mouvement du corps de Kleist.

* Après une marche des plus pénibles les troupes d'York et de Sacken arrivèrent à Oalchy-la-Ville après minuit. EUes avaient dû passer de Neuilly-Saint- Front jusqu'à Oulchy par un chemin de traverse absolument défoncé.

May, h pousser ses corps, no» |)liis sur La F(»rlé-Milon, mais sur Oulchy-la-Ville, et à leur imposer les fatigues d'une nouvelle marche de nuit.

Celte fois encore, une fausse nouvelle va servir h Bliicher; c'est, en effet, sur la foi d'un renseignement inexact, lui signalant la marche de l'Empereur surChîUeau-Thierry, que, au moment où sa gauche el la région, dans laquelle il espi'^re op<^rer sa jonction avec Biilow et Winzingerode, lui paraissent menac(^es par l'armée impériale, il prend le parti d'accélérer sa retraite et qu'au lieu de s'arrêter h La Ferté-Milon, comme il en a l'intention, il se hâte de porter le gros de ses forces à Oulchy-le-Châleau.

Le mouvement de l'Empereur est retardé par le manque d'équipages de ponts. — C'était, cependant, h Victor seul que l'Empereur avait donné le 2, h G heures du soir. Tordre de marcher par la rive gauche de la Marne sur Chiltcau-Thierry. Manquant d'équipages de ponts, Napoléon avait drt perdre toute la journée à attendre le rétablissement du pont de La Ferté-sous- Jouarre, coupé par les Prussiens.

(( Que de choses j'aurais faites si j'avais eu cet équipage, s'écrie-t-il, avec une amertume bien naturelle, en réclamant de nouveau ses ponts h Clarke *. Me voilà arrêté ici, depuis bien des heures, par la difficulté de réparer le pont de La Ferté-sous- Jouarre. » Puis, quand, grAce à l'adresse et ù l'activité des marins de la garde, le pont est sur le point d'être fini, il revient encore sur ce sujet, si important pour lui, dans ses deux lettres î\ Joseph et au ministre *. « Si j'avais eu un équipage de ponts î\ Méry, l'armée de Schwarzenberg eût été détruite. Si j'en avais eu un ce matin, l'armée de Blûcher eût été perdue. »

Ce fut seulement dans la nuit du 2 au 3 que la brigade de cavalerie du général Wattier *, la cavalerie de Grouchy * et celle

1 Correspondance, n*» 21413, 21420 et 21421.

s L'ordre donné par Gronchy, le 2 à 6 henres da soir, an général Roussel prescrivait à cet officier général de partir de suite de Sammeron avec la brigade qn'il y avait, de prendre en passant à La Fertë, les brigades Ismert et Wattier et de se porter avec ces trois brigades sur MontreaiUaux-Lions (route de La Ferlé-sous-Jouarre à Château-Thierry).

Les instructions spéciales données par le major-général à Grouchy et relatives à la brigade Wattier qui, ayant pour mission de se relier avec Marmont, devait se diriger sur Crouy et La Ferté-Milon, contenaient ces mots pour le

(le la garde purent déboueher, enfui, sur la rive droite de la Marne *.Waltier poussa de suite surCrouy et La Ferlé-Milon, à la suite de l'armée de Blucher.

Pendant le séjour forcé qu'il avait dû faire h La Ferté-sous- Jouarre, l'Empereur avait expédié à Davout, h Le Marois, fi Morand et à Durutte, Tordre de sortir de Hambourg, de Magdebourg, de Mayence et de Metz. Il avait, comme il Técrit î\ Joseph, l'intention de porter la guerre en Lorraine et d*y rallier les troupes laissées dans les places de la Meuse et du Rhin.

Ce fut encore pendant son séjour à Jouarre qu'il reçut la dépêche de Caulaincourt, lui annonçant que les plénipotentiaires, dans la séance du 28 février, avaient, au nom des puissances alliées, réclamé une réponse concordant avec la base établie dans leur projet et déclaré que si, .'i l'expiration d'un délai reconnu suffi-

général Wattier : « Lai dire que les marches de nuit sont surtout avantageuses quand on a le pays pour soi et qu'il faut en profiter pour enlever quelques postes à l'ennemi. » {Archives (le la giterre.)

' Comme l'armée n'avait pas d'équipage de ponts, l'Empereur, pour faciliter SCS opérations sur la Marne, l'Aul)e et l'Aisne, ordonna la construction d'urgence de bateaux, baquets, etc., nécessaires pour la formation d'un équipage mobile ; mais le temps manquait à l'exécution de cet ordre pie^sant. Le gf^ncfral Neigre, directeur général des parcs d'artillerie de l'armée, prit alors le parti de l'organiser avec les moyens existant à Paris. H cboi>it de petits bateaux, dits nacelles destinées au transport des sables, qui par leur forme, leurs dimensions et leur légèreté, pouvaient faire, avec quelques améliorations, le service pressé auquel cet équipage était destiné.

Los madriers, poutrelles, ancres, cordages et autres agrès furent aisément trouvés dans le commerce et chez les mariniers de la Seine. Les voilures furent prises aux Messageries impériales, on transforma les voitures de roulage en baquets Les rivières sur lesquelles cet équipage devait agir firent penser que 45 bateaux et quelques chevalets seraier.t suffisants. L'équipage était prêt à partir quarintc-buit heures plus tard. Mais les attelages manquaient et le général Neigre lit un arrangement avec les Messageries impériales qui fournirent les chevaux et les conducteurs qu'on plaça sous les ordres d'ofiiciers et de sous-oflicicrs du train. Cet équipage ne partit de Paris que le 3 mars au soir. Dans la marche de l'Empereur, de Reims .'^ur Epernay et sur l'Aube, cet équipage, mis sous les ordres du général Léry, fut désorganisé et abandonné sur la route par la désertion des charretiers.

Le 22 mars, à Arcis, le général Neigre fut obligé de faire construire plusieurs ponts >ur l'Aube à l'aide des ressources du pays. On se servit, faute de madriers, de fascinages pour le tablier «les ponts. A Vitry-le-Français, toujours par le manque d'équipages «le pont, le corps de Ney passa la Marne, la «!avalerie et l'artillerie à gué, l'infanterie sur un pont de chevalets étal'li par le ginéral Neigre. (D'après une note du général Neigre sur l'organisation <h*s é«|uipages de |K)nt en 481 i, a«lressée au général Pelet, le 31 juillet 1814. A rrJiivei de la guerre. )

saut (le 10 niîTs). il n'élail pas arrivé de réponse dans ce sens, la négociation serait regardée comme terminée, et les plénij)olentiaires des cours alliées retourneraient au (juarlier général.

Pour peu que l'on considère la disposition d'esprit où se trouvait l'Knïpereur, comptant absolument sur une victoire qu'il se croit à la veille de remporter et qui le débarrassera de Hlùcher, on comprendra aisément que, dans le projet de note envoyé à Caulaincourt, il ait de nouveau insisté sur l(»s propositions de Francfort et cherché en tout état de cause ?i gagrïer du temps. Il déclare pour cela que : « Quels que puissent être les maux de la nation française et l'urgence des circonstances, rien ne saurait la porter à souscrire un acte qui, dégradant son caractère national, la ferait déchoir du rang qu'elle a occupé dans le monde depuis tant de siècles et (|ue les puissances aftirment vouloir lui conserver. »

Pendant le temps qu'elle avait été retenue sur la rive gauche de la Marne, la cavalerie de Grouchy avait poussé le 2 mars des reconnaissances sur Chàteau-Thierrv, Montmirail et Meaux. On avait communiqué librenient avec Meaux. Il en avait été de même également sur la rive gauche, du coté de ChAteau-Thierrv. On avait, cependaîit, appris h Nogentel que la cavalerie alliée occupait ChAteau-Thierry. On s'y trouvait en présence de la cavalerie légère de Tettenbornqui, après avoir constamment suivi les mouvements de l'armée impériale, après avoir enlevé vers Hussières une des patrouilles de Grouchy, avait lilé sur Chî\teau- Thierry le 2 au soir. Mais bien queTettenborn se fût fait j)récéder par un régiment de cosaques, bien qu'il eût annoncé à l'avance sa marche au major von Falkenhausen arrivé sur ce point le 2 au matin avec deux escadrons, les Prussiens avaient cou|)é le |)ont, avant qu'il eût pu servir aux Russes, et obligé Tettenborn à remonter la Marne jusqu'il Dormans et ù y passer la Marne en bac *.

* Rapport (en français) de Tctlenboni au prince de ScliwarzenlM^rg, Port-à- BÎDSOii, 13 mars, 8 heures du soir. — « Après avoir ccMoyé et observé la marche de Napoléon, depuis Kère-Champenoise jusqu'à son passage de la Marne à La Ferté^ous-Juuarre, j'ai passé sur la rive droite le 3 mars, sur un l>ac à Dormans, ayant trouvé le pont de Chàleau-Tliierry. où j'aurais voulu passer le plus près de l'ennemi, rompu par la trop grande prévoyance dos Prussiens. >» {K,K. KriegtArchii., ill, 2i4.)

Ordres de Blûcher à Bûlow et à Winzingerode. — Tout le mouvement que Blûcher avait fait exécuter h son armée avaii eu pour but principal de se rapprocher de Bi'ilow et de Winzingerode ; par suite de la prise du cavalier envoyé par Brûnneck, le feld-maréchal ignorait complètement ce que ces généraux étaient devenus et ne savait pas si, conformément h ses ordres antérieurs, ils n'avaient pas continué leur marche droit sur Paris. Aussi, dès son arrivée à Oulchy-lc-Chi\teau, leur avait-il adressé les dépêches suivantes :

« Au général-lieutenant von Biilow. — J'ai l'honneur de faire savoir à votre Excellence que, d'après des nouvelles positives, l'empereur Napoléon, venant d'Arcis, a défilé le 28 par Sézanne, h la tôte de sa garde. J'ai su depuis qu'il avait pris la route de Montmirail et l'on a vu le l"»" mars au soir de grands feux de bivouacs aux environs de La Ferté. On ignore donc s'il passera la Marne à La Ferlé-sous-Jouarre, ChiUeau-Thierry ou Meaux.

« C'est pour cette raison que je viens de concentrer aujourd'hui mon armée h Oulchy-le-Chàteau.afin de me rapprocher du corps de Votre Excellence et de celui du général Winzingerode et de pouvoir livrer une grande bataille.

« Le major von Brûnneck que j'ai envoyé avant-hier, 28 février, îi Votre Excellence sera, je l'espère, arrivé auprès de vous et vous aura remis l'ordre royal de cabinet qui attache votre corps et celui du général Winzingerode h l'armée de Silésie. Le mouvement sur Villers-Cotterets, Dammartin et Paris, ordonné naguère à Votre Excellence, ne peut plus se faire. Il s'agit pour le moment d'opérer votre jonction avec nioi, et c'est afin de pouvoir vous envoyer des ordres k ce sujet que je vous invite à me faire savoir d'urgence où vous vous trouvez.

« Je tiens également à connaître les points sur lesquels il existe, dans les environs de Soissons, des ponts sur C Aisne. Je désire de plus savoir si Ton peut prendre h Buzancy a droite de la chaussée d'Oulchy h Soissons et si ces ponts sont praticables pour la grosse artillerie. S'il n'existe pas de ponts remplissant ces conditions, je pourrai y suppléer avec mon équipage de pont, m

Il s'adressait en ces termes h Winzingerode : « Votre Excellence aura eu, par ses troupes légères, connaissance de la marche de l'Empereur.

« Mon but est drsorniais atteint et la grande armée est dégagée.

« Afin de n'être, en aucun cas, exposé à me trouver séparé de Votre Excellence ou du général von Biilow, je me suis porté sur Oulchy-le-Chi\teau. // faut (jue Votre Excellence concentre toutes ses forces pour une bataille désormais imminente, et, dans le cas où Votre Excellence ne serait pas déjà entre Fismes et Soissons, il s'agirait d'y venir au plus vite et de me faire connaître votre position.

« J'espère que Votre Excellence a reçu l'ordre impérial de cabinet attachant pour le moment le corps de Votre Excellence, celui du général von Biïlow et celui du duc de Weimar h l'armée de Silésie. »

Quelques heures après le départ de ces lettres, le major von Brûnneck rentrait au quartier général h Oulchy et Blûcher était désormais au courant de la marche de Bùlow et de Winzingerode sur Soissons, par les deux rives de l'Aisne.

Winzingerode n'était pas resté immobile à Reims, comme Bliicher l'avait engagé à le faire. Dès que le général Korll" lui eut signalé le mouvement de l'Empereur vers la Marne, au lieu d'envoyer de la cavalerie sur la route de Meaux et de préparer la destruction du [lont d'Épernay, il avait, au contraire, à la nouvelle de la présence de Napoléon a La Ferlé, proposé et fait accepter h Bûlow le projet de marcher sur Soissons.

Après s'y être rendus maîtres des passages de l'Aisne, leurs deux corps devaient chercher h opérer leur jonction avec l'armée de Silésie*.

3 mars 1814. — Situation critique de Tarmée de Silésie.

— Tout en parlant dans ses dépêches à Btilow et h Winzingerode de l'imminence d'une bataille, Blticher était cependant loin de la désirer et de la rechercher. Il était, au contraire, disposé à n'y recourir qu'à la dernière extrémité. Il espérait même parvenir à l'éviter tant qu'il n'aurait avec lui que les troupes venues de la Seine et de l'Aube. Les marches continuelles de jour et de nuit

' Wiuziugerode à Biilow, Lettres deti li/KO et 16/28 février. Reims. Winzingerode à Beukeudorf. 16/28 février, et Bulow à Winzingerode. (Archives topographiquez, n^» 29,115 et 29J28.)

exécutées par un temps affreux et dans des chemins défoncés, une série d'affaires désavantageuses, des manœuvres qui avaient toute l'apparence d'une retraite, les privations de toute espèce et les souffrances inouïes s' accroissant et se renouvelante chaque pas avaient exercé leur action dissolvante ordinaire sur le moral des hommes.

Mieux qu'aucun autre, le biographe d'York* s'est chargé de résumer les événements du 28 février au 3 mars et de nous dépeindre, sur la foi de documents émanant d'officiers, témoins oculaires de ces opérations, Télat dans lequel se trouvait l'armée de Silésie au moment où, le 3 mars au matin, elle se concentrait autour d'Oulchy-le-Chî\teau, après trois marches de nuit consécutives.

L(î 28 février, fort avant dans la soirée, York nu'ut les ordres qui lui enjoignaient de quitter La Ferté. Le temps était horrible, le brouillard intense, la pluie continuelle et il fallait marcher, non pas sur des chaussées, mais par des chemins de traverse profondément défoncés. Sacken devait attaquer Tennemi h Lizy, masquer de la sorte la retraite des corps d'York et de Kapsewith (;t leur permettre d'effectuer tranquillement le passage de rOurcq.

« Nous avions à peine fait quelques kilomètres, ainsi s'exprime un vétéran du corps d'Y'ork*, lorsque nous entendîmes une vive fusillade sur notre gauche. C'était l'infanterie russe qui était sérieusement engagée avec l'ennemi. L'infanterie de notre division se massa aussit<M et prit la formation de combat, dès que le feu redoubla d'intensité. Nous attendions le combat avec confiance. Le général York parut au milieu de nous, s'arrêta un instant, examina la marche de l'engagement, puis jetant un regard sur les troupes, il s'écria : « Et maintenant que Dieu « soit avec nous. En avant. Marche ! »

Mais le pont de Crouy qu'il aurait fallu passer avait été détruit. Conmie on mamiuait de bois, on aurait dû travailler jusqu'au soir pour le réparer. Force fut donc de renoncer à l'attaque et de marcher plus en avant jusqu'à Fulaines. Les troupes n'arrivèrent

< Dkoysen, Vie du feld-mnrcchal comte York von Warlcnburg,

' Hittoriquf du rêginienl île Cavalerie nationale de la Fruste orientale, p. i7tt.

au hivouac que fort avant dans la nuit, apivs um* inarchr (|ui peut compter parmi les plus pénibles de cette campaj^ne, si riche en marches forcées.

Quelque profoiules, quehpu^ étudiées qu'aient |>u être l(;s grandes conceptions slraté«çiqu<»s du l(»ld-maréchal Blueher, il n'en est pas moins certain (jui^ r(»s marches |>erpétuelles, jointes à reflet produit par ce mouvement rélroj^radi» au moment où, pour la deuxième fois, on s'était rajiproché de Paris, exercèrent sur l'esprit du soldat une intlueiue dé))loral)le. La mauvaise volonté, le décourag«»ment se nuinifeslèrent de tous côlés et à tout instant et se fçénéralisèn»nt à la nouvelle des revers éprouvés le l«»"etle 2 mars |)ar le corps de Kleist, (pii s(» repliait par Tautre rive de FOurcq. Enfin, commi» le corps de Kapsewitch, au lieu de rester sur la rive gauche, avait pris par la chaussée, sur la rive droite de l'Ourcq, il en résulta que les troupes de Kleist trouvèrent le passage de Mareuil (Micombré au moment où les projectiles de l'artillerie de Marmont commencèrent à tomber daiis leurs rangs.

On venait d'ap|)rendre en outre que Napoléon, au lieu de prendre le chemin le plus court pour réjoindre ses maréchaux, s'était porté sur Château-Thierry.

SoissoiiJi était encore entre les m4tins des Français, Bitlow de Fautre côtt^ de cette place et Winzint/erode à Fismes, à vingt et quelques kilomètres à lest de Soissons. Napoléon paraissait décide à empêcher la jonction de larnwe de Silésie arec les corps de Dillow et de Winzingerode. Il fallait donc se hdterysi l'on roulait avoir encore quelque chance de les joindre avant d^étre atteint par rEmpereur, Les (piatre corps de l'armée n^çurent l'ordre de se porter en toute hàle vers leur gauche et de prendre position en arrière de l'Ourcq, sur les hauteurs d'Oulchy, sur la route de Château-Thierry à Soissons.

Il devenait indispensable d'exécuter une troisième marche de nuit : York dut remettre en mouvement ses troupes à peine arrivées il Fulaines (nuit du 2 au 3 mars) et les diriger sur La Ferté- Milon.

Mais la route était barrée et encombrée par le corps Sacken

qui s'était égaré, et l'on perdit pas niai de temps avant de réussir

i\ dépasser les Russes. Puis il fallut, afin d'éviter des chemins

entièrement défoncés et absolument impraticables, changer d'iti-

weii. — m. 3

néraire et en chercher un autre au milieu des ténèbres. Enfin, le 3 mars à la pointe du jour, le corps d'York atteignit Oulchyle-Chàteau.

C'était là demander aux troupes des efforts surhumains.

Un autre officier du corps d'York, Schack *, écrit h ce propos dans son journal : « Cette jonction, devenue désormais indispensable, cette jonction avec les troupes de Biilow et de Winzingerode, on aurait pu l'obtenir en procédant avec calme et sans imposer des fatigues écrasantes aux soldats, si l'on n'avait pas perdu le temps en de vaines hésitations à La Fôrlé, si l'on n'avait pas cédé à la tentation de faire un simulacre de mouvement offensif à Lizy et de l'autre côté de l'Ourcq, si l'on n'avait pas été obsédé par la crainte de se voir pressé par Napoléon et les maréchaux et acculé contre Soissons occupé par les Français. C'est à ces trois causes que l'on doit ces trois horribles marches de nuit. Qn aurait môme pu éviter la retraite de Mareuil opérée, dés que le canon se rapprocha, et commencée au moment où le soldat faisait la soupe. 11 aurait suffi pour cela d'envoyer des le matin au 1«' corps les ordres de marche que le commandant en chef lui fit parvenir dans la journée. »

Un peu plus loin, Schack s'élève durement et justement « contre ces marches de nuit qui, dit-il, exercent surtout une influence désastreuse quand l'officier, comme le soldat, s'aperçoit qu'on aurait pu combiner les mouvements d'une manière k la fois plus rationnelle et plus commode, quand il sent que ces fatigues superflues sont uniquement causées par un sentiment d'inquiétude qui précipite les décisions du commandement supérieur, enfin quand on voit que les opérations sont la conséquence de renseignements plus ou moins positifs, au lieu d'être la résultante d'un plan longuement et sagement élaboré. »

Un autre officier, faisant également partie de Tétat-major d'York, et appréciant Teftet dissolvant exercé sur la discipline par une semblable manière de faire la guerre, écrit les phrases suivantes : « Voilà les conséquences d'un système dans lequel toute la discipline consiste forcément à brûler et à piller méthodiquement les villages. Les maisons de ces villages servaient de

t Sclia(;k remplissait à ce moment auprès d'York les fonctions de chef d'étatmajor en rcmplacomeut da colonel von Valentini blcssc«

combustible, et les quelques ressources (|u'ell(»s conlenuienl, de vivr(»s de distribution. Maintenir l'ordre dans un bivouac équivalait alors îi la répartition des villages les plus voisins entre les brigades et des maisons de ces villages entre les bataillons et les compagnies. On rassemblait les soldats de chaque comjiagnie, on les conduisait dans les villages pour en ramener d'abord les bestiaux, pour en ra|)porter ensuite des fourrages et de la paille, opération qui consistait ù arracher les toitures des maisons, pour y chercher entin du bois qu'on transportait au canq) a|)n''s avoir démoli les maisons dont on enlevait les poutres et les solives. Tel était alors l'idéal du bon ordre. Mais on ne pouvait que bien rarement procéder de la sorte. Car bien souvent un seul village devait subvenir aux besoins de l'armée tout entière; souvent aussi on n'arrivait au bivouac que fort avant dans la nuit, et alors chacun se débrouillait à sa guise. »

« La détresse profonde dans laquelle se trouvait l'armée de Silésie, ne tarda pas à pousser le soldat h des excès et h des violences qu'on était désormais impuissant à punir et à réprimer. Marchant à côté des Russes (jui pillaient et qui volaient, force était aux Prussiens d'en faire autant |)Our vivre; ils ne furent jias longtemps avant de devenir brutaux, pillards et voleurs. Tous les efforts des chefs pour rétablir la discipline restèrent infructueux; il est juste toutefois de reconnaître qu'il eût été diflicile de se conformer aux ordres et, d'ailleurs, les dernières marches forcées avaient mis le comble à un état de choses aussi déplorable *. »

Un autre fait, cité par le même oflicier prussien, le comte Henckel von Donnersmarck, fait encore mieux ressortir la situation de l'armée de Silésie à cette époque. Lorsque York eut établi son quartier général à Oulchy-le-(jhiUeau, dans le chAteau abandonné par ses propriétaires, il ordonna à ses brigadiers et chefs de corps de se rendre auprès de lui. « Lorsque nous fûmes rassemblés, dit le comte Henckel von Donnersmarck*, le général entra et nous dit : « Messieurs, je croyais avoir l'honneur de « commander un corps d'armée prussien, tandis que je suis en « réalité à la tôle d'une bande de brigands. Ce rôle ne saurait me « convenir et je vous préviens que je ferai immédiatement passer

i tlENCiuiL VON Donnersmarck, Erinnerungen aus meinem Lcben*

« en conseil de guerre quiconque m: parviendra pas à maintenir « Tordre et la discipline parmi ses hommes. »

« Au moment même où York prononçait ces paroles, deux vivandières parées de robes de soie et de chapeaux à plumes passaient au galop ; le général s'écria alors : « Vous le voyez, « messieurs, donnez la chasse à ces créatures! » Mais avant que les officiers eussent pu sauter à cheval, les vivandières avaient disparu et on ne réussit pas h les retrouver.

« York, avec les idées qu'il avait sur la discipline et Thonneur militaires, souffrait naturellement de la façon dont on conduisait les opérations et du caractère donné à celle guerre dans laquelle le comniandemmt supérieur forçait, disait-il, les soldats à piller et ù voler. Il ne pouvait se faire à Tidée de voir que, violant les déclarations solennelles de la proclamation lancée par les Alliés h leur entrée en France, les soldats prussiens commettaient excès sur excès el se voyaient contraints par la misère à se livrer à des actes d'horrible vandalisme. Il ne pouvait supporter, sans en être profondément aftecté, l'idée d'être mêlé h une guerre conduite d'une telle façon ((u'elle semblait avoir pour objet principal la destruction complète des idées d'ordre, de respect de l'autorité et de discipline. »

On peut aisément se figurer l'aspect présenté par l'armée de Silésie à son arrivée h Oulchy, si l'on considère qu'York était assurément de tous les commandants de corps alliés, celui qu'on savait le plus intraitable sur la discipline, celui dont l'ascendant personnel sur les troupes était le plus considérable, celui qui s'occupait le plus de l'existence matérielle du soldat et qui réprimait le plus sévèrement les violences, les abus et les pillages.

Avec une pareille armée et surtout après les nouvelles (|u'il venait de recevoir dans la nuit du 2 au 3, il était impossible h Bliicher de songer h accepter ou h donner une bataille h Oulchy.

A la grande surprise et au vif mécontentement du feld-maréchai qui attendait à tout instant l'arrivée de Bûlow et de Winzingcrode à Oulchy, Brihincck, rentrant de sa mission, avait annoncé fi Blùcher (ju'il avait trouvé Biilow l'avant-veille i\ Chavignon. Il lui avait rendu compte que Winzingerode, rejoint par les troupes de Woroîizoff, après avoir jeté un pont sur l'Aisne à Vailly, avait décidé Biilow à se diriger avec lui sur Soissons. Ainsi les renforts espérés par Blùcher allaient lui faire défaut ii Oulchv, et

bion (|iio les 44,000 homnios sur lesquels il comptait, oussont, malgré sos ordres, été mettre le siép;(î devant «Soissons défendue par une garnison (pfon évaluait h î>,(iOO hommes, les nouvi'lles re<,'ues de Soissons dans la matinée n'étaient de nature, ni h diminuer ses craintes, ni à le tirer d'embarras, ni h calmer son irritation.

Premières Douvelles de Soissons. - Par une première lettre expédiée de son camp devant Soissons, à 5 heures du matin, Winzingerode faisait savoir au feld-maréchal, qu'une tentative faite la veille pour s'emparer de Soissons avait échoué. Le général russe, pensant que l'armée de Silésie se dirigerait par Fère-en- Tardenois et Fismes sur Reims, croyait imprudent d'attendre une attaque aux environs de Soissons et manifestait l'intention de se servir du pont de Vailly pour se réunir h Biilow sur la rive droite de l'Aisne.

a J'attendrai le jour devant Soissons avec une division d'infanterie et ma cavalerie, disait en terminant le général russe, et, s'il ne survient rien de nouveau, je nie dirigerai sur Fismes et prendrai position sur un terrain plus avantageux. »

A 7 heures du malin, après avoir reçu les ordres de Blucher datés de la veille au soir, Winzingerode expédiait une deuxième dépêche aussi peu rassurante que la première: «Je reçois la dépêche de Votre Excellence, d'Oulcliy, 2 mars au soir. Ma première lettre vous aura fait connaître ma situation devant Soissons. Nous n'avons pas réussi h prendre cette ville hier. Le général von Bi'dow est sur la rive droite de l'Aisne. Il n'y a qu'un seul pont h Vailly. Au reçu des ordres de Votre Excellence, j'ai contremandé la marche de mes troupes. Le gros de mon corps est donc concentré. Je dispose de 15,000 hommes d'infanterie, de 4,500 chevaux et de 14 régiments de cosaques. Le terrain que j'occupe actuellement ne me permet en aucune façon d'y attendre l'attaque de forces considérables débouchant de Soissons et de Villers-Collerets. J'at tends avec impatience l'ordre de Votre Excellence m'enjoignant de rejoindre son armée à Oulchy, ou sur le point qui lui conviendra. Le général Langeron est à Reims. »

Soissons tenait donc bon. Le passage était fermé de ce côté. Il fallait à tout prix éviter toute perte de temps qui permettrait h l'Empereur de diminuer la distance déjù considérablement réduite

qui le séparait de l'armée de Silésio, et se hâter de gagner la rive droite de l'Aisne*.

Ordres pour la journée du 3 mars. — Aussitôt après avoir reçu cette deuxième lettre, avant de s'arrêter à un parti définitif, avant d'avoir déterminé la direction qu'il voulait donner à sa retraite pendant la journée du 3, avant d'avoir fixé le point sur lequel il passerait l'Aisne, Bliicher s'était empressé de faire tenir h Winzingerode les instructions réclamées par celofllcier général. « J'ai reçu les deux dépèches de Votre Excellence en date de ce matin, l^'empereur Napoléon a achevé de jeter hier soir ses ponts î\ La Ferté-sous-Jouarre. Soissons ne s'étant pas rendu, je me suis décidé à accepter la bataille sur la rive droite de l'Aisne. Je fais filer pour cette raison les bagages sur Fismes. Je me fais précéder îi Buzancy par l'équipage de pont qui aura à jeter plusieurs ponts sur l'Aisne. J'ai l'intention de partir d'ici vers le soir et je commencerai î\ passer la rivière dans la nuit. Envoyez de suite des officiers de votre état-major chargés de reconnaître et de déterminer les points qui se prêtent au passage, afin que je puisse, en parlant de Villemontoire ou de Buzancy, me porter sur une position située sur la rive droite de l'Aisne. Faites immédiatement prendre l'équipage de pont h Buzancy et commencez de suite h jeter les ponts. Envoyez au-devant de moi des officiers qui guideront les colonnes à partir de Villemontoire et de Buzancy et préviendront le désordre et les erreurs qui pourraient se produire pendant la marche de nuit.

« Je désire vous voir passer, pendant la journée, l'Aisne à Vailly avec le gros de votre corps et vous établir autour de Soissons, de façon que les sorties de la garnison ne puissent pas inquiéter ma marche.

« Je laisserai derrière moi toute ma cavalerie qui, chargée de couvrir les mouvements de mon armée, ne passera l'Aisne que demain matin.

« Si la configuration du terrain le permet, j'aimerais h avoir un

1 Bliicher avait appris au même moment que le pont de Château-Thierry était coupé, que le major von Falkenhausen occupait cette ville avec son petit corps volant, que Tettenborn battait le pays à hauteur de Chûteau-Thierry sur la rive gauche de la Marne et que le pont de La Ferté-sous-Jouarre avait été rétabU par les Français.

poiil à Vcnizcl. D.ans le cas conlraire, je pourrai me diriger sur

Vaiilv •. »

Mieux cncorfi que l'ordre de mouvement (ju'ii va faire n^diger par Gneisenau, cette d(^p^che porte l'empreinte manifeste des préoccupations auxquelles BliichcM* était en proie dans la matinée du 3. Le fcld-maréchal est décidé à quitter les bords de l'Ourcq, h repasser sur la rive droite de l'Aisne. Mais comme il ne détermine pas, même lorsqu'il expédie ses ordres détinilifs, le point précis où il pense effectuer son passage de rivière, la disposition pour la journée du 3 n'est, par suite, qu'une paraphrase de sa dépêche à Winzingerode. Il se contente d'y fixer les heures de départ des diff'érents échelons de son armée, en retraite vers la rive droite de TAisne, « où. comme le dit Droysen, on avait entendu parler d'un champ de bataille excellent. »

Dés 9 heures du matin, le feld-maréchal a décidé que les bagages des corps partiront h midi pour Fismes dans l'ordre occupé par les corps : d'abord ceux d'York, puis ceux de Sacken et de Kapse\vitch,et en dernier lieu ceux de Kleist.

L'équipage de pont a filé dés lo matin sur Buzancy et y attend des ordres ultérieurs.

A midi, le feld-maréchal envoie les ordres de mouvement à ses commandants de corps :

« A 3 heures Kleist quittera les bords de l'Ourcq, marchera par la traverse de Blanzy et de Parcy, rejoindra entre Buzancy et Noyant la roule de ChAteau-Thierry ù Soissons. Il enverra h Buzancy un officier auquel on fera connaître le point sur lequel on aura jeté un pont sur TAisne pour servir de passage au corps.

Le corps de Kapsewitch (infanterie et artillerie) suivra le mouvement de Kleist.

Sacken partira î\ 4 heures d'Oulchy-la-Ville, par la chaussée de Soissons et enverra un officier prendre les ordres ;\ Buzancy.

York marchera par la même route derrière Sacken.

La cavalerie et l'artillerie à cheval masqueront le mouvement de Tarmée et resteront sur l'Ourcq jusqu'au 4 avant le jour; Zieten se repliera alors seulement sur Buzancy. »

L'indécision de Blûcher, conséquence des inquiétudes que lui

i Bliicher à Winzingerode, 3 mars matin. (Kriegt Arehiv, de Berlin, IV, , 13, VU.)

cause sa situation, persiste, on le voit, jusqu'au bout, et quand, après avoir donné ces ordres, il part lui-même pour Buzancy, devenu le point de réunion de son armée, son arrière-garde est déjfi sérieusement engagée à Neuilly-Sainl-Front et la cavalerie légère de Grouchy s'approche de Rocourt et de Fère-en-Tardenois.

Mouvements de TEmpereur. — Depuis le moment où ses ponts ont été achevés, l'Empereur' n'a cessé do presser le passage de son armée. En même temps qu'il informe Marmonl et Mortier de son approche, il leur prescrit de se diriger sur Oulchy-le- ChAteau et de continuer a pousser Blûcher qu'il espère déborder en se portant h marches forcées contre sa gauche, par la roule de Fère-en-Tardenois.

Pendant que Victor remonte, par la rive gauche de la Marne, sur Chîlleau-Thierry et que Bordesoulle est en roule de Meaux pour rejoindre les maréchaux, la cavalerie appuie le mouvement de la brigade Wattier sur Crouy-sur-Ourcq et La Ferté-Milon. Elle a reçu l'ordre de s'élever toujours sur la droite de l'ennemi, parce que l'Empereur pense que, de La Ferté-Milon, Blûcher cherchera h gagner Fère-en-Tardenois. Elle doit essayer de communiquer avec le duc de Raguse, envoyer un parti de 500 chevaux couper la route de Château-Thierry à Soissons et faire tenir ses rapports h l'Empereur qui se rend à 10 heures du matin h Monlreuil-aux-Lions.

Trois heures plus tard, à i heure de l'après-midi, l'Empereur fail donner direclement au commandant des 500 chevaux détachés h Bézu-Saint-Germain, l'ordre d'aller sur Oulchy-le-Chî\teau et d'y couper la roule de La Ferlé-Milon îi Fère-en-Tardenois; Nansouly, avec la cavalerie de la garde, soutient ce détachement et se dirige sur Rocourt.

A deux heures. Napoléon a reçu des maréchaux des nouvelles qui lui ont fait connaître les positions de l'armée de Blûcher !e

i t( Le 3 mars, soit cinq joui-s après son départ de Troyes, dit Clausowitz dans sa Critique ttratéyique de la camptujne de France en 1814, Bonaparlo passt; la Marne à Château-Thierry à 15 niiUes (Ui kiluinèlres) de Troyes, rapidité extraordinaire bi Ton pen>e que ses troupes devaient ^Irc exténuées, que les chemins étaient dé(c:ft;ihles et le pays i-omplèiement épuisé. >>

2 au soir. Convaincu * que le fold-marochal a lilo toute la nuit, sachant que les niaivchaux onl drt le suivn», et bien (pfil |)ense que Grouchy aura entendu le canon de Marniont et conHnuni(|ué avec le mare^chal, l'Kmpereur recouïniande encore une fois h ce g(^néral d(* soutenir sa cavalerie légère, d'aller sur Neuilly- Saint-Front si les Prussiens ont pris le chemin d'Oulchy-la-Ville, et d*appuyer les maréchaux s'ils onl, au contraire, essayé de gagner la route de Villers-Cotterels.

De sa personne il s'arrèle à Hézu-Sainl-(iermain*. Sa cavalerie est arrivée h llocourl et h La Croix dans le courant de l'aprèsmidi. L'infanterie de Nev et de Drouot a suivi le mouvement, et celle de Victor, passant la Marne en barque |)our ne pas perdre» de t(»mps h altendre l'achèvement du pont de ChAteau-Thierry, a pris pied sur la rive droite et chassé de cette ville les partisans du major von Falkenhausen. Poursuivi vivement jusqu'ù Fèn^cn-Tardenois, Falkeidiausen y fut recueilli par Lùtzow qui venait d'y arriver.

Combat de Neuilly-Saint-Front. — Comme il l'avait annoncé h l'Empereur, Marmont, auquel les mouvements de Kleist n'avaient pas échappé, s'était porté dès le matin sur La Ferté-Milon (»t Neuillv-Saint-Front. Le colonel von Bliicher, avec deux batail- Ions, un régiment de cavalerie et une batterie, occupait encore, h ce moment, la hauteur de Passy-en-Valois ; ses avant-postes

* « Si, comme tout le porte à penser, reniiemi prend la direction de Soissons, tk*rivez à Marmont et à Mortier de le poursuivre vivement. » (Berthier à Grouchy, Montreuil-aux-Lious, 3 mars, i heures après-midi, et Registres de Berthier. Archive» (le la guerre.)

' I^ 3 mars au malin, avant do quitter La Ferté-sous-Jouarre, l'Empereur avait une fois enrore eisayé de ramener la confiance à Pans. Ueprocliant à Camhacérès les appréhensions dont il s'était fait Técho, il lui écrivait : « Mon cousin, je vois qu'à Paris vous avez de l'etpril tout plein pour aroir des sujets de peur. Il h* y a pas de remède à cela, Jl suffit de penser qu'aujourd'hui la capitale n'est plus réellement compromise. Cela est beaucoup arec le mauvais esprit de tout ce qui tient d Vadministration, depuis le prince de Bênévent jusquà je ne sais qui ; ce sont eux qui ont propagé depuis novembre un si mauvais esprit dans l'opinion, d Et il ajoutait pour terminer : « Vous verrez, par es communications que fera le Hoi, combien ces messieurs sont modérés, tout comme leurs soldats qui pillent, égorgent cl brûlent tout. » ((Correspondance, n® 21423, Napoléon au prince Camhacérès, archichancelier de l'Empire, La Fcrte->ous-Jouarre, 3 mars 481 i.j

tenaient Mosloy. Le corps de Kleisl était h Neuilly-Saint-Front; celui d'York, un peu plus en arrière, h Recourt et Armentières; les Russes de Kapsewitch au nord de Neuilly sur la rive droite de rOurcqi et la cavalerie du général Korft derrière Neuilly.

A 10 heures du matin, Tavant-garde française débouchait en vue de Passy, au moment où le convoi se mettait en mouvement et où les troupes faisaient leurs préparatifs pour commencer à midi le mouvement sur Buzancy. Le colonel von Rlûcher se maintint à Passy jusqu'à ce qu'il eût vu, par le déploiement des troupes françaises, qu'il ne s'agissait pas d'une simple reconnaissance. Pendant que Ton se hâtait de faire filer au plus vite les convois de Nanteuil et de Billy-sur-Ourcq, pendant qu'on cherchait à presser la marche des troupes h travers les défilés, le colonel von Bliicher avait commencé h se replier, lentement et en bon ordre, sous le feu de l'artillerie française*. Il s'arrêta îi hauteur des renforts que Kleist lui avait envoyés.

A la première nouvelle de l'engagement, la réserve de la cavalerie du 11® corps était venue s'établir h sa droite, à l'ouest et en avant de Neuilly-Saint-Front; la cavalerie russe du général Korff avait traversé l'Ourcq à gué et s'était déployée h sa gauche. A 500 mètres en arrière de ces 6,000 chevaux, la 9« brigade occupait un petit bois; un bataillon et deux batteries avaient pris position près d'une ferme à 200 mètres au nord de ce bois. La brigade du général von Pirch I était en réserve derrière ce bois.

Plus en arrière, l'infanterie de Kapsewitch occupait Nanteuilsur-Ourcq ; son artillerie en batterie sur les hauteurs de la rive droite était prête à balayer le pont de Vichel et les gués de l'Ourcq, couvrant ainsi la retraite des troupes encore postées aux environs de Neuilly.

Arrivés à hauteur du bois de Neuilly, les maréchaux, en apercevant cette longue ligne de cavalerie, s'arrêtèrent un instant pour laisser h leur infanterie le temps de se déployer et poussèrent vers leur droite, la cavalerie de Doumerc avec l'ordre de tourner la gauche de Kleist.

i Von h AGE m. Historique du régiment de dragons de la Nouvelle^Marehe n0 3.

Mtillioiiriuiscnic»! crlleravalcric m* Iroiiva pasili» rlieniin pour opérer vivenuMil son niouveniciiL Par siiiU» rllr uv rendit aucun service. L'infanterie française, au contraire, avait rapidement ellectué son déploiement et s'avan<;ait maintenant sous la protection de son artillerie.

Les escadrons russes et prussims se maintinrent en position jusqu'il ce que les voitures et les trouprs eussent dépassé le délilé de Neuilly. La hellt» tenur de ces escadrons mérite d'être signalée. Chargée de couvrir la retrait!» des corps en marche derrièn» elle, cette cavalerie resia immobile sous un feu meurtrier sans oser cependant t(Mïler une charj^^e, |»an*e qu'un insuccès aurait pu comprouHîttre la retraite de Kleisl et acculer le !!• corps au pont dt» rourctj. Kntre 3 et i heures, h» défdé était enlln lihre et les lrou|)es en^çagées se mirent en n^traite. L'infanterie française continuait à s'avancer, attendant j)Our s'en{<ap;er ;i fond l'entrée en ligne de Doumerc; mais lorsque ces escadrons arrivèrent, il était déjfi trop tard ; l'aile gauche de Kleisl avait repassé h» pont do Neuilly. se dirigeant sur Nanteuil et sur Vichel, et le feu des bateries russes de la rive droite de l'Ourcq vint rah'ntir h^s progrès et contrarier la marche de l'infanterie de Marmont qui essayait de joindre les troupes du 11*^ corps.

A o heures, Kapsewitch recevait à son tour l'ordre de quitter ses positions. Il effectua sa retraite sous la protection d'une batterie à cheval couverte |)ar des tirailleurs. Les Français, après avoir canonné l'artillerie russe, trav(»rsèrent l'Ourcq et auraient réussi îi enlever la batterie sans une charge des régiments de dragons de la Nouvelle-Hussie et de Kargopol '. La cavalerie de Korff passa la nuit aux environs de Billy-sur-Ourcq masquant le mouvement et couvrant la position des corps de Kleist et de Kapsewitch qui ne dépassèrent pas Parcy.

« Tous les rapports s'accordent à dire, ainsi s'exprime Marmont* dans sa dépêche ù Grouchy, que l'ennemi s'est retiré sur Oulchy-le-Ghî\teau ; mais le projet qu'il avait formé |)araîl avoir

i Journal d'opérations du général Kapscwitch. La cavalerie russe perdit à Nenilly 336 hommes.

• Marmont à Grouchy, Ncuilly-Saint-Front, 3 mars, 8 heures du soir. (Archivet de la guerre,)

éli'^ changé par le moiivomonl de Sa Majesté*. Les niasses qin^ nous avions devant nous se sont retirées par ia roule de Soissons. Nous avons vu des colonnes qui avaient marché sur Oulchy, rétrograder ce soir pour prendre la route de Soissons. C'est donc ccrtainemeni sur Soissons que Tennemi op^re sa retraite. Je compte que vous allez nous appuyer. Donnez-moi de vos nouvelles. Je serai demain au jour en marche pour poursuivre Tennemi et en îivoir ce que je pourrai. »

Marmont avait bien vu : Tarmée de Silésic filait en toute hAte sur Soissons; mais ce changement de direction n'était pas dû au mouvement de l'Empereur *.

La mollesse, la pusillanimité d'un général avaient, dans le courant de cette journée, livré à Tennenii une place susceptible de se défendre au moins pendant 48 heures. La faiblesse d'un homme avait, d'un trait de plume, remis en question le sort de toute une campagne, compromis la destinée et la fortune de la France.

Bien qu'on ait depuis lors vainement essayé de le contester, il fallait que Blucher lui-même eût trouvé la situation de son armée exceptionnellement critique, pour qu'il se fût décidé, aussitôt après avoir donné les ordres de retraite vers l'Aisne, à se rendre de sa personne h Buzancy.

Mécontent du parti pris par Bulow et Winzingerode, ne doutant plus, après la réception des dépêches du général russe, de l'insuccès du coup de main tenté contre Soissons, le feld-maréchal, pour la première fois peut-être dans le cours de sa longue carrière, avait quitté ses troupes au moment où elles étaient déjfj engagées, pour venir sur ses derrièn^s régler en persoime l'écoulement de ses colonnes et de ses bagages, choisir un point de passage, surveiller et hîUer l'établissement d'un pont. 11 est donc de toute évidence que, le 3 au malin, Blucher se voyant sur le poinl d'être rejoint et atteint par les maréchaux et par l'Empe-

1 Le romtc Nostitz, dans son Tagebuch, nous dit en eiïet : « Pendant qu'on continuait û marcher le 3, on reçut Tlieureuse nouvelle de la capitulation de SoisM)ns, ce qui dérida le feld-maréchal à se diriger sur cette ville. » Il résulte ii\ outre des piiVes C 13, V 24 et C 21, I, P® 101 des Archives de Btvlin, que Bliicher, qui d'(.)ulcliy-lc-Cliàleau se proposait «h* se replier sur Kisines, |Kjrla .son armée entière sur Soissons dès qu'il eut rn^n l'avis de liiilow lui annonçant que cette place avait ouvert >e8 portes.

reup, nu s<; cToyaril pas asst*/ t'orl pour lour n'sistrr ciitir la Marne t»l TAisne av<*r une année épuisée par les njarelies el les privations, démoralisée par trois jours de eoujhats désavantageux, déçu dans son espoir d'opérrr sa jonelion à Ouleliy avee, les 45,000 hommes tie Biilow ri d»* Win/in^rrode, n'avait (pi'une pensée, qu'une préoeeupalion : erlle de mettre au plusvil(^ l'Aisne entre ses eorps et les trou))es IVaneaises.

Y fiU-il jmrvenu sans la reddition de Soissons et hu'ïi «piil dis|)0sàt d étpupafçrs de pont en nombre suflisants pour jfler plusieurs ponts sur l'Aisne, c'ttst ci» que nous alloïis examintT maintenant.

Siège et capitulation de Soissons. — Ne prêtant qu'une oreille distraite aux nouvelles, envoyées de Chàlrau-Thierry par Telteidmrn * , bien (pi'elies fussent de nahire à le rassurer niomenlanémenl sur va* ipii se passait à sa j^auebe, lUiieiier donne un libre cours h soïi irrilatioïi contre IUHonv rt surtout contre Winzingerode. Il se dispose h faire relond:er sur ce général la responsabilité des désastres qu'il prévoit et qu'il redoute, lorsqu'un mol de Hulow lui apprend dans laprcs-midi à Buzaiicy ipie Soissons a capitulé le matin.

Il est désormais inutile de jeter un |)ont à Vailly ou à Venizel, on dispose de celui de Soissons. Non seulement l'arméi» de Silésie jjourra atteindre la rive droite de l'Aisne; mais, protégée et couverte par la tète de pont de Soissons, elle va se rallier, se

1 Tellciiborn, après avoir donne le 28 février contre la cavalerie française à Kère-Charopenoise, avait côtoyé les mouvements de l'Empereur, liés qu'il eut acquis la certitude du passiige de l'armée im|)érialc à La Ferté-sous-Jouarre, il résolut de la suivre sur la rive droite de la Marne et se dirigea, comme nous l'avons dit, sur Cliàleau-Tliierry et, de là, sur Dormans où il passa la rivière. Le 4 mars. Tetlenborn était à Fismes sur les derrières de Napoléon; il connnuniquait de là avec Saint-Priest en marche de Cliàlons sur Ittims. Entre temps, il avait adressé à Dliiclier la dépêche suivante : u J'ai l'honneur de faire coanaitrc à Votre Excellence que, d'après les rapports qui me sont parvenus, l'empereur Nap<déon, dont j'ai suivi et «ôtoyé la marche, n'a avec lui que la jeune et la vieille gardes. J'affirme à Votre Excellence que l'elTecMf total de ces Iroupes est au plus de 30,000 hommes. Le moment me parait d'autant plus favorable pour prendre l'ofTensive que les troupes françaises ont fait environ dix lieues par jour et sont très fatiguées. Votre Excellence peut accorder d'autant plus de créance à ces renseignements que je n'ai cessé de suivre l'ennemi de très près et de l'observer, et que mes partis lui ont fait un assez grand nombre de prisonniers. >'

refaire et se reposer. La situation a ehangô, du tout au tout, d'un moment h l'autre. Il ne reste plus au feld-maréchal qu'à envoyer au plus vite de nouveaux ordres qui dirigent son armée sur cette place; toutefois, en raison même du combat de Neuilly-Saint- Front, ses diftérents corps seront dans l'impossibilité de s'y conformer entièrement.

Lorsque Winzingerode, venant de Reims, et Bùlow, arrivant de Laon, apparurent simultanément devant Soissons, sur les deux rives de l'Aisne, dans la matinée du 2 mars, la place n'avait pour toute garnison que 700 hommes du régiment de la Vistule, 140 artilleurs et 80 éclaireurs de la garde. La brigade d'Orléans, aux ordres du colonel Chabert, désignée pour renforcer celte garnison, n'était pas encore arrivée de Paris, et les deux bataillons de garde nationale mobile de la Seine qui auraient pu y entrer, s'étaient arrêtés en ro'Ute à la vue de quelques cosaques, parce que deux de leurs compagnies, fortes de plus de 200 hommes, s'étaient laissé prendre sans tirer un coup de fusil par 40 cosaques, près de la porte de Verte-Feuille, au débouché de la forêt de Villersdotterets.

Malgré toute l'importance que l'Empereur n'avait cessé d'attacher à Soissons depuis le début de la campagne, et surtout depuis qu'on avait réoccupé cette ville, malgré les ordres incessants qu'il avait renouvelés à tout instant, l'incurie de l'administration centrale était telle que Tartillerie (20 pièces), qu'on y envoya le 22 février, y arriva sans munitions.

Depuis le 21 février, l'Empereur avait eu beau réitérer les ordres de mettre Soissons dans le meilleur état de défense, on y manquait d'ouvriers, d'officiers du génie et d'argent. On se borna à amener les pièces sur les remparts et à faire les réparations les plus indispensables. L'Empereur avait recommandé par-dessus tout de démolir les auberges et les maisons qui, situées en dehors de l'enceinte, avaient gêné la défense et abrité les troupes de l'attaque lors du premier siège et de disposer des fourneaux de mine sous les piles du pont de pierre. On se contenta d'abattre quelques maisons et l'on trouva superflu de miner le pont.

Toiitf's ccîs fautes, qui devaient être si chèrement payées, auraient pu être évitées, si Clarke avait racheté ses négligences en donnant au moins h la place, comme le lui avait demandé son propn; aide de (^amp, .Muller, un commandant habile et résolu.

Parmi tous les g«'»iR'rau\ aux(|uels il pouvait oouticr un poste aussi (lifliicilc et aussi important, le duc de Feltre choisit malheureusement celui qui convenait le moins h une mission aussi importante. Au lieu de désigner un officier dont l'énergie et la termelé lui fussent bien connues, il coujinit rincoujpréhensible et criminelle erreur d'appeler à des fonctions aussi difficiles un général qu'on aurait dû traduire en conseil de guerre |)Our la conduite qu'il avait eue h Auxerre. « Le général Moreau, dit le général Allix dans ses Souvenirs politiques et militaires, commandait sous mes ordres h Auxerre, dans les jiremiers jours de février 1814. 11 avait avec lui environ IM)0 hommes d'infanterie, la garde nationale d*Auxerre et la gendarmerie de l'Yonne. Je lui avais donné ordre de tenir h Auxerre, coule «jue coule. Il évacua cette ville, emmenant avec lui la gendarmerie, sans se soucier de son infanterie, qui fut impitoyablement sabrée par les troupes du général autrichien prince Maurice de Liechtenstein. 11 quitla Auxerre sans même me donner avis de sa retraite, et se rendit à Paris par Montargis et Nemours. Je ne sais quel rapport il fit au ministre de la guerre ; mais bien certainement, si le ministre eût connu la conduite de ce général à Auxerre, il ne l'aurait pas envoyé commander à Soissons. »

C'était à ce général vantard et pusillanime, qui venait de donner i\ Auxerre la mesure de ce (ju'il valait; h ce général cjui, après avoir déclaré au parlementaire reçu à Auxerre, dés l'apparition des premiers coureurs de Liechtenstein, qu'il tiendrait jusqu'à la mort, n'avait pas craint d'ajouter que, s'il lui était impossible de se rendre à 100 chevaux, il verrait ce qu'il aurait îi faire lorsqu'un corps plus considérable serait devant lui; à ce général qui avait lAchemenl abandonné et la ville qu'il était chargé de défendre et la garnison placée sous ses ordres, qu'un ministre de la guerre, induit en erreur par ses belles paroles et ses faux rapports, non content de lui avoir décerné des éloges immérités, confiait un poste d'honneur. C'était un semblable officier qu'un inexcusable aveuglement et qu'une coupable faiblesse allaient rendre l'arbitre du sort d'une armée, des destinées d'un pays.

Et comme le Moreau de Soissons devait faire oublier le Moreau d'Auxerre, il semble que, par une cruelle ironie, la Providence ait tenu ii fixer à tout jamais, et du même coup, le souvenir de l'impardonnable erreur du ministre et la trace indélébile

des criminelles défaillances de rhonirae qui livra Soissons, en inspirant au duc de Feltre cette phrase tristement prophétique, que nous retrouvons dans son Iminiction à Moreau : « J'ai lieu d'être persuade ([ue vous saurez défendre cette ville intéressante avec la vigueur et l'énergie que vous avez montrées pour la défense de la ville d'Auxerré. »

Un pareil homme n'était pas fait pour s'inquiéter beaucoup des mesures qu'il y avait lieu de prendre pour compléter la mise en état de défense de la place, et de ce qui se passait aux portes mêmes de Soissons. Alors que par une singulière coïncidence, Clarke, écrivant le 2 mars à Marmonl, lui disait : « J'ai des craintes pour Compiègne et surtout pour Soissons qui, quoique munie de quelque artillerie, n'a pas encore reçu toute la garnison dont elle a besoin. La capitulation de La Fère complique la situation de cette place, » Moreau ne soup(;onnait même i)as le danger qui le menaçait. Les avis ne lui avaient cependant pas fait défaut. Bien que les nouvelles parvenues à Soissons dans les derniers jours de février eussent jeté l'alarme et la consternation dans la population, la dernière dépêche qu'il adressa à Paris, le 2 au matin, quelques instants avant d'être investi, ne reflétait en aucune façon les préoccuj)ations bien légitimes qu'aurait eues l\ sa place tout commandant de place ayani conscience de la grandeur de sa responsabilité et de l'importance de sa mission. Au moment où Biilow et Winzingerode n'étaient plus qu'à quelques kilomètres de lui, il annonçait au ministre que le parti de hussards prussiens, qui était le l**" mars sur la route de Villers-Cotterets (il s'agit là de l'escorte du major von Brunneck), n'était « qu'un petit délachemcîit envoyé pour lier correspondance aiec Bulofc qui esty dit-on, du côté de Lnon », et il lui demandait un renfort de 200 chevaux « pour pouvoir éclairer la place et enlever les coureurs » *.

Quelques instants plus tard, les avant-gardes de Bùlow et de Winzingerode débouchaient en même temps, au nord, par la route de Laon, à l'est par celle de Reims.

Pendant que les Prussiens de Bùlow se déployaient dans la plaine de Crouy, que les Russes prenaient position à cheval sur

1 Moreau au Ministre, Soissons, 2 mars. (Archivée de la guerre)

la route de Reims, leur droite h la rivi^^c, 300 Polonais allaient garder les remparts du côté du nord (porte de Laon) ; 300 autres s'établissaient sur la face sud, vers la porte de Reims. Les 100 autres et les 80 éclaireurs de la garde restaient en résen'e au centre de la ville. La garde nationale fournissait les postes intérieurs.

A 10 heures et demie, la place ouvre le feu et salue de ses projectiles un groupe de cavaliers russes qu'on a aperçus du côté de la route de Reims. Un parlementaire, envoyé par les Russes, est éconduit, et leurs batteries commencent à canonner Tartillerie de la place qui, quoique incomplètement abritée et insuffisamment servie, riposte de son mieux, malgré les pertes qu'elle subit. Deux attaques, l'une tentée par les Russes du côté du faubourg de Crise, l'autre exécutée par les Prussiens du côté de Saint-Crépin, ont toutes deux échoué. Mais si la journée avait coûté à la garnison 23 tués et iiO blessés, parmi lesquels se trouvait le colonel Kosinsky, commandant le régiment de la Vistule, le soir était venu sans que les Alliés, dont les troupes investissaient maintenant Soissons, eussent remporté le moindre avantage, sans que le bombardement eût produit le moindre effet. Déçus dans leur espoir d'enlever Soissons par un coup de main, inquiets de la tournure que faisait prendre à leurs affaires une résistance qui paraissait devoir se prolonger, alarmés par le bruit du canon qu'ils avaient entendu dans la direction d'Oulchy et qui se rapprochait à tout instant, les généraux alliés résolurent, avant de lever le siège, d'obtenir par l'adresse et l'intimidation ce qu'il leur avait été impossible d'enlever de vive force.

C'est aux Mémoires manuscrits du général-major russe, baron Woldemar Lôwenstern *, aux souvenirs de l'homme qui joua un si grand rôle dans cette nuit néfaste et mémorable que nous empruntons textuellement les pages qu'on va lire :

« Les généraux Bùlow et Winzingerode s'étaient dirigés le l»*" mars, l'un de Reims, Taulre de Laon, sur Soissons. De la reprise de cette ville dépendait non seulement leur propre jonc-

i Annexe 19 de Bernuahdi, Denkivûrdigkeilen aus dem Leben des kcUserHchen-rutsitchen Gênerais von der Infanterie C, F, Grafen von TolL

Weil.— 111. 4

lion avec l'armée de Silésie, mais avant tout le salut même de cette armée.

« On reconnut alors, mais trop tard, la faute qu'on avait commise en abandonnant sans raison Soissons que Tchernitcheff avait si brillamment enlevé.

« Il s'agissait maintenant de reprendre celte ville ù tout prix et Winzingerodc, toujours beau parleur tant qu'il s'agissait de dispositions à prendre, mais toujours mou quand on en venait à l'exécution, fit préparer à Reims des échelles qu'il traîna à la suite de ses troupes et qui devaient lui servir h une escalade dans le cas où la ville refuserait de capituler.

« La forteresse était à peu près dans le même état qu'à l'époque où elle tomba entre les mains de Tchernitcheff. La garnison était môme moins nombreuse, mais elle se composait en revanche de soldais aguerris, durs à la fatigue, indiff'érents au danger. L'artillerie était plus forte et bien servie. Le général Moreau commandait dans la place et «ivait sous ses ordres la légion de la Vistule (tous vieux soldats à la tête desquels était le colonel Kosinsky) et quelques dépôts d'infanterie française*.

« Nous passâmes la nuit à Fismes et parûn^es devant Soissons à 4 heures de l'après-midi.

« Le général Winzingerode prit position sur la route de Reims, îi peu de distance d'un cimetière.

« Le comte Woronzoft élait chargé d'investir la place.

« Cependant, avant de rien entreprendre de sérieux, le général Winzingerode crut utile de m'envoyer en parlemenlaire sommer le commandant de se rendre.

« Le général Bùlow tenta une semblable démarche sur l'autre rive de l'Aisne. On ne reçut pas son parlementaire et je ne fus pas plus heureux.

« Je réussis cependant à arriver jusqu'à l'entrée du faubourg de Reims et à m'entretenir un instant avec le colonel Kosînsky. Cet officier me déclara formellement que non seulement le général Moreau ne capitulerait pas, mais qu'il élait de plus décidé à n'entrer en pourparlers avec qui que ce soit. 11 m'invita par suite

Il u'y avait pas de dépdto h Sdissoos lors du deuxième siège.

h m'éloigner au plus vite de ses avanl-posles, afin de ne pas le contraindre ii faire tirer sur moi.

« Malgré le caractère impératif et formel de celte communication, j'eus néanmoins le temps de faire remarquer au colonel que la garnison avait devant elle deux corps d'armée d'un effectif total de 60,000 hommes, et je m'efforçai de lui démontrer l'inanité et la folie d'une tentative de résistance dans de pareilles conditions.

« Je fis intentionnellement ces remanpies i^ haute voix, afin d'être entendu par le poste de garde, comptant bien que ces paroles seraient ensuite répétées et contribueraient à abattre le moral de la garnison. Le colonel, qui devina vraisemblablement mon intention, fil apprêter les armes et je n'eus que le temps de le saluer et de lui crier : « A detnainl » Ce îi quoi il répondit : a Au plaisir de vous revoir I )> et je revins à un bon galop au quartier général de Winzingerode, qui attendait mon retour avec la plus vive impatience.

<' Dès qu'il eut connaissance de la réponse, il ordonna d'attaquer le faubourg.

« Le comte Woronzoff qui, avec son activité habituelle, avait déjà pris toutes ses mesures, ouvrit aussitôt le feu et attaqua avec une brigade de chasseurs le faubourg qu'il enleva, mais qu'il dut évacuer pendant la imit.

« Le feu partant des remparts était très vif el ne cessa qu'à la tombée de la nuit.

« Pendant que je m'entretenais avec le général Winzingerode, je fus touché par une balle qui, traversant mon manteau et mon uniforme, s'amortit sans me faire aucun mal. Le plus singulier de cette aventure c'est que pareille chose arrivait presq^ie au même moment au colonel Kosinsky avec lequel j'avais parlé peu de temps auparavant.

u Comme la nuit était des plus obscures, le général Winzingerode ordonna d'évacuer les faubourgs. Établissant la chaîne de ses avant-postes à peu de distance de ces faubourgs, il installa son quartier général dans un village situé à proximité de la route de Reims.

« J'étais accablé de fatigue et dès que j'eus réussi à me procurer quelques bottes de paille, je m'endormis profondément.

« Mon repos ne devait pas être de longue durée. A une heure

du iTjatiii, un aide de camp de Winzingerode vint me chercher. Les principaux officiers étaient réunis en conseil chez le général. J'y trouvai avec le général Winzingerode, le comte Woronzoff, Alexandre Benkendorff, le comte Orurk et le général Renny.

« On venait de recevoir des nouvelles du feld-maréchal Blûcher; il faisait connaître qu'il était vivement pressé par les Français, qu'on devait à tout prix s'emparer de Soissons et que le pont seul de cette ville pouvait assurer le salut de son armée. Grâce à ce pont, il lui serait possible de traverser l'Aisne et d'opérer sa jonction avec Bùlow *•

« Il fallait donc, à tout prix, et dès la pointe du jour enlever la ville, même d'assaut, dans le cas où il n'y aurait pas d'autre moyen de s'en rendre maître.

« A la suite des communications faites par Winzingerode, le conseil de guerre avait décidé: qu'avant de recourir au moyen suprême, l'assaut, il y avait heu d'envoyer encore un parlementaire au commandant et de tenler ensuite l'escalade, si celui-ci refusait à capituler.

« Je fus, sur la proposition du comte Woronzoff, désigné pour cette mission. On me fit l'honneur de penser que j'avais l'esprit nécessaire pour conduire à bonne fin cette difficile et périlleuse négociation.

« Après m'avoir littéralement écrasé sous le poids de ces éloges qu'on prodigue toujours à ceux dont on a besoin, de ces éloges qu'on oublie d'ailleurs un quart d'heure après, le général Winzingerode me dépeignit en détail la situation dangereuse et critique dans laquelle se trouvait Blûcher. Il me donna pleins pouvoirs pour signer une capitulation aux conditions que je trouverais, bonnes et me recommanda avant tout de faire diligence.

« Comme je faisais remarquer qu'on pourrait bien ne pas me

* Il est bon de faire remarquer qu'il résulte d'une lettre môme de Wiuzingerode eu date du 3 mars, à 3 heures du matin, qu'^u moment où se tenait ledit conseil de guerre, ce général n'avait reçu directement aucune nouvelle de Dliiclicr ; il avait seulement appris indirectement que l'armée de Silésie se retirait par Oulcliy, et personne ne lui avait donné d'ordres se référant à Soissons. Le major von Briinneck était le dernier officier prussien avec lequel U eût communiqué ; mais en revanche, Winzingerode — sa lettre à Bliicher du 3 mars, à 5 heures du matin, en fait foi — avait en connais;sance de la retraite de l'armée de Silésie et, comme Bûlow, il avait remarqué que la canonnade s'était rapprochée d'eux pendant toute la journée du 2 mars.

recevoir de nuit, par cela même qu'on avait refusé de m'accueillir de jour, les généraux Winzingerode et Woronzofl me firent des compliments interminables sur mon habileté et conclurent en affirmant que le salutderarméedeBlûcher et la vie de plusieurs milliers de braves soldats qu'on sacrifierait en donnant Tassant, dépendaient de la réussite de ma mission, et que je devais, par suite, tout mettre en œuvre pour parvenir jusqu'au commandant, le convaincre et l'amener rapidement h capituler.

« Je me mis en route, mais sans avoir d'autre espoir que dans ma bonne étoile. Je n'avais pu arriver h me fiiire une ligne de conduite tracée h l'avance ; je m'abandonnai au\ événements, au hasard, me promettant de profiter de toute occîision, de la saisir aux cheveux et d'ouvrir les yeux et les oreilles. La nuit était sombre ; une neige à moitié fondue tombait h gros flocons. Je me fis accompagner par mon brave ouriadnirk (maréchal des logis des cosaques) Jelatinzofi et par un trompette que je pris en passant chez le comte Orurk.

<' Après avoir essuyé plus d'un coup de feu parti des avantpostes qui tiraient aussitôt après avoir crié : Qui r/tr? j'arrivai heureusement à une grand'garde commandée par un officier. L'officier, reconnaissant en moi un parlementaire, me reçut avec une aimable cordialité et me pria d'excuser ses hommes qui, h cause de l'obscurité, avaient tiré sur moi. Les ténèbres étaient, d'ailleurs, si épaisses que l'on ne voyait pas h deux pas devant soi. Comme j'exprimai le désir d'être conduit auprès du général Moreau en montrant la lettre que j'avais à lui remettre*, l'officier m'exprima tous ses regrets de ne pouvoir se rendre à mes souhaits, et me répéta qu'il avait reçu l'ordre formel de renvoyer tout parlementaire.

« Ce jeune officier avait une très jolie figure pleine de douceur, une tournure distinguée et élégante, que venait rehausser une exquise politesse. C'était un Polonais, fils d'un pharmacien de

i La lettre de Winzingerode était conçue en ces termes : K Devant Soissons, 3 mars. — <( Avant de donner l*assant, pour sauver la ville des horreurs du pillage et du massacre, je propose à Monsieur le général commandant à Soissons de rendre la ville à Tarmée combinée du nord de l'Allemagne. L'honneur militaire ne commande pas une résistance contre une force aussi disproportionnée et dont les suites immanquables resteront toujours à la responsabilité du commandant. »

Varsovie. Je regrette vivement d'avoir oublié son nom; j aurais eu grand plaisir à rendre officiellement hommage à son urbanité. 11 était loin de se douter du rôle significatif qu'il allait jouer dans ce drame. Après sa réponse catégorique, il ne me restait plus qu'à retourner sur mes pas et h dire au conseil de guerre rassemblé : « Eh bien ! h l'assaut î »

« Cependant, je n'étais guère pressé d'avoir recours fi ce moyen extrême, si plein de risciues et d'horreur, et comptant toujours sur le hasard qui m'a tant de fois mieux ser\1 que les combinaisons les plus étudiées, sans savoir comment je m'y prendrais, je crus devoir réfléchir sur ce qui me restait à faire. Je cherchai h tirer parti de l'amabilité de Tofficier polonais et lui dis, afin de gagner du temps : « Eh! bien, puisque vous avez des ordres forte mels, force m'est de m'incliner devant eux; mais, en cama- « rade, vous ne sauriez me refuser de me laisser me chauffer un « instant, car je suis transi de froid. Et comme je n'ai rien « mangé de la journée, je vous demanderai de me donner un « verre de liqueur et un morceau de pain. »

« Pendant que je parlais, je tirai de ma poche un double louis et le priai d'envoyer h la ville un homme qui me rapporterait de l'auberge la plus proche la liqueur et le pain demandés. J'ajoutai une pièce de cinq francs pour le voltigeur chargé de la commission. L'officier, trompé par la simplicité et la sincérité apparente de ma demande, y accéda. Je pensai que le soldai ne manquerait pas de causer en ville, qu'on le mènerait au poste de la place, que le chef de ce poste rendrait compte de l'événement et que le commandant, informé de ma présence, chercherait peut-être h savoir, au moins indirectement, ce dont il s'agissait. Ma bonne étoile se chargerait, h mon idée, de faire le reste.

« Ma ruse réussit au delà de ce que j'avais espéré. Le voltigeur revint au bout d'une heure avec les bouteilles. Nous en bûmes une partie et je distribuai le reste à la troupe, que ce présent mit de bonne humeur. On pense bien que je buvais lentement; je bourrais doucement ma pipe et, tout en fumant, je parlais à l'officier de choses indifiérenles, de Varsovie, de la Pologne, de ses parents, de ses campagnes, me gardant bien de dire un mot de ma mission.

« Mais tout doit avoir une fin et je me préparais h abandonner

la partie, lorsque j'entendis le pas d'un cheval et vis arriver un officier qui semblait faire une ronde, mais qu'à son uniforme je reconnus pour un aide de camp.

« Cet officier but un verre de liqueur avec nous et, dans la conversation qui s'engagea entre le jeune Polonais, lui et moi, je ne manquai pas de lui exposer que leur situation (Hait désesp(^r<^e. Il faut croire que je réussis à faire partager ma mani^re de voir au nouveau venu, car, quelques instants après, l'aide de camp, me voyant prêt h partir, se leva et me pria de retarder mon départ jusqu'au moment où il aurait pu faire connaître ma présence et Tobjet de ma mission au commandant.

« Cette requête me remplit de joie; je ne me la fis pas adresser une deuxième fois et l'aide de camp, en s'en allant, emporta la lettre du général Winzingerode. Il revint peu après me dire que le général Moreau consentant à me recevoir, il avait ordre de me conduire en ville si je voulais me laisser bander les yeux. On me plaça entre deux gendarmes, et vogue la galère f

« Je ne pouvais rien voir, car le bandeau était bien mis, mais je comptais bien prendre ma revanche et les aveugler h leur tour. Quand j'entendis abaisser le pont-levis donnant accès dans la place, je ne doutai plus de la réussite de ma mission ! »

Lôwenstern, parti dans la nuit du quartier général de Winzingerode, arrêté à Tentrée de Soissons par les postes français, ignorait que, le 2 mars à 11 heures du soir, Moreau avait déjà eu une entrevue avec le parlementaire prussien. Après une conversation de quelques instants, le commandant de Soissons avait déclaré au capitaine Martens qu'il était disposé h se défendre jusqu'à la dernière extrémité, et que, du reste, il lui était de toute façon impossible de répondre à des propositions verbales présentées par un officier dont aucune pièce authentique n'établissait la mission ni le vrai caractère.

Introduit après Martens, Lôwenstern ne pouvait pas savoir que cet officier, après son premier entretien avec Moreau, était revenu porteur de la lettre suivante de Bûlow :

« Le général von Bûlow au général Moreau, commandant à Soissons *.

* En français dans l'original.

i< Dans la nuit du 2 an 3 mars.

« Monsieur le général,

« Votre Excellence a désiré que je lui écrive au sujet de la proposition que j'avais chargé un de mes aides de camp de vous faire de bouche et, après avoir attendu plus longtemps que je ne m'en étais flatté, je veux bien me prêter à une deuxième complaisance pour prouver h Votre Excellence combien je désirerais épargner le sang inutilement versé et le sort malheureux d'une ville prise d'assaut. Je propose h Votre Excellence, de concert avec le général commandant en chef l'armée russe, de conclure une capitulation telle que les circonstances nous permettent de vous raccorder et telle que Votre Excellence peut espérer de l'obtenir.

« J'attends la réponse de Votre Excellence avant la pointe du jour.

« BÛLOW. »

Lôwenstern ignorait également qu'après avoir congédié Marions, Moreau avait, à 2 heures du matin, convoqué le conseil de défense.

Déjà ébranlé par les propositions de l'officier prussien, h moitié convaincu de Timpossibilité de sauver Soissons, étourdi par les paroles qu'il venait d'entendre, capitulant déjà avec sa conscience, son honneur et son devoir, Moreau, après avoir pris l'avis des membres du conseil qui, tous, à l'exception de l'adjudant-commandant Bouchard, se prononcèrent pour la continuation de la résistance et la rupture de toute négociation, avait cru nécessaire de monter au petit jour sur la tour de la cathédrale pour contrôler par lui-même l'exactitude des assertions de Martens. Dans la déposition qu'il fit plus tard devant le conseil chargé de le juger, comme dans le rapport qu'il rédigea le 4 mars, il déclara qu'il vit alors que les troupes de l'attaque se montaient à plus de 30,000 hommes et que le feu avait pris déjà sur plus d'un point de la ville.

Ce fut à son retour, au moment où il se proposait de manifester ses craintes, au moment où il n'osait encore parler d'une capitulation à un conseil qui venait de rejeter les premières propositions des Alliés, qu'il reçut la lettre de Winzingerode, remise par Lôwenstern à son aide de camp. Quelques instants aupara-

vant on avait chargé Bouchard de rédiger la réponse destinée h Bulow et de lui demander un délai d*au moins vingt-quatre heures. La continuation de la résistance semblait donc être chose décidée, lorsque l'arrivée de Lôwenstern remit tout en question et amena un revirement inattendu.

Le colonel russe, auquel nous rendons la parole, a donc h juste titre le droit de revendiquer pour lui la gloire d'avoir arraché à Moreau la capitulation qu'il allait avoir la faiblesse de signer, et h laquelle il n'aurait vraisemblablement pas consenti sans l'intervention déterminante de Lôwenstern :

« Le conseil de défense tout entier était réuni chez le général Moreau. Ce général était un homme de 40 à 50 ans, de bonne tenue et de bon ton. Après avoir relu une fois encore la lettre de Winzingerode, il me déclara qu'il lui était impossible de capituler, par cela même qu'il avait sous ses ordres une forte garnison et que ses remparts étaient abondamment pourvus d'artillerie.

« Je reconnais, répondis-je, que vous auriez raison, général, « de rejeter toute idée de capitulation si nous n'avions que cinq « fois votre eflectif. Votre belle défense d'hier prouve que vous « êtes aussi habile que brave (les compliments réussissent tou- « jours avec les Français) ; mais comme la place est assiégée par « deux corps d'armée, qu'elle doit être attaquée dans une heure, « ce ne serait plus de la témérité, mais bien un sentiment de bar- « barie qui vous pousserait à exposer h une perte certaine votre « brave garnison et les inoffensifs bourgeois de Soissons. La place ce sera enlevée d'assaut, général, n'en doutez pas. Une pareille « entreprise convient tout à fait au soldat russe. Du reste, tout est « préparé à cet effet; dès que j'aurai quitté cette salle, on doute nera le signal et tout sera lîni pour vous, ce que, pour ma part, « je déplorerai d'autant plus, que les événements m'auront fait « connaître aujourd'hui tant de braves gens.

« Remarquant certains symptômes d'inquiétude sur les visages des assistants, je continuai : « Rappelez-vous, général, qu'un c< assaut ne saurait être comparé à une affaire en rase campagne. « Dans un combat ordinaire, on fait des prisonniers ; quand on « prend une ville d'assaut, on n'en fait pas et l'on passe tout au w fil de l'épée. Enfin, comme le soldat a besoin d'être stimulé, « on lui a promis et on a autorisé le pillage. C'est là la triste.

« mais inévitable conséquence d'une action de ce genre. Je le a sais bien, général, vous et ces Messieurs, vous méprisez la mort « que vous avez bravée tant de fois; mais risquer la vie des (c habitants sans résultat possible, sans chance de salut, c'est là « assumer une responsabilité que tout brave militaire a le devoir « de bien peser. »

« Les membres du conseil se regardaient, et je pouvais lire le doute et l'hésitation dans leurs yeux, excepté dans ceux du colonel Kosinsky. Cet officier pensait qu'on devait résister jusqu'au bout et déclara qu'il répondait de sa légion. J'avoue que je ne pus me défendre d'admirer dans mon for intérieur la résolution si noble et si nette de cet officier. Heureusement pour moi, un aide de camp entra h ce moment et appela le colonel, qui fut obligé de s'éloigner pour faire relever les troupes. Lui seul aurait pu gilter mon affaire. Je mis son absence à profit, je tirai ma montre et j'accordai au conseil de défense 10 minutes pour prendre une résolution, ajoutant que, l'assaut devant ôtre donné dans une demi-heure, il m'était impossible de perdre du temps à des pourparlers.

« Je sortis de la salle de séance et n'y rentrai qu'au bout de 10 minutes. Le général Moreau me prit alors à part et me confia qu'il était disposé à capituler, parce qu'il avait pu apprécier h leur juste valeur les motifs et les raisons que j'avais exposés au conseil. Il ajouta que, comme je devais connaître le caractère indomptable de Napoléon, il se verrait forcé de s'ensevelir sous les ruines de la ville si je ne consentais à lui accorder une capitulation honorable *.

« Après avoir obtenu cet aveu, je poussai rapidement les choses; un quart d'heure plus tard, les articles étaient rédigés.

i Lettre de Winzingerode à Morean, Soissons, 3 mars : « Mon général, je consens aux propositions que vous m'avez faites à condition que mes troupes occuperont sur le champ la porte de Reims et celle de Laon. Vous quitterez la ville, comme vous le désirez, avec les honneurs militaires et deux pièces de canon, leurs ammunitions (tic) et les équipages qui peuvent appartenir aux troupes ; mais vous vous mettrez en marche pas plus tard que 4 heures après midi et vous vous dirigerez sur le chemin de C!ompiégne.

tt Jusqu'à Compiègne, je vous donnerai une escorte de 50 chevaux, tant pour votre sûreté, que pour m*assurer de la direction que vous aurez prise.

« Je vous donne ma parole que tout ce que j'ai l'honneur de vous dire sera exactement observé. »

J'accordai h la garnison le droit de sortir de la place avec armes, bagages et 2 canons, et de se retirer sur Paris par Villers- Colterets.

« Le g<^néral Moreau insista pour emmener 6 pièces; je r(^sistai <jiielqnes instants, pour ne pas lui laisser deviner le désir que j'avais de nous voir aussi vile que possible maîtres de la ville, qui, dans ce moment critique^ avait une importance si consiflérable pour nous. Je cédai enfin et j'accordai au général Moreau ces 6 bouches h fou, comme témoignage tout particulier d'estime, en ajoutant que celte concession pourrait me coûter cher, parce que j'agissais en cela sous ina responsabilité p(Tsonnelle et sans avoir été autorisé h faire une pareille concession.

« Pendant qu'on établissait en double expédition le protocole de la capitulation, on annonça au général Moreau qu'un parlementaire prussien se présentait h la porte de Laon et demandait h être reçu. Je priai le général Moreau de le laisser entrer, afin de pouvoir l'informer de la signature de la capitulation, l'inviter h porter ce fait h la connaissance du général Bftlow et prévenir de la sorte toute reprise des hostilités.

« Je reconnus alors avec plaisir dans le parlementaire, le major Martens. J'étais loin de penser alors que j'alirais plus tard h me repentir de l'avoir fait entrer et de l'avoir laissé apposer sa signature h la convention que j'avais conclue. Cet officier a, en effet, poussé le manque d'honnêteté et de délicatesse jusqu'îi s'attribuer i\ lui-même tout le mérite de la capitulation. Son nom a été célébré par les Prussiens et par les écrits militaires du temps, et comme chez nous, si l'on agit beaucoup, on écrit en revanche fort peu, on ne me nomma même pas, ce qui, en admettant à la rigueur que nous ayons pris une part égale aux négociations, aurait dû se faire de droit en raison des règlements militaires puisque jVtais déjà un ancien colonel et que le parlementaire prussien venait seulement d'être nommé major.

« Dès que von Martens fut entré, je lui communiquai les articles de la capitulation et l'invitai h en faire part au général von Bfilow. De plus, afin que l'exécution de cette convention, qui regardait les Prussiens aussi bien que nous, ne souffrît aucun difficulté, j'invitai le major Martens h signer le protocole avec moi. Je regrette l'urbanité dont je fis preuve, car c'est sur cette signature que Martens a bAti son roman et c'est ainsi qu'il s'est

attribué, aux yeux du général von Bûlow ettleTarmée prussienne, le mérite de la capitulation. J'aurais dû le laisser attendre devant la porte de la ville et me contenter de lui envoyer une copie de la convention ; mais je ne songeais qu'à remplir vivement ma mission, et je ne pensais pas que celui que j'avais fait admettre dans la ville oserait pousser l'audace jusqu'à ne pas vouloir partager avec moi la gloire de cette capitulation,

« Enchanté d'avoir atteint mon but, je ne pensais pas à ces bagatelles et, accompagné par un aide de camp du général Moreau, je me h«ltai de partir afin de rendre compte au général Winzingerode et d'obtenir de lui la ratification de la convention.

« Tous les généraux réunis au quartier général attendaient mon retour avec une impatience fébrile. Dès que j'eus annoncé au général Winzingerode que la place lui serait rendue dans une heure, il se jeta à mon cou, et son exemple fut suivi par le comte Woronzoff et les autres généraux.

« Lorsque j'en arrivai à dire au général Winzingerode que j'avais outrepassé mes pouvoirs et laissé 6 canons au général Moreau, le comte Woronzoft ne lui laissa pas le temps d'émettre un avis et s'écria :

« Vous auriez pu lui donner, en outre, six de nos propres « canons, si une pareille concession avait dû le décider à nous « livrer la place. Ce n'est là que du bronze, tandis que vous <« avez par votre persévérance et votre présence d'esprit, sauvé « la vie de plusieurs milliers de braves gens. »

*i Pendant ce temps, le conseil de défense, à l'exception du lieutenant-colonel Saint-Hillier qui avait été obligé de s'absenter, avait pris connaissance de la réponse de Winzingerode et déclaré que:

« Vu la faiblesse de la garnison et des moyens de la place, vu la force de l'ennemi, considérant que la résistance ne pourrait mettre aucun obstacle aux progrès de l'ennemi, puisqu'il était maître des deux rives de l'Aisne et de la route de Paris et qu'il cernait la place de tous côtés... on écouterait les propositions des parlementaires. »

A 9 heures du matin, les pourparlers étaient terminés et Moreau d'une part, Bûlow et Winzingerode de l'autre, avaient apposé leur signature sur la capitulation suivante :

« Aujourd'hui, 3 mars 1814, les portes de Reims et de Laon

seront remises et occupées, la proiiiière par un bataillon russe, la deuxième par un bataillon prussien.

« MM. les généraux des deux nations prennent rengagement de ne pas laisser se rt'paudrc dans la ville les militaires des deux nations avant que la garnison franf;aise ait évacué la ville, ce qui aura lieu h 4 heures de rapK*s-midi.

« M. le général Moreau, commandant eu chef, emmène avec lui 6 pièces d*artillerie h son choix et tout ce qui appartient h la garnison. »

Tout était irrémissiblement consommé. A la cessation du feu, aux allées et venues des parlementaires, les Polonais avaient compris qu'il se tramait quelque chose d'anormal et deviné les projets de Moreau. Leur exaspération était telle qur» leurs officiers eurent toutes les peines imaginables h leur faire quitter les portes, qu'aux termes de la capitulation ils devaient céder aux Prussiens et aux Russes. Quant au lieutenant-colonel Saint-Hillier qui n'avait pas assisté à la fin de la séance du conseil, étonné du calme et du silence qui régnaient, il courait s'informer auprès de Moreau, lorsqu'il entendit des tambours battant une marche étrangère et une musique jouant une entrée triomphale. Aux questions qu'il posa h Moreau, le général répondit que « tout était convenu avec Winzingerode qui, par suite d'une erreur du trompette, avait reçu ses propositions au lieu de Bûlow et les avait acceptées et que la garnison évacuerait Soissons à 4 heures*. »

A ce moment, on percevait distinctement le canon deMarmont; Texaspéralion était à son comble, mais il était trop tard, même si on l'eût voulu, pour revenir sur des faits accomplis. Les Alliés occupaient les portes de Soissons. Le temps avait marché et l'heure de l'évacuation avait soimé.

« Je retournai à Soissons, dit encore le colonel Lowenslern, accompagné du colonel Pankratiefl, aide de camp de l'empereur Alexandre, chargé de veiller à l'exécution de la capitulation. J'escortai ensuite le général Moreau et la garnison hors de la ville. De là, on entendait le canon de Blùcher. Moreau pAlit, me saisit par le bras et s'écria : « Je suis un homme perdu. Vous

1 Saint-HiUier au Ministre de la guerre, prison do l*Abbayc^ 7 mars. (Archives de la guerre.)

a m'avez trompé : vous avez surpris ma confiance. L*armée de « Blûcher est en pleine retraite. Le bruit du canon se rapproche. « L'Empereur aurait jeté cette armée dans l'Aisne si je n'avais « pas capitulé. Il me fera fusiller. Je le sens. Je suis un homme « perdu. 11 n'y a plus de salut pour moi. Jamais Napoléon ne me (c pardonnera d'avoir rendu la ville dans un pareil moment. »

a J'étais réellement ému de la douleur du général, mais je dois avouer en conscience qu'il m'était impossible de trouver une excuse h sa conduite. Il aurait pu se faire une belle page dans rhistoire; mais il n'avait pas compris l'importance de Soissons, il n'avait pas compris qu'il y avait là de quoi arrêter et peut-être anéantir l'armée de Blûcher. Il n'avait songé qu'à sauver sa garnison. Il avait cru faire œuvre aussi honorable qu'utile en rendant la ville pour conserver à Napoléon des troupes dont l'Empereur avait grand besoin et à la tète desquelles il comptait aller le rejoindre.

« La garnison française était à peine sortie de la ville que les colonnes de Farinée de Silésie y arrivaient duns un assez grand désordre. Qu'aurait fait le feld-maréchal Blûcher s'il avait trouvé les portes fermées et la ville défendue par un commandant décidé à tenir jusqu'à la dernière extrémité? »

C'est à l'aide des rapports mêmes des généraux alliés que nous essayerons de répondre à la question du colonel de Lôwcnstern, après avoir toutefois résumé préalablement les mouvements exécutés par les ((uatre corps de l'armée de Silésie dans l'aprôsmidi du 3 mars.

Mouvements de l'armée de Silésie dans l'après-midi du 3 mars. — Un peu après midi, la nouvelle de la reddition de Soissons était par\'enu à Blûcher, à Bu/ancy, et le feld-maréchal fit aussitôt établir les nouveaux ordres qui modifiaient la direction de marche de ses corps et l'heure môme de leur mise en route. Les bagages continueront à prendre sur Fismes et passeront l'Aisne à Berry-au-Bac. L'armée de Silésie, formée en deux colonnes, les corps russes à l'aile gauche, les corps prussiens à l'aile droite, se dirigera sur Soissons et ira bivouaquer en arrière de la ville sur la route de Laon. La cavalerie couvrira la marche (ît traversera la dernière cette ville avec les quatre bataillons d'arrière-garde qu'York laissera en position à Noyant.

Quoique Bûlow ait eu la précaution de procéder, d^s Faprèsmidi du 3, à l'établissement d*un |K)nt volant vis-à-vis de Saint- Crépin-le-Grand, au-dessous du chemin de Saint-Médard à TAisnc, afin de faciliter Fécoulement de l'armée et de son artillerie par le pont de pierre, quoique les corps de Sacken et d*York eussent commencé leur mouvement bien avant les heures fixées par le premier ordre du feld-maréchal (4 heures pour le corps Sacken), seule Tavant-garde de Sacken atteignit, avec Blûcher, Soissons avant la tin du jour. Le reste de ces deux corps arriva seulement dans la nuit, et dans un état de dissolution que les panégyristes de Bliicher ont vainement essayé de contester, mais qui est manifestement établi par les documents oflliciels, par les rapports des généraux russes et prussiens.

Cest d*abord le témoignage du général llenny, chef d'étatmajor du général Winzingerode, que nous allons invoquer en citant les premières pages de ce rapport daté du bivouac près de Laon, le 8 mars 1814, et que ce général adressa (en français) au prince Wolkonsky* :

« Instruit de la marche du maréchal (Blficher) sur Meaux et de la direction qu'avait prise Napoléon de Troyes surSézanne, nous sommes convenus, moi et le général Bulou\ de nous porter mr Soissons et de nous emparer de cet endroit pour assurer la retraite du maréchal,

« Arrivés devant Soissons, le soir du 2 mars (nouveau style), par la rive gauche de l'Aisne, de Reims sur Fismes, nous avons commencé à bombarder la ville le même jour, tandis que Tavantgarde du corps de Biilow, arrivée de l'autre côté du chemin de Laon, a secondé notre attaque,

« Tout était préparé pour l'assaut qui devait se faire le lendemain des deux côtés l'i la fois, lorsque la nuit nous sommes instruits du mouvement rétrograde du maréchal vers cet endroit et de la vivacité que r ennemi met à le poursuivre. N ayant qu'un mauvais pont qui n était pas achevé même pour le passage de r Aisne et cela à Vailly, il devenait d'une nécessité urgente de mus procurer, par la prise de la ville, le pont en pierre qui s'y trouve et cest pourquoi, pour être plus sûrs de la chose, nous

* Rapport du général Roony au prince Wolkonsky^ du bivouac près de Laon, 8 mars 1814. (K, K. Kriegs Arehiv,, 111^ 157.) Rapport oritiinal en français.

avons accordé au commandant de la place ^ le gémral Moreau, une capitulation après laquelle il était libre de se retirer avec sa garnison à Coinpiègne, sous condition de nous rendre la ville à l'instant même. C'était le 3 mars, à Vaube du jour.

« De vingt pièces de canon, il ne devait en prendre que six avec lui et il se préparait encore à son déj)art sous notre escorte, lorsque nous entendons déjà le feu du canon à Carrière-garde du maréchal qui se repliait à grands pas sur la ville,

« C*£ST AINSI QUE LE MARÉCHAL, SANS PONT ASSURÉ POUR SA RETRAITE, NOUS DOIT BIEN DE RECONNAISSANCE POUR LUI EN AVOIR PRÉP.UIÉ UN DANS LE MOMENT LE PLUS CRITIQUE POUR LUI.

« // nous donne l'ordre de nous placer sur la rive droite et d'occuper avec une forte infanterie et une artillerie proportionnée les remparts de la ville pour lui permettre d'y effectuer sa retraite. »

Le rapport de Bûlow h Blûcher, du camp devant Soissons, le 3 mars, rapport établi aussitôt après la signature de la capitulation, est encore plus catégorique. Il semble que Bûlow ait prévu Taccueil plus que froid que le feld-maréchal leur ménageait, à lui et il Winzingerode. La tournure inespérée prise par les événements n'avait pas suffi pour calmer Blûcher, irrité de l'inexécution de ses premiers ordres, mais surtout mécontent de luimême et vexé jusqu'à un certain point de la réussite d'une opération qui, si elle modifiait du tout au tout une situation compromise par ses fautes antérieures, n en constituait pas moins, h ses yeux, un acte d'indiscipline et présentait le double défaut d'avoir été entreprise à son insu et d'avoir donné raison à ceux qui l'avaient tentée sans lui et malgré lui.

ic Plusieurs tentatives et plusieurs reconnaissances nous avaient prouvé, au général de Winzingerode et à moi, que Soissons, tant en raison de la solidité et de la hauteur de ses remparts flanqués de tours, entourés de fossés profonds, en partie remplis d'eau et renforcés par des travaux récents, que de sa garnison composée d'environ 2,000 hommes de vieilles troupes polonaises et de son artillerie, était à l'abri d'un coup de main.

« Le général de Winzingerode • avait, il est vrai, réussi une prc-

^ Ce n'était pas à proprement parler Winzingerode, mais sou avant-garde.

mière fois îi se rendre sans peine maître de Soissons ; mais h celle époque, la garnison, se composant en grande partie de gardes nationales, avait été bousculée en rase campagne, et l'on était entré dans la place sur ses talons.

« Ces considérations me décidèreni à m'assurer de Soissons, dont la possession immédiate était pour nous d'une nécessité urgente et d'une importance capitale, à m'en emparer autrement que par une attaque dont l'issue pouvait être douteuse, et qui devait en tous cas nous coûter beaucoup de monde. Je me contentai donc de déployer mes forces comme s'il s'agissait de donner l'assaut et de bombarder vivement la place h plusieurs reprises.

« Le général de Winzingerode, venant de Fismes et arrivé entre temps sur l'autre rive de TAisne, en lit autant. Nous envoyâmes tous deux des parlementaires dans la ville, et comme le commandant de la place, le général Moreau, parut disposé h les écouler, on continua les négociations.

« A l'heure qu'il est, la capitulation est signée. Soissons nous sera remis à 4 heures, et les portes de Reims et de Laon sont déjà occupées chacune par un bataillon. La garnison a obtenu le droit de se replier librement sur Gompiègne. Elle n'est pas prisonnière de guerre. Les canons, h l'exception de six pièces que la garnison emmène avec elle, nous seront livrés.

« Je ne doute pas que Votre Excellence préfère, dans les circonstances actuelles, l'occupation certaine et immédiate d'un point aussi important^ à la captivité et à la destruction, d'ailleurs douteuses^ de la garnison, et je me permets de croire que cet événement vov^ sera agréable.

« Celte solution me paraît d'aulant plus heureuse qu'on entend en ce moment le canon au loin ; j'espère, cela va de soi, que cet engagement amènera d'heureux résultats, mais dans le cas contraire, la possession de Soissons me permettra de me porter rapidement en avant pour vous soutenir. J'enverrai en tout cas

sous les ordres du général TchernitcliefT, qui avait réussi à s'emparer une première fois de Soissons le li février. Comme nous l'avons dit au chapitre IK cette ville dut être évacuée par les Russes, sur l'ordre formel de Bliicher, le 15 février au soir.

Weil. — ni. S

aujourd'hui même, dans la direction de Villors-Cottcrels, une avant-garde sous les ordres du colonel von Sydow.

« Je fais amener ici un certain nombre de pontons que j'ai trouvés à La Fère, et qui arriveront vers le soir. Ils me serviront il jeter, sous le canon de la place, mi pont sur l'Aisne, et h faciliter les communications avec Tarmée de Votre Excellence.

« J'attends les ordres de Votre Excellence .. »

Quelques jours plus tard, Bûlow devait être encore plus net et plus précis dans ses affirmations. Blucher se refusant h reconnaître le service inespéré que lui avait rendu la reddition de Soissons, s'était plaint ii Frédéric-Guillaume III des termes dans lesquels étaient conçus les rapports sur les opérations contre Soissons. C'est à ces reproches que Bûlow répondait dans sa lettre au roi de Prusse, de Laon, en date du 10 mars :

« La nécessité de s'emparer de la place était plus urgente ici encore qu'à La Fère, car, dès le 2 mars dans l'après-midi , on entendait dans la direction d'Oulchy une canonnade qui se rapprochait de nous îi chaque instant. Le 3, dès que nous filmes maîtres de la place, nous vîmes arriver l'armée du feld-maréchal Blucher, que Napoléon avait repoussée avec la plus grande partie de ses forces et (jtii, s il n'avait pas été mis en possession de Soissonsy se serait certainement trouvé dans un grand embarras. »

Le journal d'opérations d'York n'est pas moins catégorique : « Conformément à la disposition, y lit-on, le I^r corps suivit, dans l'après-midi du 3 mars, le mouvement du corps Sacken. On ne savait, ni où, ni comment l'armée de Silésie passerait l'Aisne lorsque le capitaine Canitz, de l'état-major général, nous apporta la nouvelle de la capitulation de Soissons. Seuls, ceux qui ont vu l'état d'épuisement du soldat découragé par les marches de nuit et les privations de toute sorte, démoralisé par les insuccès et la retraite, peuvent se faire une idée exacte de l'importance de cet heureux événement. On était désormais certain de pouvoir accorder aux troupes, sur la rive droite de l'Aisne, un repos dont, quelque court qu'il pût être, elles avaient le plus indispensable besoin. »

Non contents de contester la grandeur du service que la capitulation de Soissons avait rendu h Blucher, les panégyristes du feld-maréchal ont été jusqu'à prétendre que le désordre, la con-

fusion, l'étal voisin de la dissolulion de Tarmi^e de Silésio, n'avaient jamais existé que dans l'imagination de l'Empereur et de ses maréchaux. Les lignes que l'on va lire, et que nous empruntons à la biographie du feld-maréchal York, parce qu'elles contiennent des citations extraites, entre autres, des Mémoires du comte Henckel, prouvent surabondamment que l'armée de Silésie arriva en désordre, et presque en déroute, sous les murs de Soissons; que ce désordre, cette confusion durèrent jusqu'au moment où les différents corps eurent pris i)ied sur la rive droite de l'Aisne, dans la journée du 4, el que sans la cai)itulalion de Soissons, un passage de l'Aisne tenté h Venizel ou h Vailly, en présence de la cavalerie française et sous le feu de son artillerie, eût pu facilement amener un désastre ou se terminer par une débandade.

« Les ordres de marche étaient dé]h expédiés et le mouvement de retraite commençait fi s'effectuer lorsque le 3 mars, dans l'après-midi, Biilow fit savoir que Soissons avait capitulé, que la garnison avait obtenu le droit de se retirer, el que, pour faciliter les communications, il avait fait jeter un deuxième pont.

« On se dirigea donc sur Soissons, où les corps de Sacken et d'York n'arrivèrent le soir que fort tard. Leurs troupes employèrent toute la nuit h défiler par la ville. Le 4 mars, les corps de Kleist et de Langeron les suivirent, puis l'arrière-garde poussée et bousculée jusqu'au dernier moment par Marmont et Mortier, qui « semblaient poursuivre une armée battue, »

Le comte Henckel raconte de son côté ce qui suit, a propos du passage du pont de bateaux :

<i Nous restâmes devant Soissons jusqu'au 4 mars, à o heures du matin. On nous fit ensuite traverser la ville et prendre h droite, pour gagner le pont de bateaux. On pouvait s'eslimer heureux d'arriver à passer ce pont sans être obligé de se battre. La cavalerie russe et prussienne effectuait son i)assage sur ce pont, el les hommes étaient obligés de conduire leurs chevaux par la bride; il s'y produisit une telle bagarre que nombre de soldats furent précipités dans la rivière. Dans la ville que traversaient l'infanterie et l'artillerie, le désordre et la confusion n'étaient pas moins grands. »

Un autre officier écrit encore ce qui suit :

« Scharnhorsl, de Tétat-major général, entra h cheval le 4 dans le faubourg, pour se rendre compte de Tétai extérieur des murailles de la ville; mais reçu ù coups de fusil par les Français, il se retira au plus vite pour prévenir Gneisenau. On envoya aussitôt aux généraux qui commandaient dans la ville, Tordre de faire occuper les remparts, sur lesquels on n'avait mis jusque-là ni troupes ni canons. La garnison s'était retirée, conformément aux stipulations de la capitulation, et depuis lors on n'avait pas songé k la remplacer par des postes. On amena enfin des canons sur les remparts, et le général Rudzevvitch* prit toutes les mesures nécessaires pour se défendre; mais les Français ne iirhent pas partie de cette confusion et se contentèrent d'occuper le faubourg. »

C'est dans cet état que Tarmée de Silésie réussit à se retirer en arrière de l'Aisne et à y opérer sa jonction avec Bûlow et Winzingerode.

Le 5 mars, on lui donna un jour de repos dont elle avait le plus grand besoin. Depuis ChAlons, elle n'avait reçu aucune distribution de vivres. Depuis le 23 février, elle avait marché sans trêve ni repos et exécuté plusieurs marches de nuit consécutives. Les dragons de Lithuanie n'avaient pas dessellé leurs chevaux depuis le 22*. Jamais peut-être, dans aucune campagne, on n'avait tant demandé aux hommes et aux chevaux. Ce fut donc dans Télat le plus épouvantable, avec des hommes afTamés, sans sou-

> 11 est assez curieux de remarquer que le général d*iiifanterie Alexandre Jacovlevilch Rudzewitch (né en 1775, morl en 1827) était le fils d'un Tartare de Crimée, lacoub-Aga, Tuu des fonctionnaires indigènes du dernier khan do Crimée. Iakoub-Aga rendit des services à la Russie lors de l'annexion de la Tauride» entra alors au service russe et devint conseiller d'Etat. Ses enfants, élevés dans la religion orthodoxe, furent tenus sur les fonts baptismaux, les filles par la grande Catherine et par la grande duchesse Elisabeth Alexiéjevna, les fils par les grands-ducs Alexandre (devenu ensuite Alexandre 1"') et Constantin Favlovitch. (D'après les papiers particuliers du général d infanterie A.-J. Rudzewitoh, communiques par son fils le général-lieutenant N.-A. RudseiAitch, né en 1811, mort en 1889, à M. Tscherbanne, qui a consacré au général Rudzewitch un article publié par les Motko/fskla Viédomotti [Gazette de Moteou], n» 34 du 15/23 février 1893.)

' Le régiment traversa Soissons et alla jusqu'à Neuville (Xeuville-sur-Margival) où l'on dessela les chevaux pour la première fois depuis le 22 février. Les Français nous suivent sur Soissons. (Journal démarche du !«' régiment de dragom prutsienty dragons de Lithuanie, 4 mars 1814.)

liers, h peine couverts de himbeaux de pantalons grossièrement raccommodés avec des pièces de toutes couleurs, enveloppés de manteaux troués et pourris par la fange des bivouacs, armés de fusils et de sabres rouilles, avec une cavalerie montée sur des chevaux fourbus, décharnés et disparaissant sous une épaisse croille de boue que Tannée de Silésie vint occuper les cantonnements en arrière de Soissons... »

Son moral n'était guère plus brillant. Rien, ni dans l'aspect, ni dans Tespril des hommes, ne révélait une armée victorieuse.

« Un peu de repos ne fera pas de mal h ces gens-lh, » n'avait pu s'empêcher de s'écrier Bi'ilow, malgré la présence de Blûcher, lorsqu'il vit défiler devant lui les premières troupes arrivant avec le feîd-maréchal. Et de fait, les régiments do l'armée de Silésie présentaient un contraste effrayant avec les soldats de Bfilow qui, à peine sortis des riches cantonnements des Pays-Bas, avaient fait une campagne aussi facile que glorieuse. Les hommes du IIl« corps étaient proprement tenus, bien habillés, bien équipés, pourvus même de vestes rouges d'écurie données parles Anglais; leurs chevaux étaient gras, leurs armes brillantes, leurs canons reluisants.

w Les soldats de Biîlow, dit Mi'iffling, roulèrent des yeux eflTarés h la vue de nos hommes déguenillés, de nos chevaux étiques; on pouvait lire aisément sur le visage de chacun d'eux ce qui se passait dans leur esprit et deviner qu'ils se disaient : « Voilîi com- « ment nous serons dans quatre semaines ! »

3-4 mars. — Passage de TAisne. — Positions de l'armée de Silésie. — Ce fut, on le voit, le 3 mars à la tombée de la nuit seulement et au milieu du plus grand désordre que le passage de l'Aisne commença. Bien qu'on disposât dès le 3 au soir, de deux ponts, puis dans la matinée du 4, de quatre ponts (le pont de pierre de Soissons, un pont volant à Saint-Médard, un pont de bateaux h l'entrée du Mail et un pont à Venizel) ; l'armée de Silésie eut besoin de la soirée du 3, de la nuit et de la journée tout entière du 4 pour passer sur la rive droite.

Le 4 au soir, cette armée dont les corps russes forment désormais l'aile gauche et les corps prussiens la droite, occupe les positions suivantes :

KapsewilchS dont les troupes ont fourni Tavant-gardc avec les Prussiens de Kleist, pendant la retraite depuis TOurcq, relève à Soissons Bûlow et Winzingerode passés sur la rive droite. Laissant à Soissons même, en qualité de gouverneur, le générai Rudzcwitch avec les restes des 9« et 10® corps russes*, Langeron quitte Soissons et établit ses troupes h Crouy, Bucy-le-Long, Vregny et Nanteuil-la-Fosse. Le corps de Sacken occupe les villages sur le cours de l'Aisne, depuis Soissons jusqu'à Vailly. Celui de Winzingerode a ordre de prendre position, sans se montrer, sur les hauteurs en arrière de Vailly. Son avant-garde doit s'assurer de Braisne; sa cavalerie est chargée de pousser en avant, entre TAisne et la Vesle, et de se procurer des nouvelles de Tennemi.

Le corps Kleist qui, plus encore que les autres, a besoin de se refaire, va se cantonner à Vaudesson, Pinon, Pargny-Filain, Cha- >ignon et Anizy-le-Ch«1teau.

Le corps d'York reste dans ses bivouacs de Vuillery, IVfargival, Laflaux, Neuville-sur-Margival et Leuilly. Enfin, Bûlow forme l'extrême droite sur la route de Soissons à Chauny. Son infanterie borde TAisne, de Soissons jusqu'à Fontenoy. Sa cavalerie sur\'eille le terrain qui s'étend entre Fontenoy et le confluent de l'Oise.

De faibles arrière-gardes de cavalerie postées à Serinoise et à Noyant, observent pendant la matinée, les routes menant de La Ferté-Milon et de Chûteau-Thierrv à Soissons et à Braisne».

Les corps volants de Lûtzow et de Falkenhausen obser\'ent la rive gauche de l'Aisne et de la Vesle, du côté de Fère-en-Tardenois. Ilowaïsky se lient du côté de Berry-au-Bac, avec trois régiments de cosaques et quatre escadrons. Tchernitcheff, avec six

i Langeron qui vient de rejoindre, prend à partir do ce moment le commandement de ce corps.

< Wagner évalue la ganiiion russe de Soissons à 5,000 hommes. Plotho parle de 9,000 à 10,000. Le chiffre de 12,000 est «telui qu'indique le Journal d'opérations du corps d*armée russe sous les ordres du général d'infanterie comte de Langeron. (Arehirei iopograpkique$, n^ 20103.)

s Major Mareschul, Rapport au prince de Schwarzcnberg, Troyes, 12 mars {K, K, Krietft Arehvu, III, 2i8). Winzingerode fut aussitôt envoyé sur la rivo droite de TAisne et occupa Soissons. L'armée de Silôsie commenta à passer TAisne dans la nuit du 3 au 4.

régiraents de cosaques, est à Braisno, et Tellonborn côtoie la marche de rEmpereur.

Le 4 au soir, Blûcher dispose donc d'une armée de liî,980 hommes, dont 29,182 chevaux*. Sa droite est h Fonlenoy, sa gauche vers Vailly et Braisne, et son quartier général est établi à Chavignon.

Ordres et mouyements de TEmperear pendant la journée du 4. — La journée du 3 s'était écoulée sans que la nouvelle du désastre de Soissons fût parvenue h l'Empereur ou aux maréchaux.

Il était donc assez naturel que Napoléon persévérât dans le mouvement dirigé contre la gauche de l'armée de Silésie et tendant à la couper de ses communications. Non seulement Mortier et Marmont avaient continué à suivre et à malmener Kleisl et Kapsewitch pendant toute la journée, mais Grouchy et Nansouty étaient arrivés à La Croix et à Recourt. Le gros de l'armée était avec l'Empereur h Bézu-Saint-Germain, la cavalerie de Roussel i\ Fère-en-Tardenois où l'une des divisions de Victor, celle de Bover de Rébeval, arrivait aussi, sans son artillerie il est vrai, dans la nuit du 3 au 4.

L'Empereur pouvait donc, à bon droit, penser que l'armée de Silésie continuait à marcher vers sa gauche et que, comme elle ne pourrait forcer le passage de l'Aisne à Soissons, il paniendrait sans peine à arriver, si ce n'est avant elle, du moins en môme temps qu'elle h Braisne, à achever de la déborder par Fismes et ii l'atteindre encore sur la rive gauche de l'Aisne, entre cette rivière et la Vesle, au moment même où elle se préparerait à gagner la rive droite.

Les ordres de mouvement donnés par l'Empereur le 3 h 11 heures du soir et dans la nuit du 3 au 4, dirigeaient son aile gauche sur Soissons et sa droite sur Fismes. Sans la faiblesse criminelle de Moreau, ce mouvement avait d'autant plus de

* i 10,700 hommes seulement d*aprùs Plotho. Mais il y a lieu de tenir compte des 2,26i hommes amenés par le colonel von Lobenthal, ainsi que du régiment de chasseurs à cheval de Dorpat, du i<^' régiment de cosaques de l'Ukraine, des cosaques deGrekow XXI et de quatre pièces du Don, formant le détachement du général-major comte Pahlen, fort en tout, iOOO liommes arrivés avec Langeron.

charir^'s dv, réussir (\\w (c<tsi Mareschal * (|ui se charge de nous U* il'wt*) Ton avait drjîi donnf'; Tordre de jeter des ponts sur l'Aisne, h droite et h gauche de Soissons, lorsque cette place se ntndil.

Depuis le matin h 5 heures Ney avait repris sa marche sur Hocourt et Oulchy-le-ChAteau ; la cavalerie de Grouchy continuait sur Kraisne et Fisnies.

I.es mar<'*chaux Marmont et Mortier avaient quitté Neuilly- Saint-Front h 0 heures du matin et étaient arrivés à Hartennes h 11 heures du malin", précédés h Buzancy et à Noyant par la c\i\ii\mit de Bordesoulle, qui avait chassé devant elle les quelques rOHa(|ues laissés par Ka[)se\vitch, du côté de Noyant. A 11 heures du matin, THuipereur, arrivé à Fére-en-Tardenois, y trouve la plus grandes partie du corps de Victor et donne au duc de Bellune I ordnî de continuer sur Fismes ofi il compte mettre son quartier général U* soir même.

Tout semblait marcher h souhait. Le passage de la Marne h (lliAteau-Thierry s'était opéré sans trop de difficulté. En attendant l'arrivé!» îi F^re-en-Tardenois de la division Charpentier, rKmpennir y avait arrêté la division de garde impériale du général (lurial. Les partisans de LiUzow et de Falkenhausen avaient disparu des environs de Férc-en-Tardenois; Tettenborn, qui avait ciMoyé la marcln» des colonnes de Victor jusqu'à hauteur de cette villr, s'était dérobé dès qu'il avait été découvert, et s'était rejeté h «Iroili' sur Ville-en-Tardenois, dans Tespoir de gagner Reims le lendemain et d'y prendre position avant l'arrivée de la cavalerie IVancaist» ».

t Major Mart^jhhal au prinoo do Siiiwarzenberg, Troyes, 12 mars 1814; Uup|Hiri !(ur Km o|H'mtiuiis do UlUrhcr du S au 8 mars. (A'. A'. Kriegs Arehiv., III. t 8.)

* «i Si l'ounoini a inarrhA sur Soissons, c*ost pour so porter à Laon, êi'rivait W major- lïtMu^Ril à .Marmont le 4 au matin, et si vous iMes û Soissons avec le duo de Tivviie, nous arriverons en mi^me tenip^ que vous à Laon. (À)mme renuenii n'aura pu prt'iHln* la place de Siùssons qu'on dit bien gardée, il aura Mau^ doute quitté la route de Soissons à Noyant et jeté un pont sur l'Aisne. Wiiiiiniserode a |kas>é le à mars à Fére<on-Tardenois. Sa Majesté pense que \ou> d«*vei avoir des nouvelles de Itidow qu*on suppose du l'^tt' d'Avesnes. » (liegi'ilrfs de BtMthier, .4n*AnY« tir la yutnr,)

» TettenlMni à S^ii^arienberg. Fort-à-Binson. 13 mars. (A*. A'. A>i>^« Arràii.. 111. ill.)

Affaire de Braisne. — Au momont où la division de cavalerie du général Roussel s'approchait de Fismes, une partie des bagages de Sacken venait de filer le long de la Vesle sur Braisne, et TEnipereur, arrivé sur ces entrefuites à Fismes, avait lancé h la poursuite de ce convoi les escadrons de ser\ice du général Guyot. Les lanciers polonais qui précédaient ces escadrons, avaient déjà réussi à s'emparer du convoi, lorsque le général Tchernitchef! déboucha îi l'improviste avec 6 régiments de cosaques et les uhlans de Volhynie, soutenus par 2 régiments d'infanterie que le général Strogonoff avait postés sur la rive droite de l'Aisne, h Vailly. Les cosaques reprirent le convoi et ramenèrent vivement les escadrons du général Guyot jusqu'à ce qu'ils vinssent donner à leur tour contre les dragons de Roussel. Le 5« dragons, formant tête de colonne, descendit immédiatement au trot des hauteurs de Mont-Saint-Martin dans la vallée, arrêta la poursuite et ramena les cosaques, d'abord jusqu'à Bazoches, puis jusqu'à Courcelles. Le général Roussel n'osa cependant, ni pousser jusqu'à Courcelles qu'il croyait occupé par l'infanterie russe, ni essayer de bousculer les cosaques et les uhlans, et d'enlever le canon qui défilait à ce moment par Braisne. L'Empereur fut d'autant plus contrarié de ce contretemps qu'il comptait de cette façon pousser sa cavalerie entre l'Aisne et la Vesle jusque vers Soissons et que, pour réparer la faute commise par Roussel, il se voyait réduit à faire tenter, dans la nuit du 4 au 5, un hourra sur Braisne. Il était, d'ailleurs, d'autant plus irrité qu'il venait de déférer à un conseil d'enquête le général Watlier qui, malgré les ordres de Grouchy et de Roussel, avait suivi Bordesoulle sur Soissons. Le général Grouvel remplaça Wattier à la tète de sa brigade.

L'Empereur apprend à Fismes la capitulation de Soissons. — Pendant que l'Empereur complétait l'ensemble des opérations de nuit qu'il voulait faire exécutera sa cavalerie par l'envoi du général Corbineau sur Reims, il ordonnait de Fismes* au major-général d'écrire à Moreau, à Soissons, pour l'informer de l'arrivée de l'armée à Fismes et lui demander des nouvelles des

* Correspondance, n* 21429.

mouvemonls de renncuii et des ducs de Raguse et de Trévise « qui ont dû pousser sur Soissons. » Mais les maréchaux arrivés à Hartennes, y avaient arrêté leur mouvement h la nouvelle de la capitulation de Soissons, et ce fut vraisemblablement par la lettre de Mannont au niîijor-général * que Napoléon apprit h Fismes, dans la nuit du 4 au 5 mars, la catastrophe qui bouleversait ses calculs et renversait ses espérances.

« Votre Altesse, écrivait le maréchal, aura été informée par (irouchy, auquel j'en ai donné connaissance, de Tétrange nouvelle de la reddition de Soissons, pris sans avoir fait aucune espèce de résistance. Cet événement que nous enlève les beaux résultats que nous étions au moment d'atteindre, changera nécessairement les opérations de Sa Majesté. En conséquence, il m'a paru (|u'il n'était plus h propos de porter toutes mes forces sur Soissons. Je me suis contenté d'y envoyer toute ma cavalerie, soutenue par une brigade d'infanterie. Elle y a trouvé la cavalerie ennenne, soutenue par de fortes masses d'infanterie. J'occupe Uu7.ancy par une avant-garde, et le reste de mes troupes est en arrière. Je suis ici avec le duc de Trévise afin de mieux conc(»rt(T nos opérations. Dans le cas où il rentrerait dans les projets de Sa Majesté de nous appeler sur Braisne, je pourrai plus facilement faire ce mouvement, placé comme je le suis, que si j'étais plus près de Soissons, n'ayant que 3 lieues à faire et étant plus loin des débouchés que l'ennemi aurait sur mon flanc.

tt Ct\Ht à \) heures du ynatin que Soissons s'est rendue, sans moir tiré un coup de fusil, La garnison n'est pas prisonnière de guerre. Elle est sortie pour se rendre sur Villers-Cotterets avec î canons. Cest, A ee quil me semble, une belle occasion pour faire pendre un commandant de place,

i< D'après les renseignements que j'ai, York, Sacken et Kleist ont passé ici, et tout a été sur Soissons. Les bagages et l'artillerie avaient conmiencé il fihT depuis avant-hier et avaient pris la route de Fismes. L'artillerie el les bagages qui filaient encore-hier h 4 heures sur Fismes, sont revenus sur leurs pas hier soir pour n^prendre la grande i^oute de Soissons, et il y en a beaucoup qui ont )Kissé el repassé i\ Harlennes. Os mouvements sont expliqués

1 Murimmt au luuj'ir-g^nôral. llart<Minos, i mars. {Àrehive$ de la guerre,)

par la prise de Soissons. Tchernilchef! et Winzingerode sont ;^ Soissons. C'est ce dernier qui a fait rendre la ville. On parle d'un corps de troupes qui serait h Noyon. »

La fortune trahissait une fois de plus TEmpereur au moment où, comme le dit Marmont, il élail sur le point d'atteindre les résultats qu'il recherchait, au moment ofi, comme Woronzoff le déclarait plus tard h Marmont, « les troupes de l'armée de Silésie eussent été perdues si elles avaient été forcées de combattre dans la position où les avait placées l'imprudence de Blûcher *. »

« Heureusement, l'ennemi se croyant mailre du passage îi Soissons, telles sont les paroles textuelles dont se sert le général Renny dans son rapport», dirigea ses forces sur Fismes où il devait supposer qu'on se porterait pour gagner Reims ou Bac-ii- Bery (sic) et n'eut que le temps de prendre quelques équipages qu'on avait dirigés sur le pont, près de Vailly. Notre avant-garde, dirigée sur Braisne, fut assez heureuse de tomber sur la cavalerie ennemie qui s'était emparée de ces équipages, de les délivrer et de faire quelques centaines de prisonniers de la garde impériale de l'escorte de Napoléon.

« Cest alors que noiis apprîmes avec certitude que leinpei'eur Napoléon se trouvait déjà en personne à Fismes et quel service IMPORTANT nou^ avions rendu au feld-maréchal par la prise de Soissons. »

Quoi qu'aient pu alléguer depuis Clausewitz et Mùffling, l'Empereur n'a donc pas attaché une importance exagérée aux conséquences de la reddition de Soissons. Le quartier-mail re général de l'armée de Silésie aura beau prétendre que la capitulation de Soissons n'a pas sauvé Blùcher; que le feld-maréchal ne voulant rien laisser au hasard, pouvait, le 3 dans l'après-midi, se porter soit sur Fismes, soit sur Vailly, soit sur Soissons; qu'il avait pris ses mesures pour passer l'Aisne le 4, h Berry-au-Rac, avant

1 Paroles de WoronzoÛT rapportées par Marmont, Mémoiret,

» Général Renny au prince Wolkonsky, du bivouac près de Laon, 8 mars (K. K. Kriegt Areh,, \U. 157, en français dans Toriginal). Le général ajoute : « Le 4, nous avons eu l'ordre d'occuper avec notre corps les liauteurs vis-à-vis de Vailly, le feld-maréchal avec ses troupes au centre prés de Cbavignon. laissant le général Dùlow sur la droite du grand chemin de Soissons à Laon. Le soir du même jour, nous eûmes des nouvelles des mouvements de l'ennemi sur notre gaucho. »>

Tarriv/M* <!<• Napoléon h Fismos; t\ui\ n'avait, par suite, pas iMîKoin (lu pont tU* Soissons et qu'il disposait do moyens de paswi^e pins f|ne suffisants pour traverser la rivic^^re sur le point (|ui lui eonvenait le mieux; ce sont Ut de simples affirmations que les faits et lis doeuments officiels des Allif'îS eux-mêmes se sont chargés de réduire h néant.

I/avanr(» d(» trois jours que Tannée de Blucher avait eue sur Tannée de TKmpereur au début de sa marche sur TAisne, avait presque entièrement disparu, lorsque la capitulation de Soissons vint rontreearrer les plans de TFlmpereur et Tempôcher de forcer h' f<'hl-nniréehal îi accepter la bataille avant sa jonction avec HiUow et Win/inj<ero(le. En persistant îi déclarer que la difficulté d<»s marrli(»s et le caractère accidenté du pays ont seuls donné au mouvement réirojçrade de l'armée de Silésie Tapparence d'une ivtraiti» imposée par Tennemi, en soutenant que Blucher n'a jamais été miraculeusement sauvé par Bulow et Winzingerode que dans Tinuigination d'historiens fantaisistes et dans les contes légendaires (|u'on s'est plu h ré|)andre dans les masses, Clausewil/ et Muflling se laissent aveugler par leur admiration pour le feld-maréchal. Quoi qu'il en soit et (juoi qu'ils puissent dire, les rapports de Brtlow et de Winzingerode sont unanimes h constater Télal «le dissolution des troupes de l'armée de Silésie, même de Civiles qui se présentèrent avec le feld-maréchal en personne, au\ portes de Soissons, dans Taprès-midi du 3.

Les afiirmations de Clausewitz et de MufHing et leurs écrits postérieurs ;\ la campagne sont donc péremptoirement contredits par dt»s documents tels que le rapport du général Renny.

De plus, s'il est incontestable, ainsi que le dit le général von Bisman^k, que, même sans la possession de Soissons, Blucher aurait pu passer TAisne sur des ponts de bateaux, Tétablisseiiienl lit» ces ponts aurait entraîné une perte de temps consitlêrable. 1/Kmpertnir, et c'était l;\ le point important, aurait conservé la nuile la meilleure et la plus courte, et aurait pu épargner, au moins ;^ une partie de Si^s ln>upes, le détour par KÎMuesct Uorry-au-Bac. Uès le Imars il aurait eu aupK's de lui, à SiiisNOus, Marmont et Mortier, ce qui aurait donné plus de fort^e î^ son opération, reut-èln» uiéme aurait-il nnissi, en délwuchant de Sois^ms avec toul«*s ses forces, h tomber sur Blucher avant qu*il eût pu nMinir toutes les siennes.

Il est également facile de démontrer, sur la loi de ces pièces et des rapports mômes du major Mareschal, (|ue, puistjue Blucher, arrivé avec la tùte de ses colonnes le 3 au soir devant Soissons, ne parvint, tout en se servant de quatre ponts, à terminer son passage de rivière à Soissons même <|ue le 4 au soir, il aurait été dans l'impossibilité de prendre position îi Fismes ou h Berryau-Bac avant l'Empereur, qui y était déjà le 4 au soir.

11 suftit, d'ailleurs, de jeter un coup d'œil sur le rapport adressé par Tchernitchet! à Winzingerode *, pour voir quelles cruelles déceptions aurait réservé h Blucher un passage de rivière en dehors de Soissons et <^ (luelle inévitable catastrophe une semblable oi)éralion eût exposé Tannée de Silésie : « Lorsque, le 5 mars, les troupes de Tchernitcheff, chassées de Braisne par Grouchy, voulurent, pour regagner la rive droite de TAisne, se servir du pont jeté h Vailly, elles durent attendre que ce pont eût été rendu îi peu près praticable, gnlce h des |)outres que Tchernitcheff réussit à se procurer, et qui consolidèrent assez le tablier pour |jermettre h des troupes en petit nombre et sans artillerie de s'v aventurer. »

Enlîn, un homme qui a joué dans ces journées mêmes un rôle prédominant, l'ofticier même que Blucher avait chargé de porter ses instructions à Bûlow et h Winzingerode, le major von Brûnneck*, devenu plus tard général d'infanterie, apprécie et résume en ces termes les opérations de l'armée de Silésie du 23 février au 4 mars : « 11 est hors de doute que l'offensive prise par Blucher, à Méry, le 23 février 1814, a amené un changement complet dans la conduite des opérations et a puissamment contribué h rissue heureuse de la campagne. On doit également reconnaître que l'exécution de la marche offensive de l'armée de Silésie de la Seine vers la Marne, a été absolument irréprochable.

« Quant à ce qui est de la poursuite des maréchaux Marmont et Mortier, lorsqu'ils se retirèrent et passèrent sur la rive droite de la Marne, h Trilport et îi Meaux, cent là non seulement une mautam manœuvre tactique, mais surtout un mouvement stratégique absolument condamnable. A mon sens, les corps de l'armée de

* Rapport de Tcliernitclieff à Winzingcrcxle, V'ailjy, 21 février/5 mars. {Archives topographiques , ii° 129119.)

' Lettre du général d'infanterie von Briînneck.

Siiésie devaient, après avoir passé la Marne, être maintenus rass^'inblés dans la position centrale d'Oulchy-le-ChiUeau, jusqu'à ce que Ton sache dans quelle direction l'Empereur Napoléon se porterait avec son armée. Si, comme il le fit. Napoléon passait la Marne, on pouvait, le 3 mars, prendre Toffensive jjIus énergiquement et dans des conditions avantageuses, d'autant plus avantageuses même, que TEmpereur, se dirigeant sur Fismes elBerryau-ïiac, s'éloignait des maréchaux.

« En aj^issant comme on le fit, on perdit en inarches et contrevuirches mr l'Ourcq deux jours quil fut impossible de regagner,

H Les marches de nuit continuelles avaient tellement épuisé les troupes que, le 3 mars, alors qu'il se serait agi d'opérations importantes et de combats décisifs, on ne put plus faire appel à leur énergie. Il était, d'ailleurs, matériellement impossible de chercher à pousser les maréchaux Marmont et Mortier dans la din'ction de Paris et de faire, en môme temps, tête à l'armée amenée par Napoléon. Il importail, avant tout, d'infliger une défaite complète ti Napoléon ; il aurait été ensuite aisé de ra» mener jusijue sous les murs de Paris son aile gaucho, désormais coupée des débris de son armée. Enfin, si l'on n'était pas résolu à attaquer Napoléon sur la Marne, au moment même où il tenterait le passage de cette rivière, ou dans les premiers instants après son arrivée sur la rive droite, il fallait alors, dès le 2 mars, ramener l'armée derrière l'Aisne. En aucun cas, on ne devait attendre jusqiCau 3 mars pour donner V ordre de jeter des ponts à Venizel et à Vailhj, »

Sans aller jusqu'à prétendre, avec Koch*, que la capitulation de Soissons tira Hlucher d'une situation semblable à celle dans laquelle il se trouva îi Liibeck en 1806, nous croyons avoir suffisamment démontré que sa position eût été, sinon désespérée, du moins très compromise, siMoreau, au lieu d'ouvrir lâchement les portes de la place, avait osé affronter un assaut, avait risqué une résistance qu'il eût pu prolonger pendant vingt-quatre ou trente-six heures, une résistance qui aurait eu vraisemblablement pour conséquence la levée du siège dès le 4 au matin, si même avant de signer cette honteuse capitulation, il avait songé à faire sauter le pont de pierre. La colère et l'indignation de l'Empereur

i KocH, Mémoirei pour servir à VhUloire de la Camjtagne de 1814*

étaient d\iutant plus légitimes qu'il ne se fit pas un moment illusion sur IVffet foudroyant que ne devait pas manquer de produire partout sur l'opinion publique, h Paris comme au quartier général des Alliés, la nouvelle de la chute de Soissons.

Écrasé un moment par Icî coup, aussi imprévu que terrible, qui venait de le frapper. Napoléon se ressaisit et se retrouve presque aussitôt : « Cette affaire, écrit-il au roi Joseph*, nous fait un tort incalculable... Actuellement, il faut que je manœuvre et perde beaucoup de temps à faire des ponts. Veillez h ce qu'on fasse un exemple. »

Forcé de suspendre une marche de 45 lieues faite en soixante heures, par des chemins défoncés et par un temps affreux, obligé de laisser échapper son plus redoutable adversaire, au moment oii il espère pouvoir retourner sur la Seine, où sa présence serait de nouveau si nécessaire, TEmpereur, plus maître de lui-même qu'il ne l'a jamais été, cherche à remédier à la situation que vient de créer la criminelle faiblesse d'un homme. C'est seulement après avoir expédié ses ordres qu'il ordonne au Minisire d'infliger ii un lûche le ch;\liment qui lui est dû.

« Monsieur le duc de Feltre, lui écrit-il*, l'ennemi était dans le plus grand embarras et nous espérions recueillir aujourd'hui le fruit de quelques jours de fatigue, lorsque la trahison ou la bôtise du commandant de Soissons lui a livré cette place. Faites arrêter ce misérable, ainsi que les membres du conseil de défense. Faites-les traduire devant une commission militaire composée de généraux et pour Dieu î faites en sorte qu'ils soient fusillés dans les vingt-quatre heures sur la place de Grève. Il est temps de faire des exemples. Que la sentence soit bien motivée, imprimée, affichée et envoyée partout. »

Mais la Providence en avait décidé autrement. Écroué h l'Abbaye, déféré d'abord h un conseil d'enquête, puis à un conseil de guerre, Moreau devait échapper au juste chAtiment qui l'attendait. L'empire s'écroula avant le prononcé du jugement. Dupont remplaça Clarke au ministère de la guerre, et le général qui n'avait pas craint d'apposer sa signature à la honteuse capitula-

i Correspondance, n* SI 449.

• Archivée de la guerre.

tion de Baylen, abusa d'un pouvoir dont on n'aurait jamais dû l'investir, pour rendre la liberté et pour confier un commandement h l'officier, indigne de ce nom, qui sourd h la voix de l'honneur, violant sans scrupule tous les règlements militaires, se refusant à entendre le canon français qui tonnait à quelques kilomètres de la ville, avait lâchement ouvert h l'ennemi les portes de la place qu'il avait juré de défendre et dont la résistance aurait, en immortalisant son nom, assuré la défaite de Tenvahissenr et le salut de la patrie *.

Dupont et le Gouvernement provisoire ont pu approuver la conduite de Moreau *, lui faire grâce de la vie et le rendre h la liberté; l'histoire plus sévère et plus juste ne l'absoudra pas et n*effacera jamais ni la tache honteuse de sa faiblesse et de sa Idchelé, ni la trace indélébile du mal incalculable qu'il a fait îi la France.

^ Le Gouvernement provisoire au général Moreau.

* Le commissaire pour le département de la Guerre : <i 28 avril 1814. — M J*ai r*'çu la lettre que tout m'avez fait Vhonneur de nCécrire au tiijet de la ville de SoissoM dont le comniandinnent row avait été confié au mois de février derniei .

(1 Le Gouvernement provisoire, en ordonnant votre mise en liberté, a fait assez connaître qu*il approuvent votre conduite, pour que vous n*ayez pas besoin de la justifier d'aucune manière, — Dupomt. » (Archives de la guerre,)

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