‹ La campagne francaise et la guerreChapitre 1 sur 46 · A VANT-PROPOS · texte numérisé non relu

A VANT-PROPOS

a campagne, en toute occasion , est patiente. Elle est habituée au vent qui change, à la pluie , à la boue, aux orages, aux travaux qui entament deux fois la nuit, commençant avant le joui' et continuant après, et sa discipline, pour la plus grande part, n'est que l'acceptation du temps qu’il fait.

Il a fallu partir, et elle est partie.

Il a fallu demeurer, après que beaucoup d'ouvriers eurent été retirés du front, pour le travail de l'usine, et elle est demeurée, non pas seule, comme on l'a dit, mais formant la masse principale des combattants, avec des commerçants, des bourgeois , des nobles, des prêtres, des hommes de lettres, des professeurs , des employés de toute sorte et de tout rang, des hommes dont, bien souvent, elle ne

connaissait ni le village, ni l'esprit, ni le cœur, ni la profession même et la place dans l'organisme français.

Elle a souffert ; elle a parcouru de longues étapes ; elle a, pour se défendre, creusé des sillons qu'aucune charrue n'aurait faits si profonds ; elle s’est ruée à l'assaut : le plus étonnant, le plus nouveau, c'est qu'elle a écrit et parlé.

Des âmes se sont exprimées, qui jusqu'alors étaient enveloppées par le silence des grandes étendues. Toutes ne furent pas égales, mais l'élite s'est montrée incomparable, et nous pouvons citer, désormais, des paroles ou des lettres de paysans qui ne furent dépassées, en noblesse, dans aucune littérature, dans aucun temps, dans aucun pays, même le nôtre.

Les femmes, restées à la maison, les jeunes filles, les mères, habituées si souvent, dans la tendre campagne française, aux seuls travaux du ménage, ont fait la récolte de igiq, puis les semailles et la récolte de igi5, puis les semailles encore et la récolte de igiô ; plusieurs se sont découragées ; d'autres ont été vaincues par la longueur de l'effort : mais la plupart ont tenu, comme les hommes aux tranchées. Guerre supportée par les filles de la France autant que par ses fils! Don magnifique offert aux absents et à la patrie! Exemple unique dans V histoire!

Pendant qu'elles travaillaient, beaucoup de nos chefs de ferme et de leurs compagnons de labour tombaient sur les champs de bataille, et pour elles, et pour leurs enfants, l'angoisse de l'avenir s'ajoutait au deuil de famille. Faudra-t-il abandonner la ferme? Comment remplacer, après la guerre, tout ce peuple par qui la Terre de France était cultivée? D'où viendra l’aide? Et quelle âme aurontils ceux qui prendront la suite? Nous y pensions comme elles.

J’ai vu de près cet héroïsme et ces douleurs de la campagne. Pendant la première année de la guerre, j’ai vécu en province, et j'ai écrit peu à peu, à l'honneur de ces braves gens que j'aime bien et depuis mon enfance, les paysans, les laboureurs, les valets de charrue, les charretiers, les bergers, et la ménagère de chacun, les études que je réunis aujourd’hui dans un livre.

Puisse-t-il faire comprendre, aimer, protéger comme il convient, ceux et celles qui sont et seront toujours la plus précieuse famille et la première richesse de ches{ nous.

Les Rangeardièrcs, 2 septembre igiô.

René Bazin.

Page 1