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LA GRANDE LETTRE

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Elle et lui, depuis plusieurs heures, dans le grenier de la ferme, ils vannaient l’avoine.

C’est elle qui, des deux mains, agitait et faisait tanguer et rouler, comme un petit navire sur les lames, le van large d’un mètre, pendu par une corde à une poutre de la charpente, et que l’homme emplissait de grain, à pelletées régulières. La poussière tombait en partie sur le carreau, et, en partie, prise par le courant d’air qui traversait le grenier, entraînée, emmêlée, sortait en gerbes de fumée par la fenêtre. Marie Palaret en avait sur les mains, sur les bras nus, sur la peau du visage et sur les cils qui paraissaient tout blonds, bien

quelle fût châtaine plutôt avec des reflets roux, et pour tout dire alezane de cils, de sourcils et de cheveux. Elle s’était couvert la tête d’un grand mouchoir noué sous le menton. Et sans mot dire, presque sans repos, regardant parfois à gauche le tas d’avoine poussiéreuse qui diminuait, et, à droite, le tas d’avoine nettoyée qui grossissait, elle travaillait, plus nerveuse qu’un homme, plus essoufflée, mais peut-être plus courageuse à l’ouvrage.

— Enlevez la poussière, dit-elle, à la dernière pelletée. Dressez le tas; fermez la lucarne à demi seulement: il a besoin de respirer.

— C’est bien, patronne; mais un travail pareil, — depuis cinq heures que nous peinons, — ça mériterait une bouteille.

— Et moi, est-ce que je bois?

11 ne sut que répondre. Du bout du grenier, le pied déjà sur la dernière marche de l’escalier, elle reprit :

— Quand Baptiste Palaret reviendra de la guerre, il y aura du vin pour tout le monde!

Au bas de l’escalier, elle passa entre deux monceaux de trèfle vert, qui attendaient, aplatis et tassés, qu’un coup de fourche les jetât dans les mangeoires de l’étable voisine; se baissant, elle en prit une poignée, qu’elle approcha de son nez, puis rejeta en faisant la moue.

— Eh! Montapas, cria-t-elle, les lèvres rondes levées vers la charpente: le trèfle commence à sentir l’aigre; qu’il n’en reste pas, ce soir!

— Non, patronne!... Ah! la mâtine, elle me commande comme si j’étais son homme !

Ces derniers mots furent dits tout bas. Elle avait déjà, du bout du pied, poussé le vantail toujours mobile de la porte de la grange; car, de ces deux mains, en femme qui ne perd pas de temps, elle dénouait le bout de toile dont elle avait protégé ses cheveux, puis tapotait son chignon bien serré, fait en colimaçon, et ses bandeaux bien mousseux. Regardant les poules dans la cour, les pigeons sur le toit et, dans le chemin de gauche, le «biquart» qui revenait de la forge, à cheval sur la jument, elle rentra dans la maison blanche, en haut de la cour en pente. C’était une fermière aisée, logée presque dans le neuf, dans une des meilleures fermes de la Nièvre. Le propriétaire, le comte de Saint-Saulge, avait recrépi les façades, blanchi l’intérieur, rentuilé la toiture et ajouté deux pièces aux bâtiments anciens, toutes deux parquetées, lorsque le jeune ménage, une dizaine d’années plus tôt, était venu habiter le pays.

Madame Palaret, dans la cuisine, lava ses bras trop poussiéreux, et dit à la fille de charge, Marguerite à la figure de chèvre effarouchée:

— Qu’on ne vienne pas m’embêter pendant que je fais mes comptes, tu entends ?

Les dames du monde disent: «Je n’y suis pour personne». Elle ne voulait pas dire autre chose. Mais ce n’était pas des comptes qu’elle allait faire, non! Dans la chambre-salon, la parquetée, entre les lits revêtus de leur courtepointe et dominés par l’édredon rouge, elle s’assit près de la table ronde, prit un buvard d’écolière, l’ouvrit, et commença d’écrire avec application.

«Monsieur le général,

«Je me permets de vous écrire pour vous demander une faveur, c’est-à-dim l’autorisation d’aller voir mon mari, sapeur au Ne bataillon territorial du génie, 7e Compagnie, secteur postal 200, numéro matricule 1778.

«Mon mari s’appelle Baptiste Palaret, il est de la classe 1897. Il a été mobilisé le 4 août; le lendemain, on l’embarquait dans la direction de l’Alsace, d’où il est revenu à Châlons, d’où il est reparti pour l’Alsace, où je suppose bien qu’il est en ce moment, sans vouloir violer le secret militaire. Si je vous fais ces détails, ennuyeux pour vous, monsieur le général, c’est pour vous dire qu’il n’a jamais eu un seul jour de permission, depuis neuf mois.

«Je désirerais d’autant plus le voir, mon pauvre Baptiste, qu’il y a plus d’un an que je le soignais, pour une maladie de poitrine, — pas la plus grave, une petite, mais bien ennuyeuse, tout de même, — et que je lui avais conseillé de demander un certificat, afin de rester dans un dépôt, le temps au moins de s’habituer. Il m’a répondu qu’il ne manquerait pas d’hommes plus malades que lui, et qu’il ne demanderait rien du tout. Ça, c’est très bien.

«Il a été récompensé de son courage: sa santé ne peut pas être parfaite, mais il a pu faire son devoir, comme les camarades. N’est-ce pas qu’il a mérité la faveur de me revoir?

«Donc, monsieur le général, je vous demande bien humblement l’autorisation d’aller retrouver mon mari, pour deux jours seulement, trois si vous voulez bien: Baptiste Palaret, sapeur au Ne bataillon du génie, secteur postal 200, numéro matricule 1778. Je crois bien, — sans en être sûre, — qu’il était dernièrement au village de X...; mais, avant que j’aie fait le voyage, il peut avoir été déplacé de quelques kilomètres: vous savez mieux que moi ce qu’il en est, dans le métier militaire...»

Ici, madame Palaret releva sa plume, et s’interrogea. Ne ferait-elle pas bien de donner son signalement au général? Sans doute: car, pour établir «la pièce de voyage», il fallait connaître la personne qui serait autorisée à franchir les lignes des armées, il fallait qu’il n’y eût point de doute, et qu'on

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