ELLE S EN ALLA DÉJÀ VEUVE DANS SON CŒUR
naient ainsi, Aimée Cottereau n’avait pas voulu rester à la maison, et, ayantprisune sortede massede bois, attachéeau boutd’un manche, devant le semeur, elle cassait des mottes oubliées par la herse. Ils étaient dans le champ que bordent les cormiers. Vous ne pouvez imaginer la splendeur de cette double rangée d’arbres, les clochetons, les fusées, les dômes, çà et là, de ces feuilles menues, découpées en fer de lance, et que l’automne colorait de rose, de rose vif et de feu.
Je m’avançai dans le champ, selon l’habitude de ce pays, où l’on ne se hait point. Mais plus vite que moi, par la cornière de la pièce, un enfant s’avançait vers la métayère, qui ne le voyait point, un gars de quinze ans, fait comme un cavalier, intimidé et demisouriant, pur de visage. Il s’arrêta à trois pas de la femme, et enleva son chapeau.
— Si vous vouliez, dit-il, je suis fort, je gaulerais vos cormes de l’avenue, et même, avec mes soeurs, je peux bien les mener chez vous.
Elle ne répondit pas. Les deux hommes s’étaient arrêtés. Elle regarda l’enfant, le valet, le vieux métayer. Son visage était devenu plus, blanc que le mouchoir noué sur ses cheveux. On eût dit qu’elle sortait d’un rêve, et qu’elle n’avait pas la force de dire ce qu’elle avait vu. Il n’y avait point de bruit dans toute la campagne. Enfin, elle dit :
— Ils sont tous à vouloir m’aider : c’est que mon mari est mort !
Personne ne put lui répondre. Alors elle laissa tomber son bâton; elle se détourna; au bout du champ, elle alla prendre sa petite assise sur une touffe d’herbe, elle la mit sur son bras en la serrant bien fort, et, sans plus rien voir, courbée, lentement, elle s’en alla vers les cormiers, déjà veuve dans son cœur qui avait cessé de croire à la vie.
Et ainsi l’unanime charité, pour une fois, lui avait appris la douleur.