‹ La campagne francaise et la guerreChapitre 33 sur 46 · ELLE DÉSIGNA AU BOUT DU CHAMP · texte numérisé non relu

ELLE DÉSIGNA AU BOUT DU CHAMP

penché sur son guidon, sans pour cela courir vite : « Rien pour moi ? — Rien ; ça sera pour demain». Jusqu’à la fin de septembre, pas un seul jour elle ne manqua de venir à la même place, d’adresser la môme question et de recevoir la meme réponse. Les femmes du bourg lui disaient: «Écrivez donc au capitaine? Ecrivez donc à la Croix-Rouge de Genève? Ils savent peut-être quelque chose.» Elle écrivit. Puis elle résolut de se taire et d’attendre, en s’occupant de la petite, de la maison et de la ferme. Jusqu’à deux heures un quart, tous les jours, elle sentait une joie toute proche, prête à entrer dans l’âme et à montrer son visage, et qui n’entrait pas et s’en allait.

Bientôt, ses amies cherchèrent à ne pas la rencontrer. On avait peur de se trahir. Le bruit courait que Jean Cottereau était mort. Un sergent avait vu tomber le métayer de la Renaudière, dans un des combats livrés près de Namur, il l’avait vu tomber les deux bras en croix, et lâchant son fusil. Le village, les fermes isolées, les parents, les enfants, tous connaissaient le grand malheur: il n’y avait à l’ignorer que la femme du soldat.

Dans les jours de la fin de septembre, on put voir, sur les terres en pente, le valet borgne qui tenait la charrue, et la jeune métayère qui touchait les quatre bœufs avec l’aiguillon. Elle ne chantait pas, sans doute, comme un vrai bouvier, mais elle se tenait à droite de l’attelage, disant les mots qu’il faut dire, d’une voix petite, qui passait cependant par-dessus les haies, et s’en allait émouvoir les âmes tout autour de la colline : « Rougeaud ! Caillard ! Noblet ! Tè, Tè, les valets ! » En regardant la terre ouverte, qui fumait à la fois de brume et de poussière, elle songeait: «Ce n’est pas un travail de femme que je fais là, mais il sera fatigué, mon Jean, quand il reviendra, et je pourrai lui dire : Reposetoi ! » Elle s’interrompait aussitôt, car l’élan d’espérance était devenu faible et tombait comme une feuille. A ce labeur trop rude, Aimée Cottereau avait suffi plus d’une semaine. Le métayer de Malabri, son vieux voisin, vint un matin la remplacer. Cinq jours plus tard, le charruage étant achevé, elle reçut la visite du métayer de la Grande-Léchère, qui dit: «Tenez-vous en paix: je herserai vos guérets ; après quoi, le valet passera le rouleau sur les labours, et moi, comme il convient, je ferai la sèmerie ».

Personne ne lui avait parlé de son mari : et pourtant elle ne doutait guère qu’ils n’eussent, eux aussi, le cœur mal en point, à cause du long silence.

Je les ai revus au travail, eux et elle, vers le milieu d’octobre, une aprèsmidi de demi-soleil, que le vent était languissant et avait le goût des forêts. Le maître de la Grande-Léchère, haut sur jambe, tout de brun vêtu, marchait dans dans le creux des planches, prenait du grain dans le sac de toile qu'il portait en bandoulière, comme un lièvre braconné, et il lançait le froment de manière à couvrir la terre également. A deux planches de distance, le valet conduisait la jument et promenait sur les semences le rouleau de granit. Pendant qu’ils pei-

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