REMPORTERONT LA GUERRE
Dans le camp d’Enes, encore tremblantes racine des pins clairsealignées. Elles forment faisait encore jour, on blancs et de galets bleus de la porte, des platesplantes dessables. Mais de la fin d’octobre, et, dats dorment, excepté long en large, vivecontre la brume que douzaine d'officiers salle longue, blanche, triques. Quatre sont tout jeunes, étudiants dès la première heure pour la durée de la
tapies, parmi les dunes jauau vent et mal fixées par la més, il y a bien des tentes des rues et des places. S’il verrait les rangées de galets qui dessinent, aux deux côtés bandes, où végètent quelques la nuit est venue, la nuit froide dans la ville de toile, les solles- sentinelles, qui vont de ment, le col relevé, pestant souffle la marée. Une demiachèvent de dîner, dans une éclairée par des lampes élecd’Oxford ou de Cambridge, engagés guerre, contents de vivre et contents
d’être là, comme sur un vaisseau, guettés par le hasard, attendant la minute où chacun prouvera qu’il est brave et Anglais. La preuve est faite, d’ailleurs, il ne s’agit que de l’achever. Ils se sont battus, et très bien; deux ont été blessés; l’un d’eux, pour se lever, s’appuie encore sur une canne. "Fous, pour le repas du soir, comme au club de Londres, se sont mis en tenue numéro un. Ils causent et ils rient; ils rapprochent leurs chaises, posent
leur serviette sur la nappe, et entourent le commandant et le capitaine qui ne parlent point, ne changent point de physionomie, goûtent quand même les mots drôles, et s’absorbent dans cette opération grave: allumer le havane, rapporté à leur intention, la semaine passée, par leur ami commun, le commodore sir Lewis Putney. Le commandant surtout est un homme taciturne. Gentilhomme terrien, halé, le visage couperosé, la tête chauve, les yeux bleus, sanglé dans la tunique barrée de quatre rubans, il écoute cette jeunesse raconter une guerre qu'il a faite lui aussi. La peine de rassembler les idées et les phrases lui est épargnée, mais il revit volontiers les scènes que rappellent les lieutenants, et, à certains noms familiers qui lui viennent à travers la fumée, un grognement répond et sert d’approbation. Eux, les jeunes, ils s’échauffent à comparer les plus beaux traits dont ils furent témoins, les actes de courage d’un chef ou d'un soldat, les histoires qui, presque toutes, n’auront d’autre historien qu’un camarade de tranchée, revenu en Angleterre, et qui répétera, tout le long de la vie: « Voici ce que j’ai vu de plus beau dans ma guerre au pays de France». Chacun dit son avis et propose un exemple. Alors, le vieux gentleman-soldat retire son cigare, secoue la cendre, et, pour montrer qu’il va parler étend un doigt.
« Non, dit-il, vous n’y êtes pas».
Les autres se taisent. Cinq paires d’yeux le regardent.
« La plus belle performance de la guerre, enfants, c’est la moisson de iqi5, faite par les femmes françaises! »
Et il ferme à demi les yeux, et se remet à fumer.
La troisième parole que je veux citer a été entendue ces jours derniers, un peu avant l’attaque faite par les Anglais et par nous, sur le front de la Somme. On était au repos ; le soleil avait eu raison, pour quelques heures, des ondées qui sortent de la mer, et, bien que le vent demeurât à l’ouest, tout le personnel de la ferme du vieux Franz Van Vurene est sorti pour faucher l’herbe mûre et faner l’herbe déjà fauchée. La famille est réduite, certes, car il y a quatre fils à la guerre, et tout le travail est fait, à présent, par les deux filles, le dernier fils qui a quinze ans, et le père qui tient en main la faux de son aîné. Ils sont là, dans la moitié haute de la prairie, depuis le petit jour. Les hommes fauchent; les deux filles, solides et lentes, râtellent le foin de la veille et le mettent en tas ; l’une d’elles est montée sur une meule, et son casque de cheveux luit comme un pavot jaune. La campagne est sans arbres, toute plate ; la couleur des moissons sépare seule un champ de ses voisins.
Or, au bas de la prairie, dans l’herbe haute, près de la charroyère, trois longs soldats australiens sont couchés. Ils fument, ils devisent, et, souvent, l’un ou l’autre regarde la maisonnée au travail. Un étranger passe dans le chemin. Les trois volontaires lèvent la tête. — Eh bien ! messieurs de l’autre côté de la terre, est-ce que la terre de France vous plaît? — Beaucoup. — Reviendrez-vous y faire un voyage, après la guerre? Le plus jeune, le plus hardi, qui avait un air superbe de partisan, avec son feutre relevé, a répondu : — Oui, monsieur, je reviendrai, mais pas pour le plaisir du voyage : je reviendrai pour me marier, parce que les filles d’ici sont de belles travailleuses !