‹ La campagne francaise et la guerreChapitre 41 sur 46 · UNE JOURNÉE D’AVRIL · texte numérisé non relu

UNE JOURNÉE D’AVRIL

7 Mai igi6.

Ji’ai passé quelques jours à la campagne; je n’ai pas eu des vacances de Pâques, comme les enfants, mais la vision brève de ce logis, de ce jardin, de cette cour d’un dessin tout français, de cette ferme qui envoie jusqu’à ma fenêtre la fumée de son four et l’odeur du pain nouveau. Quand je suis rentré à Paris, ma marchande de légumes, avec laquelle j’aime à causer, mais qui a perdu tout à fait le sens des choses rurales, m’a demandé :

— Ça devait être joli, en passant?

— Mais oui.

— Et puis, à la campagne, on ne s’occupe pas tant de la guerre, il n’y a pas de journaux ; ce n’est pas comme ici.

Madame Mahieu, je ne puis mieux vous répondre qu’en vous racontant les impressions et menus événements de mon avant-dernière journée.

Il faisait beau, le matin, mais sans trop: une brise de fin d’hiver, mais qui sentait la fleur, un ciel bleu, coupé de nuages en larges continents, et qui n’avaient point ces franges glorieuses du soir ou ardentes du milieu du jour. Le bleu de ces matins-là expliquerait parfaitement à un enfant, — ces grands amis de l’image, — ce que veut dire : limpidité. A cinq cents mètres en l’air, on y voit voler un oiseau. Je rencontre un ancien qui se rend au bourg, sans doute pour assister à un service : il a son air des dimanches. Je lui fais remarquer trois ou quatre hirondelles, plus petites que des moucherons d’été, et qui tournent au-dessus de nous.

— Les pauvres, répond-il, elles ne sont pas nombreuses ! Comme vous le savez, elles arrivent le jour de l’Annonciation. Mais, juste au moment de leur passage, il a fait une grande tempête, en Méditerranée. Beaucoup ont dû périr. Elles aussi, elles ont leur guerre, cette année.

Au tournant de la route, la campagne est ouverte. Les lignes d’arbres, autour des champs, laissent encore passer beaucoup de lumière et tout le vent qui souffle. Les feuilles ne sont pas toutes hors du fourreau. Même aux plus précoces, il manque d’être épanouies. On ne voit pas de ces grosses souches en boule, qui font, au-dessus des talus, des taches d’un vert épais, et qui va se ternissant, de mois en mois. Toutes ces premières feuilles sont luisantes, ou transparentes, ou protégées par des gaines résineuses, ou enveloppées de poils démesurés qui leur font auréole. Pentecôtes dans les prés, stellaires innombrables au bas des talus, près de l’eau qui achève de tarir, couverte d’algues et de mousses, dans le creux des fossés. Tout ce monde familier me parle comme à l’ordinaire, mais je suis plus distrait que de coutume et comme ceux qui, entendant jaser les petits et ne voulant pas les peiner, disent, sans s’arrêter : « C’est bon, mes petits, c’est bon ! Continuez de vous amuser !

Je rentre. Courrier nombreux, pesant, en pyramide sur des journaux, des brochures et des livres. Ah ! une lettre du front ! Elle est de ce jeune ami qui a « tourné-viré », comme disent les bonnes gens, dans tous les secteurs où l’on s’est beaucoup battu. Il peut faire des comparaisons, et déjà parler d’expérience.

« Je couche dans une hutte faite avec des branchages recouverts de boue séchée, et je m’y trouve fort bien, mieux que dans la tranchée que nous venons de quitter. Quel marmitage! C’est réellement ce que j’ai vu de mieux dans le genre. Mais quels piètres fantassins ils nous opposent ! Ce ne sont plus les Boches de l’Yser, ni même ceux que nous trouvions devant nous au mois de mai dernier. Il n’y a pas de doute, ils n’ont plus le cran nécessaire pour se porter en avant d’une façon efficace. Nous avons été attaqués à deux reprises, et avec si peu d’ardeur de la part des Boches, qu’ils ont été repoussés sans aucune difficulté. Maintenant, nous sommes organisés sur nos positions. Ils n’iront jamais à Verdun. C’est fini. Les prisonniers confirment cette opinion. Les Boches perdent beaucoup de monde, en dehors même des attaques, par le bombardement que nous faisons de leurs cantonnements et de leurs tranchées. La bataille est encore une fois perdue pour eux. Le colonel est allé en première ligne. Il a remis des croix de guerre à ceux qui s’étaient le mieux conduits, il les a embrassés, eux tout couverts de boue ; c’était extrêmement beau et émouvant. »

C’est presque une faute d’ouvrir d’abord les lettres qui ne demandent

rien et qui racontent seulement. La lecture des autres est traversée de souvenirs : « Repoussés..., ils n’ont plus le cran..., encore une fois perdue... ». Les mots sont autrement persuasifs, lorsque, derrière leur souffle, on voit le visage, les yeux et la jeunesse qu’on connaît.

Ce soir, je tâcherai de répondre à quelques-unes de ces lettres. Par ce beau matin clair, «à la fraîche», j’ai d’autre travail à faire, et plus pressé. A peine suis-je penché sur mon bureau, que la porte s’ouvre :

— Monsieur, c’est un jeune homme de la Jeunesse Catholique. Faut-il le faire entrer ?

— Je crois bien !... Bonjour, Jean !... Qu’est-ce que c’est que ce grand papier ?

Il rit en le dépliant. Il a le visage mince, et quelque chose de hardi dans la mine, qu’il a gagné depuis l’an dernier. Il parle vite :

— Monsieur, c’est à cause de notre président. Il a pris du galon d’or. Il a été nommé sergent, et cité à l’ordre du jour. Alors, nous, les jeunes, nous avons fait une adresse pour le féliciter. Voilà !

— Et tu veux que je signe, parce que je suis de ses amis? Donne bien vite!

L’adresse est plaisante et cordiale, écrite, signée et paraphée en deux pages d’ample format. Le sergent sera content, quand il la lira, dans sa tranchée. Je signe. Le messager tend la main. Au sommet du hêtre un coucou se met à chanter.

— Jean, as-tu de l’argent, dans ta poche?

— Oui, m’sieu : j’ai deux sous.

— Alors, puisque tu as de l’argent pendant que le coucou chante, tu n’as plus qu’à beaucoup travailler : tu ne manqueras jamais de rien ! Au revoir, mon Jean !

Je travaille une demi-heure.

— Monsieur, c’est le père Un Tel.

— Que demande-t-il ?

— Il voudrait que monsieur l’aide à obtenir l’allocation.

— Non, par exemple ! Un marchand de moutons ! Un homme qui a du bien ! qui boit toujours, dans les auberges, le meilleur vin du pays ! Vous êtes sûre ? Il demande l’allocation ?

— Monsieur, il dit que tout le monde l’a.

Il faut descendre, essayer de raisonner ce qui ne se raisonne point, une jalousie, et me faire un ennemi, en défendant l’Etat. Cela exige du temps. On a plus tôt fait d’accorder un service que de le refuser. Même quand la partie est perdue, et qu’il n’en doute plus, l’intéressé recommence ses explications.

Dans l’après-midi, de bonne heure, je vais au village. Il est plein de

soldats, comme l’an dernier. Mais ce ne sont plus les mêmes soldats. J’avais quitté des vieux, je retrouve des jeunes. Seuls, les instructeurs, sergents à la barbe cendrée, continuent d’inspecter les sections dans les jeux de boules couverts, d’aller prendre les ordres au bureau de la place, naguère salle de patronage, et d’accompagner les recrues qui, chaque jour, vont approfondir et développer les tranchées que le génie a tracées, là-bas, près d’un taillis, dans la bonne terre à blé retournée comme un gant.

Une femme m’apprend qu’un jeune homme de la commune, un brave, un magnifique soldat, — savez-vous qu’ils sont bien huit ou neuf, déjà, nos décorés de la croix de guerre? — a été blessé. Gravement? Je ne sais pas. Je souffre pour lui et pour toute sa ferme dont je devine le toit entre les pointes des chênes. Les merles peuvent rire et le loriot chanter : je m’en retourne triste à la maison.

Une visite m’y attendait. Elles sont rares. C’est une Parisienne, jeune et fine, qui vient nous voir. Elle parle de son mari qui est au front, de ses enfants, un peu des champs, par politesse, puis elle m’apprend une nouvelle dont je suis encore ému, une nouvelle douce à respirer, douce"à garder dans son cœur, comme ce grand air pénétré de soleil qui porte le printemps avec lui. Je vais vous la dire. Sans hausser le ton, comme il convient, mais sachant bien le sens profond des mots, cette aimable visiteuse nous dit :

— J’ai voulu louer une fenêtre, sur les Champs-Elysées, pour voir défiler nos troupes après la victoire.

— Eh bien ?

— Impossible : tout est loué! J’ai interrogé plusieurs amies : il n’y a plus une place !

Que cela est joli ! Cette France qui reste grave, qui n’a pas mis un petit bout de drapeau à la fenêtre, ni pour la Marne, ni pour l’Yser, ni pour les succès de Champagne, ni pour Verdun, mais qui garde entière sa foi dans la victoire et s’apprête à pleurer de joie, au retour de ses soldats !

On peut le télégraphier à Berlin : plus une place !

Vous le voyez : le silence, le repos, le rêve ne sont plus où ils étaient; il n’y a, partout, que la Grande Guerre !

LA MARCHANDE DE CRÊPES

LA MARCHANDE DE CREPES

2 cS' Août 1916

la chandelle, — une de ces mauvaises bougies de la guerre qui ne méritent point d’autre nom, — la mère Manac’h travaillait pour ses clients, les baigneurs de la côte, amateurs de crêpes bretonnes. L’hiver, elle faisait d’énormes galettes de blé noir, épaisses, assez peu cuites, «mollettes», au goût des gens du pays, retraités de la marine, petits marchands, journaliers ; mais l’été, pour ceux qui n’y connaissent rien, pour les étrangers, comme elle disait, la mère Manac’h fabriquait des crêpes pas plus larges que les deux mains, et si minces, qu’on voyait le jour à travers, et que ces innocents de Parisiens, contents de peu, en vérité, payant bien, polis par-dessus le marché, ne manquaient pas de s’exclamer : « Mère Manac’h, c’est de la vraie dentelle, aujourd’hui ! » Elle remerciait, d’un petit coup de tête qui faisait danser les ailes de sa coiffe; secouait sur la marchandise un peu de sucre en poudre enfermé dans un tube de fer-blanc, et continuait son voyage hâtivement, car la côte est une dentelle aussi, aux abords de Fouesnant, et la bonne femme, son panier au bras, suivait, chaque vendredi, à quelques détours près, la randonnée du facteur rural.

Elle était donc dans sa cuisine, qui était aussi sa chambre, agenouillée sur les premiers carreaux du foyer, penchée au-dessus du feu. De la main gauche, elle versait, avec une cuiller, un peu de pâte liquide qu’elle étendait de la main droite sur la « galettoire », au moyen d’un petit rateau de bois, de forme triangulaire. En un moment la pâte était cuite d’un côté. Il fallait la retourner. Avec une planchette amincie au bord, la mère Manac’h décollait, soulevait, faisait tourner la crêpe, et semblait jouer à pile ou face.

Certes, elle ne jouait pas. Depuis trois heures d’horloge, elle se tenait là, près de la flamme, les pommettes rouges, tout son large visage rayé par les gouttes de sueur qui descendaient le long de son cou, par les rides du menton. Il était près de onze heures du soir. Depuis plus de quatre heures, les voisins dormaient dans les fermes, entre les haies d’ajoncs qui entourent les maisons et si filent toute la nuit au vent de mer.

Va, bonne femme de la sainte espèce des mères qui travaillent pour leurs fils, jusqu'à ce que les yeux ne voient plus et que la main s’engourdisse! Tu travailles pour le tien, pour ce Corentin Manac’h, à la figure maigre et couleur de terre, qui ressemble à ton défunt, — Dieu ait en sa pitié le père Manac’h, vieille mère, et lui pardonne toutes ses saoûleries ! — La quadruple pile de crêpes grandit, en arrière, sur la table. Il aura son paquet de chaque mois, bien bourré, serré dans la toile de tes vieilles collerettes, du temps que tu étais jeune et jolie. Où est-il ? Aux armées, secteur postal 42. Les noms des villages où il a passé se confondent dans ta tête, et sonnent le creux, et ne représentent rien pour toi, qui n’as point voyagé au delà de Quimper et de Quimperlé. Allons! encore une douzaine ! Frotte la galettoire qui fume, avec le morceau de couenne que t’a donné le boucher. Achève ta rude veille du jeudi. La nuit est encore assez longue pour toi qui dors si peu, et que réveille le chant des coqs de la grosse métairie de Carnavon, loin d’ici, dans les pins qui voient les navires.

Quand elle eut fini son travail, et qu’il ne resta plus, au fond du saladier, qu’une petite mare de farine délayée, une lampée de chat, comme elle disait, la femme se releva difficilement, et le feu mourut, car il ne vivait que des poignées d’ajonc sec ou de copeaux, vite consumées, qu’elle glissait sous la galettoire. Un moment elle demeura étourdie, appuyée à la tablette de la cheminée, sur laquelle il y avait un coquillage, un chandelier, une photographie et un crucifix haut comme le doigt. Puis, essuyant son visage et ramenant en arrière ses cheveux gris tout collés sur les tempes, elle alla jusqu’à la porte, et l’ouvrit. 11 ne vint pas de vent, mais, d’avoir tout à coup respiré l’air de la nuit, elle eut comme une défaillance, et, droite sur son seuil, les mains aux murs, regardant la terre de son jardin, elle dit:

— Je ne travaillerai plus ! C’est la dernière fois que je fais de la galette, et de la crêpe, et de tout ce fourbi-là!

Puis, répondant à l’objection aussitôt apparue, et comme si elle avait devant elle une personne vivante:

— Eh bien! quoi? Je vivrai avec ma «location», et quand Corentin sera revenu, il me fera vivre. Est-ce qu’on est des chiens?

A peine eut-elle dit cela, que le regret la saisit d’avoir parlé contre une grande chose sacrée, et contre son propre honneur, qui était d’avoir tant travaillé sans

Page 1