SCÈNE IX
CAMILLE
Ah ! mon oncle, où mène l'inconduitr !
PICPUS
Inconduite, moi? Jamais ! Je n'ai qu'un défaut... c'est le penchant à la boisson... oh ! ça, je suis soiffard... la nature m'a mis une grosse éponge dans le gosier... la vue d'une bouteille vide me fait éprouver le supplice de Cancale... celui qui a inventé le Rocher du même nom , qui est devenu traiteur dans la rue Montorgueil... On sait son histoire de France.
CAMILLE
Oui , je sais que vous êtes honnête homme.
PICPUS
Un peu!... Mais donne-moi donc des nouvelles de ma famille, de mon épouse. Parle- moi d'Éléonore. Oh! si tu veux que je soye ému, parle moi quelques instans d'Eléonore !
CAMILLE
Ma tante finira mal : elle a toujours des idées d'ambition. •
PICPUS
L'ambition la perdra. Cette femme-ià a dans la tête d'être empératrice ! Elle voulrait un tas de couronnes pour se mettre sur les cheveux... des cheveux gris mêlés !
CAMILLE
Elle voulait marier ma cousine Olympe à un homme très riche.
Je lui pardonne cette extravagance en faveur de ma fille... Comment va-t-elle , ma fille?... me ressemble-t-elle toujours , ma fille ? Est-elle toujours musicienne , ma fille ?
CAMILLE
Oui : mais il y en a tant qui ont du talent !
PICPUS
C'est vrai , que j'en entends dans les rues qui chantent comme des déesses... (Chantant.)
Il est ménuit...
T-il est ménuit. . .
Et chez les restaurateurs à six sous, pendant qu'on dîne, il entre des harpies qui en pincent à faire frissonner les nerfs.
CAMILLE
Le mariage de ma cousine a manqué : ma tante avait fait des dettes pour briller dans le monde, tes créanciers sont arrivés ; les amis, les connaissances sont partis...
PICPUS
Et toi aussi, peut-être! Toi , ma nièce... tu l'as abandonnée?
CAMILLE
Ah ! mon bon oncle , ne me condamnez pas. le ne l'aurais jamais quittée sans...
PICPUS
Sans quoi?
Des choses qui m'auraient conduite à ma... On voulait me faire entrer dans un petit spectacle, .1 ';i i résisté , et elle y a fait entrer ma cousine.
PICPUS
Pour jouer les héroïnes?... avec dos robes «à queue?
CAMILLE
Non , comme figurante.
PICPUS
Crédlé! quelle dégringolade!... et mon épouse, est-ce Qu'Eléonore figure aussi?
CAMILLE
Elle est habilleuse.
PICPUS
Voilà donc où mène l'ambition !.. Et toi , fille de mon frère , quel état que t'as?...
CAMILLE
On ne m'avait appris ni à coudre, ni à broder, rien qui soit une ressource. Je n'ai pas voulu me mettre domestique !
L'esclavage !... fi donc !
' ( 11 chante. )
Plutôt la mort«que l'esclavage, ("est la devise des Français !
CAMILLE, timidement.
Si vous étiez passé ce matin dans cette rue , vous m'auriez vue un balai à la main...
PICPUS
Il n'y a pas d'aff un balai à la main, tu
nettoies ta patrie!., ta patrie qui t'a donné le jour. A preuve que je t'en donne l'exemple. Mon fils , ton cousin Mignon , travaille aussi un peu dans la partie ; c'est un joli sujet, qui mord bien au chiffon : malheureusement il va tirer à la conscription ces jours-ici, et je n'ai pas de monnaie pour lui acheter un homme. Ecoute, ma nièce , il ne faut pas qu'une jeune personne reste seule exposée aux intempéries. Viens demeurer avec nous.
CAMILLE
Ah! mon oncle, que je suis heureuse de vous avoir rencontré. Où demeurez-vous, mon oncle?
PICPUS
Tout près d'ici , dans l'allée du distillateur , au cinticme... Il y a dans mes appartemens un petit cabinet où tu seras aux oiseaux... Veux-tu que je t'installe tout de suite?
CAMILLE, embarrassée.
C'est que j'ai une course à faire... je voudrais aller... rue de Clichy.
Rue de Clichy?
CAMILLE
Oui , à la prison.
PICPUS
Tu connais des prisonniers ?... tu fréquentes des prisonniers?
CAMILLE
Un jeune homme qui est bien malheureux , allez...
P1CPDS.
In jeune homme!... oh ! la .' la !
CAMILLE
Qui était riche autrefois, et qu'on a trahi , qu'on
a dépouillé. Enfermé aujourd'hui , pour une dette qui n'est pas la sienne , sans un parent , sans un ami qui prenne pitié de son sort... Il fallait bien que quelqu'un vînt à son secours... Il le fallait bien , mon oncle... (Avec ame) Aussi ce travail, auquel je me suis condamnée, c'est pour lui: Ie?snlairc que j'en tire , il en a la moitié... et il ne sait pas encore quelle est la main qui lui dorme, quel est le cœur qui bat pour lui... oh ! qu'il ne le sache jamais... n'est-ce pas , mon bon oncle , n'est-ce pas que j'ai bien fait?
PICPUS , attendri et pleurant.
Ho! ho! embrasse-moi... embrasse-moi plusieurs fois... encore... dès que nous serons chez nous, je te donnerai ma bénédiction... Prête-moi ton mouchoir... ({Elle le lui donne , il s'essuie les yeux
Ce bon oncle !
PICPUS
Allons , va , va consumer ta bonne action , et reviens sous l'aile de ton oncle. ( Il met le mouchoir dans l'entonnoir de sa botte.)
CAMILLE
Je ne serai pas long-temps.
PICPUS
Tu reconnaîtras bien l'allée? n° 120. Quel malheur!... sans vin !... v'ià un drôle de numéro pour un pochard.
CAMILLE
Sans adieu. ( Elle sort en courant.)
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