Voir chapitre 11, section vr
uniquement dévouée aux intérêts des Français. Duhesme redoutait fort une entente entre « l'immense canaille de Barcelone » et les Anglais de la croisière ou les insurgés du dehors ; cette foule anonyme d'artisans sans travail, de marins inoccupés, de mendiants et de vagabonds, qui s’attroupaient à toute occasion dans les grandes rues, l’inquiétait autant que les miquelets !, Le général n'avait pleine confiance dans auéun des fonctionnaires espagnols, dans aucun des habitants, et n’avait en somme d’autre moyen d'action que l'emploi des soldats.
Sans doute les patrouilles suffisaient à disperser les attroupements, à « écraser les scélérats », et même à arrêter les « perturbateurs » manifestes et les séditieux maladroits. Mais elles ne pouvaient que réprimer et non prévenir ; elles ne pouvaient rétablir la circulation sur la Rambla ou la muraille de mer que par les moyens violents : elles ne pouvaient procéder discrètement à la recherche des prétendus « agents des Anglais », à l’existence desquels Duhesme croyait sans doute sincèrement ?. Pour tout cela il eût fallu des policiers expérimentés et spécialistes. Dès le 1° juin, rendant compte des intrigues de quelques meneurs, Duhesme écrivait : « La police de Barcelone est si mal montée que depuis dix jours on n’a pas pu arrêter deux de ces agents, quoique je les aie très bien signalés ». Et, quelques jours après, Duhesme revenait sur ce sujet : « Il me faudrait à Barcelone une police montée comme à Lyon. Mais cela coûterait beau-
1. Duhesme à Berthier, Barcelone, 4er Juin 1808, Arch. G. ; Résumé des opérations militaires, décembre 1808, Arch. nat., AFrv 1621 : « On a vu avec beaucoup d'inquiétude à Barcelone un grand nombre de figures étrangères, et la canaille de cette ville est si stupide, qu’elle disait ouvertement que les paysans allaient s'emparer du fort Montjouy.. Il paraît que les Anglais espéraient opérer un soulèvement dans la ville... » Cf. Duhesme à Berthier, sous Girone, 12 août 1808, Arch. G.; le même au même, Barcelone, 19 novembre 1808, ibid. : « Ce qui me donne ici le plus d’embarras, c’est cette grande populace.…. »
2. Voir chapitre IL. section v et vi; plus spécialement les ordres du jour des 4er et 3 juin 1808, dans le Diario de Barcelona, n° du 2 et du 5.
coup et je n’ose prendre sur moi d'augmenter les frais secrets indispensables que j'ai faits jusqu'alors *. »
Invité à organiser une police efficace, Ezpeleta donna à Duhesme une apparente satisfaction en formant une petite junte de'trois juges de l’Audience ; cette junte ne fit rien et ne voulut rien faire ?. Devant l’inaction de cette sorte de comité, Duhesme témoigna son mécontentement au capitaine-général, en constatant que les mendiants continuaient à rôder dans les rues, qu’on tenait des réunions hostiles aux Français, et que les juges laissaient les « factieux » intriguer impunément. Il demandait au moins qu’on fit entrer dans la junte quelques régidors qui, connaissant mieux la ville et ses habitants, auraient peut-être plus d'action *. L’Ayuntamiento répondit aux propositions qu’on lui fit à ce sujet en termes mesurés, mais assez fermes, et termina sa réponse par un refus formel. Feignant de ne point comprendre le véritable but des propositions de Duhesme et faisant peut-être une allusion aux condamnations capitales déjà prononcées par les commissions militaires, l'assemblée municipale rappelait les fonctions régulièrement dévolues aux alcades de la chambre criminelle, et indiquait qu'il n’y avait qu’à s’adresser à leur juridiction pour les faits qu’on croirait devoir poursuivre : « Et si ces affaires sont expédiées par la chambre criminelle, elles le seront par un corps qui est composé de membres assez compétents pour que les habitants ne puissent se plaindre avec raison d’être jugés d’une autre
1. Duhesme à Berthier, Barcelone, 4er et 6 juin 1808, Arch. G. Duhesme avait commandé à Lyon de 1801 à 1805. (Arch. adm. de la G., dossier de Duhesme.)
2. Laffaille, Mémoires sur la campagne du corps d'armée des Pyrénées- Orientales en 1808, p. 135-136 ; cf. les textes cités à la note suivante.
3. Duhesme au comte d’Ezpeleta, Barcelone, 4 juillet 4808, Arch. mur. Barcel., Representaciones, 1808, avec propositions en annexe : en termes enveloppés, elles reviennent à demander aux régidors de faire l'office de policiers. Ferrer signale (Barcel. caut., t. Ier, p. 209-244), pour le début de juillet 1808, des réunions nocturnes et des intrigues de quelques régidors.
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façon qu'on ne doit le faire en vertu des privilèges et fueros dont le gouvernement français a tant de fois garanti le maintien ; par un corps qui remplit ses fonctions avec zèle et qui a déjà pour lui la faveur de l'opinion générale . »
Duhesme se résigna à se contenter encore d’une junte formée de juges de l’Audience, mais en exigeant du capitaine-général qu’elle comprît désormais un représentant de l’autorité militaire française. La junte signalerait les habitants à arrêter, placerait des personnes honorables aux portes de la ville pour rendre compte des entrants et des sortants, surveillerait les cafés, les auberges, les réunions de toute nature. L’édit rendu par le capitaine-général se terminait ainsi : « On promet toute sécurité aux membres de la junte pour qu'ils puissent procéder avec l’activité nécessaire, et dans ce but il leur sera donné toute l’aide qu’ils demanderont ?.
La junte de police réorganisée montra quelque bonne volonté, mais ne fit pas en somme grand’chose d’efficace, tant que les chefs impériaux n’eurent point trouvé celui qui devait les y représenter ; et Duhesme partit pour son expédition sur Girone sans avoir fait choix de personne. Ce fut donc encore sans le concours d'aucun Catalan qu’on procéda à l’organisation des transports, aux perquisitions et recherches d'armes dans les maisons et couvents, et Lechi n’employa pour cela que ses Napolitains ou ses vélites, qui obtinrent des résultats, mais sans dépenser beaucoup d’habileté $. Enfin, dans la deuxième quinzaine
1. L’Ayuntamiento à l’Audience, Barcelone, 7 et 8 juillet 1808, Arch. mun. Barcel., Representaciones, 1808.
2. Edit du comte d’Ezpeleta, Barcelone, 41 juillet 1808, dans le Diario du 13. Le texte mentionne au début que les dispositions de l’édit ont été indiquées par Duhesme au capitaine-général. Sur tout ce paragraphe, cf. chapitre III, section 1v.
3. Sur tout ceci (et pour la date approximative de l’entrée de Casanova au service des Français), voir chapitre III, section v, et les textes qui y sont cités en note.
de juillet, le vice-consul de France Molin indiqua à Lechi l’homme qu'il fallait employer à créer une police sérieuse ; «ce fut un présent bien funeste, et dont la ville de Barcelone se ressouviendra longtemps ? ».
Cet homme était un nommé Ramon Casanova, avocat devenu agent d’affaires à Barcelone, et qui avait, d’après Ferrer, « moins de fortune que de coquinerie * ». Les débuts de ce personnage furent modestes : il se contenta d’abord de recruter un personnel d’agents secrets, de siéger dans la junte et d’y menacer de la potence un comparaissant coupable d’avoir mal parlé des Français ? : si, comme le dit un document postérieur de plus de deux ans, Casanova « présida aux arrestations » des otages pris par Lechi le 1° août, ce fut sans se fâire voir *. Toutefois, en acceptant de représenter l'autorité militaire près de la junte de police, l'agent d’affaires s’était compromis, et avait révélé publiquement « l'adhésion aux Français qu'il cachait depuis des années dans sa vile poitrine * ». Son parti une fois pris, Casanova allait s'élever rapidement à un rôle de premier plan.
Casanova « avait un caractère très prononcé, beaucoup
1. Renseignements sur Barcelone (de Lautrec), Arch. nat, F76554 ;
Compte-rendu par Pelletier, secrétaire de la Commission administrative (Arch. G., 14 février 1814.)
2. Ferrer, Barcel. caut., t. Ier, p. 267: Petit dictionnaire des hommes qui ont figuré en Catalogne, Arch. nat., F'6352 : d’après ce document Casanova avait environ cinquante-deux ans.
3. Ferrer, ibid. ; Renseignements sur Barcelone (pour le recrutement des agents secrets).
4. «Le 1er août 1808 fut signalé par l'ordre d’incarcération que Casanova donna contre dix-sept individus... » Renseignements sur Barcelone. Il est possible que Casanova ait conseillé la mesure et indiqué les gens à arrêter. Mais on ne le sut pas à Barcelone, car Ferrer, la véritable gazette de la ville, n’en dit pas un mot, et il n’eût pas manqué de remarquer le rôle de Casanova, dont il avait déjà parlé à propos du 30 juillet. D'autre part, l'arrêté d'incarcération des otages, Barcelone, 4er août (Arch. mun. Barcel., of. recib., 1808) est signé de Lechi. Ajoutons qu'aucun autre document n'attribue la mesure à Casanova, et que pourtant Carrion-Nisas, Pelletier, Lautrec, Blondel parlent assez longuement de l'affaire des otages. La responsabilité officielle en revient bien à Lechi.