Ferrer, t. Ier, p
de talent, d'activité, d'aptitude à maintenir un ordre sévère dans la police, et un dévouement hautement professé pour la cause française :.… il était vigilant, infatigable* » ; lié depuis longtemps avec le vice-consul de France, il avait, paraît-il, essayé, lors de Parrivée des Français, de calmer par ses démarches ses compatriotes mécontents, parce qu'il avait « un désir vif de voir opérer un changement salutaire dans la vieille constitution espagnole *». Il semble avoir détesté les moines « pour ainsi dire tous intrigants et machinateurs » et les prêtres fanatiques, « qui sont non seulement féroces et insatiables de sang humain, mais encore incapables de remords et dont l'existence est périlleuse pour la société * ».
L'agent secret de Champagny, qui n’était point parmi les ennemis de Casanova, lui prêtait un caractère souple et agissant, de l’habileté « à trouver des ressources pécuniaires » ; il le dépeignait comme « assez éclairé pour être admirateur de Sa Majesté Impériale et Royale, assez vain pour se croire important et nécessaire à son service, il croira déchoir d’être aux ordres de Sa Majesté Catholique ; d’ailleurs timide, susceptible de s’effrayer aisément, plus clairvoyant sur les moyens de fortune que peut offrir la police administrative et celle de sûreté dansle moment actuel, que sur les moyens de direction qu’elle peut avoir pour l’opinion publique ; toujours parlant de désintéressement personnel..., plus accessible aux faibles dont il est volontiers
1. Compte-rendu par l’adjudant-commandant Carrion-Nisas, octobre 1810, Arch. nat., AFrv 1625.
2. Renseignements sur Barcelone (début de 1811), Arch. nat., F’6554 ; Mémoire pour M. Raymond Casanova, habitant de Barcelone, ibid., (pièce non datée, rédigée par Casanova lorsqu'il eût été incarcéré à Paris ; ce mémoire ne répond pas à une seule des accusations précises portées contre l’auteur, et ne contient que peu de chose sur ses actes ; il y proteste seulement de son dévouement).
3. Mémoire pour M. Raymond Casanova, Arch. nat., F°6554; Rapport de Casanova à Duhesme, le 16 mai 1809, impr., en français et en espagnol, Arch. des Aff. Etr., Mém. et Doc., France, vol. 643, fos 249-245 ; Blondel à Champagny, Barcelone, 31 mai 1809, 4bid., vol. 679, fos 424-195,
le défenseur contre des autorités spoliatrices, sauf à se. faire quelquefois payer de sa protection, que juste envers ceux qui avaient autrefois le tort d’être plus puissants ou plus considérés que lui’... ». Quant à Duhesme, qui devait pourtant payer la confiance en Casanova qui lui avait été inspirée par Lechi, il ne varia jamais dans ses appréciations sur cet auxiliaire, même au moment où il eût été habile d’en faire un bouc émissaire ; et, tout en se défendant d'avoir eu avec celui-ci des relations intimes comme Lechi, il déclara toujours que Casanova avait été sincèrement dévoué. « Je répète seulement, pour rendre hommage à la vérité, que les torts de cet homme, s’il en a, n'égalaient pas ses services, qu'aucun autre Espagnol ne pouvait et ne voulait les rendre * ». Et le général devait indiquer, dans un autre mémoire et non sans justesse, que les Français n'avaient pas eu le choix des auxiliaires, et que lui-même avait dû s’en remettre au zèle de Casanova et à l’activité de Lechi du soin d'assurer la sûreté de la place : « Que l’on considère l’opinion et le caractère des habitants de cette ville de plus de cent mille âmes ! Et l’on verra si, à moins d'intérêts puissants, on y pouvait trouver des hommes dévoués à espionner les autres * ! » Casanova était peut-être, en effet, dévoué à la cause des Français ; mais nous savons aussi qu’il aimait et recher-
1. Rapport sur Barcelone et les événements de l’année 1808, Arch. des Aff. Etr., Corresp. diplom., Esp., vol. 677, fos 495-525 ; Rapport sur Barcelone au 15 décembre 1809, ibid., Mém. et Doc., Esp., vol. 240, fes 305-316. On peut avoir quelque peine à admettre qu'un personnage qui montra tant de rigueur ait été un timide. Je l’admettrais pourtant volontiers : Casanova peut très bien avoir sévi d'autant plus qu'il était peureux. Et même le crime commis contre Canton (voir plus loin) n’est pas à mon sens en contradiction avec cela. Les criminels ne sont pas toujours des énergiques, et Casanova n’agit pas physiquement selon toute apparence. Ce trait de caractère expliquerait bien que Casanova ait eu à un si haut degré la crainte constante des conspirations.
2. Réponse de M. le général Duhesme à $S. E. Monseigneur le duc de Feltre, Paris, 26 août 4810, Arch. G. (28 juillet 1810).
3. Mémoire abrégé du général Duhesme (présenté le 4 août 1810), Arch. G. (28 juillet 1810).
chaïit l’argent, qu’il avait une « favorite » qui coûtait cher et à laquelle il ne marchanda point les cadeaux ‘. Il y avait donc du calcul et de l'intérêt personnel dans son adhésion aux Français ; et la confiance que Lechi et Duhesme mirent bientôt en lui dut paraître un coup de fortune à ce quinquagénaire famélique et jouisseur. Il allait justifier cette confiance par d’éclatants services.
À son retour de Girone, le 21 août 1808, Duhesme approuva certainement le choix fait par Lechi. Car, huit Jours après, le général commandant en chef procéda à une organisation définitive destinée à faire de Casanova le plus sérieux appui du gouvernement*?. Toutefois, pour ne point trop scandaliser les habitants, Duhesme maintint en apparence une junte de police ; mais la nouvelle « junte extraordinaire de police » n’avait de l’ancienne que la dénomination. Elle n’allait être, en réalité, qu'une assemblée de policiers, placée sous la présidence du com-
mandant supérieur de .la ville et des forts, l’énergique Lechi.
Elle comprendrait, en effet, avec Casanova, nommé
4. Compte-rendu par Pelletier, secrétaire de la Commission administrative (Arch. G., 14 février 1811) ; Renseignements sur Barcelone, Arch. nat., F°6554; Rapport de la Commission administrative sur la conduite de Casanova, Arch. nat., AFrv 4695 ; etc.
2. D’après les Renseignements sur Barcelone, qui concordent en cela avec le Rapport de la Commission administrative sur la conduite de Casanova, celui-ci « avait reçu le caractère authentique de commissaire général de la police » par une nomination du général Duhesme du Aer septembre 1808. Ce n’est sans doute qu'un à peu près. D'après Pavis inséré au Diario de Barcelona du 4 septembre, l'arrêté organisant la junte sous la direction du commissaire général fut lu à la cérémonie du 28 août ; comme la junte fut présentée à Duhesme ce jour-là, on ne peut guère admettre que Casanova n’eût pas encore reçu sa nomination le 28 août. Nous n’avons pas le texte intégral de cet arrêté réorganisant la police. Le Résumé historique des opérations (Arch. G., première quinzaine de mars 1809) parle de la réorganisation, mais sans donner la date.
commissaire général de police, d’autres habitants « connus pour leurs vertus, leur moralité et leur zèle, et aussi pour les preuves qu’ils auraient données de leur amour pour le bien public ». En réalité, ces habitants vertueux, moraux et zélés, allaient être simplement les subordonnés de Casanova, pourvus du titre de commissaires de surveillance d’arrondissements (comisarios celadores de cuarteles). L'avis officieux annonçant cette organisation la justifiait en affirmant que dans la ville, « d’ailleurs pleine de gens de bien »,ily avait beaucoup de brouillons et de pervers, et que seule la police pourrait les contenir « avec la fermeté et l’énergie qui sont nécessaires et qui caractérisent cette sorte d'institution ». La junte fut installée solennellement le 48 août à lPAudience par les soins de Lechi, qui présenta ses collaborateurs à Duhesme et affirma dans un beau discours que la police, « avec le concours de tous les bons citoyens de Barcelone, pourrait exterminer les factions‘. » Peu après, l’arrêté de mise en état de siège stipula que « la junte de police créée par les ordres précédents du général en chef » serait « reconnue comme autorité civile? ». ;
À vrai dire, en informant le public de cette innovation, on semblait lui donner quelques garanties contre l’arbitraire de la police. La junte continuerait à employer les bons offices des alcades d’arrondissement et de quartier ; personne ne serait « arrêté militairement », aucune visite domiciliaire ne serait faite sans l’assentiment préalable de la « junte extraordinaire de police », l’assistance d’un officier espagnol de la place et d’un alcade*. En réalité, ces formalités préalables ne furent guère employées ; pendant quelque temps encore, le gouvernement continua à parler
A. Tout ceci d’après l'avis publié par la police dans le Diario du 4 septembre 1808.
2. Arrêté de Duhesme, Barcelone, 13 septembre 1808 (dans le Diario du 17), art. 6. ù