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CHAPITRE PREMIER

I. Description de la Catalogne ; le relief ; les plaines et la dépression longitudinale. Le climat; l'irrigation. Les paysans et l’agriculture ; les productions. La côte et la vie maritime. La race catalane ; son activité, ses aptitudes commerciales et industrielles; son amour de l'indépendance. — II. La dynastie des Bourbons et la Catalogne : œuvre de centralisation absolutiste. Les institutions provinciales. Le capitaine-général, l’intendant, les tribunaux, les administrations municipales : tendances à l’assimilation. Les impôts, le droit : restes d’autonomie. Les sentiments particularistes ; leur décadence. {ndifférence pour les idées de réformes. Influence profonde du clergé. Les Catalans et la France. — IT, État économique de la province. Charles IV et le libre commerce avec les Indes. Rapide développement du commerce et de l'industrie. Prospérité de Barcelone. Situation relativement supportable des paysans. Mauvais résultats économiques des alliances franco-espagnoles. La France détestée en Catalogne.

La Catalogne est, dans son ensemble, un pays accidenté. Deux systèmes montagneux, de formation différente, les Pyrénées et la chaîne de Catalogne, y sont en étroit contact et occupent plus des trois quarts de sa superficie. Au Nord, les Pyrénées présentent une très grande épaisseur et de fortes altitudes dans la région où naissent le Sègre et les deux Nogueras. Entre le val

Conan. 1

d'Aran et les sources du Ter, la grande chaîne ne s’abaisse qu’une seule fois au-dessous de deux mille mètres, dans le haut bassin de Cerdagne. De nombreuses sierras secondaires, où la direction Ouest-Est prédomine également, la flanquent au Sud, couvrant entre les plaines d’Urgel et la frontière française une zone large de vingt lieues. Les Pyrénées ne se rétrécissent peu à peu qu’à leur extrémité orientale, où leur direction maîtresse s’infléchit légèrement vers le Sud; elles forment alors, entre le Roussillon et l’'Ampurdan, les chaînons boisés et ravinés des Albères et plongent brusquement dans la mer par les âpres rochers de la Sierra de Rosas, où d’étroits goulets s’ouyrent sur des rades minuscules.

D'autre part, depuis les limites du royaume de Valence jusqu’au Sud et à l'Ouest de l'Ampurdan, un autre système montagneux s'étend, à peu près parallèle à la mer, avec des altitudes qui atteignent ou dépassent fréquemment un millier de mètres. C’est la chaîne de Catalogne proprement dite : dans le Sud de la province, ses longues crêtes calcaires, où l’Ébre s’est à grand’peine fravé un étroit passage, ses dents isolées par l'érosion (uelas) dominent de très près la mer. Puis, au delà du cap de Salou, tandis que la côte s’écarte vers l’Est, la chaîne se prolonge vers le Nord-Est par les pointes dentelées des petites montagnes de Monthlanch, par les rudes escarpements, les falaises et les rochers ruiniformes du Montserrat, par la large croupe cristalline du Montseny. Séparés des sierras principales par une longue dépression, mais s’y rattachant par leur formation et leur structure, des chaînons pittoresques, tantôt brusquement taillés en falaises rougeûtres, tantôt arrondis en mamelons boisés, courent le long de la côte pour s’interrompre brusquement au sud de l’Ampurdan. C’est entre ce dernier pays. et la haute plaine de Cervera que la chaîne de Catalogne vient se confondre avec les Pyrénées. CIE ,

n'y a dans la province que trois grandes plaines :

l’'Ampurdan, le delta de lÉbre, les Vanos del Urgel. Mais ce n’est pas dans les plaines proprement dites qu'il faut chercher le centre vital de la province : c’est plutôt dans la longue dépression qui, séparant la chaîne de Catalogne des petits chaînons côtiers depuis l’'Ampurdan jusqu’à Tarragone, forme une série de bassins intérieurs délimités par des seuils aisément franchissables, Selva, Vallés, Panadés, Campo de Tarragone. Le delta de FÉbre, en partie sablonneux, presque entièrement occupé par des salines, des lagunes, des fausses rivières, est presque désert; mais les Janos et l'Ampurdan ont un sol argileux ou limoneux, riche et propre aux céréales, partout où l’eau ne manque pas.

Or, au point de vue du elimat, la Catalogne est un pays privilégié, surtout par comparaison avec l’Aragon, l’Estramadure ou les Castilles. La plus grande partie de Ja province doit au voisinage de la Méditerranée un climat assez égal, généralement sec, mais rafraîchi par l'air salin et la brise marine; les hauteurs recueillent même des pluies assez abondantes. Les nombreux petits cours d’eau qui descendent des Pyrénées ou même des chaînes catalanes ne sont complètement asséchés qu’à la fin de l'été. Les fleuves côtiers, la Fluvia, le Ter, le Elobregat roulent encore, au mois de septembre, une eau rougeâtre au milieu de leur large lit. Le Sègre enfin, après avoir coulé à travers la plaine de Lérida et y avoir alimenté de nombreux canaux d’arrosage, présente encore, à son confluent avec l’Ébre, un débit supérieur à celui de ce fleuve.

De cette abondance d’eau les habitants de la province ont su ürer largement parti. Au début du xix° siècle, un voyageur d'esprit observateur s’émerveillait devant les nombreux travaux d'irrigation menés à bien par le seul

1. Fischer, Die Iberische Halbinsel (dans la Landerkunde von Europa de Kirchhoff, Ie partie, t. II), p. 617-621, 626-628.

effort des cultivateurs et des propriétaires catalans ; et, après avoir énuméré les canaux du Ter, du Besos, du Llobregat, de Manresa, du Francoli, et d’autres encore, il ajoutait : « Tous ces grands travaux, dus au génie des Catalans, sont encore surpassés par tous les ouvrages de détail qui servent à leur développement, et par l’admirable organisation de la distribution des eaux... Dans les pays où les canaux ne peuvent pénétrer, les habitants cherchent, pour réservoirs d'eau, des puits profonds, et l’utile noria, pour élever les eaux et suppléer ainsi aux moyens d’arro-

! » À l'heure actuelle, on voit encore la noria dans

sage...

beaucoup de vergers et de jardins. C’est une roue munie de godets en terre cuite, qui puisent l’eau dans une citerne et la déversent dans un réservoir. Adossée à la maison du paysan, mise en mouvement par un cheval ou un mulet, que stimule un fouet mû par la machine, elle suffit souvent à arroser plusieurs hectares.

Sans doute, 1l serait possible de faire mieux encore : il reste de l’eau inemployée, et des territoires incultes pourraient être fertilisés par de nouvelles dérivations. Une bonne partie des //anos del Urgel, faute de canalisations, reste encore une steppe aride et déserte. Il y a aussi, surtout dans les montagnes, bien des cantons impossibles à irriguer ; beaucoup de hauteurs montrent la roche nue ou garnie seulement d’aloès, d’arbousiers ou de petits chênesverts. Par le reboisement, on pourrait peut-être rendre à la culture des vallons propres seulement à la vie pastorale?.

Mais, à tout prendre, les parties cultivées, peuplées, riches sont les plus nombreuses. Au pied des Pyrénées, c'est l’Ampurdan, sorte de Limagne méditerranéenne, — à laquelle ne manque même pas le voisinage des anciens ?

1. Comte À. de Laborde, Itinéraire descriptif de l'Espagne. 3 6d., €. I, p. 154.

2. Sur l'irrigation en Catalogne, cf. Brunhes, L’irrigation dans la pénin-

sule ibérique et dans l'Afrique du Nord (Paris, 1902, in-8), p. 124-127: cf. les cartes, p. 29 et 32.

volcans — avec un sol gras, des terres brunes, des eaux chargées de limon, des vergers, des vignes, des champs de froment et de maïs, des rizières jadis plus nombreuses ; dans les prés des rives du Ter, où s’alignent des rideaux de peupliers; paissent des bœufs trapus aux longues cornes arquées ; au Sud, à l'Ouest et au Nord de la plaine, les hauteurs boisées des monts Gavarras, les contreforts du Montseny et les montagnes d’Olot avec leurs forêts d'arbres à liège, les Albères avec leurs pins et leurs chènes-verts lui font une ceinture de feuillage sombre. La longue dépression longitudinale qui s'étend de Girone à Reus et à Tarragone sous différents noms présente un aspect plus méridional; le ciel, assez souvent gris audessus de l'Ampurdan, y est plus serein, plus lumineux ; on trouve encore là des céréales, mais c’est surtout le domaine de la vigne; entourés de vergers et de jardins maraîchers, les gros villages se succèdent, groupant leurs toits de tuiles au pied des grosses tours carrées des églises. Le long de la côte, entre Matar6 et Barcelone, les palmiers et les orangers croissent autour des villas des citadins aisés. Enfin, à l'Ouest de la province, au voisinage de Lérida et de son oasis de jardins, c’est parfois la steppe, accidentée seulement de monticules arides ; mais c’est plus souvent, grâce aux canaux, la plus riche terre à blé de la Catalogne. L'auteur déjà cité s’étonnait plus encore des résultats obtenus dans les montagnes : « Un sol ingrat, coupé par des montagnes et des rochers, devient productif, même fertile, sous les mains des laborieux Catalans. Ils cultivent avec le plus grand suceès les plaines et les vallées que leur province renferme : mais où leur intelligence éclate, c’est dans les terrains les plus maigres et les plus arides. Ils portent la culture jusque sur des rochers escarpés.…. ; et, peu à peu, on y voit paraître des champs fertilisés » ”

41. Laborde, Itinéraire descriptif de l'Espagne, t. IL, p. 152.

Dans les hautes vallées des Pyrénées, on récolte le seigle et l'orge dans des champs dont la terre a été apportée à dos d'homme, comme en Savoie. Sur les pentes des monts Albères, des murs de pierres sèches retiennent le sol croulant ; les olivettes et les vignes s’étagent au-dessus des criques profondes et des lits ravinés des torrents.

La Catalogne n’a jamais connu les ravages de la mesta : la transhumance des troupeaux, qui a fait tant de mal à l’'Estramadure et aux Castilles, n’y était pas pratiquée. Les bergers pieux et remuants qui, dans les siècles passés, gardaient les moutons le chapelet à la ceinture et l'escopette à portée de la main, ne quittaient guère leurs vallées que pour marcher en armes sur les villes ou pour faire un pieux pèlerinage au Montserrat, la montagne sainte”.

Cependant la Catalogne, étant relativement très peuplée, ne peut tirer de son sol de quoi nourrir toute sa population. Elle exporte du vin, beaucoup d’eau-de-vie, de l'huile, des fruits; mais, depuis des siècles, elle doit demander des blés à l’Aragon, à la Sicile ou au midi de la France. Elle n’en est pas moins un pays de vie agricole intense ; « le Catalan sait faire du pain avec des pierres », dit un proverbe, Les champs, les jardins, les vignes, les vergers, les pâturages assurent depuis longtemps la vie d’une Jaborieuse population de paysans et de pasteurs:

Mais les Catalans, qui peuvent être d'excellents agriculteurs, sont aussi depuis longtemps de hardis marins. Depuis le cap Cerbère jusqu'au delà du delta de FÉbre, leur pays a un grand développement de côtes ; à l’exception de la plaine de Lérida, toutes les régions riches ont un débouché facile vers la mer ; elles le doivent à la direction maîtresse des cours d’eau, qui coupent perpendiculairement les petites sierras côtières. Les vallées du Ter,

1. Cârdenas, Ensayo sobre la historia de la propiedad territorial er España, t. I, p. 31-34, 276 et s.; Laborde, [{inéraire descriplif de l'Espagne,

t. V, p. 245-254. Les « attributs » indiqués sont généralement prètés aux bergers catalans parles estampes du xvure siècle.

de la Tordera, du Besos, du Llobregat offrent ainsi des accès commodes sur la grande dépression longitudinale et son annexe l'Ampurdan, centres principaux de l'antique activité agricole. Les criques profondes qui s'ouvrent entre les contreforts rocheux des monts Albères abritaient déjà les navires des Marseillais et des Carthaginois. A vrai dire plus au Sud la côte, presque rectiligne entre Blanés et le delta de l’Ébre, n'offre guère de ports naturels. Mais sa hauteur et son orientation suffisent à garantir les bâtiments au mouillage contre les coups du mestral, le redoutable vent du Nord.

La conquête des Baléares et de Valence par Jayme 1° « le conquérant » au début du xm° siècle encouragea de bonne heure l’activité maritime des Catalans. C’est grâce à eux que le royaume d'Aragon put donner une dynastie à la Sicile et conquérir la Sardaigne; grâce à eux qu'il eut, au xiv° siècle, l’hégémonie de la Méditerranée occidentale et qu’il put même rivaliser en Orient avec Venise et Gênes. Les marins catalans allaient en Égypte, à Chypre et en Flandre ; le Livre-du Consulat de la Mer, rédigé à Barcelone dès 1238, devenait rapidement le code de presque tous les gens de mer de l'Europe méditerranéenne,

La Catalogne moderne est encore un pays de vie maritime active : ses marins pratiquent avec un égal succès le cabotage, la pêche et le commerce au long cours. Les ports se succèdent le long de sa côte, depuis Cadaqués jusqu'à San-Carlos de la Räpita, et Barcelone est restée, presque sans interruption, le centre le plus important du commerce maritime espagnol. La grande industrie est venue par sureroît s'établir à Barcelone et dans la dépression longitudinale : et les Catalans d'aujourd'hui montrent des aptitudes industrielles et commerciales aussi remarquables peut-être que celles qu'ils ont depuis longtemps

our Pagriculture et la navigation.

La race catalane est en effet avant tout une race laborieuse, sobre et active, bien douée pour toutes les formes de l’activité économique. Dans toute l'Espagne, si souvent improductive et paresseuse, ce sont, à côté des étrangers, des Catalans qui font le négoce et la banque, qui sont armateurs ou ingénieurs ; c’étaient les Catalans qui tiraient jadis le meilleur parti des colonies espagnoles, comme ce sont eux qui utilisent le mieux, en Espagne, les conditions que la nature a faites à leur pays.

Par leur activité, leur âpreté au gain, les Catalans se différencient déjà fortement des Castillans. Mais de plus ils ont leurs mœurs nationales, leurs fêtes, leurs saints ; ils ont eu leur droit particulier, distinct même de celui de lAragon. Leur langue est un dialecte de la langue d’oc, beaucoup plus proche des idiomes du midi de la France que du castillan. Ils tiennent fort à tout ce qui les distingue des autres Espagnols”! : on leur attribue universellement un amour ombrageux de l'indépendance, un désir passionné d'autonomie économique et administrative *. Ils sont rebelles à toute tentative d’assujettissement, et ils le montrèrent même au temps où ils étaient gouvernés par les rois d'Aragon; pourtant ceux-ci avaient Barcelone pour capitale et la Catalogne était le véritable centre de leur monarchie ; après l'union de l’Aragon et de la Casülle, ils résistèrent plus énergiquement encore à toutes les

1. Voir, par exemple, dans V. Almirall, EZ Catalanismo (64. espagnole, Barcelone, 1902, in-12), p. 31-115, les deux curieux chapitres sur le caractère castillan et le caractère catalan. L'auteur, fervent catalaniste, est pourtant capable de reprocher aux Catalans leur peu de curiosité scientifique et d'activité intellectuelle. Son ouvrage est d’ailleurs surtout intéressant par l'état d'esprit qu'il révèle et qui est fréquent, plus encore que par les faits signalés.

2. « Les Catalans sont fiers, hautains, violents dans leurs passions, rudes dans le propos et dans l’action, remuants, indociles, passionnés pour l'indépendance, peu libéraux, mais actifs, industrieux, infatigables. » Laborde, t. VI, p. 40. Ce jugement concorde avec ceux des modernes {voir les livres cités à la nole suivante) et des Français qui furert en contact avec eux de 1808 à 1814 (voir surtout le Compte-rendu par l’adjudantcommandant Carrion-Nisas, oct. 1810, Arch. nat., AFrv 1625).

tentatives de centralisation et à tous les abus dé pouvoir du gouvernement de Madrid. Au xvr° siècle, ils allèrent jusqu’à se donner au roi de France, Ce pays, qui a une individualité géographique, a eu pendant longtemps une individualité nationale *.

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Mais, au début du xix° siècle, il ne restait presque rien de l’antique autonomie administrative de la Catalogne. Le gouvernement de Philippe V n'avait pas plus épargné les privilèges des Catalans rebelles que ceux des Aragonais ou des Valenciens. La prise de Barcelone par Berwick avait à peine mis fin à l'insurrection de la principauté qu'un décret royal, en date du 29 novembre 1715, avait supprimé les Cortès et la députation permanente, Îles viguiers etles corps municipaux élus, notamment le Conseil des Gent de Barcelone. Le même acte avait dissous la milice nationale ou somaten, qui avait eu jusque-là pour principal rôle la défense des privilèges catalans *. Un autre décret, daté du 16 janvier 1716, avait réorganisé l’administration du pays sur le modèle de celle de la Castille. Les successeurs de Philippe V avaient complété ou même remanié légèrement son œuvre, mais dans le même esprit de centralisation absolutiste. Les Catalans ne prenaient done plus, au temps de Charles IV, aucune part au gouvernement de leur pays : toute l’autorité était aux mains

1. Pour cette courte esquisse géographique, j'ai utilisé : Fischer, Die lberische Halbinsel, p. 541-543, 552, 617-621, 689-690 ; I. Reclus, Nouvelle Géographie universelle, t. Ier, p. 809-840 ; Pascual Madoz, Diccionario geogréfico-estadistico-histérico de España (Madrid, 1847, in-4) art. Cataluña ; Laborde, ILinéraire descriptif de l'Espagne, 3 éd., tomes V et VI; Vidal de la Blache, Etats el nalions de l'Europe (Paris, 1891, in-8), p. 392-398. Pour les faits historiques signalés, Antonio de Bofarüll, Historia crilica de Cataluña, pässim; Pi y Arimon, Barcelona antiqua y moderna, te JU passim ; Corolleu et Pella y Forgas, Los fueros de Cataluña, passim.

2. Pi y Arimon, Barcelona antigua y moderna, t. Je, p. 101 sq.

des fonctionnaires royaux, qui avaient les mêmes pouvoirs. que ceux des autres parties de la monarchie, et ne relevaient que du gouvernement de Madrid”.

Le premier de tous était le capitaine-général, qui n'avait pas seulement les attributions d’un chef militaire; il surveillait la marche générale de l'administration, et correspondait sur toutes les affaires avec les ministres et les différents conseils de Madrid ; il maintenait l’ordre public et faisait publier les actes royaux. Il avait le titre de président de l'Audience ou Cour royale de Barcelone, et exerçait effectivement cette présidence, quand l’Audience siéœeait comme Conseil de gouvernement ?, A côté de lui, « l’intendant de l’armée et principauté de Catalogne » s’occupait du détail de ladministration. Il était surtout chargé des finances et de ce qui s'y rattachait, de près ou de loin : subsistances des troupes, approvisionnements des villes, commerce, industrie, agriculture, travaux publics ; il avait la juridiction en matière d'impôts et de contentieux *. Au-dessous du capitaine-général et de l'intendant, treize corrégidors, nommés par le roi, admimistraient chacun une petite circonscription ou corrégiment ‘ ; ils.

1. Bofarüll, Historia critica de Calaluña, t. IX, p. 504 sq.; Desdevises du Dezert, L'Espagne de l’ancien régime, t. 1er, p. 15-18.

2. Rapport de Blondel, agent des Relations extérieures à Barcelone, sans date (fin de 4808), Arch. des Aff. Étr., vol. 677, fes 495-525; Bofarull, t. IX, p. 505-507; Pi y Arimon, t. Ler, p. 404.

3. Rapport de Blondel, déjà cité : « Les fonctions de l’intendant comprenaient l'administration et la juridiction des imposilions, des douanes, des octrois, et le soin de pourvoir au paiement de toutes les dépenses publiques. Depuis longtemps son occupation la plus pressante était de faire passer à la Cour les revenus dont elle était toujours affamée, et son plus grand embarras celui de les grossir sans trop laisser en souffrance les. dépenses locales assignées sur ces revenus... » Sur la juridiction des intendants, Mémoire de M. d'Azanza, ministre des Finances d'Espagne, Bayonne, 29 mai 1808, Arch. nat., AF1v 4608.

k. Rapport général sur la situation du département des Bouches-del'Ebre, par le préfet Alban de Villeneuve, Lérida, 1er septembre 1812, Arch. nat., F73. C’est un travail étendu sur le passé et le présent, très consciencieux et très impartial; on aura l’occasion plus tard de se rendre compte du rôle très honorable de son auteur, qui fit un véritable effort pour concilier les Catalans à la France. Ce travail contient beaucoup de renseignements sur l'administration de la Catalogne en général. Cf. Des-

étaient choisis dans la noblesse d'épée ou de robe, et ceux des places fortes, notamment à Barcelone, remplissaient en même temps les fonctions de gouverneurs militaires dans les chefs-lieux *.

Le personnel judiciaire ne dépendait pas moins étroitement du pouvoir royal; il élait d’ailleurs assez peu distinct du personnel administratif. Le capitaine-général avait perdu récemment le droit de présider l’Audience, lorsqu’elle siégeait comme cour de justice, mais c'était là un cas unique. Les alcades-majors (a/caldes mayores) qui jugeaient en première instance pour les villes et en appel pour leur territoire, n'étaient que les assesseurs ou lieutenants du corrégidor; ils le remplaçaient ou l’aidatent à l’occasion dans ses fonctions administratives, et leurs jugements étaient censés émaner de son tribunal?. De même les alcades des villages n'étaient que les bayles (maires) eux-mêmes ou les assesseurs des bayles. Dans les localités de juridiction royale, bayles et alcades étaient nommés par l’Audience ; dans les pays de juridiction seigneuriale, ils étaient confirmés par elle”.

L'administration municipale, même dans les villes, était entièrement dans la dépendance du pouvoir royal; les ayuntamientos, chargés de la gestion des revenus el biens communaux, des approvisionnements, de la police municipale, ete., n'étaient pas composés de délégués des habitants, mais de fonctionnaires rétribués, nommés par

devises du Dezert, L'Espagne de l'ancien régime, t. IL, p. 156-163 ; Laborde, Itinéraire descriptif de l'Espagne, t. VI, p. 56-61. Le nombre des corrégidors de Catalogne a légèrement varié: il y en avait treize en 1808, y compris les gouverneurs politiques et militaires. Rapport du ministre de l'Intérieur Montalivet à l'Empereur, 26 janvier 1812, Arch. nal., AFrv 1067.

4, Pi y Arimon, t. Le, p. 181. Le corrégidor de Barcelone portait en conséquence le titre de « gobernador militar y polilico de Barcelona ».

2, Rapport d'Alban de Villeneuve déjà cité, Arch. nat., F1e73; Rapport de Blondel, Arch. des Aff. ltr., vol. 677, fes 495-525 ; cf. Pi y Arimon, t. [er, p. 151.

3. Rapport du sous-préfet de Cervera du 25 octobre 1812, Arch. nat.. Fte72,

le roi à titre viager, et généralement nobles, les régidors ; leurs réunions étaient présidées et surveillées par le corrégidor ou par un alcade-major'. A vrai dire, Charles HI avait ordonné l’adjonction aux régidors de quelques représentants des habitants, élus par eux (diputados del Commun) ; mais ,ceux-ci étaient en petit nombre, deux ou quatre seulement, et leur rôle était effacé”. De plus, Charles IF, jugeant sans doute l’action des corrégidors insuffisante, avait soumis la gestion de tous les ayuntamientos du royaume à la surveillance des intendants et du Conseil de Castille ?.

Les Bourbons avaient atteint, de bien d’autres façons encore, le vieux particularisme catalan. Ils avaient proscrit l'emploi de la langue catalane dans les tribunaux; ils avaient supprimé les cinq universités’, et avaient fondé seulement à leur place celle de Cervera, qui languissait dans cette petite ville ; ils avaient introduit dans la principauté les mêmes monopoles, nombreux et vexatoires, qu'en Castille; ils avaient tiré de l'Église de Catalogne le plus d'argent possible, par les mêmes procédés que dans le reste de la monarchie. Ils levaient la plupart des impôts suivant le système castillan. Leurs actes législatifs étaient, sans formalités spéciales, valables en Catalogne comme partout ailleurs : l’'Audience de Barcelone devait les enregistrer automatiquement*. La Catalogne n’était plus comme autrefois un pays uni à la Castille, mais bien un pays soumis.

1. Rapport de Blondel déjà cité; Lettre de l’Ayuntamiento de Barcelone au général Duhesme, 1° mai 1809, Arch. mun. de Barcelone, oficios expedidos, mai 1809.

2. Voir la note précédente ; cf. Desdevises du Dezert, t. IL, p. 185-189.

3. Mémoire de M. d'Azanza, Bayonne, 29 mai 1808, Arch. nat., AFiv

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