Barcelone, Lérida, Tarragone, Girone, Vich
o. Corolleu et Pella y Forgas ; Los fueros de Cataluña, p. 692; Pi y
Arimon, Barcelona antigua y moderna, t. I, p. 189-193, 615; Mémoire de M. d’Azanza.
Pourtant l'assimilation n’était pas complète. La Cata-
logne échappait encore aux plus vexatoires des impôts
castillans, ceux qu’on groupait sous le nom de rentes provinciales. Philippe V avait établi, pour en tenir lieu, l'impôt du cadastre, qui était proportionnellement moins lourd et en tout cas plus équitablement réparti". Les tribunaux continuaient à appliquer, surtout en matière civile, le droit coutumier catalan, à côté de la législation royale, et la plupart des magistrats de l’Audience étaient originaires de la principauté ?.
Ce n’était à coup sûr pas assez pour que les Catalans n’eussent pas quelque regret de leur indépendance passée. Beaucoup d’entre eux gardaient leur patriotisme local, leur aversion pour la Castille et les Castillans. Un agent français pouvait écrire au début de 1808, non sans quelque exagération : « Les Catalans en général sont zélés partisans de l'indépendance; leur caractère fier leur fait considérer le roi d'Espagne plutôt comme un despote dont les aïeux les ont subjugués que comme un roi leur père et leur appui ; aussi se sont-ils toujours regardés comme une nation particulière, indépendante et ennemie même des habitants de la Castille et des autres provinces de lEspagne... »°. Aux Cortès de 1789, les députés des Ayurtamientos catalans, tout en protestant de leur loyalisme dynastique, se posaient en « députation de la province de Catalogne », invoquaient le souvenir de la vieille auto-
1. Mémoire fle M. d’Azanza. M. Desdevises du Dezert fait ressortir l'avantage du système du cadastre; L'Espagne de l'ancien régime, ILE p. 395-396.
2. Rapport d’Alban de Villeneuve, Lérida, 4e septembre 1812, Arch. nat., F1e73; Pi y Arimon,t. Ler, p. 101 ; Bofarull, Historia crilica de Cata- Luña, t. IX, p. 504.
3. Rapport remis à Duhesme, le 29 février 1808, Arch. nat. AFriv 1605. Le subalterne anonyme qui rédigea ce document (peut-être Blondel) voulait à coup sûr plaire au commandant des troupes françaises. Même à l'heure actuelle, où le sentiment catalan est beaucoup plus exalté qu'il y a un siècle, les catalanistes les plus qualifiés ne vont pas jusqu'à souhaiter
l'indépendance (qui priverait l'industrie catalane de son marché principal) ; ils ne demandent qu'une large autonomie.
nomie, et saisissaient les occasions de faire valoir orgueilleusement l'activité, le labeur, le courage de leurs compa- -triotes!. À la fin de la guerre contre la Convention, en 1795, les Catalans en vinrent à manifester énergiquement le désir de diriger eux-mêmes la défense de la province”; dès Fannée précédente, quelques Français prompts à l'illusion avaient cru qu'on poufrait peut-être tirer parti de la permanence des sentiments particularistes, et Dugommier allait, en mai 1794, jusqu'à proposer de réunir la province à la République*. Le pusillanime gouvernement madrilène ne futmême pas sans craindre momentanément un mouvement séparatiste ‘.
En réalité, de telles craintes ou de telles espérances n'étaient alors nullement fondées. Au cours de la guerre, de 1793 à 1795, les Catalans, fervents catholiques, très attachés à leurs prêtres et à leurs moines, excités encore par la présence au milieu d'eux d’un grand nombre de réfractaires et d’émigrés francais ?, avaient montré, surtout dans les montagnes de la région frontière, un patriotisme véhément, La province avait fourni des troupes, souscrit des sommes importantes, les Barcelonaiïs s'étaient chargés de réparer leurs remparts : mais surtout, quand Les Français avaient pénétré dans la Cerdagne et dans lAmpurdan, ils avaient déjà trouvé en face d’eux les paysans,
1. Baumgarten, Geschichle Spaniens zur Zeit der franzüsischen Revolulion, p. 261. Cet auteur me paraît donner Ia note très juste, quand ii ajoute cette réflexion : « On aimait à mettre fièrement Ja Catalogne en opposition avec les autres provinces. »
2. Baumgarten, p. 546-548. Les Catalans renoncèrent d'ailleurs à cette attitude quand on leur eut donné un capitaine-général énergique.
3. A. Chuquet, Dugommier, p. 311-318. Le Comité de Salut public eut le bon sens de répondre négativement. Voir d’ailleurs au début du chapitre I.
4. En 1795, « Tallien faisait insinuer que ses émissaires clandestins lui mandaient que la Catalogne et les Basques étaient prêts à se détacher de l'Espagoe, et qu'il attendait chaque jour l'explosion ». Baumgarten, p. 547. Il y cutexplosion en effet, mais contre les Français.
5. Geoflroy de Grandmaison, L'ambassade française en Espagne pendant la Révolution, p. 86-89, 95, 105, etc.
levés en masse et conduits au combat par les bayles et les curés. Aux pillages et aux réquisitions des bataillons républicains avaient répondu d’horribles représailles, et la lutte avait déjà pris, en 1794 et 1795, un caractère implacable”.
Sans doute, treize ans avaient passé depuis ; et pendant ces treize ans (Godoy avait réellement presque toujours gouverné l'Espagne : sa domination prolongée sur la reine et sur le roi était devenue un scandale publie ; le désordre administratif ef financier avait été croissant ; il était à coup sûr difficile d'aimer un gouvernement dont un témoin éclairé et sans malveillance devait faire un peu plus tard le tableau suivant : « L’administration civile, la justice, la police, tout se ressentait dans ce pays de la faiblesse et
- de la corruption du gouvernement espagnol. Les meilleures institutions étaient tombées en désuétude. Les comptables des deniers publics n'étaient plus surveillés ; la justice se vendait. La machine roulait encore par l'effet de Paneien mouvement qui lui avait été donné, mais tous les ressorts étaient détendus et prêts à se briser »*. Quelques personnes, voyageurs qui avaient vécu en France, hommes d’études nourris d'idées philosophiques, économistes gagnés aux théories de Campomanés et de Jovellanos, étaient disposés à bien accueillir des réformes libérales, désiraient la suppression de lInquisition, aspiraient à la séparation de l'ordre judiciaire et de lordre administratif, souhaitaient un meilleur
4. Baumgarten, op. cit., p. 451, 514, 521, 526-527, 539, 541, 546 ; Balaguer, Historia de Cataluña, t. IX, p. 342-348 ; Fervel, Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées-Orientales, &. Il (voir surtout p. 179- 181, 293, etc.); Chuquet, Dugommier, p. 226-228, 239-240, 270, etc. (voir surtout p. 308-310, 341-345, 391, n. 1).
2, Rapport d’Alban de Villeneuve, déjà cité. Le témoignage du comte de Laborde, Itinéraire descriptif de l'Espagne, t. VI, p. 8#, est encore plus probant, car cet auteur est indulgent jusqu'à l'extrême pour la monarchie espagnole : « 11 règne en Espagne dans toutes les branches de l'administration civile, militaire, ecclésiastique, judiciaire, une sorte de douceur et de paternité qui entraîne souvent des abus. »
système financier et une régénération économique.
Mais c'était là un état d'esprit exceptionnel. Depuis le début de la Révolution française et la réaction qui en avait été dans toute l'Espagne la conséquence immédiate, la propagande des idées libérales les plus modérées était devenue difficile?. La franc-maçonnerie commençait à peine alors à se répandre dans la péninsule, et elle semble n'avoir pas eu, avant 1808, de ramifications sérieuses en Catalogne. Les sociétés économiques, en grande faveur sous Charles II, étaient maintenant tenues en suspicion. L'Inquisition se chargeait d’arrêter la propagande « révolutionnaire » par les livres ou par les libelles*. La tâche lui était facile, grâce à l’état d'esprit général, à la vie sédentaire de presque tous les Espagnols, au manque ordinaire de curiosité intellectuelle, à l'influence des moines dans la plupart des familles *. « Le catholicisme règne encore en Catalogne dans sa forme la plus sombre et la plus orthodoxe... Toute culture intellectuelle tend entièrement et exclusivement aux connaissances techniques et mécaniques, jamais aux philosophiques ® ». Dès que les Français arrivèrent, ils remarquèrent l'influence extraordinaire et l'attitude hostile de l'élément monastique ; pour
4. Rapport d'Alban de Villeneuve ; cf. Observations stalistiques et politiques sur la Catalogne, par le corrégidor de Girone (Th. Puig, un des plus chauds parlisans des Français en 1808, Arch. nat., AFrv 1625).
2. Baumgarten, Geschichle Spaniens zur zeil der fr. Rev., p. 317-318: Geoffroy de Grandmaison, op. cif., p. 311-314; etc.
5. Sur ce point spécial, il est difficile d’être très affirmatif. Toutefois Brück, Lie geheimen Gesellschaften in Spanien, reconnaît, p. 1-13, que l'influence maconnique ne devint sérieuse que postérieurement à 4808. Il ne signale qu'en 1823 ou 1824 l’existence et l’activité de loges maçonniques à Tarragone et Barcelone (p. 290). Peut-être y en avait-il d’ailleurs bien avant. Ce sujetn'a pas été, à ma connaissance, étudié scientifiquement, si ce n'est, dans une certaine mesure, dans le livre que je cite ci-dessus.
4. Voir l’avant-dernière note; Tratchevsky, L'Espagne à l'époque de la Révolution française, Revue historique, t. XXXI, p. 29-30.
3. Blondel à Cliampagny, Barcelone, 25 mars 1808. Arch. des Aff. Étr., vol. 673, fes 415-416,
6. Staff, Der Befreiungskrieg der Katalonier, t. Ier, p. 60-61. L'auteur, qui paraît avoir vu le pays (peut-être comme officier), insiste beaucoup sur ce thème.
se consoler, les envahisseurs ne purent qu’incriminer l'ignorance, la paresse, la conduite scandaleuse des frayles’.
Donc, siles Catalans gardaient en général de l’aversion pour la Castille et les Castillans, ce n'était plus comme autrefois une aversion agissante ; si certains d’entre eux éprouvaient de la sympathie pour la France et les idées françaises, la presque unanimité préférait encore, et de beaucoup, la Castille monarchique et catholique au pays de la Terreur et du régicide. D’ailleurs il est certain que les Catalans étaient sous Charles 1V moins désireux d’autonomie, moins avides d'indépendance qu’autrefois. Jamais ils n'avaient montré autant de docilité et de loyalisme - espagnol que dans la seconde moitié du xvunr° siecle?. Le gouvernement se jugeait sans doute bien assuré de la fidélité de la Catalogne, car il n’y entretenait, en 1808, que de faibles garnisons *. Depuis l’exécution ou la soumission des derniers révoltés de la guerre de la succession d’Espagne, 1l n’y avait plus eu de troubles sérieux dans la principauté “. Fait caractéristique, les Catalans n'’écrivalent même plus guère dans leur langue.
1. Blondel à Champagny, 25 mars 1808 : « Il n'en est pas de même des moines, et beaucoup d’entre eux sont de familles honorables qui n’ont vu dans l'ordre monastique qu’une existence commode... Ils jouissent de revenus considérables que beaucoup consomment dans l'ignorance, la paresse la plus complète, quelques-uns même avec scandale. » Même thème dans nombre de documents (mais pas de renseignements précis).
2. Ferrer, Barcelona cautiva, t. Is, p. 4 sq.; Blanch, Historia de la querra de la Independencia en el anliguo principado, t. ler, au début (le témoignage de Blanch à d'autant plus de valeur sur ce point qu’il émane d'un des promoteurs du mouvement catalaniste) ; Bofarull, t. IX, p. 503-529.
3. À Barcelone, 2055 hommes d'infanterie et 264 de cavalerie (dont 169 montés) : à Villafranca, 723 hommes, à Girone 351, à Tarragone 2 079, tous d'infanterie : en tout 5472 hommes : Tableau de l'emplacement de l’armée espagnole, 14 mai 1808, Arch. nat., AFrv 4608. C'est beaucoup moins que la seule garnison de Barcelone à l'heure actuelle, où les forces militaires de la monarchie ne présentent pas un effectif plus considérable qu'il y à un siècle.
4. La seule cause d'agitation en Catalogne et surtout à Barcelone semble avoir été l'élévation du prix du blé et du pain. Baumgarten, Geschichle Spaniens z. Z. der fr. Rev. p. 239-241, raconte une émeute de ce genre (mars 1789) qui fut sévèrement réprimée. Mais, cette annéelà, il y eut des troubles de cette nature à peu près partout; c'est dire qu’ils ne prouvent pas grand’chose.
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On aurait peine à s'expliquer cette persévérance dans la soumission, très exceptionnelle dans l’histoire de la province, si l’on ne tenait compte des mesures prises par Charles IT pour rendre à la Catalogne son ancienne prospérité matérielle. Il avait ouvert progressivement aux Barcelonais le commerce des Indes ; les Catalans avaient pu se fournir en Amérique de matières premières, surtout de coton ; ils avaient conquis rapidement le marché espagnol, et ils écoulaient aux colonies Fexcédent des produits de leurs fabriques *. Toutes les industries du vêtement s’élaient alors rapidement développées à Barcelone et dans les environs : « L'industrie des Catalans n’est pas à comparer, écrivait un Français, avec celle des fabriques de France, sous aucun rapport ni pour aucun article. Mais, ayant à approvisionner le reste de l'Espagne et jouissant du droit, exclusif des autres nations, d’approvisionner les Amériques espagnoles, leurs denrées, toutes défectueuses et inférieures qu’elles sont, y trouvent leur débouché, etce débouché fournit à l'existence de la plus grande partie des habitants de cette province. Depuis Ripoll, Olot, Vich, Mataré, Manresa, Barcelone, Igualada et jusqu’à Tortose, on trouve partout des ateliers à filer le coton à machines anglaises et à la main; des mécaniques pour faire des bas, des presses d’indiennes, des fabriques de toiles de fil et de coton et de mouchoirs, etc., etc. »° À en croire une représentation adressée en 1814 à Ferdinand VII par la junte de commerce de Barcelone, il ÿ aurait eu, dix ans
1. Bofarüll, Historia crilica de Cataluña, t. IX, p. 508: Pi y Arimon, Barcelona antigua y moderna, t. I, p.717; Desdevises du Dezert, L'Espagne de l’ancien régime, &. IL, p. 148.
2. Rapport remis à Duhesme le 29 février 1808. Arch. nat, AFrv 160à.
auparavant, 80000 ouvriers ou artisans dans la capitale et ses environs! ; d’après le Guide des négociants de Lipp, il y aurait eu dans la principauté plus de 50000 dentellières, et plus de 10000 femmes auraient été employées à filer le coton venu d'Amérique. A Barcelone, la fabricaüon et la vente des bas de soie, de fil et de coton occupait 3 000 personnes ; il y avait quatre-vingt-dix grandes manufactures d’indiennes, des fabriques de draps, de rubans, de soteries, d'armes à feu?. A côté des grands ateliers, il y avait beaucoup d'artisans travaillant, comme aujourd’hui encore, dans des boutiques ouvertes : « L’aspect varié de ces occupations, le tumulte des marteaux et de mille frottements, -dont les sons se mêlent et se confondent, la vue de cette foule de marchandises étalées, et à l’avant-scène de ce tableau les charmantes Catalanes, et la masse confuse de tant d'hommes rassemblés, tout contribue à rendre ce spectacle intéressant * », écrivait en 1798 un voyageur enthousiaste. Dans le port, les bâtiments de toutes les nations se pressaient ; les marchandises emplissaient les entrepôts de Barceloneta; de vastes édifices neufs s’élevaient le long de la Rambla et de la Muraille de mer*. La population passait de 54000 habitants en 1769 à 115 000 en 1799 et à 150 000 environ en 1898. Paris excepté, aucune ville de l’Empire français n’en avait alors autant *°. Sur les 860 000 habitants de la principauté,