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Mardi 7 mai.
Aigourd'hui encore, beaucoup d'affaires, et des plus scabreuses. Procédons par ordre, afin de ne rien oublier. Quatre ou cinq fois au moins, dans la matinée, je suis allé du général à la princesse, de la princesse au général, porteur de paroles, de notes écrites, de réclamations, de corrections ou de rectifications, véritable courrier, secl^étaire d'ambassade ; l'enfantement de ces interminables protocoles m'a causé un grand travail de tête et de jambes.
Le gouverneur, qui connaît par expérience les varia tions de sa prisonnière, ne s* est pas trop hâté d'expédier la dépêche d'hier soir, et il a bien fait, car nous avons employé la plus grande partie de cette journée à en discuter le sens et la portée. M. Gintrac, qui est arrivé de bonne heure, nous a été d'un grand secours dans cette circonstance j il a contribué de la manière la plus active à inspirer à la princesse des résolutions en rapport avec ses véritables intérêts.
Ce matin, de très bonne heure, le gouverneur m'avait dicté une pièce conçue en ces termes :
« M. le général Bugeaud ayant reçu deux fois du ministre la déclaration qu'il n'était pas prudent de prendre l'engagement positif de mettre la princesse en liberté après ses couches, à cause des événements extraordinaires qui pourraient survenir d'ici à deux mois, ne peut se décider à toucher encore cette question qu'aux conditions s livantes :
« 1** M°" la duchesse de Berry s'engagera par écrit à prévenir lors de l'apparition des premières douleurs;
« 2° Elle consentira à ce que les autorités déléguées pour la constatation entrent dans son appartement pour le visiter et reconnaître l'identité de Son Altesse Royale ;
« 3** Elle déclarera également par écrit que l'enfant qui vient de naître lui appartient.
« De son côté, le général remettra à. Madame une copie, certifiée par lui, de l'engagement pris par les ministres de la mettre en liberté après ses couches dès qu'elle le réclamera. »
J'ai remis cette pièce à la princesse, et bientôt sont survenus tous les embarras dont j'ai parlé plus haut. J'en abrège le récit, qui est d'ailleurs assez peu inté-
ressant ; je me borne à dire que sur nos représentations énergiques et réitérées, les deux puissances contractantes ont mutuellement renoncé à se rien demander par écrit. La princesse a fini par déclarer qu'elle acceptait la parole du général comme garantie des bonnes intentions ministérielles. C'est un premier pas dans cette voie de conciliation.
En somme, le général a été invité par la princesse à charger le télégraph^ de transmettre sa demande au président du Conseil des ministres. A peine le gouverneur était-il sorti du pavillon pour expédier ce message que la princesse m'a supplié de courir après lui et de lui dire qu'elle exigeait absolument que l'on fit mention de son refus d'admettre M. Dubois, sous quelque prétexte que ce soit. Le gouverneur, très contrarié de cette obstination féminine, est revenu chez Son Altesse Royale et a supplié Madame de recevoir le célèbre chirurgien, ne fût-ce que pendant une minute. Il a fait valoir le grand âge de M. Dubois, sa douceur, sa bienveillance, mais tout a été inutile, et Madame a déclaré qu'elle ne céderait qu'à la force. Le général a fini par dire : Eh bien ! s'il n'y a plus que cet obstacle, nous nous passerons de M. Dubois 1 La princesse a paru attacher une grande importance à ces paroles, elle les a répétées et a dit qu'elle en prenait acte.
La dépêche télégraphique est partie à cinq heures. Nous verrons ce qu'il en résultera.
Ce soir, à huit heures, nous avons commencé une longue causerie qui a duré plus de deux heures. La princesse est de bonne humeur. Elle raconte une foule d'anecdotes avec beaucoup d'entrain. Une particularité de sa constatation met sur le tapis certain procédé pharmaceutique qui causait une si grande frayeur à
M. de Pourçeaugnac. Madame se moque de la pruderie anglaise que révolte nhn seulement T usage de cet instrument si utile, mais encore le nom même de cet objet. Elle cite une noble fille d'Albion qui, affectée d'une horrible inflammation d'entrailles, mourait victime de ses répugnances, véritable martyre de cette pudeur britannique dont personne n'est la dupe. Le délire étant survenu, on en profita fort heureusement pour administrer le remède héroïque, La malade, revenue à la raison, apprend l'affreuse vérité ; elle ^e désole, se lamente,, mais le mal reparaissant avec une intensité nouvelle, elle accepte ce calice d'amertume et dit en poussant un gros soupir : Eh bien! puisque je suis déshonorée, qu'on m'en donne. un autre!
Il est question, je ne sais à propos de quoi, de la naissance du duc de Bordeaux. M"** la duchesse de Berry, que M. Deneux semble toujours interpeller sur ce chapitre, nous dit fort gaiement :
« — Nous commencions tous à nous endormir ; je € me réveille pressée par je ne sais quel besoin, je me « lève aussitôt et dans le même instant il me prend « une violente douleur qui me permet à peine de € remonter sur mon lit, et j'accouche en criant comme « une brûlée. Une femme de chambre essaie en vain « d'allumer une bougie, elle se lamente et dit : Quel € malheur ! Pourvu que ce ne soit pas une fille ! Je « lui réponds: Cest un garçon^ j'ai tàtél M. Deneux € accourt à moitié vêtu. M"* de Gontaut, n'ayant sur « elle qu'une simple chemise de batiste, s'élance dans € ce costume transparent et appelle à grands cris les € gardes nationaux de service. Le roi Louis XVIII t se mit dans une colère affreuse, et il y avait
bien de quoi, car dans la circonstance, il eût bien
« mieux valu que j'accouchasse en plein jour, au beau « milieu du jardin des Tuileries. »
Tout cela a été dit avec beaucoup de vivacité ; ma curiosité stimulée ne perdait pas un mot de ces souvenirs que M. Deneux appuyait de son témoignage. Le cher maître est véritablement dans son centre. Tout ce qui se rattache à cette fameuse nuit du 29 septembre 1820, est gravé dans sa mémoire en traits ineffaçables. Je pressentais une récidive de cette narration que j'ai déjà entendue un grand nombre de fois; aussi je me hâtai de dire à M"" la duchesse de Berry qu'on devait lui faire compliment sur la finesse de son tact. Cette recherche si vive, cette détermination en quelque sorte instinctive du sexe de son enfant, dans un moment aussi critique^ me paraît un fait singulier et fort intéressant; car enfin, en pareille circonstance, il est difficile de songer à tout.
« — Mais, docteur, je ne songeais qu'à cela; c'était « là tout pour moi, et le reste m'inquiétait fort peu. « On dit cependant qu'il y a, en pareil cas, des causes « d'erreur : M. Deneux prétend que j'aurais pu me « tromper. Mais pas si bête ! J'avais, cette nuit-là, des « yeux au bout des doigts ; j'étais certaine que mon « enfant était un garçon avant que personne ne fût en « mesure de s'en assurer. »
L'accoucheur de Madame s'apprêtait à parler, et, en effet, saisissant Tà-progos, il a entamé une savante dissertation sur certaines dispositions anatomiques qui peuvent donner lieu à de singulières erreurs. Dès les premiers mots du maître. M"' d'Hautefort a battu en retraite, M. de Brissac a promptement suivi la dame d'honneur, et l'auditoire s'est trouvé réduit à la princesse, sa femme de chambre et moi. Le professeur, habitué aux fugues des deux person-
nages en question, est devenu plus explicite dans ses dires, et nous avons entendu un long narré de tous les cas connus de prolongement coccygien et autres superfluités naturelles de ces régions inférieures. M""^ la duchesse de Berry, qui est toujours friande de ce régal scientifique mis à sa portée, s'est écriée en riant :
« — Mais, en çffet, je me rappelle qu'ayant déjà « près de quatorze ans, on mit sur mes genoux une « de mes petites sœurs qui venait de naître. Elle « criait comme un paon et se débattait comme un « diable dans un bénitier, et, au milieu de ses évolu- »' tiens, je fus toute surprise de voir .qu'elle avait par « derrière une espèce de queue qui me parut fort « extraordinaire. »
M. Deneux triomphait, et Dieu sait ce qui s'est dit sur ce chapitre réservé ! Quoi qu'il en soit de cet appendice, objet de tant de savantes dissertatiQus, nous avons beaucoup ri du fait en lui-même, et la priuT cesse s'est laissée aller à une gaieté contagieuse. Elle a vanté l'excellence du tact, sa supériorité sur les autres sens, et le courant de ses idées l'a conduite à nous parler des gens qui avaient la manie de claquer, de pincer les femmes près desquelles ils passaient ; il a été également question de ceux qui, il y a quelques années, piquaient les femmes au moyen de longues aiguilles, et Madame nous a dit que ces extravagants
reconnaissaient pour chef un certain comte de T
M""*" d'Hautefort, qui est revenue au miheu de nous, déclare que ce personnage est un homme abominable et qu'un soir, au bal dé l'Opéra, elle a eu grandement à se plaindre de ses importunités. Le susdit comte de
T a reçu, à diverses reprises, des corrections
sévères, mais cela ne l'a pas guéri, et il continue d'être
m LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY
le fléau des femmes qui se promènent un peu tard ou qui se trouvent au milieu de la foule.
M"** la duchesse de Berry est la seule qui ne se soit pas récriée lorsque j*ai dit que ces sortes de fous ne sont pas si abominables aux yeux des femmes qu'elles veulent bien le faire croire. Ce sont, après tout, des hommes passionnés pour le beau sexe, fervents adorateurs de ses charmes, esclaves de ses volontés et une preuve vivante de son influence souveraine. Leurs bizarreries, que Ton qualifie si sévèrement, ne sont pas un bien grand crime, et celles qui sont la cause de ces extravagances devraient montrer un peu de pitié pour un entraînement irrésistible. — « El moi, s*écria M"** d'Hautefort, je dis qu'on devrait les fouetter en place publique et les enfermer pour toute leur vie. »
M. Deneux dit en souriant que, d'après le fameux traité du savant Meïbomîus, De usu ûagrorum, etc. , le fouet n'est pas une punition et que la noble comtesse devra chercher quelque autre procédé. Il y a eu, sur ce sujet, une piquante taquinerie du cher maître, et M"* d'Hautefort, accablée sous le poids de Férudition de son antagoniste, nous a quittés une seconde tois^ poursuivie par les rires de la royale malade.
Chaque soir, au moment où nous allons prendre congé de la princesse, M"*' Hansler ouvre les fenêtres de la chambre à coucher et donne un libre accès à Taîr extérieur. Ce soir, les fenêtres ouvertes nous ont apporté le chant du rossignol et celui, moins harmonieux, d'un insecte criard dont la crécelle remplit la solitude de la nuit.
« — Ah! mon Dieu, pourvu que les cigales me t laissent dormir, s'écrie M"* la duchesse de Berry ; € ces vilaines petites bêtes font une musique détes-
« table. Je serais bien curieuse de savoir comment « chantent les cigaux. »
Nous ne savions comment répondre à cette question, et chacun se disposait à demander des éclaircissements, lorsque la princesse ajouta :
« — Voici rhistoire, je la tiens du roi Louis XVlIt. « Pendant un voyage en* Provence, le prince de Poli- « gnac, fatigué du chant des cigales, dit un matin, à « de petits bergers, qu'il leur donnerait un sou pour « chaque insecte qu'ils lui apporteraient. Nos jeunes « chasseurs se mirent en quête, et, vers' le soir, ils « avaient recueilli un si grand nombre de cigales que « le prince fut effrayé des suites de sa promesse impru- « dente. Les cigales arrivaient en foule, et la Pro- « vence allait être privée de cet ornement de ses « campagnes brûlées, lorsque M. de Polignac se tira «' d'affaire, en disant qu'on ne lui apportait que des « cigales et qu'il voulait des cigaux, c'est-à-dire des « mâles, parce qu'ils chantaient beaucoup plus fort « que les femelles. »
Ces enfantillages et bien d'autres analogues ont rempli notre soirée, nous* en avons rarement passé de plus gaie. Il était fort tard quand je suis rentré chez moi, et le vieux commandant de place que j'ai rencontré revenant d'une de ses rondes nocturnes où se déploie son active surveillance, m'^a dit que jamais l'appartement de la princesse n'avait retenti d'éclats de rire de meilleur aloi. — Vous devez en être enchanté, commandant, cela simplifie votre besogne, car les prisonniers qui rient sont faciles à garder.
Mercredi, 8 mai.
La nuit a été excellente, et ce matin tout va bien.
Le télégraphe est muet et la princesse n'a pas Tair de remarquer. son silence. Laissons donclàles affaires, oublions les bulletins. Voici, notre conversation de ce matin. Il s'est agi, je ne sais à quel propos, du fameux carrousel donné par M"^ la duchesse de Berry au pavillon de Flore, il y a quatre ou cinq ans, et qjii fit tant de bruit à cette époque. Voici quelques particularités que j'ai notées :
« — Mon costume, dit la.princesse, était copié sur « un vieux tableau de la galerie du Palais-Royal, por- « trait authentique de Marie Stuart. Mes cheveux « relevés formaient une sorte de gros bourrelet arrondi, « assez peu gracieux, j'en conviens, surtout pour moi, .« mais enfm je visais à l'exactitude historique. J'avais « une petite couronne légère, placée en arrière, et sur € laquelle j'avais fait monter les quatre Mazarins, « valant au moins quinze cent mille francs. La mon- « ture était si faible, que je craignais de perdre l'un « ou l'autre de ces beaux diamants. Je portais en « outre un magnifique collier de brillants. Ma robe « en étoffe de soie à grands ramages était taillée car- « rément sur la poitrine et le dos, le corsage était garni « en hermine et faisait pointe par-devant. J'avais une « grosse cordelière endiamants qui, par parenthèse, se « brisa pendant le bal. Tout le devant de ma robe était « recouvert d'une grande dentelle antique. J'avais des ft gants brodés et armoriés, des souliers de satin avec « une rosette de diamants et des bas de soie brodés « à grands coins.
c Les costumes avaient été dessinés par MM. Eu^.
Lami, Isabey et Duponchel. Les meubles, les tentures, tout était dans le style de Tépoque et Ton eût pu se croire transporté aux noces du roi François II et de la reine Marie Stuart. .
« M""® la Duchesse de X. était en Diane de Poitiers. Un peu avant Touverture du bal, un bel officier vint lui apporter je ne sais quel objet oublié par elle. Nous trouvâmes que ce monsieur avait un air passablement tendre, et nous taquinâmes la belle duchesse. Voici son histoire. C'est tout un roman. Mariée fort jeune à un vilain homme, sous tous les rapports, elle ne fut pas heureuse, tant s'en faut, mais une grandesse d'Espagne, un tabouret à la cour ! Enfin elle devint veuve! Un jeune homme qui Tavait aimée jeune fille la demanda en mariage après Tannée révolue de son veuvage. Elle lui répondit que, s'il quittait Paris pendant quatre ans et qu'il revînt fidèle, elle consentirait à l'épouser. L'amoureux se ; soumit à cette épreuve. Il alla s'établir à Cadix, et : pour occuper ses loisirs d'exilé, il se livra à des ; spéculations commerciales qui furent très heureuses. : Les quatre ans expirés, il vint réclamer la foi pro- : mise, et le mariage eut Ueu, en dépit de l'opposition : de la famille qui ne voulait pas d'un simple baron, : devenu négociant à ses moments perdus. La dame fit [ des démarches pour conserver son tabouret, et elle c y parvint, car la grandesse d'Espagne ne se perd pas i toujours par un nouveau mariage. Elle alla s'établir t à Cadix. Elle a une petite fille et est parfaitement ( heureuse. Elle le mérite bien, car c'est une femme c charmante sous tous les rapports.
« Il y avait M"® de S*-A.^ jolie personne fort jeune, [ fort aimable, adorée de son cousin et le lui rendant i parfaitement ; ces deux enfants nés des deux sœurs, à
c quelcpies mois de distance, et fiancés Tun à l'autre « dès leur plus tendre jeunesse, se sont mariés de- « puis. Ils étaient amusants à voir : la cousine n'avait € d'yeux que pour le cousin et réciproquement, et la « foule qui les entourait n'avait pas le pouvoir de les « distraire de cette contemplation mutuelle.
« Il est à remarquer que ce bal se termina sans « que l'on eût à, regretter le plus petit accident. Je n'ai « jamais vu tant de pierreries. M*"® de XX. avait toutes « les perles de la Dauphine, les miennes et beaucoup « d'autres encore. Son costume en était brodé du haut « en bas. D'autres femmes avaient aussi réuni plusieurs « parures, les unes avaient adopté les rubis, d'autres « avaient choisi les émeraudes, d'autres les topazes; « c'était vraiment éblouissant.
« Les hommes étaient fort bien. M. de Mesnard, en a Coligny, avait un costume complet en velours noir «r brodé pareil ; il portait le grand collier du Saint- « Esprit. Le duc de *** avait une armure magnifique « en acier damasquiné. M. Eug. Lami avait pris le a costume élégant du Poussin.
« Avant cette grande fête, j'en avais donné deux c petites à titre d'essai. Il y avait des quadrilles ita- « liens, napolitains, persans, chinois, etc. Quelques « femmes essayèrent les jupons courts écossais, mais € cela ne réussit pas. Tout le monde n'a pas la jambe « assez bien faite pour la montrer ainsi. »
Il faut conclure de ceci, dit M. Deneux, que les jambes écossaises sont irréprochables, et je leur en fais bien mon compliment. Les femmes ont un instinct qui leur interdit les modes désavantageuses, et, puisque le jupon court est généralement adopté en Ecosse, il faut que les habitants de ce pays brillent par les jambes. Que ne puis-je visiter Edimbourg!
MERCREDI 8 MAI ,m
Il s*0st élevé à cette occasion uno^ discussion' fopt gaie, mais dont la postérité sera privée, car elle est farcie de personnalités on ne peut plus compromettantes. Le cher confrère était en veine d'indiscrétions; Madame le provoquait, l'interrogeait, le poussait, et bien des oreilles parisiennes ont dû tinter. Il est évident que T habitude de vivre auprès des femmes enceintes ou en couches, imprime au caractère du médecin une modification très notable •/ il devient nécessairement le confident d'une foule de petits secrets qui circulent au milieu de ce monde à part, et M. Deneux m'a présenté au plus haut degré ce type de rhomme-femme. Ceci soit dit sans blesser personne, bien entendu, car le cher confrère, ainsi placé sur la' limite des deux sexes, peut être revendiqué également par l'un et par l'autre pour ses qualités excellentes; aussi j'ai besoin de dire ici qu'en signalant cette manière d'être, je ne prétends pas du tout en faire la critique? M. Deneux est essentiellement bon; ses plus grosses malices sont toujours empreintes d'une sorte de bonhomie naturelle qui en compense les petits inconvénients, et ses malades elles-mêmes lui pardonneraient facilement des griefs de cette nature.
Ce soir, on a fait les préparatifs nécessaires; M. Deneux et moi, nous allons coucher dans le salon. Ce rapprochement est devenu l'occasion d'un entretien fort gai. ; la princesse s'est écriée, au moment où nous allions la quitter :
« — Ah ! vous allez passer la nuit si près de moi ! « Voilà d'étranges gardes du corps ! Je crains bien que « vous ne montiez la garde un peu longtemps. Allons, « deux médecins dans le salon ; un gendarme dans le « corridor et Martin brochant sur le tout; voilà, de bon « compte, quatre hommes dans mon appartement.
c C'est joli ! Me voilà couchée au milieu d'un régi- « ment ! Que dira-t-on de moi là-bas ? Je m'attends à € être bien grondée !
— Oh! madame, en pareil cas, c'est précisément le grand nombre qui sauve.
« — C'est égal, si vous faites du bruit, je me lèverai « et j'irai jeter un pot d'eau fraîche dans votre lit. « Papa Deneux, prenez-y garde ! il ne faut ni tousser, « ni cracher, ni se moucher, ni surtout ronfler. Cela « me rappelle que, dans mes courses en Vendée, on « m'a souvent dit que je ronflais comme un homme. « Cela n'est pas étonnant, car la fatigue était quelque- « fois si grande que je dormais en marchant, à cheval, € partout où je me trouvais. A propos, on dit que le « général ronfle comme une trompette. C'est une assez « sotte musique, mais on finit par s'y habituer. Sur- « tout, Messieurs de la Faculté, soyez bien tran- « quilles, ne me réveillez pas, je vous en prie, car je € ne dors déjà pas beaucoup. Bonsoir! »
Et le brave M. Deneux se déshabille doucement, se couche en murmurant en guise de prière : C'est un angel Et bientôt je l'entends dormir d'un sommeil paisible. C'est un ange! je ne dis pas le contraire; les dernières journées que nous venons de passer forment un agréable contraste avec quelques-unes des précédentes. Je constate avec un grand plaisir les excellentes dispositions physiques et morales de' M""* la duchesse de Berry, et je souhaite que cela dure. La princesse s'est levée aujourd'hui à midi ; elle ne s'est couchée qu'à huit heures. Elle a dîné d'un bon appétit et le maître d'hôtel est venu dire au général que les nobles convives du pavillon avaient fait honneur au diner du gouvernement. Cependant le temps est très orageux; cette dispositioa atmosphérique a occasionné
à Madame quelques spasmes pour lesquels M""® Hansler est venue réclamer mes conseils. Je ne dormais pas, grâce à ce charmant journal qui devient de plus en plus exigeant. En transportant mes pénates chez la princesse, je n'ai pas toutes mes aises, mais je n'ai pas renoncé à prendre des notes détaillées sur les incidents principaux de la soirée. La femme de chambre m'a trouvé écrivant au crayon et j'ai délivré une petite ordonnance qui, je l'espère, rendra le calme aux nerfs agités de notre royale malade.
Jeudi 9 mai.
La Faculté s'est levée de bonne heure, et cette première garde inutile ne nous a coûté aucun ennui. M. Deneux et moi, nous avons promptement regagné nos domiciles respectifs, et, à neuf heures, nous étions de retour auprès de M""® la duchesse de Berry. Le baromètre est toujours au beau fixe. La conversation s'est engagée joyeuse, et voici quelques propos saisis au vol :
« — Papa Deneux, les chèvres ont-elles le mal de « mer? »
— Je l'ignore. Madame. Mais permettez-moi de vous demander le but de cette question?
« — Parce que je désire beaucoup emmener avec « moi ma petite Bibiche. Si cette pauvre bête est « malade, elle pourra bien perdre son lait, et alors « que deviendrons-nous? n faudrait écrire au ministre « de la marine pour avoir des renseignements sur ce « point important. Gomment la Faculté ne peut-elle « répondre à cette question si simple? »
J'ai pris la parole pour dire que, très certainement.
la plupart des animaux embarqués à bord des vaisseaux souffraient du mal de mer : que les grands ruminants, comme bœufs et vaches, subissaient cette incommodité, et que, très probablement, les chèvres n'en seraient pas- exemptes,
i — Ni les docteurs non plus, je Tespère bien, « s'écrie la princesse, car ce serait une grande injus- « tice, Mais, en vérité, c'est bien humiliant pour eux $ de n'avoir pas trouvé un moyen de guérir ou du « moins d'empêcher cette abominable maladie ! Je di- * « rais presque que vous n'êtes bons à rien si vous ne « m'aidiez pas si bravement à supporter les ennuis « de ma prison. »
Madame nous a dit des choses aimables et j'ai vu, eomme toujours en pareil cas, s'humecter l'œil de M» Deneux, La princesse a de nouveau exprimé le désir de nourrir son enfant, et comme elle craint, ditelle, de n'être pas une très bonne nourrice, elle veut s'adjoindre une charmante petite chèvre blanche qui lui fournît son lait depuis environ six semaines. Bibiche est la favorite du pavillon; elle a ses grandes entrées chez la princesse, et Bewis lui-même en est jaloux.
Les projets de départ commencent à se trouver à l'ordre du jour. Madame prend déjà quelques mesures ayant trait à cette grande affaire, et cet empressement quelque peu prématuré nous paraît d'un bon augure. Son esprit actif vit un mois à l'avance. Elle calcule les jours et parle de s'embarquer vers la mi-juin, M. Denoux ayant rappelé à la princesse que l'accouchement, suivant elle, doit arriver du 20 au 25 mai, il ne sera guère possible de partir quinze jours après. Il s'est établi sur ce point une discussion confuse dont je n'ai pu tirer aucun éclaircissement nouveau. Quoiqu'il en
soit, toutes les grandes affaires qui nous ont tant tourmentés dernièrement sont à peu près oubliées aujourd'hui. Madame semble s'être familiarisée avec cette affreuse constatation qui naguère lui faisait jeter les hauts cris. Il est vrai que, pour arriver à ce résultat, pour faire passer cette pilule, nous avons fait une . terrible consommation de paroles , d'arguments , de distinctions, de précautions oratoires. Le succès obtenu prouve qu'il ne faut pas trop s'effaroucher du bruit en pareil cas.
Au milieu ,de cette conversation, la princesse m'a dit :
(c — J'espère que je puis compter sur les égards « des autorités de Blaye ! »
Je lui ai donné l'assurance que ces Messieurs, qui ont tous reçu ma visite, se borneraient à ce qui serait strictement nécessaire; *que c'étaient des gens de bonne compagnie, pourvus de tout le tact désirable pour bien remplir une mission aussi délicate, et que sa bonne volonté, sur laquelle tout le monde comptait, aplanirait tous les obstacles, lèverait toutes les difficultés. J'ai ajouté que la patience qu'elle déploierait en ce moment critique aurait le double avantage de ménager sa santé et de rendre sa mise en liberté plus facile et plus prompte.
« — C'est ce que nous verrons, Monsieur l'avocat « du Conseil. Mais soyez sûr que, si vos charmants « ministres veulent me retenir ici, je leur ferai voir « qu'ils ont compté sans leur hôte ! »
La princesse s'est levée à deux heures et couchée à sept, et, pendant ces cinq heures, elle ne s'est assise que pour dîner. M""* Hansler dit que ce n'est pas naturel; que cette activité, cette légèreté, dans l'état où se trouve la princesse, a une signification quelconque.
et je suis fort de cet avis. Je crois que Madame accouchera bientôt, et M. Deneux est tout à fait de mon opinion. Je m'en suis expliqué avec M. le gouverneur et, hier et aujourd'hui, l'on a fait de grands préparatifs pour loger dans la citadelle la plupart des témoins désignés. Demain, tout sera prêt pour cela. A voir l'empressement des ouvriers, l'air affairé de beaucoup de gens, on sent que la clôture du drame est proche. Nos autorités de Blaye ne semblent pas du tout enchantées de ce changement de domicile ; mais M. le comte d'Argout est fort pressant 'et le général n'a pas l'air de les plaindre. Nous allons nous trouver en nombreuse compagnie, ce qui me plaît assez, car, dans l'affaire qui nous occupe, j'ai toujours redouté l'isolement.
Une circonstance particulière m'a fait écrire à M. Orfila une longue lettre dont voici les passages principaux :
« .... Avant de venir à Blaye, je vivais très peu « dans le monde ; je ne fréquentais que les hôpitaux, « les écoles et quelques réunions d'intimes où tout se « passait en famille. Je me suis trouvé tout à coup mêlé « à une affaire importante ; j'ai reçu une mission grave « en elle-même et pouvant avoir des résultats sérieux (( de plus d'un genre et pour beaucoup de personnes. « J'ai dû mettre tous mes soins à faire de mon mieux a ce que Ton exigeait de moi. Je suis parvenu à voir « tous les jours M"* la duchesse de Berry, à lui ins- « pirer une sorte de confiance; mais, pour arriver à « ce point, il m'a fallu naviguer entre deux écueils. « Je voulais en même temps être agréable à la prin- « cesse et satisfaire le Gouvernement, prendre les « intérêts de ma malade sans négliger ceux du pays. « J'espère parvenir à ce double but.
c Lorsque je fus 'envoyé à Blaye, je me croyais « dans [les meilleures dispositions pour y être bien c reçu. Jusque-là, en effet, j'avais professé une indif- « férence complète en matière politique. Je déplorais « Tabus du journalisme comme une vraie calamité, et « les excès de la presse me rejetaient vers la cen- « sure, comme les inconvénients de la liberté me con« (( duisaient à l'absolutisme. Appliquant mon simple (( bon sens à ces grands débats, je voulais rester en « dehors de tout mouvement. La médecine prenait « tout mon temps. Heureux de mon indépendance, je « ne voulais concourir au bien-être général que dans « mes attributions particulières, colorant ainsi mon « modeste égoïsme d'une teinte de raison.
(( Vous m'avez fourni une belle occasion de sortir « de cette apathie; j'ai accepté la mission du Goure vernement avec le vif désir de me rendre utile.
(( Reçu par la princesse, il me sembla beau de mo- « dérer ses préventions, de calmer ses colères, d'ob- (n tenir enfin par persuasion ce que d'autres voulaient « emporter de vive force. Pour arriver à ce point, il « m'a fallu prouver par ma conduite, plus encore que « par mes paroles, que les intérêts de l'humanité « l'emportaient à mes yeux sur tous les autres, mais ce aussi que ceux du plus grand nombre devaient être (( préférés à ceux du plus petit. J'ai fait voir cons- « tamment que je me tenais toujours en dehors ou, « mieux encore, au-dessus de l'esprit de parti. En (C toute occasion, le médecin a pris le pas sur l'homme (( du Gouvernement ; mais aussi, dès qu'il s'agissait « d'intérêts généraux, le citoyen prenait le premier « rang. Ce qui m'a le mieux réussi, c'est d'avoir dit, « dès le début, que ma règle de conduite était de ne (( m'occuper que des intérêts physiques et matériels
S98 LA CAPTIVITÉ DE LA DUCttËSSE DE BERRY
« des individus, sans jamais entrer dans les discus- « sions de principes. J'ai toujours laissé sans réponse « ce qui pouvait m'ent rainer loin de cette voie, aban- « donnant à M. le général Bugeaud la tâche, un peu (a rude, de redresser les erreurs de nos captifs.
« En agissant ainsi, on m*a considéré comme une « puissance neutre, ayant le désir et la volonté d'être « utile dans le cercle de mes attributions et bien dé- « cidé à ne pas sortir de là. J'ai dit et répété que je « voulais concilier les intérêts de la princesse et ceux « du Gouvernement, et que cela ne devait pas être (t difficile, puisque, en beaucoup de points, ces intérêts « étaient les mêmes. J'ai fait bien des concessions aux « exigences et aux caprices de Madame, mais sans ja- « mais aller au delà des limites que je m'étais tracées. (a J*ai acquis la conviction que, pour réussir à Blaye, « il fallait surtout savoir écouter ceux qui parlent « beaucoup, ce qui est difficile, car on cède aisément (c au désir de prouver aux gens qu'ils ont tort. J'ai pu « résister à cette tentation. Peut-être a-t-on pris mon « silence pour une approbation; mais j'ai laissé à mes c actes le soin de démentir ce jugement. J'ai déclaré <( cent fois que je ne me mêlais que de Ce qui me re- ((' gardait et que je n'aimais à parler que de ce que je i savais. La médecine,, la littérature, l'histoire natu- (n relie et un peu de beaux-arts, voilà mon lot. Pour le (( reste, j'écoute, prêt à faire mon profit de ce que je « trouve bon et juste, mais lent à me décider. Car, en « politique surtout, les plus belles théories ne valent « pas, à mes yeux, le moindre fait. C'est à l'œuvre « que je juge, et non sur la foi de personne, etc. »
Cette longue épître avec sa tournure apologétique, m'a paru nécessaire, surtout à l'égard de M. le comte d*Argout qui ne paraît pas aussi bienveillant que je le
JEUDI 9 MAI 3d9
désirerais. Le ministre de Tintérieur, sous le couvert duquel je mets souvent mes lettres à M. Orfila, verra sans nul doute celle-ci, et je suis bien aise de. plaider ma cause par devant Sa Seigneurie. Si je puis contribuer à donner une meilleure opinion d'un membre quelconque de la Faculté, je croirai avoir fait une œuvre méritoire ; du reste, ce n*est pas la première fois que je cherche â édifier M. d*Argout sur ce chapitre intéressant.
Ce soir, à huit heures, le cercle était complet dans la. chambre de M"* la duchesse de Berry, et, après quelques menus dires, nous avons entamé un sujet inépuisable de conversations intimes. Les enfants, leurs grâces, leur malice, leur santé, leur développement, leur caractère, etc., il y avait de quoi remplir la soirée. Madame nous a beaucoup parlé de sa jeune famille.
€ ^ Louise est bonne et douce, gentille, propre, « très soigneuse. Elle aime la toilette et elle a beau- « coup de goût. Madame la Dauphine Taîme tendre- € ment et ma flUe le lui rend bien* Ce sera certaine* « ment une jolie femme et qui saura se faire aimer de € tout le monde. Son frère (le duc de Bordeaux, ou « Henri, comme T appelle Madame) est un gros garçon € sans souci, paresseux et fort sale; il ne se décide â < s*habîller un peu proprement que quand il a Tespoir « de voir quelques jeunes demoiselles. Il aime les € chevaux et les armes, mais il est peureux, ou du « moins plus prudent qu'on ne Test ordinairement à € son âge. »
Une transition quelconque nous a conduits â je ne sais combien d'histoires lamentables. Madame en possède tme collection complète qu'elle raconte avec une vivacité isingulîére. En voici quelques-unes :
€ — Les enfants sont vraiment terribles, et Ton doit « les surveiller sans cesse. Un petit garçon voulant « imiter Polichinelle qui étrangle son chat, joiie si « bien avec son petit frère, qu'il Tétrangle tout à fait. « Une troupe de gamins jouait à l'enterrement. Une « fosse est creusée dans le sable, une toute petite fille, « qui faisait la morte, est placée dans ce trou, recou- « verte de sable et si bien enterrée qu'on la retire de « là suffoquée; l'imitation a été complète. »
M; Deneux nous raconte comme quoi une petite fille fit un jour un terrible usage de ciseaux à l'endroit d'un jeune frère qui faisait pipi au lit. La mère, voulant effrayer le délinquant, l'avait menacé, à la première rechute, de lui couper je ne sais quoi, et la petite scélérate, pleine d'un beau zèle, s'empressa d'exécuter la promesse faite si imprudemment. Je gaze ce récit sans pouvoir affirmer que le cher maître ait pris beaucoup de ménagements pour^faire passer cette historiette chirurgicale.
Et nous voici lancés dans une série d'aventures bien plus épouvantables : la fille Cormier, et autres terribles folles jouant du couteau au détriment de pauvres innocentes créatures, ont fait les frais d'une narration horripilante. La princesse paraît assez portée à considérer ces meurtres exécrables comme des actes insensés, sans motif et sans but , véritables impulsions brutales d'une nature malade. Mais elle n'admet plus ces causes intérieures quand il s'agit du crime de Papavoine :
« — Celui-là était un scélérat poussé par des mains « coupables. On ne m'ôtera jamais de la pensée que a ces deux pauvres enfants égorgés n'ont pas été vic- « times d'une erreur. On avait cru qu'ils appartenaient a à une grande famille et l'on saura quelque jour le mot
« de cet énigme; les sociétés secrètes, les francs- « maçons, les carbonari qui agissaient dans Tombre, « avaient des esclaves prêts à frapper quiconque était « désigné à leurs poignards. »
Madame déploie de grandes sévérités à Tégard de ces pauvres francs-maçons qui, suivant moi, n'ont pas fait grand' chose pour cela. Nous avons amplement disserté sur les mystères du Grand -Orient que Madame s'obstine à prendre tout à fait au sérieux.
Puis sont survenus les fous que la princesse aime à visiter, bien qu'ils lui causent une frayeur extrême. Elle a vu dans ses voyages en France et ailleurs, une multitude d'hôpitaux et de maisons consacrées au traitement des aliénés, et à cette occasion, M. Deneux, un peu plus discret que de coutume, m'a raconté, dans le tuyau de l'oreille, une petite histoire que je voudrais bien consigner ici, quoique, à vrai dire, je ne sache pas trop comment m'y prendre pour aborder ce sujet scabreux. Je ne suis pas assez poète pour me prévaloir du quid libeè audendi; notre terrible langue, qui brille surtout par la clarté, ne me permettra pas d'envelopper le fait d'une nébulosité germanique, et cependant il serait fâcheux de laisser dans l'oubli une anecdote si réjouissante. Nos bons aïeux n'y mettaient pas tant de façons, et la reine Marguerite de Navarre nous aurait narré la chose sans sourciller ; les belles dames du XVI® siècle ignoraient la pruderie dont se parent leurs arrières petites-fîlles ; la maladie de peau, connue sous le nom depudeur, n'existait pas encore parmi les gens du grand monde, et M. Deneux, à qui l'on coupe si souvent la parole, n'aurait pas eu à se plaindre de ces interruptions qui l'étonnent toujours.
Donc, voici la chose : Une grande dame, bien accompagnée, visitait un établissement d'aliénés. Elle inter-
VQgêm\ tour à tour eeux qui se promenaient dans le ppôtu, écoutant ourieusement les discours biscornus que provoquaient les questions. Un homme jeune encore et de bonne mine, suivait le groupe visiteur et paraissait regarder en pitié ses compagnons d'infortune.
La dame s'approche et lui demande pour quelle cause il est retenu dans l'hôpital. ~ Pour peu de chose, Madame, et vous pourriez me sortir de cette prison. — Mais encore, de quoi s'agit-il? — Voici le fait ; Un de mes amis se mariait ; il vint me prier de lui prêter un objet indispensable en pareil cas. Je ne voulais pas y consentir, mais il insiste, promet une restitution prompte, dans les vingt-quatre heures , et j'ai la faiblesse d'y consentir. Je suis resté huit jours sans avoir de ses nouvelles et quand enfin il s'est décidé à me rendre ce que je lui avais confié, voici dans quel état il me l'a remis.
Cette tirade, débitée avec un sang-froid merveil^ leux, se termina par un geste qui servit de commentaire au récit. Le jeune homme, entr' ouvrant la vaste capote dans laquelle il se drapait, fit voir à la belle questionneuse une chose que l'on tient habituellement cachée, et tout cela fut dit et fait si lestement, si naïvement, que le dénouement arriva d'une façon aussi prompte qu'imprévue.
J'ai été surpris de l'absence de curiosité de la princesse. Quand, par hasard, M. Deneuxme communique quelque chose de ce - genre. Madame insiste pour •voir sa part de la confidence, mais dans cette occasion, il n'en a point été ainsi. Je saurai plus tard quelle est la victime des intempéries de ce fou et s'il y a lieu, j'en ferai part au public. Je fais grand cas de ces histoires de haut goût dont la gaieté française a toujours su tirer un si bon parti,
Vf:NPBEDI 10 MAI 403
Vepdrodi 10 mai,
C'est aujourd'hui le grand jour, Madame e$t accouchée, la constatation est faite; M- Deueux a déclaré la naissance et le nom du père de Venfant ; tout s'est passé à merveille et je puis parler da ces chosçs quœque vidi et quorum par^ magna fui. Récapitulons les mille incidents de cette grande journée,
Dans la nuit de jeudi à vendredi, M"^ la duchesse de Berry avait éprouvé une légère incommodité, Cette nuit, vers deux heures et demie, le mémo accident s est reproduit, et la princesse, qui s'était levée, aressenti tout à coup une violente douleur cjui lui a permis, à grand'peine , de regagner son lit on appelant M™^ Hansler, Elle a dit à ga femme de chambre :
% — Appele55 ces messieurs, je vais acçoupher, « Surtout que M. Dubois n'entre pas çhQ?? moi de « force. »
M'^'Hansler, àdemi-vêtue, a ouvert aussitôt la porte du salon en criant ; ^^ « Dépeche?5-vous, messieurs. Monsieur Deneux, Madame va accoucher, Madame demande que M. Dubois n'entre pas de forcç dans sa chambre ! »
Héveillé aussitôt, je saute hors du Ut, Qt tout en passant un pantalon, je cours à la porte du corridor, je frappe avec force et je crie aux gardes de prévenir le général. Je rentre dans le salon, où je trouve M» Deneux se débattant contre un pantalon rebelle; je lui prête quelque secours et nous entrons ensemble dans l'appartement de la princes^.
M. Deneux ne peut parvenir à compléter SQU coetume. Jl essaye, mais en vain, de serrer sa ceinture, le vêtement indispensable retombe toujours sur ses
jarrets tremblants, et le cher maître, dans son trouble profond, répète à chaque tentative nouvelle : e J*en € demande bien pardon à Madame ! »
La princesse rit un peu de la bizarre figure de son fidèle, puis elle nous dit :
« — Je viens d'éprouver une vive douleur, j'ai « cru que c'était une indigestion. Je vais accoucher € bientôt, j'en suis certaine. »
M. Deneux, à peu près culotté, découvre la princesse, et nous constatons en effet que la chose est imminente. Le cher maître engage Madame à retenir ses douleurs, à ne faire aucun effort, et il agit luimême conformément à ces recommandations.
Quelques minutes s'étaient écoulées et pendant ce temps, le général, le commandant de place et quelques officiers de service étaient entrés dans le salon. M. Dubois, qui est arrivé presque en même temps que ces messieurs, pénètre dans la chambre de la princesse et se place derrière un paravent qui masque en partie la porte de communication existant entre la chambre et le salon . M""* la duchesse de Berry n'a pas vu ce mouvement du célèbre chirurgien; je me tenais devant elle de manière à l'empêcher de savoir ce qui se passait dans la direction du salon.
Une douleur nouvelle se déclare, mais elle est peu vive. Des messagers ont été expédiés aux remparts, à la porte Dauphine, et bientôt nous entendons retentir trois coups de canon (signal convenu pour avertir les témoins qui sont dans la ville). La princesse, qui, dans ce moment même, était en proie à une douleur aiguë, manifeste une grande surprise de cette explosion formidable ; elle me demande en criant ce que cela signifie. Je le lui dis aussitôt en ajoutant : « Calmez-vous, Madame, et d'ailleurs, vous devez y être habituée.
Tenfant d'une Altesse Royale ne peut naître sans que Ton tire le canon en son honneur ! »
M. Deneux s'oppose toujours à T accouchement ; nous supplions la princesse de se modérer autant que ' possible ; elle demande avec inquiétude si ce retard ne peut pas nuire à son enfant,- s'il ne va pas être étouffé. On la rassure. Il se faisait un peu de bruit dans le salon, Madame paraît s'en tourmenter et elle me dit avec beaucoup de vivacité :
« — Je vous en prie, Monsieur Ménière, dites au « général de ne pas faire entrer M. Dubois; tout ira « bien, nous n'aurons pas besoin de lui. »
« — Calmez-vous, Madame, M. Bugeaud vous entend parfaitement, vos vœux seront remplis soyez en sûre. » Je me tenais toujours devant la princesse, de façon à lui dérober la présence des personnes qui se trouvaient à l'extrémité de la chambre.
Cependant nous avions gagné ainsi plus d'un quart d'heure, mais l'événement touchait à son terme et M. Deneux me fit constater en même temps que lui les diverses phases de ce drame mystérieux. Madame recevait nos soins avec une bienveillance parfaite et bientôt les vagissements du nouveau-né se firent entendre. Et comme ses cris étaient assez forts, M™* la duchesse de Berry s'écria :
« — Oh ! mon Dieu, il crie bien fort, serait-ce un garçon ? »
Un coup d'œil m'avait appris que l'enfant était une fille; je laissai M. Deneux donner cette bonne nouvelle à sa royale cliente et Madame reprit avec exaltation : ^
€ — Je vous l'avais bien dit, messieurs les savants, a Eh ! bien, me croirez-vous une autre fois ? »
Il était alors trois heures vingt minutes du matin.
M. DéftêiiX dôhM lësf ëoitiê nédëëëâit^eâ à Veilfâtil et le remit aux maihs de M"** Heltislët». Dix mîhUtëis plus tard, la pHflôeftsë était ODtnplêtement sortie de cette crise violenté et nôtis avions la stttisfaôtiotl de ne plus fien ï»edoUter de ce côté.
J'entPAt' alors dans Te salon pout* doniief avis au général de la situation favorable de la mère et de Fenfant. M. Bugeaud me dit avec une émotion qili me frappa :
« t)ôoteuf, si vous le jugess convenable, faites saf voiî* à M*' la duchesse de Bert*y que j'ai reçu une « dépêche ministérielle qui lui fei*a plaisir.
Je rehtmi aussitôt dans la chambi*e de l'accouchée et je m'acquittai de cette agréable commission avec tous les ménagements convenables. Madame en parut enchantée.
Un instant après, elle témoigna le désir de voir M"* d'Hautefort. Le valet de chambre alla prévenir la comtesse, qui arriva au bout de quelques minutes. L'ettlrévue m'a semblé un peu fi'oide, ce qui tient peUt*être à ee que la noble dame n'ayant jamais eu d'enfants, a la flbi^ maternelle fort peu développée. (1).
Au milieu du mouvement que nécessite là cîî*constance où nous nous trouvons, la princesse ayant aperçu dans le salon, dont la porte fest ouverte, Un pan dé rhabit brodé du général, me dit aVec beaucoup de naturel : '
* — G'eêt M. Bugeaud que je viens de voir. Dites- «t lui d'entrer, si cela peut lui êti^ agréable. «
(1) M°^^ d'Hautafort a été mèro ds deux petites filles mortes en bas âge. Ce malheur a attristé toute sa vie.
CeUe note â été écPHe au Cfayon [iar M*« la comteâse de Ëôigtie, fttf moû flûAtiu«cm. 10' P. M.
J'allai ausiiitôt prévenir le gouverneur, qui entra dans Tappartement et s'approcha avec discrétion du lit de la princesse. M"* la duchesse de Berry lui tendit la main et lui dit en propres termes :
« — Général, vous le voyex, j'ai appelé aussitôt que * j*ai senti la première douleur. J'espère que tout ira tt bien. »
Le général lui en donna l'assurance, et, tirant de sa poche la dépêché télégraphique arrivée hier soir, à la nuit tombante, il lui en fut une partie, oô dont Madame le remercia vivement.
Au moment où le gouverneur se retirait en saluant la princesse, Son Altesse Royale lui dit avec beaucoup d'abandon :
t — Général, vous avie» deux flUes, en voici une « troisième! »
M. Bugeaud revint alors auprès du lit de la princesse, l'engagea à se calmer et à prendre bien soin de sa santé.
Pendant cette entrevue, qui ne dura que quelques minutes, M. Deneux et moi, nous nous occupions du nouveau-né qui nous parut vivace. M"** la duchesse de Berry suivait nos mouvements, et elle s'écria î
« — C'est une fille ! Il sera bien content, lui qui « désirait tant une fille ! J'avais beau lui dire que j'en € étais sûre, il était aussi incrédule que ces Messieurs « de la faculté. Sur ce chapitre-là, je prétends en re- « montrer à tous les docteurs ! »
Tout cela fut dit gaiement, avec un entrain remar* quable; il y avait même de l'exaltation, comme celft se rencontre souvent en pareil cas. Les paroles de la princesse, dans cotte circonstance critique, se rapportaient toutes à ce personnage inconnu, à ce mftri dont \h souvenir paraîftèftit la pféôécupêr uniquement.
Sur ces entrefaites, tous les témoins étaient arrivés et Ton avait terminé les préparatifs de la cérémonie future. J'en donnai avis à la princesse qui dit :
« — Tout est prêt; faites entrer ces messieurs. »
M"** d'Hautefort, assise dans un fauteuil, se tenait au pied du lit de la princesse ; T enfant nouveau-né, bien emmailloté, reposait sur un grand oreiller placé au milieu du lit de sa mère. M""* Hansler était à la tète du lit, M. Deneux et moi, nous nous tenions debout près de Madame, et M. JDubois avait conservé sa place derrière le paravent.
Le général, averti par moi, entra aussitôt dans la chambre. Il était suivi du président du tribunal de Blaye, du sous-préfet, du juge de paix et de plusieurs autres personnages. Ces Messieurs, après avoir salué Son Altesse Royale, se rangèrent en demi-cercle à une certaine distance du lit de la princesse, et alors le président du tribunal, faisant quelques pas en avant, salua profondément Madame et lui dit :
— Est-ce bien à M"® la duchesse de Berry que j'ai l'honneur de parler? — Oui, Monsieur, répondit la princesse. — Madame est-elle bien Marie-Caroline, princesse royale desDeux-Siciles, duchesse de Berry?
— Oui, Monsieur; c'est bien moi, répondit encore la princesse.
— L'enfant que je vois là, placé sur votre lit, est-il né de vous, est-il bien le vôtre? — Oui, Monsieur.
— Quel est son sexe? — C'est une fille. D'ailleurs, Monsieur, j'ai chargé le docteur Deneux de faire la déclaration de naissance.
Ce dialogue terminé, tous les témoins saluèrent de nouveau la princesse et se retirèrent dans le salon. Madame leur rendit leur salut et nous dit qu'elle était satisfaite des procédés polis de ces Messieurs. Un
instant après, j'étais clans le salon, au milieu do ces témoins, qui se félicitaient entre eux de la manière dont Taffaire s était accomplie. Les deux camps étaient également satisfaits.
Cette terrible constatation qui nous a tant agités, qui a soulevé tant d'orages, qui a nécessité tant de dépêches télégraphiques ou autres, qui a exigé de nous tant de paroles, d'arguments, s'est effectuée aussi simplement que possible. Celui-là était un grand philosophe qui a dit le premier : Tout vient à point à qui sait attendre. Je n'ai pu m'empêcher de citer ce proverbe à Son Altesse Royale, ef son sourire m'a prouvé qu'elle en reconnaissait la justesse. 0 sagesse des nations! on devrait toujours vous consulter avant d'agir.
Quelques instants plus tard, la princesse dit à M. Deneux :
« — Quand on fera la, déclaration de naissance, « vous nommerez le père de mon enfant. Je désire « que son nom soit inscrit sur le procès- verbal. »
En disant cela. M*"® la duchesse de Berry a pris sous son traversin un papier plié et elle l'a remis à son accoucheur. Le cher maître le dépUa aussitôt, le lut et témoigna par un mouvement de tête et de bras la vive satisfaction que lui causait cette lecture. M. Deneux se plaça devant le bureau de la princesse pour faire une copie de ce document précieux.
M"* d'Hautefort, qui assistait à cette succession de petites scènes d'intérieur, m'a paru très étonnée de ce dernier fait. Tout en elle indiquait la surprise, l'émotion, la curiosité. Il m'est impossible de croire que la dame d'honneur fût dans le secret de cette révélation si intéressante.
J'allai faire part de ce grave incident au général
Bugeaud, qui m'a paru fort enchanté de la toumur© quê prenait cette affaire : tout marche è merveille ; les dfffloultéâ de la position s'aplanissent d'elles-mêmes, les déclarations précédentes vont se trouver confirmées de la manière la plus complète, et si M. d'Argout n'est pafii pleinement satisfait, il faudra vraiment qu^irsoit bien difficile à contenter.
Toutes ces petites particularités se succédaient rapi: dément. Un peu avant quatre heures, touâ les témoins étant rassemblés dans le salon; M. Deneux lut à haute et intelligible voix la déclaration suivante i
— Je déclare que Son Altesse Royale Marie-Caroline, Madame, duchesse de Berry, épouse en légitime mariage du comte Hector Lucchesi-Palli, des princes de Gampo-Franco, gentilhomme de la chambre du roi des Deux-Siciles, domicilié à Palerme (Sicile), ledit comte absent ,
Est accouchée, le 10 mai 1833, à trois heures vingt minutes du matin, d'un enfant du sexe féminin. Les prénoms de l'enfant sont Anne-Marie- Rosalie.
Signé : Docteur Deneux.
Le procès verbal de constatation a été rédigé séance tenante par l'un des témoins. La pièce lue par mon cher confrère a été insérée textuellement dans l'acte en question et, la rédaction terminée, le tout a été lu, relu, coUationné avec la plus scrupuleuse attention et l'on a procédé à la signature de ce document historique. Le général gouverneur a signé le premier, puis sont venus le président du tribunal, le sous-préfet de l'arrondissement, le procureur du roi, le commandant de la garde nationale de Blaye, un des adjoints au maire, et enfin M. Dubois, M. Deneux et moi.
Toutes ces affaires terminées à la satisfaction gêné-
VENDHEDI iO MAI 411
raie, chacun se retira et nous restâmes, M. Deileux et moi, auprès de la princesse. Nous lui avons donné tous les soins quô réclamait sa position ; puis elle a été recouchée et nous l'avons dorlotée de notre mieux. Elle se laisse faire volontiers et nous remercie de ces petites attentions si douces aux pauvres femmes, en pareille occurrence. M™' Hansler natte les cheveux do Madame, la coiffe; je lui fais boire un bouillon et bientôt, assis auprès du lit de notre malade, nous nous mettons à jaser^ comme si de rien n'était, comme nous le faisions hier soir, à six heures d'intervalle tout au plus, et Ton ne s'imaginerait jamais que Madame est accouchée, si M'** Ânne-Marie-Hosalie Lucchesi-Palli no nous favorisait de son ramage glapissant. M"' Hansler, au comble de la joie, berce la petite fille, lui fait boire un peu d'eau sucrée, et tout semble pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Le docteur Pangloss avait bien raison!
Le petit volume de Tenfant, son peu de longueur, la rareté de ses cheveux, le peu de développement de ses ongles, nous portent à penser que l'accouchement est prématuré. La princesse affirme qu'elle est en avance de quinze jours. C'est le plus petit dm enfants qu'a eus Son Altesse Royale, et M, Deneux, qui avait sur cette grossesse des renseignements précis, m'avait dit vingt fois que, tout bien calculé, l'accouchement normal devait se faire du 20 au â5 de ce mois de mai.
La princesse affirmait qu'elle dépasserait cette époque, à moins qu'elle n'avançât d'une semaine comme cela lui est déjà arrivé une fois. L'examen attentif de l'enfant confirme ces assertions.
A huit heures du matin, M. le curé de Blaye est venu ondoyer la petite fille, mais sané lui imposer les prénoms convenus. Cette petite cérémonie s'est faîte
dans le salon et sans autres témoins que nous. M. de Brissac est sorti de son appartement au moment même où s'accomplissait cet acte religieux. Il a manifesté une grande surprise, non moindre que celle que j'ai remarquée chez M™' d'Hautefort, lorsqu'il a connu la déclaration de naissance faite par M. Deneux en présence des autorités, et tout me porte à croire que M™'' la duchesse de Berry n'avait pas fait de confidence à ses compagnons de captivité. La chose semble singulière, mais elle me paraît certaine.
Depuis cinq heures jusqu'à huit. Madame a dormi d'un profond sommeil. Les cris de l'enfant et tous les bruits du dehors (quelque soin que l'on prenne, il y en a toujours) "ne l'ont pas réveillée. M. Deneux me dit que cette sorte d'engourdissement s'est manifesté à la suite de toutes les couches de la princesse. Elle ne sort de cet état que pour raisons majeures, prend alors un verre d'eau sucrée, un bouillon, remet la tête sur l'oreiller, nous dit en souriant : « Bonsoir, la compagnie... » Et quelques minutes plus tard elle dort d'un profond sommeil.
Cette petite scène s'est reproduite plusieurs fois dans la journée. Cependant, à midi, il a fallu secouer ces bienfaisants pavots pour écouter la lecture de l'acte de naissance, rédigé et inscrit sur le registre de l'état civil par M. le maire de Blaye en personne.
Ce travail s'est effectué dans \ë salon, en présence de beaucoup de témoins, et quand il a été achevé, le magistrat municipal est venu dans la chambre de la princesse et a reçu la déclaration de M. Deneux. Elle a été transcrite sur le registre et l'acte tout entier, dans lequel M. Dubois et moi nous figurons comme témoins, a été lu par le maire. M™® la duchesse de Berry a été interpellée de déclarer si tout ce qui était contenu dans
cette pièce était la vérité, et elle a dit très nettement :
« — Oui, c'est bien la vérité, et je donne à ma fille « les noms d'Anne-Marie-Rosalie. »
Cet acte de naissance vient à la suite de celui du fils d'un pauvre pêcheur né d'hier. Étrange rapprochement ! Les plus singuliers hasards ont fait naître à Blaye la flUe d'une princesse de sang royal, et le registre de l'état civil, qui est l'expression la plus complète de l'égalité devant la loi, place à la suite l'un de l'autre des enfants dont le sort doit différer de tout point..
Ainsi que je l'ai dit, M.Dubois et moi nous avions seuls qualité pour servir de témoins dans cette circonstance; aussi figurons-nous dans l'acte de naissance avec tout le détail nécessaire. Si quelque jour la postérité a besoin de savoir mes nom et prénoms, mon âge, mes titres, elle trouvera l'indication la plus précise de toutes ces choses dans le contexte de cette pièce authentique.
Dans l'après-midi, M"*** la duchesse de Berry a repris son somme un moment interrompu. Je suis entré plusieurs fois dans sa chambre, et j'ai trouvé M'^^Hansler remettant tout en ordre sans craindre de réveiller sa maîtresse. J'ai profité de ce moment de répit pour écrire à M. le ministre de l'intérieur une longue épitre dans laquelle je lui donne le détail circonstancié de toutes les particularités de cette journée mémorable. Tout se sait déjà à Paris. Le télégraphe a joué dès que le jour l'a permis, et très probablement le Moniteur de demain annoncera cette grande nouvelle. Il est probable qu'elle excitera une grande rumeur parmi les journaux opposants. Je suis curieux de voir les articles de nos incrédules.
J'ai fait une visite à M™® d'Hautefort. Il a été ques-
tionde tous les incidônts de la matinée. La nobladami a sans doute reçu quelques renseignempnt3 sur le comte Hector Lucchesi-Palli, car elle me dit que ce personnage appartient à l'une des plus illustres familles de la Sicile. M"'* d'Hautefort m'a donné l'assurance qu'elle était très décidée à rester à l'écart, qu'elle W nierait rien, qu'elle ne démentirait aucune déclaration, et que tout ce qu'elle avait pu dire jusque-là devait être considéré comme non avenu. M. de Brlssac n'a pas reparu depuis ce matin. Il se tient renfermé dans s>on appartement, heureux du seul espoir de nous quitter bientôt.
M. Deneux et moi, avec l'aide des femmes de chambre, nous nous chargeons de la garde de la nouvelle accouchée. Le cher maître est fatigué des émotions de cette laborieuse journée; il se met au lit à sept heures, me laissant le soin de diriger la mèr^ et l'enfant jusqu'à demain.
Deux fois dans la soirée. M""* la duchesse de Berry a présenté le sein à sa fllle, mais sans succès.
La petite Anna (o'e#t ainsi qu'on la nomme) est faible et reste assoupie.
J'ai employé une partie de la nuit à écrire de loagues lettres à M. Orfila et à quelques intimes. C'est un moyen de tuer le temps quand il m'en reste ; mais, à vrai dire, il ne m'en reste presque jamais. Mon journal est là, toujours béant, toujours affamé, exigeant, insatiable, et jamais je n'ai fait une telle consommation de plumes. La tâche que je me suis imposée est quelquefois un peu lourde à remplir ; mais un temps viendra où je serai heureux de retrouver ces incidents singuliers, ces nouvelles intéressantes, ces faits bizarres, ces anecdotes inédites; aussi je persévère avec ardeur dans l'accomplissement quotidien de mon travail d'his-
toriographa. J© veux toujours prendre 1^^ événement» sur le fait, les consigner dans ce mémorial au moment même où ils éclosent, et j'imagine que les heures consacrées à cette œuvre n'auront pas été perdues.
Ce soir, à dîner, tout le monde a paru content. Le général m'a donné une cordiale accolade. Mon vénérable maître, le professeur Dubois, m'a remercié de la petite manœuvre au moyen de laquelle j'ai dérobé à la princesse la présence de son ennemi ; il a parfaitement saisi mon intention et il est enchanté du succès qui a couronné nos efforts. Il se propose, je crois, de nous quitter dès demain. Le sol de Blaye lui brûle les pieds. Cette liberté en perspective l'a rajeuni subitement. M. Denaux, tout triomphant, nage dans l'empyrée, tout le monde paraît enchanté ; ear je ne dis rien de certains sceptiques qui argumentent sur. le compte de M. Lucchesi^Palli.
f^amedi 11 mai.
La nuit a été excellente et je n'exagère pas en disant que la princesse a dormi plus de vingt-quatre heures depuis le moment où elle est accouchée. Cette somnolence la restaure ; toutes les fonctions mises en jeu dans cette circonstance grave, s'accomplissent avec une régularité merveilleuse et la malade dit que bientôt aile se réveillera guérie.
Ainsi .que je l'ai dit, nous faisons bonne garde auprès de la princesse. Elle n'a pas voulu qu'on plaçât près d'elle quelque visage inconnu, et notre service bien organisé,, lui convient à merveille. Nos soins sont reçus avec une gratitude extrême. La malade est d'une docilité parfaite. Le général a donné
les ordres les plus précis pour qu'aucun bruit de la citadelle ne puisse troubler le repos de M"® la duchesse de Berry, et elle se montre fort reconnaissante de ces bons procédés de M. le gouverneur.
M. Gintrac, qui n'a pas voulu assister à Taccouchement, est arrivé ce matin et a visité la princesse avec nous. Nous avons sérieusement examiné la grande question de Tallaitement maternel, et le cher confrère de Bordeaux me paraît très médiocrement flatté de ce projet. Les tentatives faites jusqu'à cette heure n'ayant été couronnées d'aucun succès, M. Deneux aécritdès ce matin pour faire venir de Paris un assortirùent complet de biberons, bouts de sein et autres ustensiles analogues. Je profite de l'occasion pour demander un certain nombre d'exemplaires de son fameux rapport à l'Académie Royale de médecine sur ces charmantes inventions modernes. M. Gintrac, à qui il a communiqué ses vues à ce sujet, me paraît tout crispé en l'entendant discuter cette haute question de nourrices; un peu plus tard il m'en a même parlé avec un certain degré d'amertume. N'est-il pas singulier, dit-il,
de voir Madame prendre ce soin de cet enfant
lorsqu'elle n'a pas nourri Henri V !
Dans l'après-midi. Madame qui est complètement réveillée, s'occupe déjà de sa principale affaire. Elle m'a chargé de dire à M. le général Bugeaud, pour qu'il en fasse part au Gouvernement, que son plus grand désir est de se rendre à Palerme en bateau à vapeur. Dans le cas oii on ne pourrait pas lui accorder cette faveur, elle demanderait alors qu'on la fasse conduire jusqu'à Bayonne. Elle s'engagerait à traverser une partie de l'Espagne pour aller directement à Barcelone et s'embarquer là pour gagner la Sicile. Elle préfère de beaucoup cette voie au trajet de Bordeaux
à Cette, à travers les départements du Midi. La princesse demande en outre que Ton permette à M. le comte de Mesnard de revenir auprès d'elle. Elle a des arrangements à prendre, des affaires à régler ; la présence de ce personnage lui est absolument indispensable.
Tous les hôtes du pavillon se sont mis en frais de style épistolaire, et comme ces dépêches, d'après les conventions, ne peuvent être envoyées cachetées, il en résulte que Ton en parle librement. Le secret ne peut exister; aussi chacun dit ce qu'il écrit, et j'ai su de M""® la comtesse d'Hautefort que sa lettre adressée à M"'* la princesse de Bauffremont, contient des détails précis sur l'accouchement de M'"® la duchesse de Berry et sur son mariage avec M. le comte Hector Lucchesi- PalU.
M. de Brissac, beaucoup moins explicite sur le premier point, ne prononce pas le mot d'accouchement, mais il dit dans sa lettre à M™* la comtesse de Brissac, que la princesse est aussi bien portante qu'on peut l'être dans sa position. Il entre dans des détails assez circonstanciés sur M. Lucchesi-PalH, sur sa famille, et ces renseignements sont de nature à satisfaire la curiosité des personnes que cela intéresse.
M. Deneux m'a fait part de tous les points principaux de la longue lettre qu'il a écrite à M""* Deneux. Il raconte l'accouchement sans omettre un seul des incidents qui se sont présentés à notre observation, et il invite sa femme à communiquer sa lettre à toutes les personnes que cela peut intéresser. Le cher maître manifeste beaucoup d'inquiétude au sujet de cette épître si importante ; il craint qu'elle n'arrive pas à son adresse, que le Gouvernement s'en empare, et il me déclare qu'il lui sera dificile de dormir tranquille
4i8 LA CAPTIVITE DE LA DUCHESSE DE BERRY
jusqu'au moment où il aura reçu la réponse de M"**Deneux.
Ce soir, je me suis trouvé seul pendant une heure avec M"** la duchesse de Berry, et M. le comte Hector Lucchesi-Palli a fait presque tous les frais de notre conversation. Madame m*a dit que ce personnage intéressant avait à peu près trente-six ans, qu'il était grand, brun et très beau. Elle le connaît depuis son enfance. Son père, qui a été premier ministre du roi de Naples et môme vice-roi de la Sicile, était très intimement lié avec le grand-père de la princesse, et les deux enfants ont souvent joué ensemble. Sa famille est des plus illustres du royaume des Deux-Siciles. Elle descend dé ces fameux barons normands qui firent la conquête de ce pays dans le xi* siècle .
Madame m'a raconté à ce sujet une espèce de légende dont la portée vraiment historique est surchargée d'accessoires romanesques. Ainsi, Tancrède, compagnon de Godefroy de Bouillon, revenant de la Palestine, aurait fait, à la tête de douze barons normands, la conquête de la Sicile et aurait conservé la domination souveraine de ce pays pendant un temps considérable. Huit des familles issues de ces grands barons se sont éteintes dans la suite des siècles ; le prince de Gampo-Franco, père du comte Hector Lucchesi-Palli, est le chef d'une des quatre qui existent encore dans ce pays.
On voit que M*^ la duchesse de Berry ne déroge pas en donnant sa main à un si noble gentilhomme. Il y a très peu de familles royales en Europe qui datent du xî' siècle, et sauf les hasards de la fortune, tout mariage avec un Gampo-Franco ne peut passer pour une mésalliance. La princesse parle de tout e^ci avec une satisfaction très visible ; on voit qu'elle s'applique
DIMANCHE iâ MAI 419
à donner une bonne opinion de Tépoux qui a été honoré de son suffrage.
€ — Mais il n'est pas riche, a-t-elle ajouté en « riant ; troisième fils d'une famille dan$ laquelle le « droit d'aînesse est en vigueur, il n'est pas, sous ce « rapport, un bon parti, mais nous tâcherons de « nous arranger en conséquence ! »
Je me suis permis quelques légères plaisanteries sur les royales misères de ce couple amoureux, et Madame s'est prêtée de très bonne grâce à ce badinage qui nous a égayés. M. Deneux, qui est survenu au moment où nous dressions le bilan du ménage de la princesse, a dit qu'il se chargeait de présider -à tous les accouchements futurs, et qu'en quelque lieu que Madame se trouve, il s'empressera de lui porter ses soins. Cette conversation nous a conduits fort loin, comme bien l'on pense, mais je me sens si bien disposé à réparer la perte du sommeil, que j'ai fort abrégé mes narrations. Le mémorial de ce jour en a un peu souffert : j'ai restreint l'abondance de mes souvenirs, et j'ai laissé M. Deneux s'installer dans un grand fauteuil pour garder à son tour notre royale malade.
Dimanche 12 mai
Hier soir, cette nuit et ce matin. M"** la duchesoe de Berry a renouvelé ses tentatives d'allaitement, mais sans succès, et je l'ai vue prête à pleurer en reconnaissant que sa chère petite Anna n'avait pas la force de tirer. M. Deneux a déployé dans cette occasion toutes les ressources de sa vaste expérience, mais inutilement; il aspire au moment où sa cargaison
de biberons arrivera de Paris. Le cher maître avait d*abord pensé que Tenfant en viendrait à bout, il avait même promis de conduire la chose à bien, grâce à quelques procédés mystérieux qu*il réserve pour les grandes circonstances, mais il a dû y renoncer et il est prêta s*avouer vaincu. Madame m*a prié d'écrire à M. Gintrac pour qu'il nous envoie de Bordeaux une nourrice irréprochable, mais M. Deneux n'est pas trop d'avis de confier ce soin à un tiers. Il se réserve de choisir la femme qui conviendra le mieux pour remplir cette haute mission.
Il n'a pas fallu moins qu'une affaire de cette importance pour le distraire des soucis que lui cause sa lettre d'hier. Il en parle à chaque instant et, à cette occasion, la princesse m'a dit que la lettre écrite par M°** d'Hautefort à M"* la princesse de Bauffremont avait été en quelque sorte dictée par elle-même, et qu'elle avait voulu que sa dame d'honneur la signât, chose dont elle se fût volontiers dispensée. Un écrit de ce genre est très significatif, ^e ne doute pas qu'il ne fasse grand bruit parmi les fidèles auxquels il est destiné.
Ce matin, .à neuf heures, M. Dubois. nous a fait ses adieux. Il part pour Libourne. Il restera quelques jours chez M. le duc Decaze, où il est attendu, puis il s'arrêtera également à Angoulème chez des amis et il n'arrivera à Paris qu'après quelques stations analogues. Le cher maître a pris congé de nous tous dans des termes affectueux, il a embrassé tout le monde, suivant son habitude ; et il a paru vouloir effacer de certains esprits quelques impressions fâcheuses, mais je ne crois pas qu'il y ait réussi. Cependant tel est le prestige de sa haute renommée, de son grand âge, de sa figure si remarquable, de son caractère bien-
DIMANCHE 12 MAI 4il
veillant et paternel, que chacun Ta entouré de soins attentifs et respectueux jusqu'au moment où sa chaise de poste a pris la route: de Saint- André-de-Cubzac. Les petits nuages qui se sont élevés à diverses reprises entre lui et quelques-uns des hôtes de la citadelle ne laisseront pas, du moins je Tespère, de traces très durables, et Ton saura tenir compte des circonstances pénibles qui les ont fait naître. Le baron Dubois eût certainement conservé toute son influence sur son entourage si son séjour dans la citadelle eût été un peu moins long.
Vers deux heures, Madame, ennuyée de son oisiveté, m'a demandé à lire quelques journaux. J'en ai choisi quatre, en ayant bien soin de ne pas lui donner la Quotidienne, où se trouve une longue lettre de M. de Kergorlay, pleine d'invectives contre le Gouvernement et de démentis les plus violents contre tout ce qui a été dit jusqu'ici sur le mariage secret de M"* la duchesse de Berry, sur sa grossese, etc. Je craignais que ce factum de haut goût ne causât à notre malade quelques émotions trop pénibles. Par malheur, M. Deneux, qui tenait en main V Echo ydans lequel cette lettre est reproduite en entier, le donna à Son Altesse Royale, et ses yeux tombèrent aussitôt sur cjtte pièce. Je reconnus bientôt que mes craintes étaient vaines, car Madame se mit à lire à haute voix cette lettre ai peu mesurée et se contenta de dire :
« — Que voulez- vous que j'y fasse ? C'est un ex- « collent homme, mais il est fou, et il ira tout droit à € Gharenton. Je le plains, mais je le plaindrais bien € davantage s'il ne devait pas s'y trouver en si bonne c compagnie; MM. de Marcellus, de Gonny ont pris « les devants depuis longtemps; la réunion sera « nombreuse. »
4àg LA CAPTIVITE DE LA DUCHESSE DE BERRY
Si \û priiio^sse s'est assez peu émue de cette épitre, il n'dn a j^as été de même de M. Deneux, dont le bapométrô eét arHvé subitement à la tempête. Le cher maître voit dans ces démentis une grave atteinte à sa probité; 11 ne permet pas que Ton mette en doute sa bonne foi, soil honneur ; et il affirme qu'après la publiefttioii de Taote de naissance, il intentera tin procès à quiconque n'acceptera pas son témoignage. M""® la duchesse de Berry le calme par de bienveillantes paroles 0t l'engage à ne pas donner la moindre attention aux propos extravagants de ceux qui nieraient la lumière du soleil^ s'ils avaient quelqde intérêt à soutenir qu'il lait nuit.
Nous iomtties revenus longuement sur la conversation d'hier. Lft princesse a parlé de ses projets d'avenir et erfi en termes si slmplegl, si naïfs, qu'on sent en Técoutatit^ qu'il n'y a pas d'arrière-pensée. Elle a dit qu6 la petite fortune du comte Hector Liicchesi-.Palli était mal administrée, comme le sont en général les t^res des nobles en Sicile. Les revenus sont susceptible de s'accroUre par suite d'une sun^eillance active ©t intelligente, fet son but à elle, c'est de se Fetirèr à Palèfriie et de vivre dans une tranquille obscurité. Elle a besoin d'une existence calme, elle est lasse du iTi€»nde, il lui faut du repos, du bonheur, et elle espère îfouvit* tout eeltt dans son prochaih avenir. Les agitalions de la politique ne lui eouviennent plus, elle a bèèoin de vivre désormais pour ceux qu'elle aime et miMl pduf ëllè-iûème.
Lès pmjetë de voyage reviennent toujours dans nos ênti*êtienS; Madame s'occupe aotivemeht des mesures à pî*endre pour soft prochain départ. Elle a demandé à M. Deftettx s'il consentirait à l'accompagner jusqu'en Sicile, et le cher maître a répondu aussitôt: t rfu«€fu'au
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bout du monde ! » M"** d'Hauteforl présente à cette conversation, a manifesté le désir de ne quitter Madame que quand elle serait rendue à Palerme. On voit que le tefme de la captivité approche, que chacun s'abandonne au bonheur de se sentir libre et que les goûts dé voyage sont partagés par tout le monde.
Le général Bugeaud, vivement sollicité par plusieurs messages de M"® la duchesse de Berry^ a expédié aujourd'hui même une dépêche télégraphique à l'adresse de M. le président du Conseil des ministres. Il s'agit de préparer la grande affaire du départ. Le gouverneur a exposé le vif désir qu'a la princesse de se rendre de Blaye à Palerme au moyen d'un bateau à vapeur semblable à ceux qui font le service de Bordeaux à Nantes, à Brest et au Havre ; elle voudrait même que le commandement de ce bâtiment fut confié au capitaine MoUier de la Capricieuse j qu'elle connaît, dont elle fait beaucoup de cas, et qui lui inspire une pleine confiance. On voit que Madame ne perd pas de temps, elle a hâte d'assurer son départ, et tout indique le vif intérêt qu'elle attache à tout ce qui se rapporte à cette question capitale.
A la suite d'une nouvelle tentative pour faire prendre le sein à sa petite fille, Madame a reproché à M. Deneux de ne pas la seconder dans cette entreprise, et il y a eu à ce sujet une petite scène assez vive. Le cher maître, qui n'a pas oublié les graves objections de M. Gintrac à l'accomplissement de ce projet, renonce peu à peu aux biberons naturels ou autres ; il incline visiblement aujourd'hui vers une nourrice venue de Bordeaux ou de. tout autre endroit, et son changement d'opinion fait bondir la princesse; M. Deneux invoque les tentatives inutiles, il argumenté Vigoureusement, mais Madame ne se laisse pas convaincre et elle fêpfà^
che à son accoucheur de ne pas avoir de caractère. M.. Deneux lève sa tête de Picard, il riposte et finit par alléguer Topinion de M. Gintrac et celle des gros bonnets légitimistes de Bordeaux. M"® la duchesse de Berry a voulu savoir tout ce que M. Gintrac nous avait rapporté à ce sujet, et alors, baissant la tête et les yeux humides, elle a dit. « — Il faut donc encore leur faire ce « sacrifice! Quand aurai-je fini? »
M""® d'Hautefort est enchantée de Fissue de cette affaire. La noble dame n'approuvait pas ces élans de tendresse maternelle et elle ajoute en manière de péroraison : M. le comte Hector est peut-être comme beaucoup de maris qui n'aiment pas les femmes nourrices.
La princesse, espérant trouver quelque appui auprès de moi, m'avait interpellé très vivement pour avoir un avis favorable à ses prétentions, mais je me suis borné à traiter la question médicale et j'ai dit que la santé de Madame ne me paraissait pas assez vigoureuse pour résister aux fatigues d'un semblable travail.
En attendant une décision dernière, la petite fille, qui est toujours engourdie dans un sommeil réparateur, boit de temps en temps de l'eau sucrée, du lait coupé ; M""® Hansler s'acquitte à merveille de ses fonctions provisoires. Nous avons commencé aujourd'hui même à voir des nourrices. Il nous en pleut de tous les côtés et avec les recommandations les plus étranges. Cette exhibition d'appas blaysois préoccupe énormément M. Deneux. Il a un coup d'œil d'aigle pour scruter les corsets. Rien ne lui échappe.
Ce soir, à l'occasion d'un petit berceau un peu court dans lequel je posais la jeune Anna, Madame me dit en riant :
« — Docteur, prenez garde que ma fille ne devienne « bossue. On dit que les bosses sont comme la goutte; « cela saute une génération.
— Je ne savais pas que madame eût des rachitiques dans sa famille.
« — Ce n'est pas dans la mienne, mais dans celle « de mon mari. Sa mère est aussi bossue qu'on puisse « Têtre ; je ne voudrais pas que ma chère Anna lui « ressemblât sous ce rapport. C'est, du reste, une « femme de très grand mérite, et qui n'a pas plus « de 52 ou 54 ans. Elle a une sœur bossue comme « elle, et qui a eu beucoup de très beaux enfants. « Une de ses filles, entre autres, fait fureur à Naples. « C'est une grande brune, superbe, et on nepeutplus « aimable. »
Les hasards de la conversation ont conduit à parler des plaisirs champêtres de la vie bourgeoise. Madame a fait un si bel éloge de la retraite, du bonheur intime et des jouissances de la solitude, que tout cela ressemblait fort aux bergeries de Florian. La princesse est lasse du monde, elle est bien décidée à le fuir sans retour, enfin à vivre un peu pour elle après avoir tant sacrifié aux devoirs de sa position.
Ces sentiments exprimés avec une énergique franchise n'ont paru être très peu du goût de M""** d'Hautefort. La dame d'honneur, je le crois, est revenue sur ses projets de voyage de ce matin. Elle parle de l'horrible mal de mer, en femme qui ne s'exposera pas volontiers à ce genre de suppHce, et je serais bien surpris si quelque indisposition subite ne venait pas à se manifester au moment de monter à bord du navire qui emportera la princesse.
Déjà plusieurs fois. M"® la duchesse de Berry s'est exprimée sur ses projets d'avenir et toujours j'ai remar-
que dans sa parole et dans sa physionomie une intention formelle de renoncer à la vie politique. On voit qu'elle est fatiguée des agitations qu'entraîne son rôle de mère du prétendant au trône de France; elle désire le repos et je la crois très sincère dans ses vœux dé retraite. Pauvre femme, bien mieux faite pour Texistence tranquille des classes moyennes de la société que pour les tempêtes qui viennent assaillir les têtes couronnées ! Je crois qu'il est juste de dire de la princesse comme d'Auguste : Elle aspire à descendre.
Lundi 18 iflai.
Ce matin, de très bonne heure, M™^ la duchesse de Berry s'est trouvée un peu malade; une fluxion laiteuse assez forte a été l'occasion de nouveaux essais, tout aussi infructueux que les précédents. M. Deneux a déclaré à la pauvre mère qu'elle devait renoncer au bonheur de nourrir âôn enfant et qu'aujourd'hui même nous allions définitivement arrêter une nourrice. J'ai été témoin de regrets, de plaintes et de larmes; mais nous n'avions aucun moyen d'en adoucir l'amertume.
Aussitôt après le déjeuner nous nous sommes plongés de nouveau dans un examen approfondi des poitrines bien pensantes, des seins légitimistes qui nous arrivent en foule. Oh! Jean- Jacques Rousseau, grand partisan de l'allaitement maternel, tes principes sont en honneur au bord de la Gironde, mais combien ces fonctions si respectables sont incompatibles avec la beauté des formes, et que ces fécondes mamelles s'éloignent du type consacré par le génie des artistes grecs !
Une âàme de BUye m'aVait dtserètement féécmi-
mandé une personne qui m'a d'ailleurs offert toutes les qualités physiques d'une bonne nourrice. Il s'agit d'une jeune fille de dix-huit ans, jolie, charmante et qui a beaucoup plu à M"* la duohesse de Berry.
La malheureuse enfant, séduite par un vieux lilDertin, a caché sa honte dans une petite chambre d'où elle n'est pas sortie une seule fois depuis six mois. La princesse pense que les filles-mères sont dans les meilleures conditions pour devenir d'excellentes nourrices, et je siiis fort de cet avis ; mais les conseillers du pavillon ont allégué la morale, le décorum, et il a fallu abandonner ma pauvre protégée.
Notre choix s'est arrêté sur une jeune femme de vingt-deux ans, déjà mère de deux enfants et qui remplit à merveille toutes les conditions du programme. Son mari, qui était pêcheur, a eu le malheur de perdre son canot ; cette ruine l'a mis dans l'obligation de s'embarquer comme matelot à bord des bâtiments qui font le cabotage du golfe de Gascogne. Il est au service d'un armateur de Bordeaux.
Nous avons conduit auprès de la princesse cette nourrice et sa vieille mère, et Madame s'est vivement intéressée aux petites affaires du jeune ménage. Elle a demandé le prix d'une barque de pêcheur; son désir est d'en acheter une pour rétablir le jeune couple et remettre à flot l'instrument de la fortune. M"'^ la duchesse de Berry a vraiment une bonne âme ! Elle s'enquiert avec empressement ei intérêt de ces souffrances intimes trop souvent négligées par les personnes qui ne savent pas les comprendre; elle entre à cet égard dans des détails qui prouvent combien elle a le cœur bienveillant et l'esprit observateur, et sa main délicate et généreuse sait appliquer le remède qui convient le mieux à la nature du mal. tl 'estime beaucoup cette <^a-
lité qui, est rare parmi les grands de la terre. La duchesse de Berry n*est pas femme à donner une épingle en brillant ou un porte-crayon en or à quelque pauvre diable qui manque de chemises. Elle sait récompenser à propos, reconnaître un service en offrant à celui dont elle est Tobligée, la chose qui lui convient le mieux, dont il a le plus besoin ou dont il a le plus envie.
Le général Bugeaud a reçu de M. le ministre de r intérieur une dépêche contenant beaucoup de compliments sur la manière dont les choses se sont passées. M. d'Argout trouve le procès-verbal excellent et l'acte de naissance tout à fait inattaquable. Il ajoute que le Roi est pleinement satisfait. Je voudrais bien savoir quelle part me reviendra de ces éloges flatteurs.
M. d'Argout nous annonce que M. le comte de Mesnard doit quitter Paris, le 12 au soir, pour se rendre à Blaye, et que M^^* Lebeschu, femme de chambre de la princesse, est sur le point d'en faire autant. Le général m'a chargé d'annoncer ces deux nouvelles à M""® la duchesse de Berry et elle en a paru enchantée. L'espoir de revoir bientôt ses amis dont elle est séparée depuis longtemps, exerce une heureuse influence sur son esprit, et à cette occasion, elle s'abandonne aux promesses de la liberté future. Elle parle de son voyage maritime avec beaucoup de gaieté; M. Deneux est considéré comme faisant partie de la suite de la princesse, et cela nonobstant ses regrets de quitter sa famille, sa crainte du mal de mer et autres soucis qu'allègue lécher maître. J'avoue que je le plains peu. Une excursion en Sicile et par conséquent en Italie, ne me paraît pas une chose bien regrettable ; je voudrais bien avoir une pareille perspective ! J'ai écrit à M. le ministre derintérieur pour lui dire
LUNDT 18 MAI 429
que ma mission est à peu près terminée et que j*aî besoin de nouvelles instructions. Le général Bugeaud pense que je ne pourrai quitter M""® la duchesse de Berry qu'au moment où elle s'embarquera pour Palerme. A vrai dire, je ne demande pas mieux; tout ce qui se passe ici m'intéresse beaucoup et je ne tiens pas à m' éloigner de ce théâtre historique avant la clôture du drame dont j'ai été témoin. J'avoue même que je serais enchanté d'accompagner la princesse jusqu'au terme de son voyage. J'ai écrit un mot à ce sujet au cher doyen de la Çaculté de médecine de Paris. S'il croit devoir agir en ce sens auprès de M. le ministre de l'intérieur, je profiterai avec empressement d'une si charmante occasion de voir des contrées lointaines dont le nom seul me fait battre le cœur et qui stimulent au plus haut point ma curiosité.
M. Gintrac m'écrit à la hâte qu'il m'expédie sous bonne escorte, une fille-mère ayant un lait de six mois, et qui a fait hier sa première communion. C'est très édifiant, sans doute, mais cette nourrice, confite en sainteté de fraîche date et qui répare le temps perdu, arrivera un peu trop tard. M. Deneuxest convaincu de l'excellence de notre choix ; aussi la protégée de M. Gintrac retournera au grand hôpital de Bordeaux, près des bonnes religieuses qui ont travaillé si efficacement à sa conversion.
M""® d'Hautefort a écrit de nouveau à M'"® fa princesse de Bauffremont et, comme je l'avais pensé, la belle dame annonce à sa correspondante qu'elle sera forcée de se séparer de la princesse. Elle expose les nombreux inconvénients qu'aurait pour sa santé un long voyage sur mer; elle prie M"' la princesse de Bauffremont de proposer sa place à M""* de Montaigu, mais avec toutes les libertés possibles de ne pas accepter. Si
M"* de Montaigu ne peut pas accompagner M"* la duchesse de Berry, on ferait la même proposition à M"* de Casteja, et jecix)is, Dieu me pardonne, que le nom de cette dame d'honneur était suivi d'un et cœtera. Que vous en semble? Il y a là quelque chose de singulier. Les bons amis de cour pourraient bien manquer d'empressement dans cette occasion suprême, et nous autres observateurs, nous trouverons peut-être bientôt que Je vers du poète :
Tempora si fuerint nubila, solus eris,
s'applique merveilleusement à M"*® la duchesse de Berry. Au fait, diront beaucoup de gens, la princesse de sang royal s'est mésalliée; elle n'est plus que simple comtesse, à quoi bon une cour, des dames d'honneur et autres privilèges d'un rang qu'elle n'a plus? Je ne serais pas étonné que cet abandon, qui est la logique des ingrats, se manifestât bientôt et vînt concourir à faire tomber le bandeau qui reste peut-être encore sur les yeux de notre pauvre princesse.
Les illusions de la grandeur doivent se perdre difficilement. L'habitude de compter sur le dévouement de leur entourage donne aux rois la fatale erreur dont les cruels retours de la fortune les guérissent à peine. Il faut une longue et rude expérience des hommes pour apprendre à les connaître, et peu de personnes, parmi celles dont je parle en ce moment, savent tout l'égoxsme que recèle le cœur d'un courtisan. M"" la duchesse de Berry, peu indulgente pour les gens de son parti, ne leur rend pas encore complète justice; elle apprendra à ses dépens que les graves changements survenus dans sa position sont un écueil où viendront se briser la plupart des beaux sentiments dont se parent ses prétendus amis. Je lui ai sou-
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vent entendu dire, et ce soir même elle me Ta répété : « — Mon rôle politique est fini ; je veux vivre tran- « quille, loin des affaires et du monde. Aussi je m*at- « tends à être abandonnée par le monde, et surtout « par les gens d'affaires ; mais je ne regrette rien de « ce côté. Ma nouvelle famille et quelques amis, voilà « tout ce qu'il me faut. Je fais bon marché du « reste. »
Ceci me paraît fort sage; mais il faudra voir si ces bonnes résolutions tiendront contre l'expérience .
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Mardi i4 mai.
Ce mâtin, de très bonne heure, J'ai trouvé M"® la duchesse de Berry un peu préoccupée. Elle écrivait au crayon, et quand je lui eus fait observer que ce genre de travail, dans son état de santé, pouvait avoir de graves inconvénients, elle déchira son brouillon et le fit jeter au feu par M™* Hansler.
« — Je voulais écrire à M. de Kergorlay pour tâ- « cher de lui faire entendre raison. Mais à quoi bon? « Ces sortes de têtes bretonnes ne voient rien, ne « veulent rien comprendre. Ces messieurs nient tout, « cela est fort commode ! Mariage . . . impossible ! (n Accouchement. . . archi-impossible ! Que ne nient-ils « aussi que je sois femme ! Ce sont de vrais fous ! »
-7- Je ne dis pas non, au contraire ; mai^si Madame entreprend la guérison de ces sortes de malades, elle aura fort à faire; aussi je demande que ce traitement moral soit remis à trois mois.
« — Oui, et pendant ces trois mois l'on continuera € de crier, de clabauder, et tout cela retombera sur a ma tête ! Pensez donc quel tort cela me fait auprès
« du roi Charles X et de M""*" la Dauphine ! Si je (( n'écris pas moi-même, on refusera de croire ceux « que je chargerai de ce soin. Ma position est bien (( embarrassante ! »
Nous aurions pu longtemps continuer cet entretien ; mais M. Deneux est arrivé, et M""® Hansler s'est mise en devoir d'arranger la petite Anna. Chaque matin, en effet, la femme de chambre exécute, sous la haute surveillance de l'accoucheur de Madame, une revue générale de la petite fille, et le cher maître formule ses prescriptions à propos d'une foule de particularités hygiéniques ou autres. Au milieu de ce travail, M""® Hansler me fait remarquer la forme charmante des pieds de l'enfant. — Cela ne m'étonne pas, dis-je, M"* Anna a de qui tenir. La petitesse des pieds et des mains est un signe de bonne race : les Orientaux, grands connaisseurs en généalogie, font le plus grand cas de ces caractères physiques d'une illustre origine.
« — Vous avez raison, docteur, et, si je ne me « trompe, lord Byron, qui était de bonne souche, a € parlé quelque part de cette manière de penser des « Turcs et surtout des Arabes. Beaucoup de grands « hommes ont tiré vanité de la forme de leurs mains € et de leurs pieds, témoin votre cher Bonaparte. « C'est pour cela que tant de gens se mettent à la tor- 4: ture pour se faire un beau pied. Pour moi, j'ai touo: jours redouté les chaussures étroites : j'ai remarqué « que cela rend méchant. Une femme gênée dans ses « souliers de bal ne pourra jamais se montrer aimable. « Elle est susceptible, maussade, trop rouje ou trop « pâle, suivant ses nerfs, et cette rage d'avoir un petit « pied lui fait perdre tous ses avantages. Mes pieds et « mes mains m'ont causé bien des inquiétudes en Ven-
« dée. Souvent déguisée en petit garçon, les chaus- « sures seules ne pouvaient m' aller, et il fallait m'en « donner dont la forme ne convenait pas au reste du « costume. Je ne pouvais pas porter de gants, aussi « j'étais obligée de me noircir les mains avec de la « terre pour masquer leur blancheur. Souvent aussi je « me couvrais la tète avec un bonnet ou avec un cha- « peau à larges bords. Mon langage aussi était un « obstacle à la perfection de mon déguisement, et dans « bien des cas il fallait beaucoup de soin pour me € dispenser de prendre part à la conversation. Un « jour, j'étais- assise en croupe derrière un gros pay- « san à qui Ton m'avait confiée et bien recojnmandée, « vous pouvez le croire. Il se retournait à chaque « instant pour me regarder et finit par me dire qu'il « était sûr que j'étais Henri V. Je ne lui dis pas non, « et il aura gardé cette opinion. En entrant à Nantes, « j'étais habillée en paysanne, bien fatiguée d'une « longue course pendant laquelle j'avais souvent porté c mes souliers dans ma main; je marchais tout dou- « cément le long des grands ponts, lorsque je me « trouvai tout à coup nez à nez avec un peloton de « grenadiers commandé par un ex-officier de la garde « royale que je reconnus parfaitement. Ce lieutenant « me regarda avec beaucoup d'attention. Je me crus « prise ; mais il passa outre et moi aussi. J'en fus « quitte pour la peur, et c'est le cas de dire que j'étais « dans mes petits souliers . y>
Ces souvenirs, qui arrivaient en foule, me tenaient fort attentif; j'aurais bien voulu que M""* la duchesse de Berry ne s'arrêtât pas en si beau chemin. Le hasard, qui est pour moi le dieu inconnu des anciens, me vint en aide et, à l'instant où M""® Hansler, après
43# LA CAPTIVITÉ DE LÀ DtFCHÈ^SE DE BERRY
av6ir emmàillotté renfant, le replaçait dans son beroeai*, je \vA dis :
-^ Allons, bel oiseau rose, vous voilà dans votre nid de goie. Tâchez d*être gentille et ne vous plaignez pas dé votre^ cachette, car votre chère mère n'en a pas Coujottrâ eu une semblable à sa disposition.
i -u; C'est vrai ! s'écria Madame ; il s'en fallait bien € (5[ue je fusse aussi à mon aise dans la cachette de é Nantes que Mademoiselle Test dans la sienne! Grand' € Dieu ! quand j'y pense, je puis à peine le croire. « Quatre personnes dans une pareille niche, et quelles € personnes encore! M. de Mesnard est grand comme « tôtis, db0teur, et cette pauvre Stylite de Kei*sabieck ff êët presque aussi grande que M. de Môsnard. Piïis c M. Gruibourt,qui n'est ni mince ni petit, ôt enfin moi, « 'votre servante, qui n'était pas bien grosse alors . . . « enfin!. . . Nous n'aurions pas été si pi*essés dans ce « trou si je n'avais pas dû y cacher, avant tout, une « petite presse portative qui tenait encore assez de r place. Je ne voulais pas qu'elle tombât entre les « maiïis des gendarmes. >
— Madame voulait la liberté de la préi^se ! Absolument comme le gouvernement de Juillet! Que ne \é disiez- vous plus tôt !
^ -^ Ce que c'est que le mauvais exemple! Mes « deux calembourgs ont entraîné le vôtre qui ne vaut e guère mieux que les miens. Comment ai-je le cou- « rage de plaisanter de tout ceci? Je vous assure qu'il « n'y avait pas le moindre mot pour rire pendant dix- € sept heures. Nous y étions véritablement au sup- € plice. On ne sait pas combien le temps est long' « dans de pareilles circonstances! La tête s'égare en « tristes réflexions , le courage faiblit' , le moral « s'altère...
MARDI 14 MAI 4itô
— Sans compter le physique, ajoutai-je, qui doit souffrir d*une manière presque insupportable, car enfin...
« — Oui, oui, je vous comprends ; et notez que « nous étions en train de deviser quand la maison fut « envahie. Il fallut bien en passer par là. Nécessité « n'a pas de loi et le respect des convenances dut être « mis de ^ôté. Et voyez la Providence! On fait res- « source de tout en pareil cas. Pendant la nuit, les . « gendarmes, qui gardaient la chambre, eurent froid, « ils allumèrent dans la cheminée un feu qui no « réchauffait pas qu'eux , car bientôt la plaque de « fonte, formant la porte de ma cachette, devint brû" « lante et nous incommoda beaucoup. La chaleur « entrenue par une masse de vieux journaux devenait « insupportable ; ces messieurs écartaient les ardoises « qui recouvrent cette partie du toity et nous cher- « chions par là un peu d'air frais dont nous avions le « plus grand besoin. Enfin, la plaque devint presque < rouge; ma robe, en contact avec elle, était déjà « brûlée en plusieurs endroits, et nous fûmes heureux « de pouvoir prévenir cet incendie avec nos mouchoirs « imbibés de pipi. La situation était vraiment horrible, « et il fallait bannir toute cérémonie. A la guerre « comme à la guerre ! »
Tout cela a été dit vivement, gaiement, et je n'ai pas cru devoir m'abstenir de certaines plaisanteries faciles qui se présentaient tout naturellement. Les gendarmes faisant feu contre M""* la duchesse de Berry, la Quotidienne et la Gazette de France brûlant la mère de Henri V, la guerre civile allumée chez les dames Duguigny, les moyens de l'éteindre choisis et employés par M""® la duchesse de Berry; tout cela et bien d'autres choses encore fut dit, commenté, discuté
et les répliques ne se firent pas attendre. Nous poussions des éclats de rire du meilleur aloi, lorsque M. Deneux, à qui Martin, le valet de chambre, venait de remettre un paquet de lettres, se leva furieux contre les gens qui lui écrivent sans affranchir leurs épitres.
— On me ruinera en ports de lettres. Dans le mois qui suivit la naissance de Henri V, j'en ai payé pour plus de 500 francs. De toutes parts Ton m'adressait des pétitions, des place ts que Ton me suppliait de mettre sous les yeux de Madame. On demaiidait des secours, des places, des commutations de peines, des grâces; c'était une pluie d' épitres de gens intéressés qui me prenaient pour le canal le plus certain des faveurs de la princesse. Au reste, la poste est mon cauchemar. Après la révolution de Juillet, lorsque je publiai ma lettre à l'occasion de la proposition de M- de Bricqueville, il m' arriva de tous côtés des félicitations en fort beau style, mais non franches de port, et cette affaire m'a encore coûté beaucoup d'argent. Vous verrez que celle-ci ne sera pas moins onéreuse pour moi !
Madame, fort en train de rire, ne s'en fait pas faute à l'occasion de ces lamentations de son fidèle ; elle le consQle en lui disant que la poste, dont il dit tant de mal, va lui apporter bientôt des nouvelles de M""® Deneux et de ses amis. Et puis elle ajoute :
€ — Quand vous serez en Sicile, vous ne vous « plaindrez que de la lenteur et de la rareté des cour- « riers. De Paris à Palerme, une lettre met vingt jours < et vous regretterez alors de n'en pas recevoir plus « souvent. La Sicile est un singulier pays ; l'on se « croirait au milieu de l'Asie; mais, sauf certains in- « convénients, il y a de quoi s'y plaire énormément. « J'y ai passé les treize premières années de ma vie.
« Le comte Hector y a été élevé comme moi. Il y fait « très chaud et souvent le thermomètre monte à « 30 degrés à Tombre. Mais on sait se préserver de la « chaleur : on ferme tout, on se cache au fond des
< appartements, on reste en chemise et les élégantes « se couchent sur des matelas recouverts de satin « noir. Je déteste cela. Au moindre mouvement, le € lit craque et fproduit un frôlement insupportable. « J'en avais les nerfs agacés. Au reste, on a beau «faire, on sent toujours une sorte d'accablement très « pénible, surtout quand il y a sirocco, ei alors toutes « les ressources échouent contre ce mal sans remède. « Les enfants du peuple restent nus jusqu'à sept ou « huit ans. Ils sont noirs, maigres et assez laids. « Cependant les hommes sont en général beaux et « vigoureux, très bruns et d'un aspect plein de fierté. « Les femmes sont brunes et l'on voit qu'elles sont « d'une belle race. Deux de mes sœurs et moi, nous € étidhs regardées comme des merveilles ; on nous sui- « vait partout parce que nous étions blondes, blanches « et roses. Mon cher papa Deneux, quel dommage! Le « soleil gâtera votre teint et M"' Deneux ne vous
< reconnaîtra plus! Pour moi, je ne brunis pas beau- « coup pendant l'été et l'hiver me remet aussitôt. J'ai « vu M"* de Meffray rôtie en cinq minutes par un rayon « de soleil. Gela tient à certaines qualités de la peau. « Celles qui sont fines et sèches n'ont pas l'inconvé- « nient de noircir aussi facilement. »
M. Deneux, qui a fait trêve à ses regrets intéressés, demande à M™® la duchesse de Berry comment on s'habille dans ce beau pays africain ; il veut savoir si les maisons sont commodes, si l'eau est abondante et pure ; il s'informe des habitudes médicales de la société palermitainç, il arrive ainsi aux accoucheurs, aux
gages-femmes et aux nourrices. I^e cher maître ne sort pas de là, et tout natureHement il demande si le beau sexe sicilien porte des corsets; c^est sa marotte, son dada, et de quelque point que parte un entretien avec lui, f on peut être assuré qu'au moyen de transitions qui lui sont familières, la grande question des nourrices finira par arriver à Tordre du jour.
Donc, M''*^ la duchesse de Berry a eu à répondre à une interpellation directe et voici ce qu'elle a dit :
« — 'I^s dames de Palerme adoi'ent les modes parier siennes, qui leur vont fort mal. Dans les pays « chauds, les femmes ne brillent pas généraleriient par € la tournure ; elles sont petites et un peu grosses, « aussi ies costumes de Paris leur conviennent peu. « La classe inférieure est caparaçonnée de corsets en « baleine, -trè^ durs, lacés par devant et qui soutien- € nent bien la gorge sans la gêner. Personne ne tient « à avoir la taille <ine, on ne se serre pas, ce qui serait 4t d'ailleurs insupportable en raison de la èhaleur « excessive. Pour mon propre .compte, je n'a^ jamais « pu supporte4? Jes corsets nvec lesquels on voulait « m' étrangler en arrivant -en France. Je m'arrangeais « de façon à ne pas ;nie laisser serrer, à sentir mon € corset rouler autour de moi. ^ue de fois, le soir, en « rentrant chez moi, pendant que l'on se préparait à « ïi\e désliabiller, je me suis déshabillée moi-même, « tout d'une pièce, en faisant tomber tous mes vète- « ments ! Je sortais de inon étui, je me tirais de là « comme uneêpée du fourneau, au grand étonnement « de mes feucimes de chambre, au grand scandale ,de la * vieille ^* qui voulait gouverner mes atours et ma « personne. Mais je n'étais pas de cet avis, je n'ai K jamais voulu soufitrir que l'on me ficelât ainçi.
« Palerme est une belle ville, quoique ifaden déchue
MARDI 14 MAI i&39
« depuis que la cour se tient à Napdes. Le .vioe-poi « a 20 ans. C'est un de mes plus jeunes &ères. « Il n*aura de cour que quand il sera mw*ié. Les « nobles, quand ils sont jeunes, passent leur ten^s « en voyage. Plus tard, il se marient et deviennent n les habitants du Casino; ils tlanent, badaudent et tf s'ennuient de leur mieux. Les femmes *vont dans « les églises, dans les couvents où elles ftmt des te visites à leur parents ou amies. Le soir, on se « promène en voiture au bord de la mer : vous verrez « que c'est une chose charmante, un peu plus chartf man4.e, je vous prie de le -croire, que la pr<Mîienade « des Champs-Elysées ou du bois de Boulogne. Il y a « quelques palais, mais vieux et délabrés, par ia < raison que la plupart des grandes familles habitent « N^ples. C'est là un grand grief de la Sicile insulaire « contre la Sicile continentale. Palerme réclame la « primauté et voudrait être le siège du Gouverne- « ment, elle voudrait au moins partajger cet avantage « avec Naples ; enfin elle attribue sfi décadeaace à « l'éloignement du Roi et des grands pouvoirs de « l'Etat, mais il est bien difficile de la satisfaire, p
On voit par ces longs récits que M"* la ducbesse de Berry jouit maintenant de toute sa liberté d*esprit. Elle met dans sa conversation un assaisonnement de •bonne humeur qui nous promet des distractions futures capables de compenser la somme des ennuis passés. Nous ne négligeons rien pour l'entretenir dans ces heureuses dispositions, dont l'influence ne peut manquer de réagir sur sa santé générale. La petite maladie signalée avant-hier n'a eu qu'une très courte durée et déjà l'appétit se fait sentir. JJn bon sopmmeil répare les fatigues anciennes et bientôt il ne
restera plus de traces des maux qui nous ont tant inquiétés.
Le général m'a prié de prodiguer mes bulletins à M. le ministre de l'intérieur et je n'y manque pas, bien que M. le comte xd'Argout soit à mon égard muet conune la tombe. Tous les jours j'expédie mon courrier contenant les notes les plus exactes sur l'état sanitaire du pavillon et, nonobstant, je ne vois rien venir de Paris. Pourtant il serait bien nécessaire que je susse sur quel pied danser. Mais la grande affaire est terminée et les accessoires doivent être négligés. Le doyen avait raison. Les plus grandes choses n'ont qu'une importance passagère, elles sont nécessairement et même promptement remplacées par d'autres qui ont bientôt fait oublier les premières. Si l'on songeait à cela au début d'une, entreprise quelconque et si l'on agissait en conséquence, on tirerait meilleur parti des événements ; l'on ne se servirait pas aussi souvent de la fameuse formule : Si f avais su ! Mais, double niais, qui t'empêchait de savoir? Pourquoi n'astu pas su?
La nourrice est complètement installée au pavillon. Elle sort pour aller donner le sein à son petit enfant jusqu'à ce que l'on ait trouvé une femme qui puisse la remplacer définitivement. M. Deneux ne voit pas d'inconvénient à ces excursions, parce que le mari est absent, mais je lui ait fait remarquer que ce n'était pas la seule chose à craindre et que ces promenades pouvaient nuire à plus d'une personne. Le cher maître n'est pas' de cet avis, mais comme, après tout, cela n'est pas de mon ressort, je laisse faire.
Notre soirée a été fort calme. M. de Brissac est toujours d'un sang-froid que j'admire. Il attend avec une fiévreuse impatience le moment de quitter Blaye,
et cependant il ne dit rien. Son visage impassible ne trahit aucun des ennuis qui Faccablent ; il se promène silencieusement dans le jardin, il est toujours d'une exquise politesse avec tout le monde, enfin sa résignation paraît complète. M"*" d'Hautefort est loin de pratiquer à un aussi haut degré cette vertu chrétienne; elle exprime vivement son désir dé reprendre le chemin de l'Anjou, et ses plaintes ne deviennent pas moindres à mesure que le terme de la captivité s'approche .
Le général vient tous les jours demander des nouvelles do la santé de M'"* la duchesse de Berry. La princesse le reçoit gracieusement, la conversation entre eux est facile et cordiale et tout annonce un échange de bienveillance mutuelle. M"* d'Hautefort guerroyé toujours avec le gouverneur, mais ce sont des escarmouches légères au lieu de ces batailles rangées qui jetaient le trouble dans la solitude du pavillon. <*
Mercredi 15 mai.
La journée a été énormément remplie ; j'ai peine à me reconnaître dans la multitude de souvenirs qui viennent m' assaillir. Hâtons-nous donc de les récolter pendant qu'ils sont tout récents.
A huit heures et demie je suis entré dans la chambre de M""* la duchesse de Berry. Je tenais à la main un pli qui m'avait été envoyé par le général. La princesse, en apercevant ce papier, m'a dit :
« — Docteur, vous avez une tournure de chargé « d'affaires. Que tenez-vous là?
« — Madame, c'est un petit billet doux ministériel, « arrivé sur les ailes du télégraphe.
442 LA CAPTIVITE DE LA DUGtlESSE DE BERRY
« — Oh ! voyons bien \ite. C'est peut-être un M contre-ordre ou quelque autre anicroche de même it nature, »
Pendant ce temps M*"' Hansler s'empressait d'ouvrir les rideaux pour laisser arriver un peu de jour. La princesse lit rapidement la dépêche dans laquelle il est dit qu'une frégate remplacera le bateau à vapeur demandé par Madame.
« — Alloué, bon ! première anicroche, et ce ne sera « pas la dernière. Un bâtiment à voiles! Quand « arriverai-je? Si nous avons le vent bon, il faudra « au moins quinze j6urs, et, dans le cas contraire,, « je dois compter sur un mois d'ennui. Quand je « suis venue en France, en 1816, j'ai mis douze « jours pour venir de Naples à Marseille, et -c^)en- « dant je montais une belle frégate. Pourvu que nos « -ministres n'aillent pas m' envoyer ]a Gloire, c'est la « vieille Duchesse de Berry débaptisée aux Glorieuses. « J'ai assez de guignon pour tomber sur ceUe-là. a Convenez que ce serait taquinant?
— Oh! madame, j'espère bien que cela n'arrivera pas ; le hasard est ordinairement assez intelligent, il vous épargnera ce rapprochement qui vous serait pénible.
< — Nous verrons bien ! En attendant, je me sou- « viens qu'en venant ici, le capitaine MoUier me fit « remarquer, en passant devant Rochefort, la haute 4c mâture d'un grand bâtiment, et il me dit que ce « devait être une frégate. Si c'est celle-là qu'on doit « m'envoyer, tant mieux. C'est un véritable palais « tlottant; tout yest disposé à merveille, et les officiers « sont ordinairement pleins d'attention pour les dames. « Au reste, je connais mon affaire, je serai malade flc pendant les deux premiers jours de navigation, puis
MERCREDI lli MAI m
€ je commencerai mes promenades sur le pont et je « mangerai comme un loup. Le mal de mer est une « chose fort ennuyeuse, mais sans danger; le mieux « qu'on puisse faire, c'est de s'armer de patience. € Pour moi, je finis par rire des tristes mines de mes « compagnons d'infortunes. Il y a des gens qui souf- « frent cruellement . M . de Mesnard n'est jamais malade « à bord d'un vaisseau quelconque. Le roi Charles X € a le même bonheur; .ces deux privilégiés, dans notre « trajet de Cherbourg en Angleterre, mangeaient tou- « jours et me poursuivaient, l'un avec une crosse- de « chapon, l'autre avec un plat d'épinards. Je les ai « fait chasser de ma cabine, car cette cuisine me « donnait des nausées atroces. M. de Brissac est fort « malade sur mer; il devient jaune et, chose singu- « lière, il ne peut manger que des citrons. M**' d'Hau- « tefort a mal au cœur avant de monter à bord et elle '« serait capable de vomir en traversant la Seine sur « le pont Royal. Et puis sa maladie.... En arrivant à « Palerme, je descendrai chez mon frère Léopold, le . « vice-roi, et là je trouverai tout ce qu'il me faudra. « Louis-Philippe a un grand palais qui n'est qu'à « quelques minutes delà ville. Les jardins sont ma- « gnifiques, et le tout est loué, je crois, à une famille « anglaise. »
— Peut-être le Roi, votre oncle, mettra-t-il ce palais à la disposition de Madame.
« — Oh! je n'en voudrais pas ! H y a plus de seize « ans que je n'ai vu la Sicile, et depuis cette époque « il a dû survenir bien des changements. Il y a eu, « je crois, un tremblement de terre qui a fai4; des « ravages. Le jeune vice-roi, Léopold, est un gentil « garçon. Si je n'avais pas eu une fille, j'aurais désiré « que mon enfant portât le nom de Léopold, qui me
a plaît beaucoup; cependant comme c'est celui du Roi « des Belges, cela m'en eût empêchée. »
M""** la duchesse de Berry nous qi donné beaucoup de détails sur sa famille, sur sa mère, morte trèsjeune, et dont elle est Tunique enfant, sur sa bellemère et ses onze frères et sœurs, et à cette occasion, Son Altesse Royale a exécuté un véritable tour de force de mémoire en rappelant la date de naissance et les nombreux noms de baptême de cette légende princière. Ce catalogue terminé Madame, revenant à son point de départ a dit :
« — Ainsi donc ce sera une frégate ! Eh bien je c serai encore prisonnière à bord ! »
— Il me semble, madame, que dans un vaisseau où vous serez passagère, il n'y aura aucune différence entre vous et vos gardiens.
<t — Et moi je vous dis qu'il y en a beaucoup. On « me surveille, on pourra venir chez moi, dans ma « chambre . »
— Mais, Madame, cela ne se fait pas, cela ne s'est jamais fait, même ici, et depuis votre accouchement, vous pouvez vous croire tout à fait libre.
« — Oh psitt . . . . belle liberté ! j'aurais préféré « m'en aller seule, sur un bateau à vapeur, afin d'ar- « river à Palerme promptement et sans cérémonie. Il « va falloir la croix et la bannière pour aborder cette « frégate. Le général, le commandant, toute la garni- « son vont m' accompagner ; nous n'en finirons pas. « Au surplus, dès que l'on saura que cette fameuse « frégate est à l'ancre dans nos environs, tâchez de « m'en prévenir aussitôt, afin que l'on s'occupe d'em- « baller mes bagages. Ce ne sera ni prompt ni facile. « Les meubles, les tableaux, les livres, je ne veux <t rien laisser ici. Mais je ne serai peut-être pas libre
« d'en agir ainsi. Ma petite table-bureau que j'aime « tant, qui m'est si commode, j'espère qu'on ne me la « refusera pas. Mais encore une fois il faudra se hâter, « et pour ce qui me concerne, je serai bientôt prête, « car mon plus ardent désir, c'est de sortir d'ici ! *
Cette première séance a été fort animée ; en racontant au général Bugeaud la plupart de ces conversations amusantes, le déjeuner se prolongeait au milieu des réflexions qu'elles faisaient naître. Tout en devisant ainsi, nous avons vu arriver tout à coup le docteur Gintrac, dont la présence, lorsqu'on ne l'attendait pas, a causé quelque inquiétude. Voici le motif de son voyage.
Le journal légitimiste de Bordeaux, La Guyenne, a essayé avant-hier d'élever des doutes sur le procèsverbal de constatation. Il a dit que M™® la comtesse d'Hautefort avait protesté contre quelques-uns des faits relatés dans cette pièce, et que son refus, ainsi que celui de M. de Brissac, de signer cet acte, venait des irrégularités reconnues et signalées par ces deux personnages.
Cette première attaque lancée par ce journal a eu beaucoup de retentissement à Bordeaux. Les incrédules, et ils sont nombreux dans cette bonne ville, ont saisi avec ardeur cette occasion d'attaquer notre œuvre, et ils ont tout nié. M. Gintrac nous apporte à ce sujet des nouvelles désolantes. On affirme là-bas que tout a été fait d'avance ; il a entendu dire au vicaire des Chartrons,qui le tenait du curé de Sainte-Croix, lequel l'avait entendu raconter lui-même par le curé de Blaye, que M""® la duchesse de Berry devait accoucher le vendredi, 10 mai, d'une fille, etc.
Ces rumeurs se sont répandues avec rapidité, elles ont pris beaucoup de consistance, car un parti politique
puissant qui a le plus grand intérêt à les propager, y met tous ses soins ! M. Gintrac voudrait que Ton fît venir à Blaye MM. de Gonny, de Kergorlay, de Marcellus et autres, afin de leur faire voir clair en tout ceci. Suivant lui, c'est le seul moyen de les convaincre, d'arrêter leurs dénégations insensées, d'éviter enfin les mille inconvénients qui vont surgir, de toutes parts.
Le général Bugeaud n'est pas du tout de cet avis, et pour mon propre compte, je trouve qu'il a parfaitement raison. Quand, au mois de mars, il a proposé à M. Ravez et à un certain nombre de légtimistes de leur ouvrir les portes de la citadelle, de les conduire jusque dans l'appartement de M""® la duchesse de Berry, ces messieurs n'ont pas accepté cette offre si loyale. Il est évident qu'aujourd'hui les coryphées du même parti refuseraient une entrevue qui leur enlèverait le droit de récriminer.
M. Gintrac, qui a beaucoup d'honnêteté dans l'âme et qui n'est homme de parti que pour l'acquit de sa conscience, est toujours disposé à guerroyer contre les esprits systématiques qui ne croient que ce qui leur convient de croire. Ces jours derniers il s'est livré à une polémique trèâ chaude avec la Gazette du Languedoc, qui regarde notre œuvre comme fausse ou nulle, uniquement parce que leâ pièces officielles publiées ne portent pas la signature de ce médecin et parce qu'il n'a pas assisté à l'accouchement de la princesse. Toutes ces dénégations n'ont aucune valeur au fond; nous en sommes convaincus et rien de semblable ne peut prévaloir contre des actes authentiques -et légaux, mais nos adversaires savent bien leur métier, ils jettent des doutes dans certains esprits crédules. La race moutonnière qui suit sans réflexion
le berger journaliste, est nombreuse et doeîle; on la conduit partout où Ton veut et rien n'ébranle sa robuste confiance.
Ce premier coup porté à notre édifice si laborieusement construit, nous a émus ; les principaux signataires de Tacte de constatation ayant été avertis de ce qui se passait à Bordeaux et à Toulouse, il y a eu délibération sur ce point et la séance a été très animée. Voici quelques détails :
Le journal La Oujenne parle d'une dénégation de ^me d^Hautefort, mais sans la spécifier d'une manière précise. Cette dame n'a rien publié d'officiel; M. Gintrac n'a été chargé par elle d'aucune démarche à cet égard, et la Gazette du Languedoc, qui en fait mention, a reçu de notre confrère une lettre dans laquelle il réfute avec énergie l'argument tiré de son absence de Blaye pendant la nuit où la princesse est accouchée. Cet accord des deux journaux légitimistes indique un plan concerté qui nous présager des attaques nouvelles. Tout le monde a senti la nécessité de prendre une mesure capable d'arrêter ce système d'opposition; il a été décidé, séance tenante, qu'une action en calomnie serait intentée au journal La Guyenne par tous les signataires des actes incriminés. Il a été décidé en même temps que M"* la comtesse d'Hautefort serait avertie de cette résolution.
M. Gintrac et moi, nous allons d'abord chez M. Deneux pour lui faire part de cet incident. Le cher maître prend la chose avec un calme qui nous étonne, il trouve que ces dénégations de fous ou de gens de mauvaise foi, ne valent pas la peine que l'on s'en occupe. Il a évidemment à cet égard la façon de penser de M""* la duchesse de Berry.
Arrivés tous trois chez la princesse, cette affaire est
mise aussitôt sur le tapis par M, Gintrac, qui en expose les détails avec une lucidité parfaite.
<c — Que vouliez- vous que j'y fasse? dit Son Altesse « Royale. J'ai fait tout ce que Ton a voulu, tout ce « queg'ai pu pour établir la vérité, Ton ne peut rien « me reprocher ; mais ceux qui ne veulent pas croire « ne croiront jamais, quoi qu'on fasse. Voyez M. de c Kergorlay! J'ai voulu lui écrire, mais j'ai réfléchi € que ce serait peine perdue, et j'y ai renoncé. C'est « une tête qui ne voudra jamais rien entendre. Quand « il est avec sa femme et ses filles, ils parlent tous à « la fois, ils s'exaltent mutuellement et la raison s'en- « fuit aussitôt. M. de Kergorlay a toujours procédé « ainsi, par élans, par accès d'enthousiasme; il ne tient « compte de rien, et comme je ne puis pas lui montrer « mon enfant attaché à moi, il ne me croirait pas « quand même je lui dirais que c'est bien mon « enfant. »
C'est un .ami sincère et dévoué de la branche aînée, dit M. Gintrac, mais un ami bien imprudent. Quand Madame vint en France l'an dernier et qu'elle passa près de Bordeaux...
« — Oh! oui, j'ai passé bien près de vous, docteur! »
M. de Kergorlay s'écria dans un salon, devant beaucoup de monde : Eh bien ! que dit-on du passage de Madame?...
a Que voulez- vous faire à cela? Ils sont tous comme « lui à la Quotidienne-; M. de Kergorlay est un des « principaux meneurs de ce journal, où l'on entend si « peu raison. »
— J'ai vu hier, dit M. Gintrac, une personne qui arrive de Paris et qui est allée dans les bureaux de la Quotidienne. Ces Messieurs sont dans un état d'exaltation vraiment incroyable. Si l'on exprime quelques
doutes au sujet des dénégations dont ils sont si prodigues, ils s'emportent, il vous accusent de crédulité, de tiédeur, de trahison même, et n'y a plus moyen de s'entendre. Ce même esprit de violence irrélléchie se rencontre à Bordeaux dans un certain monde ; l'on y voit surgir à cheiique instant des débats orageux qui dégénèrent promptement en querelles ardentes, lesquelles s'enveniment et menacent de détruire tout rapport entre les membres du parti légitimiste. C'est là un mal immense auquel il importe de remédier le plutôt possible.
« — Je le conçois parfaitement, s'écrie M"*** la du- « chesse de Berry, mais comment faire? Une lettre € de moi n'aurait certainement pas ce pouvoir, et « d'ailleurs, je ne veux plus écrire. Puisque M™* d'Hau- « tefort est mise en avant, qu'elle se charge de faire « entendre raison aux rédacteurs de La Guyenne. € Qu'elle écrive à ce journal pour l'engager à se taire « et que tout ce tapage cesse bien vite. Voyez le beau « résultat que cela va avoir ! On va faire un procès à « La Guyenne, on plaidera, on bavardera, et sur qui « vont tomber tous les ennuis de cette bataille? Sur « moi, tout simplement, et Dieu sait le mal qui peut « en résulter! Je vous en prie. Monsieur Gintrac, a arrêtez cela le plus tôt possible, je le veux, rendez- « moi ce service qui sera beaucoup plus grand peut- « être que vous ne le supposez. »
Madame a mis beaucoup de chaleur dans ces paroles, et M. Gintrac nous a quittés pour se rendre auprès de M""® d'Hautefort. La conférence entre ces deux personnages n'a pas duré moins d'une heure. Je manque de détails, mais le cher confrère de Bordeaux nous a dit que la lutte avait été vive et que M""** d'Hautefort refusait absolument d'intervenir dans cette ffaire. Il
a fallu lui démontrer clairement les suites inévitables de Tattaque de la Ouyenne^ le procès qui allait être intenté à ce journal, la nécessité de sa présence devant le tribunal de Bordeaux, le retentissement des plaidoieries, le fâcheux effet qui en pouvait résulter pour Son Altesse Royale, et la dame d'honneur, vaincue par cette argumentation puissante, a dû capituler. Elle a enfin consenti à écrire le billet suivant :
« Monsieur le rédacteur en chef de La Guyenne. ' « Dans le seul but de prévenir une plainte en calomnie contre votre journal dont je partage tous les honorables sentiments, je me détermine à déclarer qu'il y a erreur dans ce que vous avez dit de moi dans votre numéro du IS mai.
« Agréess etc.
c Comtesse Maillé-d'Hautefort.
« Blayo i5 mai 1838. »
M. Gintrac, heureux du succès de sa négociation, nous apporte ce désavœu de la dame, et il se charge de le remettre lui-même entre les mains des journalistes. La princesse est enchantée de la tournure (jue prend cette affaire ; elle espère que le mal qui la menace va se trouver coupé dans sa racine, mais il pourrait bien arriver que cet heureux résultat fût un peu cornpW)mis par diverses circonstances. Ainsi nous tous, les signataires du fameux procès-verbal, nous avons le plus grand intérêt à ne pas tolérer la moindre atteinte portée à cette pièce capitale. La Guyenne a dirigé une main téméraire cohtre cet acte authentique, d'autres journaux du même parti ne manqueront pas de s'engager dans cette voie, il faut donc frapper un grand coup, faire* un procès au premier ennemi qui nous attaque, afin de montrer notre ferme résolution de défendre notre œuvre collective, La Guyenne aura
son recours contre M""* la comtesse d'Hautefort; qu'elle Texerce si bon lui semble, c'est son affaire; la nôtre à nous, c'est de ne pas souffrir une seule imputation de fausseté ou même d'inexactitude sur un point quelconque de notre travail, sous peine de voir avant peu contester tous les autres.
MT d'Hautefort est extrêmement contrariée de ce qui lui arrive. Tout le soin qu'elle a pris de se tenir en dehors de nos affaires est en pure perte, et la voilà forcée de se prononcer contre un des principaux organes du parti légitimiste. Rien ne pouvait lui être plus désagréable. La noble dame, il faut bien le dire, est un peu collet monté. Elle pose parmi les vertus rigides, et nous avons appris ici que M. le comte d'Hautefort avait dit hautement, à l'occasion de la déclaration du 22 février, que, si cela était vrai, M""^ d'Hautefort ne resterait pas auprès de M"" la duchesse de Berry. On pense généralement que la dame, embarquée dans une telle aventure; en est aux regrets ; mais il eût été véritablement odieux d'abandonner la princesse au milieu des circonstances oritiques où elle se trouvait, et M"® d'Hautefort a dû se dire souvent : Qu'allais-je faire dans cette galère ?
Je croirais volontiers que les ex-dames d'honneur de la princesse y regarderont à deux fois avant de venir auprès d'elle. Madame, rentrant de son plein gré dans la vie privée, perd tout son prestige aux yeux des gens qui savent calculer; la perspective d'utilité cesse et, par conséquent, on délaissera Son Altesse Royale. Le raisonnement paraît rigoureux.
Je veux consigner ici un fait grave, qui m'ai donné à réfléchir et qui mérite, à plus d'un titre, de trouver place dans ce journal de mes impressions.
Le général Bugeaud a une sœur, M*' de Saint-G...,
qui est bien la sœur la plus tendre, la plus dévouée que Ton puisse voir. Cette excellente femme a écrit ces jours derniers à son frère une lettre dans laquelle se trouve une phrase ainsi conçue : « Serait-ce trop attendre de la justice et de la bonté de M"' la duchesse de Berry qu*elle te donnât, par écrit, une sorte de témoignage de la reconnaissance que tes. bons procédés pour elle lui ont inspirée, et cette pièce, que nous tiendrions à honneur de conserver dans la famille, ne prouverait-elle pas que le général Bugeaud sait allier au sentiment du devoir fidèlement rempli tout ce que Ton a droit d'attendre d'un homme généreux et compatissant ? »
Le gouverneur a été tout naturellement séduit par cette idée délicate. Il a été encouragé par quelques personnes et bien plus encore par le désir d'être agréable à sa sœur, et aujourd'hui, après nos conciliabules politiques et judiciaires, il a chargé M. Gintrac de faire connaître à la princesse le vœu exprimé par M~*deG...
Le cher confrère s'est acquitté de la dommission avec un tact parfait. Il a exposé très nettement les motifs qui, suivant lui, militaient en faveur de cette requête, d'un caractère simplement officieux, et il a engagé Madame à faire cet acte de bienfaisance en faveur d'un homme qui en était parfaitement digne.
M"* la duchesse de Berry m'a paru tout interdite, il m'a semblé d'abord qu'elle ne comprenait pas bien le sens de la demande qui lui était adressée. Sur de nouvelles explications de M. Gintrac. et après réflexion, elle a dit :
€ — Je ne veux ni ne puis rien donner de semblable € à M. Bugeaud. Je ne peux pas lui savoir gré d'avoir « été mon geôlier. J'ai eu à me louer du général lors
« de mon accouchement, j'en conviens, mais c'est « tout. Il a un bon cœur, mais il est vif, emporté, « tourmentant et sans usage. »
Cette sortie m'a paru souverainement injuste, d'autant plus que, dans bien des circonstances, j'avais entendu la princesse s'exprimer tout autrement sur le compte du gouverneur. Aussi, je ne balançai pas à dire à Madame que ces reproches, qui ne s'adressent qu'à des imperfections de caractère et non à l'homme lui-même, n'ôtent rien aux excellentes qualités du général.
M. Gintrac sait comme moi combien M. Bugeaud est bon, dévoué, combien il est plein de cœur et prêt à rendre service, combien il a pris souvent sur lui de modifier les prescriptions ministérielles et de ne suivre que les inspirations d'une âme bienveillante. Jamais il ne fût venu à sa pensée de réclamer une apologie de sa conduite envers Madame. Le général est un homme qui fait le bien spontanément et sans croire que l'on doive l'en remercier. C'est uniquement pour faire plaisir à sa chère sœur que cette lettre a été mise sous les yeux de Madame; cela vous prouve, ajouta-t-il, toute la bonté de son cœur, et votre refus ne l'affligera que parce qu'il n'aura pu remplir les vœux d'une personne qu'il aime tendrement.
M. Gintrac ajouta quelques considérations à celles-ci, mais la princesse gardant le silence, nous ne dûmes pas insister davantage.
J'aiFoueque cette scène m'a autant surpris qu'affligé. Je pensais que Madame se débarrasserait facilement de mesquines préventions contre un homme qu'elle devait, par d'excellents motifs, juger beaucoup mieux, que son esprit apprécierait ce qu'il y a d'éminent dans le général Bugeaud, enfin qu'elle saisirait volontiers
une occasion de lui donner un témoignage de sa gratitude pour les mille preuves de bonté et de dévouement qu'il lui a prodiguées. Je m'étais trompé ou, plutôt, je n'avais pas compté sur la ténacité de certaines rancunes féminines qui se substituent, dans le cœur de ces dames, au souvenir de- services réels. Les rois, ces illustres ingrats, dit Voltaire, ne tiennent compte que du mal qu'on ne leur fait pas, ils regardent le dévouement comme, une chose due, et le sentiment de leur supériorité les dispense de se montrer reconnaissants.
Et puis, M"* la duchesse de Bérry, accoutumée à des adorations de la part de gens cpii savent flattejr ses goûts et discourir en termes choisis sur des menus propos fort étrangers aux habitudes du général, oublie trop, à l'égard de celui-ci, le fond, qui est excellent, pour ne se souvenir que des imperfections de la forme. Les plus solides qualités du cœur disparaissent aux yeux dîi beau sexe quand elles ne sont pas rehaussées par quelques agréments personnels ; M"* la duchesse de Berry, qui est très femme, serait bien capable de dire à M. le général Bugeaud :
0 ciel ! que de vertus vous me faites haïr ! . . .
Il a fallu rendre compte au gouverneur de la mission délicate qu'il nous avait confiée. J'ai rapporté le refus de la princesse, moins, bien entendu, les motifs qui l'ont accompagné, et M. Bugeaud a été vivement blessé de ce qu'il regarde à bon droit comme un déni de justice. 11 ne comprend pas trop que l'on ait pu lui refuser une chose si simple, et il finit par ne voir dans ce procédé de la princesse qu'un caprice de femme. Je l'ai confirmé dans cette idée.
J'aurais compris une semblable conduite de la part de M"** d'Hautefort. Entre la dame d'honneur et le
général il y a vraiment incompatibilité d*humeur. Ce sont des natures antipathiques, nées pour être en guerre perpétuelle, et, en effet, ces deux personnages se trouvent rarement en contact sang qu'il en résulte quelque escarmouche. Ils ont mis Tun et l'autre les protocoles de côté, la glace est rompue depuis le jour où M""* d'Hautefort a dit au général : t Vous ne pouvez pas me sentir, mais soyez sûr que je vous rends la pareille. »
Ce soir la conversation a été languisssante, embarrassée ; on voyait que la princesse n'éprouvait pas cette satisfaction de soi-même qui sert de véhicule aux idées riantes; aussi les histoires i'acontéos par M. Deneux n'ont pas eu le pouvoir de dérider le front de ces Damés. Nous nous sommes retirés de bonne heure, et nous avons dit adieu au salon qui nous servait de chambre à coucher depuis huit jours. Madame n'a plus besoin de gardien de nuit, elle dort à merveille, mange avec appétit, ses forces renaissent rapidement et bientôt il ne restera plus de traces de cet état critique qui nous a tant occupés.
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Jeudi 16 mai.
Ce matin, j'ai trouvé M""* la duchesse- de Berry gaie, gracieuse, cherchant à plaire et à compenser ses duretés d'hier. Elle travaille sur son lit, s'occupe beaucoup de son enfant, trône au milieu de M°** Hansler et de la nourrice. Le pavillon se peuple, il n'y a plus de solitude possible, par conséquent l'ennui s'envole et le temps passe vite au milieu des distractions qui naissent de toutes part. Madame se propose de se lever bientôt; nous la conduirons au jardin le plus tôt possible afin de l'habituer à l'impriMision du grand air.
Le prochain départ est sans cesse à Tordre du jour. La princesse nous a dit ce matin :
« — Je serai heureuse de revoir Palerme. L'en- « semble de la ville a le plus riant aspect, et Naples, € dont on parle tant, ne me paraît pas préférable. J'au- € rais bien pu me rendre directement à Naples, mais « il y a là tant d'étrangers et surtout tant de Français € que j'ai préféré débarquer à Palerme, où je trouve- € rai le repos dont j'ai un si grand besoin. Je ne veux € être ni attaquée, ni défendue, ni insultée, ni applau- « die : je veux surtout ne pas être tourmentée. D'ail- « leurs le comte Hector doit se rendre auprès du Roi € mon frère, pour prendre quelques arrangements « d'une grande importance pour nous. Nos affaires « de famille sont assez embrouillées, mais grâce à Dieu c avec le temps tout s'arrangera. »
Madame lit dans la Gazette de France un article sur le comte Lucchesi-Palli, et, chose rare, dit la princesse, le journal est bien informé. On parle également du comte de Gampo-Gallo que l'on confond avec le prince de Gampo-Franco, et Madame se récrie aussitôt :
« — Ge n'est pas la même personne ! A quoi pen- « sent-ils donc? Le Gampo-Gallo n'est pas même parent € des Lucchesi-Palli, il a été longtemps ministre de « Murât. Ge personnage, que j'ai connu, avait une c femme charmante, grande et brune, qui avait la « manie de porter des fichus montants, très montants « même, quoiqu'elle fût jeune et bien faite. L'on ne « savait à quoi attribuer cette singularité, si éloignée « des modes en vigueur à cette époque; mais un jour « qu'elle s'habillait chez une dame de mes amies, on « découvrit le mystère. Elle portait sur le devant de la « poitrine une grande tache brune recouverte d'une « sorte de fourrure noire, luisante, superbe, c'est-à-
€ dire horrible à voir. C'était assez difficile à cacher. « Il paraît, du reste, que cette sauvagerie ne faisait « peur à personne, et que la dame était fort adorée, « ce qui n'amusait pas son mari jaloux. Je sais qu'elle « a eu plusieurs beaux enfants qui n'ont pas hérité de « la bête maternelle. »
L'occasion était belle pour disserter sur les taches de naissance, j^sur ces envies de femmes grosses, ces regards qui impriment sur la peau de quelques enfants, des stygmates dont toutes les mères font honneur à la force de l'imagination; mais comme cet entretien n'a rien offert de nouveau et que les faits cités par la princesse n'ajoutent rien à ce que l'on sait sur cette matière, je passe outre.
A dix heures, au moment où nous nous mettions à table pour déjeuner, le Général me communique une dépêche qu'il vient de recevoir, et qui est destinée à faire grande sensation parmi les habitants du pavillon. Il s'agit tout simplement de l'arrivée à Paris du comte Hector Lucchesi-Palli, qui vient solliciter du Président du Conseil des ministres l'autorisation de se rendre à Blaye. Cette nouvelle nous a fort occupés pendant le repas. Chacun argumente à perte de vue sur cette visite conjugale, et nous nous réjouissons de cet incident inespéré qui va jeter parmi nous une distraction nouvelle.
A onze heures, M. Deneux et moi, nour arrivons chez M""* la duchesse de Berr y. L'air radieux du cher maître la frappe, mon visage ne dément pas celui de mon confrère, et Madame s'écrie :
« — Mes pages, mes beaux pages, quelle nouvelle « apportez? » ^
— Nous sommes certains, dis-je, que cette nouvelle ne va pas faire de Madame une veuve éplorée comme celle de Marlborough, au contraire; seulement il est bon
que Madame se modère, car la joie peut faire beaucoup de mal.
« — Qu'est-ce donc? De quoi s* agit-il? Vous me « faites mourir d'impatience. »
M. Deneux raconte la chose, et Madame, émue, interdite, rougit, pâlit et demande si cela est bien vrai. Elle veut savoir les termes précis de la dépêche et envoie M. Deneux auprès du gouverneur pour obtenir une copie de cette pièce. Le cher maître part aussitôt en estafette et rapporte cet écrit qui est lu avec avidité, commenté, interprété, et Madame ajoute ces paroles :
t — J'ai su que ce voyage devait se faire, mais « plus tôt, et je m'y suis opposée. Aujourd'hui, cela me « convient parfaitement. Je serai enchantée de voirie « comte Hector, nous ne nous sommes pas vus depuis « la fin de l'été dernier. »
J'avoue que tout dans cette circonstance éveillait mon attention, piquait au plus haut point ma curiosité. J'écoutais ces paroles de la princesse avec un intérêt extrême, j'étudiais ses yeux, sont front, le son de sa voix, l'expression de son visage, et je dois dire, parce que c'est la vérité, que je n'ai rien aperçu, mais absolument rien qui puisse me faire concevoir le moindre doute sur la sincérité de ces épanchements spontanés. Et comme je félicitais Madame de ce rapprochement qui paraissait lui être si agréable, elle me dit avec un naturel parfait :
« — Priez M. le général Bugeaud de répondre bien « vite au ministre que je suis heureuse de cet entrées vue, et que l'on fasse savoir au comte Hector que « sa femme et son enfant se portent bien. »
Je m'acquittai aussitôt de cette commission que le gouverneur se hâta de transmettre par la voie du télé-
graphe. J'en donnai avis à la princesse, dont la joie se manifesta sans contrainte. L*émotion est grande parmi les compagnons de captivité. M"* d'Hautefort me paraît en proie à une ardente curiosité féminine, et je conviens sans peine qu'elle est suffisamment motivée. Au milieu des soupirs de M. de Brissac, M"*® la duchesse de Berry, battant des mains, s'écrie :
« — Le comte Lucchesi à Blaye ! Que j'en suis « charmée ! Que diront les Kergorlay, les Gonny et « autres Saints-Thomas? J'espère qu'il y a de quoi « les convaincre ! On m'abandonnera, je le sais bien, « je m'y attends, et j'en prends mon parti. Beaucoup « d'intrigants qui se sont servis de moi et de mon « nom, vont me planter là dès qu'ils auront reconnu « que je ne puis plus leur être utile à rien, mais je « m'en moque, je serai heureuse de vivre tranquille, € en dehors de ce monde qui me convient si peu. Je € pourrai au moins voyager à ma guise. Je n'ai jamais « vu Venise dont je rafoUe; j'y passerai certainement « en allant ou en revenant de Prague. Oui, docteur, € je me fais de tout ceci une grande fête, quoique ce « soit folie de compter sur l'avenir et de bâtir de si € beaux projets. Qui sait si l'arrivée du comte Hector « à Blaye, ne va pas modifier les dispositions prises « par le Gouvernement pour mon prochain voyage? « J'espère en tout cas que cela pourra me valoir un « peu plus de liberté. Le comte devra, je pense, se a rendre promptement à Naples, par la voie de terre, « auprès du Roi, mon frère, afin de le prévenir et de € tout disposer pour me recevoir là-bas. »
Tout cela a été dit avec un naturel parfait, avec un entrain de bonne humeur qui exclut toute idée de crainte quelconque, de dissimulation ou d'arrièrepensée.
La princesse s'inquiète de ne pas savoir à quoi s'en tenir sur les projets de Mesdames de Montaigu ou de Casteja. Elle demande souvent s il est question de son arrivée à Blaye. Du reste, ella paraît médiocrement compter sur le zèle de ces dames, et elle s'en console d'avance en disant :
« — J'emmènerai à Palerme ma bonne Hansler et « M"® Lebeschu, puis la nourrice, et ce sera toute ma « maison à bord de la frégate, si frégate il y a. Je « n'entends plus parler de M. de Mesnard. Pourvu « que les Kergorlay et compagnie ne l'aient pas circon- « venu. Je ne puis plus être utile à personne, je veux « vivre isolée, car c'est à ce prix seulement que je puis « être heureuse, mais soyez sûr qu'on ne me le parce donnera pas. »
Dans la journée, une lettre de Bordeaux nous annonce que l'action en calomnie intentée au journal La Guyenne a été déposée au parquet du Procureur du Roi, et que la justice doit avoir son cours. Nous voulons défendre notre œuvre ; quiconque y portera une main ennemie n'aura qu'à se bien tenir. Les magistrats signataires, grands amateurs de papier timbré, ne sont pas embarrassés sur le choix des moyens d'attaque contre les gens assez mal avisés pour suspecter notre bonne foi ; ils savent que Tautorité supérieure leur saura gré du zèle qu'ils déploieront à ce sujet, aussi se montrent-ils armés de toutes pièces contre les incrédules.
En voici bien d'un autre ! Chaque heure amène son petit drame, les événements se multiphent et je suis toujours sur le qui- vive.
Ce soir, à 4 heures, le gouverneur reçoit une dépêche de M. le Ministre de l'Intérieur. Ce ph contient, entre autres choses, une lettre de M. le comte de
Mesnard adressée à Madame la duchesse de Berry. Cette lettre est ouverte, bien entendu, comme toutes celles qui entrent ou sortent du pavillon, et le général qui la lit , . et qui paraît péniblement affecté de son contenu, me charge de la remettre à la princesse. Je me hâte de remplir cette commission, et j'arrive chez Madame au moment où elle se disposait joyeusement à dîner avec un potage et des asperges. Elle s'arrête à ma vue, sa cuiller reste en Tair et pressentant quelque trouble -fête elle s'écrie :
« — Qu'avez-vous? Qu'est-il arrivé? Vous n'avez « plus votre visage de ce matin. »
Pour toute réponse, je remets la lettre en question. Madame la lit avec avidité, s'agite sur son lit, soupire, gémit, la relit encore et la rejette loin d'elle en disant :
a — J'ai trop de fierté pour répondre à cela! »
Elle se laisse aller sur ses oreillers, dit à M"® Hansler de faire enlever son dîner, et j'ai vu en cet instant des larmes silencieuses couler sur ses joues. Je cherche à consoler Son Altesse Royale en lui rappelant qu'elle avait prévu ces défections, qu'elle ne devait pas tant s'affliger d'un malheur auquel elle était préparée et dont elle nous parlait si philosophiquement aujourd'hui même :
« C'est vrai, dit-elle, mais il y a des gens qui doivent « faire exception à cette règle générale d'ingratitude. « M. de Mesnard est de ce nombre; lui en qui j'ai « toujours eu la plus entière confiance, et qui m'a tou- « jours semblé dévoué à mes vrais intérêts. Tenez, « docteur, lisez cette lettre et jugez si j'ai droit de m'en € affliger. »
En disant cela, la princesse me donne cet écrit, dont
le sens et les mots mêmes sont restés dans ma mémoire.
« Je venais de recevoir du gouvernement la permis- « sion de me rendre à Blaye, lorsque la maladie de ^ ma fille m'a forcé de me rendre au Mesnil. A mon « retour à Paris, j'apprends par les journaux la nou- « velle position de Madame et j'ignore si ces circons- « tances particulières n'ont pas amené quelques « changements dans ses intentions ; M. le comte de « Mesnard attendra de nouveaux ordres de Son Altesse « Royale ; Madame est trop persuadée de ses sentiments « dévoués pour croire qu'il hésiterait un instant à les « remplir. M. le comte de Mesnard doit attendre ces € mêmes ordres afin de savoir en quoi il peut être t utile.
« Paris, le 12 mai. »
En ce moment, M"*^ d*Hautefort et M. de Brissac sont entrés dans la chambre de la princesse. Tous deux se sont enquis du trouble que Madame vient d'éprouver, et ils sont restés tous deux silencieux quand ils ont eu connaissance de ce qui venait de se passer. J'ai été frappé de leur impassibilité et du peu de soin qu'ils ont mis à cacher la conformité de leurs sentiments avec ceux exprimés dans la lettre de M. de Mesnard. Ils se sont retirés presque aussitôt. . M"** la duchesse de Berry pense que M. de Brissac se croira obligé de rester auprès d'elle, et elle, s'en afflige très sincèrement, sachant combien il lui importe de rejoindre sa famille le plus tôt possible. Elle dit que M""^ deMontaigu, femme de trente-deux, au plus, charmante, adorée, habituée aux succès dans le monde, ne quittera pas volontiers Paris pour iin temps assez long ; suivant Madame, la marquise de
Casteja n*a pas un caractère sur lequel on puisse compter dans les circonstances graves où elle se trouve, et elle ajoute que M"** la princesse de Bauffremont, femme d'une trempe rare et d'un mérite supérieur, est peut-être la seule personne qui convienne parfaitement à une mission de ce genre.
Cette scène, fort vive, s'est terminée péniblement. Madame a fait fermer fenêtres et rideaux ; elle a voulu rester dans une obscurité complète, et m'a répété plusieurs fois que la fille de M. de Mesnard était enceinte de sept ou huit mois, et que cette excuse du comte était une défaite dont l'emploi lui paraissait inconcevable,
M. Deneux m'est venu en aide, et nous avons usé de toutes nos ressources pour consoler la pauvre captive. Je ne puis pas dire que nous ayons obtenu un grand succès. Ces froissements d'un cceur affectueux et dévoué entraînent à leur suite un profond découragement. M""* la duchesse de Berry, dans ces moments douloureux, fait de tristes retours sur ellemême; la perspective de l'abandon de ses ingrats courtisans blesse son âme généreuse et anéantit ses illusions les plus douces. La froide vérité qui se révèle à ses yeux lui arrache des larmes amères et, plus d'une fois, dans la soirée, nous avons vu ce spectacle aftligeant.
J'ai enfin reçu une lettre de M. le Ministre de de l'Intérieur; elle est conçue en ces termes :
« Monsieur^ je m'empresse de vous témoigner com- « bien nous sommes satisfaits de votre zèle et de < Vefiîcacité de vos soins au moment de l'accouche- « ment de M""® la duchesse de Berry. Nous n'atten- € dions pas moins de votre part et je me plais € à vous en féliciter. Continuez, je vous prie, à me
Pigitized by
4r>/i LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY
t donner connaissance de vos observations et des « incidents dignes de quelque intérêt qui pourraient « survenir.
t Agréez, etc. Comte d'Argout. »
C'est un peu sec, j'en conviens; mais M. le comte a peu de dehors et il ne m'a pas accoutumé, jusqu'ici, à des déiponstrations plus gracieuses.
M. le général Bugeaud a également reçu aujourd'hui l'annonce officielle que le Roi l'avait désigné pour accompagner M"® la duchesse de Berry jusqu'au terme de son voyage. Le gouverneur paraît médiocrecrement satisfait de ce long supplément de devoirs à remplir et qui vont l'enlever à sa famille et à ses affaires pendant un mois ou six semaines de plus qu'il ne l'avait pensé. L'aide de camp, M. de Saint- Arnaud, en est au contraire très enchanté, et je suis fort de son avis. Je regarderais comme une vraie faveur que l'on me chargeât de ce soin.
J'ai écrit une longue lettre à mon cher doyen pour le tenir au courant de notre petite chronique locale. On voit que ma journée a été bien remplie, et qu'au milieu d'une telle activité, il me reste fort peu de loisir. Il faut cependant que j'en trouve pour répondre à des invitations pressantes. M. le sous-préfet nous a donné un grand dîner. Quelques confrères de la ville et des environs m'ont fait l'honneur de m' appeler en consultation, et ces affaires médicales m'ont mis à même de visiter quelques-unes des communes voisines de Blaye. Nous banquetons, nous faisons des visites, nous menons joyeuse vie, et je m'accommode assez bien du régime auquel me condamnent les rigueurs de la politique ministérielle. Je ne me plains que du vin de Médoc qui est trop capi-
teux, trop agréable', trop bon en un mot, et que les chers confrères du cru vous prodiguent comme s'il s'agissait de Teau de la Gironde. Il est évident que la nature ne m'a pas fait gourmet, et que mon estomac, considéré comme mesure de capacité, est tout à fait indigne de soutenir la comparaison avec ceux des habitants de cet excellent pays vignoble.
Vendredi 17 mai.
Les noirs soucis de la veille se sont dissipés cette nuit, et ce matin, à neuf heures, lors de ma première visite, M°** la duchesse de Berry, grâce à cette heureuse mobilité d'esprit déjà signalée^ a repris une partie de sa gaieté. Elle grignotte un petit pain frais, émiette des tartines que M""® Hansler. fait griller, boit un peu de lait chaud aromatisé avec quelques cuillerées de thé, et semble fort disposée à rire, :
Par malheur, M. Deneux est dans un profond chagrin. Il a appris ce matin que sa fameuse lettre était bien arrivée à son adresse, mais seulement sous forme de copie, l'original ayant paru devoir être conservé parmi les pièces de cette importante affaire. De là, des regrets amers à Toccasion de cet acte de tyrannie,des accusations violentes contre le cabinet noir et une magnanime résolution de protester énergiquement devant l'Europe entière contre cet attentat à la liberté individuelle. Le cher maître le prend même sur un ton si tragique, que la princesse a pris le parti d'en rire, au grand scandale de son accoucheur ordinaire. Lé susdit a trouvé un puissant auxiliaire en M. le comte de Brissac qui vient d'apprendre à son tour que sa lettre à M™^ de Brissac a eu le même sort que celle
4«ê LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHESSE DE BERRY
àe M. Deneux. Ces deux victimes des intempéries ministérielles chantent la même antienne avec une aigreur croissante ; ils voudraient que Tunivers se soulevât d'indignation à propos du fait qui les touche, et qui, après tout, suivant la judicieuse observation de la princesse eJle-même, n'est qu'une conséquence de l'état de siège décrété contre les captifs de la citadelle.
Cette querelle, car l'affaire a pris ce caractère, nous a tous mis en rumeur, et M""* la duchesse de Berry a vu oômbiert chacun de ses compagnons d'infortune s'effaçait peu auprès d'elle et conservait à son moi des dimensions respectables.
€ -:- Plaignez-vous donc, s'écrie la princesse, gémis- € séz donc bien haut, vous voilà bien malades, parce « que vos lettres originales ne sont pas arrivées à vos € femmes. Mais au moins elles ont eu de vos nou- € Velles, il n'y a pas eu de retard, elles n'ont éprouvé € aucune inquiétude, et je concevrais vos plaintes si « l'on avait supprimé vos correspondances. Et moi, (( pensez-vous que Ton ait totijours de pareilles atteni tiens pour les dépêches qui m'ont été adressées? i Allons, calmez-vous. Messieurs, cela ne vaut pas la « peine de faire tant de bruit ! »»
Nos deux infortunés se sont, en effet, un peu eallïiés, et Son Altesse Royale a demandé, comme la veille, comme tous les jours, si les dames désignées pour Raccompagner ont enfin donné signe de vie, et si Ton sait laquelle voudra bien accepter la corvée de la suivre en Sicile. Et en disant cela. Madame berce sa petite fille, Tembrasse tendrement et lui chante :
« — Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? »
En ce moment, un beau rayon de soleil se ghssant entre les rideaux est venu illuminer l'intérieur de la
chambre, et j'ai dit : — Voilà déjà le soleil qtii poudroie, et si ma sœur Anne pouvait voir jusqu'à Paris, elle reconnaîtrait peut-être son cher papa qUi arpente la grande route pour venir ici.
M. Deneux, qui veut bien suspendre ses gémissements, déclare qu'il redoute cette entrevue et qu'un bon surveillant ne sera pas de trop. C'est un rôle c[ui vous convient à merveille, dis-je au cher maître, et il faudra donner des ordres pour que Martin dresse dé nouveau nos lits dans le salon.
« — A quoi bon, s'écrie la princessç, tious parle- « rons le patois sicilien, et vous ne pourre:^ pas eom- « prendre un seul mot de la conversation. »
— Il ne s'agit pas d'entendre, riposte l'accoucheur de S. A. R,, mais bien de voir. Je sais tout ce que l'on peut dire en pareille rencontre, mais il faut rompre le tête à tète et un tiers est indispensable.
« — N'ayez pas peur, nous serons raisonnables.
Le cher maître s'anime, son œil prend une expression narquoise, on voit que cet entretien a dissipé les nuages qui obscurcissaient son esprit; il devient plaisant, sémillant, gaudriolant, et il ajoute avec un soupire gaillard :
— Raisonnables, raisonnables..., je n'y compte pas trop ; les retours sont dangereux. Il ne faut pas recommencer si promptement.
< — Oh! par exemple! ne craignez rien, cela n'ar- « rivera jamais à Blaye! En Sicile, passe!.,. »
Ce dernier mot nous met tous en gaieté, et M. Deneux essaye un léger calembourg en disant qu'ici comme là-bas , il redoute les tours de passe-passe.
Le rire en train, chacuu fournit son contingent de plaisanteries, bonnes ou mauvaises, et le cher nraître, toujours à l'affût de conversations scabreuses, et vrai
compère à donner une nouvelle édition, considérablement augmentée, des caquets de Taccouchée, prend la parole et déclare qu'il y a des hommes fort dangereux pour les femmes en couches. DansTOrient, dit le professeur, la femme qui vient d'être mère reste longtemps séparée de sa famille; elle est déclarée impure et ne rentre dans la vie ordinaire qu'après un temps assez considérable et une foule de cérémonies singulières. Chez nous, ces coutumes antiques, que Ton aurait dû respecter, sont tombées en désuétude, et bien des maris abrègent singulièrement ces vacances si respectables.
« — C'est vrai, dit M""* la duchesse de Berry, et « j'ai entendu dire qu'un duc de Luxembourg, je ne « sais lequel, se rendit coupable à l'égard de sa « femme d'une sorte de viol dans le jour qui suivit « son accouchement. Il survint des accidents singu- « liers et effrayants que la faculté ne savait comment « expliquer, lorsque le duc, se drapant dans sa robe de « chambre et faisant jabot, dit avec un air capable : — « Mais, messieurs, M™' la duchesse pourrait bien être « grosse! Stupéfaction générale parmi les consul- « tants ! C'était vrai, et la malheureuse n'en mourut « pas. On n'a pas d'idée d'une pareille infamie. >
M""' d'Hautefort, qui est arrivée à temps pour entendre ce récit merveilleux, pousse des cris de l'autre monde et dit que ce duc était un abominable homme ; moi, j'applaudis à cet acte d'héroïsme; M""* Hansler étouffe un éclat de rire qui lui échappe, et M. Deneux déclare que ce fait constitue une belle observation. Il ajoute qu'il a vu, de ses propres yeux vu, à Amiens, une dame de ses cUentes qui devint enceinte le cinquième jour après son accouchement. Il entre à cet égard dans des détails tellement précis que ces
Dames se mettent à crier toutes ensemble pour le forcer à se taire. Et la princesse ajoute en manière de péroraison :
€ — Tout cela m'étonne beaucoup. J'aurais cru « que cela ne pouvait pas se passer aussi tranquil- « lement. »
M. Deneux, qui se trouve sur son terrain de prédilection et qui saisit toujours avec empressement ces rares occasions de professer et d'étaler sa singulière érudition sur les cas réservés, s'empresse de démontrer le comment et le pourquoi de ces mystères de l'organisation féminime ; mais Madame, qui l'écoute volontiers, quitte à rougir à certains passages plus périlleux, est forcée de faire chorus avec' M"* d'Hautefort qui se révolte à la moindre tournure anatomique que prend la narration du maître. Donc, M. Deneux, à son grand regret, a remis sa démonstration technique au premier moment favorable, et je termine ces grands débats en disant : — Quoi qu'il en soit, ces exemples fameux prouvent combien il importe de surveiller la prochaine entrevue. — La princesse se défend avec ardeur et répète :
« — En Sicile, à la bonne heure ! Il y aura six « semaines au moins que je serai accouchée, et ma <c foi, nous verrons! ^
Ces explosions naïves sont bien dans le caractère de M"® la duchesse de Berry. M. Deneux nous en a cité un exemple très remarquable. En 1817, à l'Elysée- Bourbon, Son Altesse Royale venait d'accoucher de son premier enfant ; le roi Louis XVIII, à qui l'on présentait le nouveau-né, s'écria : — C'est une fille! Tant pis ! — Madame dit aussitôt avec une extrême vivacité : — Sire, je savais que ce serait une fille ; mais. Sire, dans un an, un garçon! — Puissiez- vous
4irg vrai, laon enfant, répliqua le monarque, -r- Et da fait, 9Jou),ft M, Peneux, il en eût voulu une douziaine plutôt qu'un seul. Quand la cour vit qu'il ne s'agissait qjiie d'nne petite princesse, tout le monde s'pn alla, et, le soir, le palais de l' Elysée-Bourbon était désert.
Le comte Hector Lucchesi-Palli a fait de nouveau li^s frais de la conversation. Madame nous apprend qu'ils servi dans les Gardes nobles de la marine, comme le font presque tons les jeunes cadets de famille. Un des princes de la famille royale de Naples est également incorporé dans la marine, et la princesse nous di^ :
« -^ Si j'ai denx garçons, comme je l'espère bien, jK Vnn d'^nx s,era marin. (C'est une arme savante et ((^ qui m^ plaît beaucoup. Et, à co sujet, Monsieur « Méni^re, quand vous verrez le commandant MoUier, tf demandeMui des nouvelles du petit Paul, mon « mousse è bord de la Cs^pricieuse, Dans toutes mes « traversées, j'iaccapiapeun vien^^ matelot, et, autant $ qu§ pps^ibjp, marié et pière de famille, car on ^ besoin if d'nnbomme de confiance; le poste est délicat, intime, « et les femmes de chambre ne sont bonnes à rien, >
-rr J^e petit Panl faisait, pe me semble, une notable exception aux l^bjtndes de Mad^ïfte,
« — Pas tant que vous le croyez, monsieur l'oj^^erg y^t^nr. Un jeune garçon est pans importance; on .« n§ ^ gPW pas avec les enfants. J'ai pris celui-là « ftinte dQ mi0ux et j'ai eu beaucoup à m'en louer, f Getjte pauvre Stylite était horriblement malade et je f ne 6^i§ trop qui l'a soignée. En pareille agonie, on ¥ f^rait pitié à un Juif. Nous avons été bien à ^ plaindra ! »
^'ai déjà dit combien les jeunes oftîciers de la Capvic^e}!^ m'^v^ient vmmi\é de drôles de plmses àl'oeca-
sion de cette traversée. Ces messieurs soQt tpès eomplaisants, très empressés à se rendre utiles au^ passagers en proie au mal de mer, mais ils n*en soat pas moins de grands moqueurs, et ces misères, sur lesquelles Madame pense qu*ils s apitoyept, sont pour eux un sujet inépuisaJ)le de plaisanteries et de gorge«f chaudes. Fiez-vous donc à ces héros du gaillard i'ar*rière ! Croyez donc à leur commisération !
La journée a été charmante. J*ai fait une revue exacte de toute la citadelle dans le but de compléter ma collection de plantes. La princesse, qui me rappelle de temps en temps le fameux herbier et mes promesses, parait douter de mon empressement à la satisfaire, et je veux lui prouver que je sais tenir parole.
Je lui ai rapporté de ma promenade plusieurs beaux insectes et, entre autres, des sphynx d'un merveilleux éclat. Madame admire ces papillons si beaux et s'écrie :
« — J'en avais de magnifiques! Qu'est devenue ma (( collection et mon brave père Gory, qui savait si bien « la ranger? »
A propos d'histoire naturelle, je veux donner place dans ces pages, pleines de souvenirs sérieux ou bar dins, à un personnage singulier, vrai type d'amateur passionné, sorte de monomane innocent dont les excentricités m'ont beaucoup amusé.
Il existe à Blaye un maître coutelier qui se nomme Cluchet. Ce brave homme, déjà sur le retour, peu riche, mais généralement estimé, a la passion des rossignols. 11 connaît toutes les particularités qui se rattachent à cet oiseau chanteur; il sait surtout le prendre avec une habileté merveilleuse, le conserver en cage, obtenir de lui ses plus merveilleux accords. Il lui rend la liberté peur le reprendre plus tard; en un mot, il
'est approprié ce musicien emplumé de telle façon qu'aux environs de Blaye les rossignols semblent subir ses lois et le reconnaître pour suzerain.
Maître Cluchet a bon cœur; ses goûts champêtres Vont rendu philosophe ; Tamour qu'il porte à ses bêtes ne lui a pas fait prendre en grippe l'espèce humaine, ce qui est une générosité pure de sa part. Il dit, à la vérité, que les hommes gagneraient à imiter ces charmants oiseaux ; que le chant du rossignol adoucit les chagrins, élève Tâme, rend la vie plus légère -et plus facile. C'est dans un but tout philanthropique que le père Cluchet envoie un de ses chanteurs aux personnes souffrantes et malheureuses, et, à ce titre. M"** la duchesse de Berry n'a pas été oubliée. Déjà, depuis longtemps, le phénix des rossignols a été envoyé à Son Altesse Royale. Cet intrépide musicien prodigue ses gammes, ses trilles à la princesse; mais je suis forcé (f avouer qne sa voix éclatante n'a pas paru avoir une influence bien marquée sur l'état physique et moral de la pauvre captive.
M"* Bugeaud, très souffrante lors de son arrivée dans la citadelle, a reçu bientôt un des pensionnaires gazouillants, dont le ramage, suivant le bon Cluchet, devait dissiper, comme par enchantement, les plus noires vapeurs et ramener la fraîcheur et le sourire sur le visage d'une mère qui regrette les petits enfants qu'elle a pe'rdus, Amissos queritur fœtus. Je n'affirmerais pas que ce nouveau mode de traitement ait eu un grand succès,. mais Dieu et le printemps aidant, puis cela, la dame a senti ses maux se dissiper peu à peu, et le brave Cluchet regarde la cure comme complète.
Ces triomphes que notre ornithomane se décerne, ne le rendent pas plus fier. Son seul vœu, c'est de
faire des pl:*oâélytes. Il pense que les rossignols sont ici-bas pour nos menus plaisirs, non pas pour jeter au hasard leurs savantes harmonies, non pas pour égayer les frais ombrages, animer les forêts et peupler les solitudes, mais bien pour embellir nos maisons et charmer les oreilles de la famille assise en cercle autour du foyer domestique. Il veut que chaque rossignol, captif pour un temps, nous prodigue les trésors de son divin gosier, et devienne Tartiste intime, Tami du logis, le musicien favori qui tienne lieu de spectacle, de concerts et d'opéra. Le brave père Cluchet a donné une singulière extension à son idée favorite, il la féconde par des développements inattendus ; j'ai été quelquefois bien étonné de son opinion sur F Académie royale de musique de Paris, sur le grand théâtre de Bordeaux et autres cages, dit-il, où Ton va écouter des chanteurs qui sont loin de valoir ceux que la bonne nature nous prodigue. Cette digression m'entraînerait bien loin, car j'ai fait une étude approfondie de mon Cluchet, et je pourrais le peindre en détail. J'aime ces physionomies tranchées, ces hommes complets dans leur genre, qui ont leur destinée bien arrêtée, qui savent ce qu'ils veulent, où ils vont, qui ne se perdent pas en mille incertitudes sur la voie qu'ils ont à suivre. Le Cluchet a été créé et mis au monde pour la plus grande gloire du rossignol, et si cet intéressant animal n'existait pas, il l'aurait certainement inventé. Il n'a pas lu, vous pouvez m'en croire,. la Philomèle, d'Albus Ovidius Inventinus ou YOrnitbophonia, de Bacrius; il n'a pas davantage compulsé les traités anciens et modernes d'Aviceptologie, et cependant il possède son sujet à fond. Il sait à point nommé quand le rossignol arrive et quand il part, quels lieux il préfère, quel temps lui convient. Il connaît ses mœurs, ses habitudes, ses
goûts, ses passions; il a parfaitement saisi son côté faible, et, en homme habile, il en profite poursubjuguer l'oiseau et pour se Tapproprier d^une manière absolue.
En voulez-vous la preuve ? Aujourd'hui Mons Cluchet nous avait invités, le général, son aide de camp et moi à une chasse aux environs de la citadelle; la chose acceptée, notre héros, muni d'un petit filet, nous précède d'un pas triomphant dans ces campagnes qu'il regarde comme son domaine.
Le filet en question se compose d'une sorte de bourse en soie verte, à larges mailles, fermée pardeuK arcs en fil de fer, soumis à Taction d'une détente ^ur laquelle on place une de ces larves blanches que l'on trouve dans la farine avariée. L'équipage de notre chasseur de rossignols est aussi simple que possible. Voyons ce qu'il en saura faire.
Nous avançons au milieu d'une foule de petits jardins séparés par des haies; Gluchet, guidé par une oreille infaillible, nous conduit vers des lieux où il est certain de rencontrer ce qu'il cherche. Bientôt un rossignol se fait entendre et Gluchet dit : Celui-là ne vaut pas la peine que nous nous arrêtions, je l'ai eu l'an dernier, et il a toujours chanté faiblement. Il est jeune, il pourra devenir meilleur; mais j'en doute. Il a la poitrine faibleî — Docteur, médit M. de Saint- Arnaud, si vous lui offriez un peu de suc de réglisse !
Encemoment,unrossignolcachéjenesaisoù, déploie toutes les ressources de son gosier; nous nous récrions aussitôt sur cette merveille, mais le Gluchet nous dit : — Ne vous y fiez pas, c'est un vieux; il -est à son dernier registre. — Pour un autre c'est ceci, pour un autre c'est cela; mais le général qui veut voir notre artiste à l'œuvre, et qui, d'ailleurs, n'a que peu de temps à donner à cette promenade champêtre, engage
Gopgle
le roi des rossignols à ne pas se montrer si difficile, et à prendre le premier qui se présentera.
Un instant après, Gluchet nous montre, perché sur l'extrémité d'une branche d'ormeau, un oiseau qui fait entendre un petit piaulement, prélude d'un chant sonore que nous applaudissons bientôt. — Je demande à tenir celui-là, dit le général; allons, maître Gluchet, montreznous votre savoir-faire.
— Mais, Monsieur le général, celui-là n'est pas neuf, je le connais, je l'ai tenu en cage, et si je le reprends, il ne chantera plus cette année.
' — Eh bien, commencez toujours par le prendre, quitte à le lâcher plus tard s'il ne vous convient pas.
— A vos ordres, général, vous allez voir, ce ne sera pas long.
En disant cela Gluchet enjambe quelques sillons, s'arrête sur un endroit où la terre est à nu, gratte le sol, fait un petit guéret, se baisse, se relève, se baisse encore, cache son piège sous la terre remuée, pose un ver blanc sur l'extrémité du ressort et s'éloigne en nous faisant signe de le suivre. Deux minutes avaient suffit pour dresser cette embûche.
Gluchet nous dit alors avec un grand sang-froid : — Ne vous retournez pas, ne le regardez pas; la curiosité le poussera à sa perte et sa gourmandise l'achèvera. Oui, messieurs, le rossignol est curieux, jamais il ne manque d'aller regarder la terre que vous avez remuée, il veut savoir ce que vous avez fait là, pourquoi vous vous y êtes arrêté, et c'est là qu'est le danger pour lui. Il va voir le ver blanc que j'ai placé dans cet •endroit, et alors sa gourmandise ne résistera pas à la tentation. L'expérience est perdue pour lui; il a déjà été pris une fois, mais cela ne l'empêchera pas de tomber dans le môme piège. Il y a des rossignols que
j'ai pris ainsi plus de dix fois, et jamais ils n'ont été ni moins curieux ni moins gourmands.
A peine achevait-il son discours, que maître Cluchet se retourne vivement et dit : Il est pris ! Il avait entendu un petit gémissement que l'oiseau avait laissé échapper au moment où Tengin perfide s'était fermé sur lui. Nous le vîmes en effet se débattre dans sa prison légère, et bientôt Cluchet le déposa entre les mains du général.
— Vous voyez, messieurs, que je ne vous ai pas trompés. Ce rossignol porte à la patte un petit nœud de soie noire; c'est ma marque, et plus d'un parmi ceux que vous entendez chanter dans les environs, a un signe pareil. Quelques amateurs du pays en prennent de temps en temps et mêles apportent. On les appelle les enfants du père Cluchet, et cela contribue à conserver dans le canton des oiseaux qui en font le principal ornement.
Cette chasse nous a beaucoup amusés; mais le Cluchet chasseur est bien autrement amusant que ses bêtes. Rien n'égale sa bonhomie, sa confiance en luimême et l'importance qu'il attache à son ayt. Il a vraiment perfectionné, non pas seulement les moyens de prendre les rossignols, mais bien le rossignol luimême. Il obtient de lui tout ce qu'il peut donner de voix; il en use comme de son bien, de sa chose, puis il lui rend la hberté, favorise ses amours, vise à la propagation de l'espèce et réalise, à son point de vue, un gouvernement-modèle de cette famille harmonieuse. Il consent à être le roi des rossignols, ainsi que je l'ai déjà dit, mais pour leur bonheur et pour leur gloire ; il leur fait une belle place dans le monde qu'ils charment et embellissent ; enfin, ce n'est pas sa faute si, comme à Venise, une loi de l'État ne pourvoit pas à
leurs besoins. Entendons - nous , cependant, car à Venise, ce sont des pigeons qui sont Tobjet de cette distinction flatteuse, et Mons Gluchet, à qui j*ai fait part de cette munificence des anciens doges, prétend que ses oiseaux, à lui, en sont bien plus dignes. Suivant notre homme, le chant du rossignol est la véritable école du chant français; c'est une classe perpétuelle d'harmonie qui devrait avoir la plus douce influence sur nos moeurs publiques et privées. Ainsi soit-il ! Le général a eu la bonté de laisser notre oiseleur dans toute la liberté de ses théories musicales, et nous sommes rentrés en prison.
J'ai beaucoup amusé M"*^ la duchesse de Berry en lui racontant notre partie de chasse, et les singularités de Gluchet Tout fait rire de bon cœur. La soirée a été joyeuse, mais il était écrit que la parole resterait à M. Deneux, que le professeur d'accouchements prendrait sa revanche et que les interruptions de ce matin ne se renouvelleraient pas toujours.
Les différentes grossesses de Madame ont été passées en revue par le cher maître, qui, sous ce rapport, est véritablement un terrible historiographe. C'est un sujet sur lequel M. Deneux est inépuisable, et j'affirmerais au besoin que les souvenirs de Son Altesse Royale elle-même sont beaucoup moins précis que ceux de son accoucheur breveté. Voici les choses les plus saillantes :
Peu de temps après le 17 juin 1816, la princesse ressentit quelques symptômes sur lesquels M. Deneux fut consulté. Tout bien pesé, le maître décida qu'il pouvait y avoir grossesse et, qu'en conséquence, il fallait garder le repos. — Mais pendant combien de temps? demanda Madame. — Pendant douze jours. — Douze jours! y pensez-vous, docteur* c'est énorme !
— M"* la duchesse de Berry était fort jeufte alors, et cet arrêt de la faculté lui parut le comble de la tyrannie, mais il fallut obéir; le roi Louis XVIII voulait uil héritier du trône, et il n'entendait pas raison sur ce chapitre. Quelque temps après, Madame fit une chute dans un escalier, dégringola douze marches, se meurtrit les reins, mais cet accident n'eut pas de suites.
— Il me semblait avoir entendu dire à Madame qu'elle avait fait une fausse couche de quatre à cinq mois. Ce n'est donc pas dans cette circonstance qu'elle arriva?
A cette question faite simplement, M. Deneux lève la main et s'apprête à me répondre ; mais la princesse se hâte de prendre la parole et me dit avec vivacité :
« — Oh ! ne le croyez pas; il va vous faire des contes. « On m'a saignée et cela a déterminé l'accident. »
k. D&néux, la main en l'air, se récrie et la princesse continue :
« — Voici la vérité ! Le 25 août, à la procession de « Notre-Dame, Je me trouvais dans la voiture ^u roi; € cette grande machine était lourde et horriblement « dure. On s'arrêtait souvent ; ce temps d'arrêt déter- « minait un balancement énorme de cette terrible voi- « ture et J'étais secouée de la façon la plus déplorable. « J'étais assise sur le devant; la longue durée de cette « marche fut un vrai supplice pour moi. Je fus prise « de douleurs vives, on me saigna et les suites ne s'en « firent pas attendre. »
M. Deneux, qui a toujours la mainlevée et qui ressemble assez bien à un Jupiter tonnant ou à un pilier de réverbère, ne se laisse pas influencer par cette narration intéressée; il poursuit la coupable d'un coup d'œil où brille à la fois son courroux médical et son indulgence presque paternelle :
— Il ne s'agit pas plus de voiture que de saignée, et c'est moi qui vous l'affirme/ Madame a fait une grosse folie, une folie impardonnable, si elle n'avait pas eu un complice qui aurait dû être plus sage qu'elle. Monseigneur me l'a avoué, il l'a dit à ses aides de camp, tout le monde l'a su, et le roi Louis XVIII l'a assez grondé!
<ï — Vous êtes fou^ vous dis-je; je sais bien ce que « Monseigneur a dit, mais cela ne signifie rien ; ce « n'est pas cela qui m'a rendue malade. Que diable ! je « peux bien le savoir, peut-être! »
— Moi je vous dis, Madame, que c'est cela, et pas autre chose; vous fîtes ce beau chef-d'œuvre, le 8 septembre, le soir, à neuf heures, et je pourrais préciser mon accusation si cela était nécessaire. Vous étiez en habit de cour, prête à partir pour le bal, et l'accident flnal arriva le 13. Je constatai les suites de cette équipée et j'annonçai quel devait en être le résultat. — Et M. Deneux, s'adressant directement à moi, mais sans changer de ton, me fournit sur cet incident les détails les plus techniques. La princesse se couvre le visage de ses deux mains et dit que c'est absurde. M"® d'Hautefort, qui a battu en retraite vers son piano, exécute à grand orchestre l'ouverture de la (jazza ladra, et M"^Hansler se sauve dans sa chambre. M. Deneux est triomphant, il affirme que le tout est sincère et véritable et qu'il n'y a pas àlui en conter sur ce chapitre. Le terrible homme! On n'est pas plus accoucheur que cela!
Le grand air de M™® d'Hautefort survenu si à propos dans le moment critique, a eu pour conséquence un petit concert improvisé qui a parfaitement clos cette journée amusante. La dame d'honneur ne peut pas chanter quand on l'écoute, elle n'a jamais pu vaincre
cette timidité si fâcheuse et qui paralyse souvent les meilleurs artistes.
Nous passons en revue les Malibran, les Dorus, M"* Casimir, M"* Déjazet et autres oiseaux chanteurs que dédaigne maître Cluchet. Vient ensuite le tour d'une foule d'autres célébrités féminines, dont la voix a le pouvoir de charmer le public : le gosier si musical de M"* Mars, l'enrouement de M""* Dorval, le gazouillement de M^^* Péhssier, et bien d'autres encore ; après quoi nous entamons l'interminable chapitre des cancans de coulisse et de ruelle. Nous y serions encore si l'envie de dormir, non moins que l'heure avancée, ne nous eussent mis en fuite ; donc nous fermâmes les digues de notre éloquence et l'amour du prochain nous est arrivé tout juste en même temps que l'épuisement de nos forces, de la mémoire et du reste.
Samedi, 18 mai.
M. Gintrac m'écrit ce matin qu'on a reçu hier à Bordeaux une lettre de Paris annonçant que M. le comte de Mesnard, retenu par uiie indisposition peu grave, lïe doit arriver à Blaye que dans quelques jours. Mon cher confrère me charge de communiquer cette nouvelle à la princesse. C'est ce que j'ai fait aussitôt, M""* la duchesse de Berry l'a reçue très froidement ; l'on voit qu'elle n'a pas oublié la singulière missive de son premier gentilhomme.
En entrant chez la princesse, M. Deneux et moi, nous l'avons trouvée tenant sa petite fille sur ses bras, la berçant doucement sur sa poitrine, la couvrant de caresses et lui chantant un de ces ramages mater-
SAMEDH8 MAI 481
nels que le cœur inspire. A l'aspect cUj ce tableau, raccoucheur de Madame s'est écrié :
— Si M. de Kergorlay ou tout autre incrédule entrait en ce moment, que dirait-il? Il me semble qu'il y a de quoi convaincre tout le monde.
— € Oh! dit Madame, si M. de Kergorlay était ici « je vous prierais de ne pas le laisser approcher do « mon lit. Je le connais, il est colère et deviendrait « blanc comme mon drap. Il serait capable de me « faire un mauvais parti, de me donner un coup de « tête comme un vrai breton qu'il est. Si le comte « Hector reste à Paris pendant quelques jours, ces « émergumènes sont capables de lui chercher querelle ; « mais qu'ils y prennent garde ! le Monsieur n'est pas « patient et il leur en cuirait. »
Les journaux de ce matin nous apportent l'absurde factum de MM. Battur et consorts. Madame l'a lu d'un bout à l'autre, sérieusement d'abord, puis elle en a ri, et elle s'est livrée à une critique vive et animée de cette pièce :
— « En vérité, c'est par trop d'aveuglement ! Je ne « suis qu'une femme, et assez ignorante, j'en conviens, a eh bien ! je me chargerais volontiers de démontrer^ « code en main, à ces fous incorrigibles, qu'ils ne « savent pas même leur droit. De quoi se mêlent-ils ? « Les ai-je chargés de ma cause ? Qui les prie d'avo- « cassera mes dépens? Au reste, toutes ces dénéga- « tions absurdes n'arriveraient pas aujourd'hui si le a Gouvernement eut permis à MM. de Chateaubriand « et Hennequin de venir à Blaye. Au surplus, tant « pis pour ceux qui nient ! Ma conduite ne doit laisser « aucun doute sur la position que j'ai voulu prendre « et sur mes projets d'avenir. Ceux qui ont un peu de « bon sens doivent y voir clair et agir en conséquence.
Dans rapràs-midi, nous avcms eu mr las glacis 4^ la citadelle un grand ex^ercice à feu qui s^ réveiUé le§ échos assoupis de ces vieilles murailles. La garnison entière a manoeuvré sou3 les ordres du général Bugeaud, et M™* la duchesse de Berry s'est beaucoup ag^îi^ée de ce tapage.
Lq général est un vérit^le mi|itiaire. C'est un praticien consommé, ^t quand, traversant les rang du 64% il s'empare du fusil mai tenu par quelque pauvre soldat iaes^pérûa^i^tô, oa recoimait aussitôt T^pinnie du métier que }es troupiers ço{Qt^3apl<s)it avec i^utai^t d'admiration que d'étonjiemoBt, Chacun ^nt aussitôt que c'est là un maître, u^ v^itaWe çl^ef destiné à oop^mander, à (Uriger le combat, à v^ËÛncre tout à la fois par son courage personnel et par l'élan qu'il inspire auxsol- (|a^ pbéi^swte- Ia première fois que j'ai yu M. Bugeaud sur le terrain, je ne l'iai plus reconnu. Il m'a paru en quelqu^e sorte transfiguré, et j'ai senti qu*il y a des fl^tures bQUiqikeus£|s créées pour la lutte et la vicM^ire, armées de toutes pièces, et faites pour exercer une 4Qwinati<Hi inoonte^e sur le troiq)eau humain.
Ju^que^ià» j'avais vu notre gouverneur aux prises gvep Igs di^çultés d'une position bizarre, se tirant . d'affair-e taut bien que mal, au milieu des ennuis Tassaillant de toutes parts, tourmenté par les craintes de M. d'Ai^out, poussé par le sentiment du devoir et de l'intérêt de l'Etat, à des mesures que n'aj^rouvait pas son cœur affeâtueux et bienveillant, en somme, très malheureux du rôle que lui avaient départi des circonstances aussi graves que singulières.
En mainte circonstance, je l'avais entendu parler guerre avec une clarté, une précision que j'admirais. Le Général se faisait comprendre non seulement des gens du métier, ce qui est difficile, car ils ont leurs
BAUmt 18 MAI W^
préjugés ou leurs prétentions, mais encore ctes ignorants comme moi, si bien que je trouvais un vêritaWe plaisif à suivre des démonstrations théoriques, appuyéeâ le plus souvent d'exemples saisissants de vérité et d'àrp<*opos.
Mais quand je l'eus aperçu à Tceuvrë, faisant exéoutcfT à sept où huit cents hommes les mouvements de guerre offensive qu'il nous avait décrite tant de foi^, quand j'ai pu constater les résultats positifs dé ces principes si clairs, j'ai compris que le géftéMl était un personnage de haute portée, et j'ai commencé, dès à présent, à lui donner, en petit comité, un titre, celui de Maréchal dé France, que l'avenir se chargera, je l'espère, de confirmer.
Les officiers que le général veut arracher à la routine, mettent peu d'empressement à le seconder ; ils professent pour ce qu'ils nomment rordonnance, un respect servile qui s'oppose à toute amélioration, et M. Dugeaud aurabesoin de devenir Maréchal ou même ministre de la guerre, pour faire prévaloir ses idées. En attendant, il est admirable au milieu des soldats qu'il fait manœuvrer, il» les animé, il lèsJ échauffe, . et leur communique à ioiXB une partie de Tardeur qui l'embrase.
Gë n'est pas le moment d'entrer darts pitis de détails sur ce point. Je veux seulement consigner ici mes im7 pressions touchant ce personnage, sur lequel j'entends bien souvent porter les jugements le plus contradictoires. M. Bugeaud possède, selon moi, une large dose d'intelligence spontanée, de bons sens pratique, et il a, de plus, une très ample provision de ce feu sacré qilî assure le succès en tout. Si les circonstelnces ati nrilieti desquelles s'est écoulée sa première jeunesse se sont opposées att perfectionnement dé certains
accessoires que le monde place en première ligne, si la forme n'a pas été ajoutée au fond dans la proportion que bien, des gens exigeraient, si une vie énergiquement mise au service de la Patrie sur vingt champs de bataille a été privée de quelques agréments d'une valeur aisément contestable, rien de tout cela ne peut, à mon sens, amoindrir un homme supérieur, et pour moi, le général Bugeaud est vraiment un homme supérieur.
Depuis troismois, jele vois tous les jours, et presque tout le jour, j'étudie ses habitudes, ses goûts, ses passions, j'assiste en observateur attentif au développement spontané de ses sentiments intimes, et je demeure convaincu de ceci, à savoir : que M. Bugeaud a une âme d'une trempe non moins bonne qu'énergique. Il a la simplicité d'un enfant quand il s'agit de la plupart des combinaisons sociales où les gens du monde se montrent si habiles ; il ignore jusqu'aux simples éléments de ces prétendues sciences dans lesquelles nos gants jaunes sont de si grands docteurs, mais il sait à merveille distinguer le vrai du faux, le bon du mauvais, et toucher d'une main ferme le point précis d'une question politique, morale ou industrielle, lia profondément réfléchi sur ce qui constitue le bien-être et la richesse des nations, sur la force relative des grands peuples qui habitent l'Europe centrale, sur leurs intérêts particuliers et généraux, en un mot, sur cette politique d'application qui sert de base à la paix et par conséquent au bonheur du monde entier. Bien qu'il soit militaire avant tout, il oublie volontiers la guerre et les glorieux triomphes dus à nos armes, pour songer à une question principale, c'est-à-dire, l'avantage réel et durable des relations amicales entre les divea^s membres de la grande famille européenne.
En somme, le général Bugeaud me paraît un homme aux vues fermes autant qu'élevées, patriote sincère et éclairé, propagateur ardent des idées d'ordre et de liberté, éminemment homme de bien, citoyen dévoué, militaire d'une habileté consommée, en un mot, un Français modèle et digne d'être présenté à nos amis comme à nos ennemis.
Un trait caractéristique, et que je ne puis omettre, c'est la singulière antipathie qu'éprouve le général pour iD journalisme. Il croit peu aux convictions des écrivains qui alimentent la presse périodique. Il déplore amèrement le mal qu'ils font, le trouble qu'ils jettent dans beaucoup d'esprits, les violences auxquelles ils se livrent envers le Roi, leurs attaques incessantes contre nos institutions les plus respectables, et la lecture de certains journaux de l'opposition lui donne à chaque instant des accès de colère que l'on a bien de la peine à calmer. Il argumente alors avec une véhémence extrême, écrit aux rédacteurs de ces feuilles, engage souvent une polémique dont la prudence est loin d'égaler la vivacité et qui entraine une foule d'inconvénients dont l'inutilité est le moindre. En vain le prie-t-on de se modérer, de laisser de côté ces attaques injustes, ces critiques envenimées, de dédaigner ces vaines clameurs d'une presse désordonnée, rien n'y fait ; l'ardeur du combat se réveille à chaque occasion nouvelle et la bataille recommence plus chaude que jamais.
Ainsi que je l'ai dit, c'est là un trait caractéristique dans la physionomie morale de M. Bugeaud. Il ne laisse échapper aucune occasion de faire sa profession de foi à l'égard de la presse. Il traite la plupart des journalistes avec une souveraine rigueur, il leur reproche de n'obéir qu'à l'esprit de parti et de se moquer
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du patriotisme dans la plus haute acception def cef mot si souvent prodigué à faux. Partisan éclairé de la liberté de ia presse, il invente chaque jour quelque expédient nouveau potir en prévenir les abus, poiïr en limiter les écarts, ipout en réprimer les désordres, et forcé par là nature même de ces inconvénients, il restreint cette liberté au point de la rendre illusoire. Avec les meilleurs intentions, il âtnve tout douceînent à la tyrannie, et son raisonnement rigoureux pousse à Textrême des principes dont* f application lui paraît utile. Mais cette tendance d'arbitraire militaire est bien vite tempérée par utt esprit vraiment libéral, et ce singulier mélange de sentiments opposés conduit quelque fois à des vues dont la saine logique n'a pas mesuré tous les termes.
Qu'arrivera-t-il de tout cela? Le général a trop de franchise et de courage pour se taire, iï attaquera toujours et partout le journahsme qu'il considère comme la cause la plus efficace de nos troubles intérieurs, et sans nul doute, il excitera contré lui des haines violentes. et qui ne pardonnent jamais. Là peutêtre, se trouve pour lui le principal obstacld aux grandes destinées que je crois réservées à son mérite ; il ameutera contre lui tous les enfants perdus de cette armée d'écrivains a gages qui né comprennent de là liberté que ses plus dangereuses licences, et je crains bien que ces aboyeurs, si habiles d'ailleurs à saisir le côté vulnérable des hommes publics, ne parviennent à lui faire expier cruellement le mépris dont il les accable.
Ce n'est là qu'une ébauche, et j'aurai, je l'espère, plus d'une occasion d'achever ce portrait. Après M"* la duchesse de Berry dont la physionomie domine ces récits quotidiens, il n^en est pas (|uî soit plus digne
4'étude fipiâC(riia du général Bugeaud,et je mettrai tous fttos soins à faire connaître et apprécier un homme d'une valeur incontestable.
Ce soir, à propos d'émeutes, il est question de celle qui a eu lieu tout récemment à Londres, et dans laquelle plusieurs constables ont été tués.
« — C'est là une chose extrêmement grave, dit la « princesse, car en Angleterre, la baguette d'un f constahle fait reculer les flots d'une populace en f furie. On brise les vitres d'un hôtel, on porte des. « bannières couvertes d'inscriptions menaçantes, on « pend, ou Ton brûle en effigie certains personnages « politicjues ou autres, mais à Tapparition d'un consta- < ble tout rentre dans l'ordre et l'on respecte les ff agents de Tautorité légale. Que les émeu tiers de Paris € sont loin de professer de tels sentiments à l'égard « des bons gendarmes ! Il est vrai que ces derniers « ne se servent pas de baguettes et que leurs grands « sabres sont un peu plus redoutables. »
Notrp soirée a pris une tournure très littéraire. Madame a lu aujourd'hui Max, roman nouveau de M. Ernest Legouvé. Elle eât enchantée de cet ouvrage et me demande si j'en connais l'auteur.
— Je l'ai rencontré quelquefois dans le monde. Il est fils de l'auteur du Mérite des Femmes , et il avait à peine vingt ans quand l'Académie française lui décerna le grand prix annuel de poésie. Son père mourant le confia aux soins de son ami, le respectable M. Bouilly, et cet excellent tuteur a dignement rempli ces fonctions délicates. Le jeune homme arrivé à sa majorité a r^çu des titres de propriété pour une somme considérable prouvant avec quelle sollicitude éclairéQ cet excellent homme avait dirigé les affaires de son pupille.
« — Oh ! c'est très bien, c'est admirable, mais « cela ne m'étonne pas de la part de M. Bouilly. « Je l'ai toujours beaucoup aimé, ajoute la princesse; « tout ce qu'il a écrit indique un bon cœur, une âme a généreuse, et bien des gens se sont moqués de lui < qui ne le valaient pas. »
M"*d'Hautefort, qui ne se pique pas de sentiment, nous dit qu'elle a beaucoup entendu parler du Mérite des Femmes, mais qu'elle ne l'a jamais lu. Ce sont de ces livres dont l'éloge ne nous appartient pas. Et puis, ces choses que tout le monde connaît, on n'a pas la curiosité de les lire. C'est comme la //eiîriade, j'avoue queje ne l'ai jamais lue. « — Et Télémaque, s'écrie « Madame , en voilà un livre que j'ai pris en « grippe ! Figurez-vous qu'on me l'a fait lire à l'âge « de dix ou douze ans, pendant mes récréations. Gela « m'ennuyait à périr ; aussi, je ne puis y penser sans « bâiller. »
— Oh! dit M""* d'Hautefort, j'espère bien que Jacquotot et sa méthode l'ont enterré pour toujours, et c'est bien fait !
« — Et le Voyage dû jeune Anacharsis, reprend la « princesse; on donne cela à des enfants, à des jeunes a personnes qui n'y comprennent absolument rien. Le « fameux chapitre sur la musique des Grecs, que de « pénitences ne m'a-t-il pas valu ! >
= — Je suis sûre que Madame n'en eût pas dit autant du Voyage d'Anténor, par M. Lantier. Ces deux ouvrages, dont l'analogie est frappante, sont conçus sur un plan bien différent ; les deux héros parcourent les mêmes contrées, mais chacun d'eux examine les choses à son point de vue, et les aventures d'Anténor constituent une lecture aussi attachante que celles d'Anacharsis sont sèches et froides.
» — Je ne connais pas votre Anténor. Qu'est-ce « que c'est? »
-^ Le roi Louis XVIII, qui se piquait de bon goût, ne pouvant dormir, un certain soir, pria le jeune Mennechet, son lecteur ordinaire, de lui lire quelque ouvrage intéressant. Le hasard voulut que le susdit Anténor tombât sous la main du lecteur, et dès les premières pages, le roi fut très agréablement impressionné. Le sommeil ne vint pas, au contraire; après le premier volume, vint le second, puis le troisième, si bien que la plus grande partie do la nuit fut employée à la lecture de cette œuvre charmante. Louis XVIII en fut ravi. Il voulut connaître Fauteur de ce livre si ingénieusement empreint de la grâce attique, et quand il eût appris qu'il vivait à Marseille, dans une position médiocre, il lui fit expédier le brevet d'une pension sur sa cassette, le nomma bibliothécaire de je ne sais quelle grande ville du Midi, et le remercia ainsi de tout le plaisir qu'il lui avait donné.
Madame a été enchantée de cette petite anecdote que je tiens de bonne source. Elle se propose de Hre l'ouvrage de Lantier. Elle aime les choses historiques et les préfère de beaucoup à celles qui sont purement imaginaires et elle revient à son point de départ en disant :
« — Bon Dieu ! que le sage Anacharsis m'a en- « nuyée ! Six volumes de choses sérieuses ! Est-il pos- « sible que la Grèce n'ait offert à l'abbé Barthélémy a que des sujets de réflexions aussi graves ! »
Il faut que Madame lise un intéressant recueil intitulé Fêtes et Courtisanes de la Grèce, Elle y trouvera tout ce que la pruderie de l'abbé Barthélémy ne pouvait placer dans son grand ouvrage, et c'est en vérité bien fâcheux, car ces deux éléments si divers,
mêlés dans d^s proportions convenables, eussent formé un tout charmant.
M"* la duchesse de Berry fait un grand éloge des études historiques de M. de Chateaubriand. M"*'* d'Hautefort trouve que la plupart des ouvrages d'histoire, publiés de nos jours, sont trop légers, trop superficiels. MM. de Barante et Capefigue n'ont pas assez de gravité, ils ne citent pas assez les documents authentiques, les chartes, les pièces diplomatiques ; il lui faudrait des chroniqueurs, et les modèles en ce genre sont trop négligés par nos auteurs modernes. La belle dame est un peu bas bleu ; elle nous raconte le grand succès qu'elle a obtenu en publiant la réimpression d'un livre rare, intitulé : La toilette dune Romaine. Elle lit Joinville, Comines et Froissart, ce qui me paraît énormément gaulois. M""* la duchesse de Berry avoue tout simplement qu'elle préfère le style moderne ; elle a eu le plus grand plaisir à lire Tristan le Voyageur, de M. de Marchangy, mais elle ne connaît pas la Gaule poétique du même auteur. Elle me •promet de lire cet ouvrage que je lui ai vivement recommandé. Je' lui ai glissé quelques mots d'une certaine tragédie intitulée tout simplement Louis le Débonnaire, rien que cela, et que j'ai commise à l'instigation du susdit livre de M. de Marchangy. Premières bouffées de cette poésie rhétoriciqnne qui fleurit au primptemps de la vie, rimes ambitieuses dont l'inexpérience égale la naïveté, qu'êtes-vous devenues, et comment retrouverai-je un jour ce chef-d'œuvre perdu pour moi et pour la postérité?
Marchangy, Brillât- Savarin, et je ne sais quel autre magistrat éminent, moururent tous trois presque le même jour, d'une fluxion de poitrine gagnée dans
l'église royale de Saint-Denis, à Tun des anniversaires du 21 janvier.
« On dirait, suivant M""® la duchesse de Berry, qu'il « y a dans les cérémonies funèbres quelque chose de « contagieux. Les vieillards doivent surtout se dis- « penser d'assister à ces grands convois. où Ton a froid. « L'aspect de la mort est mortel pour ceux qui attei- « gnent le terme de te vie. Ils n'ont pas besoin de la « leçon qui ressort d'un cercueil et qui peut devenir « si profitable aux jeunes gens. Ce pauvre Brillat- V Savarin, qu'allait-il faire dans cette église froide et « lugubre? Que son livre est charmant ! Que cette Phy- « siolocfie du goût en contient! Quelle aimable gaieté, « que d'esprit, quel ton de bonne compagnie et comme « il sait rendre intéressantes des choses vulgaires ! « C'est la cuisinière bourgeoise divinisée ! Il a fallu du a génie pour donner cette forme ravissante à des pré- « ceptes aussi^communs ! Comme il est gai, vif, piquant, « instructif ; la grâce sans fadeur, l'élégance sans « prétention, ce je ne sais quoi d'inimitable que toutes « les autres nations de l'Europe sont réduites à nous « envier ! Il y a une autre physiologie, celle du mariage, « par votre ami Balzac, mais celle-là ne vaut pas « l'autre, tant s'en faut. Et cependant l'esprit n'y <c manque pas, au contraire, mais la matière est déli- <ï cate, le sujet scabreux, comme vous dites, et de- « mandait une main de maître. Il y a dans cet ouvrage « des choses bien hardies, d'autres bien hasardées, et « l'ensemble gagnerait à être discrètement abrégé, a Du reste, je l'avoue, il m'a fait rire. Il aborde sou- « vent des chapitres très intimes, il traite des cas « réservés avec une certaine verve licencieuse que « comporte son sujet, j'en conviens, mais qu'il aurait a dû gazer un peu plus. Savez-vous de qui je tiens ce
« fameux livre? De mon cher cousin, le duc d'Or- « léans. Il m'en fit un grand éloge et me pria d'en a accepter un exemplaire. »
Nous avons terminé la soirée par une dissertation chirurgicale. M""® d'Hautefoit s'étant emparée de ma trousse, a fait l'inventaire do tous les instruments qu'elle contient. Madame s'en ^^é\e aussi, et les questions pleuvent sur les bistouris .es sondes, les pinces, etc., etc. Il m'a fallu faire une leçon de médecine^ opératoire. M""® la duchesse de Berry a du courage, elle a plusieurs fois servi d'aide dans des circonstances graves ; la vue du sang ne l'épouvante pas. M"*^ d'Hautefort ne peut pas entendre crier, sans être menacée de syncope. La princesse nous fait rire en imitant le père Elisée, chirurgien du roi Louis XVIII, qui disait toujours: Brenez mes bilulesl Toutes ces vieilles têtes, suivant Son Altesse Royale, ne valent pas le moindre carabin de l'Hôtel-Diev.
Et lorsque nous lui avons souhaité la bonne nuit, elle nous a dit adieu, et a ajouté :
« — Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»