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Samedi 27 avril.
M. Gintrac, mandé jeudi dei:nier, est arrivé ce matin. Nous avons reconnu ensemble que l'état général de la princesse s'était amélioré d'une façon notable. La lutte soutenue avec tant d'opiniâtreté est abandonnée, et Son Altesse Royale dispose toutes ses affaires en prévision d'un accouchement prochain. M"** Hansler
"joue de l'aiguille, on parle brassières, couches, langes, bonnets ; l'instinct maternel se fait sentir, la future mère prépare son nid et ces idées font une utile diversion aux tristesses de la captive. M. Deneux s'agite au milieu de ces conciliabules féminins ; la soubrette le consultant sans cesse sur la forme et les dimensions des diverses pièces de ce trousseau destiné au royal
' marmot, me fournit une excellente occasion d'admirer la solidité des connaissances de mon vieux maître sur ces ' matières. On voit qu'il est là dans son élément, dans son centre ; les puritainesqui veulent bannir les accoucheurs feraient sans 'doute une : exception /en faveur de M. Deneux et le regarderaient comme une véritable sage-femme. . . ^'
M. le Ministre de l'intérieur, qui ne néglige pas les
détails, nous a expédié un immense projet de constatation pour le futur accouchement de la princesse. Ce plan est soumis en ce moment aux délibérations de toutes les autorités municipales, administratives et judiciaires de la bonne ville de Blaye ; on s'agite, on se dispute môme, et quelques ricochets de ces débats arrivent nécessairement jusqu'au pavillon de M*®* la duchesse de Berry,
Ce soir, en passant en revue quelques-unes des dispositions principales de ce fameux projet ministériel, Madame, à propos de la constatation de son identité, s'est écriée :
— c Que voulez- vous qu'ils constatent? Il n'y a peut- K être pas parmi eux un seul individu qui m'ait jamais c vue. Vous-même, docteur, vous ne m'aviez peut- « être pas vue avant de venir à Blaye ? >
— Pardon, Madame, j'avais déjà eu l'honneur de vous voir, mais une seule fois.
« — Comment cela ? Où donc ? >
— Oh ! cela est encore présenta ma pensée. C'était en 1824, à la procession de la Fête-Dieu, à Saint- Germain-l'Auxerrois , et la circonstance était trop remarquable pour ne pas se graver dans ma mémoire.
« — Que voulez- vous dire ? De quoi s'agit-il ? Les u processions ont toujours été pour moi des jours de ^ grande corvée ! »
-^ Il me semble encore voir Madame portant une coiffure empanachée de belles plumes blanches, avec une aigrette et des diamants magnifiques. Votre Altesse Royale venait immédiatement après M"** la Dauphine qui avait une immense robe dont la queue était soutenue par un page. Cette grande queue était un peu trop relevée et vous riiez de la tournure singulière que cela donnait à la princesse. Cette franche
gaieté me frappa et j'en ai conservé un vif souvenir. J'aurais reconnu^Madarae partout.
c — Oh ! mon Dieu, que ces grandes queues de « robes ont causé d'accidents bizarres. Un jour, ce « jour est mémorable, nous revenions de jeter de « l'eau bénite sur le corps du roi Louis XVIII. Nous € étions en grand» deuil, et la Dauphine, qui entrait « devant moi dans le salon de la Paix, portait une € queue en crêpe qui avait bien sept ou huit aunes de € longueur. Dans un moment de presse, le cortège c s'arrêta, et il survint un peu de confusion dans cette € sorte de procession funèbre. Lorsque l'on se remit tf en marche, et que l'on reprit ses distances, cette « grande queue de la Dauphine venant k se déployer, € se trouva garnie de trois ou quatre gardes du corps « qui étaient dessus à califourchon. L'aspect de cette « calvacade avait quelque chose de si étrange, que je « ne pus me retenir, et un éclat de rire fit tourner € brusquement la Dauphine de mon côté. Elle aperçut « aussitôt ces écuyers qui ressemblaient aux quatre « fils Aymon, et elle ne tint pas mieux son sérieux € que moi-même. Bien souvent depuis je l'ai vue « pouffer de rire en parlant de cet escadron enfour- « ché sur sa queue de crêpe. »
— Madame la Dauphine rieuse ! Il faut que ce soit Madame qui le dise pour que je le croie !
« — On l'a toujours méconnue ; quand elle oubliait « pour un moment ses malheurs, elle riait aux éclats* « et pour peu de chose. Elle a la voix rude, le ton « brusque, cela repousse d'abord et intimide, mais ces « apparences sont loin de la réalité, car, au fond, elle « est douce et bonne et très disposée à la gaieté. »
La conversation, comme on en peut juger par cet échantillon, prend quelquefois un tour assez gai, et je
ne néglige rien pour lui donner ce caractère. Madame se laisse aller volontiers aux idées tristes ; elle lit beaucoup, trop même, car cela la fatigue. Les nouveautés littéraires sont promptement épuisées ; je m'évertue à découvrir les productions les plus récentes de nos romanciers modernes pour fournir un aliment à son insatiable curiosité. Mes anciennes relations avec un écrivain célèbre m'ont été d'une grande ressource dans cette circonstance. J'avais eu l'occasion de remarquer le goût très vif de la princesse pour les œuvres de M. de Balzac. J'ai écrit à cet homme de lettres pour lui demander une note sur ses publications nouvelles, et, ce soir même, j'ai reçu une réponse que j'ai cru devoir communiquer à M"*® la duchesse de Berry. Cette longue épitre, que je consigne ici dans l'intérêt de l'éditeur futur des œuvres complètes de ce romancier, a paru faire beaucoup de plaisir à la princesse ; elle aime ces sortes de choses, ces surprises, et je me félicite d'avoir eu cette pensée. Voici la lettre, dont je conserve l'original :
« Mon cher docteur, « Je vous remercie infiniment de la lettre que vous « m'avez adressée à Paris et que j'ai reçue ici (à « Angoulême), à quelques pas de vous. Je suis venu « bien près de Bordeaux chercher un peu de repos, « afin d'achever plusieurs entreprises assez impor- « tantes. Vous savez combien je tenais à vos suffrages c pour Louis Lambert y cette œuvre de prédilection « que je voudrais faire approcher le plus possible de € la perfection. Je rougis de vous l'avoir donnée si « incomplète. Il y a- déjà un troisième manuscrit où « beaucoup de fautes sont corrigées, plusieurs déve- « loppements ajoutés., Mais, enfin, la nécessité fait « d'un savant et d'un homme politique un conteur, et
il faut obéir à la nécessité. Nous vivons dans un temps où besoin est de soutenir les vieux noms, quelque grands qu'ils soient, par des mérites personnels. Néanmoins, croyez que ce que vous m'avez écrit est de nature à me flatter beaucoup, et mes opinions en disent assez sans que j'aie besoin d'ajouter par mes paroles à mes sentiments intimes. « J'ai été personnellement bien heureux pour vous de vous savoir envoyé à Blaye, et politiquement satisfait d'y savoir un homme d'honneur et de probité. C'est ce que j'ai dit à bien des personnes, et j'ai saisi cette occasion de parler de vous avec beaucoup de plaisir, puisqu'elle me donnait licence d'appuyer sur vos qualités. Vous seriez bien aimable de m'écrire quelquefois, car je pourrais dissiper les inquiétudes sincères de plusieurs personnes avec lesquelles je suis en relation. Vous devez savoir que, dans les circonstances où nous sommes, il y a beaucoup de gens qui jouent la comédie et d'autres qui sont vrais. « Être la Providence des captifs, mon cher Ménière, c'est ce qu'il y a de plus beau dans le monde, et j'attache plus de prix à causer à celles d'entre ces anges qu'on appelle des femmes, qui souffrent à quelque titre que ce soit, une consolation, qu'à toutes les gloires possibles. Aussi, quand je reçois une de ces lettres où quelque affligée me remercie d'avoir rencontré quelque bonheur à me lire, je suis payé de toutes les nuits que je passe et de tous mes travaux. Alors, ma vie, qui a été si longtemps : pesante, est allégée de tous ses maux. Jugez de ma joie si je pouvais dissiper quelques chagrins entre les murs d'une solitude ! Un des plus doux moments : de ma vie a été d'apprendre que Une vie de femme, : article écrit sur M"'' la Dauphine dans le Rénovateur,
« lui avait été doux au cœur. Elle n*était qu'exilée !...
« Vous avez une conversation si douce, si amène, € si largement instructive, que je sais qu*il est difficile « que vous ne plaisiez pas aux personnes de goût. « Vous êtes le meilleur interprête qu'un homme de € cœur puisse avoir auprès des dames à qui Ton veut « plaire. Aussi, pour vous, sur votre désir, je puis (i vous envoyer tout ce que vous souhaiterez. h'Echo « de la jeune France, qui m'a fait l'honneur de me c mettre i)armi les fidèles illustrations royalistes, « publie une nouvelle Histoire des Treize qui a pour « titre : Ne touchez pas à la hache ! Si vous n'aviez pas c le premier numéro qui a paru avec un premier « feuilleton, écrivez-le moi, je vous renverrai aus- € sitôt, ainsi que les suivants, à mesure qu'ils seront « publiés. Cette nouvelle aventure est un peu plus <c profonde que ne Test celle de M"* Jules, dont le « testament a, d'ailleurs, arraché des larmes aux plus € insensibles de ces femmelettes dont nous avons si « souvent déploré l'existence ensemble. Mais si vous € ne connaissez pas Les Marana, La flemme aban- « donnée, La Grenadière, vous avez, dans les mois c de décembre, janvier, septembre, octobre et novemc bre derniers, de la Revue de Paris, d'amples his- « toires à lire, pour peu que ma fécondité ne fatigue « pas.
« J'ai bien des choses à vous dire, mais je ne sais « si j'en ai toute licence, et je me tais pour vous moins « que pour moi, dont l'impénitence finale en fait « d'opinions légitimistes est si franche et si désinté- « ressée. Du reste, elle ne va pas jusqu'à me faire « faire ou dire des bêtises. Je ne serai jamais ni dans « les niais ni dans les fourbes d'aucun parti. Je crois « et je pense !. . .
« Ce que je trouve de plus beau dans votre position, c'est de vous trouver à même d'être utile dans Tune des situations les plus délicates où puisse arriver une femme. Napoléon, comme vous le dites, disparaissait, mais il était fort, et une femme, quelque puissante qu'elle soit, a toujours sa faiblesse, qui donne un cachet do poésie h tout ce qui peut lui advenir.
a Si j'ai quelque loisir, et j'en aurai pour cela, j'irai d'ici à huit ou dix jours à Bordeaux, et s il est possible de vous voir, je vous ferai, dans toutes les conditions voulues, une visite avec un trii)le plaisir; c'est toujours si bon de rencontrer un .visage connu quand on est loin de sa sphère habituelle. « Je travaille énormément; d'abord afin de conquérir mon indépendance dans la vie privée pour pouvoir aborder la tribune lors de la réélection générale, puis pour achever une œuvre complète parmi celles que j'ai entreprises. Il faudrait vous écrire trop longuement pour vous expliquer ces plans d'une immense étendue, littérairement parlant. Mais enfin, quand nous nous reverrons, nous aurons beaucoup à nous dire, vous et moi, sUr le laps de temps qui nous aura séparés, a Et moi aussi, j'irai à Naples!... Cette année, vers le mois de décembre, il y aura là des âmes d'élite qui doivent s'y réunir, et, si vous parcourez ce pays à cette époque, grande sera ma joie de vous y voir. J'ai dû y aller avec M. le duc de Fitz- James et M""^ la duchesse de Castries; mais les ennuis de la vie littéraire m'ont rappelé dans le grand bagne de Paris, où je suis trop souvent cloué sur un banc de forçat.
« Adieu, mon bon docteur. Si vous ne vous com-
« I)romettez pas à cette innocente traduction du cœur, « déposez aux pieds de la captive les plus vives admi- « rations du poète, les hommages du royaliste, les « profonds respects du Français et les sentiments do « rhomme privé.
« Votre lettre m*a donné la seconde émotion puis- « santé parmi celles que je compte dans ma vie, et je « voudrais vraiment avoir plus de talent que je n*en « ai pour être digne de ces choses.
• « Avant mon départ de Paris, j'ai vu M. de Chà- « teaubriand chez M""^ Récamier. Je Tai trouvé bien « maussade, bien chagrin. Pour moi personnellement, « je n*aime pas sa plaidoirie dernière. Il a, selon « moi, un peu trop joué avec son sujet. Il y a tou- «f jours effroyablement de moi dans tout ce qu'il fait; « puis, politiquement parlant, je n'aime pas Thomm^. « C'est le plus dangereux serviteur qu'aient eu les « Bourbons.
« L'homme qui a fait pendant cinq longues années « Topposition du Journal des Débats, la plus cruelle « de toutes, et qui a contribué aux malheurs de la « branche aînée, dont il est le frère Gain, ne me « plaira jamais.
« J'admire son talent, mais je n'aime pas sa conduite « politique. Il est versatile. La postérité sera bien « dure pour lui et il ne s'en doute pas. Aussi suis-je « de ceux qui préfèrent pour chef actuel le duc de « Fitz-James. Il y a à Paris beaucoup d'insensibilité, « beaucoup d'intérêts, peu de those du cœur. Notre « siècle est celui des chiffres ; aussi, depuis trois ans, « pensai -je que l'on ne peut plus réussir à rien que « par les combinaisons d'intérêt et d'argent.
« Les rois de l'Europe donnent l'exemple ; comment « les peuples ne les suivraient-ils pas?
« Adieu! Je vous répète que je vous trouve heu- « reux, et je vous aimerai pour .tout ce que vous « donnerez de consolations à la malade. Elle a reçu le « baptême d'illustration historique qui grandit encore « les grandes figures. Blaye est le sacre de Saintece Hélène, et elle sortira de Blaye! Sa vie recom- « mencera! L^avenir est un bien grand homme !.. .
« Mille choses affectueuses de votre dévoué
« De Balzac. »
On pense bien que cette lecture a vivement piqué la curiosité de M™® la duchesse de Berry. Il m'a. fallu répondre à une foule de questions sur M. de Balzac, sur. sa physionomie, ses goûts, son genre de vie, et fort heureusemient j'étais en mesure de. répondre avec exactitude sur tous ces points et sur beaucoup d'autres. La princesse aime les biographies et j'ai pu lui tracer celle de notre héros. Les gens de lettres forment une classe à part, et même, dans cette classe à part, M. de Balzac occupe une place très spéciale. J'ai pu raconter à Madame un grand nombre de particularités sur cet auteur si spirituel, ses débuts littéraires, ses entreprises commerciales et industrielles,' ses tentatives de tout genre et ses insuccès, puis enfin son apparition sur une scène plus éclatante, sa vogue, ses triomphes et cette laborieuse conquête d'une popularité légitime. Témoin de ces diverses phases d'une existence si agitée, j'ai vivement intéressé la princesse au récit de cette lutte ardente du génie contre les mille obstacles qui l'enchaînent, et notre soirée s'est prolongée bien plus que de coutume.
Madame est très friande de littérature, elle disserte volontiers sur le mérite des compositions de nos auteurs modernes, et sans se déclarer absolument classique, elle rit volontiers de certains romantiques échevelés.
384 LA CAPTIVITÉ DE LA DUCHEâSE DE BERRY
Elle déclare en toute humilité comprendre fort peu nos poètes incompris ; quant aux femmes incomprises elles lui semblent atteindre les limites de l'extravagance. Je l'ai fort égayée ce soir en lui lisant le quatrain suivant que vient de produire un de nos bas-bleus les plus huppés :
Jamais je n'aurai place au banquet des élus !
D'un breuvage infemal, quî lentement dévore,
Ma coupe est pleine 1... Bois! Toujours? Toujours! Encore?
Bois! Mourras- ta deux fois pour deux gouttes de plus?
Cette pensée ténébreuse ornée de rimes sonores, a été disséquée par la princesse, et cette critique, faite avec beaucoup de verve, était entrecoupée d'immenses éclats de rire. Jai laissé Madame dans cette excellente disposition d'esprit. Puisse-t-elle durer longtemps !
Dimanche 28 avril.
Mes rapports quotidiens à M. le comte d'Argout sont d'une monotonie désespérante. La toux, la fièvre, la sueur, je ne sors guère de là, et si cela continue, je serai bientôt à bout de mes variations. J'appelle à mon aide un incident quelconque pour donner quelque intérêt à ce narré fastidieux, mais rien ne vient. J'aurais presque envie d'envoyer tnon journal à M. le Ministre de l'Intérieur, mais ce travail, beaucoup trop léger pour la gravité d'un des conseillers du roi, courrait grand risque de se perdre dans les oubliettes du cabinet, et vraiment, ce serait dommage. Je n'ai pas envie de voir ce fruit de mes veilles aller tenir compagnie au gros registre du capitaine Lombard, et je décide dans ma souveraineté d'historiographe in partibuSj que
la postérité ne peut pas être frustrée de ces détails si pleins d'intérêt.
Ce matin, en flânant sur le grand rempart, j'ai trouvé plusieurs petites plantes dont le gracieux aspect a réveillé mes instincts botaniques. ISophyris myodes, petite orchidée précoce, montrait ses fleurs bizarres, et j'en tenais un petit bouquet en entrant chez M"*® la duchesse de Berry. La princesse aime beaucoup les fleurs, elle a beaucoup admiré ce singulier végétal, que M""® Hansler a reçu l'ordre de placer dans un petit vase de cristal.
« — Quel dommage de ne pouvoir conserver ce» « charmantes fleurs ! Elle vont se flétrir bientôt et j'en « suis désolée. Les médecins ne savent pas mieux con- « server les fleurs que les femmes, et vous, docteur, « vous n'inventerez rien pour cela. A quoi donc la « Faculté songe- t-elle? j>
J'ai donné à Son Altesse Royale l'assurance que la moitié de ce problème était résolu, et que je pouvais lui promettre de préserver de toute altération notable cette jolie petite plante et beaucoup d'autres analogues.
« — Mais en effet, docteur, vous devez savoir la « botanique. Les médecins de la Faculté de Paris « doivent tout connaître; aussi ne s'ennuient-ils ja- « mais. »
— Je ne crois pas. Madame, qu'il soit possible de s'ennuyer ici; pour ma part, je vous proteste que je n'en ai pas le temps. Je voudrais bien vous aider à trouver les journées moins longues, et puisque la botanique vous plaît, il me sera très facile, pour peu que vous m'y autorisiez, de recueillir exclusivement dans cette citadelle un nombre de plantes assez considérable pour composer un joli petit herbier. Les plantes qui croissent dans cette enceinte de hautes murailles seront
préparées avec soin, classées, étiquetées, dénommées régulièrement, et cette collection constituera pour tous un rare et singulier souvenir de cette affreuse demeure qui est cependant beaucoup moins déserte et sauvage que ne le pense Madame.
Ce projet a été accueilli avec joie. Aujourd'hui même j'ai recueilli un bon nombre de plantes que j'ai commencé à dessécher. Quelques cahiers de papier brouillard, deux planches et une grosse pierre, telle est la presse improvisée au moyen de laquelle je compte effectuer cette entreprise ; je me félicite d'avoir découvert cette mine féconde de petits plaisirs, de distractions agréables.
M™* la duchesse de Berry sait dessiner, je l'ai fortement engagée à prendre ses crayons, ne fût-ce que pour copier certaines petites fleurs délicates dont l'admirable coloris se perd, quel que soit le procédé de dessiccation mis en usage.
« — Il faut avoir, pour un travail de ce genre, plus a de liberté d'esprit que je n'en ai. Je n'ai pas le cou- « rage de m' occuper de la belle nature quand je trouve « le monde si méchant. Peindre des fleurs, c'est le lot € d'une jeune fille, d'une femme heureuse! Un quart c d'heure de ce travail me ferait pleurer comme une « Madeleine. Que j'avais de belles peintures de fleurs! « Tenez, docteur, écoutez-moi bien et mettez ce que a je vais vous dire dans votre journal. Je serais « bien aise que ce beau trait ne fût pas perdu. Vous « connaisez le bel ouvrage de Redouté sur les roses. « ï^h bien, les dessins originaux sur peau de vehn, « formant un magnifique volume, furent payés 40,000 « francs par le roi Charles X, qui m'en fit cadeau. « Le roi de Prusse et le roi de Bavière dési- € raient vivement ce bel ouvrage, dont ils offraient
« 70,000 francs. Redouté, par un acte de patriotisme. « assez rare de nos jours, aima mieux perdre 30,000 « francs et conserver son chef-deuvre à la France. Où « est maintenant ce beau livre? Il a été vendu à Londres « avec le reste de ma bibliothèque. C'est une perte « dont je ne me consolerai jamais! »
Ainsi m'arrivent [à l'improviste des faits curieux que je m'empresse de recueillir et de consigner dans ce mémorial. On voit que la princesse sait que je fais un journal ; elle accepte mon rôle et m'autorise à le jouer dans toute s^ latitude. Je lui ai dit que' ce beau trait de Redouté no surprendrait personne; que chacun connaissait son désintéressement et que, pour l'honneur de l'humanité, la plupart des artistes éminents avaient le cœur plein de ces pensées généreuses. Il appartient aux princes et aux riches de les récompenser comme ils le méritent, de les honorer d'une protection éclairée, de dorer leur gloire, enfin de les remercier dignement de l'éclat qu'ils répandent sur les sociétés les plus civilisées.
Nous avons longuement devisé sur ce beau sujet ; la conversation tournait un peu à l'héroïsme, lorsque M. Deneux a pris la parole pour dire que les Heurs, et surtout les roses bien peintes, étaient admirables, mais que de bons dessins sur toutes les parties de la science des accouchements seraient beaucoup plus utiles à l'humanité. « Je possède, s'est écrié le cher maître, les dessins originaux du grand ouvrage de X...; ce sont des chefs-d'œuvre. J'avais demandé au roi Charles X des encouragements pécuniaires pour faire graver et populariser ces admirables planches, mais les Glorieuses ont empêché l'accomplissement de ce projet. »
Ce dada, bien et dûment enfourché, aurait conduit
fort loin notre illustre maître si la princesse n'eût crié haro sur son accoucheur. Nous sommes revenus avec complaisance §ur notre thème favori : les artistes, les gens de lettres, si bien que le professeur de la Maternité a dû battre en retraite.
Ce soir, le général m'a enfin communiqué le fameux projet de constatation, examiné, amendé et considérablement augmenté par nos autorités de Blaye. M. Bugeaud m'a chargé de le remettre à la princesse et de le lui faire agréer. Le morceau me paraît assez indigeste pour qu'il puisse passer. J'ai demandé qu'il me fût permis de remplir cette commission difficile dans le moment qui me paraîtra le plus opportun. Je choisirai l'instant favorable. Je l'ai lu attentivement; je me suis convaincu qu'il renferme une foule de dispositions minutieuses, vexatoires, capables d'irriter la bile et d'allumer la colère de Son Altesse Royale. Il me faudra sans doute rompre bien des lances avant de chanter victoire sur ce point délicat.
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Lundi 29 avrîl.
La nuit a été bonne. Ce matin, un beau rayon de soleil printanier a réveillé la princesse un peu plus tôt qu'elle ne l'eût désiré. Le sommeil est si doux aux captifs que j'ai facilement saisi l'expression de regret causé par cette interruption de repos. En conséquence, j'ai pris des précautions pour que l'on pût à volonté éclipser l'astre par trop matinal : à défaut de persiennes, j'ai fait placer des rideaux de laine brune. Grâce à ce moyen vulgaire, Madame pourra' prolonger sa nuit. Elle est très sensible à ces petites attentions, auxquelles elle est fort habituée, on peut bien le croire, et qui lui rendent la vie plus douce.
Un glorieux verre de tisane, pris chaque matin au réveil, est la première libation que fait la princesse aux dieux propices. Je présentais moi-même cette boisson non moins bienfaisante que nauséabonde, et le vase qui la contenait offrait sur ses flancs arrondis quelques peintures imitant le genre étrusque. J*en ai fait la remarque, et la malade, saisissant Toccasion, m'a donné des détails intéressants sur les beaux vases étrusques qu'elle possédait à Rosny :
« — J'en dois plusieurs à la générosité de M. le duc « de Blacas, qui a fait faire des fouilles en Italie. J'ai « vu. la collection du musée de Naples; j'ai assisté à €, des découvertes curieuses à Pompéia; j'ai visité € Nola, Velletri, ainsi que les hypogées de Gorneto ; € j'ai fait moi-même des fouilles intéressantes aux « environs de Dieppe et surtout à Lillebonne : on a « trouvé beaucoup de choses fort remarquables. J'avais € à Rosny une riche collection d'objets d'art antiques, « de médailles, de camées, d'urnes lacrymatoires, de € livres, de manuscrits, de tableaux ; mais tout cela € a été dispersé, anéanti, perdu par la tempête de « Juillet. »
M. Deneux, qui arrive sur ces entrefaites; lève comme de coutume les yeux et les bras au ciel et pousse un soupir qui s'exhale avec effort des profondeurs de sa poitrine. Presque toujours alors il joint ses douleurs personnelles à celle de sa royale cliente. J'ai coupé court à ces regrets superflus en faisant observer par quels hasards singuliers ces vases si fragiles se sont conservés intacts et sont arrivés jusqu'à nous. Les cruches fabriquées par les Étrusques ont duré bien plus longtemps que la nation Etrusque elle-même. Beaucoup de monuments en marbre, en granit, en bronze, ont disparu depuis des siècles, tandis que nous
retrouvons dans les sépultures des vases d'une terre légère, de petites urnes en verre que le moindre choc peut anéantir.
— C'est vrai, dit M. Deneux, il y a des choses qui durent étonnamment. C'est comme certaines personnes. Mon arrière- grand-père a vécu soixante-dix-neuf ans; ma tante Virginie a presque atteint la centaine.
— C'est absolument comme le cheval blanc de La Fayette, il est immortel, ajoutai-je en poursuivant le rapprochement singulier improvisé avec tant d'à-propos par mon honoré confrère. . .
€ — • Que dites-vous donc là? s'écrie Madame en « riant aux éclats, savez-vous qui a fait les frais de ce « fameux cheval blanc? Eh bien, c'est moi. Je m'en « flatte, quoiqu'il n'y ait pas trop de quoi. Il n'y avait « de chevaux blancs que dans mes écuries ; ce fut là « qu'on vint prendre celui qui porta en triomphe, pen- « dant trois jours, le vétéran des deux mondes. Je « dois dire, puisque nous faisons de ïhistoire^ que le « cheval a été ramené chez moi. Quelques amis vou- « laient tuer ce pauvre animal, mais je m'y opposai. « Il était déjà bien assez malheureux d'avoir été em- « ployé à une telle besogne. »
Quand par hasard, et ces hasards ne sont pas rares, les incidents des journées de Juillet se trouvent sur le tapis, la princesse ne manque jamais de tirer à boulets rouges sur quelques personnages qu'elle a plus particulièrement pris en grippe. Ses critiques, ou plutôt ses épigrammes, sont, en général, dénuées d'amertume; le côté plaisant ou ridicule des hommes ou des choses est celui qui attire ses remarques, et, dans cette guerre où l'esprit de parti pourrait fournir des arguments pleins de haine ou de fiel, je ne vois
percer d'ordinaire qu'une satire piquante, des malices assez finement aiguisées e^ quelques plaisanteries sans aigreur. M""* d'Hautefort ne fait pas aussi bon marché, de ses rancunes. Là où la princesse escarmouche, la dame d'honneur livre une bataille rangée; la grosse artillerie remplace le pistolet et les grands sabres succèdent aux épingles noires. C'est bien moins amusant. Je ne puis ni ne veux prendre fait et cause pour cette pauvre révolution de Juillet si rudement attaquée; je n'ai pas mission pour la défendre, tandis que je riposte gn riant aux persiflages de M"*® la duchesse de Berry; et, après ce duel à armes courtoises, nous abandonnons le champ clos sans blessures graves et sans mauvaise humeur.
Ce soir, j'ai annoncé à la princesse que la layette de Bordeaux est arrivée à bon port, et que le général enverra demain matin au pavillon cette précieuse caisse. Cette nouvelle a fort intéressé Madame, qui se montre très impatiente de passer en revue ces mille objets de toilette. Cela nous a fourni la matière d'un long entretien, dans lequel l'inépuisable question des chiffons a rempli la soirée. Et puis, par je ne sais quelle transition insensible, l'on a parlé des caisses et des cartons à chapeau, ce grand fléau des maris qui voyagent avec leur femme ; la princesse a soutenu que ces messieurs ne se plaignaient si fort que pour abuser de la liberté que leur donnnent les voyages. Et, à propos de voyages, il a été question de celui de la branche aînée de Rambouillet à Cherbourg. La princesse m'a dit très sérieusement :
« — Il n'est pas vrai que j'aie dit à M. d'Urville, le « capitaine de vaisseau qui nous conduisait en Angle - « terre : Vous prenez bien soin de nos guenilles, tandis « que l'on vole la couronne de mon lils ! C'est une
« histoire inventée à plaisir. Le roi Charles X a dit : M Je ne veux être à la charge ni de la France, ni des « autres puissances. Il Ta certainement dit aux com- € missaires qui nous ont accompagnés, car je Tai enc tendu moi-même. Soyez-sûr qu'il finira par être dans € le besoin. »
Singulier pronostic ! Un Bourbon dans le besoin ! Que vous en semble ? N'est-ce pas là le sur indice d'une révolution? Charles X, dans sa vieillesse, ne pourra-t-il échapper à cette loi de sa cruelle destinée? L'exil et la misère deviendront-ils nécessairement le partage d'un descendant de Louis XIV? Ces mots, échappés à M"** la duchesse de Berry, me semblent un aveu tacite du peu de foi que les princes de sang royal ont dans leur propre cause ; j'ai longtemps médité sur cet immense désastre de la plus glorieuse ^ couronne de l'univers.
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Mardi 80 avril.
Journée bien remplie. Beaucoup de causeries sur une foule de sujets. Un mot, un rien, donne naissance à un récit animé, les souvenirs abondent, les anecdotes éclosent à foison, et je me trouve assez embarrassé pour classer ces matériaux épars. Essayons cependant. Ce matin, à propos de la beauté des hommes de Naples et de Palerme, Madame nous a dit :
« — Il y a aux environs de Palerme- une espèce de « colonie grecque habitant de temps immémorial un « lieu nommé la piana dei greci. On trouve au milieu ce de cette population des individus offrant au plus « haut degré le type de la beauté des statues antiques. < Dans certaines occasions solennelles, ces Grecs re-
tf vêtent leur costume national ; les femmes surtout « sont drapées de la manière la plus élégante. En « 1823, cette colonie envoya un bataillon de ses jeunes « gens au secours de la Grèce écrasée par les Turcs. « La plupart ont péri dans cette expédition et bien peu « d'entre eux reparurent en Sicile. Cette perte fut € l'occasion d'un grand deuil parmi les familles de la « plana del grecl. Il y eut alors des cérémonies funè- « bres qui excitèrent vivement la curiosité des Paler- « mitains. On m'a dit que la Gàlabre renferme égalent ment quelques restes de colonies grecques très « reconnaissables à la merveilleuse distinction de leur « visage. En les voyant au milieu des Napolitains, on € comprend de primo abord leur origine étrangère. « Cependant, ces familles s'éteignent peu à peu ou € bien elles s'allient avec d'autres d'une moins noble « race , et puis les costumes nationaux disparaissent « insensiblement. Les femmes surtout adoptent les « étoffes et les modes françaises, elles renoncent à « leurs vêtements aux couleurs éclatantes pour s'affu- « bler d'indiennes qui leur vont horriblement mal ; < enfin , les voyageurs amateurs de pittoresque ne « trouveront bientôt plus rien à admirer. »
Ces jours derniers, un journal avait annoncé la perte d'un bâtiment à vapeur, le Henri IV, et la princesse avait déploré ce naufrage. Ce matin, on apprend que ce navire a pu être secouru à temps et sauvé :
« — Tant mieux ! s'écrie Madame, tant mieux ! j'en « suis enchantée ! Ces sortes d'accidents sont surtout <r déplorables parce qu'ils tendent à discréditer ces « bateaux que je crois appelés à rendre d'immenses « services. Un vaisseau de ligne de cent canons est « une chose admirable, mais un coup de vent peut € faire sombrer ce colosse, tandis que les bâtiments à
SVi LA CAPTIVITK DE LA DUCHESSE DE DERRY
< vapeur se tireront craffaire dans les mêmes cii^îons- « tances. Qu*est devenue ma pauvre Caroline^ jolie € frégate que j'ai vu lancer à La Rochelle ? Elle devait « être heureuse, disaient les charpentiers du port, « car, en la mettant à l'eau, il n'arriva pas le moindre n accident, ce qui est très rare. J'ai longtemps demeuré « à bord du Caledonian, vaisseau anglais de cent « vingt canons, qui portait au moins mille hommes n d'équipage. On n'aurait jamais cru qu'il contenait € une pareille armée, tant on avait pris soin de la r distribuer dans les vastes flancs de cette puissante a machine. Le pont était couvert de caisses d'orangers « et de myrtes ; plusieurs frégates et quelques bàti- « ments légers nous accompagnaient dans le golfe de « Naples et faisaient des évolutions autour de notre « grand vaisseau qui ressemblait à une baleine au « milieu de sa famille. J'étais là avec tous mes parents « et entre autres avec mon oncle, le prince de Salerne, « qui est au moins de votre taille, docteur, et qui se « faisait des bosses à la tête en se heurtant partout. « On devrait toujours choisir les marins parmi les « petits hommes ; cela tient moins de place. »
— Il me semble que Madame était bien jeune quand elle a ainsi navigué sur un vaisseau anglais ; je m'étonne qu'elle se souvienne de toutes ces particularites. ^
« — C'est vrai, docteur, mais il s'est passé alors « des choses qui ont laissé de profondes traces dans « mon esprit. Je n'aime pas;à me rappeler cette épo- « que de ma vie. Au reste, à l'exception de mon « voyage de Naples à Marseille, en 1816, je n'ai jamais c navigué que dans des circonstances désastreuses t pour moi et pour ma famille. Il me semble que la
MARDI 30 AVRIL .Si5
a mer n'est pas mon élément naturel, je linirai peut- « être par me noyer dans un naufrage. »
Nous n'avons pas poussé plus loin cet entretien assez pénible, et M. Deneux nous a fait rire en nous parlant de Isf frayeur instinctive qu'il éprouve sur l'eau. Le mal de mer lui cause une angoisse inexprimable ; et lype d'Hautefort, qui ne perd jamais l'occasion de taquiner l'accoucheur de la princesse, prétend qu'il avait mal au cœur en traversant le Pont-Royal. Il me semble que cette plaisanterie est empruntée aux petits journaux qui se moquaient d'un certain ministre de la marine, M. de. Chabrol, je crois, lequel n'avait jamais mis le pied sur un vaisseau.
Ce soir les nourriceries sont revenues sur le tapis, et la princesse nous a dit avec beaucoup de vivacité :
« — Quand le moment sera venu, je demanderai que « l'on me donne une chèvre. J'emmènerai la petite « bête avec moi, elle m'aidera, et je serai, grâce à elle, « en mesure de parer aux événements. J'espère bien « avoir d'autres enfants, des g^arçons surtout, et je € m'en occuperai beaucoup. Ce sera ma plus agréable a distraction dans la vie que je dois mener. Henri et « Louise sont perdus pour moi. Ce sont de grands € personnages destinés à des alliances politiques. J'ai « besoin de reconstituer ma famille et j'espère avoir « des enfants obscurs et tout à fait à moi. La petite a fille (vous verrez, docteur, que ce sera une fille) € nous 'arrivera vers le 25 mai, mais elle ne sera « baptisée qu'en Sicile, car, ce n'est que là qu'elle € trouvera son parrain et sa marraine. »
Jusque-là, tout allait bien, mais je ne sais à quelle occasion il nous est survenu quelques bourrasques. Il faut peu de chose pour agir sur un esprit aussi vif, sur des nerfs aussi impressionnables. L'incertitude est
un grand mal pour M"* la duchesse de Berry. Si Ton avait assigné un terme précis à sa sortie de prison, si le Gouvernement avait déterminé à Favance les conditions de son élargissement, je suis certain que cette perspective eût suffi pour la tranquilliser; aussi j'ai déjà soumis plusieurs fois cette idée à M. le ministre de rintérieur. Ce serait certainement le meilleur moyen de calmer les agitations qui la tourmentent. Aujourd'hui même. Madame a élevé des doutes sur les résolutions du cabinet à son égard :
t — Croyez-vous'que les^^ministres attachent autant € d'importance qu'ils veulent bien le dire à cette « odieuse constatation d'accouchement? Cette affaire € les occupe fort peu ; soyez convaincu que ma mise € en liberté dépend de toute autre cause. Toutes les « dépêches de M. d'Argout ne sont qu'une indigne « comédie. Attendez le dénouement et vous verrez ! »
J'ai combattu ces idées avec toute la force dont je suis capable. M. Deneux, de son côté, croit que la constatation du futur accouchement est la grande et l'unique affaire du 'conseil des ministres, et la raison qu'il en donne, c'est que s'il était ministre, il ne s'occuperait que de ce point qui est à ses yeux le seul important. Nous avons longuement argumenté sur cette thèse, et la princesse a persisté dans ses idées. Elle a mis beaucoup de vivacité dans ce débat, et son cher papa Deneux a été rudement mené dans cette discussion grosse de tempêtes.
La soirée a été un peu plus calme. M°*® d'Hautefort, qui nous a tenu compagnie, est souffrante, nerveuse, agacée, elle se plaint de son dîner qui n'était pas bon, de je ne sais quel mets qui n'était pas frais, et la princesse taquine sa dame d'honneur en lui racontant des histoires qui lui donnent des nausées. La femme
de chambre de la comtesse est toujours malade; cette pauvre vieille fille a, je crois, un squirre de Testomac, elle est tourmentée par des nausées perpétuelles ; cette sorte de mal de mer donne à la physionomie une expression de figure qui fait peine à voir. Je prétends que la dame imite instinctivement sa soubrette, que les dégoûts qui la fatiguent viennent de ce voisinage d'une maladie réelle. Il est certain que M"''' d*Hautefort n'a pas l'estomac robuste ; à défaut de causes physiques, l'imagination et les impressions morales jouent un rôle très actif dans la production de certains phénomènes remarquables de son organisation. Voici un fait dont j'ai été témoin ce soir même : " M*"* la duchesse de Berry affectionne particulièrement les anecdotes dans le genre de celle-ci : Le duc de Rivière, étant malade, avait demandé un bouillon; il se fit attendre, et le valet de chambre, trouvant son maître endormi, pose ^e consommé sur la table de nuit. Le duc se réveille, avale ce bouillon, mais il le vomit à l'instant dans le même bol qui le contenait d'abord. Le malade remet le vase sur la table- de nuit et, fatigué de cet accident,* se laisse aller sur ses oreillers, ferme les yeux et paraît assoupi. Un de ses amis entre dans la chambre; il aperçoit ce consommé fumant, et, croyant le duc endormi, il s'empare du bol et le vide en un instant. Le malade ouvre les yeux et dit au visiteur : J' espère ^ mon cher y que ce bouillon vous réussira mieux qu'à moi. L'explication fut courte mais décisive, et l'histoire se tait sur les pérégrinations successives de ce malheureux consommé.
^'ai ri de bon cœur; M""* d'Hautefort a des nausées menaçantes et s'enfuît en poussant des cris de l'autre monde. La princesse nous a dit qu'elle tient le fait de Louis XVIII, et elle ajoute que Sa Majesté en avait
3/i8 LA CAPTIVITE DE LA DUCHESSE DE BERRY
une riche collection de semblables. Le roi les avait mises à la mode, et Dieu sait les énormités de ce genre ([ue Ton racontait à Tenvi ! 11 paraît que M. de Mesnard en possédait d'effrayantes. La princesse nous en a rapporté quelques-unes que je me dispense de consigner ici, dans l'intérêt des estomacs délicats qui liront un jour ces pages historiques.
Ce soir, au coucher du soleil, le canon de la citadelle a annoncé la fête du roi des Français. La princesse, prévenue à temps, n'a pas souffert de ces explosions retentissantes , et elle a poursuivi de ses épigrammes tous les saints Philippe passés, présents et futurs.
Mercredi 1*' mai.
Un nouveau mois, le dernier à passer ici, le beau, le charmant mois de mai, celui qui nous prodigue les feuilles nouvelles, les fleurs odorantes, celui dans lequel la nature se pare de ses sourires les plus gracieux. Je me sens heureux de voir arriver le terme de notre captivité; car, bien que je sois assez opcupé pour ne pas sentir le poids des heures, il y a cependant des moments assez difficiles à passer. Et puis je ne peux oublier là responsabilité qui pèse en partie sur moi, je comprends les dangers de la situation et souvent je me prends à désirer le dénouement de ce drame mystérieux.
Ce matin, le canon a de nouveau réveillé non seulement les échos de la citadelle , mais encore tous ses habitants gardés et gardiens; après le déjeuner, il y a eu une grande revue de la garnison. Les glacis de la forteresse étaient couverts de monde; le beau temps
appelait sur cette verte pelouse toute la population de Blaye, et j'ai profité de Toccasion pour inspecter aussi quelque chose. Le beau sexe de notre sous-préfecture ne m'était pas encore apparu dans tout l'éclat de ses atours; j'avais à apprécier le double mérite de sa physionomie et de sa toilette, et, à vrai dire, je n'ai pas eu lieu d'être très satisfait de mes remarques. Nos jeunes officiers m'avaient jusqu'ici paru trop sévères dans leurs jugements ; je me réservais le droit d'en appeler à mes propres sensations ; mais après un ample examen fait en conscience, j'ai dû tomber d'accord avec eux sur plusieurs points importants de cette grande question. Les femmes de Blaye se montrent très réservées, pour ne pas dire plus, à l'égard de nos brillantes épaulettes du 64® ; je crois que ce défaut de sympathie entre ces Vénus et nos Mars contribue à priver la figure de ces dames de son charme le plus doux. L'envie de plaire est un grand acheminement à la beauté, les airs renfrognés enlaidiraient presque une jolie femme.
Le général Bugeaud a fonctionné dans tout l'éclat de son grand uniforme. Son commandement m'a paru plein de fermeté, d'autorité ; on voit que c'est un homme fait pour conduire un régiment, une armée; je serais bien trompé s'il n'y avait pas en lui l'étoffe d'un lieutenant- général ou d'un maréchal de France. J'ai déjà plusieurs fois entendu de vieux soldats parler de lui en termes qui prouvent tout le cas qu'ils en font.
Nous avons eu en ville un grand banquet par souscription. Il y a eu des toasts un peu chauds, si chauds môme, que le président a eu beaucoup de peine à arrêter un Ilot d'éloquence soi-disant patriotique, qui menaçait de prendre une tournure par trop républicaine. Le vin de Médoc est essentiellement tonique,
dit-on, mais je le crois fort riche en alcool; aussi les cerveaux de ce pays me semblaient-ils un peu surexcités. Le général, qui n'aime pas les expansions ultra-libérales, et qui déteste cordialement les idées démagogiques, a eu fort affaire pour calmer quelques orateurs du crû qui allaient s'émanciper. Toutes les autorités de Blaye assistaient à cette manifestation.
Je me suis beaucoup promené dans la ville ; je puis dire sans haine et sans crainte, que la susdite est un trou, son port un ruisseau vaseux dans lequel la marée monte avec furie ; dernièrement, j'ai remarqué avec surprise des variations de niveau de plus de cinq mètres. Les fossés de la citadelle se remplissent en grande partie pendant ces crues énormes, et une foule de petits caboteurs entassés dans le port en question, se trouvent alternativement à flot ou à sec.
La présence de M"*® la duchesse de Berry et la nombreuse garnison donnent beaucoup d'activité à la ville de Blaye. Il ne fallait pas moins que cela pour la tirer de sa torpeur habituelle. Les étrangers affluent de toutes parts, les auberges sont toujours pleines, et j'ai entendu dire aujourd'hui que certains poHtiques qui crient contre la tyrannie du ministère, exploitent largement la circonstance actuelle et en retirent de gros profits. Il faut que tout le monde vive, bien que l'on n'en reconnaisse pas toujours la nécessité.
Ce matin, voyant la princesse de bonne humeur, je lui ai remis une copie du projet de procès- verbal de constatation. Cette pièce, rédigée par les autorités civiles et administratives de Blaye, est hérissée de difficultés, de précautions minutieuses, que j'ai eu soin de lui faire pressentir. La répugnance que lui cause cette sorte d'inquisition m'a fait penser que cette affaire ne serait pas facile à traiter, et bien que je lui
aie dit qu*il ne s'agissait que d'un projet, soumis à révision, j'ai pu voir que la seule lecture des premières lignes allait susciter un orage. J'ai cru devoir me retirer, et, à peine quittais-je le salon que déjà le bruit des sonnettes violemment agitées m'annonçait la convocation du conseil privé. M"* la comtesse d'Hautefort et M» de Brissac se sont rendus en toute hâte auprès delà princesse, et je les ai laissés tous trois en présence de ce terrible papier qui soulève tant d'agitations.
M. d'Argout m'a encore écrit aujourd'hui ; il insiste toujours pour que je détermine M""' la duchesse de Berry à recevoir immédiatement le professeur Dubois. Il semble en vérité que cela dépend de moi ! Le très honoré maître s'ennuie de son inutilité ; hier encore, il nous disait qu'il n'attendrait pas jusqu'à la fin. Je pense qu'il a écrit dans le même sens à M. le comte d'Argout et que c'est à cela que je dois le redoublement d'instances de M. le ministre de l'intérieur. Mais que puis-je y faire ?
Une lettre de M. Orfila m'apprend que les chers confrères et lui, arrivés à Paris, le 27 avril, ont été appelés le même jour devant le conseil des ministres, que ces messieurs ont été pleinement rassurés par le récit de ce qui s'est passé à Blaye, et qu'un rapport a été rédigé atîn de mettre le Gouvernement à l'abri de toute responsabilité. Depuis ce jour, M. Orflla n'a plus été appelé au ministère de l'intérieur. C'est une affaire en quelque sorte terminée ; il n'y a plus qu'à attendre l'événement final. J'ai communiqué cette lettre à M. Dubois. Il l'a lue avec attention, me l'a remise sans dire un mot et s'est éloigné en hochant la tête. Le cher maître ne paraît pas malade; M. Deneux l'examine toujours du coin de l'œil et, après mûre ré-
flexion, il me dit d'une voix de traître de mélodrame : Il y a quelque anguille sous roche !
Ce soir, à neuf heures, j'ai été admis auprès de la princesse, et j'ai vu que la grande affaire de ce matin avait fait encore plus de mal que je ne Favais pensé. Les yeux étaient rouges, on voyait que Madame avait pleuré, j'ai trouvé de la fièvre et j'ai su que la malade n'avait pris dans toute la journée que quelques verres d'eau sucrée. M°*° d'Hautefort, silencieuse, brodait auprès du lit de là princesse. J'étais seul avec ces dam es et la conversation ne paraissait pas facile à engager. Fort heureusement il se présenta un sujet quelconque, et bientôt il y eut discussion. Je me laissai battre ou convaincre, si vous le préférez. La victoire rend content de soi et plus indulgent pour les autres. L'humeur noire s'éclaircit un peu, ces dames s'animèrent et bien- ' tôt je ne fus plus traité en ennemi. Une heure de cette causerie amena un changement très favorable dans la disposition d'esprit dé mes adversaires, et lorsque je me levai pour prendre congé de Son Altesse Royale^ elle me remit le fameux procès-verbal en me disant :
« — Je suis sûre que ni le général ni vous n'êtes « pour rien dans la rédaction de cet acte, qui est, d'un « bout à l'autre, de la dernière inconvenance. >
J'assurai la princesse que j'y étais complètement étranger et que je croyais que le Gouvernement serait de meilleure composition que les autorités de Blaye. Ces messieurs, que j'ai eu l'occasion de voir plusieurs fois, sont poursuivis par la crainte de se compromettre, et de là ce luxe de précautions qui suffit à peine pour les rassurer contre de vaines terreurs.
Jeudi 2 mai.
Le fort de Blaye est bâti en grande partie sur un monticule fort escarpé du côté de la Gironde. Je me promène quelquefois au bord du fleuve, sous la muraille qui domine le petit bras où stationne la Capricieuse, et mes rêveries solitaires ne sont pas si profondes que je ne jette un coup d*œil sur tout ce qui m'environne. La botanique ne m'occupe pas tout entier, je suis assez amateur de géologie et j'inspecte avec intérêt la masse crayeuse qui supporte la citadelle. Son escarpement permet d'étudier les diverses couches superposées et les eaux qui ont autrefois corrodé la montagne ont mis à découvert un bon nombre d'objets assez remarquables. J'ai trouvé ce matin plusieurs beaux échantillons d'un oursin fossile, le clypeaster fornicatus, espèce assez rare déterminée par Goldfuss. J'ai récolté plusieurs coquilles également fossiles, une turebratule, une grosse bivalve du genre ostrea et autres espèces appartenant h des terrains de même nature.
La princesse s'intéresse vivement à toutes ces trouvailles ; il me faut répondre à une foule de questions sur l'origine et la nature de ces objets divers, et il est aisé de voir qu'elle n'est pas étrangère aux études que comporte l'histoire naturelle. Elle s'enquiert assez souvent démon projet d'herbier, et quand je lui apporte le fruit de mes récoltes matinales, elle m'encourage à ne pas abandonner mon entreprise. Je n'ai garde d'y renoncer. Il y a là une source abondante de distractractions agréables ; il y aurait fohe à s'en priver. Mais hélas ! trop souvent ces petites ressources sont inefficaces contre les ennuis de la captivité. Trop souvent,
en effet, il nous tombe du ciel des tuiles qui ne peuêtre ni prévues ni parées, et ce matin, par exemple, ma visite qui s'annonçait sous d'heureux auspices, s'est terminée au milieu d'un ouragan. Voici ce que c'est :
M, Deneux occupait, depuis son entrée dans la citadelle, une chambre placée immédiatement au-dessous de celle de M"* la duchesse de Berry. Par un motif quelconque, il a été décidé que cette pièce servirait de logement à deux des sous-officiers surveillants de l'intérieur du pavillon. M. Deneux a dû quitter son logement et prendre une autre grande chambre placée sous le salon de la princesse. Ce déplacement a singulièrement contrarié mon cher confrère ; il est entré chez Madame tout ému, se plaignant de ce qu'il appelle une vexation horrible, furieux de déménager ainsi tout à coup et sans formalités préalables. Madame s'est mise à plaindre son fidèle accoucheur, et bientôt ce remueménage, s'est terminé en bourrasque générale. Le cher confrère est vif comme la poudre, sa tête picarde s'exalte prodigieusement, et le déjeuner a été troublé par beaucoup de paroles passionnées. Le général a eu bien de la peine à calmer tant de flots irrités.
Dans la journée, M. Bugeaud a essayé de traiter pour son propre compte l'affaire de M. Dubois, mais il a échoué. La discussion entre la princesse et lui a été très vive, elle a même, dit-on, un peu dégénéré en dispute, il y a eu des cris, et Madame, usant de son droit de femme et de malade, s'est retirée dans sa chambre, comme Achille sous sa tente, en protestant qu'il faudrait employer la violence pour introduire le célèbre professeur chez elle, et que même alor-S, elle saurait repousser cette tyrannie. ,
Le général nous a priés, M. Deneux et moi, de tâcher d'obtenir quelques concessions sur ce point que
JEUDI 2 MAI 3br.
M. d'Argout a tant à cœur. Nous avons essayé encore une fois de discuter cette grave question, mais sans plus de succès que ci-devant. Madame, rappelant ses griefs, nous a renouvelé l'assurance qu'elle ne recevrait M. Dubois que dans le cas où nou^ l'exigerions pour garantir notre propre responsabilité.
— Mais, Madame, ai-je dit alors, il pourrait y avoir un grand inconvénient à ce que vous vissiez ce médecin pour la première fois , dans un moment de souffrance et lorsque les impressions sont bien plus vives,
« — Docteur, ne craignez rien, je ne. suis pas f femme à m'effrayer. Le courage et la patience ne a ïjfie manqueront pas. Au surplus, j'espère que tout « ira bien et je regarde comme très superflu de prendre « tant de précautions. »
J'ai écrit aussitôt à M. le comte d'Argout pour lui faire part de tout ceci et je l'ai prié de songer que ma position médicale dans la citadelle peut souffrir de tous ces débats. La faveur dont je jouis au pavillon ne tient presque à rien, je cours le risque de paraître hostile d'un moment à l'autre, et alors la place ne sera plus tenable. Quel service pourrai-je rendre si je suis réduit à partager le rôle passif de M. Dubois? La princesse ne met pas en doute l'habileté du savant maître, elle n'accuse qu'une prévention, une antipathie, et ce matin encore elle me répétait la fameuse fermule : Je n'aime pas les épinards ! Il n'y a pas à argumenter contre cette maniera de sentir, et si J'ai obtenu un assentiment conditionnel, vous voyez quelles restrictions Madame y a mises.
M. Dubois a eu vent de tout ceci, et ce soir, un peu avant le dîner, il m'a fait prier de passer chez lui. Sans autre préambule, il m*a communiqué une lettre
qu'il vient d'écrire à M. Deneux. La voici mot pour mot :
« Mon cher Camarade, € Le refus que Madame a fait de recevoir les quatre médecins venus de la part du Gouvernement, m'a fait faire de sérieuses réflexions sur ma position.
€ Je suis complètement dans cette opinion qu'il ne faut rien faire du tout qui puisse nuire en quoi que ce soit à la paix et à la tranquillité de Madame de Berry. D'après cela et aussi d'après, ce que vous m'avez confié que vous lui aviez dit, je suis dans la crainte que ma présence ici puisse l'inquiéter le moins du monde, soit sous le rapport que je suis accoucheur, et aussi sous ce rapport que je dois être témoin de son accouchement.
« Je me hasarde, mon anji, à faire à vous et à M. Ménière une prière : c'est de dire à Madame de Berry un .. mot de moi. Je voudrais que ma présence ne lui fût pas désagréable. Si je puis avoir par vous deux, ou par l'un de vous, cette assurance, je resterai ici tant que voudra la princesse. Si, au contraire, vous me dites franchement, de sa part, qu'elle aimerait mieux me savoir à Paris, je m'en irai de suite ; rieji ne pourra m'en empêcher, et je vous donne ma parole d'honneur que •je ne serai nullement fâché, et je serai content d'avoir fait quelque chose qui ait pu être agréable à une pauvre femme malheureuse, quelque grande qu'elle soit.
€ Croyez-moi bien, mon cher camarade, etc. »
Cette pièce ne portait ni signature ni date, et sur mon observation, le cher maître la compléta aussitôt. Il me pria de la porter moi-même à M. Deneux, et je me suis empressé de remplir ses intentions.
Nous voici embarqués dans une affaire très délicate.
On voit que la situation se complique. M. Dubois veut avoir le dernier mot de la princesse, M. d'Argout pousse le général et moi-même vers cette solution qui lui paraît toute simple (on a vu que le ministre était, à cet égard, dans une grande erreur), et ces efforts viennent échouer contre la volonté d'une tierce personne dont il est impossible de ne pas tenir compte. M""® la duchesse de Berry a voix au chapitre, et les dépêches télégraphiques du Gouvernement n^ont pas le pouvoir de triompher d'une résistance qui est, après tout, fort légitime.
La soirée n'a pas été gaie au pavillon, M. Deneux a gardé un profond silence sur la lettre de son cher confrère; il paraît fort préoccupé, et la princesse, qui attribue sa taciturnité aux ennuis causés par son déménagement improvisé, le console gracieusement de ce malheur. Elle dit assez souvent à son entourage : Vous vous plaignez, et moi, suis-je sur des roses ?
Nous avons eu l'occasion déparier du fameux projet de constatation. J'ai remarqué qu'il n'a pas. moins causé de répulsion que hier soir et ce matin. Décidément^ Madame est plus tenace que je ne le supposais.
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Vendredi 3 nSaL
Ma journée entière a été remplie de la façon la plus ennuyeuse. J'ai eu de longues conférences avec le général, avec le sous-préfet, avec quelques autorités de la ville, et comme il y a eu dans tout ceci des choses importantes et même très sérieuses, je crois qu'il est utile d'en garder plus qu'un souvenir. Je consigne dans ce journal quelques détails qu'il sera peut-être bon de retrouver un jour. Voici une partie de la lettre
que j*ai écrite à M. le comte d'Argout, au sujet de ce terrible procès-verbal qui tient si fort au cœur de tous ces messieurs de Blaye :
€ Je pose en fait que M"** la duchesse
« de Berry peut accoucher seule et sans qu'il soit « possible de constater la chose aut^ement que par ses « suites naturelles. Elle pourra dissimuler ses dou- « leurs, attendre au dernier moment pour nous appela 1er, et alors il sera impossible d'exécuter le plan de « procès- verbal qui nous a été envoyé. Voici pôur- < quoi : ;
€ Toutes les probabilités sont en faveur d'un accou- € chôment prompt, facile, et même très prompt, très « facile; C'est un quatrième enfant, les trois premiers t sont venus en peu de temps. Les circonstances act tuelles sont en faveur de mon hypothèse. La prin- « cesse est faible, pâle, ramollie, ses nerfs sont très « irritables , quelques vives douleurs suffiront pour « expulser un enfant d'un médiocre volume. L'accou- « chôment se fera pendant la nuit, comme les précê- « dents ; il y a vingt chances pour une en fa\'eur de « cette opinion. A moins que l'on n'entoure le lit de « la princesse de gardes attentifs, elle nous dérobera « le début du travail et n'en laissera apercevoir les « progrès, que quand l'événement touchera à sa fin. « S'il était possible de recourir à un pareil moyen de « surveillance et que l'on permît à Madame de s'en- « fermer dans ses rideaux, je suis persuadé qu'avec la « ferme résolution de se soustraire à l'examen de ses « gardiens, elle y parviendrait aisément.
« Je raisonne ici dans la supposition d'une mau- « vaise foi évidente ; mais il est possible qu'avec la « meilleure envie de se prêter k tout ce guNDii exigera, « la princesse accouche si rapidement que personne
« n*ait le temps d'arriver pour être témoin du fait. Un € événement dd ce genre n'est pas rare, et je crois que < M""* la duchesse de Berry se trouve dans les condi- € tiens qui peuvent Tamener.
« Ainsi donc, il est certain que la constatation de « Taccouchement peut être empêchée par des circon^- « tances indépendantes de la volonté de la princesse. « Les difficultés prévues s'accroissent en raison de « l'importance qu'on attache à cette constatation, car « il est évident que les précautions indiquées dans le € procès- verbal de ces messieurs exigent un temps « considérable. Et lorsque je pense que les rédacteurs « de cette pièce tiennent à une exécution rigoureuse « de toutes ses parties, et que plusieurs vont jusqu'à « refuser leur signature si Ton fait la moindre omission m dans les clauses de celte dorte de charte, je tremble « qu'une affaire si solennellement élaborée n'aboutisse « à rien.
«t C'est peut-être ici le cas d'examiner l'importance « réelle de cette constatation. Permettez-moi d'entrer, € à cet égard , dans quelques développements. Quel « peut être le but d'un tel acte? De prouver aux incré- « dules que M""^ la duchesse de Berry est bien vérita- « blement accouchée, de fournir au Gouvernement une « pièce authentique, revêtue de signatures respecta- « blés, et ne laissant aucun doute sur la réalité du « fait. Si c'est là le point capital de la question, je « demande comment on peut espérer, à l'aide d'un tel « moyen, arriver au but que Ton se propose. L'esprit « de parti rend incrédules tous ceux qui ont un grand « intérêt à ne pas croire. Ceux-là nieront Taccouche- « ment comme ils ont nié la grossesse, comme ils ont « nié la déclaration du 22 février; ils nieront tout et « toujours, parce qu'il leur importe beaucoup d'agir
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« ainsi et qu'ils savent parfaitement que la moindre
< concession sur un de ces points capitaux les forceci rait d'en faire à chaque instant de nouvelles.
« Je crois donc que ce procès-verbal n'atteint pas € le but, qu'on ne pourra jamais le suivre dans ses « dispositions et j'ajoute que, si l'on essayait de suivre « à la lettre ce programme si détaillé, il devrait néces- « sairement en résulter de graves inconvénients. En « voici la raison :
« Que l'accouchement se fasse avec promptitude, « pendant la nuit, et que les témoins, rassemblés à « l'avance, soient prêts à entrer dans l'appartement de € Madame au moment où nous recevrions l'enfant, que € faire alors? Ces messieurs entreront-ils aussitôt pour € inspecter la chambre, le lit, les meubles. Qui ne « voit combien il y a d'inconvénients, sans parler de « l'inconvenance à en agir ainsi? Et puis, M. Deneux, « accoucheur en titre de la princesse, et seul respon-
< sable aux yeux de la loi, protégera sa malade contre € tout ce qui pourrait lui nuire. Est-il probable qu'au « milieu des émotions d'un tel moment, la vue de huit « ou dix personnes étrangères , inconnues , chargées « d'une mission inquisitoriale, n'aura pas une influence « dangereuse? Si M. Deneux croit de son devoir de « déclarer que la santé, la vie de Son Altesse Royale « sont compromises par une scène de ce genre, qui osera « prendre sur soi de passer outre ?
« Si l'accouchement se fait plus lentement et qu'on
€ ait le loisir de convoquer les témoins , la première
« partie du procès-verbal pourra être remplie, moins
« cependant les réponses de Madame et des assistants;
« car il est décidé que ces réponses ne seront pas faites
« et qu'aucune signature ne sera donnée. Mais la se-
« conde partie ne le sera pas parles-motifs que je viens
DigitizecLby
« d'établir plus haut, et cette pièce, ainsi tronquée, « sera nulle, d'autant mi^ux que les rédacteurs ne veu- « lent la signer que complète.
« Je crois avoir prouvé qu'il sera presque impossi- « ble d'obtenir cette constatation, et que l'obtînt-on, « elle n'aurait pas la valeur qu'on lui attribue et ne « convaincrait pas les incrédules. De plus, j'ai démon- « tré que l'exécution matérielle de cet acte pouvait « être accompagnée de quelque danger pour la priu- « cesse. Que faut-il donc faire? Le voici :
« Le registre de l'état civil constate jour par jour * les naissances, et l'inscription faite suivant les formes « légales a chez nous le plus haut degré d'authenti- « cité. C'est ce qui donne place aux citoyens dans le « corps social, c'est ce qui constitue la famille et assure « les droits de chacun. Il n'y a pas d'incriptionenfaux « contre un acte de cette nature; tout au plus s'y fait- « il des rectifications spéciales en vertu des arrêts d'un « tribunal compétent.
€ Or, je dis qu'une déclaration de naissance faite « par M. Deneux et reçue par les officiers de l'état « civil dans les formes régulières, constitue aux yeux € de tous les gens raisonnables, un degré de certitude 0 qui ne permet aucun doute, aucune attaque, et, à « mon aviS; il faut se borner à ce seul point, etc. »
Cette longue lettre, sortant un peu de mes attributions ordinaires, m'a paru/levoir être adressée à M. le ministre de l'intérieur, dans le but d'être utile à ma malade. Il est, je le crois, du devoir d'un médecin de protéger ceux qui souffrent ; dans cette circonstance, j'ai essayé d'intervenir et de faire prévaloir des idées qui peuvent exercer une heureuse influence sur la santé de Madame. Je ne lui ai pas laissé ignorer cette démarche officieuse, dont elle m'a vivement remercié.
En ce moment suprême, il est plus nécessaire que jamais de lui témoigner cette bienveillance, car elle est véritablement malade. Le mouvement de colère auquel elle s est abandonnée hier, dans son entrevue avec le général, a eu pour résultat un singulier accident qui cause quelques inquiétudes à M. Deneux. Espérons que nous en serons quittes pour la peur. Madame nous rassure, elle rappelle à son accoucheur que ce trouble dans le cours de sa grossesse ne l'effraie pas, qu'elle en a éprouvé de semblables et que dans deux ou trois jours il n'en sera plus question. Ainsi soit-il!
Comme il tant être en mesure de parer à tout événement, j'ai écrit une seconde lettre à M. le comte d'Argout afin de l'avertir de ce qui se passe. Un accouchement prématuré pourrait bien entraîner des suites encore plus fâcheuses que celles qui sont à craindre après des couches régulières ; je ne veux pas que M. le ministre puisse me reprocher de ne pas lui avoir donné avis de nos inquiétudes actuelles. Gela m'a fourni l'occasion d'ajouter quelques arguments en faveur de ma manière de voir relativement au procèsverbal de nos autorités par trop timorées. J'ai dit :
« Madame frappe de suspicion tout ce qui lui vient € du Gouvernement. Elle est persuadée que son ac- « couchement et la constatation de ce fait n'auront € aucune influence sur sa mise en liberté. Si cela est « vrai, l'acte de l'état civil sera très suffisant. Dans le « cas contraire, il faudrait le dire h la princesse, car « alors elle se résignerait à subir la présence des té- « moins et même celle de M. Dubois. Je suis convaincu « que si l'on mettait sa libération à ce prix, elle y a consentirait aussitôt.' Nous ne pouvons rien lui dire « à cet égai'd, et Cela l'irrite contre nous. Elle veut « lutter* Elle peut, si cela lui convient, nous ti'oittpèr
« tous, et, suivant elle, c'est de bonne guerre, puisque ^ la constatation n'est utile qu'au ministère, qu'à ses « ennemis. Il est certain qu'elle s'y prêterait volon- « tiers s'il lui était démontré que c'est là le véritable « moyen de sortir de prison.
« Vous sentez. Monsieur le comte,* combien notre « position médicale est délicate. Je crois à la loyauté « de M. Deneux, c'est-à-dire, voici ce que je puis « affirmer positivement : Accoucheur de la princesse, « envoyé par le Gouvernement et accepté librement « par Son Altesse Royale, il a un devoir à remplir, « devoir tracé par la loi elle-même. Il accouchera la « princesse et, comme le mari n'est pas présent, il « devra faire la déclaration de naissance aux officiers « de l'état civil. Il m'a assuré qu'il fera cette déclara- « tion dans les termes les plus explicites et que, de <r plus, il intentera un procès à quiconque niera le fait « et mettra en doute son honneur. Il est homme à le « faire comme il le dit.
<r La loi exige deux témoins d'un acte de naissance. « Je suis naturellement placé pour remplir l'un de « ces rôles; M. Dubois se chargera de l'autre, etlout « se passera très régulièrement. Jusque-là, qu'ai-je à « faire?
« M. Deneux m'a dit positivement qu'il ne donnerait m aucuns soii\p à la princesse sans mon assistance. « Celle de M. Dubois, vous le savez, est tout à fait « conditionnelle. Quant à moi, je déclare que si, par « hasard, je me trouvais seul auprès de M™* la duchesse « de Berry au moment d'un accouchement subit, il n'y « aurait que le danger de mort immédiate qui pourrait « m'engager à agir. Je me garderais bien de prendre « un parti quelconque avant l'arrivée de mes confrères \ ou des témoins désignés*
« M. Deneux m'a déclaré, en outre, que si Taccou- «c chement s'effectuait sans sa participation, il ne ferait « pas la déclaration de naissance et ne signerait rien.
€ Vous voyez, Monsieur 1^ comte, combien tout ceci « exige de ménagements. Si nous sommes libres de « conduire cette affaire jusgu*au bout, de la terminer « aussi convenablement que possible, nous pouvons « presque affirmer que tout ira bien. Dans le cas où le « Gouvernement croirait devoir insister sur des me- € sures de rigueur, sur la constatation préalable et « sur toutes les circonstances mentionnées dans le « procès-verbal, je crois que Ton n'obtiendra rien, «f Nous ne pourrons que laisser agir M. le général c Bugeaud et nous tenir dans une réserve abso- « lue, etc., etc. n
Ce soir, il a été grandement question de tout ceci, comme bien l'on pense. J'ai trouvé la princesse agacée, irritée, inquiète,- soupçonneuse. M"** d'Hautefort souffle tout doucement ce feu qui couve ; elle pousse M^" la duchesse de Berry à une rébellion complète, et ces deux puissances, qui s'entendent à merveille pour guerroyer contre le ministère, n'épargnent pas les invectives contre celui-ci, celui-là et quelques autres encore. M. Deneux a repris sa fameuse tisane; il poursuit sa royale malade de ses soins, de ses recommandations; il lui prodigue les conseils, les pronostics, et le tout vainement, car Madame, en proie à une agitation fébrile, envoie très irrévérencieusement promener son accoucheur et ses drogues.
« — Laissez-moi donc tranquille, vousdis-je; je ne « ferai pas de fausse couche, soyez-en sûr, et demain « il n'y paraîtra plus. Tâchez que l'on me laisse faire, « qu'on ne m'assomme pas de constatations et de té- '
« moins, et vous verrez que je n'aurai pas besoin de « votre pharmacie! »
Le cher maître pousse de gros soupirs ; il parait désolé du refus de la princesse et, la main armée d'une cuiller, il agite cette tisane souveraine qui devait produire de si merveilleux effets. Je crois qu'il est parvenu à la faire prendre par M™* Hansler, ou du moins que la fidèle soubrette, pour diminuer les regrets du docteur, a fait semblant de s'adjuger ce breuvage tant vanté. J'espère que la princesse en retirera tout autant de fruit.
Samedi 4 mai.
Ce matin, en entrant chez M. Deneux pour monter avec lui au pavillon, j'ai appris que la princesse a passé une bonne nuit et que l'accident qui nous inquiétait avait disparu. Le cher maître, qui est tout joyeux, s'est prêté de très bonne grâce aux plaisanteries de M™"* la duchesse de Berry.
« — Quand je vous le disais, papa Deneux ! Vous « voyez que j'avais raison. Ayez donc plus de con- « fiance en mes lumières ! En affaires de ce genre, les € femmes s'y connaissent mieux que vous ; votre bon- « net de docteur doit s'humilier devant nos jupes. Si « j'avais pris votre tisane, vous crieriez miracle. Il ne « fallait qu'attendre, et le miracle s'est fait tout seul.»
M. Deneux s'est laissé battre et la paix a été faite. Il a tenu cependant à me donner la formule de cette composition pharmaceutique, dont il a, en maintes circonstances, constaté les bons effets, et il m'a engagé à ne pas négliger l'emploi d'un moyen capable de prévenir de fâcheux accidents.
M. Gintrac est arrivé à onze heures. Le professeur Dubois, qui savait que ce cher confrère devait venir aujourd'hui, l'attendait au débarcadère et Ta prié de se joindre à nous pour présenter sa lettre à M""^ la duchesse de Berry. M. Gintrac a pris connaissance de cette pièce, que les événements d'hier nous avaient empêchés de présenter à la princesse, et aussitôt que nous avons été réunis dans l'appartement de Madame, M, Deneux s'est acquitté de la commission dont il avait été chargé. Après une lecture très attentive, la princesse a dit :
« — Cette lettre est d'un homme d'honneur; je sais € gré à M. Dubois de l'avoir écrite. Je renouvelle la « promesse que j'ai faite de le recevoir si vous jugez « que sa présence soit nécessaire pour un cas embar- « rassant, et afin de diminuer votre responsabilité, mais € je refuse de l'admettre avant l'époque de mon accou- € chôment. Cependant, voici ce que j'ajoute. Si le « Gouvernement se contente de la déclaration de nais- « sance faite par M. Deneux aux officiers de l'état « civil, je consens à recevoir M. Dubois pendant mon « accouchement, je le recevrai alors comme médecin, « comme vous. Messieurs, et je ne dirai rien du passé. « Mais si les ministres exigent une constatation avant € l'accouchement, et que M. Dubois entre chez moi « comme témoin, je persiste dans mon refus, je ne. « céderai qu'à la force. Je lui saurai gré de partir « pour Paris et de ne pas se charger d'un rôle qui « n'est pas fait pour lui. »
Tout cela fût dit très nettement devant nous trois, avec prière de rapporter ces propres paroles à M. Dubois. En conséquence, nous nous sommes rendus aussitôt chez le cher maître et M. Deneux s'est acquitté très exactement de cette commission délicate. M. Du-
SAMEDI 4 MAI i 367
bois ne in*a pas paru saisir bien exactement Tintention de M"** la duchesse de Berry, et M. Gintrac lui explique la chose dans les termes les plus précis et les plus convenables; mais ses précautions oratoires n*ont pas empêché Torage. M. Dubois, dont le visage avait pris une expression sévère, dit avec beaucoup de vivacité : Madame de Berry trouve que ma lettre est d'un homme d'honneur, et moi je trouve que je ne puis pas en dire autant de sa réponse. Elle refuse de m' admettre parce qu'elle a une arrière-pensée, mais nous allons voir clair dans cette affaire.
— Au même instant, le cher maître prend une feuille dé papier et écrit à la hâte ces mots :
« — Si Madame la princesse veut m'admettre à « rinstant auprès d'elle avec MM. Deneux, Gintrac et « Ménière,nous constaterons la grossesse, puis je pars « pour Paris aujourd'hui même, et je crois pouvoir « lui promettre qu'elle sera satisfaite. »
M. Deneux, dont l'œil s'animait, demande aussitôt de quelle espèce de satisfaction il s'agit; M. Dubois refuse de s'expliquer, et. là-dessus, on argumente, on discute, on établit que cette nouvelle constatation de grossesse n'ajouterait rien aux précédentes, que l'accouchement est prochain, et que la princesse, bien décidée actuellement à faire ses couches à Blaye, ne consentirait pas à cette cérémonie sans but pour elle. M. Dubois se débat contre ces raisonnements si bien fondés, il se lève avec une extrême vivacité et s'écrie :
« — Eh bien, puisque Madame refuse, c'est qu'elle « espère nous dérober son accouchement ! Il y a là- « dessous quelque fourberie ! . . . »
M. Deneux, dont l'agitation s'accroît à chaque instant, demande, ainsi que M. Gintrac, si nous sommes compris dans cette accusation. M. Dubois pro-
r^G8 LA CAPTIVITE DE LA DUCHESSE DE RERRY
teste que non, mais M. Deneux qui prend fait et cause pour sa royale cliente, repousse l'inculpation du maître et lui adresse de vifs reproches. De là, une scène déplorable rendue plus amère encore par d'anciens griefs qui reviennent au courant de la discussion ; les efforts de M. Gintrac et les miens n'ont pu calmer ces ressentiments, et M. Deneux est sorti brusquement, en déclarant qu'il se séparait pour toujours de M. Dubois.
J'ai accompagné M. Gintrac chez le général Bugeaud. A peine étions-nous arrivés que M. Dubois se fait annoncer, entre et remet aussitôt sur le tapis l'objet en question. Il lit au général sa première lettre adressée à M. Deneux et à moi, et le gouverneur, qui en a paru un peu surpris, adresse au célèbre chirurgien un aimable reproche sur son désir de nous quitter aussi promptement, et l'engage à prendre patience. Le cher maître dit qu'il est décidé à partir et nous donne lecture du billet destiné à la princesse. Il ajoute que Madame parviendra sans peine à nous dérober son accouchement, et que si lui, Dubois, ne la voyait pas accoucher, il ne signerait rien, tandis que si l'on constatait la grossesse en ce moment, ce serait une garantie contre toute supercherie.
M. Bugeaud trouve à cette proposition le grand inconvénient d'être inexécutable et d'être en outre superflue, puisqu'il faudra toujours constater l'accouchement qui est prochain. Ce débat amène des paroles très vives de la part de M. Dubois, qui tient fortement à son opinion. Il va jusqu'à conseiller des mesures de rigueur, d'entrer de force dans la chambre de la princesse, de constater malgré elle sa grossesse, de la laisser ensuite accoucher comme elle l'entendra.
Dans cette circonstance, M. Dubois, excité par
divers motifs, n'a pas parlé avec sa prudence ordinaire. Il s'est mêlé à ses paroles quelques pensées politiques peu orthodoxes qui ont vivement choqué le général, si peu tolérant pour les hérésies de ce genre, et en somme, cette nouvelle scène a été plus fâcheuse encore que la première.
Je venais de rentrer chez moi, tout ému de ce grabuge, cherchant à apprécier les effets et les causes de ces pénibles discordes, quand j'ai vu arriver le -domestique de M. Deneux. Il m'a remis un billet conçu en ces termes :
« Cher confrère,
« Étant décidé à prendre un parti qui peut avoir des suites graves, non pour moi, mais pour une personne à qui vous portez le plus vif intérêt, j'éprouve le plus grand besoin de vous voir avant d'agir pour arriver au but que je me propose. Veuillez bien, je vous prie, venir aussitôt que vous le pourrez. Vous me rendrez un service d'ami dont je conserverai toujours le souvenir.
« Votre dévoué, Deneux. »
Toute affaire cessante, j'ai couru au rendez-vous. J'ai trouvé M. Deneux fort agité, très malheureux de ce qui venait de se passer et décidé à frapper un grand coup. Il croit que M. Dubois est soutenu non seulement par le Gouvernement qui l'a envoyé ici, mais encore par le général Bugeaud, et cette association lui paraît dangereuse pour la princesse. Il entrevoit comme conséquence de cette discussion, des mesures vexatoires, des violences, et sa loyauté s'exaltant à cette idée, il cherche les moyens de s'y opposer avec efficacité. — Je suis vieux et faible, s'écrie-t-il, mais je la défendrai contre eux et il faudra passer sur mon corps pour arriver j usqu' à Madgime .
J'ai eu beaucoup de peine à calmer cette ardeur du martyre, mais la raison nous est venue en aida et le maître n*a plus accusé le général Bugeaud d'une coupable connivence avec M . Dubois quand je lui ai raconté la &çDn dont le gouverneur a accueilli les idées de notre maître. Je suis parvenu à lui faire comprendre que les excentricités de M. Dubois n'étaient que le résultat du profond ennui qui le dévore ici, et surtout de la vexation cpie lui cause le rôle subalterne auquel il a été réduit depuis qu'il est venu dans la citadelle. Je lui ai démontrée que ces bouillons d'une colère impuissante ne devaient pas lui occasionner tanî d'inquiétudes, que le général était un honnête homme, plein de bienveillance et même de faiblesse pour les femmes, que jamais il ne permettrait aucune mesure violente contre la princesse, car quelques paroles imprudentes de M. Dubois sur ce sujet, avaient déterminé, de h part du gouverneur, un mouvement de répulsion qui devait pleinement le tranquilliser.
Ces arguments et bien d'autres ont ramené le calme dans les esprits de M. Deneux. Il avait eu d'abord l'intention de quitter Blaye et de donner la plus grande publicité aux projets de M. Dubois. Cette mesure énergique eût pu avoir des conséquences fort graves, et c'était plus particulièrement sur ce projet que M. Deneux voulait avoir mon avis. Il y a renoncé bien vite, et d'autant plus facilement qu'il n'est pas tout à fait Ubre de sortir de la citadelle. En entrant ici, il a donné sa parole de rester auprès de M""^ la duchesse de Berry jusqu'à son accouchement; il ne pourrait donc nous quitter sans le bon plaisir du gouverneur. C'est là une petite difficulté dont il oubliait de tenir compte ; ii a parlé de sa liberté absente, de son dévouement aux royales infortunes de la captive, il s'^t atteadr i,
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il a pleuré et je me suis senti ému de sa tristesse. En résumé, le cher maître m'a promis qu'il ne dirait rien à Son Altesse Royale de tout ce qui s'est passé entre lui et M. Dubois, il veut épargner à la princesse de nouvelles douleurs, et pour atteindre ce but il sacrifie généreusement les terribles griefs qu'il pourrait faire éclater contre son rival.
Ce soir, Madame ayant fait dire qu elle avait besoin de repos, nous avons dû renoncer à notre visite accoutumée. En somme, la situation semble se compliquer à mesure que nous approchons du dénouement ; il surgit de toutes parts des difficultés imprévues. Dieu sait la tournure que cela peut prendre !
Dimanche 5 mai.
Les incidents de la journée dernière ont amené quelques petits changements dans notre vie intérieure. Le générai, je l'ai déjà dit, a beaucoup de goût pour le professeur Dubois et cette disposition d'esprit se manifestait par des attentions continuelles. Les scènes assez vives qui ont eu lieuhier, quelques paroles imprudentes échappées à la colère de notre vénérable maître ont indisposé le gouverneur ; sa franchise est telle qu'il ne sait pas dissimuler ses impressions. Il en résulte qu'il met un peu de froideur là où il y avait beaucoup d'empressement. Aussi M. Dubois ne dit rien pendant le repas, se lève au dessert et se retire dans son appartement. Cette façon d'agir que tout le monde a remarquée, hier et ce matin, jette un peu de tristesse ou plutôt de contrainte dans nos réunions. J'ai dû me rapprocher de M. Dubois, je lui ai tenu compagnie, et ce matin, le général m'a chargé de lui remettre
copie d'une dépêche télégraphique qui le concerne. M. d'Argout invite M. Dubois à prendre patience et à attendre Tévénement. Cela le calme un peu, il paraît se résigner, mais il est aisé de voir qu'il lutte avec peine contre Tennui qui Taccable.
La princesse a passé une bonne nuit, elle est gaie, et M. Deneux paraît remis des -secousses de la veille. Il est à remarquer que tout le monde dans la citadelle s'accommode parfaitement de ses manières un peu surannées ; ceux de nos jeunes /Officiers qui seraient tentés de rire à ses dépens, s'en abstiennent volontiers en considération de sa loyauté et de sa bienveillance. Esclave soumis de M"' la duchesse de Berry, il tourne au moindre souffle, cela est vrai, mais quand il a eu le temps de réfléchir, il sait prendre un parti convenable et s'y tenir avec fermeté. Il n'a pas Tesprit plus vif que la parole, c'est encore vrai, il a un amen toujours prêt pour ce que dit la princesse, mais le lendemain ses propres réflexions ou celles qu'on lui suggère, le remettent dans la bonne voie, et alors il ne craint pas de dire son opinion parce qu'elle a eu le temps d'éclore et de s'enraciner. Nous sommes toujours dans les meilleurs termes. Chaque matin, je vais le prendre chez lui pour monter au pavillon ; nos visites à Son Altesse Royale se font toujours simultanément, il paraît même éviter de rester seul auprès de notre malade. En somme, j'ai beaucoup à me louer de ses procédés à mon égard.
Avec un peu de tendance à me rendre justice, je dirais que les amabilités du cher confrère ne sont pas tout à fait gratuites. J'ai fait quelque chose pour les mériter, d'abord par déférence pour son âge, puis dans le but de nous rendre mutuellement la vie douce. Rapprochés comme nous le sommes, la moindre mé-
sintelligence eût eu des suites fâcheuses; j'ai donc agi de façon à gagner la confiance de Taccoucheur en titre de la princesse. Je dirai franchement que cette manière de faire, commandée par les circonstances, ne m'a causé aucun effort, tant M. Deneux est doué d'une naturfe bienveillante. Je l'ai écouté d'abord avec intérêt, par curiosité, puis avec condescendance, puis avec patience, et enfin avec résignation. Lécher maître est conteur, mais sa mémoire est ingrate et sa langue est encore plus ingrate que sa mémoire. Toujours à la recherche d'une date, d'un nom propre, du titre d'un livre, son discours s'arrête opiniâtrement devant cet obstacle, et quand par hasard il est franchi, l'expression manque, le mot propre s'enfuit, et je reste bouche béante en attendant une clôture impossible. J'ai fini par comprendre qu'il était difficile de bien écouter. Souvent, je viens en aide à cette éloquence en défaut, je dis le mot rebelle , j'applique le forceps à une phrase enclavée, je mets le crochet sur une épithète qui résiste et je parviens ainsi à terminer une sorte d'accouchement oratoire qui a bien ses difficultés. M"** la duchesse de Berry, qui a suivi la marche de cette affaire, applaudit à mes efforts, les encourage, et quelquefois elle rit aux éclats de ce labeur immense. En vérité, sou vent j'en ai chaud.
Ce soir, nous avons encore constatationné. Ce verbe actif, né des circonstances actuelles, a rempli une lacune de la langue, et la princesse qui m'a félicité de cette création, s'en sert à chaque instant, l'emploie à toute sauce et rit des singulières phrases qui viennent barioler notre conversation ordinaire. C'est là, pour le dire en passant, une des habitudes les plus caractéristiques de M°^ la duchesse de Berry. Chaque fait un peu saillant imprime son cachet sur un jour, sur une
semaine, tout ce qui se passe pendant un certain lapg de temps revêt une forme spéciale due à la circonstance dominante. Depuis quinze jours, la constatation produit cet effet sur tout ce qui nous arrive, la pensée, la parole subissent V influence de ce mot ou de celte chose, et le plus simple entretien ramène cette idée ou lui emprunte sa forme spéciale. C'est un texte universel, inépuisable de plaisanteries, de moqueries^ d'épigrammes, et Madame imite avec assez de vérité la manière dont chacun prononce ce mot.
EIn attendant que quelque incident nouveau remplace celui-ci, nous avons agité plusieurs points qui se rattachent à cette constatation si odieuse, et nous sommes parvenus à faire comprendre à la rovale malade que cette horrible cérémonie, faite avant"^ les couches, serait peut-être moins désagréable qu'après l'événement. C'est une petite victoire remportée tout doucement, sans avoir l'air d'y toucher, et, si je ne me trompe, elle nous en promet de plus complètes. Il y a bien des ressources dans la parole/ on peut faire adopter beaucoup de choses contre lesquelles l'esprit se révoltait d'abord, et tous, tant que nous sommes, nous rendons cette justice à la princesse qu'elle, peut entendre raison quand on lui démontre doucement qu'elle a tort. Et cela n'est pas déjà si commun qu'on pourrait le croire f Que de gens, surtout parmi ceux que le rang ou la fortune ont le plus favorisés, se refusent à toute espèce de démonstration qui contrarie leur manière de penser! Que de gens se font volontairement aveugles pour ne pas voir et s'obstinent à fermer les yeux à la lumière qu'on leur découvre ! M*"* la duchesse de Berry, qui se laisse facilement entraînera de grandes exagérations, revient sans beaucoup de peine sur ce qu'elle a pfœicmcé. Avec elle, on
LUNDI e MAI mh
peut {wresque toujours en appeler au lendemain ; ©n doit compter sur les bénéfices du plus ample informé, et, jusqu'ici, je ne connais que l'affaire Dubois sur laquelle nous n'avons rien pu gagner.
Ce soir, le général m'a prévenu que, très prochainement, M. Deneux el moi, nous passerions la nuit dans le salon de M"** la duchesse de Berry. Noos nouô trouverions ainsi en mesure de lui donner nos soins, eij^ crois que M. Bugeaud lui-même va transporta son domicile réel dans l'appartement des gardes de l'intérieur. Il aura là, pour se distraire, deux ancieiis officiers de son régiment, deux Périgourdins qui lui appartiennent corpg et âme, braves gens sur lesquels il peut compter en toute circoustanoe. Le temps passera vite dans leurs entretiens; la guerre et tous ses souvenirs, la chasse et toutes ses émotions, r^npliront leur veillée, et bien fin qui pourra les comprendre, car ces messieurs parlent le patois du Périgord, espèce de charabia qui ne manque pas d'un certain charme naïf et pittoresque. Ainsi le quartier général commence à s'approcher du corps de la place, les assiégeants font comme à la citadelle d'Anvers, et bientôi un nouveau chassé devra mettre bas les armes.
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Lundi 6 mai.
Qui nous délivrera des constatations \
C'est le voeu de tout le monde ici ; chacun se plaint de ce cauchemar, chacun souffre de cette sorte d^obsession qui semble plus forte à mesure que la crise approche de son terme. Ce matin encore, M. Deneux, stylé par je ne sais qui, a entrepris de démontrer à M™' la duchesse de Berry que cette cérémonie était
indispensable, et qu'après tout elle n'avait aucun des gros inconvénients qu'on lui reproche. Cette thèse était un peu scabreuse, et le cher maître, en la soutenant mordicuSy a passablement irrité son adversaire qui ne lui a pas épargné les arguments et les invectives. J'étais spectateur de ce combat, tour à tour interpellé par les parties adverses et gardant une superbe neutralité.
J'ai fini par abonder dans le sens de M. Deneux. J'ai dit à Madame qu'un refus de se prêter aux vues de l'autorité pourrait bien avoir quelque influence sur sa mise en liberté, et qu'il me semblait très prudent de ne fournir au ministère aucun prétexte pour prolonger une détention déjà si longue.
c — Allons, c'est bien; liguez-vous tous contre moi, c prenez le parti de mes persécuteurs, accablez-moi et « contribuez de toute votre puissance à pousser au « désespoir une pauvre femme mourante ! Ne sentez- « vous pas que cette espèce d'inquisition m'est « odieuse? Ne voyez-vous pas que c'est un véritable « attentat contre ma liberté ? J'en ferais bon marché, « je vous l'assure^ si je n'y voyais pas quelque chose « de pis encore dans un pays comme la France. Une « femme ne sera pas libre d'échapper à des mesures c vexatoires, puériles, et j'aurai à subir des tortures « morales sous prétexte de recherches absurdes et « inutiles! Non, non, jamais je ne me soumettrai « volontairement à ces infamies de la police, et, c dussé-je mourir dans cette abominable prison, je « résisterai à ces hommes qui ne savent rien res- « pecter. »
- Nous avons laissé ce grand courroux s'apaiser de lui-même. J'ai prié le général de mander M. Gintrac pour demain, et le^cher confrère, qui a beaucoup d'in-
fluence sur l'esprit de M"' la duchesse de Berry, nous aidera à vaincre ces répugnances et calmera ces ardeurs belliqueuses.
Dans la journée j'ai revu la princesse, qui n'a pas quitté son lit. Je Tai trouvée entourée de journaux, de cartes, de papiers de toute espèce; elle lit, écrit, prend des notes, fait des extraits, jase tout en travaillant, rejase avec M""* Hansler et déploie une activité remarquable. Sa faible vue a besoin du secours d'un lorgnon, ou même, de lunettes ; ses yeux sont gros et saillants, et le gauche est affecté d'un strabisme divergent. Madame est à la fois myope et strabique, ses paupières sont presque toujours injectées et malades, et souvent j'ai dû lui prescrire quelques remèdes capables d'adoucir cette infirmité.
Madame écrit beaucoup. Elle a la singuhôre habitude de tacher d'encre ses doigts et ses mains, puis ses manches et ses robes, de sorte qu'il y a en permanence, sur le bureau, un flacon de sel d'oseille destiné à faire disparaître ces macules perpétuelles. En outre, la princesse dessine souvent à la plume; elle préfère la plume au crayon, parce que les lignes sont plus visibles; mais, pour jouir de ce bénéfice, elle a besoin de beaucoup d'encre, et de là un gribouillage général envahissant à la fois le papier, la camisole, les draps et même le visage. M°** Hansler est devenue fort experte dans l'art d'effacer ces traces noires, et déjà, plusieurs fois, j'ai dû renouveler la provision d'oxalate de potasse.
Pendant, notre entretien à bâtons rompus. Madame a dessiné très lestement le plan d'une petite maison qu'elle se propose de faire bâtir aux environs de Palerme. Ce plan est régulier; l'on voit que M""* la duchesse de Berry a cultivé ce genre de travail. Elle
aime rarchitecture, elle improvise des édifices qui ne manquent pas d'élégance. Mes éloges excitent son génie créateur, si bien que par suite d*une de ces transitions qui lui sont familières , elle entreprend tout à coup la restauration complète du palais des Tuileries. Elle abat, reconstruit, enlève ceci, change cela et laisse peu de chose en place. L'ombre de Philibert Delorme a dû tressaillir et, si M. Fontaine avait des cheveux, ils seraient capables de se dresser sur sa tête. Ce fameux travail ne s'est pas borné là. Le Carrousel et le Louvre ont été achevés, décorés, et j'ai exprimé à la princesse tous mes regrets de ce que, l^endant quinze ans de restauration, la branche aînée n'avait pas pu terminer ce vaste monument dont l'état actuel est une honte pour une capitale comme Paris. Madame, assez disposée à la plaisanterie, s'est écriée :
t — Soyez tranquille f Louis-Philippe, avec toute <c sa fortune, fera comme la branche aînée, et vous « verrez que le Carrousel et le Louvre resteront dans « le même abandon? Achever un pareil monument, € c'est une entreprise colossale ; le Gouvernement des « Glorieuses n'est pas de force à accomplir une si haute « besogne! »
A l'issue du dîner, un planton du pavillon a remis au général un pli venant de M"' la duchesse de Berry. M. Bugeaud a bien voulu me donner communication de cette dépêche qui contient une pièce assez importante. La princesse déclare qu'elle est disposée à se prêter aux diverses parties du programme de consultation si cinq ministres, au moins, veulent signer une promesse de la mettre en liberté aussitôt après ses couches. Elle s'engage en outre à donner avis des premiers indices d'un accouchement prochain, et dans le cas où l'enfantement aurait lieu d'une manière strbîfe.
de permettre Fentrée de sa chambre aux témoins désignés. Enfin, elle promet de répondre affirmativement aux deux questions suivantes :
4* Etes vous Madame la duchesse de Berry ?
2* Cet enfant est-il né de vous ?
Cet écrit, dicté parla princesse, porte que, dans tous les cas, la présence de M. Dubois ne sera pas exigée. Ce post scrîptuw, qui est de la main de la royale malade, indique un refus absolu de recevoir le vénérable maître.
M. le gouverneur, qui sait parfaitement que le ministère n'est pas disposé à prendre un engagement avec la captive, se trouve fort embarassé ; il m'envoie demander à la princesse si cet ultimatum est bien son dernier mot sur ce point capital. La réponse a été très explicite.
« — Dites au général que je ne changerai pas un e iota à cette résolution suprême. Je veux que Ton « me garantisse ma liberté; j'ai besoin de savoir sur « quoi et sur qui compter. Il faut que la majorité du « ministère s'engage formellement à me laisser partir; « ce ne sera (ju'à ce prix que je consentirai à répon- « dre aux questions ordinaires et extraordinaires dont « on me menace. Priez le général de faire transmettre « ma demande par le télégraphe. Je tiens à savoir « promptement à quoi m'en tenir sur les projets futurs « de ces messieurs. »
Je me suis " acquitté de cette commission et j'ai passé le reste de ma soirée auprès de la princesse. On a vu que l'entretien de ce matin a porté coup, que laréflexion a puissamment modifié les arrêts souverains contre lesquels M. Deneux protestait si vivement. Nous avons laissé là ce sujet de discussion, et notre causerie, dégagée d*un point si litigieux, a mis à con-
tribution les mille futilités qui servent de texte aux femmes en belle humeur. Le temps est beau, mais orageux ; une chaleur un peu accablante, espèce de sirocco j suivant la princesse, nous tient dans une langueur, qui n'est pas sans charme ; chacun de nous se sent disposé à bien dormir, et M"® la duchesse de Berry, qui s'amuse à compter nos bâillements en enfonçant de petites épingles noires dans sa bougie, demande sans cesse de nouvelles épingles à sa femme de chambre, et prétend qu'il va falloir recourir à la toilette de M°** d'Hautefort pour enregistrer les hauts faits de nos mâchoires. M. Deneux, dont les mandibules ne sont pas restées oisives, était arrivé au milieu d'un immense bâillement qu'il dissimulait de son mieux, lorsqu'un large éclair, pénétrant dans la chambre de la princesse, a brusquement interrompu cette opération ; il en est résulté un bruit singulier autant qu'involontaire, et chacun levant le siège au milieu d'un grand éclat de rire, nous avons gagné notre gîte en admirant cet effet nouveau de l'électricité atmosphérique.