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La captivité de Napoléon III en Allemagne

Je connaissais, par l'édition allemande, l'ouvrage dont la librairie Pierre Lafitte nous donne aujourd'hui une traduction, en me demandant quelques mots d'introduction. L'an dernier, paraissait à Berlin chei Minier, Napoléon III auf Wilhelmshœhe (i £70-71) d'après les papiers du général d'infanterie comte de Monts, publiés par Tony von Held. Ce nom est celui de la petite nièce du général qui, le comte voulant donner à un éditeur ses souvenirs, obéit à la pensée du général.

Le comte de Monts, étant né le 24 décembre 1801, avait donc soixante-neuf ans lorsqu'il exerça les fonctions de gouverneur de Cassel et

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fut chargé de la garde de X empereur au lendemain de Sedan. Ancien commandant du 6e corps d'armée en 1866, il avait combattu les Autrichiens mais il ne prit point part aux batailles de 1870. Il devait commander le XP corps après la guerre, prendre sa retraite en juin 1871 et mourir à Dresde le i) juin 1886. Vieillard, il aimait à conter. Les auditeurs saxons r interrogeaient sur le passé. C était un homme aimable et cultivé qui se réservait d'écrire le chapitre intime d'une terrible histoire de la tragédie politique dans laquelle il avait joué le rôle de confident.

Le comte de Monts na rien d'un HudsonLowe. Le « geôlier » au lieu de persécuter le prisonnier se met à ses ordres et semble même s'intéresser au sort de V empereur déchu. Il y a même quelque mérite. Le vieux soldat n'apprend-il point à Wïïhemshœhe la mort de son fils, un ojficier de cette garde prussienne que fauchèrent devant Saint- Privat — « tombeau de ma garde », disait V empereur Guillaume — les chassepots de Canro-

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bert! Blessé là, Paul de Monts mourait à vingtsix ans et le père était chargé de veiller à la sûreté de celui que la population de Cassel regardait comme « Y instigateur de la guerre sanglante ». Les Hessois ignoraient alors le sinistre tour pratiqué dans les cartes de Bismark et la falsification de la dépêche d'Ems.

Et le général, gardien d'un empereur comme, par ordre, Bugeaud V avait été d'une femme, s attache à deviner la psychologie de celui que la destinée lui a remis entre les mains. Cest en cela qu'est précieux ce livre allemand dont plus d'une réflexion me blesse, mais qu'on peut regarder comme un document historique des plus importants.

Il y avait un chasseur de chimères che\ le neveu de l'Empereur. Louis Blanc, qui l'avait beaucoup connu, partagea, un moment, ses rêves de socialiste ingénu. Le « doux entêté », comme l'appelait la reine Hortense, était du reste un fataliste obstiné et même en sa captivité il croyait encore à son étoile. Il était persuadé qu'il sortirait de

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Chislehurst pour régner encore comme il était parti de Ham un jour.

M. Guillot, qui fut chargé de le transporter à Ham après l'arrêt de la cour des pairs, ma conté jadis ce trait caractéristique. « Tel il sera traversant le champ de bataille de Sedan après la défaite, tel il était partant pour Ham. Arrivé à Compiègne, la diligence s'arrête pour relayer. Le prince sort de sa torpeur, plutôt apparente que réelle, et d'un air ennuyé et indifférent, il demande de sa voix gutturale, avec son accent hollandais :

— Où sommes-nous ici ?

— A Compiègne.

— Ah! ah! dit-il, Compiègne, c'est là que j'ai été baptisé. Oui, dans le château. Et j'y reviendrai un jour, mais dans un autre équipage (il nous regardait), mais en maître... en souverain...

Ainsi devait-il penser à Wilhemshœhe dans le château où il retrouvait le portrait de sa mère — de cette reine Hortense dont il ornait à Rueil, le

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tombeau avec des canons pris à Magenta, hommage du souverain vainqueur à T ex-souveraine morte en exil.

Oui, fataliste, il croyait au lendemain !

Le regard bleuâtre du portrait qu'a fait de lui Hippolyte Flandrin semble hypnotisé par l'avenir.

Et de tous les portraits moraux de Napoléon III, peut-être celui qu'en a tracé George Sand, est-il le plus rapproché de la vérité. Ce fut, dans tous les défauts et les qualités que comporte le mot, un homme de lettres couronné.

Les confidences du général comte de Monts, seront donc, comme on dit, une contribution à l'étude de ce caractère un peu énigmatique, résigné sans rien d'amer. Un diplomate fameux a dit de lui : « C'est une grande médiocrité méconnue. » Le mot est cruel. Il n'a manqué aie souverain que le succès final pour que le jugement soit biffé.

Mais ce succès pouvait-il être obtenu P La réponse à la question nous mènerait trop loin et ce

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n'est pas en tête des pages consacrées par un général ennemi à un vaincu que celui qui écrit ces lignes peut condamner celui qu'il a combattu lorsqu'il était tout-puissant, y ai éprouvé, un soir, à Berlin, du dégoût en voyant caricaturer par un bas acteur comique, sur la scène d'un théâtre dans l'adaptation d'une vieille féerie française, Napoléon III dansant le cancan avec la poitrine barrée par le grand cordon de la Légion d'honneur . Je me sentais injurié comme Français. Le général de Monts ne bafoue pas du moins son prisonnier.

Il n'ose lui demander comment on n'avait pas tenu compte aux Tuileries des avertissements du colonel Stoffel. Il note d'ailleurs des traits d'une ironique inconscience : l'empereur détrôné accusant les chefs de son armée de n'être que des sabreurs et disant du roi Amèdée en Espagne : « Je ne voudrais pas être à sa place » — et les généraux captifs parlant devant une table « royalement servie » des rats « superbement » préparés que mangent, là-bas, les Parisiens assiégés.

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On retrouvera aussi dans le fumeur incessant du wagon-salon qui emporte Napoléon vers la liberté celui dont Emile de Girardin avait dit, symbolisant par là toute sa politique : « L'empereur fume trop. » Mais je n'ai pas à analyser un livre en marge duquel f écris, comme au crayon, ces simples notes.

Je veux pourtant faire remarquer que le général allemand apporte un peu de lumière dans V aventure de ce mystérieux Régnier qui me paraît un simple agent de Frédéric- Charles et trompa si habilement le pauvre général Bourbaki, très capable d'un coup de tête désagréable à Baxaine s'il eût été présent à Met\ au moment de la capitulation. L'impératrice Eugénie, qui a toujours revendiqué l'honneur d'avoir repoussé toutes les avances de l'ennemi, nous apparaît là très nette et très résolue.

Et on va lire, j'en suis certain, avec une curiosité vive ce livre posthume d'un soldat allemand évoquant encore une fois ces spectres, ces morts d'hier, ces énergiques heures que j'ai moi-

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même essayé de faire revivre après les avoir vécues dans Quarante ans après.

Quarante ans ! De Wissembourg à Wilhelmshœhe! De Adet^ à Sedan ! De Sedan à ChislehurstlDe Châteaudun à Champigny! De Champigny à Bu^enval ! Quels calvaires ! Et, mœurs, idées, revendications, formes d'art, inventions, — regards de l'homme vers les airs tandis que les réalités sociales ï attirent vers la terre — tout est modifié depuis quarante ans. Il semble que ce soit une autre France. Mais cest la France, la France immortelle, la France d'aujourd'hui et la France de demain à qui il est bon, il est sain, il est utile de rappeler ce passé d'hier.

Jules Claretie.

NAPOLÉON III EN CAPTIVITÉ

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