NAPOLÉON ET BISMARCK. — UNE PROCLAMA- TION DE NAPOLÉON
^,ES Français trouvaient bien long le * séjour à Wilhelmshœhe qui durait
déjà depuis plus de quatre mois.
Après la capitulation de Paris, ils espéraient que leur captivité allait prendre fin sans retard.
Leur mauvaise situation financière qui, depuis leur internement, s'était aggravée, contribua certainement à leur rendre leur séjour très pénible. Ils en étaient arrivés à manquer de ressources au point que les gages ne purent être payés aux domestiques de ces messieurs, et que même le personnel attaché à l'Empereur eut à en souffrir.
Dans ces conditions, le payement d'une somme de 3.446 thalers qui leur fut fait le 31 janvier, vint fort à propos. Cette somme, versée par la banque Bleichroeder, comme
supplément de solde destiné aux Français, avait été envoyée par le gouvernement anglais pour compléter les soldes accordées par nous. La France avait fixé une solde de captivité régulière pour les prisonniers de guerre, mais le montant prévu n'en fut atteint que par l'arrivée de la somme indiquée ci-dessus.
Les autres officiers, internés en Allemagne, étaient obligés de pourvoir à leur subsistance à l'aide de leurs allocations pour frais d'entretien, tandis que ces messieurs de l'entourage impérial étaient logés et nourris par nous; je ne m'étais donc pas cru en droit de leur faire de ma propre autorité le paiement de leurs allocations pour frais d'entretien. L'intendance du onzième corps d'armée, que j'avais consultée à ce sujet, m'avait répondu qu'au point de vue de notre administration militaire, des paiements de ce genre ne se justifiaient pas. Pourtant, connaissant la magnanimité de notre souverain, j'adressai, malgré cette décision, une question à Versailles, d'où il me fut répondu qu'à tous les prisonniers sans exception, le montant intégral des frais d'entretien devait être accordé.
Dès lors, les Français n'avaient certainement plus à se plaindre au point de vue pécuniaire. Mais, outre l'avantage matériel dont ils béné-
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ficiaient comme prisonniers faisant partie de l'entourage impérial, ils entendaient tirer encore un autre profit de ces arrangements généreux. Ils estimèrent, en effet, que n'importe quel gouvernement arrivant au pouvoir en France serait obligé désormais de les considérer comme de véritables prisonniers militaires, et non seulement comme gardes mobiles, et de leur accorder, par conséquent, tous les avantages dus à des prisonniers de guerre libérés.
Il est difficile, à la vérité, de comprendre ce raisonnementeompliqué, et je n'ai jamais pu le saisir, mais il faut croire qu'il était justifié par le règlement français relatif à la solde de captivité.
Ce qui a été incompréhensible pour moi, étant donnée la pénurie générale d'argent qui régnait à Wilhelmshœhe, c'est que néanmoins Napoléon ait pu défrayer le coûteux séjour du journaliste à gages Melz-Cohn, à l'hôtel de Schombart, et même envoyer à la femme de ce journaliste des brillants comme étrennes.
Maintenant que les négociations en vue de la Propapaix étaient engagées, l'Empereur ne pouvait gande plus, à la vérité, avoir de doute sur le peu restaura d'espoir qui lui restait . Néanmoins , les tion. échanges dé vues se poursuivaient entre Wil-
helmshœhe et les agents impériaux en France, en Suisse et en Angleterre. Il me semblait même que les allées et venues étaient plus fréquentes que jamais. Les personnalités déjà souvent nommées, telles que le général Fleury, le préfet Pietri et le comte Clary, y prenaient une part particulièrement active. Des dames de l'aristocratie française jouèrent également un rôle dans ces événements, en faisant, par la plume et la parole, de la propagande pour la cause de l'Empereur.
Il était de notoriété publique qu'en beaucoup de cas, Napoléon subvenait aux dépenses occasionnées par ces menées, ainsi que par les voyages entrepris dans son intérêt. Ces frais lui imposaient donc de très importants sacrifices pécuniaires, ce qui n'était guère de nature à améliorer sa situation financière.
Naturellement, les journaux commentaient, pendant ce temps, avec force détails, tout ce qui se passait à Wilhelmshœhe et ajoutaient à la réalité des détails inventés. Les rapports de Napoléon avec le gouvernement provisoire donnaient surtout lieu à des discussions. De même, les décisions relatives aux élections pour la Constituante, — dont l'Empereur parla longuement avec moi, — occupaient beaucoup la presse.
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UAUgemeine Zeitung publia une information dénuée de tout fondement, d'après laquelle j'aurais eu, le 9 février 1871, un entretien officiel de trois heures avec Napoléon, au château de Wilhelmshœhe. N'ayant jamais été chargé d'aucune mission diplomatique, des informations de ce genre me paraissaient toujours parfaitement ridicules.
A cette époque, les journaux anglais annoncèrent une nouvelle visite de l'impératrice Eugénie à Wilhelmshœhe. Cette information était également controuvée.
Pendant la guerre de 1870-71, la presse bri- Opinions tannique témoigna beaucoup d'intérêt à la destinée tragique de la famille impériale fran- anglaise. çaise. Quelque justifiée que fût cette sympathie au point de vue purement humain, on ne pouvait pourtant s'empêcher de comparer le langage des journaux les plus lus, tels que le Times, avec les articles qui, en 1851 et 1852, avaient reflété l'état d'esprit de l'Angleterre à l'égard de Napoléon. A cette époque, on avait traité avec une ironie mordante le « saltimbanque politique », tandis qu'à présent on ne cessait de le glorifier.
Je crois qu'au moment où s'engagèrent les négociations en vue de la paix, les partisans de la monarchie en France espéraient plus
pour la cause impériale que l'Empereur luimême.
Napoléon avait été moins touché que je ne m'y attendais par la rapidité foudroyante avec laquelle les événements de la guerre s'étaient succédé. Lors de mes visites, il ne cessait de se montrer communicatif , prévenant et aimable. Selon lui, la situation de la France était désespérée, et il répéta à plusieurs reprises que, dans les circonstances présentes, il ne pouvait pas désirer remonter sur le trône. A une allusion que je fis au prince impérial, sa physionomie prit une expression très grave, comme s'il voyait en pensée toutes les difficultés et tous les dangers auxquels pourrait être exposé son fils, au cas où il prendrait le pouvoir.
De temps en temps, Napoléon se reprenait à espérer pour lui et sa maison et parlait de ses espérances ; mais au fond il était résigné plutôt que confiant dans l'avenir.
Lors d'une visite que je lui fis au mois de février, il me donna à lire une lettre du chancelier que je lui avais remise peu de jours auparavant. Il qualifia d' « admirable » le style français de Bismarck et ajouta encore quelques autres remarques sur l'intelligence universelle du grand homme d'état. Parlant ensuite du
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contenu de la lettre, il se déclara tout à fait de l'avis du comte, à savoir que, dans la situation où se trouvait la France, le mieux serait de convoquer les conseils généraux des départements. Mais il ne se dissimulait pas la difficulté d'une pareille mesure, difficulté qui résidait en ce que personne, en réalité, n'était en droit de l'ordonner.
Il regretta que, pour la discussion de cette affaire comme de maintes autres, aucun homme d'état français, expérimenté et au courant de la situation, ne se fût trouvé à Versailles.
Napoléon avait fini par se rendre très nettement compte qu'effectivement le choix de M. Duvernois avait été une bévue grave.
L'Empereur n'eut pas une parole de dépit au sujet de la façon d'agir du chancelier. Il se bornait à répéter de temps en temps : « Je suis désolé. »
Pour ce qui était de l'armistice, Napoléon ne croyait pas à une continuation de la guerre et disait que la France ne possédait plus d'armée.
A cette occasion, il en vint également à parler du décret de Gambetta, d'après lequel tous ceux qui, pendant les vingt dernières années, c'est-à-dire pendant le règne de Napo-
Tentative de suicide
de Bourbaki.
léon, avaient occupé un poste public, n'auraient aux prochaines élections ni le droit de voter, ni le droit d'être élus.
Cette décision préoccupait vivement l'Empereur. Il la déclara aussi mauvaise qu'absurde. Ce décret, à lui seul, l'empêchait de croire à l'avenir de la République, mais il lui était impossible de se faire une idée de ce qui se passerait dans la suite.
De mon côté, j'exposai à l'Empereur que certainement la France aurait à subir encore beaucoup de secousses, avant de retrouver l'ordre et la tranquillité. Le souverain acquiesçait de la tête à mes paroles.
Tout à coup et sans transition, l'Empereur se mit à parler de 1866. Il était nettement d'avis que c'eût été alors le moment pour la France, non seulement d'empêcher la Prusse d'augmenter sa puissance, mais aussi de l'attaquer avec succès. A ce moment-là, dit-il, tout le monde en France poussait à la guerre ; il était, lui, du petit nombre des partisans delà paix.
Ce même jour (26 janvier), j'avais eu connaissance de la tentative de suicide de Bourbaki. Cette nouvelle surprit et attrista l'Empereur, et il reparla de l'affaire Régnier qui avait été certainement la cause indirecte de la regret-
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table détermination du général. L'Empereur demanda télégraphiquement des nouvelles de cet officier qu'il tenait en très grande estime, et il apprit que la blessure n'interdisait pas tout espoir de le sauver. Effectivement, Bourbaki se rétablit tout à fait et ne tarda pas à reprendre goût à la vie '.
Pendant l'entretien que j'eus ce jour-là avec Napoléon, j'eus plus nettement que jamais l'impression qu'il était tenté de s'abandonner soi-même et son avenir au caprice du sort. Il n'était aucunement question d'initiative ou d'action personnelles. Une apathie complète s'était emparée de lui.
Peu après, le général Castelnau vint me voir Entretien à Cassel et m'informa que bientôt serait de Monts
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publiée une proclamation de .Napoléon au o-énéral peuple français. Parlant de la capitulation de Castelnau. Paris, il me dit que le parti bonapartiste se montrait déçu de ce que la chute de la capitale n'avait pas en même temps entraîné celle de la République. Je savais qu'on avait fermement compté que, du côté allemand, on négocierait uniquement avec le gouvernement impérial, c'est-à-dire avec l'Impératrice-régente, et non
1 Après sa guérison, Bourbaki redevint commandant de corps d'armée, puis gouverneur de Lyon; il prit sa retraite en 1881 et mourut en 1897.
pas avec les républicains au pouvoir. Dans ce cas, naturellement, la paix aurait été conclue aussi avec le représentant de la dynastie. Que Bismarck ne l'eût pas fait, cela sembla, au point de vue objectif, tout à fait correct au général Castelnau. A'son avis, il fallait maintenant que l'Empereur se rappelât lui-même au souvenir de la nation, refusât de reconnaître l'état de choses actuel et déclarât que, pour lui, les décisions légales du peuple seraient seules valables.
Le général Castelnau paraissait croire que son maître, tout en ne nourrissant plus aucun espoir pour lui personnellement, n'avait pas encore complètement renoncé à l'idée que son fils pourrait un jour remonter sur le trône de France. Le général trouvait un pareil désir inexplicable et justifiait ce sentiment en disant : « Comme il est tont à fait impossible de gouverner en France... »
Il va sans dire que, seuls, les événements politiques occupaient l'entourage de l'Empereur, et ils rendaient ces messieurs particulièrement communicatifs. Ce jour-là, le général Castelnau me raconta aussi quelques petits traits de la vie de Napoléon et vanta sa bravoure et son intrépidité. Pendant la journée de Sedan, il avait fait preuve de ces qualités.
Photo Appert, Paris- MARÉCHAL DE MAC-MAHOX COMTE DE BISMARCK
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EN CAPTIVITE
Après que plusieurs officiers de sa suite eurent été tués ou blessés par un terrible feu d'obus, Napoléon se dirigeait vers la ville, dans l'aprèsmidi, quand un officier vint lui faire un rapport à l'entrée du pont de la Meuse. L'Empereur arrêta son cheval, devant le pont, pour recevoir la communication. Au même instant, un obus tomba sur l'autre rive, à moins de cinquante pas de l'état-major. L'Empereur et sa suite auraient trouvé là une mort certaine, si cette communication ne les avait pas arrêtés.
Le général Castelnau qualifia très durement les infamies de Trochu, les perfidies d'une partie de la presse, les intrigues et les mesquines jalousies de l'entourage de l'Impératrice. C'est à ces dernières qu'il attribua exclusivement la faute que commit l'Impératrice, en refusant de se démettre du pouvoir, et en ne voulant pas, pour cette raison, laisser venir l'armée à Paris avec l'Empereur.
Ce jour-là, le général manifesta une irritation qui ne lui était pas habituelle et, dans son agitation, il émit parfois des affirmations qui se contredisaient. Ainsi, il dit tout à coup, contrairement à ce qu'il avait déclaré auparavant, qu'il était possible et même probable qu'après tous les troubles et toutes les tour-
Manifeste
de
l'Empereur.
mentes, la France offrît de nouveau la couronne à l'Empereur. Cette opinion me parut tout de même par trop optimiste.
Avant de prendre congé, le général me remit le manifeste de Napoléon à la nation française. Il avait été imprimé à Bruxelles et fut reproduit plus tard en allemand dans nos journaux. En voici le texte français :
« Napoléon III au Peuple français.
« Trahi par la fortune, j'ai gardé depuis ma captivité ce profond silence qui est le deuil du malheur. Tant que les armées ont été en présence, je me suis abstenu de toutes démarches, de toutes paroles qui auraient pu diviser les esprits. Aujourd'hui, devant les désastres du pays, je ne puis me taire plus longtemps, sans paraître insensible à ses souffrances.
« Au moment où je fus obligé de me constituer prisonnier, je ne pouvais pas traiter de la paix. N'étant plus libre, mes résolutions auraient semblé dictées par des considérations personnelles. J'ai laissé au gouvernement de la Régente siégeant à Paris au milieu des Chambres, le devoir de décider si l'intérêt de la nation exigeait la continuation de la lutte. Malgré des revers inouïs, la France n'était pas domptée ; nos places fortes étant encore debout,
Paris en état de défense, l'étendue de nos -malheurs pouvait être limitée.
« Mais, pendant que tous les regards étaient tournés vers l'ennemi, une insurrection éclata dans Paris, la représentation nationale fut violée, l'Impératrice menacée, un gouvernement s'installa par surprise à l'Hôtel de Ville, et l'Empire, que toute la nation venait d'acclamer pour la troisième fois, abandonné par ceux qui devaient le défendre, fut renversé.
« Faisant trêve à mes justes ressentiments, je m'écriai : « Qu'importe la Dynastie, si la Patrie peut être sauvée, » et au lieu de protester contre la violation du droit, j'ai fait des vœux pour le succès de la défense nationale et j'ai admiré le dévouement patriotique qu'ont montré les enfants de toutes les classes et de tous les partis.
« Mais maintenant que la lutte est suspendue, que la capitale, malgré une résistance héroïque, a succombé, et que toute chance raisonnable de vaincre a disparu, il est temps de demander compte, à ceux qui ont usurpé le pouvoir, du sang répandu sans nécessité, des ruines amoncelées sans raison, des ressources du pays gaspillées sans contrôle.
« Les destinées de la France ne peuvent être abandonnées à un gouvernement sans mandat
qui, en désorganisant l'administration, n'a pas laissé debout une seule autorité émanant du suffrage universel.
« Une nation ne saurait obéir longtemps à ceux qui n'ont aucun droit pour commander. L'ordre, la confiance, une paix solide ne seront rétablis que lorsque le peuple aura été consulté sur le gouvernement le plus capable de réparer les maux de la patrie. Dans les circonstances solennelles où nous nous trouvons, en face de l'invasion et de l'Europe attentive, il importe que la France soit unie dans ses aspirations, dans ses désirs comme dans ses résolutions. Tel est le but vers lequel doivent tendre les efforts de tous les bons citoyens.
« Quant à moi, meurtri par tant d'injustices et d'amères déceptions, je ne viens pas aujourd'hui réclamer des droits que, quatre fois en vingt ans, vous m'avez librement conférés. En présence des calamités qui nous entourent, il n'y a pas de place pour une ambition personnelle ; mais tant que le peuple régulièrement réuni dans ses comices n'aura pas manifesté sa volonté, mon devoir, comme véritable représentant de la nation, sera de m'adresser à elle et de lui dire :
« Tout ce qui est fait sans votre participation directe est illégitime. Il n'y a qu'un gou-
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vernement issu de la souveraineté nationale qui, s'élevant au-dessus de l'égoïsme des partis, ait la force de cicatriser vos blessures, de rouvrir vos cœurs à l'espérance, comme les églises profanées à vos prières, et de ramener au sein du pays le travail, la concorde et la paix. »
« Williclmshœhe, 4 février 1871.
« Napoléon ».
Il apparaît assez clairement que ce manifeste s'inspirait de l'idée qu'un appel au peuple pourrait promptement modifier le cours de l'histoire. Il est sans doute malaisé de déterminer s'il émanait de l'Empereur seul, ou s'il avait été plutôt lancé sur le conseil et le désir de ses partisans. Personnellement, je penche vers cette dernière opinion.
Dans l'intervalle, le comte Clary était revenu à Wilhelmshœhe. Mais le 8 février, il fut envoyé de nouveau à Paris, d'où Duvernois fut rappelé.
Le comte Clary voyageait, comme auparavant, sous le nom de « Bertrand ». Mais, comme il lui était arrivé plusieurs fois de se servir également d'autres pseudonymes, son identité ne put, cette fois, être établie tout de suite, lorsqu'il arriva en France au milieu de
NAPOLÉON III EN CAPTIVITE
nos troupes, et l'on se renseigna au préalable auprès de moi par télégramme. Et pourtant, j'avais, à différentes reprises, montré les inconvénients qu'offrait cette habitude des Français de se servir de plusieurs pseudonymes, parce qu'elle devait fatalement causer des confusions et faire perdre du temps. Malgré tout, il arriva souvent que mes avertissements ne furent pas écoutés, et il en avait été ainsi dans le cas Clarv.